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Full text of "Revue des deux mondes"

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REVUE 


DES 


DEUX  MONDES 


'  ^H^  ' 


XXX*  ANNÉE.  —    SECONDE    PÉRIODE 


TOME  VINGT-SEPTIÈME 


PARIS 


BUREAU  DE  LA  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

KCE   SAINT-BENOIT,  20 
1860 


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LA 


VILLE  NOIRE 


THOISlàMB     PAIITIB.1 


X. 

Va-sans-Peur  était  un  très  honnête  homme,  très  attaché  à  son 
devoir,  mais  très  emporté  quand  le  travail  lui  excitait  les  nerfs.  Il 
avait  défendu  chaudement  toute  sa  vie  la  dignité  et  la  liberté  de 
l'ouvrier  contre  l'exigence  des  patrons;  mais  quand  il  se  vit  patron 
lui-même,  c'est-à-dire  autorisé  à  diriger  la  fabrication  à  la  baraque, 
il  changea  du  jour  au  lendemain,  avec  la  naïveté  des  hommes  que 
le  manque  d'éducation  et  de  réflexion  abandonne  sans  réserve  à  l'in- 
stinct du  moment.  Il  parlait  durement  à  ses  anciens  camarades,  il 
exigeait  des  apprentis  plus  qu'ils  ne  pouvaient  savoir,  il  ne  souffrait 
pas  une  observation,  et  passait  avec  trop  de  facilité  du  reproche  à 
la  menace.  Bref,  l'atelier  était  à  peu  près  désert  quand,  après  une 
de  ses  tournées  dans  la  plaine,  Sept-Épées  y  rentra,  et,  quand  il 
questionna  Va-sans-Peur,  celui-ci,  accusant  les  absens,  lui  fit  vite 
deviner  qu'il  s'était  brouillé  avec  tout  son  monde. 

Sept-Épées  fut  obligé  en  ce  moment  de  regretter  le  pacifique  Au- 
debert,  qui  traitait  les  apprentis  comme  ses  enfans  et  faisait  perdre 
un  peu  de  temps  aux  ouvriers  en  voulant  leur  expliquer  Épictète  et 
Platon,  qu'il  n'avait  jamais  lus,  mais  qui  du  moins  savait  les  retenir 
et  les  convaincre  par  sa  bonté.  Va-sans-Peur,  pour  vouloir  trop  bien 
faire,  avait  fait  le  désert  autour  de  lui. 

(i)  Voyez  la  Rmme  du  i«r  et  du  15  arril. 


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O  REVUE   DES    DEUX   MONDES. 

Sept-Épées  alla  à  la  ville  et  n'y  trouva  personne  qui  voulût  se  re- 
mettre sous  la  direction  de  son  maître-ouvrier.  On  exigeait  qu'il  le 
renvoyât.  Il  promit  de  lui  ôter  toute  autorité;  mais,  comme  il  lui 
fallait  le  temps  d'en  mettre  un  autre  à  sa  place,  il  dut,  en  attendant, 
embaucher  des  compagnons-passans,  et  se  trouver  pendant  plusieurs 
jours  au  milieu  d'étrangers  qu'il  dirigea  lui-même,  avec  peu  d'en- 
train et  beaucoup  d'ennuis.  Il  résolut  alors  d'affermer  sa  propriété 
et  d'en  louer  une  mieux  située,  ce  qu'il  espérait  pouvoir  faire  sans 
grande  perte.  Il  entra  en  pourparlers  avec  des  gens  qui  lui  offrirent 
de  la  baraque  un  prix  si  minime  que  le  découragement  s'empara  de 
lui.  —  Oui,  oui,  se  disait-il,  Tonine  avait  bien  raison!  Cet  endroit-ci 
ne  vaut  rien,  et  peut-être  a-t-elle  deviné  aussi  que  je  n'étais  bon  à 
rien  moi-même. 

A  tous  ses  mécomptes  venait  se  joindre  le  dégoût  du  travail  gros- 
sier auquel  il  s'était  condamné  pour  gagner  de  l'argent,  lui  si  fier 
autrefois  de  la  beauté  de  sa  main-d'œuvre.  —  Elle  doit  me  mépriser 
pour  cela,  se  disait-il  encore.  Autrefois  elle  admirait  mes  ouvrages, 
elle  me  traitait  d'artiste  dans  ses  bons  jours.  Peut-elle  à  présent 
faire  une  différence  entre  moi  et  le  dernier  des  cloutiers?  Et  si  en  ce 
moment  elle  voyait  où  j'en  suis  avec  ce  métier  brutal  que  je  ne  sais 
pas  même  rendre  lucratif,  ne  se  moquerait-elle  pas  cruellement  de 
mes  offres  de  mariage?. 

La  honte  le  prit.  Il  se  persuada  qu'il  ne  pourrait  plus  soutenir  le 
regard  de  Tonine  s'il  ne  parvenait  pas  à  relever  sa  position,  et,  sa- 
chant son  parrain  bien  soigné  chez  la  Laurentis,  il  se  promit  de  ne 
plus  reparaître  à  la  Ville-Noire  avant  d'avoir  résolu  le  problème  de 
sa  destinée,  —  Il  faut,  se  dit-il,  qu'à  tout  prix  je  trouve  moyen  de 
m'enrichir  pour  elle,  et,  puisque  le  négoce  m'est  interdit  par  mon 
mauvais  caractère  ou  ma  mauvaise  chance,  je  veux  revenir  à  l'idée 
que  j'avais  autrefois  de  découvrir  un  mécanisme  pour  décupler  la 
vitesse  et  la  facilité  de  nos  industries.  Je  sais  que  rarement  les  in- 
venteurs font  fortune;  mais  du  moins  l'invention  assure  beaucoup 
d'honneur,  et  si  j'apportais  en  dot  une  belle  idée  qui  diminue- 
rait la  peine  de  l'artisan,  je  suis  certain  que  Tonine  serait  fière  et 
contente  de  moi.  Allons,  courage!  Mettons-nous  à  l'œuvre.  Que  la 
boutique  aille  comme  elle  pourra!  Mon  petit  atelier  m'aura  assez 
bien  servi,  s'il  me  met  à  même  d'expérimenter  mes  découvertes. 

Il  confia  de  nouveau  la  direction  des  ouvriers  à  Va-saiis-Peur, 
après  une  réprimande  à  la  fois  amicale  et  sévère  qui  fut  prise  en 
bonne  part,  et  qui  ramena  le 'calme  dans  l'atelier.  Quant  à  lui,  il 
s'installa  dans  une  espèce  de  chambre  qu'il  se  construisit  lui-même 
avec  des  planches  dans  sa  galerie,  et  où  il  brava  le  froid,  qui  com- 
mençait à  se  faire  sentir,  travaillant  jour  et  nuit,  dessinant,  fabri- 


Gooçle 


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LA    VILLE   NOIRE.  / 

quant  de  petits  modèles  et  se  creusant  l'esprit  avec  une  résolution 
héroïque. 

Malheureusement  son  instruction  n'était  pas  à  la  hauteur  de  son 
courage  et  de  son  intelligence.  Il  eût  fallu  avoir  plus  que  des  notions 
élémentaires  des  lois  scientifiques  qu'il  prétendait  deviner,  et  qui 
lui  créaient  à  chaque  instant  des  obstacles  imprévus.  Il  espérait 
trouver  la  lumière  dans  les  livres;  mais,  outre  qu'il  n'en  avait  guère 
et  qu'il  ignorait  s'ils  étaient  bons,  ils  étaient,  à  beaucoup  d'égards, 
lettres  closes  pour  lui'  Il  n'osait  aller,  à  la  ville  haute ,  consulter 
d'anciens  praticiens  devenus  savans  :  il  avait  peur  de  passer  pour 
un  fou  d'un  autre  genre  qu'Audebert,  et  que  la  chose,  rapportée  à 
Tonine,  n'achevât  de  le  déconsidérer  dans  son  esprit. 

Il  s'était  donné  un  mois  pour  aboutir.  Le  mois  écoulé,  il  fut  bien 
forcé  de  s'en  accorder  un  second,  et  quand  celui-ci  fut  passé  sans 
qu'aucune  certitude  se  fût  révélée,  une  poignante  douleur  s'empara 
de  lui.  Il  succombait  à  la  fatiguQ,  après  avoir  passé  par  toutes  les  al- 
ternatives de  l'espérance,  du  doute  et  de  la  désillusion.  Tout  ce  qu'il 
avait  découvert,  c'est  qu'il  ne  savait  rien.  Il  luttait  avec  acharne- 
ment contre  la  rigueur  de  l'hiver  dans  un  logement  détestable,  au 
milieu  d'un  paysage  sinistre  et  désolé,  tantôt  errant,  la  tête  en  feu, 
dans  la  neige,  tantôt  contemplant^  avec  un  cœur  glacé  d'effroi,  les 
vestiges  mal  effacés  des  paroles  écrites  au  charbon  par  Audebert  sur 
la  muraille  la  nuit  où  cet  infortuné  avait  été  si  près  de  se  donner  la 
mort.* Ces  paroles,  en  partie  disparues,  ne  présentaient  plus  aucun 
sens  à  ceux  qui  ne  les  avaient  jamais  lues;  mais  Sept-Épées  les  sa- 
vait par  cœur  et  croyait  par  momens  les  voir  écrites  en  caractères 
de  sang  d'une  épouvantable  netteté. 

C'est  que  la  lutte  qu'il  soutenait  pour  la  gloire  était  bien  plus  ar- 
dente et  plus  terrible  que  celle  qu'il  avait  soutenue  pour  la  fortune. 
Il  ne  s'agissait  plus  d'être  riche  pour  Tonine  :  il  avait  pu  échouer  là 
sans  honte;  il  s'agissait  de  lui  prouver  une  capacité  sérieuse  : 
échouer  ici,  c'était  le  désespoir. 

Gaucher  s'inquiétait  de  lui,  et  Tonine  encore  plus.  Elle  question- 
nait son  cousin ,  qui  plusieurs  fois  alla  voir  le  solitaire  du  Creux- 
Perdu  et  le  trouva  sombre,  refusant  de  s'expliquer.  Un  jour  elle  y 
alla  elle-même  avec  Lise.  Sept-Épées  était  précisément,  ce  jour-là, 
absorbé  par  un  vague  espoir  de  succès  qui  le  rendait  plus  courageux 
et  en  même  temps  moins  expansif  que  jamais.  11  fut  d'abord  touché 
et  surpris  de  la  visite  de  Tonine;  mais  comme,  par  pudeur  et  di- 
gnité, elle  en  mettait  l'initiative  sur  le  compte  de  Lise,  il  repoussa 
l'espérance  avec  cette  sorte  de  spleen  qui  semble  se  complaire 
dans  la  douleur.  Il  affecta  toutefois  d'avoir  l'esprit  tranquille,  et, 
aux  questions  qui  lui  furent  faites  sur  l'état  de  ses  affaires,  il  ré- 


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8  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

pondit  avec  stoïcisme  que  tout  allait  bien  et  qu'il  était  très  content. 

—  Mais  pourquoi  ne  vous  voit-on  plus?  dit  Toniné,  vous  oubliez 
donc  votre  vieux  parrain  et  tous  vos  amis? 

—  Je  n'oublie  personne;  mais  vous  savez...  l'œil  du  maître... 
Chaque  fois  que  je  m'absente,  je  trouve  le  désarroi  au  retour. 

Et  après  plusieurs  défaites  il  promit  d'aller  passer  un  de  ces  di- 
manches à  la  Ville-Noire  ;  mais  quand  Gaucher  l'invita  à  venir  man- 
ger avec  lui  le  dimanche  suivant,  il  ne  voulut  s'engager  à  rien,  di- 
sant :  —  Je  tâcherai,  mais  ne  m'attendez  pas. 

—  Tiens,  vois-tu,  dit  Tonine  à  Lise  en  revenant  à  la  Ville-Noire  : 
c'est  fini  de  ce  pauvre  garçon-là  I 

—  Gomment,  tu  crois  qu'il  va  mourir? 

—  Je  crois  qu'il  est  mort  à  l'amitié  et  qu'il  ne  vivra  plus  que  pour 
l'intérêt.  Le  voilà  qui ,  à  vingt-cinq  ans,  tourne  au  calcul  comme 
s'il  en  avait  cinquante. 

—  Peut-être  que  son  commerce  va  mal  et  qu'il  ne  veut  pas  l'a- 
vouer, dit  Gaucher. 

—  Je  pensais,  reprit  Tonine,  que  nous  lui  avions  montré  assez 
d'amitié,  en  pareille  circonstance,  pour  qu'il  dût  ne  pas  redevenir 
cachotier  comme  la  première  fois.  N'avons-nous  pas  fait  notre  pos- 
sible pour  lui  éclaircir  les  idées  et  lui  donner  confiance  en  nous?  Je 
n'aime  pas  cette  fierté  qui  cache  des  peines  d'argent  comme  des 
peines  de  cœur,  et,  si  vous  voulez  que  je  vous  le  dise,  je  n'y  com- 
prends rien  du  tout.  Où  est  le  mal  de  ne  pas  réussir,  quand  U  n'y  a 
pas  de  notre  faute?  Est-ce  une  honte  de  rester  pauvre?  Qu'estrce 
que  cette  idée-là,  de  croire  que  la  richesse  est  un  devoir  et  un  hon- 
neur? Alors,  vous  et  moi,  et  des  milliers  de  braves  gens  qui  ne  peu- 
vent pas  aller  plus  loin  que  leur  pain  gagné,  nous  serions  donc  tous 
méprisables? 

—  Tu  ne  veux  pas  comprendre,  lui  répondit  Gaucher,  que  l'esprit 
tourmente,  et  que  celui  qui  croit  en  avoir  plus  que  les  autres  ne  peut 
pas  être  heureux,  s'il  ne  monte  pas  plus  haut  que  les  autres. 

—  Allons  1  dit  Tonine,  c'est  donc  ça?  Eh  bien,  alors  prions  Dieu 
pour  que  ce  grand  esprit  nous  monte  sur  les  épaules  et  puis  par- 
dessus la  tête;  mais  ne  nous  imaginons  plus  qu'il  ait  besoin  de  nos 
amitiés,  car,  après  avoir  fait  semblant  de  s'en  contenter,  il  nous 
montre  bien  aujourd'hui  qu'il  ne  lui  en  faut  pas  d'autre  que  la  sienne. 

—  On  croirait,  Tonine,  que  tu  en  as  du  dépit,  dit  la  Lise.  Pour- 
quoi, puisqu'il  a  eu  l'air  de  revenir  à  toi  franchement,  n'as-tu  pas 
voulu  lui  pardonner? 

—  Pardonner  quoi  ?  dit  Gaucher,  à  qui  l'on  avait  toujours  caché 
la  faute  de  son  ami. 

—  Pardonner  ses  ambitions,  répondit  Tonine;  vous  savez  qu'elles 


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LA   VILLE   NOIRE.  9 

m*avaient  déjà  choquée  :  aujourd'hui  elles  me  choquent  encore  plus, 
parce  que  je  vois  qu'elles  prennent  le  dessus,  et  qu'un  cœur  si  tour- 
menté ne  serait  ni  heureux  en  ménage,  ni  capable  de  donner  le 
bonheur. 

—  Elle  a  raison,  Toninel  dit  Gaucher  à  sa  femme.  Sept-Épées 
n'est  pas  ce  qu'il  faut  à  une  simple  ouvrière.  Je  ne  l'en  estime  pas 
moins  pour  cela  :  chacun  a  son  plan  sur  l'escalier  du  monde;  mais 
j'estime  aussi  le  bon  sens  de  la  cousine,  qui  veut  un  mari  tout  à  elle, 
comme  je  suis  tout  à  toi. 

Quand  les  époux  Gaucher  et  leur  cousine  furent  rentrés  à  la  Ville- 
Noire,  Lise,  se  trouvant  seule  avec  Tonine,  vit  qu'elle  se  retenait  de 
pleurer,  et  la  Laurentis,  qui  entra  un  moment  après,  le  remarqua 
aussi.  La  Laurentis  était  une  bonne  femme,  toute  grasse  et  toute 
ronde,  passablement  Ane  dans  les  choses  de  cœur,  et  très  fiëre  de 
l'amitié  de  Tonine,  qu'elle  chérissait  comme  sa  fille.  —  Savez-vous 
ce  qu'elle  a?  dit-elle  à  Lise.  Je  le  sais  moi,  qui  vous  parle.  Elle  se 
fait  du  chagrin  à  cause  de  ce  mauvais  armurier  qui  est  beau  garçon, 
j'en  conviens,  et  qui  travaille  dans  l'acier  comme  un  écureuil  dans 
une  noix...  Mais  après?  ça  n'a  pas  de  sentiment,  voyez-vous,  ces 
hommes  de  mérite!  ça  n*aime  que  la  gloriole  et  les  écus,  et  si  vous 
êtes  autant  que  moi  l'amie  de  Tonine,  vous  lui  conseillerez  de  penser 
à  un  autre. 

Tonine  gronda  la  Laurentis  et  nia  qu'elle  eût  de  l'amour  pour 

Sept-Épées;  mais,  pressée  par  les  tendres  questions  de  ces  deux 

bonnes  amies,  elle  finit  par  avouer  qu'elle  l'avait  aimé.  — Et  à  pré- 

^  sent  tu  l'aimes  encore,  dit  la  Lise,  puisque  la  mère  Laurentis  dit 

que  tu  ne  dors  pas  bien,  et  que  souvent  tu  ne  manges  pas  du  tout? 

—  A  présent,  reprit  Tonine,  je  sens  que  c'est  bien  fini  I  Cette  fan- 
taisie-là m'a  quittée  et  reprise  deux  ou  trois  fois  depuis  un  an,  mais 
chaque  fois  je  me  suis  fait  une  raison,  car  je  voyais  bien  que  je  se- 
rais malheureuse  avec  ce  jeune  homme  ;  oui,  malheureuse  du  plus 
grand  malheur  qu'il  y  ait  peut-être  pour  une  femme,  celui  de  ne 
pouvoir  pas  rendre  heureux  et  content  celui  qu'elle  aime.  Si  je 
pleure  dans  ce  moment-ci,  c'est  parce  que  vous  m'y  poussez  en  me 
disant  que  j'ai  des  peines,  et  vous  avez  tort.  Rien  ne  rend  lâche 
comme  de  se  laisser  plaindre.  Est-ce  que  vous  ne  voyez  pas  tout  ce 
que  je  surmonte  quand  je  m'occupe  des  autres  afin  de  m'oublier? 
J'ai  trouvé  cette  consolation-là,  qui  est  grande,  si  grande  qu'elle  me 
donne  du  bonheur  malgré  tout. 

—  Peut-être  bien,  dit  la  Lise,  que  Sept-Épées  a  la  même  peine 
que  toi,  et  qu'en  vous  expliquant  encore  une  fois  vous  pourriez 
vous  entendre. 

—  Non!  reprit  Tonine,  nous  ne  nous  entendrions  pas  mieux,  car 


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10  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

nou3  ne  voyons  pas  de  la  même  manière.  S'il  est  vrai  qu'il  ait  du 
dépit,  il  cherche  dans  l'argent  un  remède  qui  me  répugne,  tandis 
qu3  le  remède  que  j'ai  trouvé  est  la  condamnation  du  sien. 

—  Mais,  dit  encore  la  Lise,  s'il  voulait  être  riche  pour  faire  du 
bien  et  pour  te  donner  le  pouvoir  d'en  faire? 

—  Oh!  oui,  fiez-vous  à  ça!  dit  la  Laurentis.  Ce  n'est  pas  à  une 
femme  de  mon  expérience  qu'il  faut  venir  conter  ces  rêveries-là. 
J'en  ai  vu,  moi,  de  ces  jeunes  gens  qui  parlent  de  tout  donner 
quand  ils  auront  tout;  mais  en  attendant,  dès  qu'ils  ont  quelque 
chose,  ils  le  placent  pour  en  avoir  davantage,  ou  ils  le  mangent 
pour  leur  plaisir.  Est-ce  que  c'est  possible  autrement,  à  moins  d'être 
des  saints  du  bon  Dieu?  Est-ce  qu'on  peut  d'ailleurs  s'enrichir 
comme  ça  du  jour  au  lendemain?  Nenni,  mes  enfans,  il  faut  le 
temps  à  tout.  On  se  flatte  d'amasser  vite  en  mettant  un  sou  devant 
l'autre,  et  on  ne  s'enrichit  qu'avec  beaucoup  de  peines  et  de  pa- 
tience. On  est  vieux  quand  on  commence  à  pouvoir  se  reposer,  et 
alors  c'est  bien  trop  tard  pour  redevenir  doux  et  humain  avec  le 
petit  monde  dont  on  est  sorti.  On  connaît  trop  ses  défauts,  on  s'est 
trop  battu  avec  lui  pour  le  forcer  à  vous  bien  servir;  on  s'est  trop 
habitué  à  le  mener  dur,  à  s'en  méfier,  à  le  craindre,  et  comme  on 
n'a  pas  toujours  soi-même  la  conscience  bien  nette  envers  lui,  on 
croit  qu'il  vous  déteste  et  on  n'est  point  disposé  à  le  traiter  en  ami. 
Allez,  allez,  mes  bonnes  filles!  j'ai  vu  ça  par  mon  pauvre  défunt 
mari,  qui  avait  monté  une  auberge  et  qui  était  un  agneau  au  com- 
mencement. Et  comme,  par  la  douceur,  il  ne  pouvait  pas  faire  à  son 
idée,  il  était  devenu  si  chagrin  et  si  malheureux,  qu'après  avoir 
battu  ses  garçons,  il  me  battait  moi-môme,  pauvre  cher  homme  !  Eh 
bien!  gare  à  celle  qui  épousera  ce  Sept-Épéesl  Ou  il  se  ruinera,  ou 
s'il  réussit,  il  lui  faudra,  jour  par  jour,  heure  par  heure,  perdre  un 
morceau  de  son  cœur  pour  mettre  une  pièce  d'or  de  plus  dans  sa 
bourse.  Quand  on  a  passé  vingt  ou  trente  ans  de  sa  pauvre  vie  à 
disputer  avec  l'ouvrier,  sous  peine  de  ne  rien  gagner  sur  lui,  est-ce 
qu'en  peut  tout  d'un  coup,  comme  ça,  le  jour  où  on  place  ses  ren- 
tes, lui  dire  :  A  présent,  mon  petit,  nous  avons  partagé  la  peine, 
nous  allons  partager  le  plaisir?  Non,  non  I  le  bon  Dieu  ne  fait  guère 
de  ces  miracles-là,  s'il  en  fait!  Le  cœur  usé  et  désabusé  ne  se  ra- 
jeunit pas  comme  çal  Et  vraiment,  quand  on  y  pense,  ça  n'est  plus 
sa  faute,  s'il  se  trouve  un  peu  endurci!  Il  n'y  peut  rien  lui-même; 
voilà  ce  que  je  me  disais,  moi,  en  voyant  défunt  Laurentis  devenir 
terrible,  lui  qui  avait  été  si  bon  !  et  je  me  reprochais  de  n'avoir  pas 
prévu  tout  cela  le  jour  où  il  m'avait  dit  :  «  Montons  une  maison  et 
tâchons  de  réussir!  »  J'aurais  dû  l'en  empêcher  et  lui  répondre  :  «  Ne 
montons  rien  du  tout;  gardons  notre  gaieté  et  nos  amis!  » 


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LA    VILLE   NOIBE.  11 

Ce  discours  philosophique  de  la  Laurentis ,  débité  avec  l'aisance 
d'une  femme  qui  aimait  à  parler,  mais  qui  ne  parlait  pas  au  hasard, 
parce  qu'elle  avait  du  cœur,  fit  beaucoup  d'impression  sur  Tonine, 
et  Lise  s'y  rendit  entièrement. 

—  Je  vois  que  vous  êtes  une  femme  de  bon  conseil,  dit-elle  à  la 
Laurentis,  et  Tonine  n'a  pas  tort  de  vous  écouter.  Ne  parlons  donc 
plus  jamais  de  Sept-Épées.  Puisqu'il  veut  qu'on  l'oublie,  oublions- le. 

—  Non!  répondit  Tonine.  Il  a  été  mon  camarade  de  jeunesse,  et 
je  prendrai  toujours  part  à  ses  peines,  s'il  revient  à  penser  que  mon 
amitié  y  peut  quelque  chose;  mais  je  ne  m'en  tourmenterai  pas  plus 
que  de  celles  des  autres,  et  quant  à  l'épouser,  le  voulût-il  encore, 
je  ne  reviendrai  jamais  sur  ce  que  j'ai  décidé. 

Lise,  bien  assurée  que  tout  était  à  jamais  rompu  entre  l'armurier 
et  la  plieuse,  ne  fit  pas  d'objections  à  un  entretien  qu'elle  entendit, 
peu  de  jours  après,  entre  son  mari  et  le  père  Laguerre. 

Gaucher  avait  été  interrogé  par  son  patron,  M.  Trottin,  le  même 
qui  avait  été  aussi  pendant  plusieurs  années  le  patron  de  Sept- 
Epées.  Il  avait  demandé  de  ses  nouvelles,  et  il  avait  dit  ensuite  : 
—  Que  diable  fait-il  là-bas  dans  son  désert?  Il  devrait  vendre  cela, 
quand  môme  il  y  perdrait,  et  revenir  chez  nous.  Tâchez  de  l'y  dé- 
cider. Je  ne  lui  en  veux  pas;  dites-lui  que  je  le  recevrai  d'aussi  bon 
cœur  que  s'il  ne  m'avait  pas  quitté  un  peu  brusquement.  C'est  un 
garçon  qui  ne  sait  pas  ce  qu'il  vaut  et  ce  qu'il  peut  gagner  dans  un 
atelier.  S*il  m'eût  consulté,  au  lieu  de  faire  à  sa  tête,  je  l'aurais 
peut-être  associé  à  mes  bénéfices,  et  qui  sait  si  je  ne  lui  eusse  pas 
fait  faire  un  bon  mariage? 

Ce  dernier  mot  fit  ouvrir  l'oreille  au  parrain,  à  qui  Gaucher  rap- 
portait le  discours  du  patron.  Ledit  patron  avait  une  fille  qu'on  ap- 
pelait M"'  Clarisse,  laquelle  n'était  ni  belle  ni  laide,  et  passait  pour 
un  peu  sotte,  bien  qu'elle  eût  été  en  pension  à  la  ville  haute  et 
qu'elle  portât  des  cages^  ce  qui  faisait  dire  aux  bourgeoises  de  vieille 
roche  qu'elle  ne  manquait  pas  d'acier  pour  s'arrondir  dans  l'ate- 
lier de  monsieur  son  père. 

Mais  son  père  se  moquait  bien  des  lazzis;  il  avait  cinquante  mille 
francs  placés  en  dehors  de  sa  fabrique.  Il  avait  donné  dix  mille  francs 
de  dot  à  ses  deux  aînées,  Clarisse  en  aurait  tout  autant,  et,  comme 
le  père  songeait  à  se  retirer  à  la  vijle  haute,  un  gendre  aussi  capable 
que  Sept-Épées  de  faire  valoir  l'usine,  dont  le  produit  augmentait 
toujours  d'autant  le  capital  de  la  famille,  pouvait  fort  bien  lui  con- 
venir. Cette  idée  plut  beaucoup  au  parrain,  qui  voyait  là  le  moyen  de 
ramener  son  fils  adoptif  auprès  de  lui,  et  de  le  fixer  pour  longtemps, 
sinon  pour  toujours,  à  la  ville  basse.  Gaucher  fut  chargé  d'aller  en 
causer  avec  Sept-Épées. 


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12  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Sept-Épées  était  au  bout  de  ses  espérances  et  de  ses  essais  quand 
cette  offre  lui  tomba  sur  la  tête.  Il  regimba  et  parla  de  Tonine.  Gau- 
cher,  qui  souhaitait  plus  que  lui-même  la  satisfaction  de  son  ambi- 
tion et  qui  y  croyait  encore,  le  détourna  de  Tonine  en  lui  aflirmant 
qu'elle  avait  bien  sérieusement  résolu  de  ne  pas  se  marier.  Alors 
Sept-Épées  baissa  la  tête,  et,  dans  un  accès  de  farouche  déçit  contre 
elle,  il  laissa  Gaucher  l'entretenir  des  perfections  de  M"*  Trottin, 
sans  l'écouter,  mais  sans  le  contredire.  Il  ne  s'engagea  à  rien,  mais 
il  ne  refusa  pas  de  rentrer  à  l'atelier  Trottin.  Il  sentait  bien  qu'il 
était  temps  de  reprendre  la  chaîne,  s'il  ne  voulait  pas  s'endetter  et 
se  mettre  dans  les  embarras  pour  toute  sa  vie. 

XI. 

Tonine,  ayant  appris  que  Sept-Épées  n'avait  pas  dit  non,  et  que 
Gaucher  commençait  à  tâter  le  terrain  pour  le  mariage  projeté,  eut 
un  nouvel  accès  de  chagrin  et  pleura  encore;  mais  elle  s'en  cacha, 
même  avec  la  Laurentis,  et  s'efforça  de  n'y  plus  penser. 

Le  lendemain,  elle  alla  rendre  visite  à  Rosalie  Sauvière,  une  de 
ses  plus  chères  compagnes  qui  s'était  cassé  un  bras,  et  elle  y  ren- 
contra le  jeune  médecin  Anthuné,  celui  qui  avait  soigné  Audebert  à 
la  baraque.  D'autres  fois  déjà,  elle  s'était  retrouvée  avec  lui  dans 
des  circonstances  analogues;  mais  comme  elle  voyait  bien  dans  ses 
yeux  le  goût  qu'il  avait  pour  elle,  elle  le  tenait  à  si  belle  distance 
qu'il  n'avait  jamais  osé  lui  parler  d'amour.  Ce  jour-là,  préoccupée 
et  un  peu  abattue,  elle  ne  remarqua  pas  qu'il  restait  plus  que  de 
besoin,  et  d'ailleurs  elle  ne  pouvait  croire  qu'il  osât  lui  faire  la  cour 
devant  sa  jeune  compagne  et  devant  la  mère  de  celle-ci,  qui  était 
une  femme  très  estimée  et  très  religieuse  ;  mais  à  sa  grande  surprise 
M.  Anthime  lui  prit  la  main  et  lui  dit  :  —  Mademoiselle  Tonine, 
j'ai  quelque  chose  de  très  sérieux  à  vous  confier,  et  il  y  a  longtemps 
que  j'en  cherche  l'occasion.  C'est  quelque  chose  de  si  honnête  que 
la  présence  de  M"*  Sauvière  et  de  sa  fille,  loin  de  me  g^ner,  me 
décide;  je  les  prends  à  témoin  de  mes  paroles.  Je  suis  amoureux 
de  vous  depuis  le  premier  jour  où  je  vous  ai  parlé,  et  depuis  ce 
jour-là  je  vous  ai  vue  faire  tant  de  bien  et  j'en  ai  tant  entendu  dire 
de  vous  à  tout  le  monde,  que  j'ai  réclamé  de  mon  père  la  permis- 
sion de  vous  demander  en  mariage.  Mon  père  est,  vous  le  savez,  un 
bon  bourgeois  philosophe  dont  le  cœur  répond  à  l'intelligence.  Il  a 
pris  des  informations  sur  vous  et  il  a  approuvé  mon  choix.  Il  n'est 
pas  très  riche,  mais  je  suis  fils  unique  ;  j'ai  déjà  une  bonne  petite 
clientèle  et  je  suis  un  honnête  garçon.  Voulez-vous  bien  recevoir  ma 
demande,  y  réfléchir  quelques  jours,  prendre  sur  moi  toutes  les  in- 


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LA  TUXE  NOIRE.  13 

formations  que  vous  jugerez  nécessaires,  et  me  rendre  réponse  le 
plus  tôt  possible,  car  je  vais  être  bien  inquiet  et  bien  agité  en  at- 
tendant votre  décision? 

Tonine  fut  si  étourdie  de  cette  déclaration  et  de  la  manière  franche 
et  respectueuse  dont  elle  fut  fûte,  qu'elle  ne  sut  d*abord  que  ré- 
pondre. 

—  Tu  vois  bien,  ma  fille,  lui  dit  M"*  Sauvière,  que  monsieur  te 
parle  très  sérieusement,  que  c'est  un  grand  honneur  qu'il  te  fait,  et, 
comme  tu  connais  bien  sa  position  et  sa  famille,  je  ne  crois  pas  que 
tu  aies  de  longues  réflexions  à  faire. 

—  Je  n'en  ferai  donc  point,  répondit  Tonine,  et  lui  dirai  tout  de 
suite  que  je  le  remercie  et  que  je  l'estime  tout  à  fait  pour  son  idée 
d'aimer  une  fille  qui  n'a  que  son  honnêteté  pour  tout  bien;  mais  je 
ne  veux  guère  me  marier,  et  si  je  le  voulais  un  peu,  ce  serait  à  la 
condition  de  ne  pas  quitter  mon  endroit,  où  j'ai  de  bons  vieux  amis 
et  où  je  me  regarde  quasiment  comme  la  fille  à  tous  les  honnêtes  gens. 

—  En  cela,  tu  as  raison,  reprit  la  Sauvière;  tu  es  la  fille  bénie 
et  chérie  des  famiUes,  la  sœur  de  toute  la  jeunesse  raisonnable,  la 
mère  à  tous  les  pauvres  petits  enfans.  Vous  n'avez  pas  tort  de  vou- 
loir d'elle,  monsieur  Anthime;  c'est  l'honneur  et  le  bonheur  de  la 
ViUe-Noire  que  vous  nous  enlevez  !  Mais  comme  avant  tout  nous  de- 
vons penser  à  ce  qui  lui  est  avantageux,  ce  n'est  pas  moi  qui  dirai 
un  mot  pour  l'empêcher  de  monter  au  rang  qui  lui  convient,  et  où 
je  vous  réponds  qu'elle  saura  bien  se  tenir  dans  l'estime  de  tout  le 
monde. 

—  Moi,  je  ne  tiens  pas  au  rang,  dit  Tonine,  au  contraire,  je  le 
crains  beaucoup. 

—  Le  rang  d'un  médecin,  si  rang  il  y  a,  répondit  le  jeune  doc- 
teur, est  pourtant  celui  qui  convient  le  mieux  à  l'amie  des  pauvres. 

—  C'est  vrai,  monsieur,  dit  Tonine,  mais  je  ne  crois  pas  pouvoir 
quitter  la  ville  basse.  J'y  ai  été  trop  aimée  pour  me  contenter  de 
l'amitié  que  je  pourrais  trouver  ailleurs.  11  me  faudrait  devenir 
dame  dans  la  ville  haute,  et  j'y  serais  moquée  comme  ma  pauvre 
sœur  l'a  été.  Cet  endroit-là,  voyez-vous,  ne  me  rappelle  que  des 
peines,  et  quand  je  suis  forcée  d'y  aller,  c'est  bien  à  contre-cœur! 

—  Mais  qu'à  cela  ne  tienne!  s'écria  Anthime;  si  vous  voulez  rester 
ici,  je  m'y  établirai,  moi,  et  j'y  serai  plus  utile  qu'à  la  ville  haute, 
où  il  y  a  plusieurs  médecins,  tandis  que  vous  n'en  avez  pas  un  seul 
fixé  parmi  vous.  Vous  ne  changerez  donc  rien  à  vos  habitudes,  To- 
nine, et  vous  aurez  rendu  à  vos  chers  concitoyens  un  très  grand 
service. 

Cette  bonne  réponse  fit  une  certaine  impression  sur  Tonine,  et  elle 
demanda  seulement  huit  jours  pour  réfléchir. 


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ih  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

—  Moi,  je  ne  vous  demande  pas  le  secret,  lui  dit  M.  Anthime  en 
se  retirant;  au  contraire,  je  désire  que  vous  consultiez  vos  meilleur» 
amis.  Quelle  que  soit  votre  réponse,  je  ne  me  repentirai  jamais  d'à- 
Yoir  rendu  hommage  à  une  personne  telle  que  vous. 

Tonine  fut  si  flattée  de  la  conduite  d*  Anthime  qu'elle  ne  lui  refusa 
pas  une  poignée  de  main,  et  permit  à  la  mère  Sauvière  et  à  sa  fille 
de  la  féliciter,  comme  si  elle  était  déjà  madame  la  doctoresse.  Elle 
était  même  un  peu  enivrée  de  l'événement  quand  elle  retourna 
chez  elle,  et  elle  ne  put  se  tenir  de  consulter  Lise  au  plus  vite. 
Lise  enchantée  courut  avertir  Gaucher,  qui  en  sauta  de  joie.  —  Si 
c'était  tout  autre  bourgeois,  dit-il,  je  te  tordrais  le  cou  plutôt  que 
d'y  consentir.  A  cause  de  ce  qui  est  arrivé  à  ta  sœur,  je  suis  contre 
ces  mariages-là;  mais  M.  Anthime  !  c'est  bien  différent  :  c'est  le  fils 
du  plus  brave  homme  qui  existe,  et  lui-même  est  un  homme  de 
cœur,  l'ami  des  pauvres  comme  son  père!  Je  l'ai  vu  auprès  des  mal- 
heureux. Il  ne  les  plaint  pas  seulement,  il  les  aime.  Oui,  oui,  To- 
nine, c'est  là  le  mari  qu'il  te  faut,  *et  Dieu  envoie  ce  bonheur  à  ta 
famille  pour  la  dédommager  des  chagrins  que  Molino  lui  a  causés. 

La  journée  se  passa  à  consulter  la  Laurentis,  l'ami  Audebert  et  le 
vieux  voisin  Laguerre,  qui  tous  furent  de  l'avis  de  Gaucher.  La- 
guerre  méprisait  un  peu  la  médecine  ;  mais,  en  voyant  Anthime  soi- 
gner gratis  les  pauvres  de  la  Ville-Noire,  il  avait  été  forcé  d'estimer 
le  médecin. 

Cependant  Sept-Épées  pensait,  de  son  côté,  au  riche  mariage  qui 
lui  était  pour  ainsi  dire  offert,  et  il  s'efforçait  de  l'accepter  en  lui^ 
même.  Il  y  a  bien  des  tentations  dans  la  fortune,  surtout  pour  celui 
qui  lui  a  immolé  ses  premiers  rêves  d'amour,  et  l'armurier  ne  se 
dissunulait  pas  que,  quelques  mois  plus  tôt,  il  n'eût  guère  hésité  à 
suivre  le  conseil  de  Gaucher;  mais  son  goûjt  pour  Tonine  était  de- 
venu une  passion,  et  son  image  lui  revenait  à  l'esprit  avec  tant  d'in- 
sistance qu'il  résolut  d'aller  la  trouver,  de  lui  dire  ce  qui  se  passait» 
et  de  lui  sacrifier  tout,  si  elle  voulait  être  sa  femme. 

Il  partit  le  soir  même,  et  passa  par  la  ville  haute,  où  il  avait  af- 
faire, de  sorte  qu'il  n'arriva  que  vers  dix  heures  à  la  Ville-Noire. 
C'était  une  heure  mdue  pour  le  parrain,  et  Sept-Épées,  pensant 
bien  le  trouver  endormi,  entra  sans  bruit  dans  la  maison  pour  ne 
pas  le  déranger.  11  avait  vu  de  la  lumière  à  la  petite  fenêtre  de  To- 
nine; il  savait  qu'elle  veillait  souvent  jusqu'à  minuit  pour  travailler 
à  l'aiguille.  Il  monta  à  sa  chambre,  décidé  à  frapper  à  sa  porte  et 
à  lui  demander  une  explication  pour  le  lendemain  matin,  car  il  sa- 
vait bien  qu'elle  ne  lui  ouvrirait  pas. 

L'escalier  du  dernier  étage  était  extérieur,  taillé  dans  le  rocher. 
Pour  pénétrer  chez  Tonina,  il  fallait  traverser  la  terrasse  de  quatre 


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LA   VILLE   NOIRE.  15 

toises  carrées  où  elle  soignait  ses  pots  de  fleurs.  Comme  le  sol  en 
était  encombré,  Sept-Épées  marcha  avec  précaution  pour  ne  pas  les 
heurter  dans  l'obscurité,  et  dans  ce  moment  il  entendit  la  voix  de 
Lise  qui  prononçait  son  nom  dans  la  chambre  de  Tonine.  Il  s'arrêta, 
curieux  de  savoir  ce  qui  se  disait  là;  il  s'assit  sur  la  marche  du  seuil 
de  cette  chambre,  se  promettant  de  confesser  son  indiscrétion,  mais 
ne  pouvant  résister  au  désir  d'écouter.  La  porte  était  mince,  il  en- 
tendit tout. 

Voici  de  quoi  il  était  question.  Tonine  avait  désiré  savoir,  avant 
de  prendre  aucun  parti,  si  le  jeune  armurier  était  décidé  à  recher- 
cher M"*  Trottin,  et  on  av^t  consulté  là-dessus  le  parrain,  qui  s'é- 
tait avancé  un  peu  plus  qu'il  ne  fallait,  tant  il  avait  envie  de  voir 
son  filleul  établi  dans  la  Ville-Noire,  si  bien  qu'au  moment  où  ce- 
lui-ci accourait  pour  dire  à  Tonine  qu'il  n'aimait  et  ne  souhaitait 
qu'elle.  Lise  venait  de  lui  affirmer  qu'elle  pouvait  très  librement  se 
décider  pour  le  médecin. 

Tonine  était  femme,  et  son  légitime  orgueil  de  citadine  de  la 
Ville- Noire  était  flatté  de  ravenh*  honorable  et  relativement  très 
brillant  qui  s'ouvrait  devant  elle.  Elle  était  heureuse  d'amener  le 
secours  d'un  médecin  instruit  et  dévoué  à  ses  concitoyens,  c'était 
même  peut-être  un  devoir  pour  elle.  Elle  faisait  déjà  des  projets,  et 
Lise  l'aidait  à  se  monter  la  tête.  Elle  employait  d'avance  son  mo- 
deste revenu  en  aumônes  de  tout  genre,  elle  arrangeait  aussi  sa 
demeure  avec  goût  et  simplicité;  elle  rêvait  une  maisonnette  pro- 
pre et  bien  aérée  sur  un  des  clairs  bassins  que  formait  la  rivière  au 
bas  de  la  Ville-Noire,  avec  la  vue  des  arbres  et  un  petit  jardin  où 
elle  pourrait  cultiver  des  fleurs  en  pleine  terre.  Ses  pauvres  rosiers, 
martyrisés  dans  leurs  pots  de  grès,  se  trouveraient  bien  heureux  de 
pouvoir  étendre  enfin  leurs  racines.  Enfant  au  milieu  de  sa  grande 
sagesse,  elle  avouait  à  Lise  qu'elle  avait  toujours  songé  à  un  camélia 
panaché  de  rose  et  de  blanc,  comme  elle  en  avait  vu  dans  le  jardin 
de  son  beau-frère  du  temps  que  sa  sœur  était  dame  à  la  grande  usine 
de  la  Barre-Molino.  Puis  elle  ajoutait  :  —  Ma  pauvre  sœur!  ça  ne  lui 
a  pourtant  guère  profité  de  sortir  de  son  état!  Elle  était  contente  de 
se  faire  belle,  et  voulait  me  donner  ses  goûts  et  même  me  faire  por- 
ter le  chapeau.  La  chose  ne  m' allait  pas  du  tout,  et  je  ne  voulus 
pas.  Est-ce  que  tu  crois.  Lise,  que  mon  mari  exigera  que  j'en  porte? 
Cela  me  gênerait  bien,  et  j'aurais  peur  de  ressembler  à  Clarisse  Trot- 
tin, qui  a  l'air  d'une  betterave  dans  du  gazillon.  —  Là-dessus  Tonine 
riait,  bien  décidée  à  ne  pas  porter  de  chapeaux,  mais  contente  de 
se  dire  qu'elle  aurait  le  droit  d'en  porter. 

Cependant  tout  d'un  coup  elle  cessa  de  rire.  —  Nous  parlons,  dit- 
elle,  de  tout  ce  qui  est  l'embellissement  du  mariage,  mais  on  n'em- 


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16  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

bellit  que  ce  qui  est  beau,  et  pour  que  mon  mariage  le  soit,  il  faut 
que  j'aime  mon  mari  I 

—  Tu  l'aimeras  I  dit  la  Lise. 

—  J'y  ferai  mon  possible,  car  il  mérite  de  ma  part  beaucoup  d'es- 
time et  de  reconnaissance.  Pourtant... 

—  Pourtant  quoi?  11  n'est  pas  vilain  garçon;  il  se  tient  très  pro- 
prement, il  est  jeune  et  il  n'a  pas  l'air  commun.  Et  puis  il  est  amou- 
reux pour  de  bon,  celui-là!  Quand  on  se  voit  aimée  si  honnêtement, 
il  est  impossible  qu'on  n'aime  pas  de  tout  son  cœuri 

—  Tu  crois.  Lise?...  Oui,  ça  doit  être  comme  tu  dis!  Pourtant  il 
me  semble  tout  drôle  d'aimer  un  honune  que  je  connais  si  peu  !  Et 
puis  j'ai  comme  un  poids  sur  le  cœur;  je  ne  sais  pas  ce  que  c'est. 

—  Est-ce  que  tu  penses  encore  à  Sept-Épées? 

—  Non,  certes;  mais  je  n'aimerais  pas  un  bonheur  qui  ferait  sa 
peine.  Je  voudrais  être  bien  sûre  qu'il  sera  content  d'épouser  Clarisse. 

—  Tu  te  fais  trop  de  scrupule  !  Sept-Épées  sera  riche,  ça  console 
de  bien  des  idées  qu'on  se  faisait! 

—  Et  peut-être  qu'il  n'a  pas  d'autre  souci  que  la  peur  de  me  dé- 
soler! Allons,  Dieu  fasse  qu'il  se  marie  bientôt  et  qu'il  ne  regrette 
rien!  Moi,  je  serai  peut-être  heureuse,  qui  sait? 

—  Oui,  oui,  reprit  Lise;  tu  as  bien  assez  pensé  aux  autres,  il  est 
temps  que  tu  songes  un  peu  à  toi-même. 

Elle  embrassa  Tonine  et  se  retira  sans  voir  Sept-Épées,  qui  se 
baissa  dans  l'obscurité  au  moment  où  elle  passa  près  de  lui. 

11  resta  là  une  heure,  vingt  fois  sur  le  point  de  frapper  et  de  dire 
à  Tonine  :  —  Ne  vous  mariez  pas,  j'en  mourrais!  —  Mais  cette  con- 
duite lui  parut  indigne  d'un  homme  de  cœur,  et,  pour  résister  à  la 
tentation,  il  s'enfuit  dans  la  montagne. 

Là,  il  s'abandonna  à  sa  douleur  et  marcha  toute  la  nuit  comme  un 
fou;  puis  il  se  calma  et  réfléchit.  Il  sentit  que  Tonine  avait  le  droit 
de  se  venger  de  lui  par  un  bon  mariage,  et  qu'elle  avait  pourtant  si 
peu  l'idée  de  la  vengeance  qu'avant  tout  elle  se  tourmentait  du  cha- 
grin qu'elle  risquait  de  lui  causer.  Tonine  était  bonne,  et  surtout 
bonne  pour  lui,  prête  à  sacrifier  tout  ce  qui  pouvait,  tout  ce  qui  de- 
vait lui  plaire  dans  l'offre  d'Anthime  plutôt  que  de  briser  le  cœur 
d'un  ami  coupable  et  malheureux.  11  voyait  bien  qu'il  n'avait  qu'un 
mot  à  dire  pour  qu'elle  renonçât  à  ce  bel  établissement,  à  la  vie  de 
dame  charitable  pour  laquelle  elle  semblait  réellement  être  née,  aux 
plaisirs  innocens  qui  seuls  pouvaient  éveiller  sa  convoitise,  à  la  pe- 
tite maison  reflétée  dans  l'eau  tranquille  sous  les  aunes  et  les  saules 
pleureurs,  au  camélia  panaché  de  rose  et  de  blanc,  au  droit  de  por- 
ter un  chapeau,  et  de  s'en  affranchir  par  raffinement  de  goût  et  de 
fierté  plébéienne.  Sept-Épées  voyait  clair  dans  tout  cela.  Tonine  ne 


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LA   VILLE   NOIRE.  17 

raimait  point  avec  passion,  puisqu  elle  ne  voulait  pas  être  sa  femme  ; 
mais  elle  avait  l'amitié  si  généreuse»  et  tant  de  souvenirs  l'atta- 
chaient à  lui,  qu'elle  ne  pouvait  être  heureuse  s'il  n'était  heureux 
de  son  côté. 

Ceci  bien  prouvé,  Sept-Épées,  après  beaucoup  de  luttes  contre 
lui-même,  comprit  son  devoir.  —  Il  ne  faut  pas,  se  dit-il,  qu'elle  me 
voie  souffrir;  il  faut  qu'elle  ne  perde  pas  l'occasion  de  son  bonheur, 
puisque  voilà  un  jeune  homme  qui  l'aime  comme  elle  le  mérite,  et 
mieux  apparemment  que  je  n'ai  su  l'aimei*.  Je  n'ai  qu'une  manière 
de  réparer  mon  tort  :  c'est  de  ne  pas  faire  obstacle  à  son  mariage, 
c'est  de  refouler  ma  jalousie  et  de  cacher  ma  peine.  Allons  1  j'ai  mis 
une  fois  mon  courage  à  vaincre  l'amour  pour  l'ambition,  tâchons  de 
le  mettre  aujourd'hui  à  vaincre  l'amour  pour  l'honneur. 

Quand  il  revint  à  la  baraque,  où  Va-sans-Peur  était  déjà  debout, 
sa  pâleur  effraya  celui-ci.  Va-sans-Peur,  quoique  rude  et  d'une  lai- 
deur farouche,  avait  beaucoup  d'affection  et  même  de  la  sensibilité, 
comme  il  arrive  à  certaines  natures  impétueuses  pleines  de  con- 
trastes. Sept-Épées  vit  qu'il  le  regardait  avec  anxiété,  et  que  des 
larmes  de  tendresse  et  d'inquiétude  coulaient  sur  sa  face  de  san- 
glier. Ces  larmes  provoquèrent  tout  à  coup  celles  du  jeune  artisan; 
il  pleura  beaucoup  et  se  sentit  soulagé. 

Il  se  jeta  sur  son  grabat  et  dormit  quelques  heures,  plus  tran- 
quille depuis  qu'il  se  voyait  tout  à  fait  malheureux  et  résolu  à  se 
bien  conduire.  Vers  midi,  il  était  sur  pied.  Il  mit  ses  comptes  eu 
ordre,  prit  sur  lui  la  moitié  du  peu  d'argent  qu'il  avait,  et  remit 
l'autre  moitié  à  Va-sans-Peur  en  lui  disant  :  —  Je  sais  que  tu  as  de 
l'amitié  pour  moi;  je  ne  suis  pas  ingrat.  Ne  t'inquiète  pas  de  moi, 
j'ai  du  courage,  et  les  voyages  me  distrabont.  Je  m'absente  pour 
quelque  temps;  je  te  confie  l'atelier  et  tout  ce  que  je  possède,  en 
t' associant  pour  moitié  aux  profits.  Si  tu  préfères  l'airermer  et  re- 
tourner au  travail  à  la  pièce,  je  t'en  laisse  la  liberté  :  tu  feras  pour  le 
mieux,  j'en  suis  sûr;  mais  il  y  a  une  chose  que  j'exige  de  ton  amitié 
et  sur  ta  parole  d'honnête  homme  :  c'est  que  tu  ne  rendras  per- 
sonne malheureux  à  cause  de  moi.  Il  faut  que  tu  me  promettes  cela, 
comme  si  je  devais  mourir  dans  une  heure. 

Et  quand  Va-sans-Peur  lui  eut  donné  sa  parole,  il  ajouta  :  —  N'aie 
aucune  crainte  à  cause  de  moi  ;  à  mon  tour,  je  te  donne  ma  parole 
de  ne  commettre  aucune  lâcheté. 

Il  lui  signa  une  procuration,  lui  reconunanda  de  ne  rien  dire  de 
son  départ  avant  qu'il  n'eût  écrit  lui-même,  l'embrassa  cordiale- 
ment, déjeuna  et  trinqua  avec  lui;  puis,  mettant  sur  son  épaule  son 
mince  paquet  et  son  sac  d'outils,  il  monta  le  ravin  et  prit  à  pied  la 
route  de  Lyon. 

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18  REVUE   DES  DEUX   MONDES. 

On  ne  sut  pas  ce  jour-là,  ni  le  lendemain,  qu'il  était  parti.  Le 
troisième  jour  seulement,  Laguerre  reçut  de  lui  une  lettre,  datée  de 
Saint-Étienne,  qui  paraissait  assez  gaie,  et  où  il  lui  disait  qu'il  vou- 
lait voir  les  usines  du  Forez  pour  s'instruire  de  certains  procédés, 
et  tenter  de  se  les  approprier.  Un  autre  jour  il  écrivit  à  Gaucher,  et 
enfin  à  Tonine  elle-même. 

«  Ma  chère  voisine,  lui  disait-il,  permettez-moi  de  vous  écrire 
pour  vous  présenter  mes  devoirs  et  vous  reconmiander  mon  cher 
parrain,  envers  qui  déjà  vous  avez  été  si  bonne.  Forcé  de  m'absen- 
ter  pour  un  temps,  et  voulant  me  donner  tout  entier  aux  affaires, 
chose  que  je  n'aurais  jamais  pu  ni  voulu  exécuter,  si  vous  n'étiez 
pas  pour  mon  parrain  une  amie  sans  pareille,  j'éprouve  le  plaisir  de 
vous  remercier  pour  tout  le  bien  que  vous  lui  avez  fait  ainsi  qu'à 
moi,  et  désire  que  vous  sachiez  que  je  n'ai  aucune  rancune  sur  le 
cœur  contre  vous  ni  contre  personne,  souhaitant  la  conservation  de 
votre  estime,  comme  je  vous  prie  de  croire  à  celle  de  mon  respect. 

«  Votre  serviteur  et  ami, 

«  Etienne  Lavoute,  dit  Sept-Épébs.  » 

Tonine  crut  que  celui  qui  avait  pu  écrire  une  pareille  lettre  avait 
le  cœur  tranquille  et  l'esprit  plus  que  jamais  rempli  d'idées  posi- 
tives. Elle  s'en  réjouit  avec  Lise,  sans  pouvoir  se  sentir  bien  joyeuse 
au  fond  de  l'âme.  Elle  n'en  continua  pas  moins,  pendant  deux  jours 
encore,  à  faire  des  projets  et  à  se  laisser  complimenter  sur  son 
grand  mariage  par  une  foule  d'amis  à  qui  ses  amis  avaient  confié 
la  chose.  Ses  nombreux  amoureux  n'en  étaient  pas  trop  contens; 
mais  de  quel  droit  l'eussent-ils  blâmée?  elle  n'avait  jamais  encou- 
ragé aucune  espérance.  On  ne  pouvait  pas  dire  qu'elle  manquât  de 
modestie  en  recevant  les  félicitations,  et  on  lui  savait  un  gré  infini 
de  n'avoir  pas  voulu  quitter  la  Ville-Noire. 

Cependant  elle  était  à  la  veille  du  huitième  jour,  du  jour  où  elle 
devait  rendre  réponse  à  M.  Anthime,  et  où  elle  lui  avait  permis  de 
se  rencontrer  avec  elle  chez  les  Gaucher,  sur  les  deux  heures  de 
l'après-midi;  mais  voilà  que  la  veille  elle  fut  prise  tout  à  coup  d'un 
grand  ennui,  et  que  tous  ses  projets  d'aisance  et  de  gloire  ne  lui 
parurent  plus  rien.  A  force  de  songer  à  tout  ce  que  ce  mariage  lui 
promettait  d'agréable  et  d'honorable,  elle  en  avait  épuisé  la  douceur 
et  la  nouveauté. 

—  Ne  me  parle  plus  de  la  maison,  ni  du  bassin,  ni  des  camélias, 
dit-elle  à  Lise,  à  qui  elle  parut  ce  soir-là  bien  capricieuse.  Je  suis 
déjà  lasse  de  la  possession  de  tant  de  belles  choses  dont,  à  vrai  dire, 
je  n*ai  pas  grand  besom,  et  dont  je  me  dégoûterai  certainement  très 
vite,  puisque  ma  cervelle  en  est  déjà  rassasiée  par  avance.  Ce  que 


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LA  VILLE  NOIRE.  19 

je  voudrais  pouvoir  souhaiter  avec  impatience,  c'est  d'aimer  tendre- 
ment ce  monsieur  que  je  ne  connais  pas;  mais  il  n'y  a  pas  à  dire, 
Lise,  je  ne  sens  rien  pour  lui,  et  je  suis  obligée  de  me  forcer  pour 
reconnaître  toutes  ses  belles  qualités.  Sais-tu  que  si  cela  continuait, 
je  serais  la  plus  malheureuse  des  femmes,  et  qu'il  vaudrait  mieux 
m'attacher  à  une  meule  et  me  jeter  dans  le  Trou-d'Enfer? 

Elle  ne  dormit  guère  cette  nuit-là,  et  rêva  qu'elle  voyait  Sept- 
Épées  triste  et  malade;  puis  elle  le  vit  mort,  et  eut  si  peur  de  ce 
cauchemar  qu'elle  se  releva,  ralluma  sa  lampe  et  relut  la  lettre  qu'il 
lui  avait  écrite*  Ses  paroles  exprimaient  la  tranquillité,  presque  le 
contentement;  mais,  à  force  de  retourner  ce  papier,  il  lui  sembla 
qu'on  avait  pleuré  dessus  et  que  l'adresse  était  tracée  d'une  main 
convulsive.  Le  soupçon  de  la  vérité  s'empara  de  son  esprit,  et  dès 
le  petit  jour  elle  courut  à  la  baraque. 

Elle  interrogea  Sans-Peur,  qui,  malgré  ses  promesses  de  discré- 
tion, ne  sut  pas  résister  à  son  ascendant  et  lui  avoua  que  Sept-Épées 
était  parti  comme  un  homme  qui  fait  plus  qu'il  ne  peut,  et  qui  est 
près  de  succomber  au  désespoir.  Elle  entra  aussitôt  dans  le  petit  bu- 
reau de  l'usine  et  écrivit  à  Sept-Épées  : 

«  Mon  cher  voisin,  pour  répondre  à  l'honneur  de  votre  estimable 
lettre,  je  vous  dirai  que  votre  parrain  se  porte  bien,  et  que  j'ai  pour 
lui  tous  les  soins  qui  dépendent  de  moi.  Ce  que  j'en  fais  est  par 
amitié  pour  vous  autant  que  pour  lui,  car  vous  êtes  deux  personnes 
à  qui  l'on  doit  porter  estime.  Je  souhaite  que  vos  affaires  aillent  à 
votre  contentement.  Le  mien  est  de  rester  comme  je  suis,  car  vous 
savez  que  je  n'ai  pas  encore  pris  l'idée  du  mariage.  J'ai  le  temps  d'y 
penser,  vous  de  même.  Et  en  attendant,  je  suis  votre  amie  et  votre 
camarade  pour  la  vie. 

«  Jbannb-Antoinbtte  Gaucher.  » 

Elle  cacheta,  mit  l'adresse  et  retourna  à  la  ville,  où  elle  com- 
mença par  jeter  sa  lettre  à  la  poste,  afin  de  ne  plus  s'en  dédire,  et, 
soulagée  comme  d'un  remords,  elle  attendit  plus  tranquillement 
l'entrevue  avec  M.  Anthime. 

.  XIL 

Sept-Épées  ne  reçut  pas  la  lettre  de  Tonine.  Il  avait  daté  du  lieu  où 
il  se  trouvait  celle  qu'il  lui  avait  écrite,  et  il  était  parti  le  lendemain, 
incertain  de  la  route  qu'il  prendrait,  n'ayant  d'autre  idée  que  celle 
de  s'éloigner  et  de  se  faire  oublier  pendant  quelque  temps.  D'ail- 
leurs il  ne  comptait  nullement  sur  une  réponse,  et  il  sentait  que, 
pour  garder  son  courage,  il  lui  fallait  ignorer  ce  qui  pendant  ce 
temps-là  devait  se  passer  à  la  Ville-Noire. 


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20  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Sa  petite  bourse  ne  pouvait  le  mener  bien  longtemps;  aussi  son- 
gea-t-il  bientôt  à  s'embaucher  dans  quelque  fabrique  pour  gagner 
de  quoi  continuer  son  voyage ,  car  il  était  décidé  à  aller  loin  et  à 
mettre  à  profit  pour  son  instruction  cet  exil  volontaire.  Il  s'arrêta 
donc  dans  la  première  ville  d'industrie  qu'il  rencontra,  y  travailla 
quelques  semaines,  et  repartit  pour  une  autre  grande  ville,  curieux 
d'étudier  son  état  sur  une  plus  vaste  échelle  qu'il  n'avait  encore 
pu  le  faire,  et  de  s'y  perfectionner  par  l'essai  de  diverses  pratiques. 

Ayant  ainsi  voyagé,  essayé  et  observé  pendant  plusieurs  mois,  il 
reçut,  un  peu  grâce  au  hasard,  une  lettre  de  Gaucher,  qui  lui  donnait 
de  bonnes  nouvelles  de  son  parrain  et  de  sa  fabrique.  Le  parrain  se 
portait  à  merveille  et  la  fabrique  donnait  de  petits  résultats  bien 
soutenus  dans  la  mesure  d'une  progression  satisfaisante.  D'après  les 
chiffres,  Sept-Épées  reconnut  que  Va-sans-Peur  faisait  beaucoup 
mieux  ses  affaires  qu'il  n'avait  su  les  faire  lui-même,  et  ceci  le  con- 
firma dans  les  réflexions  qui  s'étaient  présentées  à  lui  plus  d'une 
fois  déjà  depuis  qu'il  était  en  voyage  :  à  savoir  que  la  petite  pro- 
priété ne  peut  prospérer  avec  de  petits  moyens,  sans  beaucoup  de 
ténacité,  de  résignation  et  de  parcimonie.  Les  gens  à  imagination 
vive,  toujours  épris  de  la  pensée  du  progrès  rapide,  ne  s'avouent 
pas  assez  qu'avec  peu  on  fait  peu,  et  le  découragement  les  gagne 
fatalement.  Ardent  et  inquiet,  concevant  toujours  le  mieux,  et  tou*- 
jours  paralysé  par  le  manque  d'argent,  Sept-Épées  était  beaucoup 
moins  apte  à  régir  ses  minces  intérêts  que  l'irréfléchi  et  obstiné  Va- 
sans-Peur.  Celui-ci  poussait  son  sillon  comme  le  bœuf  qui  fait  sa 
tâche  sans  calculer  celle  du  lendemain.  Ne  sachant  pas  lire,  il  n'é- 
crivait rien,  mais  il  se  rappelait  tout  avec  l'exactitude  miraculeuse 
des  cerveaux  incultes  qui  ne  comptent  que  sur  eux-mêmes.  Aucun 
tourment  d'imagination  ou  d'amour-propre  ne  le  détournait  de  son 
but.  Bref,  entre  ses  mains  l'usine  présentait  un  petit  revenu  net  et 
à  peu  près  sûr.  En  espérant  doubler  le  capital  en  peu  d'années, 
Sept-Épées  avait  compté  sur  ces  miracles  que  l'orgueil  caresse, 
mais  qui  ne  se  réalisent  presque  jamais  par  des  moyens  scrupu- 
leux et  prudens. 

En  voyant  le  cours  des  choses  humaines  et  supputant  les  chances 
commerciales  partout  où  il  passait,  l'armurier,  désormais  plus  ras- 
sis et  plus  expérimenté,  arrivait  à  se  convaincre  qu'il  n'avait  pas 
fait  un  mauvais  placement  de  ses  économies,  mais  qu'il  n'achèterait 
jamais  une  maison  peinte  et  un  parc  fleuri  dans  la  ville  haute,  dé- 
ception qui  n'était  pas  nouvelle  pour  lui  et  qui  ne  le  préoccupait 
plus  par  elle-même,  mais  qui  s'enchaînait  au  repentir  et  au  regret 
de  n'avoir  pas  épousé  Tonine.  Il  pensait  avec  amertume  au  bonheur 
de  Gaucher,  qui,  vivant  pour  les  objets  de  son  ardente  affection,  avait 


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LA   VILLE   NOIRE.  21 

si  facilement  oublié  les  tentations  de  la  vie  aisée  et  indépendante. 
Cette  austôre  félicité  qui  lui  avait  paru  une  geôle  humiliante  se  mon- 
trait maintenant  à  Sept-Épées  comme  un  mirage  évanoui  au  sein 
d'un  désert.  Gaucher,  dans  sa  lettre,  ne  prononçait  pas  le  nom  de 
Tonine.  Ainsi  l'avait  voulu  celle-ci,  qui,  ne  recevant  pas  de  réponse 
de  Sept-Épées  et  ne  le  voyant  pas  revenir,  s'était  naturellement  per- 
suadé qu'elle  lui  avait  fait  un  sacrifice  inutile  et  que  la  douleur 
s'était  envolée  au  changement  d'air.  Sept-Épées  avait  donné,  de 
temps  en  temps,  en  peu  de  mots,  signe  de  vie  aux  autres,  affectant 
toujours  une  grande  tranquillité  d'esprit  et  ne  faisant  aucune  allu- 
sion, aucune  question  relative  à  Tonine.  Il  la  croyait  mariée  et  dé- 
sirait n'en  rien  savoir.  Le  silence  de  Gaucher  sur  ce  chapitre  le 
confirma  dans  sa  croyance.  Gaucher  lui  disait  bien  qu'il  avait  dû 
recevoir  d'autres  lettres  du  pays  :  —  Eh  bien  1  se  répondait  Sept- 
Épées,  je  ne  les  ai  pas  reçues,  et  c'est  tant  mieux  pour  moil  Sans 
doute  on  m'y  faisait  le  récit  des  noces  et  l'éloge  de  M.  Anthime.  Tout 
cela  ne  me  regarde  plus;  j'ai  fait  ce  qu'il  fallait  pour  ne  pas  em- 
pêcher le  bonheur  des  autres  :  le  mien  ne  gagnerait  point  à  en 
connaître  les  détails. 

Partout  où  il  s'arrêtait,  on  le  remarquait  comme  ouvrier  de  pre- 
mier ordre  et  on  désirait  le  fixer.  Il  n'était  pas  ouvrier  spécial,  c'est- 
à-dire  qu'il  n'était  pas  de  ceux  qui  passent  leur  vie  à  faire  une  cer- 
taine pièce  dans  la  perfection,  sans  être  jamais  capables  d'en  faire 
une  différente.  Dans  un  grand  atelier,  la  fabrication  ressemble  à  un 
chant  où  chacun  ferait  sa  note  à  propos,  sans  jamais  apprendre  celle 
d'avant  ou  celle  d'après.  Les  habiles  savent  tout  faire,  et  peuvent 
passer  d'un  établi  à  l'autre  avec  autant  d'adresse  et  de  promptitude 
que  si  chaque  article  était  l'objet  exclusif  de  leurs  études.  Sept- 
Épées  était  de  ceux-là,  et  quand  il  se  vit  à  même  de  s'exercer  dans 
la  coutellerie  fine ,  dans  les  armes  blanches  de  luxe,  il  y  trouva  du 
plaisir.  Il  aimait  ce  qui  est  beau.  L'occasion  s' étant  présentée  d'étu- 
dier la  ciselure  et  le  damasquinage,  son  plaisir  augmenta.  C'était 
presque  de  l'art,  et  ce  pouvait  en  être  tout  à  fait,  car  il  avait  du 
goût  et  sentait  l'invention  lui  venir. 

—  Mais  à  quoi  bon  apprendre  tout  cela?  se  disait-il  dans  ses  mo- 
mens  de  tristesse  et  de  réQexion  :  je  n'aurai  jamais  occasion  de  fake 
pour  la  Ville-Noire  que  de  la  grosse  marchandise,  du  métier  sans 
originalité  et  sans  inspiration.  Et  quand  je  quitterais  tout  à  fait  mon 
pays  pour  m'établir  dans  ceux  où  l'on  travaille  mieux,  n'y  serai-je 
pas  toujours  poursuivi  par  l'idée  de  faire  encore  mieux,  sans  pouvoir 
la  satisfaire? 

Il  étudiait  aussi  la  mécanique,  et  se  sentit  d'abord  fort  humilié  de 
voir  les  mille  projets,  les  mille  inventions  dont  il  s'était  creusé  et 


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22  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

nourri  l'esprit,  appliqués  avec  de  grands  perfectionnemens  dont  il  ne 
s'était  point  avisé.  En  tout  et  partout  c'était  la  même  chose.  Ce  que 
l'on  ne  faisait  point  à  la  Ville-Noire  avait  sa  raison  de  n'y  être  pas 
adopté  :  le  manque  de  moyens,  d'espace,  de  grands  moteurs,  de 
grands  cours  d'eau,  de  bras,  de  débouchés,  de  capitaux.  Il  est  facile 
de  voir  ce  qui  serait  mieux,  mais  il  s'agit  de  pouvoir  le  faire;  toute 
la  science  de  l'industrie  est  dans  l'équilibre  de  ces  deux  termes.  A 
quelques-uns  le  génie  qui  féconde  largement  les  petits  moyens,  mais 
à  une  foule  d'esprits  inquiets  l'ambition  des  vues  mal  combinées  et 
des  volontés  sans  puissance.  Le  premier  ^  manifeste  rarement  et 
par  exception  ;  les  autres  foisonnent  et  avortent. 

Cependant  Sept-Épées  se  consola  en  constatant  la  diffusion  rapide 
des  bonnes  inventions  et  l'élan  qu'elles  donnent  à  une  foule  de  mo« 
difîcations  et  de  perfectionnemens  de  détaU  que  les  circonstances 
locales  inspirent  aux  praticiens  intelligens.  Si  l'ambition  de  l'âme 
aspire  à  changer  partout  d'emblée  la  face  des  choses,  il  faut  réussir 
ou  devenir  fou.  Sept-Épées,  qui  avait  eu  les  hallucinations  de  la 
jeunesse,  devint  plus  froid  et  plus  sage  en  voyant,  dans  les  différens 
ateliers,  beaucoup  d'ouvriers  capables  et  réfléchis  qui  amélioraient 
les  procédés  et  tiraient  parti  du  possible,  sans  se  croire  de  grands 
hommes  et  sans  aspirer  à  être  portés  en  triomphe.  11  reconnut  que, 
dans  une  époque  d'activité  générale  et  d'instruction  toujours  crois- 
sante, les  grands  inventeurs  devaient  être  toujours  plus  rares,  et 
se  devoir  tellement  les  uns  aux  autres  qu'il  serait  peut-être  un  jour 
bien  difficile  de  préciser  la  propriété  d'une  découverte. 

Toutes  ces  réflexions,  aidées  de  la  conversation  de  fabricans  in- 
struits et  d'artisans  habiles  qu'il  recherchait  partout  et  qui  se  plai- 
saient à  l'éclairer,  lui  rendirent  enfin  le  calme  et  la  modestie  qui  lui 
avaient  manqué.  Il  cessa  de  mépriser  les  petits  effortset  de  se 
croire  appelé  à  de  hautes  destinées.  Il  avait,  comme  Audebert, 
quoique  dans  un  autre  genre,  subi  la  maladie  du  siècle.  Il  en  gué- 
rit par  la  raison  qu'il  était  jeune  et  clairvoyant. 

Son  amour  malheureux  lui  fut  aussi  une  assez  bonne  leçon.  Une 
faute  est  quelquefois  le  salut  d'une  âme,  quand  la  faute  est  réparable 
et  quand  l'âme  est  généreuse.  Si  ce  jeune  homme  avait  eu  des  torts 
envers  Tonine,  il  les  avait  expiés  bien  plus  longtemps  qu'ils  n'avaient 
duré,  et  sa  conscience  était  en  droit  de  ne  plus  lui  faire  trop  de 
reproches. 

Il  avait  été  fort  loin  de  son  pays,  à  la  frontière,  jusqu'en  Alle- 
magne, se  flattant  toujours  qu'une  vie  active  et  sérieuse  dissiperait 
ses  ennuis.  Il  se  sentait  fort  et  maître  de  sa  volonté,  mais  c'était  à 
la  condition  de  ne  pas  rester  en  place.  Dès  qu'il  commençait  à  nouer 
quelque  relation  agréable  dans  une  ville,  la  vue  du  bonheur  dômes- 


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LA.   VILLE   NOIRE.  23 


f 


tique  lui  faisait  sentir  le  vide  de  son  cœur,  et  il  se  livrait  à  quelque 
projet  de  mariage.  L'occasion  ne  manquait  pas.  Dès  qu'on  voyait  sa 
bonne  conduite  et  ses  talens,  on  ne  lui  demandait  rien  de  plus,  et 
sa  petite  propriété ,  dont  il  était  à  même  de  faire  la  preuve  par  les 
lettres  de  Gaucher,  était  un  luxe  pour  un  habile  artisan  comme  lui; 
mais  au  moment  de  répondi'e  aux  avances  des  familles,  il  se  trou- 
vait si  effrayé  qu'il  avait  hâte  de  partir.  L'image  de  Tonine  se  pla- 
çait entre  lui  et  tous  les  objets  nouveaux  qui  ne  parlaient  qu'à  ses 
yeux.  Elle  avait  jeté  sur  lui  comme  un  charme,  et  peut-être  en  effet 
y  en  avait-il  un  particulier  en  elle. 

Sept-Épées  rencontrait  en  Allemagne  des  beautés  plus  épanouies, 
des  cheveux  d'or,  des  yeux  de  turquoise,  des  joues  de  roses,  un  lim- 
pide regard  d'innocence,  un  banal  sourire  de  bonté.  C'était  comme 
l'invitation  au  repos  de  l'âme,  au  parti-pris  de  l'habitude,  au  néant 
de  l'impassible  sécurité.  Son  esprit  était  un  instant  touché  de  ces 
grâces  confiantes  et  de  ce  sentimentalisme  bien  portant  qui  sem- 
blait l'attendre  pour  le  chérir  et  le  soigner;  mais  il  se  disait  vite 
que  le  bien-aimé  paisiblement  attendu  n'était  pas  plus  lui  qu'un 
autre,  et  que  s'il  ne  se  chargeait  pas  du  bonheur  rêvé,  un  autre 
le  réaliserait  tout  aussi  bien  que  lui.  Il  revoyait  alors  la  princesse 
de  la  Ville-Noire  avec  sa  pâleur  pensive,  son  regard  mystérieux,  sa 
gaieté  sans  bruit,  son  dévouement  sans  affectation,  sa  sensibilité 
sans  niaiserie,  son  esprit  pénétrant,  que  rien  ne  pouvait  tromper,  et 
sa  bonté  forte,  qui  pardonnait  tout.  Tonine  n'était  pas  une  femme 
comme  les  autres,  et  en  pensant  à  elle  le  jeune  artisan  se  sentait 
monter  au-dessus  de  sa  sphère,  tandis  qu'il  se  sentait  redescendre 
au-dessous  dès  qu'il  cherchait  à  s'accommoder  d'un  autre  amour. 

Et  puis  il  y  a  aussi  une  loi  de  la  nature  qui  condanme  à  une  té- 
nacité singulière  les  amours  non  satisfaits.  Cela  est  triste  à  dire, 
mais  on  oublie  plus  souvent-la  femme  qui  vous  a  donné  du  bonheur 
que  celle  qui  vous  en  a  refusé.  Sept-Épées  combattait  bravement 
son  orgueil,  dont  il  avait  reconnu  les  dangers;  mais  on  se  modifie, 
on  ne  se  transforme  pas,  et  il  y  avait  en  lui  une  blessure  qui  sai- 
gnait toujours.  Il  s'en  apercevait  surtout  au  moment  où  il  se  piquait 
de  l'oublier,  et  c'est  alors  que,  renonçant  à  s'en  guérir  par  une  réac- 
tion de  sa  volonté,  il  reprenait  son  bâton  de  voyage  en  se  disant  : 
Laissons  courir  le  temps;  mon  mal  passera  plus  tard,  et  peut-être 
sans  que  je  m'en  occupe. 

Un  jour,  à  une  lettre  de  reproches  de  Gaucher,  il  répondit  en 
avouant  tout  ce  qu'il  avait  souffert,  tout  ce  qu'il  avait  senti,  tout  ce 
qu'il  avait  modifié  et  corrigé  dans  son  âme.  Il  ne  nomma  pas  Tonine, 
mais  son  secret  était  facile  à  deviner.  Sa  lettre  était  digne,  sincère 
et  affectueuse.  Il  la  finissait  en  disant  :  «  Il  faut  que  tu  me  par- 


Gooçle 


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24  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

donnes,  mon  brave  camarade,  d'avoir  tant  tardé  à  t'ouvrir  mon 
cœur.  J'attendais  toujours  le  calme,  qui  n'est  pas  encore  bien  venu, 
mais  qui  n'est  plus  aussi  absent  que  par  le  passé.  J'ai  des  jours  où 
je  suis  presque  content  d'avoir  été  chercher  au  loin  l'instruction  que 
je  ne  pouvais  pas  deviner  à  moi  tout  seul.  Une  chose  me  rendrait 
peut-être  tout  à  fait  tranquille,  ce  serait  de  savoir  si  la  personne  à 
laquelle  j'ai  trop  pensé  est  heureuse  dans  son  mariage  comme  elle 
le  mérite.  Si  je  ne  t'ai  point  fait  jusqu'ici  de  questions  sur  elle,  et 
si  je  ne  t'en  fais  pas  encore,  ce  n'est  pas  que  je  l'aie  oubliée,  c'est 
peut-être  le  contraire;  mais  un  temps  viendra,  il  faut  l'espérer,  où 
je  pourrai  entendre  parler  d'elle  sans  avoir  la  bêtise  de  pleurer. 

«  Je  t'écris  d'une  très  belle  campagne  où  je  suis  pour  quelque  temps 
et  où  tu  peux  me  répondre.  Je  te  dirai  même  que,  pour  la  dixième 
fois  au  moins,  j'ai  quelque  idée  de  mariage  ici;  mais  je  n'espère 
guère  mieux  de  moi  pour  cela  que  les  autres  fois.  Le  ^œur  ne  peut 
pas  se  réveiller.  N'importe,  il  est  toujours  chaud  pour  toi,  pour  ta 
Lise  et  tes  enfans,  qui  doivent  être  bien  beaux.  Je  te  remercie  d'a- 
voir donné  mon  nom  au  troisième.  C'est  une  preuve  que  vous  pen- 
sez à  moi.  Puisse-t-il  ne  jamais  souffrir  comme  j'ai  souffert,  ce 
pauvre  petit,  qui  sera  un  homme!  Si  j'ai  jamais  le  bonheur  de  l'em- 
brasser, je  saurai  lui  dire  qu'il  n'y  a  de  bonheur  que  dans  l'amour 
et  l'amitié,  et  que  tout  ce  qu'on  cherche  ailleurs  de  contentement 
ne  vaut  pas  la  peine  qu'on  se  donne  pour  courir  après.  » 

La  campagne  où  se  trouvait  alors  Sept-Épées  était  le  domaine 
d'une  assez  riche  veuve  de  fermier,  plus  âgée  que  lui  de  deux  ou 
trois  ans,  mais  agréable,  et  d'un  type  brun  et  pâle  qui  lui  rappelait 
vaguement  celui  de  Tonine.  Cette  fois-ci,  il  tenta  réellement  de  s'at- 
tacher, non  pas  tant  à  cause  de  la  femme,  qui  ne  lui  plaisait  que  par 
réflexion  et  comme  à  travers  le  souvenir  d'une  autre,  mais  à  cause 
de  la  poésie  d'un  pays  magnifique  et  dans  l'espoir  d'une  vie  paisi- 
blement et  utilement  laborieuse. 

Il  était  entré  par  hasard  chez  cette  veuve.  Elle  l'avait  distingué 
du  premier  coup  d'oeil,  et  avait  su  le  retenir  en  lui  demandant  ses 
conseils  pour  la  réparation  d'une  machine  agricole  qu'il  s'amusa  à 
perfectionner  en  la  simplifiant.  Depuis  plus  d'un  mois,  il  était  chez 
elle,  sans  lui  rien  dire  qui  pût  l'engager,  mais  sans  pouvoir  se  refu- 
ser à  comprendre  que  la  dame  ne  lui  aurait  refusé  ni  sa  main  ni  son 
cœur.  Elle  parlait  assez  bien  le  français,  et  Sept-Épées  avait  appris 
un  peu  d'allemand.  Il  était  assis  un  jour  sous  de  magnifiques  tilleuls, 
à  quelque  distance  de  la  maison,  pendant  que  la  veuve  passait  en 
revue,  à  l'entrée  de  sa  cour,  le  riche  bétail  de  son  petit  domaine.  De 
près,  elle  n'était  pas  laide  ;  de  loin,  elle  était  belle  à  cause  de  sa  taille 
bien  prise  et  de  ses  allures  dégagées.  Les  vaches  grasses  et  les  lourdes 


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LA   VILLE   NOIRE.  25 

brebis  qui  Tentouraient,  la  maison  blanche  enfoncée  dans  les  masses 
du  verger  fleuri,  les  grands  berbages  et  les  vertes  moissons  de  la 
plaine  imie  comme  une  mer,  l'horizon  fin  et  vaporeux,  formaient  un 
tableau  plein  d'harmonie,  de  douceur  et  de  sereine  majesté. 

La  brise  printanière  courbait  légèrement  les  jeunes  épis  et  ap- 
portait les  parfums  du  foin  nouveau.  «  Le  bonheur  est  ici,  se  dit  le 
jeime  exilé.  Il  n'y  est  peut-être  pas  pour  moi,  mais  il  y  est  pour  qui 
serait  sage  et  patient.  Sans  doute,  dans  cette  vie  lente  et  uniforme 
de  la  terre,  le  cœur  d'un  homme  actif  étoufferait  bien  quelquefois 
celui  qui  le  porte.  Cette  nature  qui  fait  son  œuvre  à  pas  comptés, 
jour  par  jour,  heure  par  heure,  et  qui  n'obéit  à  l'homme  qu'avec 
une  régularité  imposante,  c'est  comme  une  loi  sourde  et  aveugle  qui 
se  rit  de  nos  fièvres  d'activité.  C'est  aussi  un  joug  qui  vous  retient 
encore  mieux  que  le  bœuf  attaché  à  la  charrue,  car  il  ne  faut  pas 
quitter  la  terre  quand  on  s'est  marié  avec  elle.  C'est  un  atelier  de 
travail  qu'on  ne  transporte  pas  et  qu'il  faut  toujours  défendre,  non 
pas  seulement  contre  le  voisin,  mais  contre  les  oiseaux  du  ciel  et  les 
insectes  cachés  dans  l'herbe.  C'est  un  bagne  avec  des  chaînes  de 
fleurs,  un  souci  solennel,  silencieux  et  sans  trêve. 

«  Mais  aussi  quelle  grandeur  dans  la  durée  des  choses  de  la  cam- 
pagne! Comme  les  plus  ingénieuses  productions  de  l'artiste  et  de 
l'artisan  sont  peu  de  chose  au  prix  de  la  majesté  d'un  vieux  chêne! 
Comme  le  ciel  est  vaste  sur  ces  plaines  sans  accident  et  sans  fin  I  Et 
quelle  musique  discrête  et  pénétrante  dans  ces  feuillages  que  l'air 
d'un  beau  jour  caresse  avec  respect!  Est-ce  qu'ici  les  fumées  de 
l'orgueil  et  les  inquiétudes  de  Tâme  ne  doivent  pas  s'engourdir  peu 
à  peu  sans  qu'il  soit  même  nécessaire  de  les  combattre?  Est-ce  qu'il 
n'y  a  pas  un  charme  plus  puissant  que  toutes  nos  imaginations  dans 
ce  repos  apparent  qui  cache  le  mystérieux  travail  de  la  terre? 

«  Oui,  ici  on  doit  devenir,  sinon  meilleur,  du  moins  plus  digne  et 
plus  austère.  Les  vaines  sensibilités,  les  poignantes  aspirations  doi- 
vent s'émousser  et  faire  place  à  une  espèce  de  fatalisme  robuste.  La 
vie  de  fer  et  de  feu  de  l'industriel  est  un  délire,  une  gageure  contre 
le  ciel,  un  continuel  emportement  contre  la  nature  et  contre  soi- 
même.  Celle  du  paysan  est  une  soumission  prolongée,  demi-prière 
et  demi-sommeil.  Le  mépris  des  tourmens  et  des  joies  qui  nous  con- 
sument est  écrit  sur  sa  figure,  qui  ne  sait  ni  rire  ni  pleurer.  Il  con- 
temple et  il  médite.  11  attend  toujours  quelque  chose  qui,  un  peu 
plus  tôt,  un  peu  plus  tard,  doit  venu*  à  coup  sûr,  pluie  ou  soleil, 
ombre  ou  lumière;  tandis  que  l'artisan,  enfoui  dans  les  mines  ou 
courbé  dans  l'atelier  sombre,  a  toujours  l'esprit  et  les  yeux  tour- 
nés vers  un  seul  point,  l'agriculteur  regarde  en  haut  ce  qui,  des 
rayons  ou  des  nuages,  doit  venir  donAer  la  dernière  et  souveraine 


Goosle  — 


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26  .  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

façon  à  son  œuvre.  Tous  deux  ont  arrosé  leur  tâche  des  sueurs  de 
leur  front;  mais  l'artisan  n'a  façonné  qu'un  instrument  destiné  à 
s'user  et  à  disparaître,  une  chose  fragile  qu'il  ne  reverra  jamais, 
dont  il  ne  connaîtra  ni  le  destin  ni  la  durée  :  le  paysan  a  fécondé 
quelque  chose  d'étemel  qui  sommeillait,  et  qui  recommence  à  vivre 
en  sortant  de  ses  mains,  quelque  chose  d'actif  et  d'mépuisable  qui 
doit  fleurir  et  fructifier  sous  ses  yeux.  »  * 

Ainsi  rêvait  le  jeune  homme,  se  traduisant  à  lui-même  ses  propres 
pensées  sous  une  forme  qui  n'avait  pas  besoin  de  mots  pour  en 
peindre  les  vives  images.  Il  avait  oublié  la  veuve,  mais  il  se  sentait 
devenir  amoureux  de  la  campagne.  11  se  rappelait  ses  premiers  ans, 
sa  pauvre  vallée  pierreuse,  les  chèvres  aux  flancs  creux  pendues  aux 
buissons,  sa  misère,  ses  pieds  nus  et  son  ignorance  du  mieux,  si 
pleine  de  douceurs  et  d'incurie^'  «  Pourquoi  ne  suis-je  pas  resté 
ainsi?  se  disait-il  :  je  n'aurais  certes  pas  tant  souffert  !  Tout  ce  que 
j'ai  acquis  m'a  rendu  avide  de  ce  que  je  ne  pouvais  pas  acquérir. 
Et  à  présent,  si  je  pouvais  oublier  ce  que  j'ai  vécu  et  me  contenter 
du  travail  sans  ardeur,  de  l'amitié  sans  amour,  de  l'avenir  sans  im- 
prévu, je  redeviendrais  calme  sous  ce  grand  ciel  pur  et  sur  cette 
terre  bénie.  Je  me  ferais  encore  des  joies  d'enfant  de  la  plus  simple 
chose  :  la  naissance  d'un  agneau  sur  ma  paille,  le  chant  d'une  poule 
dans  ma  cour,  la  course  d'un  lièvre  dans  mon  champ,  seraient  des 
événemens  dans  ma  vie,  et  qui  sait  si  je  n'arriverais  pas  un  jour  à 
me  pâmer  d'aise  et  à  me  gonfler  d'orgueil  en  voyant  engraisser  un 
bœuf  dans  mon  étable?  » 

Sept-Épées  en  était  là  de  son  rêve,  renouvelant  à  son  insu  la  fable 
de  la  laitière  et  du  pot  au  lait,  lorqu'un  porteur  de  lettres  qui  par- 
courait la  plaine,  allant  d'une  ferme  à  l'autre,  lui  remit  une  lettre 
de  la  Ville-Noire,  sur  laquelle,  malgré  son  timbre  de  départ  fort  ar- 
riéré, on  lisait,  comme  une  ironie  de  la  destinée  des  absens  :  faire 
tenir  sans  retard;  très  pressé. 

XIII. 

La  lettre  était  de  Lise  Gaucher,  elle  avait  couru  :  l'adresse  était 
mal  mise. 

«  Mon  cher  ami,  disait-elle,  si  votre  cœur  n'a  pas  trop  changé,  il 
n'est  que  temps  pour  vous  de  revenir  au  pays.  Votre  parrain  va  bien 
et  nous  de  môme;  mais  la  pauvre  Tonine,  malade  depuis  longtemps, 
n'est  pas  encore  en  état  de  travailler,  et  se  trouve  si  endettée  par 
les  frais  de  sa  maladie  qu'il  lui  faudra\t  faire  des  miracles  pour  en 
sortir.  Sans  nos  amitiés,  qui  ne  l'abandonneront  jamais,  la  misère 
serait  chez  elle;  mais  elle  souffre  tant  de  l'idée  que  nous  nous  pri- 


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LA    VILLE   NOIRE.  27 

vons  pour  l'aider,  que  nous  avons  peur  de  la  voir  mourir  pour 
vouloir  faire  plus  qu'elle  ne  pourra,  ou  pour  le  tourment  qu'elle 
donnera  à  ses  esprits.  Nous  avons  pensé  à  vous,  qui  avez  quelque 
chose  et  qui  êtes  sans  famille.  Peut-être,  en  venant  ici,  saunez-vous 
décider  cette  pauvre  amie  à  accepter  vos  soins,  vos  secours  et  votre 
amitié,  qu*elle  n'a  pas  cessé  de  mériter.  » 

Tonine  n'était  donc  pas  mariée  !  La  joie  fut  le  premier  sentiment 
qui  domina  l'émotion  de  Sept-Épées.  11  s'arrêta  peu  à  l'inquiétude. 
Tonine  n'était  pas  perdue,  puisqu'on  l'appelait  à  son  aide;  on  n'a 
pas  tant  de  prévisions  pour  ceux  qui  vont  mourir;  d'ailleurs  l'amour 
fait  des  miracles,  et  Sept-Épées  sentit  qu'il  aimait  Tonine  plus  que 
jamais. 

En  un  instant  disparurent  les  fantômes  de  son  bonheur  cham- 
pêtre, n  regarda  autour  de  lui  comme  au  sortir  d'un  sommeil  pro- 
fond; il  trouva  la  plaine  plate  et  stupide,  la  maison  prétentieuse, 
les  animaux  malpropres,  la  veuve  sans  jeunesse  et  sans  charme.  Et 
comme  cette  pauvre  femme  effrayée  lui  demandait  s'il  était  vrai- 
ment décidé  à  la  quitter  :  —  Eh  oui  !  lui  dit-il  brusquement,  vous 
ai -je  promis  de  rester,  moi,  et  ne  vous  ai -je  pas  dit  que  j'étais 
marié  dans  mon  pays?  Ma  femme  est  malade,  adieu  !  J'ai  travaillé 
pour  vous  avec  plaisir...  Gardez  votre  argent,  je  ne  veux  rien  d'ici. 
—  Et  il  s'enfuit,  léger  comme  l'oiseau  qui  émigré  au  printemps.  Dès 
qu'il  vit  ime  voiture  publique,  il  s'y  jeta,  de  là  dans  un  convoi  de 
chemin  de  fer,  et  puis  enfin,  au  bout  de  cinq  jours  de  voyage  aussi 
rapide  que  possible,  il  se  vit  à  pied  sur  le  haut  du  chemin  de  mon- 
tagne, au-dessus  des  abîmes  qui  s'entr' ouvrent  pour  recevoir  dans 
leurs  flancs  abrupts  les  constructions  entassées  et  les  machines 
bruyantes  de  la  Ville-Noire. 

Il  avait  encore  près  d'une  lieue  à  descendre  pour  y  arriver.  Il 
marchait  si  vite  que  ses  pas  laissaient  à  peine  leur  trace  sur  le  sable 
du  chemin,  et  pourtant  son  cœur  TétouÂfait.  Comme  tf^ut  lui  parais- 
sait noble  et  beau  dans  son  Val-d'Enfer!  Elles  étaient  lo'm,  les 
grandes  prairies  mornes  et  les  grasses  étables  de  la  veuve  alle- 
mande! Ces  rocs  dentelés  en  scie  ou  planaient  les  vautours,  ces 
eaux  violentes  se  frayant  un  passage  dans  les  granits  déchirés,  ces 
bois  sombres  battus  du  vent  sur  les  hauteurs,  et  ces  étroites  oasis 
où  un  rayon  de  soleU  enfermé  dans  de  hautes  muraiUes  naturelles 
fécondait  un  coin  de  verdure  sauvage  et  quelques  aunes  à  moitié 
déracinés  par  les  pluies,  tout  cela  formait  un  spectacle  sublime  et 
délicieux  pour  celui  que  l'amour  et  l'espérance  ramenaient  au  pays. 

n  arriva  au-dessus  de  sa  baraque,  et  se  pencha  pour  la  regarder. 
Il  ne  comptait  pas  y  descendre,  étant  bien  plus  pressé  de  revoir  ses 
amis  que  son  bien,  et  sachant  qu'un  peu  au-delà,  le  sentier,  moins 


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28  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

étroit  et  moins  difficile,  qui  longeait  le  torrent  serait  meilleur  à 
prendre  pour  aller  vite.  Pourtant,  comme  la  baraque  était  en  partie 
visible  d'un  certain  angle  de  la  haute  route,  il  pouvait  bien  lui  ac- 
corder un  coup  d'œil  sans  s'arrêter;  mais  soit  que  dans  son  trouble 
il  eût  dépassé  le  bon  endroit,  soit  que  les  pins  qui  montaient  des 
contre-forts  escarpés  de  la  route  eussent  grandi  en  son  absence  au 
point  de  cacher  tout  le  revers  de  la  gorge,  il  ne  vit  pas  le  toit  de 
sa  fabrique,  et  continua  à  descendre  jusqu'à  l'angle  d'un  petit  bois 
d'où  il  était  certain  de  la  découvrir  tout  entière  lorsqu'il  quitterait 
la  route  pour  le  sentier  de  la  Ville-Noire, 

Quand  il  fut  là,  force  lui  fut  de  s'arrêter,  tant  la  surprise  le  sai- 
sit, et  un  moment  il  se  crut  halluciné.  Il  ne  reconnaissait  plus  l'en- 
droit, il  le  cherchait  en  vain  dans  ses  souvenirs.  Le  coude  de  la 
rivière  avait  disparu,  et,  au  lieu  de  suivre  une  pente  oblique  et  ra- 
pide, l'eau  tombait  en  une  nappe  droite  dont  le  mugissement  avait 
quelque  chose  de  triomphant  et  d'implacable.  Le  flanc  du  rocher, 
autrefois  hérissé  de  roches  menaçantes,  présentait  une  coupure  ver- 
ticale qui  semblait  toute  fraîche;  à  la  place  où  devait  être  l'usine 
avec  son  écluse  et  son  petit  pont  rustique,  on  voyait  s'élever  une 
masse  hideuse  de  blocs  fendus  et  fracassés,  semée  d'arbres  brisés 
et  encore  verts.  Sous  cette  masse  récemment  écroulée ,  la  baraque 
ensevelie  n'avait  pas  laissé  plus  de  traces  que  si  elle  n'eût  jamais 
existé. 

Le  premier  mouvement  de  Sept-Épées,  quand  il  ne  lui  fut  plus 
possible  de  douter  de  son  désastre,  fut  digne  de  la  noble  humanité  : 
—  Ah  I  mon  pauvre  Ya-sans-Peur,  s'écria-t-îl  en  tendant  les  bras  in- 
volontairement vers  cet  affreux  spectacle,  ô  mes  bons  ouvriers,  ô  mes 
pauvres  apprentis,  êtes-vous  à  jamais  ensevelis  là-dessous? 

—  Non ,  grâce  à  Dieu  !  lui  répondit  une  voix  rude,  en  même  temps 
que  Ya-sans-Peur  se  présentait  devant  lui  sur  le  sentier  :  nous  avons 
été  avertis  par  un  grand  bruit  de  craquement  et  une  abominable 
fente  qui  se  sont  faits  deux  heures  d'avance;  nous  avons  eu  le  temps 
de  déménager  tout  ce  qui  pouvait  être  emporté.  Cela  s'est  passé  il 
y  a  environ  trois  semaines,  et  je  pensais  qu'on  te  l'avait  écrit;  mais, 
dans  le  doute,  je  suis  venu  au-devant  de  toi  tous  les  jours  pour  t'é- 
pargner  une  mauvaise  surprise,  et  te  dire  qu'au  moins  il  n'y  a  per- 
sonne de  mort. 

—  Alors  Dieu  soit  loué  !  répondit  Sept-Épées  en  embrassant  son 
maître  ouvrier,  et  si  vous  avez  sauvé  les  outils,  c'est  de  quoi  re- 
commencer mon  ancienne  vie  :  je  rapporte  mes  deux  bras,  et  rien 
n'est  perdu. 

—  Si  fait,  tout  est  perdu,  car  les  outils,  c'est  de  la  peine  à  pren- 
dre, et  la  bâtisse,  c'était  de^l' argent  gagné;  mais  que  veux-tu?  le 


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LA   VILLE   NOIRE.  29 

père  Audebert  l'avait  bien  dit,  dans  le  temps,  que  c'était  un  endroit 
maudit,  et  que  le  diable  s'y  était  embusqué. 

—  Mon  cher  ami,  répondit  Sept-Épées,  le  diable  qui  s'était  em- 
busqué là,  c'est  l'amour  du  gain  qui  pousse  les  ambitieux  jusque 
dans  des  précipices  où  la  terre  manque  sous  leurs  pieds.  Si  f  avais 
su  autrefois  ce  que  je  sais  aujourd'hui,  je  n'aurais  pas  mis  mes  espé- 
rances en  butte  à  tout  ce  qui,  d'un  moment  à  l'autre,  pouvait  les 
détruire.  Après  tout,  je  ne  dois  pas  trop  regretter  ime  expérience 
qui  m'a  rendu  plus  sage,  qui  a  eu  au  moins  un  bon  résultat,  celui 
d'empêcher  Audebert  d'aller  en  prison,  ou  de  mendier  sur  les  che- 
mins, déshonoré  et  repoussé  comme  banqueroutier.  Le  dommage 
tombe  sur  moi  qui  suis  jeune  et  qui  peux  encore  me  relever  sans 
faire  de  tort  à  personne.  Nous  n'avons  pas  de  dettes,  n'est-ce  pas? 

—  Au  contraire,  nous  avons  des  profits.  Hélas!  nous  marchions 
bien;  mais  après  tout  ce  sera  peut-être  plus  heureux  pour  toi  d'en- 
trer au  nouvel  atelier  qui  s'est  établi  dans  la  ville.  Moi,  j'y  ai  déjà 
trouvé  de  l'occupation,  et  toi,  avec  les  talens  que  tu  as,  je  suis  bien 
sûr  qu'on  va  te  rechercher  pour  t'y  donner  une  belle  place.  Sans 
doute,  dans  les  lettres  qu'on  t'écrivait  pour  te  faire  revenir,  on  t'a 
parlé  de  cela? 

—  Non,  il  y  a  quelque  chose  qui  m'intéressait  davantage,  et  dont 
tu  vas  me  parler,  toi  ! 

Sept-Épées  allait  demander  des  nouvelles  de  Tonine,  tout  en  con- 
tinuant à  marcher  vite  avec  Va-sans-Peur,  lorsqu'il  s'arrêta  de  nou- 
veau, frappé  d'un  spectacle  fort  étrange.  C'était  un  vieillard  com- 
plètement chauve  qui  venait  au-devant  d'eux  avec  une  couronne  de 
lauriers  sur  la  tête  et  une  douzaine  d'enfans  qui  le  suivaient  en  dan- 
sant; lui,  chantait  d'une  voix  cassée,  frappant  dans  ses  mains  et  les 
animant  du  geste,  d'un  air  à  la  fois  sérieux  et  enjoué. 

—  Qu'est-ce  que  tela?  dit  Sept-Épées  avec  effroi.  Dieu  me  par- 
donne! n'est-ce  pas  Audebert  qui  est  devenu  fou? 

—  Eh  bien!  oui,  répondit  Va-sans-Peur  :  on  n'a  pas  voulu  te 
l'écrire;  mais  il  y  a  déjà  quelque  temps  que  la  tête  a  déménagé  tout 
à  fait.  C'est  la  faute  de  ces  fainéans  de  la  ville  haute,  que  ton  parrain 
a  bien  raison  de  mépriser!  Ils  ont  été  jaloux  de  ce  qu'il  y  avait  à  la 
Ville-Noire  un  chansonnier  plus  fort  que  tous  leurs  messieurs,  et  ils 
ont  voulu  s'en  faire  honneur  auprès  des  étrangers.  Ils  l'ont  invité  à 
je  ne  sais  quelle  farce  qu'ils  appellent  une  société  académique.  Ils 
lui  ont  donné  un  banquet,  ils  lui  ont  flanqué  des  lauriers  sur  la  tête, 
et  tant  d'honneurs,  et  tant  de  complimens,  et  tant  de  bêtises,  qu'ils 
nous  l'ont  renvoyé  comme  le  voilà.  On  a  cru  qu'il  s'était  enivré  et 
que  ce  serait  passé  le  lendemain;  mais  point.  Voilà  trois  mois  qu'il 
ne  fait  plus  rien  que  courir  les  rues  et  les  chemins  avec  sa  couronne, 
et  un  tas  de  galopins  à  ses  trousses. 


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30  HEYIE   DES   DEUl  MOKDES. 

—  Pauvre  Audebert!  dit  Sept-Épées,  les  yeux  pleins  de  larmes. 
Cela  devait  finir  ainsi.  Allons!  je  ne  suis  donc  revenu  ici  que  pour 
voir  tout  en  ruines!  Et  il  alla  au-devant  du  vieux  poète,  qui  ve- 
nait lentement,  s'arrétant  à  chaque  pas  pour  déclamer  ou  faire  ré- 
citer des  vers  à  son  cortège  d'enfans,  donnant  sa  couronne  tantôt 
à  l'un,  tantôt  à  l'autre,  puis  la  reprenant  et  l'élevant  en  Fair  avec 
des  gestes  d'invocation  enthousiaste. 

Va-sans-Peur,  voyant  que  Sept-Épées  pleurait,  lui  dit  :  «  Il  ne 
faut  pourtant  pas  trop  te  désoler  de  ce  que  tu  vois!  Jamais  le  vieux 
ne  s'est  si  bien  porté,  jamais  peut-être  il  ne  s'est  trouvé  si  heu- 
reux. Auparavant,  il  avait  des  jours  de  colère,  des  semaines  de 
chagrin,  des  mois  entiers  où  il  ne  travaillait  pas,  et  où  ses  amis, 
tantôt  l'un,  tantôt  l'autre,  prenaient  soin  de  lui.  A  présent,  comme 
il  ne  travaille  plus  du  tout  et  qu'on  est  bien  sûr  que  ce  n'est  pas  sa 
faute,  c'est  tout  le  monde  qui  en  prend  grand  soin.  Il  faut  Je  dire 
à  l'honneur  de  la  ville  basse  :  il  entre  partout,  et  partout  pauvres 
ou  riches  lui  donnent  à  boire  et  à  manger  ce  qu'ils  ont  de  mieux. 
Aussi  tu  peux  voir  qu'il  est  plus  frais  et  moins  maigre  que  tu  ne  l'as 
jamais  vu.  Il  ne  faut  pas  non  plus  croire  qu'il  soit  méprisé  ni  qu'il 
ennuie  le  monde.  Il  a  toujours  de  l'esprit  plus  gros  que  lui,  et, 
comme  il  n'a  plus  de  soucis,  il  ne  dit  plus  que  des  choses  agréables. 
Il  cause  très  raisonnablement  des  heures  entières,  et  les  étrangers 
qui  viennent  le  voir  s'en  vont  en  disant  qu'il  n'a  rien  de  dérangé 
dans  le  cerveau,  sauf  une  petite  chose  qui  est  de  croire  qu'il  est  un 
.  ancien  particulier  qu'on  appelait  Pindare  dans  les  temps.  Cela  ne  fait 
de  mal  à  personne,  et  tout  le  monde  s'est  donné  le  mot  pour  ne  pas  le 
contrarier  là-dessus.  Il  est  toujours  très  brave  homme,  très  humain, 
et  il  n'y  a  pas  longtemps,  dans  une  maison  qui  brûlait,  il  est  entré 
à  travers  les  flammes,  en  disant  que  les  dieux  devaient  le  protéger. 
Le  fait  est  qu'on  dit  qu'il  y  en  a  un  pour  les  amoureux,  un  pour  les 
ivrognes  et  un  pour  les  fous,  ce  qui  ferait  trois  :  tant  il  y  a  qu' Au- 
debert a  passé  dans  le  feu  sans  se  brûler,  et  il  a  sauvé  ui^  enfant 
qui  s'est  trouvé  n'avoir  pas  plus  de  mal  que  lui.  Tiens,  c'est  celui-là, 
ce  petit  blond  qui  lui  tient  toujours  la  main.  Il  y  a  des  gens  qui  ont 
voulu  faire  de  ça  un  miracle,  et  pour  ces  gens-là  Audebert  est  plu- 
tôt un  saint  qu'un  maniaque.  Ce  qu'il  y  a  de  sûr,  c'est  que  le  pauvre 
cher  homme  a  toujours  eu  et  aura  toujours  un  grand  bon  cœur,  et 
que  tout  un  chacun  se  fait  un  devoir  de  le  protéger.  Ces  enfans  que 
tu  vois  sauter  autour  de  lui,  c'est  ses  petits  gardes  du  corps.  Leurs 
parens  leur  ont  bien  recommandé  de  ne  pas  lui  laisser  attraper  de 
mal,  et  s'il  y  en  avait  un  assez  mauvais  sujet  pour  l'insulter  et  se 
moquer  de  lui,  tu  le  verrais  chassé  et  battu  par  les  autres.  Aujoiu*- 
d'hui  c'est  ceux-ci,  demain  ce  sera  d'autres;  on  les  envoie  là  autour 
de  lui  comme  à  l'école.  Le  vieux  ne  leur  apprend  jamais  de  sot- 


Gooçle 


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LA   TILLE   NOIRE.  31 

tises  :  bien  au  contraire,  il  leur  enseigné  de  temp^  en  temps  d'assez 
jolies  choses;  mais  le  voilà  qui  t'a  vu,  et  il  te  reconnaît,  car  il  arrive 
les  bras  ouverts.  Appelle-le  Pindare,  et  tout^ra  bien!  » 

Sept-Épées  attendri  serra  le  vieux  poète  sur  son  cœur,  et  recon- 
nut bientôt  que  Ya-sans-Peur  ne  l'avait  pas  trompé  :  Audebert  était 
heureux.  Il  pensait  que  le  monde  lui  avait  enfin  rendu  justice,  et 
depuis  qu'il  se  rêvait  au  comble  de  la  gloire,  il  était  modeste  et  par* 
lait  fort  peu  de  lui.  Il  signait  Pindare  et  portait  des  lauriers;  c'était 
là  toute  sa  folie,  et  il  la  devait  peut-être  à  une  mauvaise  pièce  de 
vers  qui  lui  avait  été  adressée  au  fameux  banquet,  pièce  dans  la- 
quelle on  l'avait  comparé  au  poète  de  l'antiquité.  Cette  erreur  en- 
traînait logiquement  chez  lui  celle  de  ne  pouvoir  se  persuader  que 
Pindare,  revenu  sur  la  terre,  pût  s'astreindre  au  métier  de  coute- 
lier. 11  trouvait  donc  fort  simple  que  les  populations  fussent  empres- 
sées de  lui  offru"  la  table  et  l'hospitalité,  et  il  n'y  mettait  pas  d'in- 
discrétion, car  il  était  resté  fort  sobre,  et  ^  clientèle  était  assez 
nombreuse  pour  qu'il  pût,  durant  tous  les  jours  de  l'année,  entrer 
chez  un  hôte  nouveau  sans  l'importuner. 

Il  causa  un  instant  avec  Sept-Épées  de  la  manière  la  plus  cor- 
diale, toujours  un  peu  vague,  mais  enjouée,  et  sans  paraître  étran- 
ger à  aucun  des  événemens  de  la  réalité.  —  Tu  as  perdu  ta  fa- 
brique, lui  dit-il.  La  montagne  a  voulu  se  venger  de  nos  défis.  Je 
vois  que  tu  prends  cela  avec  courage  et  sagesse,  et  tu  as  bien  rai- 
son. Le  bonheur  n'est  pas  dans  un  tas  de  pierres,  et,  pas  plus  que 
moi,  tu  n'étais  destiné  à  être  l'esclave  d'une  machme.  La  joie  t'at- 
tend au  véritable  logis  :  celui  de  l'amour  et  de  l'amitié;  c'est  pour- 
quoi je  te  quitte,  car  tu  dois  être  pressé  de  revoir  ce  que  tu  aimes  ! 

LÀ-dessus  il  embrassa  encore  Sept-Épées,  et  continua  sa  prome- 
nade avec  les  enfans,  qui  se  remirent  à  l'escorter,  fiers  de  montrer 
au  voyageur  le  soin  qu'ils  avaient  de  lui. 

—  Dépêchons-nous,  dit  Sept-Épées  à  son  compagnon,  il  me  tarde 
bien  d'arriver!  et  pourtant  je  me  demande  si  je  ne  devrais  pas  t'en- 
voyer  en  avant  pour  prévenir  nos  amis.  Je  crains  que  Tonine... 

—  Bah  !  bah  !  Tonine  !  répondit  Va-sans-Peur  en  levant  les  épaules; 
est-ce  que  tu.y  penses  toujours?  Voilà  qui  ne  serait  pas  raisonnable 
par  exemple! 

—  Que  veux-tu  dire?  s'écria  Sept-Épées;  ah  !  oui,  je  comprends! 
tu  penses  qu'elle  est  pauvre,  malade,  endettée,  et  que,  ruiné  comme 
me  voilà,  je  reviens  pour  épouser  la  misère?  Tu  te  trompes,  mon 
camarade  1  II  n'y  a  pas  de  misère  pour  celui  qui  a  du  courage  et 
un  peu  de  talent,  et  rien  n'est  impossible  d'ailleurs  à  celui  qui 
aime. 

—  Tu  me  dis  là  des  choses  auxquelles  je  ne  comprends  rien  du 


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32  REVUE  DES  DEDl  MONDES. 

tout,  reprit  Va-sans-Peur.  Il  faut  bien  que  tu  ne  saches  pas...  Mais 
voilà  la  Lise  qui  vient  aussi  à  ta  rencontre,  et  qui  saura  ce  que  tu 
as  dans  la  tète;  c'est  peut-être  des  affaires  qui  ne  me  regardent  pas, 
je  vous  laisse  causer  ensemble. 

Lise  arrivait  en  effet  avec  ses  trois  enfans,  car  il  y  en  avait  un 
troisième,  encore  plus  beau  que  les  deux  premiers.  Rosette  avait 
grandi  de  toute  la  tête;  elle  était  toujours  propre  comme  du  temps 
où  Tonine  peignait  ses  cheveux  blonds  et  plissait  sa  collerette  blan- 
che. Lise  elle-même  avait  une  mise  assez  soignée  et  semblait  avoir 
rajeuni. 

—  Allons!  lui  dit  le  voyageur  en  l'embrassant,  de  votre  côté  au 
moins  tout  va  bien,  et  c'est  une  consolation  pour  moil  Cela  me  fait 
aussi  espérer  que  je  vais  trouver  Tonine... 

—  Tonine  va  mieux  depuis  qu'elle  espère  ton  retour.  Elle  est 
même  assez  forte  pour  avoir  essayé  de  sortir  aujourd'hui  dans  une 
carriole  qu  on  lui  a  prêtée.  Tu  ne  la  verras  que  dans  une  ou  deux 
heures. 

—  Gomment?  elle  a  été  se  promener,  et  elle  n'a  pas  pris  la  route 
par  laquelle  je  devais  venir? 

—  Et  qui  savait  par  quelle  route  tu  reviendrais?  Et  puis,  à  force 
de  t'attendre,  on  ne  savait  plus  que  penser!  Enfin  tu  ne  la  trou- 
veras pas  chez  elle  tout  de  suite,  et  nous  pouvons  causer  un  peu 
ici,  car  je  t'avoue  que  je  suis  lasse  de  porter  ce  gros  marmot  dans 
la  montagne. 

Et  Lise  s'assit  sur  l'herbe  avec  son  enfant  sur  ses  genoux. 

—  Vous  m'inquiétez  beaucoup.  Lise,  reprit  Sept-Épées.  Tonine 
est  plus  malade  ou  terriblement  changée,  et  vous  voulez  me  pré- 
parer à  la  voir. 

—  Si  Tonine  était  plus  malade,  tu  ne  me  verrais  pas  ici,  reprit 
Lise.  Quant  à  être  bien  changée,...  si  cela  était,  mon  cher  ami,  si 
elle  était  enlaidie,  si  elle  avait  perdu  ses  beaux  cheveux,  si  elle  était 
vieille  avant  l'âge  et  un  peu  infirme,  qu'est-ce  que  tu  en  dirais, 
voyons? 

XIY. 

Sept-Épées  n'avait  pas  encore  songé  à  l'éventualité  que  Lise  lui 
mettait  sous  les  yeux.  Il  devint  pâle,  mais  sa  volonté  ne  faiblit  pas. 
—  Lise,  répondit-il,  je  ne  vous  cacherai  pas  que  jusqu'à  ce  jour, 
quelque  chose  que  j'aie  pu  tenter  pour  m'en  distraire,  j'ai  été  amou- 
reux de  Tonine,  oui,  amoureux  comme  un  fou  par  momens,  et  dans 
d'autres  momens  amoureux  avec  toute  ma  raison,  car  je  me  rappe- 
lais sa  bonté  et  son  esprit,  que  je  ne  pouvais  retrouver  dans  aucune 


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LA    TILLE   NOIRE.  33 

autre  femme.  Je  ne  pense  donc  pas  que  le  souvenir  de  sa  figure  fût 
ia  plus  grande  cause  de  mes  regrets,  et  je  ne  peux  pas  vous  dire  le 
chagrin  que  pourra  me  causer  le  changement  de  cette  figure  qui  me 
plaisait  tant;  je  ne  le  sais  pas  moi-même.  Si  Tonine  est  infirme, 
peut-être  aussi  que  son  caractère  va  être  changé;  mais  tout  cela, 
voyez-vous,  ne  me  fera  pas  reculer.  J'étais  revenu  pour  lui  offrir  le 
petit  bien  que  je  croyais  avoir.  Je  ne  l'ai  plus,  il  me  reste  la  force 
et  l'envie  de  travailler,  et  quand  je  devrais  mourir  à  la  peine,  je  veux 
que  Tonine  ne  souffre  de  rien  et  me  doive  tout.  Voilà  mon  idée. 
Lise,  et  je  n'en  changerai  pas.  Vous  pouvez  donc  tout  me  dire. 

—  Eh  bien  !  tranquillisez-vous,  reprit  Lise  en  lui  tendant  la  main. 
Tonine  n'est  ni  infirme  ni  défigurée.  Je  voulais  savoir  si  votre  amitié 
était  au-dessus  de  tout,  et  je  vois  que  vous  méritez  la  sienne.  A  pré- 
sent nous  pouvons  aller  la  trouver.  Portez-moi  un  peu  mon  gros 
garçon,  nous  irons  plus  vite. 

Lise  marcha  devant,  mais,  au  lieu  de  s'engager  dans  le  dédale 
des  ruelles  tortueuses  de  la  Ville-Noire,  elle  prit  sur  sa  gauche  un 
beau  chemin  neuf  taillé  dans  le  roc. 

—  Voilà  un  ouvrage  nouveau  qui  fait  grand  bien  aux  transports 
de  nos  denrées,  dit  le  voyageur. 

—  Et  qui  fait  grand  plaisir  aux  pères  et  mères  de  nos  petits  en- 
fans.  Nous  ne  craignons  plus  de  les  voir  écraser  par  les  chariots  sous 
ces  arcades  où  les  moyeux  touchaient  les  bornes.  On  peut  laver  et 
balayer  le  seuil  des  maisons;  la  santé  y  gagne. 

—  C'est  vrai  que  je  trouve  aux  abords  de  la  ville  un  air  de  di- 
manche, quoique  nous  soyons  sur  la  semaine;  mais,  par  le  chemin 
que  vous  me  faites  prendre,  nous  n'allons  pas  du  côté  de  nos  logis, 
et,  avant  de  regarder  les  embellissemens,  je  voudrais  embrasser  mon 
monde  ! 

—  C'est  bien  pour  cela  que  je  te  mène  comme  je  fais,  compagnon  ! 
Tu  ne  trouverais  ni  ton  parrain,  ni  Gaucher  du  côté  de  la  maison.  Us 
ne  travaillent  plus  à  l'atelier  Trottin ,  mais  à  la  Barre-Molino,  à  la 
grande  fabrique. 

• —  Voilà  qui  m'étonne  qu'ils  aient  quitté  un  assez  bon  patron  pour 
•un  maître  dur  et  pas  toujours  juste  I 

—  L'intendant  de  Molino?  Bah!  il  n'y  est  plus  depuis  que  Molino 
'est  mort. 

—  Je  ne  savais  pas  tout  cela  !  Ses  héritiers  sont  donc  un  peu  plus 
gentils  que  lui? 

—  Il  n'a  qu'une  héritière,  la  demoiselle,  comme  on  dit  à  présent. 
Tu  ne  la  connais  pas? 

—  Ma  foi  non!  quelque  fille  naturelle?  il  n'avait  pas  de  famille 
ici? 

Tom  xxvn.  3 


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SA  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  N'importe;  celle-là,  vois-tu,  est  bien  différente  de  lui  :  elle  est 
comme  Tonine  absolument,  elle  ne  pense  qu'à  l'avantage  et  au  sou- 
lagement des  autres.  C'est  elle  qui  a  fait,  en  un  tour  de  main,  ache- 
ver cette  route  où  nous  voilà,  ce  qui  a  désencombré  et  assaini  la  ville 
basse.  Tu  ne  reconnaîtras  pas  non  plus  la  Barre-Molino.  C'est  à  pré- 
sent un  atelier  modèle  qui  rapporte  gros,  et  dont  tous  les  profits  sont 
employés  à  donner  l'apprentissage  et  l'éducation  gratis  aux  enfans 
de  la  Ville-Noire,  des  soins  aux  malades,  des  lectures  et  des  cour» 
aux  ouvriers,  des  secours  et  des  avances  à  ceux  qui  ont  eu  des  acci- 
dens.  Tu  verras  là  des  bains,  des  gymnases,  des  salles  d'étude,  et  tu 
ne  seras  pas  embarrassé  pour  y  gagner  ta  vie,  soit  comme  ouvrier, 
soit  comme  professeur,  soit  comme  surveillant. 

—  C'est  bien,  tout  cela,  Lisel  II  était  bien  temps  que  la  Ville- 
Noire  eût,  comme  d'autres  viUes  où  j'ai  passé,  son  ami  et  son  bien- 
faiteur. Sans  doute  elle  est  très  riche,  cette  demoiselle,  puisqu'elle 
sacrifie  une  partie  de  son  revenu  à  nous  faire  du  bien? 

—  Elle  n'est  pas  bien  riche,  elle  n'a  hérité  que  de  la  fabrique  et 
d'une  somme  d'argent  qu'elle  a  employée  tout  de  suite  à  faire  faire 
ce  chemin  et  à  fonder  l' atelier-modèle.  Elle  vit  de  peu  pour  son 
compte,  presque  aussi  simplement  qu'une  ouvrière  à  son  aise.  Tu  la 
verras  I  Ton  parrain,  qui  en  est  très  considéré,  ainsi  que  mon  mari 
et  moi,  nous  te  présenterons  à  elle  pas  plus  tard  qu'aujourd'hui,  et 
dès  demain  tu  pourras  travailler  pour  Tonine. 

—  Oui,  j'en  remercie  Dieu  et  vous  autres. . .  Mais  Tonine  ?  je  croyais 
que  vous  m'aviez  trompé,  que  je  pourrais  la  voir  tout  de  suite.  Elle 
ne  travaille  pas  à  la  coutellerie,  je  pense?  et  nous  voilà  juste  au- 
dessus  de  la  maison  de  la  Laurentis. 

—  Elle  n'y  demeure  plus,  répondit  la  Lise,  et  pourtant...  il  se 
pourrait  qu'elle  y  fût,  car  on  n'a  pas  loué  sa  petite  chambre,  et  elle 
y  revient  quelquefois. 

—  Et  elle  y  est,  j'en  suis  sûr!  s'écria  Sept-Épées  en  rendant  le 
poupon  à  sa  mère,  car  la  fenêtre  est  ouverte!  Et,  s' élançant  comme 
une  flèche  sur  le  talus  du  chemin  neuf,  en  deux  sauts  et  trois  en- 
jambées, il  arriva  au  niveau  de  la  terrasse  de  Tonine,  dont  il  franchit 
sûsément  la  pqtite  balustrade  de  briques  chargée  de  clématite  sau- 
vage. 

Tonine  était  là  en  effet,  elle  l'avait  entendu  accourir,  elle  s'élança 
dans  ses  bras,  et  tous  deux  furent  si  contens  de  se  revoir  que  les 
larmes  coupèrent  les  premières  paroles.  Puis  ils  se  regardèrent  avec 
ravissement.  Sept-Épées  était  plus  que  jamais  le  plus  joli  homme  de 
la  Ville-Noire.  Sa  figure  avait  pris  un  caractère  plus  mâle,  et  ce- 
pendant elle  était  plus  douce;  Elle  exprimait  la  force  qui  se  connaît 
et  qui  se  domine  eUe-même.  Il  avait  aussi  l'œil  plus  intelligent 


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LA   TILLE  NOIBE.  $5 

qu'autrefois.  On  sentait  que  cet  œil-là  avait  vu  beaucoup  de  choses 
que  le  cerveau  avait  comprises,  et  qu'il  avait  des  larmes  qui  ve- 
naient de  l'âme  racore  plus  que  de  la  sensation. 

Quant  à  Tonine,  elle  n'avait  jamais  été  précisément  belle  avant  le 
départ  de  Sept-Épées,  et  elle  l'était  maintenant.  Elle  avait  perdu  sa 
pâleur,  et  les  contours  de  ses  joues  et  de  sa  personne  avaient  pris  un 
peu  plus  de  rondeur  sans  perdre  de  leur  fmesse.  Elle  était  habillée 
à  peu  près  conome  autrefois.  Cependant  une  jupe  plus  ample,  des 
<dieveux  plus  bouffans,  quelque  chose  qu'on  ne  pouvait  pas  préci- 
ser, mais  qui  se  sentait  dans  tout,  lui  donnait  plus  que  jamais  son 
^  de  princesse. 

—  On  t'a  trompé,  mon  ami,  dit-elle  à  Sept-Épées,  je  n'ai  jamais 
été  malade  ni  dans  la  misère.  C'est  Lise  qui  a  inventé  tout  cela  pour 
te  faire  revenir,  et  je  ne  l'en  ai  pas  empêchée.  Me  pardonnes-tu? 

—  Ah!  Tonioe,  je  t'en  remercie!  Tu  n'as  pas  douté  de  mon  re- 
tour; mais  pourquoi  donc,  mon  Dieu,  ne  m' avoir  pas  fait  revenir 
plus  tôt? 

—  Et  toi,  pourquoi  n'es-tu  pas  revenu  quand  je  t'ai  écrit  que  je 
n'^ouserais  pas  le  docteur  Anthime? 

—  Tu  m'as  écrit  cela,  Tonine? 

—  Oui,  trois  jours  après  ton  départ,  c'est-à-dire  aussitôt  que  je 
t'ai  su  parti. 

—  Et  moi,  je  n'ai  pas  reçu  la  lettre  !  Ah  !  malheureux  que  je  suis  1 
Avoir  tant  souffert,  t'avoir  perdue  si  longtemps,  quand  je  pouvais 
être  heureux  tout  de  suite  ! 

—  Ne  regrette  rien,  je  ne  t'aurais  pas  épousé  tout  de  suite,  et 
peut-être,  qui  sait?  je  n'aurais  pas  repris  confiance  en  toi  de  si  tôt. 
Nous  ne  nous  comprenions  pas,  vois-tu,  dans  ce  moment-là,  nous 
ne  pouvions  pas  nous  comprendre.  Tu  avais  trop  de  choses  dans  la 
tête,  et  moi  je  ne  voyais  pas  bien  clair  non  plus  dans  la  mienne.  J'avais 
aussi  mes  jours  d'ambition  ;  j'aurais  voulu  être  à  même  de  faire  beau- 
coup de  bien ,  et  ton  dépit  ne  me  semblait  pas  de  la  véritable  ami- 
tié. Je  me  confesse  à  toi,  Sept-Épées.  Pendant  quelques  jours, 
•croyant  que  tu  songeais  à  Clarisse,  j'ai  songé  à  un  autre,  mais  sans 
pouvoir  l'aimer.  Et  quand  j'ai  connu  ton  chagrin,  tout  a  été  fini.  J'ai 
remercié  ce  jeune  homme,  je  lui  ai  dit  que  je  t'aimais  toujours,  mal- 
gré moi,  mais  que  je  t'aimais,  toi,  et  non  pas  lui  !  Nous  nous  sommes 
quittés  en  nous  serrant  la  main.  Depuis  ce  temps-là,  j'ai  bien  cru 
que  tu  m'avais  oubliée  tout  à  fait,  et  je  ne  voulais  plus  penser  à  toi; 
mais  je  n'ai  jamais  pu  en  regarder  un  autre.  J'avais  beaucoup  d'en- 
nui et  de  tristesse  sans  le  faire  paraître;  mais  il  m'est  survenu  de 
grandes  occupations  que  je  te  raconterai  un  peu  plus  tard,  et  je  ne 
pensais  plus  avoir  jamds  le  temps  de  me  marier,  lorsque  dernière- 


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S6  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ment  Gaucher  m'a  montré  ta  lettre,  où  j'ai  vu  que  tu  m'aimais  tou- 
jours, et  que  la  raison  t'était  venue  avec  l'expérience.  Et  puis  l'ac- 
cident de  ta  baraque  m'a  décidée  tout  à  fait  à  m' ouvrir  à  Lise  et  à 
lui  faire  connaître  que  je  souhaitais  ton  retour.  Elle  a  arrangé  cela 
à  sa  fantaisie,  et  tu  vois  que  tout  est  pour  le  mieux,  puisque  l'idée 
du  mariage  t'était  venue,  et  que  tu  étais  las  des  voyages. 

—  Et  nous  nous  marions,  n'est-ce  pas,  Tonine?  Nous  nous  ma- 
rions tout  de  suite!  Je  suis  ruiné,  et  toi,  qui  n'as  point  eu  de  mal- 
heurs, tu  n'as  plus  besoin  de  moi,  tu  pourrais  même  trouver  mieux; 
mais  tu  es  si  bonne  et  si  fidèle  que  c'est  justement  ma  pauvreté  qui 
te  .décide  !  Oh  !  cette  fois-ci  je  te  jure  que  si  je  ne  suis  pas  bientôt 
ton  mari,  je  deviendrai  fou  et  peut-être  méchant! 

—  Alors  dépêchons-nous  de  nous  engager  par  serment.  Tu  l'en- 
tends! dit-elle  à  Lise,  qui  avait  fait  un  détour  avec  ses  enfans  pour 
les  rejoindre,  et  qui  arrivait  tout  essoufflée  :  il  me  jure  son  honneur 
et  sa  foi  que  nous  serons  l'un  à  l'autre,  que  qui  s'en  dédira  ne  sera 
plus  digne  de  manger  du  pain!  A  présent,  courons  embrasser  ce 
vieux  parrain  et  ce  brave  Gaucher,  qui  ne  s'attendent  guère  à  ce 
que  nous  allons  leur  dire.  Donne-moi  ton  dernier  garçon,  Lise,  car 
tu  es  lasse.  Sept-Épées  portera  l'autre,  pour  qu'il  ne  s'amuse  pas  en 
route,  et  Rosette  ira  aussi  vite  que  nous. 

Là-dessus,  les  deux  amans  prirent  les  deux  enfans,  échangeant 
un  regard  involontaire ,  car  tous  deux  songèrent  en  même  temps  au 
bonheur  qu'ils  auraient  un  jour  de  porter  ainsi  les  fruits  de  leur 
union,  et,  pour  s'épargner  la  peine  de  remonter  le  talus,  ils  se  mi- 
rent à  marcher  rapidement  à  travers  les  ruelles  de  la  Ville-Noire; 
mais  ils  furent  arrêtés  à  chaque  pas  par  nombre  d'amis  et  de  con- 
naissances qui  voulaient  embrasser  le  voyageur  et  lui  faire  racon- 
ter, séance  tenante,  ses  aventures.  Sept-Épées  leur  promettait  de 
revenir  causer  avec  eux,  et  Tonine  l'aidait  à  s'en  débarrasser,  ce  qui 
donna  lieu  à  celui-ci  de  remarquer  l'air  de  déférence  particulière 
que  tous  avaient  pour  elle.  Loin  de  diminuer,  l'ascendant  singulier 
qu'elle  exerçait  dans  la  ville  avait  augmenté  jusqu'au  respect,  et 
Sept-Épées  sentait  la  fierté  lui  venir  au  cœur  en  songeant  que  sa 
femme  lui  ferait  une  espèce  de  royauté  morale,  toute  d'estime  et 
d'affection. 

En  descendant  toujours  la  rivière,  ils  passèrent  sous  une  arcade 
neuve  assez  large,  qui  était  aussi  un  ouvrage  de  la  demoiselle  y  et 
Sept-Épées  se  trouva  tout  à  coup  en  face  d'une  vaste  usine  dans  la- 
quelle il  reconnut  bien  la  Barre-Molino,  mais  si  bien  réparée  et  si 
agi'éablement  embellie,  que  c'était  comme  une  maison  de  plaisance 
traversée  par  les  flots  de  la  rivière.  Les  rouages  des  machines, 
semblables  à  des  monstres  furieux  emprisonnés  sous  les  arcades 


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LA  YIIXE  NOIRE.  37 

basses,  divisaient  les  eaux  en  mille  ruisseaux  écumeux  qui  s'en- 
fuyaient à  travers  la  plaine,  car  cette  noble  fabrique  touchait  à.  la 
campagne,  et  au  pied  d'un  immense  rocher  bien  assis  par  la  natiu*e, 
les  reins  en  arrière  et  le  front  renversé  comme  pour  recevoir  les 
orages,  dont  il  préservait  sa  base  tranquille,  on  voyait  s'ouvrir  l'im- 
mense vallée  avec  ses  noyers  plantureux  et  ses  jeunes  blés  inondés 
de  lumière. 

—  Vive  Dieu!  s'écria  Sept-Épées  tout  surpris,  on  a  fait  de  cette 
grande  carcasse  triste  et  noire  un  véritable  palais,  et  si  ce  n'est  pas 
seulement  une  robe  de  parade  pour  les  yeux  des  passans,  si  Tinté- 
rieur  répond  au  dehors,  nos  noirs  compagnons  sont  là  comme  des 
taches  dans  le  soleil! 

—  Entrez,  entrez  !  dit  la  Lise,  vous  verrez  qu'ils  sont  aussi  bien 
que  dans  n'importe  laquelle  des  belles  manufactures  que  vous  avez 
pu  voir  dans  vos  voyages. 

Sept-Épées  traversa  des  salles  claires,  bien  aérées,  avec  des  pé- 
ristyles clos  et  couverts  où  les  ouvriers  en  sueur  pouvaient  se  repo- 
ser aux  heures  des  repas,  sans  être  saisis  par  le  froid  des  mauvais 
jours.  Il  vit  un  ouvroir  d'enfans  où  régnait  le  plus  grand  ordre,  et 
que  surveillait  un  ouvrier  connu  pour  sa  douceur,  en  même  temps 
que  la  mère  Sauvière,  la  pieuse  femme,  travaillait  près  de  la  porte, 
toujours  prête  à  donner  des  soins  à  ceux  qui  se  sentiraient  malades 
ou  fatigués.  Enfin  on  arriva  à  la  forge,  où  Laguerre  était  occupé  à 
donner  la  première  façon  aux  pièces.  Le  vieillard  n'avait  pas  été 
prévenu  du  retour  de  son  filleul.  Sa  surprise  et  sa  joie  s'exprimèrent 
par  la  fixité  de  ses  gros  yeux  brillans,  suivie  d'un  juron  épouvantable. 
Puis,  jetant  ses  outils,  il  saisit  l'enfant  prodigue  par  le  corps,  et  bien 
prit  à  celui-ci  d'être  solide,  car  l'étreinte  fut  rude.  Gaucher,  appelé 
par  Lise,  accourut  de  son  côté,  non  moins  étonné  et  transporté  que 
le  parrain,  car  les  deux  femmes  avaient  bien  gardé  leur  secret.  —  Tu 
nous  vois  très  contons  et  très  heureux,  dit  Gaucher  à  son  ancien  ca- 
marade. Nous  sommes  gagés  comme  surveillans  de  nos  salles  et 
logés  on  ne  peut  pas  mieux.  Tu  vas  certainement  avoir  la  meil- 
leure place  de  tout  l'établissement,  car  c'est  toi  qui  as  le  plus  d'idées 
et  de  connaissances. 

—  Sans  doute,  sans  doute,  dit  le  parram,  et  j'espère  que  ce  va- 
gabond n'aura  plus  envie  de  nous  quitter! 

—  Jamais!  s'écria  Sept-Épées.  Oh  !  non,  jamais,  puisque  j'épouse 
Tonine  ! 

—  Est-ce  vrai?  est-ce  possible?  s'écria  à  son  tour  Gaucher,  dont 
Tétonnement  se  refléta  sur  la  figure  du  parrain,  immobile  et  stupé- 
fait. 

Puis,  tout  à  coup  levant  les  épaules  :  —  Mon  garçon,  dit  le  vieillard 


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38  UTUE  DES  DEUX  MONDES. 

à  son  filleul,  ta  es  donc  toujours  fou?  Toi  épouser  Tenine?  à  pré- 
sent?  toi,  toi? 

—  Mon  Dieu  !  reprit  Sept-Épées  cherchant  des  yeux  Tonine,  qui 
avait  disparu,  est-ce  que  vous  voudriez  y  mettre  empêchement?  Et 
pour  queUe  raison? 

—  Tu  le  demandes?  tu  plaisantes,  je  crois!  Voycms,  j'en  ai  assez» 
moi,  de  la  plaisanterie  !  Veux-tu,  pour  commencer,  te  rendre  ridi- 
cule, et  moi  par  contre?  Parlons  d'autre  chose,  je  te  prie.  Raconte- 
nous  unpeu... 

—  Il  vous  racontera  tout  ce  que  vous  voudrez,  répondit  Lise,  qui 
venait  de  rentrer  dans  la  forge;  mais  il  faut  d'abord  songer  à  la 
faim  qu'il  doit  avoir,  ce  voyageur  !  La  demoiselle  vous  invite  à  dîner 
avec  lui  et  nous,  entendez-vous,  parrain?  Allez  vous  habiller  ;  moi, 
j'emmène  Sept-Épées  chez  nous,  pour  qu'il  fasse  aussi  un  peu  de 
toUette.  Il  n'est  que  temps,  il  s'en  va  trois  heures  I 

Sept-Épées  suivit  machinalement  la  Lise  dans  un  corps  de  logis 
où  elle  avait  son  ménage  installé  très  proprement  et  largement,  non 
loin  du  logement  de  Laguerre  et  à  côté  de  celui  d'Audebert,  re- 
cueilli et  soigné  dans  l'établissement,  quand  sa  fantaisie  de  courir 
ne  le  menait  pas  ailleurs.  Elle  ouvrit  à  Sept-Épées  une  chambï*e  va- 
cante qu'elle  était  autorisée  à  lui  donner.  Elle  avait  déjà  parlé  à  la 
demoiselle,  et  la  demoiselle  était  disposée  à  bien  accueillir  l'artisan 
de  mérite  que  Lise  et  Tonine  lui  recommandaient.  Sept-Épées  en- 
tendait à  peine  ce  que  lui  disait  la  Lise.  — C'est  fort  bien,  lui  répon- 
dit-il, cette  demoiselle  est  fort  honnête,  et  je  compte  bien  la  re- 
mercier; mais  il  s'agit  de  Tonine.  Pourquoi  mon  parrain  a-t-il  si 
mal  accueilli  la  nouvelle  de  notre  mariage? 

—  II  l'a  mal  accueillie? 

—  Il  m'a  répondu  de  manière  à  me  faire  croire  qu'il  s'opposerait 
à  mon  bonheur.  Il  y  a  quelque  chose  là-dessous.  Lise,  quelque 
chose  que  vous  ne  m'avez  pas  dit  I 

—  Que  peut-il  y  avoir,  je  te  le  demande,  à  toi?  Est-ce  la  faute  de 
quelqu'un  si  ton  brave  homme  de  parrain  ne  comprend  rien  à  vos 
amours? 

Sept-Épées  crut  voir  Lise  embarrassée,  et  il  lui  fit  des  questions 
détournées  auxquelles  il  n'obtint  que  des  réponses  évasives.  Une 
grande  inquiétude  s'enàpara  de  lui,  d'autant  plus  que  Lise  l'ayant 
laissé  seul  pour  qu'il  pût  s'habiller,  il  remarqua  qu'elle  restait  près 
de  sa  porte,  comme  si  elle  l'eût  surveillé  pour  empêcher  une  com- 
munication quelconque  entre  lui  et  les  personnes  du  dehors.  Il 
tomba  dans  un  grand  trouble  d'esprit.  Tonine  avait-elle  commis 
une  faute,  ou  tout  au  moins  provoqué  involontairement  quelque 
scandale?  Gomment  supposer  qu'elle  eût  démérité  dans  l'estime  pu- 


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LA.  ynXB  NOIRE.  39 

blique  après  les  témoignage  de  déférence  qu'il  lui  avait  vu  recueil- 
lir à  chaque  pas  dans  la  rue;  mais  aussi  comment  expliquer  l'indi- 
gnation du  parrain  à  l'ouverture  qui  lui  avait  été  faite?  Et  pourquoi 
Tonine  avait-elle  subitement  disparu,  comme  poiu"  ne  pas  être  pré- 
sente à  Texplication? 

XV. 

Quand  une  idée  noire  s'empare  d'un  cerveau  logique,  elle  trouve 
toujours  à  s'y  fonder  sur  des  inductions  désespérantes.  Sept-Épées 
s'imagina  que  Tonine  avait  pu  avoir  un  intérêt  grave,  tout  diffé- 
rent d'un  intérêt  de  cœur,  à  le  rappeler  auprès  d'elle.  Pourquoi 
n'avait-elJe  pas  osé  lui  écrire  elle-même?  Pourquoi  avoir  employé 
Lise  à  l'insu  de  son  mari  et  du  vieux  parrain?  £t  ces  mensonges 
gratuits  qu'on  lui  avait  faits  pour  éprouver  son  dévouement,  la  ma- 
ladie, la  misère,  la  laideur  même?  Puis  tout  à  coup  l'apparition  de 
Tonine  que  l'on  disait  absente,  de  Tonine  belle,  riante  et  passionnée, 
acceptant,  exigeant  même  un  Sjerment  qu'elle  avait  toujours  re- 
poussé, prenant  Lise  à  témoin  et  se  hâtant  de  traverser  la  ville  avec 
lui,  comme  pour  le  compromettre  dès  la  première  heure!  Gaucher 
n'avait-il  pas  paru  stupéfait  de  ce  mariage?  et  déjà,  sur  le  sentier 
de  la  montagne,  Va-sans-Peur  n'avait-il  pas  dit  comme  le  parrain  : 
—  Songer  à  tonine  I  ce  n'est  pas  possible  ! 

Sept-Épées  s'habilla  sans  trop  savoir  ce  qu'il  faisait;  puis  il  tomba 
sur  une  chaise,  oubliant  qu'il  était^attendu.  Ses  yeux  rencontrèrent 
sur  la  fenêtre  un  objet  qui  le  fit  tressaillir  :  c'était  un  pot  de  réséda, 
un  pot  bleu  et  blanc  qu'il  connaissait  bien,  et  qu'autrefois,  chez  la 
Laurentis,  il  avait  trouvé  dans  sa  chambre,  le  jour  où  Tonine  avait 
fait  son  déménagement.  Elle  savait  qu'il  aimait  l'odeur  du  réséda  : 
c'est  une  attention  qu'elle  avait  eue  alors  et  qu'elle  venait  de  renou- 
veler avec  sa  délicatesse  accoutumée. 

Sept-Épées  sentit  des  larmes  couler  sur  ses  joues  brûlantes.  11  y 
avait  un  mystère  autour  de  lui ,  un  mystère  effrayant  à  coup  sûr. 
Comment  Tonine  savait-elle  qu'il  devait  être  reçu  et  accueilli  chez 
la  demoiselle,  et  qu'il  y  aurait  précisément  cette  chambre-là?  Cette 
demoiselle  si  bonne,...  beaucoup  trop  bonne  peut-être!...  avait-eUe 
un  frère,  un  neveu?...  —  Non,  non!  s'écria  Sept-Épées  en  se  levant 
comme  pour  échapper  aux  suggestions  d'un  mauvais  esprit;  tout  ce 
qui  me  vient  là  est  épouvantable,  et  Tonine  est  toujours  un  ange  du 
ciel!  Tonine,  Lise!  Tonine,  Gaucher!  où  êtes-vous?  Pourquoi  suis-je 
seul  au  moment  où  mon  cœur  déborde  et  où  ma  tête  se  perd? 

—  Nous  voilà,  nous  voilà!  répondit  gaiement  Gaucher,  qui  chu- 
chotait avec  sa  femme  devant  la  porte.  Tonine  est  déjà  là-bas  qui 


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AO  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

nous  attend.  Ton  parrain  et  nos  autfes  amis  doivent  y  être  aussi. 
Allons,  allons,  nous  sommes  en  retard. 

—  Ah!  mon  ami,  dit  Septr-Épées  en  passant  son  bras  sous  celui 
du  brave  Gaucher,  je  ne  sais  pas  où  tu  me  mènes;  mais  ta  figure 
sincère  me  rend  la  confiance  et  le  bonheur! 

—  On  te  mène  chez  la  patronne,  chez  la  bourgeoise,  chez  la  bien- 
faitrice des  ouvriers,  répondit  Lise,  qui  les  suivit  avec  ses  enfans. 
Nous  sommes  comme  ça  une  douzaine  qui  dînons  chez  elle  le  di- 
manche, et  aujourd'hui  c'est  dimanche  pour  nous  à  cause  de  ton 
retour. 

—  Ehl  qu'est-ce  que  cela  lui  fait,  mon  retour,  à  cette  brave  dame? 

—  Ah!  répondit  Gaucher,  c'est  qu'elle  aime  qui  nous  aimons! 

On  lui  fit  passer  un  petit  pont  de  bois  qui  traversait  un  des  bras 
étroits  et  tranquilles  de  la  rivière,  à  l'endroit  où  elle  formait  un 
beau  bassin  devant  la  barre  de  l'écluse.  Par  ce  pont,  on  entrait  dans 
une  petite  île  longuette  plantée  en  jardin,  où  les  roses' et  les  œillets 
se  miraient  dans  l'eau  unie  comme  une  glace.  Tout  au  bout  s'élevait 
(pas  bien  haut)  le  logis  de  la  demoiselle,  un  pavillon  à  trois  fenêtres 
de  façade  composé  d'un  rez-de-chaussée  et  d'un  premier  étage, 
bien  bâti  par  les  habiles  maçons  du  pays,  peint  à  la  mode  de  l'en- 
droit d'un  ton  gris  de  peiile,  rehaussé  de  filets  lilas  et  blancs,  et  sur- 
monté d'un  étroit  belvédère  avec  sa  balustrade  à  jour  en  briques 
courbes,  le  tout  si  simple  qu'un  ouvrier  un  peu  avancé  et  rangé  eût 
pu  se  faire  construire  un  palais  semblable  ;  mais  le  lieu  était  si  joli 
et  si  frais  qu'on  n'y  pouvait  rien  souhaiter  de  mieux.  Le  terrain  en 
pente,  porté  sur  une  base  rocheuse,  était  assez  élevé  pour  ne  jamais 
craindre  les  crues  de  l'eau,  et  une  aigrette  de  peupliers,  au  pied 
desquels  s'arrondissait  un  bosquet  d'arbustes  touffus,  couronnait  la 
maison  et  l'Ilot  daiïs  sa  partie  la  plus  haute. 

Une  allée  de  sable  noir  conduisait,  par  un  méandre  gracieux,  à 
un  perron  de  trois  marches.  Un  bon  petit  chien  qui  n'aboyait  après 
personne,  qui  caressait  tout  le  monde,  vint  au-devant  des  convives 
comme  pour  les  inviter  à  se  hâter,  et  la  Laurentis,  éblouissante 
d'embonpoint  dans  sa  camisole  blanche,  le  tablier  retroussé  et  les 
bras  nus,  apparut  à  une  fenêtre  du  rez-de-chaussée,  remuant  une 
casserole  qui  lançait  des  éclairs,  tant  elle  était  rouge  et  fourbie. 

—  C'est  elle,  dit  Gaucher  à  Sept-Épées,  qui,  à  elle  seule,  compose 
toute  la  maison  de  la  demoiselle.  Tu  dois  te  rappeler  que,  pour  faire 
l'omelette  et  les  gâteaux,  c'est  un  cordon-bleu. 

Ils  entrèrent  dans  le  salon,  qui,  ainsi  que  la  salle  à  manger,  était 
disposé  pour  recevoir  au  plus  une  douzaine  de  personnes  dans  les 
jours  de  gala.  Il  était  tout  lambrissé  et  meublé  en  bois  clair,  et 
pour  tout  luxe  il  y  avait  des  rideaux  de  mousseline  blanche,  des 


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LA.  TILLE   NOIRE.  Al 

fleurs  dans  des  poteries  du  pays,  et  une  belle  vieille  table  à  pieds 
tordus  que  Sept-Épées  avait  vue  autrefois  chez  Tonine* 

Il  trouva  là  son  parrain,  la  Sauvière  et  sa  fille,  le  docteur  Anthime 
et  Va*sans-Peur.  On  espérait  Audebert;  mais,  comme  il  avait  dé- 
claré, une  fois  pour  toutes,  que  le  poète  n*a  pas  d'heure,  on  ne  devait 
pas  l'attendre.  Tonine  arriva  la  dernière,  tout  habillée  de  blanc,  si 
belle  et  Fair  si  radieux  que  Sept-Épées  en  fut  ébloui.  Elle  vint  à  lui 
et  lui  prit  les  deux  mains  en  riant.  Tout  le  monde  riait,  même  le 
parrain,  qui  pandssait  avoir  entendu  raison.  Sept-Épées  se  mit  aussi 
à  rire  pour  faire  comme  les  autres,  et  aussi  parce  qu'il  avait  le  cœur 
content;  pourtant  la  figure  épanouie  d' Anthime,  que  ses  yeux  ren- 
contrèrent comme  malgré  lui,  le  rendit  tout  à  coup  très  sombre. 
Rosalie  Sauvière,  qui  était  devenue  grande,  jolie  et  qui  était  habillée 
comme  une  bourgeoise,  s'en  aperçut.  —  Eh  bien  1  lui  dit-elle,  vous 
regardez  mon  mari  comme  si  vous  ne  le  reconnaissiez  pas!  Pourquoi 
donc  ne  lui  avez-vous  pas  encore  parlé? 

—  Votre  mari?  s'écria  Sept-Épées  en  se  jetant  presque  au  cou  du 
docteur. 

—  Oui,  répondit  celui-ci  :  il  était  dans  ma  destinée  de  me  fixer  à 
la  Ville-Noire;  refusé  par  une  aimable  personne  qui  avait  reçu  mes 
premiers  hommages,  j'en  ai  rencontré  une  autre,  une  belle  patiente j 
qui  a  bien  voulu  me  savoir  gré  de  mes  soins  et  me  les  payer  par  sa 
confiante.  Je  suis  le  médecin  des  ateliers,  mon  cher  Sept-Epées; 
mais  vous  rapportez  de  vos  voyages  une  mine  qui  ne  me  promet  pas 
grande  besogne. 

—  A  table  I  cria  la  Laurentis  du  fond  de  sa  cuisine,  et  le  petit  chien, 
qui  connaissait  cette  exclamation,  vint  en  gambadant,  en  aboyant 
de  joie,  faire  l'ofiice  de  valet  de  chambre. 

—  Ceci  veut  dire  :  madame  est  servie,  dit  le  docteur  en  ofirant 
'  son  bras  à  Tonine,  qui  fit  passer  le  vieux  parrain  le  premier. 

M"'  Anthime  prit  le  bras  de  Sept-Épées,  et  les  autres  suivirent. 

La  salle  à  manger  était  aussi  propre  et  pas  plus  riche  que  le  sa- 
lon. Des  mets  très  élémentaires  étaient  placés  sur  une  grosse  nappe 
blanche  semée  de  violettes.  Il  y  avait  quelque  chose  de  patriarcal 
dans  cette  aimable  hospitalité.  Tout  le  dîner  étant  servi  à  la  fois,  la 
Laurentis  prit  place  avec  les  autres. 

Tonine  s'assit  à  la  place  d'honneur  avec  le  parrain  en  face  d'elle, 
le  docteur  à  sa  droite  et  Sept-Épées  à  sa  gauche.  De  la  demoiselle, 
il  n'était  pas  plus  question  que  si  elle  n'eût  jamais  existé.  Sept-Épées 
ne  put  s'empêcher  d'en  faire  la  remarque  à  M"*'  Anthime,  qui  était 
auprès  de  lui.  —  Bah  !  bah  !  répondit-elle  d'un  ton  enjoué,  elle 
viendra  plus  tard,  à  la  fin  du  dîner! 

—  Non,  dit  Tonine,  elle  va  venir  tout  de  suite;  c'est  assez  jious 


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A2  BEVOE  DES  DEUX  MONDES. 

moquer  de  mon  prétendu,  et  la  chose  commence  à  le  tourmenter,  je 
vois  celai...  Allons,  Sept-Épées,  mon  ami,  n'attendez  plus  personne, 
car  la  bourgeoise  est  ici.  C'est  moi  qui  vous  parle  et  qui  vous  de- 
mande pardon  de  vous  avoir  laissé  mystifier  ! 

—  Vous  !  s'écria  le  jeune  homme  encore  un  peu  inquiet,  vous,  la 
demoiselle,  l'héritière?... 

—  Oui,  moi,  Tonine,  votre  fiancée  d'aujourd'hui  et  votre  femme 
bientôt.  N'allez-vous  pas  faire  comme  le  parrain,  qui  disait  que  c'é- 
tait impossible?  C'est  plus  que  possible,  puisque  nous  nous  aimons 
et  que  j'ai  votre  parole.  Mes  amis,  ajouta-t-elle  en  s* adressant  aux 
autres,  vous  ne  savez  pas  tous  comment  ces  choses-là  se  sont  pas- 
sées. On  a  fait  croire  au  compagnon  que  j'étais  dans  la  dernière  des 
misères,  malade,  et  affreuse  par-dessus  le  marché.  Il  est  revenu 
quand  même,  de  bien  loin,  pour  m' épouser,  et  cela,  sans  même  sa- 
voir le  malheur  arrivé  à  sa  baraque,  quand  il  pouvait  encore  se  croire 
riche  auprès  de  moi.  Croyez-vous  que  je  lui  doive  assez  de  con- 
fiance et  d'estime  à  présent  pour  souhaiter  d'être  sa  femme? 

—  Oui,  oui  !  s'écria  tout  le  monde.  Oui,  oui  1  répondit,  de  la  porte, 
Audebert,  qui  arrivait.  0  maison  de  l'amour  et  de  l'amitié,  je  sus- 
pends ma  couronne  à  ton  seuil  béni  des  dieux  I 

—  Ami,  lui  répondit  Tonine,  faites-moi  un  présent  de  noces  digne 
d'un  homme  comme  vousl  Donnez-la-moi,  cette  couronne,  suspen- 
dez-la ici  pour  toujours,  et  jurez  de  ne  pas  me  la  reprendre. 

— Je  le  jure,  s'écria  Audebert,  qui,  depuis  ce  jour,  ne  songea  plus 
à  se  parer  de  cet  excentrique  ornement;  je  le  jure,  je  le  jure!  ré- 
péta-t-il  par  trois  fois  avec  une  antique  solennité. 

—  Et  j'accepte  le  serment  de  l'amitié,  lui  dit  Tonine;  ces  lauriers, 
que  respectaient  les  habitans  de  la  Ville-Noire,  auraient  fini  par  vous 
faire  des  envieux.  Ici  on  les  verra  avec  orgueil,  car  votre  gloire 
nous  appartient  plus  qu'à  vous-même,  et  c'est  à  nous  de  la  publier. 

—  Tu  as  raison,  jeune  et  belle  muse  du  travail  I  répondit  Aude- 
bert :  j'ai  peut-être  paru  manquer  de  candeur  et  de  simplicité  en 
portant  ce  gage  de  mon  triomphe.  Faites-moi  place  parmi  vous, 
mes  amis,  je  veux  vous  chanter  l'épithalame  de  ces  heureux  époux. 

—  Au  desserti  au  dessert!  dit  le  parrain,  qui  ne  goûtait  pas  tou- 
jours la  poésie  de  son  camarade  de  jeunesse  ;  nous  avons  à  parler 
d'affaires  sérieuses.  Voyons,  filleul,  que  dis-tu  de  ce  qui  t' arrive? 

—  Je  dis  que  je  suis  heureux,  parce  que  j'épouse  Tonine,  que  j'ai 
toujours  aimée,  répondit  Sept-Épées,  voilà  tout  ce  que  je  dis!... 
Qu'elle  soit  riche  ou  pauvre,  peu  importe,  c'est  elle!  ce  n'est  pas 
son  nouveau  rang  et  sa  nouvelle  fortune  qui  l'ont  faite  ce  qu'elle  esti 

—  C'est  bien  pensé,  dit  le  docteur;  mais  permettez-moi  de  vous 
dire  que  la  richesse,  car  vous  voilà  tous  deux  très  riches  en  compa- 


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LA.  TILLE  NOIRE.  AS 

ndson  de  ce  que  vous  étiez,  ajoutera  beaucoup  à  TOtrp  bonheur,  si 
TOUS  l'entendez  comme  l'entend  la  généreuse  Tonine. 

—  Qu'elle  me  le  dise  vite,  car  je  ne  veux  pas,  je  ne  peux  pas 
avoir  jamais  d'autre  idée  que  la  sienne.  Parle,  ma  chère  Tonine,  je 
vois  bien  que  la  fortune  n'est  pas  toujours  aveugle,  comme  on  le 
prétend,  puisqu'elle  s'est  donnée  à  toi  ;  mais  je  ne  serais  pas  digne 
de  partager  ton  sort,  si  je  ne  partageais  pas  tes  sentimens. 

—  Eh  bien  1  apprends,  répondit  Tonine,  comment  j'ai  hérité  de 
mon  beau-frère,  et  tu  comprendras  nos  devoirs.  Te  souviens-tu  qu'il 
était  fort  malade  quand  tu  es  parti?  Il  avait  abusé  de  tout,  il  se  sen- 
tait mourir,  et  avait  peur  de  la  mort.  C'était  une  mauvaise  tète  plu- 
tôt qu'un  mauvai$  cœur.  Il  se  repentait  du  passé.  Il  voulut  me  voir, 
me  demanda  de  lui  pardonner  le  malheur  de  ma  pauvre  sœur.  J'y 
mis  pour  condition  qu'il  ferait  quelque  chose  de  charitable  pour  les 
pauvres  de  la  Ville-Noire.  Il  le  promit,  et  je  lui  donnai  des  soins  et 
des  consolations.  Quand  on  ouvrit  son  testament,  nous  fûmes  tous 
bien  étonnés  de  voir  qu'il  me  laissait  l'usine;  mais  il  y  avait  une 
condition  :  c'est  que  j'adoucirais  les  peines  que  la  dureté  de  son 
chef  d'atelier  et  son  indifférence  avaient  causées*  Dès  lors,  tu  vois, 
mon  ami,  cette  condition-là,  je  ne  sais  pas  si  la  loi  nous  en  deman- 
derait compte;  mais  je  sais  que  Dieu  est  bon  comptable,  et  qu'on  ne 
le  triche  pas.  C'est  à  nous  de  bien  nous  tenir,  si  nous  ne  voulons  pas 
qu'il  nous  abandonne* 

—  Sois  tranquille  1  répondit  Sept-Épées,  qui  jusque-là  s'était  senti 
un  peu  accablé  sous  le  bienfait  de  Tonine,  et  qui  tout  aussitôt  releva 
la  tête  avec  enthousiasme.  Je  ne  sais  pas  si  je  suis  aussi  bon  et  aussi 
religieux  que  toi;  mais  je  suis  diablement  fier,  et  je  ne  crois  pas  qu'il 
me  serait  possible  de  vivre  sans  te  voir  fière  de  moi* 

Pendant  le  diner,  qui  fut  satisfaisant  pour  l'appétit,  sans  aucune 
recherche,  Sept-Épées  remarqua  un  grand  changement  survenu  chez 
Tonine.  Autrefois,  bien  qu'elle  eût  autant  d'esprit  que  lui,  il  y  avait 
comme  une  différence  de  niveau  dans  leur  éducation,  et  la  jeune 
ouTrière  avouait  son  ignorance  sur  beaucoup  de  choses  pratiques 
qui  avaient  leur  importance  aux  yeux  du  jeune  artisan.  Avec  le  chan- 
gement de  position,  l'horizon  de  Tonine  s'était  agrandi.  Elle  avait 
voulu  entendre  de  son  niieux  la  science  et  les  arts  de  l'industrie 
qu'elle  avait  à  gouverner,  et,  sans  être  sortie  de  son  Val-d'Enfer, 
elle  s'était  mise  au  courant  du  mouvement  industriel  et  commercial 
de  la  France. 

Sept-Épées  fut  donc  très  heureux  de  pouvoir  causer,  devant  elle 
et  avec  elle,  de  tout  ce  qu'il  avait  acquis  et  obserTé,  sans  craindre 
de  trouTcr  en  elle  des  préoccupations  étrangères  à  la  nature  de  ses 
connaissances.  Il  eut  la  satbfaction  de  pouvoir  l'éclairer  encore 
sur  le  progrès  qu'elle  pouTsdt  imprimer  autour  d'elle,  et  de  se  Toir 


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hk  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

parfaitement  compris  et  apprécié  par  un  esprit  lucide  et  ingénieux, 
moteur  puissant  et  nécessaire  de  Faction  d*un  cœur  dévoué. 

XVI. 

Dès  le  lendemain,  les  premiers  bans  furent  publiés;  mais,  dès  le 
lendemain  aussi,  Sept-Épées  se  mit  au  travail  de  la  fabrique,  et  il 
voulut  y  entrer  comme  simple  compagnon,  tenant  à  montrer  qu'il 
honorait  plus  que  jamais  le  travail  manuel,  et  qu*il  était  plus  habile 
et  plus  prompt  que  pas  un  de  ceux  qu'il  aurait  bientôt  sous  sa  gou- 
verne. Il  ouvrit  le  soir  un  cours  d'instruction  pratique  qui  prouva 
aussi  le  droit  qu'il  avait  d'enseigner,  et,  après  la  leçon,  il  se  mêla 
à  ses  anciens  et  nouveaux  camarades,  qui  tous  voulaient  fêter  son 
retour,  et  auxquels,  par  sa  franche  cordialité,  il  montra  bien  qu'il 
serait  toujours  un  ami  sérieux  et  un  bon  frère. 

Tonine  eût  souhaité  que  son  mariage  se  fît  sans  plus  d'éclat  que 
celui  des  autres  artisans  du  pays,  mais  il  ne  dépendit  pas  de  sa  vo- 
lonté d'empêcher  les  préparatifs  de  la  Ville-Noire.  Huit  jours  durant, 
les  enfans  cueillirent  dans  la  campagne  une  véritable  montagne  de 
fleurs  qui  fut  mise  au  frais  dans  un  des  nombreux  réservoirs  des 
écluses,  et  qui,  le  jour  des  noces,  se  trouva  transformée  et  distri- 
buée en  guirlandes  gigantesques  et  en  gracieux  arcs  de  triomphe 
sur  tout  le  passage  du  modeste  cortège.  Ce  cortège  devint  bientôt  si 
nombreux  qu'on  eût  dit  d'une  fête  patronale  suivant  la  procession. 
Après  la  cérémonie,  il  y  eut  un  banquet  général  sur  les  gazons  qui 
entouraient  le  bassin  de  la  grande  barre.  Chaque  famille  apporta  là 
son  repas,  et  toute  la  population  mangea  et  chanta  pendant  que  les 
deux  époux,  avec  le  petit  groupe  de  leurs  amis  intimes,  déjeu- 
naient sans  faste  sous  les  lilas  de  la  petite  île,  recevant  et  rendant 
les  toasts  qui  s'élevaient  de  tout  l'amphithéâtre  du  rivage.  Déjeunes 
compagnons,  parés  de  fleurs  et  portant  leurs  insignes  de  cérémo- 
nie, amenèrent  ensuite  un  petit  radeau  pavoisé,  ouvrage  de  leurs 
mains,  sur  lequel  les  deux  époux  furent  invités  à  monter  pour  faire 
le  tour  du  bassin  et  recevoir  les  caresses  et  les  félicitations  de  tout 
le  monde.  Tonine  fut  priée  d'ouvrir  le  bal,  et  on  la  vit  danser  pour 
la  première  fois  dans  une  fête.  Elle  y  mit  tant  de  grâce  et  de  mo- 
destie que  chacun  l'admirait  de  s'être  abstenue  jusque-là  de  tout 
plaisir  et  de  toute  coquetterie  par  prudence  et  par  pudeur. 

Cependant  Tonine  s'interrompit  plusieurs  fois  pour  demander  si 
personne  n'avait  vu  Audebert.  Quelque  livré  qu'il  fût  à  son  caprice, 
le  vieux  poète  n'oubliait  jamais  ses  affections,  et  on  s'étonnait  qu'en 
un  pareil  jour  il  ne  fût  pas  là.  On  commençait  même  à  s'inquiéter, 
lorsqu'il  parut  enfin  sur  le  haut  du  gros  rocher,  qui  commençait  à 
projeter  son  ombre  bienfsdsante  sur  la  fête.  Il  amenait  avec  lui  Savé- 


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LA   VILLE  NOIRE.  A5 

rio  (ou  Xavier),  le  beau  chanteur,  Thabile  plâtrier  italien,  nouvel- 
lement arrivé  au  pays  pour  des  travaux  d'art  dans  les  bâtimens 
de  la  mairie  de  la  ville  haute.  Ce  jeune  homme  avait  une  voix  ma- 
gpifique  et  chantait  avec  goût,  quoiqu'il  eût  un  peu  d'accent  étran- 
ger; mais  cet  accent  n'avait  rien  de  désagréable  et  rendait  sa  pro- 
nonciation plus  sonore.  Du  haut  du  rocher,  Audebert  fit  un  signal 
convenu  avec  une  branche  verte.  Les  eaux  et  les  rouages  de  l'usine, 
qui  étaient  au  repos,  partirent  alors  avec  un  grand  bruit  de  n^arteaux 
et  de  cascades,  en  même  temps  qu'on  vit  les  fumées  des  fourneaux 
s'élever  en  spirales  noires  dans  les  airs. 

C'était  un  simulacre  de  travail  et  comme  l'ouverture  nécessaire 
de  la  cantate.  Quand  Audebert  et  son  compagnon  furent  descendus 
jusqu'à  une  roche  surplombante  qui  les  rapprochait  convenablement 
de  l'auditoire,  Audebert  fit  encore  un  signe,  et  les  machines  s'arrêtè- 
rent. Les  flots  furent  enchaînés  comme  par  magie,  et  un  chœur  d'ou- 
vriers entonna  l'épithalame  qu' Audebert  avait  composé,  et  dont  Sa- 
verio  déclama  et  chanta  tour  à  tour  le  récitatif  et  les  strophes.  Il  y 
avait  longtemps  qu' Audebert  n'avait  été  si  bien  inspiré.  Son  cœur 
^mu  avait  rendu  la  lumière  à  son  génie  troublé,  et,  quoiqu'il  y  eût 
encore  quelques  incorrections  dans  ses  vers,  la  paraphrase  en  prose 
•que  nous  en  donnerons  pour  terminer  cette  véridique  histoire  prou- 
vera que  ses  idées  ne  souffraient  d'aucun  désordre* 

CHOEUR. 

«  Taisez -vous,  rouages  terribles  1  tais- toi,  folle  rivière!  Fers  et 
feux,  enclumes  et  marteaux,  voix  du  travail,  faites  silence  I  Laissez 
•chanter  l'amour;  c'est  aujourd'hui  la  fête  d'hyménée. 

RÉCITATIF. 

«  Toi  d'abord,  jeune  époux,  fils  adoptif  de  la  Ville-Noire,  reçois  la 
bénédiction  de  l'amitié,  c'est  encore  celle  de  Dieu  pour  ton  amour, 
^oute,  par  la  voix  de  l'ami  étranger,  la  parole  amie  de  la  vieillesse. 
La  vieillesse  résume  et  enseigne;  elle  a  derrière  elle  les  longs  jours 
de  l'espérance  et  de  la  douleur,  du  plaisir  et  de  la  peine.  Cette  pa- 
role te  dit  f  Souviens-toi  ! 

STROPHES. 

«  Oui  1  souviens-toi  des  jours  déjà  passés. . .  Ils  ont  passé  vite,  mais 
ils  ont  été  assez  remplis  pour  t'instruire.  Les  labeurs  de  ton  appren- 
tissage et  les  premiers  essais  de  ta  force,  les  illusions  de  ton  esprit 
et  les  élans  de  ton  cœur  t'ont  déjà  enseigné  ce  que  l'enfant  doit  souf- 
frir pour  devenir  un  homme,  ce  que  l'homme  doit  comprendre  pour 
"devenir  un  sage.  Souviens-toi  ! 

«  Souviens-toi  du  jour  où  le  mugissement  des  eaux,  les  craque- 


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i6  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

mens  du  bois  et  le  grincement  du  métal  t'arrêtèrent,  éperdu  de 
crainte,  au  seuil  de  l'usine.  Ton  ancien  t'encourageait  et  te  montrait 
en  souriant  les  petits  oiseaux  essayant  leur  premier  vol  autour  des 
nids  suspendus  à  ces  toits  ébranlés  par  les  furies  du  travail.  Et  toi, 
tu  as  souri  à  ton  tour,  ne  voulant  pas  être  moins  brave  que  les  pe- 
tits du  passereau  et  de  l'hirondelle.  Souviens-toi  ! 

<(  Souviens-toi  du  premier  coup  que,  vacillant  sous  ta  main  dé- 
bile, l'outil  cruel  porta  dans  ta  pauvre  chair.  Ce  fut  ton  premier  cri^ 
ton  premier  sang.  Tu  fus,  ce  jour-là,  baptisé  par  la  souffrance,  et  ton 
ancien  te  dit  :  —  Ce  n'est  rien,  c'est  le  baiser  de  ta  nourrice!  —  Et 
toi,  tu  ramassas  le  fer  brutal  en  répondant  :  — A  la  longue,  le  nour- 
risson mènera  durement  la  marâtre...  Souviens-toi! 

((  Souviens-toi  du  premier  ouvrage  complet  qui  sortit  de  ta  main 
exercée.  Ce  jour-là,  l'orgueil  visita  ton  âme,  et  tu  te  sentis  plus 
grand  de  toute  la  tête.  Tu  te  baissas  pour  sortir  par  la  porte  de  l'ate- 
lier; tu  regardas  le  soleil  cherchant  s'il  ne  lui  manquait  pas  un  rayon 
dérobé  par  toi  pour  éclairer  l'acier  que  tu  venais  de  façonner,  et  il 
te  sembla  que  toute  la  Ville-Noire  avait  les  yeux  sur  toi,  en  disant  : 
—  Rangeons-nous,  il  n'y  a  plus  d'enfant  ici,  vrai  Dieu  !  Voilà  un  de 
nos  citoyens  qui  passe!...  Souviens-toi! 

«  Souviens-toi  du  jour  où  tu  vis  ta  bourse  remplie  et  la  liberté 
devant  toi.  Ce  jour-là,  tu  t'écrias  que  le  monde  entier  t'appartenait, 
et  que  tu  pouvais  y  choisir  ta  place;  mais  si  ton  rêve  fut  grand,  ta 
place  fut  petite,  et  ta  peine  recommença  plus  acharnée,  quand  tu  te 
vis  aux  prises  avec  la  plus  fine  et  la  plus  dure  des  machines,  la  plus 
docile  et  la  plus  rebelle,  la  plus  ingrate  et  la  plus  généreuse,  enfin 
la  machine  des  machines,  î'honmae  qui  travaille  pour  l'bonmie. 
Souviens-toi! 

«  Souviens-toi  du  jour  où  tu  te  sentis  en  lutte  avec  ton  semblable^ 
en  guerre  avec  ton  frère,  en  désaccord  avec  toi-même.  Ce  fut  le 
jour  où  tu  reconnus  que,  pour  gagner  vite,  il  fallait  mettre  l'éperon 
au  ventre  de  tes  ouvriers,  et  arracher  de  ton  pauvre  cœur  la  con- 
fiance dont  on  abuse,  la  compassion  qu'on  exploite,  l'amitié  souvent 
ingrate,  et  ce  jour-là  tu  jetas  ton  ciseau  en  pleurant.  Tu  venus 
d'apprendre  que  les  hommes  sont  des  hommes,  et  que  ^i  n'est  pas 
de  fer  pour  l'ambition  doit  être  d'acier  pourla  patience...  Souviens- 
toi! 

«  Souviens-toi  du  jour  où  ton  cœur  devint  le  maître  de  ton  es- 
prit, et  où,  dégoûté  d'appeler  la  fièvre  à  ton  aide,  tu  sus  attendre  la 
volonté.  Ce  jour-là,  tu  te  réconcilias  avec  tes  frères,  avec  Dieu,  avec 
toi-même.  Ce  jour-là,  tu  vis  dans  la  flamme  de  ta  foi^e  une  lueur 
qui  ne  sortait  plus  de  l'enfer;  tu  entendis  dans  la  voix  du  torrent 
une  parole  qui  venait  de  Dieu,  tu  sentis  passer  dans  tes  veines  ar- 
dentes une  frWcheur  qui  tombait  du  ciel...  Souviens-toi! 


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LA  VILLE  NOIRE.  47 

«  Et  aujourd'hui  que  tu  te  souviens  de  tout,  garde  à  jamais  le  tré- 
sor de  la  science,  car  la  vie  t'a  appris  déjà  beaucoup  de  choses  que 
ne  savent  point  ceux  qui  n'ont  pas  souffert,  une  grande  chose  entre 
toutes  :  c'est  que  le  bonheur  n'est  pas  dans  le  triomphe  de  la  vo- 
lonté isolée,  mais  dans  l'accord  des  volontés  conquises  au  bien;  une 
plus  grande  chose  encore  :  c'est  que  l'amour  enseigne  encore  mieux 
que  la  raison,  et  que  toute  science  vient  de  lui.  Gela,  ne  l'oublie  ja- 
mais; de  cela  surtout,  souviens-toi! 

CHOEUR. 

«  Et  maintenant,  criez,  rouages  terribles;  maintenant,  chante  et 
bondis,  folle  rivière!  Fers  et  feux,  enclumes  et  marteaux,  voix  du 
travail,  commandez  la  danse  !  Vous  ne  couvrirez  pas  les  voix  de  l'a- 
mour. C'est  aujourd'hui  la  fête  d'hyménée.  » 

L'usine,  remise  en  mouvement,  fit  sa  partie,  aux  grands  applau- 
dissemens  de  l'auditoire;  puis,  quand  le  chanteur  eut  profité  de  ce 
moment  de  repos,  tout  se  tut  de  nouveau  pour  écouter  le  chant  de 
Fépousée.  Le  chœur  reprit  : 

«  Toi,  maintenant,  belle  épousée,  fille  des  entrailles  de  la  Ville- 
Noire!  Reçois  la  bénédiction  de  l'amitié;  c'est  encore  celle  de  Dieu 
pour  ton  amour.  » 

Puis  le  bon  Saverio  chanta  le  récitatif  : 

«  Écoute,  par  la  voix  de  l'ami  étranger,  la  parole  amie  de  la  vieil- 
lesse. La  vieillesse  juge  et  récompense;  elle  a  derrière  elle  le  cor- 
tège des  longs  jours  d'espérance  et  de  douleur,  de  plaisir  et  de 
peine;  cette  parole  te  dit  :  Souviens-toi  ! 

STROPHES. 

«  Toi  qui  fus  bénie  en  naissant,  Tonine  aux  blanches  mains,  sou- 
viens-toi du  premier  jour  où  ta  mère  te  mena  dans  la  montagne;  ta 
mère  me  l'a  raconté  :  tu  vis  une  fleur  qui  riait  au  soleil,  et  tu  cou- 
rus la  cueillir.  C'était  pour  toi  la  fleur  des  fleurs,  la  merveille  de  la 
terre,  c'était  la  première  chose  dont  tu  comprenais  la  beauté!  Ta 
sœur,  plus  grande  que  toi,  la  voulut,  et  toi,  au  lieu  de  pleurer,  tu 
souris  en  la  lui  donnant.  C'était  la  première  fois  que  tu  sentais  le 
plaisir  de  donner,  plus  grand  pour  toi  que  tous  les  autres  plaisirs  ; 
souviens-toi! 

'((  Toi  qui  fus  bénie  en  grandissant,  Tonine  aux  mains  diligentes, 
souviens-toi  du  premier  jour  où  tu  entras  dans  l'atelier  pour  gagner 
ta  pauvre  vie  d'enfant.  Tu  étais  orpheline,  et  tu  ne  riais  point.  — 
Quelle  est,  disait  le  maître,  —  c'est  lui  qui  me  l'a  conté,  —  cette 
pâle  fillette  qui  ne  gâte  rien,  qui  est  habile  dès  le  premier  jour,  et 
qui,  au  travail,  ne  semble  pas  connaître  le  dégoût  ou  la  peine?  —  Il 
lui  fut  répondu  :  C'est  celle  qui  travaille  pour  deux,  parce  que  sa 


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&8  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sœur  a  encore  trop  de  chagrin,  et  que  celle-ci,  la  plus  petite,  est  la 
plus  soumise  à  Dieu  ;  souviens-toi  I 

<(  Toi  qui  fus  bénie  en  devenant  belle,  Tonine  aux  mains  pures^ 
souviens-toi  du  jour  où  Ton  voulut  t' entraîner  à  la  première  fête;  on 
te  disait  :  Les  tonnelles  sont  pavoisées,  les  violons  raclent  leur» 
plus  beaux  airs  de  danse.  Tous  les  garçons  vont  là-bas  sur  la  pe- 
louse; mets  ta  robe  blanche  et  suis-nous.  Un  jour  de  plaisir  efface 
un  an  d'ennui.  Et  toi  tu  répondis,  —  tes  compagnes  me  l'ont  conté  : 
—  Non,  vous  n'avez  pas  besoin  de  moi,  puisque  vous  êtes  contentes; 
j'irai  tenir  compagnie  à  Louisa  la  boiteuse,  qui  s'ennuie  seule  au 
logis.  —  Et  tu  mis  ta  robe  blanche,  et  tu  donnas  à  la  solitaire  in- 
firme la  fête  de  l'amitié;  souviens-toi! 

«  Toi  qui  fus  bénie  en  devenant  sainte,  Tonine  aux  mains  secou- 
râbles,  souviens-toi  du  jour  où  tu  donnas  à  boire  au  pauvre  voya- 
geur et  ton  pain  à  la  pauvre  mendiante,  et  du  jour  où  tu  fermas 
les  yeux  du  voleur  abandonné  de  tous,  après  avoir  fait  entrer  le 
repenth-  dans  son  âme  coupable,  et  du  jour  où  tu  soignas  le  pauvre 
paralytique,  objet  de  dégoût  pour  sa  propre  famille,  et  du  jour  où 
tu  donnas  ta  mante,  et  de  celui  où  tu  donnas  ta  chaussure,  et  de 
celui  où,  n'ayant  plus  rien  à  donner,  tu  donnas  tes  larmes,  et  de 
tous  les  jours  de  la  vie  qui  furent  marqués  par  des  bienfaits,  des 
dévouemens,  des  sacrifices  ;  de  tous  ces  jours-là,  Tonine  aux  belles 
mains,  souviens-toi! 

«  Et  souviens-toi  encore,  Tonine  au  cœur  pur,  du  jour  où  l'on 
vint  te  dire  :  Tu  es  riche,  la  plus  belle  des  usines  de  la  Ville-Noire, 
la  perle  du  Val-d'Enfer  est  à  toi:  Ce  jour-là,  tu  levas  vers  le  ciel  tes 
msdns  sans  tache  en  disant  :  Rien  n'est  à  moi,  tout  est  à  Dieu!  Et 
depuis  ce  jour-là  il  n'y  a  pas  eu  ici  une  peine  qui  ne  fût  adoucie, 
une  larme  qui  ne  fût  essuyée;  souviens-toi! 

«  Et  souviens-toi,  Tonine  au  cœur  fidèle,  du  jour  où  l'on  vint  te 
dire  :  L'atelier  de  celui  qui  t'aimait  a  été  dévoré  par  la  montagne. 
Sa  roue,  muette  à  jamais,  gît  sous  le  rocher,  le  torrent  chante  sa 
victoire  cruelle  sur  les  ruines  de  son  travail  et  de  sa  vie.  Ce  jour-là, 
tu  t'écrias  :  —  Voilà  mon  fiancé  qui  revient,  ma  voix  l'appelle.  J'ai 
besoin  d'un  ami  pour  partager  le  fardeau  des  devou-s  de  ma  ri- 
chesse.—  Et  ce  jour-là,  Tonine  au  cœur  tendre,  tu  aimas  plus  que 
toi-même  celui  qui  n'avait  plus  que  toi  sur  la  terre;  souviens-toi l 

RÉCITATIF. 

«  Jeunes  époux,  souvenez- vous  de  vos  fatigues  et  de  vos  peines  pour 
mieux  savourer  le  bonheur!  Nobles  enfans  du  travail,  ne  quittez 
jamais  la  Ville-Noire  !  Des  liens  plus  forts  que  l'acier  le  mieux  trempé 
de  vos  ateliers,  des  affections  plus  solides  que  ces  rochers  de  granit 
qui  protègent  le  sanctuaire  de  nos  industries,  desiiens  d'amour  et 


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LA  VILLE   NOIRE.  &0 

d'amitié  vous  y  retiennent.  La  caverne  des  noirs  cyclopes  peut  ef- 
frayer les  regards  du  passant;  mais  celui  qui  a  longtemps  vécu  dans 
ces  abîmes  et  dans  ces  flammes  sait  que  les  cœurs  y  sont  ardens 
comme  elles  et  profonds  comme  eux  1  De  ces  cœurs-là,  jeunes  époux, 
souvenez-vous  à  jamais  ! 

CHOBUR. 

«Et  maintenant  criez,  rouages puissans!  Chante  et  bondis,  rivière 
bénie!  Fers  et  feux,  enclumes  et  marteaux,  saintes  voix  du  travail, 
commandez  la  danse.  Vous  ne  couvrirez  pas  les  voix  de  Famour; 
c'est  aujourd'hui  la  fête  d'hyménée!  » 

Aux  applaudissemens  de  la  Ville-Noire  répondirent  des  applau- 
dissemens  et  des  clameurs  qui  semblaient  planer  dans  les  airs.  Tous 
les  regards  se  portèrent  vers  la  montagne,  et  Ton  vit  une  foule  qui 
battait  des  mains  et  agitait  des  mouchoirs.  C'était  le  petit  et  le  gros 
commerce,  la  jeune  et  la  vieille  bourgeoisie  de  la  ville  haute,  avec 
la  musique  en  tête  et  le  peuple  en  queue,  qui  descendaient  vers 
la  rivière. 

On  savait  bien,  à  la  ville  haute,  qu'il  se  faisait  im  beau  mariage 
à  la  ville  basse,  et  Tonine  avait,  de  la  base  au  sommet  de  la  mon- 
tagne, la  réputation  d'une  sainte  et  douce  fille.  Le  testament  de 
Molino  avait  fait  assez  de  bruit  pour  la  mettre  en  évidence.  Per- 
sonne n'eût  pourtant  songé  à  blesser  sa  modestie  bien  connue  par 
une  ovation;  mais,  quand  on  vit,  en  ce  jour  de  fête,  les  tourbillons 
de  fumée  de  l'usine,  et  que  l'on  entendit  le  bruit  des  marteaux,  on 
s'étonna  beaucoup,  et  l'on  vint  sur  les  terrasses  voir  de  quoi  il  s'a- 
gissait. On  ne  put  ssdsir  les  paroles  de  la  cantate,  mais  les  sons  de  la 
voix  de  Saverio  et  la  pantomime  d'Audebert  firent  comprendre  ce 
qui  se  passait.  C'est  pourquoi  l'on  s'entendit  pour  aller  prendre  part 
à  cette  joie  populaire,  et,  comme  la  cantate  fut  longue,  on  eut  tout 
le  temps  d'organiser  l'amicale  visite. 

En  ce  jour-là,  on  vit  donc,  sur  la  pelouse  qui  bordait  un  des  côtés 
du  bassin,  et  qui  était  comme  le  péristyle  entre  le  ravin  et  la  plaine, 
les  deux  villes  rivales,  mais  toujours  sœurs,  se  mêler  cordialement 
dans  une  fête  improvisée.  Bien  des  susceptibilités,  bien  des  ran- 
cunes, bien  des  méfiances  s'efiacërent.  D'anciennes  amitiés  furent 
renouées,  des  griefs  s'envolèrent  aux  sons  des  violons,  et  le  vieux 
parrain  de  Sept-Épées,  flatté  de  plusieurs  politesses  sur  lesquelles 
il  ne  comptait  pas,  déclara  que  si  la  Ville-Noire  était  le  sanc- 
tuaire de  toute  sagesse  et  de  toute  vertu,  la  ville  peinte  avait  aussi 
du  bon. 

George  Sand. 

Tom  uviu  4 


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LA 


NOUVELLE-GRENADE 


PlTSi6E8  DE  li  niTDII  TIOPIGilB. 


IV. 

LES    ARUAQUES    ET    LA    SIERR A-lf EVAD  A« 


I. 

Habitant  la  Nouvelle-Grenade  depuis  plus  d'une  année,  je  con- 
naissais les  mœurs  des  indigènes,  les  ressources  agricoles  du  terri- 
toire; j'avais  formé  de  nombreuses  et  agréables  relations,  et  je  pou- 
vais compter  sur  la  sympathie  de  mes  nouveaux  concitoyens  comme 
si  j'eusse  été  moi-même  un  Riohachère  (1).  Aussi  le  moment  me 
sembla-t-il  venu  de  réaliser  mes  plans  dans  quelque  vallée  de  la 
Sierra-Nevada.  Don  Jaime  Ghastaing,  cet  ouvrier  français  —  tou- 
jours, on  s'en  souvient  peut-être,  à  la  recherche  d'un  Eldorado, 
était  de  plus  en  plus  mécontent  de  son  sort;  il  me  pria  de  l'accep- 
ter pour  associé,  et  j'eus  la  faiblesse  de  lui  donner  mon  consen- 
tement. Je  pensais  naïvement  qu'il  avait  enfin  découvert  sa  voca- 
tion à  l'âge  avancé  de  soixante-dix  ans,  et  que  toute  son  activité 
dormante  s'était  sérieusement  réveillée.  Je  n'oubliais  pas  non  plus 
que  j'allais  vivre  au  milieu  des  Indiens  arnaques,  loin  de  toute  so- 

(1)  Voyez  sur  Rio-Hacha  et  ses  habitans  la  Revue  du  15  mars;  voyez  aussi  les  autres 
parties  de  cette  série  dans  la  Revue  du  1*^  décembre  1859  et  du  l*'  février  1860. 


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Là  NOUTELLE-GItCNADfE.  51 

ciété  civilisée,  et  n'ayant  d'autre  compagnie  que  la  nature,  mes 
livres  et  mes  projets^  — Avec  quelle  douceur,  pensais-je,  ma  langue 
maternelle,  parlée  par  un  compatriote  au  milieu  de  cette  solitude, 
ne  résonnerait-elle  pas  à  mes  oreilles! 

Avant  de  transporter  dans  la  Sierra-Nevada  des  instrumens  d'a- 
griculture, des  outils,  et  tous  les  objets  qui  pouvaient  nous  être 
utiles  pour  une  exploitation  régulière,  il  importait  d'abord  de  faire 
un  voyage  de  reconnaissance;  mais  avant  le  départ  les  difficultés 
commencèrent  déjà*  Gomment  ferais-je  pour  vivre  dans  la  sierra, 
parmi  ces  Indiens  qui  ignorent  la  valeur  de  l'argent,  et  ne  vendent 
des  fruits  ou  des  racines  qu'en  échange  de  marchandises?  Fallait-il 
me  faire  suivre  d'une  caravane  d'ânes  et  de  mulets  portant  des  pro- 
visions pour  un  temps  illimité ,  ou  bien  devais- je  me  résoudre  à 
faire  le  commerce  d'échange,  comme  tous  les  Espagnols  qui  visitent 
la  sierra?  Ce  moyen  était  ïe  plus  simple  et  le  plus  commode,  car 
un  seul  animal  devait  me  suffire  pour  transporter  de  montagne  en 
montagne  mon  petit  magasin  ambulant,  composé,  comme  celui  de 
tous  les  autres  traitans,  de  quelques  livres  de  morue,  d'aiguilles 
et  de  laines  de  diverses  couleurs.  D'ordinaire  on  vend  aussi  de 
l'eau-de-vie  aux  Arnaques,  et  c'est  même  la  denrée  qui  trouve  chez 
eux  le  plus  d'acheteurs.  Moi,  qui  prétendais  au  rôle  de  civilisateur, 
je  me  gardais  bien  de  leur  porter  cette  boisson  funeste. 

Vers  le  commencement  du  veranito  (1),  je  partis  un  matin,  de 
très  bonne  heure,  avec  Luisito,  le  fils  de  mon  associé  don  Jaime* 
Tallais  en  tète,  suivi  du  modeste  baudet,  chargé  de  ballots;  puis 
venait  Luisito,  qui,  faisant  son  premier  voyage,  se  croyait  obligé  de 
porter  toute  une  panoplie  :  un  fusil,  deux  ou  trois  machetes^  des 
pistolets  et  des  couteaux.  Deux  chiens  gardaient  les  flancs  de  la  ca- 
ravane, ou  nous  précédaient  en  relevant  leurs  petites  queues  en 
trompette.  Un  traitant  que  nous  avions  vu  la  veille  nous  avait  ap- 
pris que  la  plage  était  dans  la  meilleure  condition  possible,  et  qu'il 
était  facile  de  passer  à  gué  toutes  les  rivières.  Ainsi  commençait, 
sous  d'assez  favorables  auspices,  un  voyage  que  je  crois  devoir  ra- 
conter avec  quelque  détail,  parce  que  de  longtemps  encore  les  pé- 
ripéties qui  vinrent  mettre  notre  patience  à  l'épreuve  seront  le  par- 
tage des  émigrans,  des  savans  ou  des  touristes  qui  visiteront  la 
Sierra-Nevada. 

Excepté  en  deux  ou  trois  passages  difficiles,  où  il  faut  éviter  des 
promontoires  escarpés  qui  plongent  abruptement  dans  les  flots,  on 
suit  la  plage  entre  la  mer  grondante  et  les  falaises  ou  les  chaînes 

(i)  Deuxième  laiion  des  sécheresses;  elle  dure  dans  l'état  du  Bfagdalena  enTiron  deux 
mois,  da  commeneement  de  norembre  à  la  fin  de  décembre. 


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52  BEVUE  M8  DEUX  MONDES. 

de  dunes.  La  forêt  se  montre  à  une  petite  distance  de  la  mer.  En 
général  peu  fournie,  elle  se  compose  de  zones  d'arbres  épineux  en- 
tourant des  clairières  où  les  termites  bâtissent  leurs  obélisques  et 
leurs  pyramides  aux  mille  corridors;  mais  en  quelques  endroits  les 
mimosas  hérissés  de  piquans,  les  cactus  tordus  comme  des  serpens 
autour  des  troncs,  ou  tapis  dans  les  lézardes  du  sol  comme  autant 
de  scorpions  venimeux,  des  orties  gigantesques,  et  d'autres  plantes 
dont  chaque  fibre  est  un  dard,  forment  un  obstacle  bien  plus  infran-^ 
chissable  encore  que  la  végétation  exubérante  des  forêts  vierges.  Les 
seuls  animaux  qui  vivent  dans  ces  fourrés  sont  les  serpens,  les  lé- 
zards et  les  oiseaux.  Le  soir,  des  perruches  vertes  et  des  periquitas 
s'abattent  sur  certains  arbres  en  si  grand  nombre  que  les  branches 
en  plient,  et  jusqu'à  la  tombée  de  la  nuit  elles  font  un  vacarme 
étourdissant,  dont  les  conversations  glapissantes  de  nos  pies  ne  sau- 
raient donner  aucune  idée. 

Nous  cheminions  résolument  sur  la  plage,  faisant  un  écart  vers  la 
falaise  à  chaque  bond  de  la  vague,  et  redescendant  sur  le  sable  af- 
fermi du  bord  à  chaque  retrait  des  eaux.  Après  six  heures  de  ce 
genre  de  gymnastique,  la  fatigue  se  fit  sentir.  Les  rayons  pesans  du 
soleil,  réverbérés  par  les  sables  blancs  et  les  falaises,  et  réfléchis 
par  la  surface  de  la  mer,  nous  enveloppaient  d'une  intolérable  cha- 
leur; une  soif  ardente  commençait  à  nous  dévorer,  et  quand  mon 
camarade  eut  épuisé  notre  petite  provision  d'eau,  il  se  mit  à  gé- 
mir lamentablement.  Tous  les  moyens  usités  en  pareil  cas  furent 
inutiles  :  les  fruits  aigrelets  des  cactus  que  nous  trouvions  çà  et  là 
suspendus  aux  escarpemens  de  la  falaise  nous  rafraîchissaient  à 
peine  un  instant;  l'eau  de  mer,  dont  nous  remplissions  notre  bou- 
che, ne  servait  qu'à  nous  excorier  le  palais;  la  soif  allait  toujours  en 
augmentant.  Enfin  nous  arrivons  à  l'anse  de  la  Guasima,  qui  sert 
de  port  au  grand  village  de  Camarones,  situé  à  l'intérieur  des 
terres,  et  pendant  que  mon  camarade  s'étend  exténué  à  l'ombre 
d'un  vieux  palmier,  je  vais  à  la  recherche  d'une  fontaine  que  l'on 
m'avait  dit  sourdre  à  une  petite  distance  de  la  Guasima.  Elle  était 
tarie  de  la  veille  peut-être,  car  le  sol  était  encore  humide  :  pas  une 
seule  goutte  d'eau  ne  perlait  dans  le  bassin.  Je  revenais  pour  annon- 
cer la  triste  nouvelle  à  Luisito ,  lorsqu'en  levant  les  yeux  vers  la 
cime  du  palmier,  j'aperçus  deux  noix  à  demi  cachées  sous  les  bran- 
ches flétries.  Quelle  merveilleuse  aubaine!  Le  pauvre  arbre,  le  seul 
qu'il  y  eût  sur  la  côte,  de  Rio-Hacha  à  dix  lieues  plus  à  l'ouest,  était 
si  malingre,  il  avait  reçu  des  passans  tant  de  coups  de  machete^  que 
je  n'avais  pas  même  songé  à  y  chercher  des  fruits.  J'y  grimpai  non 
sans  peine,  et  je  cueillis  les  précieuses  noix.  Quand  je  repassai  plus 
tard  à  la  Guasima,  ce  cocotier  semblait  tout  à  fait  mort  :  il  est  vrsti 


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LA  NOUVELLE-GRENADE.  53 

qu'à  côté  de  son  tronc  desséché  on  avait  commencé  à  bâtir  une  es- 
pèce d'auberge.  Les  voyageurs  n'ont  plus  à  craindre  de  mourir  de 
soif  sur  cette  plage  br&lante  :  c'est  là  un  incontestable  progrès  de 
la  civilisation  grenadine. 

Au-delà  s'étend  la  vaste  lagune  de  Camarones,  qui  communique 
avec  la  mer  par  le  chenal  de  Navio-Quebrado  (Navire-Brisé);  quelr 
quefois  les  sables  obstruent  complètement  cette  ouverture,  et  l'on 
peut  y  passer  à  pied  sec,  mais  le  plus  souvent  c'est  un  fleuve  ra- 
pide coulant  alternativement  de  la  mer  vers  la  lagune  ou  de  la 
lagune  vers  la  mer.  Il  en  était  ainsi  lors  de  notre  voyage.  Franchir 
ce  courant  eût  été  impossible  à  cause  de  la  force  des  vagues  et  du 
s^le  mobile  de  la  barre,  qui  se  creuse  et  s'affaisse  sous  les  pas.  Il 
nous  fallut  remonter  au  loin  jusque  dans  l'intérieur  de  la  lagune  et 
passer  à  gué  un  banc  de  récifs  jaunâtres  que  nous  apercevions  va- 
guement à  travers  l'eau.  Notre  passage  fut  un  vrai  désastre;  l'âne 
s'embourba,  les  ballots  s* en  allèrent  flottant  à  la  dérive,  et  nous 
fûmes  obligés  de  nous  jeter  à  l'eau  pour  les  repêcher.  Trempés, 
déchirés,  les  pieds  tout  meurtris  par  les  arêtes  aiguës  des  récifs, 
nous  atteignîmes  enfin  l'autre  rive  avec  notre  malheureux  baudet 
ef  nos  deux  caniches  aussi  humiliés  que  nous.  Luisito  avait  perdu 
ses  deux  pistolets  et  moi  une  paire  de  chaussures  :  il  me  fallait  con- 
tinuer ma  route  en  sandales.  Nous  espérions  au  moins  passer  agréa- 
blement la  nuit  et  nous  reposer  de  nos  fatigues  de  la  journée  au 
rancho  de  Punta-Caricari,  situé  sur  un  promontohre  à  l'extrémité 
d'une  vaste  savane  environnée  de  lagunes;  mais  nous  avions  compté 
sans  les  moustiques  et  les  pitos^  gros  scarabées  qui  se  promènent 
sur  les  dormeurs  et  les  mordent  jusqu'au  sang.  La  nuit  tout  entière 
s'écoula  en  tentatives  de  sommeil  avortées  et  en  promenades  sur  le 
bord  de  la  mer,  entreprises  dans  le  vain  espoir  de  trouver  une  pe- 
tite crique  non  infestée  de  maringouins.  En  outre,  Todeur  pestilen- 
tielle de  quelques  cadavres  de  bœufs,  à  demi  dévorés  par  les  aigles 
caricaris,  nous  poursuivait  partout,  et  nous  craignions  que  cette 
odeur  n'attirât  des  pumas  ou  leone$  qui  visitent  assez  fréquemment 
le  rancho  de  Caricari. 

Quelle  joie  quand  la  matinée  s'annonça,  fraîche  et  délicieuse 
comme  elle  l'est  toujours  dans  les  régions  tropicales  1  Les  arbres, 
les  dunes,  les  horizons  se  dégagèrent  graduellement  de  la  demi- 
obscurité  qui  les  enveloppait;  le  soleil,  apparaissant  au-dessus  des 
forêts  lointaines,  sema  tout  à  coup  sur  les  flots  des  myriades  d'étin- 
celles et  dora  le  pourtour  de  l'horizon.  Nous  doublions  le  promon- 
toire de  Punta^Tapias;  à  chaque  pas  se  dévoilait  du  côté  de  l'ouest 
un  nouveau  détail  de  l'admirable  panorama  des  montagnes.  La 
chaîne  de  la  Sierra-Nevada,  dont  nous  n'avions  aperçu  la  veille  que 


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5&  BETUE  DBS  ÏOJOX  MONDES. 

les  pentes  supérieures  et  les  glaces,  nous  apparaissût  dans  son  en- 
tier de  l'orient  à  l'occident  et  du  sonunet  jusqu'à  la  base,  immense 
tableau  encadré  entre  l'azur  du  ciel  et  celui  des  mers.  A  gaucbe, 
une  vaste  baie  arrondie  en  demi-cercle  prolongeait  jusqu'à  la  base 
de  la  sierra  sa  longue  courbe  de  sable  blanc  entre  l'étendue  bleue 
des  eaux  et  la  ceinture  verdoyante  des  forêts.  Au-delà  s'élevaient 
les  i^emiëres  collines,  semblables  à  des  cônes  de  verdure,  puis  les^ 
montagnes  s'étageaient  diversement,  les  unes  couvertes  de  bois,  les 
autres  de  prairies,  et  les  chaînons  se  dressaient  au-dessus  des  cbal— 
nous  avec  leurs  dégradations  de  lumière,  d'ombre  et  de  lointain. 
AuHlessus  de  cet  entassement  de  montagnes  se  découpait  sur  le 
ciel  la  ligne  hérissée  des  pics  resplendissans  de  neige.  Tout  à  fait 
à  l'ouest,  la  chaîne  projetait  dans  la  mer  le  promontoire  de  Punta- 
Maroma,  aigu  comme  un  fer  de  lance,  et  se  continuait  au  loin  sur 
les  flots  par  un  épais  brouillard,  sans  doute  un  de  ces  nuages  dans^ 
lesquels  tourbillonnent  des  milliards  de  papillons  blancs.  Sur  la 
courbe  de  la  baie,  longue  de  quinze  lieues,  se  montraient  deux  ou 
trois  cabanes  qu'on  pouvait  à  peine  distinguer  des  arbres  qui  les^ 
entoiu^ient  :  c'était  là  tout  ce  qui  rappelait  l'homme  dans  cet  im- 
mense espace.  La  vie  animale  elle-même  n'avait  pour  reprêsentans- 
que  des  aigles  tournoyant  au-dessus  de  la  mer.  Une  paix  solennelle 
régnait  sur  la  nature.  Le  seul  contraste  à  cette  tranquillité  superbe 
de  l'Océan  et  des  montagnes  étsdt  produit  par  quelques  vagues  écu<* 
meuses  qui  bondissaient  autour  d'un  écueil  à  une  petite  distance 
au  nord  de  Punta-Tapias.  Certes  ce  beau  spectacle  compensait  pour 
moi  bien  des  fatigues,  et  si  mon  long  voyage  ne  m'avait  procuré 
aucune  autre  jouissance,  je  me  croirais  encore  amplement  dédom- 
magé. Quand  donc  les  touristes  et  les  amans  de  la  nature  se  feront- 
ils  un  devoir  d'aller  admirer  ces  régions  de  l'Amérique  tropicale? 
Nos  peintres  ont  trouvé  une  riche  mine  à  exploiter  dans  les  déserts^ 
de  la  Palestine  et  de  l'Egypte,  et  depuis  longtemps  ils  en  reprodui- 
sent avec  bonheur  les  rochers  brûlés  et  les  rouges  horizons.  En 
Amérique,  ils  retrouveront  la  lumière  de  leur  soleil  d'Orient,  et  de 
plus,  comme  un  résumé  de  la  nature  dans  ces  savanes  à  perte  de 
vue,  ces  marécages  sans  fond  qui  disparaissent  sous  une  couche  de 
végétation  flottante,  ces  montagnes  neigeuses  aux  courbes  à  la  foia 
si  élégantes  et  si  hardies,  ces  forêts  luxuriantes  composées  d'arbres- 
de  toutes  les  zones  et  de  tous  les  climats  ! 

Avant  d'atteindre  le  hameau  de  Manavita,  il  nous  restait  à 
franchir  l'Enea,  le  fleuve  le  plus  dangereux  de  toute  la  province  à 
cause  de  la  rapidité  de  son  courant  et  surtout  des  animaux  qui  le 
peuplent,  crocodiles,  requins  tintoreras  et  raies  électriques.  D'après, 
l'opinion  générale,  qui  sans  aucun  doute  est  fondée  sur  l'expérience 


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LA   N0UV1ELLE-GRENADE.  55 

des  siècles,  les  crocodiles  sont  redoutables  dans  certaines  rivières» 
tandis  que  dans  beaucoup  d'autres  ils  sont  comparativement  inof- 
fensifs et  ne  s'attaquent  jamais  à  l'homme;  bien  des  voyageurs  qui 
traversent  sans  crainte  le  Perevere  ou  tel  autre  cours  d'eau  de  la 
contrée  n'osent  jamais  franchir  l'Enea,  dont  les  crocodiles  sont  ac- 
cusés d'anthropophagie.  D'où  provient  cette  voracité  particulière  qui 
distingue  les  alligators  de  l'Enea?  Est-ce  qu'ils  se  trouvent  là  dans 
un  milieu  plus  favorable  qu'ailleurs,  et  ces  terribles  mangeurs  y 
atteignent-ils  des  dimensions  plus  formidables  que  dans  les  autres 
rivières?  ou  bien  les  eaux  et  les  rives  sont-elles  plus  dépeuplées,  de 
sorte  qpié  les  crocodiles  sont  poussés  par  la  faim  à  se  jeter  sur  toute 
espèce  de  proie?  Les  raies  électriques  qui  fréquentent  l'embouchure 
de  l'Enea  sont  peut-être  plus  dangereuses  encore,  car  leur  premier 
attouchement  suffit  pour  étourdir.  Ces  terribles  animaux  ont  presque 
entièrement  fait  abandonner  la  pêche  des  perles  dans  la  baie  de  Pa- 
nama :  en  l'année  1854,  dix-sept  nègres  pêcheurs  de  cette  ville  ont 
été  tués  dans  l'eau  par  les  décharges  soudaines  des  raies  électriques. 

Nous  avancions  avec  une  certaine  crainte  :  déjà,  en  suivant  la  le- 
vée de  sable  qui  sépare  de  la  mer  la  première  des  deux  embouchures 
de  l'Enea,  nous  avions  remarqué  de  larges  sillons  creusés  par  le 
ventre  d'un  crocodile,  et  bien  que  ces  animaux  ne  fréquentent 
d'ordinaire  que  les  eaux  saumâtres,  nous  en  avions  aperçu  trois  na- 
geant dans  la  mer,  semblables  à  des  troncs  d'arbres  noueux.  Cepen- 
dant nous  devions  passer  sur  les  barres  des  deux  embouchures  qui 
dessinaient  à  notre  droite  leur  double  ligne  convexe  de  brisans.  D'a- 
bord il  fallut  décharger  le  baudet,  le  pousser  à  travers  l'eau  et  l'é- 
cume jusqu'à  l'île  de  sable  située  au  milieu  du  delta,  puis  revenir 
chacun  deux  fois  pour  nous  charger  des  ballots  et  prendre  les  deux 
chiens,  qu'épouvantait  le  tumulte  des  flots.  Arrivés  sains  et  saufs 
dans  l'île  avec  animaux  et  marchandises,  il  nous  restait  à  traverser 
le  second  et  principal  bras  du  fleuve.  Il  avait  près  de  200  mètres  de 
large,  mais  nulle  part  l'eau  ne  dépassait  nos  aisselles,  de  sorte  qu'il 
nous  fut  toujours  facile  de  fendre  l'eau  avec  nos  macheies  et  d'ef- 
frayer ainsi  les  animaux  qui  s'approchaient  de  nous  trop  curieuse- 
ment. Nous  atteignîmes  enfin  l'autre  rive  sans  encombre;  mais  quel- 
ques minutes  après,  au  passage  d'un  petit  marigot  où  nous  avions 
cru  inutile  de  nous  mettre  sur  la  défensive,  l'un  de  nos  deux  chiens 
fut  tout  à  coup  happé  par  un  crocodile,  poussa  un  faible  cri,  et  dis- 
parut sous  l'eau  avec  son  ravisseur. 

Au-delà  de  l'Enea,  il  fallut  encore  traverser  plusieurs  ruisseaux 
ou  afiluens  temporaires  de  marécages  n'oflrant  pour  nous  d'autre 
désagrément  que  celui  de  rouler  une  eau  corrompue.  Chose  curieuse, 
et  qui  prouve  combien  tout  dans  la  nature  obéit  à  des  lois  immuables, 


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56  RETUB  DES   DEOX  MONDES* 

tous  ces  cours  d'eau  ont,  de  même  cpie  TEnea,  leur  bouche  dirigée 
vers  l'ouest,  évidemment  parce  que  les  vents  alizés  et  les  courans 
portent  toujours  du  nord-est  au  sud-ouest,  et,  par  leur  travail  in- 
cessant, forment  une  longue  levée  de  sable  sur  la  rive  orientale  des 
diverses  embouchures.  Pendant  la  saison  pluvieuse,  les  marécages 
situés  entre  les  deux  villages  de  Punta-del-Diablo  et  de  DibuUa  s'ou- 
vrent vers  la  mer  dix  ou  quinze  aflluens,  qui  tous,  sans  exception, 
coulent  de  l'est  à  l'ouest  à  travers  les  sables  avant  de  se  déverser 
dans  l'Océan. 

Je  m'arrêtai  à  peine  une  heure  à  DibuUa,  où  je  devais  quelques 
mois  plus  tard  passer  des  jours  bien  tristes,  et  j'arrivai  avant  la  nuit 
dans  la  cabane  du  Pantano,  qui  s'élève  sur  la  plage  à  l'endroit 
même  où  le  sentier  de  la  sierra  quitte  le  bord  de  la  mer  pour  péné- 
trer dans  l'intérieur  des  terres.  La  cabane  est  ainsi  nommée  du  ma- 
récage que  je  devais  traverser  le  lendemain  :  inutile  de  dire  que 
l'existence  est  un  vrai  martyre  dans  cette  misérable  hutte;  entre 
toutes  celles  du  golfe,  la  crique  voisine  a  mérité  le  nom  de  Rincon- 
Mosquito  (Anse  des  Moustiques). 

La  Sierra-Nevada  est  défendue  presque  de  tous  les  côtés  par  une 
zone  de  marécages  que  des  entassemens  de  pierres  et  de  débris, 
semblables  à  d'anciennes  moraines,  séparent  des  plaines  environ- 
nantes. Ces  amas  de  roches  et  de  cailloux  ont-ils  été  ainsi  formés 
par  des  avalanches  d'eau  successives  descendues  comme  un  déluge 
des  gorges  de  la  montagne,  en  poussant  devant  elles  une  digue  flot- 
tante de  blocs  arrachés  aux  flancs  du  roc  vif?  ou  bien  sont-ils  de 
véritables  moraines  et  doivent-ils  nous  prouver  que  la  zone  tropi- 
cale, elle  aussi,  a  eu  sa  période  de  glaces  et  de  frimas?  C'est  là  une 
question  que  l'état  actuel  de  la  science  et  les  rares  explorations 
faites  dans  la  Sierra-Nevada  ne  permettent  guère  de  résoudre  ;  mais 
il  est  certain  que  ces  monticules  de  débris  sont  bien  en  effet  des  ter- 
rains de  rapport  charriés  à  une  époque  où  des  agens  géologiques, 
aujourd'hui  très  affaiblis,  étaient  encore  à  l'œuvre  dans  toute  leur 
violence.  Immédiatement  au  sortir  de  la  cabane  du  Pantano,  on 
gravit  une  de  ces  moraines  où  des  arbres  épineux  croissent  au  mi- 
lieu des  pierres,  puis  on  redescend  dans  une  vaste  savane  où  sont 
épars  des  bouquets  de  tulipiers  {liriodendron) ,  quelques  palmiers- 
maurices  et  des  touffes  de  joncs  gigantesques  :  c'est  là  que  commen- 
cent les  marécages.  Pendant  les  saisons  pluvieuses,  la  grande  abon- 
dance d'eau  réunie  dans  ce  bassin  brise  en  certains  endroits  la  chaîne 
de  dunes  qui  le  sépare  de  la  mer  :  il  est  alors  assez  facile  de  le  tra- 
verser parce  que  les  eaux  croupissantes  sont  remplacées  par  un  ruis- 
seau comparativement  clair;  mais  pendant  les  sécheresses  les  vagues 
marines  forment  un  nouveau  cordon  littoral  à  l'embouchure  des 


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LA   NOUVELLE-GRENADE.  57 

marécages,  les  eaux  descendues  de  la  montagne  s'accumulent  dans 
ces  réservoirs  et  les  transforment  en  bourbiers  infects,  habitables 
seulement  pour  les  crocodiles  et  d'autres  reptiles  hideux.  C'était  jus- 
tement dans  la  saison  des  sécheresses  que  nous  avions  entrepris 
notre  voyage.  Le  Pantano,  tout  fumant  de  miasmes,  étendait  au  loin 
sa  nappe  d'eau  limoneuse.  Une  ouverture  ménagée  entre  les  joncs 
nous  indiquait  l'endroit  où  passait  le  sentier,  et  malgré  le  dégoût 
que  nous  inspirait  l'aspect  de  ce  marais,  il  fallait  bien  essayer  de 
traverser  le  liquide  tiède  et  visqueux,  dans  lequel  notre  imagination 
se  représentait  d'innombrables  reptiles.  A  mesure  que  nous  avan- 
cions, le  fond  devenait  plus  vaseux,  chacun  de  nos  pas  soulevait  des 
bouffées  d'odeurs  pestilentielles  qui  nous  saisissaient  à  la  gorge,  et 
bientôt  nous  nous  trouvâmes  plongés  jusqu'aux  épaules  dans  une 
espèce  de  lagune  fétide,  marchant  dans  une  vase  qui  s'affaissait 
graduellement  sous  nos  pieds  et  pouvant  à  peine  soulever  nos  vé- 
temens  au-dessus  de  la  surface  de  l'eau.  Devant  nous,  la  lagune 
élargissait  encore  sa  nappe  dormante  entre  des  massifs  infranchis- 
sables de  roseaux,  sur  lesquels  de  grands  arbres  sans  feuilles  proje- 
taient de  longues  branches  semblables  à  des  bras  de  gibet;  tout 
signe  indiquant  l'existence  d'un  sentier  avait  disparu,  et  nous  ne 
pouvions  plus  faire  un  pas  qu'en  nous  confiant  au  hasard.  Heureu- 
sement notre  âne,  resté  derrière  nous  et  flairant  l'espace  avec  épou- 
vante, refusait  d'avancer;  il  nous  fallut  donc  rebrousser  chemin  et 
retourner  jusqu'à  la  plage  à  travers  le  marécage.  Le  propriétaire  de 
la  cabane  du  Pantano,  vieillard  aveugle  et  lépreux,  ne  pouvait  nous 
accompagner;  mais  en  échange  de  notre  baudet  il  consentit  à  nous 
prêter  un  bœuf  qui  avait' déjà  fait  plusieurs  fois  le  voyage  de  la 
sierra,  et  qui  pouvait  être  pour  nous  un  excellent  guide.  En  effet, 
arrivé  au  milieu  du  marécage,  cet  animal  obliqua  tout  à  coup  à 
droite,  passa  entre  deux  haies  de  joncs  où  nous  n'avions  aperçu  au- 
cune issue  et  nous  guida  enfin  sur  une  pointe  de  terre  ferme  bordée 
de  chaque  côté  par  une  baie  profonde. 

On  marche  pendant  une  heure  environ  pour  traverser  la  plaine 
marécageuse  qui  s'étend  circulairement  au  pied  de  la  sierra;  un  air 
plus  frais  et  moins  humide,  le  murmure  des  eaux  courantes,  le  chant 
des  oiseaux,  la  beauté  luxuriante  de  la  végétation,  annoncent  tout  à 
coup  le  changement  de  zone.  Au-dessus  de  nos  têtes  s'entre-croi- 
saient  les  cimes  panachées  des  palmiers  rattachés  l'un  à  l'autre  par 
un  système  mextricable  de  lianes;  des  pandanus  jaillissaient  comme 
des  fusées  de  verdure  du  fouillis  des  branches  et  des  feuilles;  d'in- 
nombrables orchidées  s' attachant  aux  rameaux  par  mille  griffes  épa- 
nouissaient autour  de  nous  leurs  fleurs  étranges;  quelques  arbres 
tombés  de  vieillesse  disparaissaient  sous  un  réseau  de  feuilles  et  de 


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58  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

fleurs,  et  biea  des  troncs  encore  debout  étaient  eux-mêmes  cachés^ 
sous  les  feuilles  du  matapalo  et  du  copey  (1)  aux  terribles  étreintes. 
Çà  et  là,  des  nids  de  l'oiseau  gonzalitOy  suspendus  comme  des  fruits, 
se  balançaient  à  l'extrémité  de  ces  cordages  de  verdure  ;  sur  le  sol 
humide,  d'interminables  processions  de  fourmis,  chacune  portant 
son  morceau  de  feuille  verte,  se  rendaient  à  leurs  cités  souterraines* 
Un  bruissement  universel  formé  par  le  concert  des  cris,  des  chants, 
murmures  ou  souffles  échappés  aux  myriades  d'insectes  et  de  larves 
qui  vivent  sous  l'écorce,  sur  les  feuilles,  dans  l'air  et  sous  la  pierre, 
remplissait  l'espace.  Certes,  dans  cette  nature  si  libre  et  si  pleine 
de  vie,  où  le  pas  et  la  voix  de  l'homme  semblent  une  profanation , 
a  faut  être  bien  orgueilleux  pour  oser  se  dire  le  roi  des  créatures. 

Après  avoir  gravi  les  premières  pentes,  on  arrive  au  rancho  du 
Volador,  ainsi  nommé  d'un  arbre  (2)  qui  étale  ses  vastes  branches 
au-dessus  du  toit.  Ce  rancho  a  été  bâti  par  les  Indiens  aruaques 
pour  abriter  les  malheureux  voyageurs  que  la  fatigue,  l'orage  ou  la 
crue  des  rivières  empêche  de  cont'muer  leur  route  ;  malheureux,  ai- 
je  dit,  car  il  est  à  peine  possible  d'exister  au  Volador,  grâce  aux  in- 
nombrables insectes  et  autres  animaux  que  les  Néo-Grenadins  dési- 
gnent sous  le  nom  général  de  fléau  {plaga).  D'abord  ce  sont  les 
moustiques  de  toute  espèce  dont  les  tourbillons  joyeux  dansent  in- 
cessamment sous  l'ombrage;  ils  s'abattent  par  centaines  sur  le  corps, 
et,  pour  s'en  débarrasser,  il  faut  se  livrer  sans  cesse  à  une  gym- 
nastique désespérée  et  ccdirir  çà  et  là  comme  un  forcené.  Vers  le 
soir,  quand  ces  milliers  de  mosquitos  se  sont  repus  de  sang  humain, 
leurs  essaims  disparaissent  par  degrés,  mais  ils  sont  bientôt  rem- 
placés par  des  nuages  de  sancudosy  énormes  maringouins  au  dard 
long  de  près  d'un  centimètre,  qui  viennent  à  leur  tour  prendre  part 
à  la  curée.  Comment  leur  échapper  pendant  la  nuit?  Leur  aiguillon 
atteint  la  chair  à  travers  les  vêtemens,  et  qu'on  se  démène  en  fureur 
ou  qu'on  essaie  vainement  de  se  reposer,  on  n'en  est  pas  moins  cou- 
vert de  buveurs  de  sang  toujours  inassouvis.  Le  matin,  les  sancudos^ 
disparaissent  à  leur  tour,  mais  une  autre  légion  de  moustiques  est 
prête  comme  un  relais  pour  leur  succéder,  et  à  peine  a-t-on  pu  res- 
pirer un  instant  que  l'on  est  enveloppé  d'un  nouveau  tourbillon 
d'ennemis.  Il  est  aussi  des  maringouins  qui  ne  se  reposent  jamais, 
entre  autres  le  jejen^  insecte  imperceptible  qu'on  sent  à  peine  sous 
le  doigt  qui  l'écrase,  et  une  espèce  de  moustique  dont  le  dard  agit 
comme  une  ventouse  et  laisse  une  petite  tache  de  sang  coagulé  qui 
ne  s'exfolie  qu'au  bout  de  deux  ou  trois  semaines.  Si  l'on  reste  long- 

(1)  Fictt*  dendrocida,  clusia  Ma,  parasites  qui  entourent  les  arbres  comme  une  nou« 
Telle  écorce,  yivent  de  leur  sève  et  les  étouffent. 

(2)  Gyrocorpw  americanut. 


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LA   NOUVELLE-GRENADE.  59 

temps  exposé  aux  attaques  de  ces  insectes,  la  figure,  toute  bour* 
;80uflée  de  piqûres,  prend  bientôt  un  aspect  hideux. 

Ces  terribles  moustiques  ne  sont  pas  cependant  le  fléau  le  plus  re- 
doutable du  Volador  et  des  régions  qui  lui  ressemblent.  Les  garra^ 
polos  y  sont  tellement  nombreux  qu'ils  forment  aux  plantes  comme 
une  autre  écorce,  et  si  Ton  tombe  au  milieu  d'une  de  leurs  tri- 
bus, on  est  immédiatement  couvert  de  ces  animalcules,  qui  se  ser- 
vent de  leurs  pattes  aiguës  comme  de  vrilles  pour  s'insinuer  dans  le 
<X)rps  :  inutile  de  chercher  à  s'en  débarrasser,  ils  se  gorgent  de  sang 
avec  lenteur,  et  ce  n'est  que  deux  ou  trois  jours  après,  quand  ils  se 
sont  transformés  en  petites  vésicules  rouges,  qu'ils  se  détachent 
•d'eux-mêmes.  Quant  aux  gros  garrapatos  nommés  barberos  (bar- 
biers, chirurgiens]  dans  le  langage  énergique  du  pays,  ils  s'enfon- 
cent jusque  dans  les  chairs,  et  on  ne  peut  les  extirper  qu'avec  la 
pointe  d'un  canif.  Pendant  que  le  voyageur  se  débat  en  vain  contre 
les  moustiques  et  les  garrapatos^  un  autre  insecte  s'introduit  perfi- 
dement sous  les  ongles  de  ses  pieds  et  s'y  creuse  une  petite  retraite  : 
•c'est  la  nigaa  (1).  H  est  rare  qu'on  s'aperçoive  d'abord  de  l'invasion 
de  cet  insecte,  mais  peu  à  peu  on  sent  un  petit  chatouillement  suivi 
bientôt  d'une  douleur  cuisante.  L'animal  grossit  rapidement  dans 
l'intérieur  du  pied,  et  au  bout  de  quelques  jours  il  atteint  la  gros- 
seur d'un  pois.  Impossible  de  l'extirper  soi-même;  il  faut  s'adresser 
à  im  habitant  de  la  sierra  qui  ait  l'habitude  de  ce  genre  d'extraction  : 
il  introduit  délicatement  une  aiguille  dans  le  pied,  élargit  lentement 
la  blessure,  et,  par  de  légères  pressions,  parvient  à  faire  rouler  la 
nigua  hors  du  pied  ;  si  par  accident  il  perce  la  tendre  pellicule  de 
K^et  insecte,  les  œufs  se  répandent  aussitôt  dans  le  trou  qu'il  s'est 
creusé,  et  toute  une  famille  de  niguas  se  développe  dans  les  chairs 
saignantes.  Dans  certaines  parties  du  Brésil  où  cet  insecte  est  aussi 
^commun  que  dans  la  Sierra-Nevada,  ceux  qui  donnent  l'hospitalité 
aux  voyageurs  s'agenouillent  chaque  soir  devant  eux  et  examinent 
leurs  pieds  pour  en  extraire  les  niguas  qui  auraient  pu  s'y  intro- 
duire. Les  Arnaques  marchent  toujours  pieds  nus;  aussi  plusieurs 
d'entre  eux  n'ont-ils  plus  ni  ongles,  ni  doigts  de  pied  :  le  tout  a 
'été  dévoré  par  Yœstrus  humanus. 

Aux  tortures  causées  par  tous  ces  insectes  qui  se  liguent  contre 
les  pauvres  voyageurs  réfugiés  sous  le  rancho  du  Volador,  il  faut 
encore  ajouter  le  danger  d'être  piqué  ou  mordu  par  des  scorpions, 
des  serpens,  des  araignées  mygales,  des  scolopendres  ou  mille- 
pattes,  animaux  qui  atteignent  parfois  jusqu'à  un  demi-pied  de  lon- 
;gueur.  Les  bêtes  de  somme  sont  plus  spécialement  harcelées  par 

(i)  OEstrus  hwnanus,  pulex  pénétrons  ou  morsitans. 


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60  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  vampires  qui  touraoient  silencieuseinenUau-dessus  d'elles,  s'a- 
battent sur  les  plaies  de  leur  dos  et  en  sucent  avidement  le  sang. 
Souvent  ime  seule  nuit  passée  au  Volador  suffit  pour  tuer  un  cheval 
ou  un  taureau. 

Le  ruisseau  qui  coule  à  côté  de  la  cabane  du  Volador  roule  dans 
ses  sables  une  grande  quantité  de  paillettes  d'or;  mais  toutes  les 
tentatives  qu'on  a  faites  pour  les  recueillir  ont  été  vaines  :  il  a  fallu 
s'enfuir  devant  les  moustiques.  Le  vice -consul  français  de  Rio- 
Hacha,  qui  a  obtenu  la  concession  des  placers  du  Volador,  y  avait  fait 
transporter,  deux  années  auparavant,  une  tente  de  gaze  très  ingé- 
nieusement disposée.  Pendant  deux  jours,  il  essaya  de  vivre  sous 
cet  abri  pour  surveiller  le  travail  de  ses  ouvriers  :  ceux-ci  étaient 
gantés  et  avaient  la  figure  voilée;  mais  -à  la  fin  du  deuxième  jour, 
maître  et  ouvriers  abandonnèrent  d'im  commun  accord  leur  tâche, 
aussi  fatigante  que  lucrative.  Plus  tard,  un  Italien  avide,  qui  avait 
reçu  du  vice-consul  la  permission  de  laver  les  sables  aurifères  du 
Volador,  ne  put  pas  même  travailler  pendant  deux  jours  entiers,  et 
il  quitta  la  besogne  après  avoir  recueilli  la  valeur  d'environ  10  pias- 
tres. Les  seuls  êtres  humains  qui  pourraient  impunément  exploiter 
le  ruisseau  du  Volador,  parce  qu'ils  sont  protégés  par  une  carapace 
de  lèpre,  les  habitans  de  DibuUa  et  des  villages  voisins,  sont  juste- 
ment les  seuls  qui  ne  tiennent  aucunement  à  l'accroissement  de  leurs 
richesses. 

Nous  n'avions  par  bonheur  aucune  raison  de  nous  arrêter  au 
raticho  du  Volador,  et  nous  marchions  d'autant  plus  rapidement 
que  nous  voulions  atteindre  le  prochain  campement  avant  l'orage 
qui  éclate  régulièrement  tous  les  jours  dans  les  vallées  de  la  Sierra- 
Nevada  entre  deux  heures  et  quatre  heures  de  l'après-midi.  Le 
sentier  franchit  d'abord  la  Guchilla,  arête  granitique  de  1,800  mè- 
tres de  hauteur,  puis  traverse  divers  ruisseaux  assez  dangereux 
dans  la  saison  pluvieuse,  et  contourne  un  bassin  d'une  fertilité  exu- 
bérante où  se  trouvait,  il  y  a  trois  siècles,  le  village  indien  de 
Bonga.  Au-delà  coule  le  torrent  de  Santa-Clara,  le  plus  large  de 
cette  région  des  Montagnes-Neigeuses.  Quand  notre  petite  caravane 
arriva  sur  le  bord  de  ce  cours  d'eau,  l'orage  déjà  commençait  à  gron- 
der, et  les  feuilles  des  arbres  frémissaient  sous  le  vent  impétueux 
qui  précède  toujours  la  pluie.  Notre  bœuf  entra  philosophiquement 
dans  l'eau  et  raidit  ses  fortes  jambes  contre  la  violence  du  courant. 
La  bonne  idée  de  sauter  sur  son  dos  et  de  nous  faire  porter  jusqu'à 
l'autre  rive  nous  vint  trop  tard,  et  nous  le  suivîmes  pas  à  pas  en  es- 
sayant d'insérer  nos  pieds  entre  deux  pierres  et  en  opposant  tout  le 
poids  de  nos  corps  à  la  masse  d'eau  écumeuse.  Plus  d'une  fois  roulés 
à  travers  les  rochers,  nous  nous  accrochions  aux  blocs  couverts  d'é- 


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LA   NODVELLB-GBBNADE.  61 

cume,  et  enfin  nous  atteignîmes  l'autre  rive,  presque  épuisés,  et  non 
sans  avoir  perdu  une  partie  de  notre  bagage.  Pour  ma  part,  j'avais 
vu  disparaître  mes  sandales,  et  j'étais  obligé  de  continuer  ma  route 
pieds  nus;  mais  cette  perte  me  laissait  indifTérent,  car  j'avais  réussi 
à  sauver  mon  chien,  qui  avait  failli  être  emporté  par  le  courant. 
Quelques  minutes  après,  nous  arrivions  à  la  cabane  de  Cuesta-Ba- 
silio.  Mon  camarade  s'occupait  de  faire  la  cuisine ,  et  je  coupais  les 
tiges  de  fougère  qui  devaient  nous  servir  de  couche ,  lorsqu'en  me 
retournant  je  m'aperçus  que  mon  chien  n'était  pas  dans  la  cabane. 
Malgré  l'orage  qui  venait  d'éclater,  je  retournai  sur  mes  pas,  j'ex- 
plorai en  courant  le  sentier  par  lequel  nous  étions  venus  et  que  la 
pluie  avait  changé  en  ruisseau;  dans  les  intervalles  de  silence  laissés 
par  le  tonnerre,  j'appelai  le  chien,  mais  il  ne  me  répondait  pas, 
et  je  ne  pus  le  découvrir  sur  le  bord  du  torrent  de  Santa-Glara. 
Sans  doute  le  pauvre  animal,  glacé  de  frayeur  et  de  froid,  n'avait 
pas  eu  la  force  de  nous  suivre.  Quelques  jours  après,  à  mon  retour 
de  la  Sierra-Nevada,  j'aperçus  sous  un  tas  de  feuilles  ses  ossemens 
blanchis.  Le  baudet  que  j'avais  laissé  chez  l'aveugle  du  Pantano 
était  également  mort,  tué  par  les  araignées.  Ainsi  les  trois  animaux 
que  nous  avions  emmenés  de  Rio -Hacha  avaient  misérablement 
succombé. 

Il  est  inutile  de  décrire  ici  notre  voyage  du  lendemain  :  ce  furent 
des  fatigues  semblables  à  celles  de  la  veille;  mais  les  paysages  de- 
venaient de  plus  en  plus  grandioses  à  mesure  que  nous  avancions 
dans  le  cœur  de  la  sierra,  et  la  magnificence  du  spectacle  me  faisait 
oublier  que  je  marchais  pieds  nus  par  des  sentiers  frayés  dans  le 
granit.  C'étaient  des  massifs  d'avocassiers  dont  les  fruits,  tombés  par 
milliers  sur  le  sol,  formaient  sous  nos  pas  comme  une  boue  odorante; 
puis  c'étaient  des  fourrés  de  palmiei*s  ou  de  fougères  arborescentes^ 
des  champs  de  bihaos  ou  de  cannes  sauvages,  des  prairies  bario- 
lées de  fleurs  et  se  redressant  en  molles  pentes  vers  les  monta- 
gnes. De  ces  vastes  clairières ,  on  peut  contempler  les  forêts  dans 
toute  leur  beauté  :  on  les  voit  prendre  leur  origine  dans  les  gorges 
étroites,  descendre  en  serpentant  au  fond  des  vallons,  s'unir  dans 
la  vallée  principale  comme  les  torrens  qui  les  arrosent,  puis,  après 
avoh-  formé  un  fleuve  de  verdure  de  plus  en  plus  large,  se  perdre 
dans  l'immense  plaine  couverte  d'une  vapeur  bleuâtre.  Enfin  nous 
atteignons  le  col  de  Caracasaca,  nous  suivons  un  ancien  chemin 
pavé  en  dalles  de  granit,  reste  de  la  civilisation  disparue  des  Tairo- 
nas ,  nous  traversons  le  torrent  Ghiruà  sur  un  pont  suspendu  con- 
struit par  les  Aruaques,  et  nous  arrivons  à  la  terrasse  pierreuse  où 
s'élèvent  les  huttes  du  pueblo  indien  de  San-Antonio  et  son  église 
ruinée.  Quelques  minutes  après,  nous  étions  dans  la  cabane  de 


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«2  REYtE  DES  DEUX  MONDES. 

Pain-au-Lsût  {Pan-de^Leche)^  le  célèbre  cacique  ou  caporal  des 
Arnaques. 

II. 

Psdn-au-Lsdt,  que  j'avais  eu  déjà  l'honneur  de  voir  plusieurs  fois 
à  Rio-Hacba,  étsdt  un  petit  homme  à  la  peau  d'un  rouge  noirâtre  et 
aux  traits  sillonnés  d'innombrables  rides.  A  sa  démarche  aisée>  à  son 
regard  tranquille,  on  reconnaissait  Thomme  riche  et  noble,  fier  de 
descendre  d'une  longue  série  d'aïeux  et  satisfait  du  sort  qui  lui  avût 
accordé  les  richesses  de  ce  bas  monde.  Il  possédait  en  effet  une 
dizaine  de  bœufs,  deux  mulets,  plusieurs  plantations  de  cannes  à 
sucre  et  d'arracachas,  et,  le  premier  dç  sa  race,  il  s'étidt  donné  le 
luxe  de  manger  de  ces  pains  au  lait  auxquels  il  devait  son  nom  bur- 
lesque. Seul  parmi  tous  les  Indiens,  il  pouvait  se  dispenser  pour  son 
conmierce  de  l'intermédiaire  des  avides  traitans  espagnols,  et  lui- 
même,  suivi  de  ses  propres  bœufs  portant  les  produits  de  ses  champs, 
allait  échanger  ses  denrées  à  DibuUa,  à  Rio-Hacha  ou  dans  les  autres 
localités  de  la  plaine.  D'ordinaire  il  avait  le  même  costume  que  ses 
compatriotes,  le  chapeau  de  paille  et  la  tunique  de  coton  bleu;  mais 
quand  il  descendait  en  pays  espagnol,  il  tenait  à  honneur  d'appa- 
raître en  culottes  courtes  et  revêtu  d'une  petite  jaquette  de  gros  drap 
gris  à  boutons  de  cuivre;  on  eût  dit  un  paysan  de  notre  belle  France. 
Avec  le  produit  de  son  trafic,  il  s'était  fait  bâtir  dans  le  pueblo  de 
San-Antonio,  et  au  miliçu  de  ses  diverses  plantations,  de  nombreuses 
maisons  dans  chacune  desquelles  il  avait  installé  une  de  ses  femmes; 
lui-même  habitait  une  cabane  construite  au  centre  du  bourg  et  de 
beaucoup  plus  vaste,  sinon  plus  comfortable,  que  celles  de  ses  sujets. 
C'est  là  qu'il  rendait  la  justice;  toute  discussion,  tout  procès  étaient 
tranchés  par  lui,  et  il  était  tout  à  fait  sans  exemple  que  des  Arna- 
ques mécontens  de  ses  décisions  en  eussent  appelé  au  tribunal  de 
Rio-Hacha.  D'ailleurs,  pour  mériter  l'estime  de  ses  subordonnés, 
jamais  il  ne  lui  était  arrivé  de  s'enivrer  en  leur  présence;  quand  il 
vidait  une  bouteille  de  chichay  il  fermait  la  porte  de  sa  cabane,  et 
personne  alors  n'eût  osé  troubler  ses  méditations  profondes.  Pain- 
au-Lait  n'avait  eu  qu'un  malheur  dans  sa  vie,  mais  il  avait  su  faire 
tourner  ce  malheur  à  sa  plus  grande  gloire.  Pendant  qu'il  se  baignait 
dans  la  rivière  de  Rio-Hacha,  un  crocodile  lui  avait  d'un  coup  de 
dent  enlevé  la  main  droite.  Il  s'était  aussitôt  fait  fabriquer  une  main 
en  fer-blanc,  que  par  courtoisie  on  était  convenu  de  prendre  pour 
de  l'argent,  et  depuis  il  n'était  jamais  sorti  sans  attacher  à  cette 
main  brillante  une  canne  à  pomme  d'or  qui  se  balançait  majestueu- 
sement à  côté  de  lui.  Cette  canne,  célèbre  dans  toute  la  province  de 


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lA   NOCTELLE-GBENADE.  63 

Rio-Hacha,  était  une  main  de  justice,  un  sceptre  royal,  une  verge 
de  magicien,  et  les  Arnaques  n'osaient  la  regarder  qu'en  tremblant. 
Avait-elle  une  âme?  était-elle  un  dieu?  Pain-au-Lait  aurait  seul  pu 
les  renseigner  sur  ce  sujet;  mais  il  se  gardait  bien  de  parler  de  cette 
canne  mystérieuse  qui  faisait  de  lui  un  prophète  et  un  roi. 

Lorsque  nous  nous  présentâmes  devant  Pain-au-Lait,  le  cacique 
se  balançait  dans  son  hamac;  il  se  leva  précipitamment,  afin  de 
prendre  une  position  plus  majestueuse,  et,  s'asseyant  sur  un  large 
tronc  de  macana  (1)  placé  au  milieu  de  sa  cabane,  il  nous  indiqua 
du  doigt  d'autres  sièges  plus  petits  à  côté  de  la  porte.  Selon  l'usage 
antique  de  tous  ceux  qui  pénètrent  dans  la  sierra,  traitans  ou  voya- 
geurs, nous  venions  annoncer  notre  arrivée  au  chef,  et  le  prier  de 
nous  accorder  sa  haute  protection.  En  outre  nous  lui  demandions  de 
nous  donner  l'hospitalité  dans  l'ime  de  ses  cabanes.  Pain-au-Lalt 
nous  écoutait  en  fermant  les  yeux,  et  de  temps  en  temps  il  pous- 
sait un  petit  gémissement  comme  un  dormeur  obsédé  par  un  cau- 
chemar. Soudain  il  se  leva  sans  avoir  fait  la  moindre  réponse,  et, 
attachant  la  célèbre  canne  à  sa  main  de  fer-blanc,  il  sortit  de  la  ca- 
bane et  disparut.  Nous  nous  interrogions  du  regard  avec  étonne- 
ment  pour  avoir  l'explication  de  sa  conduite,  lorsqu'un  Aruaque 
entra  dans  la  hutte  et  nous  annonça  que  désormais  nous  étions  chez 
nous.  Pain-au-Lait  nous  avait  fait  l'insigne  honneur  de  nous  céder 
sa  propre  cabane,  et  il  était  allé  demeurer  dans  l'une  de  ses  plan- 
tations. Immédiatement  après  son  départ,  un  grand  nombre  d'In- 
diens, qui  attendaient  avec  curiosité  l'issue  de  notre  entretien  avec 
le  cacique,  se  précipitèrent  dans  la  hutte  pour  acheter  nos  marchan- 
dises. Bientôt  des  masses  de  bananes,  d'avocats,  de  goyaves  (2),  de 
malangas  (3),  d'arracachas  (A),  s'amoncelaient  en  pyramides  sur  le 
sol;  mais  la  plupart  des  Indiens,  tout  en  achetant  de  la  morue,  des 
aiguilles  et  de  la  lame,  parurent  scandalisés  de  ne  pas  voir  de  bou- 
teilles d'eau-de-vie  dans  nos  bagages.  Ils  n'avaient  jamais  eu  affah^ 
à  des  traitans  de  notre  espèce. 

La  cabane  dont  nous  étions  devenus  les  habitans,  et  qui  proba- 
blement sert  encore  de  palais  au  cacique  des  Aruaques,  est  de  forme 
ronde  et  peut  mesurer  environ  5  mètres  de  porte  à  porte.  Elle  est 
bâtie  de  troncs  de  macanas  plantés  circulairement  dans  le  sol  et 
entrelacés  de  divers  branchages.  Au-dessus  s'élève  un  énorme  toit 
conique  en  foin,  soutenu  à  l'intérieur  par  un  système  de  poutrelles 
très  compliqué.  Seule  entre  toutes  les  cabanes  d'Indiens,  celle-ci 
est  munie  de  portes,  mais  on  n'a  point  de  verroux  pour  les  assujettir, 

(i)  Fougère  arborescente  de  Tespèce  aisophUa. 
(3)  VMium  pomifwum, 

(3)  Marania  malanga* 

(4)  Conmn  arracacha. 


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6&  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  quand  le  vent  souffle,  il  les  ouvre  et  les  ferme  tour  à  tour  avec 
fracas.  Une  claie  de  cannes  sauvages,  couverte  de  foin,  règne  au- 
tour de  la  cabane  à  la  hauteur  d'un  mètre  environ  :  c'est  la  couche 
du  cacique  et  de  ses  hôtes  ;  deux  pierres  noircies  placées  au  milieu 
de  la  hutte,  à  côté  du  grand  siège  d'honneur  de  Pain-au-Lait,  ser- 
*  vent  de  foyer.  Les  demeures  des  autres  Aruaques  sont  beaucoup 
plus  modestes  que  celle  de  leur  cacique.  Construites  au  hasard  sur 
la  terrasse  de  San-Antonio,  elles  ont  exactement  la  forme  de  grandes 
ruches  d'abeilles  ;  les  parois  se  Composent  en  général  de  cannes 
sauvages  entrelacées,  et  les  toits  de  foin  descendent  si  bas  que  pour 
pénétrer  dans  l'intérieur  il  faut  presque  ramper.  Une  seule  cabane 
se  distingue  des  autres  par  son  style  d'architecture,  et  de  loin  peut 
soutenir  la  comparaison  avec  les  constructions  de  Rio-Hacha.  Lors 
de  mon  passage,  elle  était  habitée  par  deux  dames  espagnoles,  la 
mère  et  la  fille.  Celle-ci,  atteinte  aux  sources  mêmes  de  la  vie  à  la 
suite  d'un  chagrin  d'amour  et  condamnée  par  les  médecins,  avait 
cherché  un  refuge  parmi  les  Indiens,  dans  la  salubre  vallée  de  San- 
Antonio  ;  sa  mère  l'avait  suivie  pour  la  soigner  et  la  disputer  à  la 
mort.  Pendant  cinq  ans  déjà,  elle  avait  réussi  à  prolonger  la  vie  de 
sa  Conchita,  jeune  fille  douce,  gracieuse  et  fière,  que  les  Aruaques 
vénéraient  comme  la  déesse  de  leurs  montagnes. 

Le  pueblo  de  San-Antonio  est  situé  à  2,000  mètres  environ  au- 
dessus  du  niveau  de  la  mer,  au  pied  d'une  montagne  flanquée  du 
sommet  à  la  base  de  plateaux  étages  l'un  au-dessus  de  l'autre, 
comme  les  marches  d'une  gigantesque  pyramide,  et  offrant  à  cause 
de  cette  disposition  un  avantage  inappréciable  aux  agriculteurs  qui 
voudront  s'y  établir.  Au-dessous  du  village  coule  le  rapide  torrent 
de  San-Antonio;  la  vallée,  qui  porte  le  même  nom,  se  compose  de 
bassins  arrondis,  séparés  l'un  de  l'autre  par  d'étroits  défilés  :  chacun 
de  ces  bassins,  rempli  d'une  couche  épaisse  d'humus  qu'y  ont  dépo- 
sée les  eaux  du  lac  qui  le  remplissait  autrefois,  semble  fait  pour  re- 
cevoir un  village,  et  n'attend  que  la  hache  et  la  charrue  pour  être 
transformé  en  champs  de  la  plus  incomparable  fécondité.  De  même 
le  Rio-Chiruà,  qui  se  déverse  dans  le  San-Antonio  à  une  petite  dis- 
tance en  aval  du  pueblo^  parcourt  de  vastes  prairies  naturelles  où 
les  arbres  s'élèvent  par  groupes  assez  nombreux  pour  les  besoins 
des  futurs  colons,  mais  assez  clair-semés  pour  n'être  pas  un  obstacle 
au  défrichement.  Partout  les  vallées  et  les  montagnes  offrent  les 
terrains  les  plus  favorables  à  la  culture,  excepté  vers  le  nord,  où  le 
Cerro-Plateado  (Mont- Argenté)  dresse  ses  escarpemens  abrupts  de 
schistes  toujours  humides  et  luisans  comme  le  métal.  Pour  nous 
fixer  dans  quelque  vallon  de  cette  heureuse  contrée,  il  ne  nous  res- 
tait que  l'embarras  du  choix. 
Le  surlendemain  de  mon  arrivée  à  San-Antonio,  je  m'acheminais 


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Lk  NOUYELLE-GRENADE.  66 

seul  vers  San-Miguel,  autre  pueblo  d'Indiens  situé  à  2,600  mètres 
d'altitude  environ,  sur  un  plateau  sans  arbres  et  semé  de  débris. 
Moins  riche  et  moins  peuplé  que  San-Antonio,  il  a  mieux  conservé 
tes  traditions  des  anciens  temps,  et  c'est  dans  le  voisinage  immédiat 
de  San-Miguel,  au  milieu  des  blocs  amoncelés  de  Gansamaria,  qu'on 
célèbre  encore  les  mystères  sacrés.  Au  nord  et  au  sud,  deux  ravines 
étroites  et  profondes,  semblables  aux  fossés  d'une  citadelle,  séparent 
le  village  des  jardins  et  des  pâturages  du  plateau  ;  des  deux  autres 
côtés,  une  haie  vive  de  plantes  épineuses  empêche  le  passage  des 
porcs,  des  chiens,  des  poules  ou  d'autres  animaux  domestiques  :  le 
pueblo  est  lui-même  un  temple,  et  l'homme  seul  a  le  droit  de  s'y 
introduire.  Les  rues  pavées  sont  propres  comme  la  cour  dallée  d'un 
palais,  et  des  parterres  de  fleurs  entourent  les  cabanes  :  à  première 
vue,  on  s'aperçoit  que  les  traitons  espagnols  ne  pénètrent  que  rare- 
ment dans  cette  enceinte  sacrée  et  n'ont  pas  encore  eu  le  temps  de 
la  profaner,  comme  ils  ont  fait  à  San-Antonio.  Au  centre  du  village 
s'élève  une  église  qu'on  pourrait  presque  appeler  monumentale  en 
la  comparant  à  toutes  les  autres  constructions  de  San-Miguel  :  il 
est  vrai  qu'on  n'y  dit  jamais  la  messe,  et  qu'elle  n'a  d'autre  utilité 
-que  de  recevoir  le  scrutin  à  l'époqjie  des  élections. 

Lorsque  j'entrai  dans  le  pueblo,  il  me  sembla  d'abord  complètement 
désert;  toutes  les  cabanes  étaient  vides;  un  silence  de  mort  régnait 
autour  de  moi.  Les  Indiens,  hommes  et  femmes,  étaient  sans  doute 
occupés  à  leurs  plantations  de  bananiers  et  de  cannes,  ou  bien, 
comme  ils  en  ont  l'habitude  à  certaines  époques,  ils  s'étaient  réunis 
dans  quelque  rancho  de  la  montagne  pour  manger  un  bœuf.  Fatigué 
comme  je  Tétais,  je  ne  pouvais  attendre  le  retour  des  Indiens  pour 
réclamer  l'hospitalité;  j'entrai  dans  un  jardin  dont  j'espérai  plus 
tard  pouvoir  dédommager  le  propriétaire,  et  je  cueillis  quelques 
bananes,  puis  j'allai  m'installer  comfortablement  dans  une  cabane 
où  flambait  encore  un  reste  de  feu.  Je  sommeillais  à  demi  depuis  une 
ou  deux  heures,  lorsque,  peu  d'instans  avant  le  coucher  du  soleil, 
j'entendis  tout  à  coup  une  voix  retentir  près  d'une  cabane  voisine. 
Je  me  levai  précipitamment  pour  me  présenter  aux  nouveau- venus, 
mais  je  m'arrêtai  en  voyant  que  j'allais  interrompre  une  cérémonie 
religieuse.  Six  Aruaques  étaient  accroupis  sur  le  pavé  de  la  rue  et 
gardaient  le  plus  profond  silence.  Devant  eux,  un  vieillard  à  la  tête 
•échevelée,  à  l'oeil  égaré,  tendait  ses  bras  vers  les  glaciers  qu'illu- 
minaient les  rayons  mourans  du  soleil;  puis  il  se  frappait  la  poi- 
trine, passait  la  main  sur  son  front,  se  livrait  à  des  contorsions 
diverses,  grimaçait  horriblement  et  prononçait  des  mots  qui  me 
semblaient  sans  suite.  A  mesure  cpie  les  ombres  remontaient  la 
pente  du  glacier,  ses  gesticulations  devenaient  plus  violentes,  sa 

TOMI  XXVU.  5 


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66  BfiTUE   DES  DEUX  MONDES. 

parole  sortait  plus  rauque  et  saccadée;  mais  lorsque  la  dernière 
flamme,  scintillant  au  sommet  du  pic  neigeux,  se  fut  envolée  dans 
l'espace,  le  vieillard  se  tut  soudain;  sa  figure  se  détendit,  ses  traits 
redevinrent  humains,  et,  sans  me  jeter  un  regard,  il  rentra  dans  la 
cabane.  En  même  temps,  les  six  Arnaques  accroupis  rompaient  le 
silence  auquel  ils  s'étaient  astreints  pendant  la  cérémonie,  et  com- 
mençaient à  parler  avec  une  volubilité  sans  égale.  Plusieurs  femmes, 
assises  sur  le  sol  à  une  distance  respectueuse,  semblaient  n'avoir 
pris  aucune  part  aux  rites  sacrés,  sans  doute  parce  que  leurs  nobles 
époux  ne  les  en  jugeaient  pas  dignes,  et  malgré  les  contorsions  du 
mamma,  elles  avaient  continué  leurs  travaux  de  ménage  ou  leurs 
soins  de  toilette.  J'étais  probablement  le  premier  blanc  qu'elles  eus- 
sent jamais  vu;  mais  elles  ne  parurent  pas  un  seul  instant  me  re- 
marquer, car,  sous  l'œil  jaloux  qui  les  surveille,  elles  n'ont  pas  le 
droit  de  manifester  de  curiosité,  il  faut  qu'elles  restent  à  l'état  de 
machines.  Méprisées  en  tout,  elles  n'ont  pas  même  le  privilège  de 
demeurer  sous  le  toit  conjugal;  elles  vivent  et  dorment  dans  la  cui-^ 
sine,  hutte  étroite  et  basse  où  elles  peuvent  à  peine  se  tenir  debout. 
Jamais  la  femme  ne  s'enhardit  jusqu'à  dépasser  le  seuil  de  la  case 
maritale  ;  elle  dépose  à  la  porte  la  nourriture  qu'elle  vient  de  pré- 
parer et  que  le  majestueux  époux  lui  fait  la  grâce  de  vouloir  bien  ac^ 
cepter.  La  femme  est  l'esclave  du  mari,  et  toute  jeune  fille  pauvre 
qui  ne  trouve  pas  de  maître  devient  de  droit  la  chose  du  riche  le  plus 
voisin.  On  voit  que  chez  les  Aruaques  la  question  du  paupérisme  est 
résolue  d'une  manière  sommaire,  du  moins  en  ce  qui  concerne  la 
femme.  Chez  d'autres  nations  plus  civilisées,  la  solution  du  terrible 
problème  est  à  peu  près  la  même,  en  dépit  des  complications  et  des 
subtilités  de  l'économie  politique. 

J'entrai  dans  la  cabane  en  même  temps  que  les  Aruaques;  mais 
le  mammay  me  regardant  toujours  avec  méfiance,  ne  daigna  pas 
même  me  saluer  :  il  m'en  voulait  sans  doute  de  l'avoir  surpris  dans 
l'exercice  de  ses  fonctions  religieuses.  Heureusement  j'avais  sur 
moi  une  lettre  d'introduction  écrite  par  un  caballero  de  Rio-Hacha 
à  son  frère  de  lait,  Pedro  Barliza,  le  seul  métis  de  San-Miguel.  Je 
dépliai  la  lettre,  et  je  lus  moi-même  les  phrases  louangeuses  cpii 
célébraient  mes  qualités  et  mes  vertus.  Pedro  Barliza  était  l'un  des 
Aruaques  présens  :  il  s'empressa  de  me  souhaiter  la  bienvenue  et 
de  m' offrir  un  hamac  auprès  du  feu.  H  était  le  seul  Indien  de  la  so- 
ciété qui  comprît  l'espagnol  ;  mais  ma  lettre  n'avait  pas  produit  un 
moindre  effet  sur  ses  compagnons  que  sur  lui  :  à  leurs  yeux,  je  pos- 
sédais là  un  talisman  souverain  qui  faisait  de  moi  un  être  supérieur. 
Je  m'emparai  du  hamac  si  gracieusement  offert  pendant  que  les 
Indiens  s'asâeyaient  ou  s'agenouillaient  près  du  feu.  La  flamme,  bar 


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LA   NOUYEIXE-GBENADE.  67 

lancée  par  le  vent,  luttait  avec  Tobscurité,  qui  avidt  déjà  envahi  la 
cabane,  et  les  visages  rouges  des  Indiens,  tantôt  cachés  dans  Tom- 
bre,  tantôt  éclairés  par  la  réverbération  du  foyer,  apparaissaient  et 
disparaissaient  comme  des  esprits  évoqués  et  conjurés  tour  à  tour. 
Ils  ouvraient  et  fermaient  la  bouche  par  un  mouvement  rhytbmique, 
et  savouraient  voluptueusement  le  hayo  (1).  Pour  cette  besogne,  de 
beaucoup  la  plus  importante  de  leur  vie,  tous  les  Arnaques  tiennent 
dans  la  main  gauche  une  petite  calebasse  renfermant  de  la  chaux 
en  poudre.  Ils  prennent  d* abord  dans  une  espèce  de  blague,  sem* 
blable  à  celles  de  nos  fumeurs,  des  feuilles  de  hayo^  puis  ils  les 
mâchent  pour  en  extraire  le  suc  qu'ils  laissent  tomber  de  leur  bouche 
sur  le  bord  de  la  calebasse;  ensuite  ils  saupoudrent  ce  suc  de  chaux 
au  moyen  d'une  petite  baguette  qu'ils  promènent  sans  cesse  sur  le 
mélange  afin  d'opérer  une  combinaison  plus  intime  entre  les  deux 
substances.  De  temps  en  temps  ils  portent  cette  baguette  à  la  bou- 
che et  aspbent  avec  volupté  la  mixture  corrosive.  Les  Indiens  et 
les  nègres  du  Pérou  font  également  un  grand  usage  du  hayo  y  et  pré- 
tendent pouvoir  jeûner  pendant  une  semaine  et  davantage,  pourvu 
qu'on  leur  donne  une  provision  suffisante  de  feuilles  de  cette  plante. 
Le  célèbre  naturaliste  Tschudi,  dont  le  témoignage  ne  saurait  être 
suspect,  affirme  avoir  vu  en  mainte  occasion  des  individus  qui  tra- 
vaillaient pendant  plusieurs  jours  consécutifs  et  se  contentaient  de 
mâcher  du  hayo  pour  réparer  leurs  forces.  Les  Âruaques  ne  con- 
naissent pas  cette  propriété  merveilleuse  de  leur  plaîite  favorite, 
€t  lorsque  j'en  parlai  à  Pedro  Barliza,  il  éclata  d'un  rire  très  incré- 
dule, partagé  par  tous  ses  compagnons. 

La  conversation,  engagée  d'2J)ord  au  sujet  du  hayo  y  ne  tomba  pas 
de  plusieurs  heures,  grâce  à  la  curiosité  de  Barliza.  Il  m'accablait 
de  questions  faites  en  mauvais  espagnol,  et  traduisait  aussitôt  mes 
réponses  en  langue  aruaque  ;  chacune  semblait  provoquer  le  plus  vif 
étonnement  :  c'étaient  des  exclamations  sans  fm,  des  éclats  de  rire 
ahuris.  Dans  leurs  conversations  les  plus  ordinaires,  les  Aruaques 
ne  peuvent  finir  une  phrase  sans  pousser  un  ah  I  exprimant  chez  eux 
l'impuissance  du  langage  et  ce  qu'on  pourrait  appeler  l'emmaillot* 
tement  de  la  pensée  :  on  dirait  que  leur  discours,  aussi  rapproché 
de  la  nature  qu'il  est  possible,  ne  se  compose  que  d'interjections. 
Après  m'avoir  écouté,  ils  semblaient  émerveillés  au-delà  de  toute 
expression  et  ne  faisaient  plus  entendre  que  des  voyelles  admira- 
tives  chantées  sur  tous  les  tons  de  la  gamme.  La  stupéfaction  fut 
au  comble  lorsque  je  fis  flamber  une  allumette  chimique  :  malgré 


(i)  Erythroaoylon.  C'est  le  coca  des  Pérnviens,  petit  arbuste  dont  la  feuille  ressemble 
à  c^e  de  Tacacia  ou  de  Tindigo. 


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68  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

leur  titre  d'électeurs  et  d'éligibles,  malgré  les  rapports  trop  fréquens 
qu'ils  ont  avec  les  trafiquans  espagnols,  ils  n'avaient  pas  encore  vu 
cette  merveille  de  l'industrie  moderne.  Le  grand-prêtre  seul  m'é- 
coûtait  avec  un  intérêt  mêlé  d'une  certaine  répugnance  :  il  voyait 
que  j'étais  un  plus  savant  mamma  que  lui,  et  plissait  sa  lèvre  su- 
périeure avec  une  affectation  de  dédain.  Je  continuai  sans  avoir  l'air 
de  m' apercevoir  de  la  sourde  opposition  du  magicien,  et  je  fis  un 
cours  en  règle  à  mes  nouveaux  amis.  Je  leur  parlai  de  l'Espagne,  qui 
leur  avait  autrefois  porté  la  guerre  et  le  baptême,  mais  qui  leur  avait 
aussi  donné  la  canne  à  sucre,  le  café  et  tous  leurs  animaux  domes- 
tiques; ensuite  je  leur  parlai  de  l'Angleterre,  dont  ils  voyaient  quel- 
quefois du  haut  de  leurs  montagnes  les  navires,  semblables  à  de 
petits  insectes  patinant  sur  la  surface  des  eaux  ;  je  leur  dis  aussi 
quelques  mots  de  ces  terribles  Yankees,  qu'ils  se  représentaient 
comme  d'effroyables  démons  n'ayant  pas  même  une  figure  humaine. 
Pour  leur  faire  comprendre  mes  explications,  j'essayai  de  leur  dessi- 
ner sur  le  sol  une  petite  carte  à  la  lueur  d'une  torche  allumée  au 
foyer;  ils  se  penchèrent  l'un  après  l'autre  sur  ces  lignes  bizarres, 
qu'ils  eurent  l'air  de  comprendre.  Pour  agir  sur  l'intelligence  de  ces 
enfans  encore  incultes  de  la  nature,  il  faut  nécessairement  se  servir 
d'un  interprète  qui  puisse  traduire  nos  idées  complexes  en  idées  in- 
finiment plus  simples  et  plus  rudimentaires.  Par  l'entremise  de  Bar- 
liza,  métis  appartenant  à  la  fois  aux  deux  races,  mes  paroles  pré- 
sentaient un  sens  aux  Aruaques;  mais  combien  de  fois  plus  tard  ne 
tentai-je  pas  en  vain  de  me  faire  comprendre  par  des  Indiens  de 
San-Antonio  qui  parlaient  un  peu  l'espagnol!  J'éprouvais  même 
une  grande  difficulté  à  leur  faire  nommer  un  objet  que  je  mettais 
sous  leurs  yeux  :  ils  me  regardaient  pendant  longtemps,  répétaient 
plusieurs  fois  ma  question,  marmottaient  quelques  paroles  inintelli- 
gibles, puis,  avec  une  explosion  de  rire,  me  répondaient  qu'ils  ne 
comprenaient  pas. 

On  affirme  généralement  que,  toute  proportion  gardée,  les  mon- 
tagnards sont  plus  grands,  plus  forts,  plus  intrépides  que  les  habi- 
tans  des  plaines.  Il  n'en  est  pas  ainsi  dans  l'état  du  Magdalena,  ni 
même,  à  ce  qu'il  paraît,  dans  la  Nouvelle-Grenade  tout  entière.  Les 
Aruaques,  tribu  des  montagnes,  sont  plus  petits,  plus  faibles,  moins 
intelligens  que  les  Goajires,  tribu  de  la  plaine;  ceux-ci  sont  res~ 
plendissans  de  beauté,  ceux-là  laids  et  souvent  infirmes;  ils  sont 
pusillanimes  et  tremblent  sous  le  regard  d'un  Espagnol,  tandis  que 
les  Goajires  sont  inaccessibles  à  toute  crainte,  et  par  trois  siècles  de 
lutte  ont  su  maintenir  leur  précieuse  liberté.  Les  deux  tribus  dif- 
fèrent aussi  complètement  par  la  couleur  :  les  Goajires  ont  la  peau 
d'un  rouge  éclatant  comme  la  brique;  les  Aruaques  sont  presque 


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LA  NOUVELLE-GRENADE.  69 

noirs.  Leurs  femmes,  toujours  sales  et  fétides,  sont  vêtues  d'une 
espèce  de  sarrau  de  toile  qui  gêne  tous  leurs  mouvemens  et  les  force 
à  marcher  à  petits  pas;  elles  portent  leurs  enfans  sur  les  reins,  dans 
un  petit  sac  suspendu  à  leur  front  par  une  corde  plate.  Courbées 
péniblement  afin  d'équilibrer  ce  poids,  avançant  leurs  mains  pour 
tisser  leurs  muchillasj  elles  fournissent  ainsi  des  courses  de  dix  et 
quinze  lieues  par  les  sentiers  raboteux  de  la  montagne  :  on  dirait 
de  gigantesques  sarigues  portant  leur  progéniture  sur  leur  dos. 
Quelle  différence  entre  ces  malheureuses  femmes  et  les  belles  Goa- 
jires,  à  l'œil  fier,  au  sein  nu,  superbement  drapées  dans  leurs  man- 
teaux et  posant  leurs  enfans  à  califourchon  sur  leurs  hanches  !  Arua- 
ques  et  Goajires,  (jue  dans  toute  carte  ethnologique  on  a  classés 
jusqu'ici  sous  la  même  teinte,  diffèrent  autant  les  uns  des  autres  que 
le  Français  diffère  du  Tatar.  Du  reste,  ils  s'abhorrent,  et  si  les  Arna- 
ques descendent  rarement  dans  la  plaine,  cela  provient  surtout  de 
l'épouvante  que  leur  inspirent  les  autres  peaux-rouges. 

De  quelle  région  de  la  Côte-Ferme  les  Aruaques  sont-ils  originaires? 
Quelques-uns  prétendent  qu'ils  habitaient  autrefois  la  plaine  près  des 
bords  de  l'Enea,  et  qu'ils  s'enfuirent  dans  les  montagnes  à  l'approche 
des  Espagnols.  L'historien  Plaza,  avec  plus  d'apparence  de  raison,  les 
considère  comme  un  reste  de  la  puissante  tribu  des  Taironas,  qui 
occupaient  toute  la  côte  depuis  le  golfe  d'Urabà  jusqu'à  l'embouchure 
du  Rio-de-Hacha.  Pocigiieira,  leur  place  d'armes  et  leur  principale 
forteresse,  située  non  loin  de  l'endroit  où  s'élèvent  aujourd'hui  les 
huttes  de  San-Miguel,  avait  été  bâtie  pour  la  protection  des  mines 
d'or  de  Tairona,  qui  avaient  donné  leur  nom  à  la  tribu.  Les  Aruaques, 
aujourd'hui  si  pauvres,  avaient  à  cette  époque  de  l'or  en  abondance, 
et  leurs  vases  les  plus  grossiers  étaient  formés  de  ce  métal.  La  tra- 
dition ajoute  qu'ils  connaissaient  l'art  de  ramollir  tous  les  métaux 
au  moyen  d'une  herbe  magique  et  de  les  pétrir  comme  des  potiers 
pétrissent  l'argile;  bien  des  habitans  de  Rio-Hacha  affirment  avoir 
vu  dans  la  sierra  des  omemens  d'or  sur  lesquels  on  reconnaît  dis- 
tinctement l'impression  des  doigts  du  fabricant.  Vraies  ou  réelles, 
ces  richesses  des  Aruaques  exaltèrent  l'avidité  des  Espagnols.  En 
l'année  1527,  le  conquistador  Palomino  se  noya  dans  la  rivière  qui 
porte  son  nom,  en  essayant  de  pénétrer  dans  la  gorge  de  Pocigùeira. 
Trois  ans  plus  tard,  Lerma,  le  gouverneur  de  Sainte-Marthe,  renou- 
vela sans  beaucoup  de  succès  une  tentative  d'invasion.  Enfin  en 
1552  Ursuà  parvint  à  remonter  les  vallées  de  la  sierra  jusqu'aux  vil- 
lages indiens.  La  plupart  des  Aruaques  s'enfuirent,  et,  traversant  les 
Andes  et  les  llanosy  allèrent  s'établir  sur  les  bords  de  l'Orénoque, 
où  leurs  descendans  se  trouvent  encore.  Quelques-uns  cependant  se 
réfugièrent  au  pied  des  glaciers  et  réussirent  à  cacher  leur  retraite 


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70  BETUE  DES  DEUX  KONDES. 

au*  conquérans  espagnols,  qui  cherchèrent  vaûnement  l'Eldorado 
de  Tairona,  et  durent  se  retirer  après  avoir  fait  un  butin  insigni- 
fiant. De  nos  jours,  le  nombre  des  Arnaques  ne  dépasse  probable-: 
ment  pas  un  millier.  En  1856,  ils  étaient  un  peu  moins  de  cinq  cent^ 
dans  les  deux  pueblos  les  plus  considérables  de  la  sierra,  San-An- 
tonio  et  San-Miguel.  Tairona  n'est  plus  aujourd'hui  qu'une  mon- 
tagne sacrée,  un  Olympe  où  siègent  de  mystérieuses  divinités. 
C'est  là  que  se  trouvent,  à  côté  l'un  de  l'autre,  le  paradis  et  l'en- 
fer; c'est  là  que  vont  ressusciter  tous  ceux  qui  meurent,  et  celui 
qui  serait  assez  téméraire  pour  approcher  du  redoutable  mont  péri- 
rait à  l'instant  même,  afin  de  tenir  compagnie  à  ceux  dont  il  aurait 
profané  la  demeure.  Souvent  les  morts  de  Tairona  éprouvent  le  be- 
soin de  revoir  un  de  leurs  parens,  de  leurs  amis,  ou  quelque  animal 
chéri  qu'ils  ont  laissé  sur  la  terre.  Aussitôt  flétris  par  le  souille  in- 
visible de  la  mort,  les  êtres  qu'ils  ont  visités  ne  tardent  pas  à  tom- 
ber malades  et  à  mourir  :  c'est  là  ce  qui  expliqué  les  fièvres  aiguës 
et  les  morts  soudaines.  Parfois  on  entend  la  montagne  mugir  :  «  c'est 
la  voix  des  trésors  qui  parle!  »  disent  les  Arnaques.  Comme  une 
peinture  qui  reparaît  sous  un  badigeon  grossier,  l'ancien  paganisme 
persiste  chez  les  Arnaques  ep  dépit  des  formes  catholiques  qui  leur 
ont  été  imposées  par  les  Espagnols.  Ils  pratiquent  les  deux  reli- 
gions, mais  leur  cœur  est  à  celle  qu'ils  tiennent  de  leurs  pères  et 
suivent  en  secret.  Entre  eux,  aucun  marché  n'est  valable,  s*il  n'a 
été  ratifié  par  une  incantation  du  tnamma.  Leurs  noms  chrétiens 
ne  sont  autre  chose  que  des  noms  officiels,  et  quand  ils  ne  craignent 
pas  d'être  entendus  par  un  Espagnol,  ils  s'appellent  par  leurs  noms 
mystiques. 

Les  Arnaques  sont  industrieux,  et,  malgré  leur  peu  d'intelligence, 
ils  savent  une  foule  de  choses  que  les  Goajires,  amoureux  de  leur 
liberté,  ignorent  complètement.  Évidemment  les  éducateurs  des 
Arnaques  ont  été  le  froid  et  la  faim.  Pour  vivre  dans  ces  hautes 
vallées  de  la  sierra,  il  ne  suffit  pas  aux  Indiens  de  parcourir  les  fo- 
rêts et  de  ramasser  les  fruits  qui  tombent  :  il  faut  aussi  qu'ils  plan- 
tent et  qu'ils  sèment,  qu'ils  bâtissent  des  demeures  et  qu'ils  tissent 
des  vêtemens.  Ils  vendent  aux  traitans  des  cordes  et  des  sacs  qu'ils 
tissent  avec  la  fibre  de  l'agave  américaine,  et  qu'ils  savent  teindre 
de  diverses  couleurs.  Une  écorce  d'arbre  appelée  naula  leur  donne 
une  inaltérable  nuance  lie  de  vin  ;  de  même  une  graminée  à  fleurs 
jaunes  leur  fournit  une  belle  couleur  dorée  qu'ils  appliquent  sur 
les  tissus  au  moyen  d'un  agent  qu'il  faut  bien  nommer,  puisqu'il 
joue  chez  les  Arnaques  un  rôle  industriel  important.  Cet  agent,  c'est 
la  salive,  avec  laquelle  ils  préparent  aussi  leur  eau-de-vie  et  leur 
fromage  en  mâchant  soit  des  cannes  à  sucre,  soit  du  lait,  et  en  cra-. 


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LA  NOUVELLE-GRENADE^  71 

chant  à  la  ronde  dans  une  énorme  calebasse.  On  dit  que  la  chicha 
fabriquée  par  ce  procédé  plonge  dans  une  ivresse  beaucoup  plus  re- 
doutable que  Teau-de-vie  ordinaire.  Heureusement  les  Aruaques  ne 
savent  pas  encore  extraire  de  Tagave  cette  liqueur  que  les  Mexicains 
appellent  pulque.  C'est  bien  assez  pour  les  corrompre,  et  les  tuer 
lentement  de  leur  terrible  chicha  et  du  rhum  (relaté  des  traitans, 
sans  qu'on  leur  enseigne  encore  un  nouveau  moyen  de  se  détruire  ! 
Les  traitans,  blancs  ou  noirs,  sont  le  fléau  des  Aruaques.  Ils  di- 
sent beaucoup  de  mal  de  ces  pauvres  Indiens,  et  cela  par  la  simple 
raison  que  l'oppresseur  calomnie  toujours  l'opprimé.  Il  est  vrai,  les 
Aruaques  sont  hypocrites  comme  tous  les  faibles;  mais  cette  hypo- 
crisie n'est  point  perfide,  c'est  l'hypocrisie  de  la  sarigue,  qui  fait  la 
morte  dès  qu'on  la  touche,  de  peur  d'être  torturée  et  mangée.  Gom- 
ment s'étonner  si  les  Aruaques,  toujours  trompés  et  pillés,  devien- 
nent soupçonneux  et  craintifs,  et  si  les  plus  hardis  d'entre  eux  cher- 
chent à  se  venger?  Comment  s'étonner  encore  si  leur  vengeance  est 
celle  de  la  ruse?  Dans  une  lutte  ouverte,  ils  auraient  le  dessous,  il  leur 
faut  se  cacher  pour  faire  du  tort  à  leurs  puissans  ennemis;  néanmoins, 
quelle  que  soit  leur  haine,  ils  sont  toujours  esclaves  de  leurs  dettes, 
et  même,  lorsque  le  traitant,  qui  leur  a  fait  payer  l'eau-de-vie  huit 
ou  dix  fois  sa  valeur,  vient  à  mourir,  les  Aruaques  vont  à  la  recherche 
des  héritiers  pour  leur  payer  intégralement  le  sucre  ou  les  cordes 
d'agave  qu'ils  se  sont  engagés  à  fournir.  Les  trafiquans  le  savent  et 
avancent  parfois  aux  Indiens  jusqu'à  100  ou  200  piastres  de  leurs 
mauvaises  marchandises.  Jamais  ceux-ci  ne  cessent  d'être  débiteurs, 
et  le  vice  de  l'ivrognerie,  qu'on  prend  bien  soin  d'encourager  chez 
eux,  les  empêche  de  sortir  du  goiûfre.  Autrefois,  pour  les  faire  payer 
plus  vite,  on  les  menaçait  de  vendre  leurs  huttes  et  leurs  cannes; 
mais,  depuis  1848,  la  contrainte  par  corps  et  la  saisie  des  immeu- 
bles pour  non-paiement  de  dettes  ont  été  abolies.  Par  reconnaissance, 
par  la  force  des  traditions  et  par  cet  antagonisme  naturel  des  races 
qui  jette  tous  les  Indiens  dans  le  parti  libéral  et  la  plupart  des  blancs 
dans  le  parti  conservateur,  les  Aruaques  se  sont  rangés  comme  un 
seul  homme  sous  le  drapeau  du  progrès.  Lors  des  élections,  toutes 
les  voix  sont  acquises  au  candidat  avancé,  excepté  la  voix  de  Pain- 
au-Lait,  qui  se  croit  obligé  par  ses  richesses  et  son  titre  de  caporal 
de  se  proclamer  conservateur;  mais  son  exemple  n'entraîne  per- 
sonne, et  l'on  dit  même  qu'un  jour  de  scrutin  U  fut  chassé  de  l'é- 
glise parce  qu'il  avait  tenté  de  troubler  le  vote  en  brandissant  sa 
canne  à  pomme  d'or.  C'est  ainsi  que  les  événemens  de  1848  ont  eu 
leur  contre-coup  jusque  dans  les  montagnes  de  la  Sierra-Nevada, 
et  bien  des  Indiens  qui  ignoraient  même  le  nom  de  la  France  se  pas- 
sionnaient jusqu'à  la  frénésie  pour  des  questions  qu'elle  avait  soule- 


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72  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vées.  Rien  ne  prouve  mieux  combien  les  peuples  sont  solidaires  les 
uns  des  autres;  comme  s'ils  formaient  une  chaîne  électrique,  tous 
frémissent  à  la  fois  sous  le  même  choc. 

III. 

Après  ma  visite  à  San-Miguel,  j'employai  une  dizaine  de  jours  à 
parcourir  les  forêts  et  les  prairies  de  la  Sierra -Nevada.  Chacune 
des  vallées  que  je  visitai  renferme  des  terrasses  et  des  bassins  ad- 
mirablement propices  pour  la  culture,  échelonnés  de  zone  en  zone 
dans  un  espace  de  quelques  lieues  et  pouvant  produire  toute  la  série 
des  plantes  cultivées,  depuis  la  vanille  aromatique,  toujours  baignée 
par  une  atmosphère  moite  et  brûlante,  jusqu'au  lichen  d'Islande, 
qui  germe  péniblement  sur  la  terre  froide  au  pied  des  rochers  nei- 
geux. De  toutes  ces  vallées,  chaudes,  tempérées  ou  froides,  celle 
qui  me  satisfit  le  plus  complètement  fut  la  vallée  de  San-Antonio  : 
nulle  part  le  climat  ne  me  sembla  plus  beau,  la  terre  plus  fertile;  les 
moustiques  y  sont  rares,  les  gros  barberos  presque  inconnus;  les  ser- 
pens,  assez  communs,  sont  pour  la  plupart  de  petits  boas  inoffen- 
sifs :  en  outre,  le  village  a  l'immense  avantage  de  communiquer  avec 
la  plaine  par  un  sentier  de  mulets.  Je  me  décidai  pour  une  espèce 
de  prairie  d'une  cinquantaine  d'hectares,  située  à  ime  demi-lieue  de 
San-Antonio,  sur  le  bord  du  torrent  Chiruà  et  sur  le  revers  de  la 
montagne  de  Nanù.  Dès  que  mon  choix  fut  arrêté,  je  repartis  avec 
Luisito  pour  faire  à  Rio-Hacha  les  modestes  préparatifs  de  notre  co- 
lonisation. 

Notre  voyage  de  retour  fut  semé  de  moins  d'incidens  que  notre 
voyage  d'exploration,  mais  il  ne  laissa  pas  d'être  très  pénible,  sur- 
tout pour  moi,  qui  avais  usé  dans  les  courses  de  montagnes  plusieurs 
paires  de  sandales  grossièrement  faites  en  cordes  d'agave,  et  qui 
avais  les  pieds  déchirés  et  meurtris  par  les  pierres.  A  la  fin  du  se- 
cond jour  de  marche,  j'arrivai  tout  écloppé  au  village  de  Dibulla,  et, 
me  sentant  incapable  de  continuer  la  route  à  pied,  je  louai  un  cayuco 
pour  nous  transporter  à  Rio-Hacha.  Malheureusement,  la  mer  étant 
très  houleuse,  il  ne  nous  fut  possible  de  partir  qu'après  deux  jours 
d'attente  que  je  passai  étendu  sur  le  sol  dans  la  cabane  du  batelier, 
pauvre  lépreux  dont  je  n'osai  pas  refuser  l'hospitalité  trop  empres- 
sée. Quand  je  fus  enfin  de  retour. à  Rio-Hacha,  il  me  fallut  plus  d'un 
mois  pour  me  reposer  complètement  de  mes  fatigues. 

Nos  préparatifs  d'émigration  terminés,  il  fut  décidé  que  je  par- 
tirais le  premier  avec  Luisito  et  les  deux  jeunes  mulâtres  Mejia  €t 
Bemier,  qui  voulaient  devenir  membres  de  notre  colonie;  don  Jaime 
Chastaing  devait  attendre  encore  quelques  jours  afin  de  surveiller 


Gooçle 


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LA   NOUVELLE-GRENADE.  73 

rembarquement  des  instrumens  d'agriculture  et  des  outils  néces- 
saires pour  la  construction  de  nos  cabanes.  Rendu  sage  par  Texpé- 
rience,  je  choisis  la  route  de  mer;  mais  en  dépit  de  mes  précau- 
tions, ce  second  voyage  devait  être  encore  plus  émaillé  d'accidens 
et  plus  périlleux  que  Je  premier.  Dès  que  nous  eûmes  dépassé  Punta- 
Tapias,  le  vent,  devenu  plus  fort,  imprima  une  grande  vélocité  à 
notre  barque  informe,  creusée  dans  le  vaste  tronc  d'un  fromager; 
malgré  les  efforts  des  bateliers  pour  maintenir  le  bongo  perpendi- 
culaire à  la  lame,  le  malheureux  esquif  était  ballotté  à  droite  et  à 
gauche,  et  chaque  vague  le  remplissait  d* écume.  Bientôt  il  arriva 
en  face  de  DibuUa,  où  nous  devions  débarquer.  Tenir  plus  long- 
temps la  mer  dans  une  embarcation  pareille  était  insensé,  il  fallait 
nous  diriger  résolument  vers  l'embouchure  du  Rio-DibuUa  au  risque 
de  naufrager;  «  mais  que  m'importe,  disait  le  patron  du  bongo; 
homme  horrible  dont  le  visage  n'était  qu'une  grande  boursouflure 
noire  rayée  de  jaune,  que  m'importe,  pourvu  que  je  me  sauve?» 
Plus  nous  approchions  du  bord,  plus  la  mer  devenait  furieuse;  cha- 
que vague,  chargée  de  sable,  nous  poursuivait  en  rugissant,  s'é- 
croulait comme  un  rocher  au-dessus  de  nos  têtes,  remplissait  à 
demi  la  barque  d'eau  salée,  puis  la  laissait  osciller  comme  étourdie 
sous  le  coup,  jusqu'à  ce  qu'une  nouvelle  vague,  plus  haute  encore, 
vînt  nous  pousser  devant  elle.  Enfin  un  choc  plus  violent  que  les 
autres  renversa  le  bongo^  et  sans  trop  savoir  ce  qui  nous  arrivait^ 
nous  fûmes  tous,  dans  le  désordre  le  plus  pittoresque,  portés  d'un 
jet  puissant  au  milieu  des  sables  de  l'embouchure.  C'est  ainsi  que, 
une  fois  sur  quatre,  on  débarque  dans  le  port  de  Dibulla.  La  mer  y 
est  toujours  plus  grosse  qu'à  Rio-Hacha,  parce  que  la  côte  s'y  re- 
courbe directement  en  travers  de  la  marche  des  vents  alizés  et  re- 
çoit en  plein  le  choc  des  vagues.  Cependant  les  ouragans  y  sont 
aussi  inconnus  que  dans  les  autres  parages  des  mers  grenadines. 

Je  devaia  engager  les  Arnaques  qui  pourraient  se  trouver  à  Di- 
bulla à  me  louer  leurs  bœufs  de  transport;  ces  animaux,  nés  et  éle- 
vés dans  la  sierra,  ont  seuls  le  pied  montagnard  et  peuvent  seuls 
porter  de  lourds  fardeaux  à  travers  les  torrens  et  les  marais  :  des 
bêtes  de  somme  habituées  à  ne  suivre  que  les  sentiers  de  la  plaine 
résistent  rarement  à  la  fatigue  de  pareils  voyages,  et  le  plus  souvent 
on  est  obligé  de  les  laisser  en  route.  Pas  un  Âruaque  n'était  à  Di- 
bulla :  il  fallait  donc,  bien  malgré  moi,  m' arrêter  dans  cet  affreux 
village,  environné  de  marais  et  de  cah09  à  l'eau  croupissante. 

Vers  le  milieu  du  xvi^  siècle,  Dibulla,  que  les  Espagnols  appelaient 
alors  San-Sebastian-de-la-Ramada,  et  qu'habitait  une  fraction  de 
la  tribu  des  Tahronas,  était  une  ville  riche  et  puissante.  Lerma, 
le  gouverneur  de  Sainte-Marthe,  y  leva,  dit  la  tradition,  une  con- 


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7 h  BETUE   DES   DEUX  MONDES. 

tribution  de  guerre  de  200,000  piastres;  aujourd'hui  il  ne  reste 
rien  à  DibuUa  qui  rappelle  les  splendeurs  et  les  richesses  d'autre- 
fois. Dans  un  espace  assez  étendu,  circonscrit  par  le  Rio-DibuUa,  la 
mer,  des  marécages  remplis  de  palétuviers  et  1  infranchissable  mas- 
sif de  la  forêt  vierge,  se  trouvent  plusieurs  jardins,  semblables  à  des 
amas  de  broussailles,  et  des  cabanes  éparses  plus  vastes  et  plus  com- 
modes, mais  plus  délabrées  que  les  huttes  des  Aruaques.  Plusieurs 
de  ces  maisons  sont  complètement  disloquées.  La  première  que  je 
vis  n'avait  plus  que  deux  parois  déjetées  sur  lesquelles  reposaient 
encore,  en  guise  de  toit,  quelques  feuilles  de  palmier  tordues  par  le 
vent,  comme  des  restes  de  voiles  sur  un  navire  en  détresse.  La  place 
des  deux  parois  écroulées  était  marquée  par  des  débris  de  plâtras 
qu'on  ne  s'était  pas  même  donné  la  peine  de  déblayer.  Toute  une 
famille  vivait  dans  cette  ruine,  qu'un  coup  de  vent  un  peu  plus  vio- 
lent que  les  autres  aurait  pu  complètement  jeter  sur  le  sol  ;  la  femme 
vaquait  à  ses  occupations  ordinaires,  les  enfans  jouaient  à  cache- 
cache  entre  les  meubles,  et  le  père  de  famille,  majestueusement  in- 
stallé dans  un  vaste  fauteuil,  contemplait  tour  à  tour  la  nature  et 
son  pot-au-feu. 

Dans  les  rues,  ou  plutôt  les  sentiers  de  Dibulla,  grouillent  des  en- 
fans  des  deux  sexes,  le  plus  souvent  complètement  nus  et  remar- 
quables par  leur  énorme  ventre  et  le  prodigieux  développement  de 
leur  nombril.  Presque  tous  les  habitans  du  village,  hommes  ou 
femmes,  sont  atteints  d'éléphantiasis,  de  lèpre,  ou  de  telle  autre 
affreuse  maladie  de  la  peau.  On  ne  peut  se  faire  une  idée  de  l'aspect 
hideux  de  ces  figures  et  de  ces  corps  tachetés  comme  des  peaux  de 
salamandres.  A  peine  ose -t- on  regarder  tous  ces  êtres  soi-disant 
humains,  qui  d'ailleurs  sont  très  satisfaits  de  leur  personne  et  se 
mirent  avec  complaisance  dans  des  lambeaux  de  miroirs.  Les  hor- 
ribles maladies  dont  ils  sont  atteints  ont  sans  doute  pour  causes 
l'absorption  des  miasmes  paludéens,  les  piqûres  des  insectes,  la 
mauvaise  alimentation,  les  habitudes  immondes,  et  peut-être  aussi 
la  dégénérescence  des  races,  mélangées  au  hasard  dans  une  véri- 
table promiscuité.  Presque  tous  les  habitans  du  village  souffrent 
d'un  gonflement  de  la  rate  et  du  foie.  Nombre  d'entre  eux  contrac- 
tent *en  outre  IsLJipatera  ou  géopbagîe,'et  mangent  avidement  de  la 
terre,  du  bois,  de  la  cire;  ils  font  surtout  leurs  délices  de  débris 
d'ardoise.  Le  voyageur  grenadin  Ancizar,  qui  a  observé  cette  maladie 
en  d'autres  parties  de  la  Nouvelle-Grenade,  a  souvent  entendu  des 
malheureux  affirmer  qu'en  temps  de  pluie  l'ardoise  a  le  goût  du 
pain.  ^ 

Dès  le  troisième  jour  de  résidence  à  Dibulla,  j'étais  saisi  d'une 
terrible  fièvre.  Toutes  les  commères  de  l'endroit  s'assemblèrent  en 


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LA  NOUTELLE-GBENADE.  75 

grand  conseil  autour  de  la  natte  sur  laquelle  j'étais  étendu,  et  cha- 
cune prononça  son  avis  sur  mes  chances  de  vie  et  de  mort  :  Topinioti 
générale  ftit  qu*on  me  porterait  dans  quelques  jours  au  cimetière. 
C'était  chose  grave  en  effet  que  de  tomber  malade  dans  un  village 
où  les  seuls  médecins  sont  des  lépreux  et  des  mangeurs  de  terre,  où 
Ton  ne  peut  trouver  ni  quinine,  ni  remèdes  autres  que  des  simples 
appliqués  au  hasard,  où  la  vermine  et  les  animaux  nuisibles  de  toute 
sorte  peuvent  librement  entrer.  Plus  d'une  fois  des  lézards,  péné- 
trant dans  ma  cabane  par  les  fentes  des  parois,  vinrent  me  rendre 
visite,  et  l'un  d'eux,  grand  lobo  de  deux  pieds  de  longueur,  se  ni- 
cha même  sur  ma  poitrine  pendant  que  je  dormais  d'un  sommeil 
délirant.  Une  autre  fois,  un  jaguar  dévora  un  âne  dans  Tenclos  mal 
fermé  attenant  à  ma  hutte.  C'étaient  là  des  incidens  peu  agréables 
en  eux-mêmes,  mais  ils  me  faisaient  peut-être  du  bien  en  me  rappe- 
lant au  sentiment  des  choses  extérieures,  et  lorsque  mon  associé 
don  Jaime  arriva  de  Rio-Hacha  muni  des  drogues  les  plus  indispen- 
sables, le  plus  fort  de  la  crise  était  passé. 

Mon  visiteur  le  plus  assidu  était  le  padre  Quintero,  curé  de  Di- 
bulla.  Il  se  disait  blanc  et  peut-être  l' était-il  d'origine;  cependant 
il  était  aussi  brun  que  les  autres  DibuUeros,  et  par  le  costume  il  ne 
se  distinguait  pas  davantage  de  ses  paroissiens.  Il  avait  été  jadis 
curé  des  pueblos  de  la  Sierra-Nevada;  mais,  dominé  par  la  funeste 
passion  de  l'eau-de-vie,  il  avait  si  bien  su  se  déconsidérer  qu'un 
jour  un  timide  Aruaque  avait  osé  lever  la  main  sur  lui  et  le  frapper. 
Puis  sa  maîtresse,  désireuse  de  revoir  ses  amis  de  la  plaine,  s'était 
enfuie  à  DibuUa  :  aussitôt  il  avait  quitté  sa  cure  et  sa  plantation  pour 
se  mettre  à  la  poursuite  de  la  belle  fugitive,  et,  s'installant  à  Di- 
buUa, il  avait  imposé,  bon  gré,  mal  gré,  sa  direction  spirituelle  aux 
habitans  du  village.  Il  est  bon  d'ajouter  que  le  padre  se  faisait  gé- 
néralement pardonner  sa  conduite  et  ses  vices  par  sa  franchise,  sa 
jovialité,  son  désintéressement;  en  outre  il  avait  pour  moi  l'inap- 
préciable avantage  de  connaître  la  Sierra-Nevada  mieux  que  per- 
sonne et  d'en  avohr  exploré  les  principales  vallées. 

Une  des  faiblesses  du  padre  Quintero  était  de  se  croire  très  savant, 
et  rarement  il  ouvrait  la  bouche  sans  introduire  dans  sa  conversa- 
tion quelques  mots  d'un  prétendu  latin  qui  contribuait  plus  que 
toute  autre  chose  à  lui  conserver  un  peu  d'influence.  Lorsqu'il  m'a- 
borda pour  la  première  fois,  il  me  salua  du  titre  de  dominus  et  me 
récita  un« passage  de  son  bréviaire;  mais  un  sourire  ironique  lui 
donna  sans  doute  à  penser  que  je  savais  à  quoi  m'en  tenir  sur  son 
talent  de  linguiste,  car  depuis  il  ne  m'interpella  plus  en  latin  que 
dans  ses  momens  d'oubli.  La  compagnie  et  la  conversation  du  curé 
de  DibuUa  me  furent,  je  dois  Tavouer,  d'un  précieux  secours  pen- 


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76  RBTUE   DES   DEUX  MONDES. 

dant  mes  longues  matinées  de  souffrance;  mais  Taprës-midi,  lors- 
qu'il avait  déjà  commencé  ses  libations,  il  devenait  tout  à  fait  insup- 
portable :  alors  il  tombait  à  mon  cou,  me  faisait  la  confidence  de 
ses  chagrins  domestiques,  versait  sur  ma  figure  des  larmes  d'émo- 
tion, exigeait  de  moi  la  promesse  solennelle  de  toujours  haïr  les  bar- 
bares Espagnols  et  l'impitoyable  général  Morales,  qui  avait  fait  fu- 
siller son  père.  La  nuit  venue,  mon  voisin  le  padre  devenait  plus 
fatigant  encore  :  il  réunissait  des  compagnons  d'ivresse,  et  sous  le 
prétexte  de  rendre  les  devoirs  de  la  courtoisie  castillane  au  cabale 
lero  étranger,  il  organisait  à  ma  porte  un  chœur  plus  bruyant  que 
musical.  De  ces  chansons  diverses  qui  tant  de  fois  interrompirent 
mon  repos,  il  en  est  une  dont  les  sons  discordans  retentissent  encore 
à  mon  oreille.  Gomme  la  plupart  des  chansons  populaires,  elle  se 
compose  d'un  thème  d'amour  ourdi  avec  un  sujet  tiré  des  occupa- 
tions journalières.  Tel  en  est  à  peu  près  le  sens  : 

«Batelier,  prends  ton  aviron!  —  Batelier,  embrasse  ta  chérie!  —  Il  faut 
partir!  Rame  sur  la  mer  profonde!  — Rame,  rame  loin  de  ta  belle.  — Quand 
les  vagues  bondiront  autour  de  ta  barque,— les  amoureux  danseront  autour 
de  ta  maîtresse  ! 

«  Batelier,  prends  ton  aviron  !  —  Batelier,  embrasse  ta  chérie  1  —  Peut-être 
un  rocher  brisera  ta  barque.  —  Peut-être  la  perfide  brisera  ton  cœur.  — 
Ton  espoir  de  richesses  se  perdra  sous  les  flots,  —  tes  illusions  d'amour 
s'en  iront  en  fumée. 

«Batelier,  prends  ton  aviron!— Batelier,  embrasse  ta  chérie!— Peut-être 
aussi  les  vagues  seront  calmes  ;  —  peut-être  ce  cœur  de  femme  te  sera-t-il 
fidèle.  —  Tu  rapporteras  de  For  dans  ta  barque,  —  tu  rapporteras  Tamour 
et  des  baisers!  » 

La  première  période  de  ma  convalescence  dura  deux  longs  mois, 
pendant  lesquels  don  Jaime  maudit  bien  des  fois  sa  triste  destinée 
et  se  plaignit  d'être  le  plus  malheureux  des  hommes.  Le  fait  est  que 
le  sort  ne  lui  était  pas  favorable.  Les  Aruaques,  eiïrayés  par  les  me- 
naces des  traitans,  qui  craignaient  en  nous  des  concurrens  ou  peut- 
être  des  juges  de  leurs  exactions  infâmes,  refusaient  de  louer  à  aucun 
prix  leurs  botes  de  somme;  un  seul  se  chargea  d'emporter  une  caisse 
d'outils,  mais  en  route  il  la  força,  enleva  tout  ce  qui  lui  plut  et  laissa 
le  reste  sur  le  chemin.  Il  nous  restait  à  tenter  une  dernière  épreuve. 
J'expédiai  Luisito  vers  Pain-au-Lait  pour  lui  exposer  notre  triste  si- 
tuation, lui  faire  part  de  nos  projets  et  le  prier  de  nous  louer  ses 
bœufs  et  ses  deux  mulets.  Quelques  jours  après,  Pain-au-Lait  arrivait 
lui-même  avec  sa  caravane.  Le  départ  fut  aussitôt  organisé.  11  fut 
convenu  que  don  Jaime  et  moi  nous  partirions  immédiatement  sur 
les  deux  mulets  du  cacique,  et  que  Luisito  et  ses  deux  compagnons 
nous  suivraient  avec  les  bêtes  de  somme.  Le  premier  jour  de  notre 


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LA  NOUVELLE-GRENADE.  77 

voyage,  de  Dibulla  à  Cuesta-Basilio,  fut  aussi  heureux  que  possible; 
raais  par  une  de  ces  séries  de  contre-temps  qui  ont  donné  lieu  à  tant 
de  proverbes  dans  toutes  les  langues,  le  lendemain  ne  devait  pas 
s'écouler  sans  qu'il  nous  arrivât  un  grave  accident.  Le  mulet  que  je 
montais  se  cabra  dans  un  endroit  périlleux  du  chemin  et  refusa 
d'avancer;  j'essayai  vainement  de  l'exciter,  il  s'affaissa  sur  ses  jam- 
bes de  derrière,  ses  yeux  s'égarèrent,  il  fut  agité  d'un  tremblement 
nerveux  :  à  n'en  plus  douter,  il  était  atteint  de  la  maladie  le  plus 
souvent  mortelle  appelée  esrengadura.  Il  fallait  donc  continuer  ma 
route  à  pied,  car  don  Jaime  avait  les  jambes  toutes  gonflées  par  suite 
des  piqûres  d'insectes  et  ne  pouvait  descendre  de  sa  monture.  Je 
présumai  trop  de  mes  forces  et  je  marchai  bravement  pendant  quel- 
ques heures;  mais,  épuisé  par  ma  longue  maladie,  je  ne  pus  résister 
à  la  fatigue.  Je  sentis  peu  à  peu  la  vie  m' abandonner;  soudain  tout 
devint  noir  autour  de  moi,  et  je  tombai  évanoui  sur  le  sol. 

Quand  je  me  réveillai,  un  frisson  continuel  secouait  mes  membres. 
J'étais  étendu  au  bord  du  sentier  sur  un  lit  de  feuilles  de  fougère; 
don  Jaime  construisait  au-dessus  de  mon  corps  un  petit  ajoupa  de 
branches  et  le  recouvrait  de  feuilles  de  bihao.  Il  m'offrit  de  me  céder 
sa  monture,  mais  je  refusai,  car  à  son  âge  il  eût  été  d'une  extrême 
imprudence  de  rester  sur  le  sol  exposé  à  l'orage,  et  d'ailleurs,  malade 
comme  je  l'étais,  il  m'eût  été  probablement  impossible  d'arriver 
seul  à  San-Antonio;  il  valait  beaucoup  mieux,  sous  tous  les  rapports^ 
qu'il  partit  lui-même  aussi  promptement  que  possible  et  me  renvoyât 
son  mulet  ou  telle  autre  monture  par  un  guide  aruaque.  Il  comprit, 
et  bientôt  après  je  le  vis  disparaître  à  un  tournant  du  sentier.  Ma  po- 
sition était  critique;  déjà  le  veut,  précurseur  de  l'orage,  commençait 
à  siffler;  il  éclata  et  secoua  mon  ajoupa  comme  une  branche,  les 
feuilles  de  bihao  qui  me  garantissaient  se  déplacèrent;  l'eau  descen- 
dant du  ciel  en  averse  se  fraya  un  passage  à  travers  le  toit  rustique 
^  m'inonda.  Enfin  la  nuit  vint,  l'orage  cessa,  mais  à  l'orage  avaient 
succédé  les  essaims  de  sanrudos;  j'essayai  vainement  de  trouver  un 
instant  de  sommeil  sur  le  sol  humide,  et  la  fièvre  me  tint  constam- 
ment éveillé.  Lorsque  les  premières  lueurs  du  jour  descendirent  du 
sommet  des  montagnes,  l'attente,  ce  sentiment  d'ordinaire  si  pé- 
nible, obséda  tout  mon  être.  Chaque  branche  d'arbre  grinçant  sur 
orne  autre  branche  se  changeait  en  cri  d'appel;  les  hurlemens  des 
singes  aluates  étaient  pour  moi  des  voix  d'amis  venant  me  déli- 
vrer; le  murmure  du  torrent  bondissant  sur  le  rocher  me  semblait 
le  galop  d'un  cheval.  Tout  à  coup  j'entendis  des  pas  retentir  sur  le 
sentier  pierreux  et  j'aperçus  un  Indien  venant  du  côté  de  la  plaine; 
al  parut  très  agréablement  surpris  de  voir  un  blanc  dans  ce  piteux 
état,  et,  s'installant  sur  im  rocher  en  face  de  mon  ajoupa,  il  me 


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7S  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

contempla  longuement  avec  un  sourire  de  satisfaction.  N'étais-je 
pas  à  son  avis  un  de  ces  hommes  exécrables  qui  vendent  l'exploi- 
ter, lui  et  ses  frères,  l'asservir  de  dettes,  en  faire  l'esclave  d'un 
travail  continuel?  Ce  n'était  que  justice  si  les  génies  de  Tairona  me 
punissaient  par  la  maladie  et  la  mort  d'avoir  aidé  à  la  destruction 
de  la  pauvre  tribu  vaincue.  Quand  il  eut  suflisanunent  savouré  sa 
vengeance,  il  s'éloigna  en  ricanant,  et  j'eus  la  lâcheté  de  le  voir  dis- 
paraître avec  regret;  il  animait  un  peu  ma  solitude  et  me  rendait 
l'attente  plus  facile.  Heureusement  que  bientôt  après  arrivèrent 
Luisito  et  les  deux  mulâtres  suivis  des  bœufs  qui  portaient  nos  in- 
strumens  d'agriculture  :  c'étaient  des  amis,  presque  des  sauveurs, 
que  je  saluais  dans  ces  trois  hommes  qui  venaient  à  mon  aide,  et 
celui  qui  resta  près  de  moi  pour  me  servir  de  garde-malade  calma 
en  grande  partie  ma  fièvre  par  sa  seule  présence.  L'orage  de  la 
journée  avait  déjà  commencé  depuis  une  heure,  lorstpie  j'eus  la  joie 
d'entendre  les  cris  d'un  Aruaque  descendant  à  dos  de  mulet  du  haut 
de  la  montagne.  Dès  qu'il  fut  arrivé,  je  me  fis  hisser  en  selle  à  sa 
place ,  et  nous  partîmes  à  travers  la  tempête  pour  San- Antonio,  où 
cinq  heures  après  je  trouvai  enfin  une  boisson  fortifiante,  une  couche 
et  un  abri. 

J'avais  donc  atteint,  et  non  sans  peine,  le  terme  de  mon  voyage, 
et  je  pouvais  croire  que  l'œuvre  de  la  colonisation  était  sérieuse- 
ment commencée.  Mille  vaines  illusions,  évoquées  en  partie  par  la 
fièvre,  flottaient  devant  mon  esprit  :  déjà  je  voyais  les  pentes  des 
montagnes  couvertes  de  champs  de  café  et  de  bosquets  d'orangers; 
les  Aruaques,  heureux  et  libres,  fondaient  des  communautés  floris- 
santes; des  écoles  s'ouvraient  pour  les  enfans  des  Indiens;  des  co- 
lonies d'Européens  défrichaient  les  forêts  vierges;  des  routes  étaient 
frayées  dans  toutes  les  directions;  que  sais-je?  un  service  régulier 
de  paquebots  desservait  le  port  de  Dibulla.  Certainement  toutes  ces 
choses  se  réaliseront  un  jour;  mais  je  ne  devais  y  être  pour  rien, 
et  toutes  mes  espérances  personnelles  devaient  misérablement  s'é- 
vanouir. Peu  de  lignes  suffiront  pour  raconter  le  dénoûment  de  mon 
entreprise. 

Dans  les  premiers  jours,  tout  alla  pour  le  mieux.  J'étais  malade, 
il  est  vrai,  et  je  ne  pouvais  que  rarement  faire  un  pas  hors  de  ma 
cabane  ;  mais  don  Jaime  avait  commencé  les  travaux  avec  ime  furie 
plus  que  juvénile,  et  en  deux  endroits  différens  :  à  San -Antonio 
même,  dans  un  jardin  presque  abandonné  que  nous  avions  acheté, 
puis  à  Ghiruà,  dans  les  terrains  choisis  lors  de  mon  premier  voyage. 
On  défrichait,  on  plantait  des  bananiers,  des  cafiers,  des  cannes  à 
sucre,  des  légumes  de  toute  sorte  ;  on  roulait  des  blocs  de  granit 
sur  une  petite  terrasse  où  devait  s'édifier  notre  maison  de  ville;  on 


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LA  NOUVELLE-GRENADE.  79 

abattait  des  macanas  pour  la  maison  de  campagne  ;  on  élevait  en 
plusieurs  endroits  les  barrières  et  les  haies  de  cactus  nécessaires 
pour  empêcher  1* irruption  des  animaux;  on  mettait  le  feu  aux  herbes 
de  la  prairie  :  tout  se  faisait  à  la  fois.  J'étais  vraiment  effrayé  d'une 
telle  fougue;  mais  j'étais  trop  heureux  de  cette  activité  inattendue 
pour  oser  reprocher  à  don  Jaime  toutes  ces  entreprises  menées  de 
front. 

Un  mois  complet  ne  s'était  pas  écoulé  que  déjà  le  travail  s'était 
singulièrement  ralenti.  Tout  commençait  à  déplaire  à  don  Jaime,  la 
terre,  l'air,  les  eaux,  les  Indiens,  l'agriculture.  Sous  prétexte  de 
chercher  une  plantation  plus  fertile  et  mieux  arrosée,  il  interrompit 
le  défricliement  de  la  prairie  du  Chiruà,  et  alla  faire  choix  d'autres 
terrains  à  une  demi-lieue  plus  loin  du  village.  Il  ne  tarda  pas  à  se 
brouiller  avec  le  jeune  Mejia,  notre  meilleur  ouvrier  associé,  et  sans 
le  renvoyer  précisément ,  car  c'était  moi  qui  l'avais  engagé  à  nous 
suivre,  il  réussit  à  le  faire  partir  à  force  de  vexations  et  de  taquine- 
ries. Chose  bien  plus  grave  encore,  il  se  rendit  les  Aruaques  hos- 
tiles, ce  qui  nous  exposait  à  mourir  de  faim,  car,  en  attendant  la 
fructification  de  nos  bananiers  et  des  autres  plantes  alimentaires, 
nous  étions  obligés  d'acheter  notre  nourriture  aux  Indiens;  sans  la 
protection  de  Pain-au-Lait,  personne  ne  serait  plus  venu  s'appro- 
visionner de  laines  ou  d'autres  marchandises  dans  notre  cabane,  et 
la  famme  nous  eût  immédiatement  forcés  de  redescendre  à  DibuUa, 
Le  désespoir  s'empara  de  don  Jaime;  il  déplorait  son  lamentable 
destin,  il  maudissait  ses  cheveux  blancs,  il  regrettait  les  douces 
soirées  de  causerie  passées  à  Rio-Hacha  devant  la  porte  de  l'ingé- 
nieur Rameau;  enfhi  il  m'annonça  que  l'association  était  rompue, 
et  fit  ses  préparatifs  de  retour.  Que  pouvais-je  faire  moi-même  dans 
ce  désastre  de  mes  projets  de  colonisation?  Si  j'avais  été  bien  por- 
tant, j'aursds  pu  continuer  seul  l'entreprise  en  modifiant  mes  plans, 
mais  trois  mois  après  mon  arrivée  dans  la  sierra  j'étais  encore  aussi 
malade  que  le  premier  jour;  les  pluies  continuelles  de  la  saison  fai- 
saient fermenter  le  toit  de  foin  sous  lequel  je  reposais  et  corrom- 
paient l'atmosphère  qui  m'entourait;  je  luttais  contre  la  mort  et 
sans  la  certitude  de  la  vaincre;  seul,  je  devais  nécessairement  suc- 
comber. Il  fallait  partir.  Avec  une  profonde  tristesse,  je  quittai  ces 
pauvres  Indiens,  encore  aussi  barbares  que  le  jour  ou  je  les  avais 
vus  pour  la  première  fois;  bientôt  après,  je  perdis  de  vue  ma  cabane 
et  son  jardin,  la  vaste  prairie  de  Chiruà;  puis  je  vis  disparaître  la 
vallée  de  San-Antonio  derrière  un  contre-fort  de  la  montagne,  et, 
gra^vissant  le  sentier  rocailleux  de  Caracasaca,  je  cessai  d'entendre 
le  torrent  dont  la  voix  avait  si  souvent  répondu  à  mes  rêves  d'ave- 
nir. Quelques  mois  après,  j'étais  en  Europe. 


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80  RETCE  DES  DEUX  MONDES. 

Il  est  impossible  de  le  nier  :  les  premiers  Européens  qui  s'établi- 
ront dans  la  Sierra-Nevada  auront  bien  des  dangers  à  courir  et  bien 
des  fatigues  à  vaincre  avant  de  réussir  définitivement.  Ils  auront  à 
souffrir  des  fièvres  paludéennes;  des  chemins  en  mauvais  état,  des 
marécages  impraticables  empêcheront  souvent  le  transport  de  leurs 
denrées;  l'inimitié  des  traitans  avides  leur  suscitera  dès  l'abord  de 
grandes  difficultés;  ils  seront  pendant  quelque  temps  sevrés  de 
toute  société  autre  que  celle  des  Aruaques.  Néanmoins  ces  obsta- 
cles, qui  d'ailleurs  diminueront  sahs  cesse  avec  les  progrès  de  la 
colonisation ,  seront  en  quelque  sorte  un  avantage  pour  des  hommes 
sans  peur;  ils  les  forceront  à  lutter  avec  plus  d'énergie,  et  leur  ren- 
dront la  victoire  d'autant  plus  chère.  L'agriculteur  s'attache  moins 
à  la  nature  et  se  l'approprie  avec  moins  d* ardeur,  lorsqu'elle  se 
prête  trop  facilement  à  ses  désirs;  de  fortes  et  heureuses  races  ne 
se  développent  jamais  que  par  la  lutte.  C'est  là  ce  qu'exprime  la 
fable  antique  du  jardin  des  Hespérides,  gardé  par  les  dragons.  Les 
sacrifices  ne  sont  rien,  l'important  est  de  savoir  si  le  but  les  exige. 
«C'est  une  gloire,  disait  l'agronome  Sinclair,  d'avoir  fait  croître 
deux  brins  d'herbe  là  où  il  n'en  croissait  qu'un  seul.  »>  Combien  plus 
glorieux  est-il  de  porter  la  culture  là  où  elle  n'existe  pas  encore,  de 
retourner  le  premier  sillon  de  campagnes  qui  nourriront  un  jour  des 
habitans  sans  nombre  1  Par  son  travail,  on  crée  vraiment  un  peuple; 
comme  Deucalion,  on  change  les  pierres  en  hommes,  et  dans  la 
terre  qu'on  remue  on  fait  germer  les  générations  futures.  Cest  là, 
ce  me  semble,  une  gloire  qu'on  peut  bien  acheter  au  prix  de  quel- 
ques souffrances  et  d'ennuis  passagers. 

Les  plateaux  et  les  régions  montagneuses  de  la  Nouvelle-Grenade 
possèdent  par  millions  d'hectares  des  terrains  favorables  à  la  culture 
et  faciles  à  coloniser;  mais  en  dépit  de  l'échec  que  j'ai  subi  moi- 
même,  je  crois  que  la  Sierra -Nevada  de  Sainte -Marthe  est  un  des 
pays  de  l'Amérique  espagnole  qui  offre  le  plus  d'avantages  à  une  im- 
migration latine  entreprise  sur  une  grande  échelle.  En  effet,  ce  mas- 
sif, complètement  séparé  des  Andes  et  du  reste  de  la  Nouvelle-Gre- 
nade par  des  vallées  profondes,  par  des  lagunes  et  des  marécages, 
semble  fait  pour  contenir  une  population  distincte,  trouvant  autour 
d'elle  tous  les  élémens  de  la  plus  florissante  prospérité  :  salubrité 
du  climat,  fertilité  du  sol,  facilités  du  commerce.  Grande  comme  le 
quart  de  la  Suisse,  la  Sierra-Nevada  pourrait  facilement  nourrir  le 
même  nombre  d'habitans  que  cette  république.  Le  prix  des  terres 
est  nul  sur  les  versans  de  la  sierra  tournés  vers  Rio-Hacha  et  la 
vallée  du  Rio- César.  La  valeur  nommale  de  l'hectare  de  terrain 
vendu  par  le  gouvernement  est  de  76  centimes;  mais  tout  chef  de 
famille  grenadin  ou  étranger  n'a  qu'à  demander  la  concession  de 


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LA   NOUTELLE-GRENADE,  81 

AO  hectares  de  terres  en  friche  pour  l'obtenir  aussitôt,  si  toutefois 
il  s'engage  à  y  exécuter  un  travail  quelconque  dans  l'espace  de 
deux  années.  Le  plus  souvent  les  colons  se  dispensent  même  de 
cette  formalité,  et  s'établissent  où  ils  le  désirent  sans  demander  de 
concession  et  sans  prendre  d'engagemens;  ils  deviennent  proprié- 
taires par  le  droit  de  premier  occupant.  Cette  facilité  d'obtenir  sans 
travail  de  vastes  concessions  pou  irait  avoir  de  très  funestes  résul- 
tats, en  immobilisant  pour  de  longues  années  des  terrains  favorables 
à  la  culture  ;  mais  dans  la  plupart  des  vallées  de  la  Sierra-Nevada, 
ce  danger  est  beaucoup  moins  à  craindre  que  dans  une  plaine, 
parce  que  le  sol  cultivable  se  compose  de  bassins  fermés,  de  petites 
terrasses,  de  plateaux  limités,  formant  autant  de  domaines  distincts 
dont  chacun  suflirait  amplement  à  une  famille. 

La  flore  de  la  Sierra-Nevada  est  d'une  extrême  richesse,  et  peut- 
être  ne  trouverait-on  dans  le  monde  entier  que  certaines  parties  de 
l'Inde  et  du  Brésil  où  les  plantes  offrent  une  aussi  grande  variété. 
Les  végétaux  utiles  se  comptent  par  centaines.  On  y  trouve  entre 
autres  le  myroxylon  ou  palmier  à  cire,  le  merveilleux  arbre  à  lait, 
ou  galaclodendrouy  des  multitudes  de  plantes  tinctoriales,  les  herbes 
médicinales  de  .l'ancien  et  du  Nouveau-Monde,  la  camomille  et  la 
salsepareille,  la  bourrache  et  l'ipécacuanha,  la  chicorée  et  le  baume 
de  Tolù.  On  ne  songe  point  à  chercher  ces  plantes  à  vertus  cura- 
tives  dans  la  Sierra-Nevada,  et  l'on  remonte  le  cours  du  fleuve  des 
Amazones,  on  traverse  les  montagnes  et  les  solitudes  de  la  province 
de  Matogrosso,  pour  aller  recueillir  la  salsepareille  et  l'ipécacuanha  ! 
Par  suite  de  la  difficulté  des  voyages,  ces  remèdes  valent  dans  les 
pharmacies  d'Europe  de  2  à  4,000  pour  100  de  plus  qu'au  lieu  de 
production. 

Si  nous  en  croyons  le  témoignage  du  savant  botaniste  Mutis,  la 
Sierra-Nevada  possède  trois  espèces  de  cinchonias,  La  découverte 
de  cet  arbre  précieux  date  de  la  fin  du  siècle  dernier.  Depuis  cette 
époque,  les  troubles  politiques  ont  laissé  retomber  dans  l'oubli  la 
connaissance  de  ce  fait  important.  Peut-être  les  arbres  sont-ils  peu 
nombreux;  mais  alors  qu'on  en  fasse  des  plantations  et  surtout  qu'on 
suive  un  autre^système  que  celui  des  Péruviens,  qui  abattent  l'arbre 
pour  le  dépouiller  de  son  écorce.  On  peut  commencer  à  décortiquer 
partiellement  les  cinchonias  dès  qu'ils  ont  atteint  l'âge  de  cinq  ans, 
et  en  ayant  soin  de  ne  les  dépouiller  jamais  que  d'un  côté,  on  peut 
les  conserver  aussi  longtemps  en  vie  que  les  arbres  intacts. 

Les  plantes  cultivées  par  les  Arnaques  sont  en  bien  petit  nombre; 
ce  sont  la  canne  à  sucre,  le  bananier,  le  hat/o^  la  turma  ou  pomme 
de  terre,  l'arracacha,  la  malanga,  la  patate,  les  ciboules,  l'agave, 
l'oranger  et  le  citronnier.  Chaque  Indien  a  une  petite  bananerie,  le 

TOMB  XXYU.  6 


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82  RE?UE  DES  DEUX  MONDES. 

plus  souvent  cachée  dans  le  creux  d'une  gorge  ou  sous  un  rocher, 
et  là  il  sème  ou  plante  tout  ce  que  réclame  l'entretien  de  sa  fa- 
mille pendant  une  année.  Quand  on  voit  les  petites  dimensions  de 
ces  jardins,  on  se  demande  avec  stupéfaction  comment  le  sol  peut 
être  assez  fertile  pour  que  plusieurs  personnes  puissent  y  trouver 
leur  subsistance  et  acheter  en  outre  de  la  cMcha  frelatée.  Le  café, 
dont  la  culture  s'est  généralisée  si  rapidement  dans  la  Nouvelle- 
Grenade,  est  une  plante  encore  presque  étrangère  à  la  partie  orien- 
tale de  la  Sierra-Nevada.  Lors  de  mon  séjour  dans  la  vallée  de 
San-Antonio,  il  ne  nous  fut  pas  possible  de  recueillir  plus  de  trois 
cents  pieds  de  café  pour  notre  plsintation.  Cependant,  si  les  affir- 
mations des  habitans  de  la  sierra  méritent  quelque  créance,  le  ren- 
dement du  café  tiendrait  presque  du  merveilleux.  Souvent  les  ar- 
bustes donnent  deux  récoltes  par  an,  et  Ton  prétend  avoir  récolté 
jusqu'à  12  kilogrammes  de  baies  sur  un  seul  pied.  Quoi  qu'il  en 
soit,  ce  n'est  pas  sur  des  faits  exceptionnels  qu'il  faut  régler  ses 
calculs  en  pareille  circonstance,  car  j'ai  vu  telle  plantation  des 
Andes  où  des  cafiers  isolés  donnaient  près  de  5  kilogrammes  de 
cerises,  tandis  que  le  rendement  moyen  de  douze  mille  pieds  était 
seulement  d'un  demi-kilogramme.  En  supposant  que  le  produit  des 
plantations  de  café  dans  la  Sierra-Nevada  fût  à  peu  près  le  même, 
les  bénéfices  réalisés  seraient  encore  très  considérables,  malgré  la 
difficulté  des  transports.  Les  planteurs  de  cacaotiers,  de  vanille  et 
d'autres  plantes  industrielles  dont  les  produits  exportés  ont  beau- 
coup de  valeur  et  peu  de  poids  peuvent  également  compter  sur  des 
résultats  très  favorables. 

On  est  étonné,  en  parcourant  les  vallées  de  la  sierra,  de  voir  l'alti- 
tude considérable  à  laquelle  on  peut  encore  cultiver  les  plantes  tro- 
picales; elles  croissent  parfaitement  à  des  hauteurs  qui  correspon- 
dent aux  climats  de  la  France  et  de  l'Angleterre  :  c'est  ainsi  qu'à 
Gocui,  dans  l'état  de  Santander,  le  bananier  et  la  canne  à  sucre 
donnent  d'excellens  produits  à  2,757  mètres  de  hauteur.  Ce  fait, 
qui  n'a  peut-être  pas  été  mis  suffisamment  en  lumière  par  Humboldt 
et  par  les  autres  géographes,  prouve  qu'il  n'y  a  pas  seulement  su- 
perposition, mais  aussi  pénétration  réciproque  des  climats  étages 
sur  les  flancs  des  montagnes  de  la  zone  équatoriale.  Un  simple  coup 
de  vent  suffit  pour  porter  les  ardeurs  de  l'été  jusqu'au  pied  des 
neiges  ou  pour  faire  descendre  le  souffle  des  glaciers  sur  les  vallées 
brûlantes  étendues  à  la  base  des  monts.  De  là,  suivant  les  exposi- 
tions et  les  abris,  une  grande  diversité  de  climats  partiels  et  une 
variété  merveilleuse  de  plantes  de  toute  espèce.  Par  sa  position 
transversale  à  la  direction  des  vents  alizés,  la  Sierra-Nevada  reçoit 
mieux  que  les  autres  chaînes  l'haleine  des  chaleurs  tropicales  ;  en 


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LA  NOUTELLE-GRENADE.  8S 

outre,  elle  exprime  sans  relâche  comme  un  gigantesque  laboratoire 
rhumidité  que  lui  apportent  les  vents,  et  ses  vallées,  à  l'exception 
de  celles  du  versant  méridional,  n'ont  jamais  à  souffrir  des  séche- 
resses. 

Rien  ne  manque  donc  à  la  Sierra-Nevada,  si  ce  n'est  une  grande 
population  :  Européens,  Chinois  ou  créoles.  Maintenant  ces  monta- 
gnes sont  tristes  malgré  leur  beauté.  Quand  un  voyageur  se  trouve 
seul  dans  une  vallée  au  milieti  d'un  vaste  cirque  de  pâturages  et  de 
forêts,  et  qu'il  ne  voit  dans  l'immense  espace  qu'un  vautour,  soli- 
taire comme  lui,  décrivant  de  grands  cercles  au-dessus  de  sa  tète, 
il  se  sent  le  cœur  serré  d'une  véritable  angoisse.  Certainement  la 
nature  vierge  est  belle,  mais  elle  est  d'une  tristesse  infinie  :  ce  qu'il 
lui  faut  pour  la  rendre  joyeuse,  c'est  la  fécondité,  c'est  la  parure  de 
champs  et  de  villages  que  lui  donneront  les  travailleurs. 

Et  ce  n'est  point  seulement  la  Sierra-Nevada  qui  demande  des 
bras  à  l'Europe  et  au  reste  du  monde;  toute  la  Nouvelle-Grenade 
réclame  aussi  des  colons.  Est-il  donc  nécessaire  de  plaider  pour  un 
pays  si  beau,  si  admirablement  pourvu  de  toutes  les  richesses  de 
la  terre?  Jadis  bien  des  milliers  d'Espagnols  ont  bravé  la  mort  pour 
aller  conquérir  ce  monde,  que  Colomb  leur  avait  fait  surgir  du  sein 
des  mers  comme  une  autre  planète  accouplée  à  la  nôtre;  maintenant 
on  semble  plus  indifférent  pour  la  Nouvelle-Grenade  qu'on  ne  l'était 
il  y  a  trois  siècles.  Et  pourtant  cet  Eldorado  n'est  pas  seulement  le 
pays  de  l'or,  c'est  aussi  le  pays  du  bonheur  pour  ceux  qui  savent  ap- 
précier la  liberté.  Dans  notre  vieille  Europe,  les  traditions  vivaces 
des  temps  barbares  et  du  moyen  âge  nous  obsèdent  encore;  la  sur- 
abondance de  population  obstrue  à  tout  nouvel  arrivant  les  ave- 
nues du  bien-être.  Trop  à  l'étroit  sur  notre  petit  continent,  nous 
ne  pouvons  fairç  un  pas  sans  empiéter  sur  la  propriété  d' autrui,  et, 
par  la  force  même  des  choses ,  les  heureux  vivent  aux  dépens  du 
prochain.  Murailles,  barrières,  règlemens,  enceintes,  restrictions, 
tout  nous  enferme  comme  les. replis  du  fteuve  infernal;  même  ceux 
qui  se  croient  libres  habitent  une  étroite  prison  dans  laquelle  ils 
peuvent  à  peine  se  mouvoir,  où  leur  pensée  s'étiole  avant  d'avoir 
fleuri.  Là-bas,  d«(is  la  jeune  république  américaine,  il  n'y  a  pas  de 
convives  malheureux  au  grand  banquet;  la  terre  féconde  nourrit 
généreusement  tous  ses  enfans,  l'air  de  la  liberté  emplit  toutes  les 
poitrines.  Peut-être,  au  milieu  de  cette  jeune  nature,  les  hommes 
rajeuniront-ils  aussi;  peut-être  les  cycles  de  l'histoire  ne  suivront- 
ils  pas  toujours,  comme  des  animaux  à  la  chaîne,  leur  cercle  accou- 
tumé! 

Elisée  Reglus* 


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UNE 


RÉFORME  ADMINISTRATIVE 

EN   AFRIQUE. 

1858  —  1859. 


III. 

DEVOIRS  NOUVEAUX  DU  GOUVERNEMENT  COLONIAL. 


En  exposant  dans  un  précédent  travail,  avec  une  scrupuleuse  im- 
partialité, les  résultats  de  T  administration  des  gouverneurs-géné- 
raux en  Algérie  (1),  nous  avons  essayé  d'en  faire  apprécier  les  bien- 
faits et  les  fautes,  de  faire  comprendre  en  même  temps  Torigine  des 
inimitiés  qu'elle  a  suscitées.  Notre  dessein  était  de  faire  subir  la 
même  épreuve,  avec  la  même  liberté  de  jugement,  au  régime  qpii 
lui  a  succédé,  et  dont  la  durée,  bien  que  fort  courte,  a  pourtant  été 
fort  agitée;  mais  à  cette  entreprise,  déjà  commencée,  une  plus  mûre 
réQexion  nous  détermine,  pour  le  moment  du  moins,  à  renoncer.  La 
nouvelle  administration  de  l'Algérie  ne  présenterait  à  notre  examen 
aucun  résultat  acquis,  mais  seulen^ent  des  tentatives  suivies  de  peu 
d'effet.  Ce  serait  donc  non  des  actes  à  examiner,  mds  des  intentions, 
c'est-à-dire  encore  des  personnes,  besogne  peut-être  trop  délicate 
pour  les  conditions  de  la  publicité  actuelle.  Décidons-nous  donc  à 

(1)  Voyez  la  Revue  du  1*'  et  du  15  Janvier. 


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UNE  REFORME   ADMINIfiTRATIVE   EN   AFRIQUE.  85 

quitter,  fût-ce  un  peu  brusquement,  le  rôle  de  narrateur  critique 
pour  indiquer  nous-méme  quelle  pourrait  être  la  marche  suivie  par 
le  gouvernement  dans  la  voie  pénible,  mais  glorieuse,  où  la  France 
s'est  engagée.  Et  pour  procéder  par  ordre,  voyons  d'abord  ce  qu'il 
y  aurait  à  faire;  nous  verrons  ensuite  quel  est,  de  la  plume  ou  de 
l'épée,  l'instrument  le  plus  propre  à  accomplir  la  besogne. 


1. 

En  tout  pays,  même  peuplé  et  civilisé,  il  n'est  peut-être  pas  de 
point  plus  délicat  à  déterminer  que  la  part  qu'il  convient  à  un  gou- 
vernement de  prendre  dans  la  distribution  de  la  richesse  publique 
et  dans  la  direction  de  l'activité  sociale.  Au  nom  des  théories  les 
plus  diverses,  les  devoirs  les  plus  opposés  ont  été  assignés  aux  gou- 
vernemens,  et  par  suite  les  reproches  les  plus  contraires  leur  ont 
été  aussi  adressés.  On  les  a  tour  à  tour  accusés  de  pécher  par  excès 
et  par  défaut,  par  incurie  et  par  esprit  d'envahissement,  de  refuser 
leur  concours  aux  efforts  des  individus  ou  d'entreprendre  sur  leur 
liberté.  Suivant  qu'ils  s'abstiennent  ou  qu'ils  agissent,  ils  prêtent  à 
l'imputation  soit  de  laisser  tout  aller  à  l'abandon,  soit  de  vouloir 
forcer  la  nature  des  choses,  et,  par  une  rencontre  étrange,  ces  griefs 
contradictoires  sont  souvent  vrais  l'un  et  l'autre.  On  peut  citer  plus 
d'un  état  en  Europe  qui  a  prodigué  à  son  industrie  les  entraves  sous 
le  nom  d'encouragemens,  tandis  qu'il  laisse  son  commerce  mourir 
d'inanition,  faute  de  s'être  préoccupé  de  lui  tenir  des  débouchés 
ouverts.  C'est  qu'en  cela,  comme  en  toutes  choses,  la  limite  où  le 
droit  et  le  devoir  de  l'état  se  rencontrent  avec  la  liberté  des  indivi- 
dus est  obscure  et  cachée  dans  des  profondeurs  que  l'instinct  poli- 
tique seul  sait  pénétrer,  ou  bien  plutôt  cette  jointure,  de  laquelle 
dépend  toute  la  souplesse  des  mouvemens  du  corps  social,  n'a  son 
jeu  tout  à  fait  régulier  que  chez  ces  nations  heureuses  où  gouverne- 
ment et  citoyens  ne  sont  qu'une  même  chose,  et  où,  tous  les  intérêts 
privés  ayant  leur  part  dans  une  représentation  générale,  ce  sont  eux 
en  réalité  qui  se  gouvernent  eux-mêmes  en  se  contrôlant  les  uns 
par  les  autres. 

Mais  nulle  part  peut-être  plus  que  dans  une  colonie  naissante  il 
n'est  embarrassant  de  définir  avec  certitude  quels  sont  les  progrès 
qu'on  est  en  droit  de  demander  à  l'action  collective  de  l'état,  et 
quels  sont  ceux  qu'on  ne  peut  attendre  que  de  l'initiative  indivi- 
duelle. Une  colonie,  et  principalement  une  colonie  qui  n'est  point 
née  de  l'essor  spontané  du  commerce  et  des  intérêts  privés,  mais 
dont  la  politique  et  la  guerre  ont,  de  propos  délibéré,  à  un  jour 


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86  REVUE   DES   DEUX  MOin>ES. 

donné,  déterminé  la  fondation,  est  par  elle-même  une  œuvre  un* 
peu  artificielle.  Gomme  elle  ne  se  serait  point  faite  toute  seule,  il 
n'est  pas  possible,  sous  peine, de  la  voir  périr  assez  vite,  de  l'aban- 
donner à  elle-même.  La  main  ^i  Ta  créée  est  obligée  de  la  soute- 
nir au  moins  pendant  ses  premiers  pas.  Les  plus  absolus  théoriciens 
ne  peuvent  demander  qu'on  se  confie  exclusivement  au  laissez^faire 
et  au  laissez-passer  sur  un  terrain  où  la  veille  rien  ne  se  faisait  et 
rien  ne  passait.  La  liberté  est  comme  l'air  :  c'est  la  plus  vivifiante 
des  nourritures  pour  les  végétations  naturelles,  que  les  intempéries 
mêmes  développent  et  fortifient;  mais  une  colonie  politique  est  une 
plante  de  serre,  et  ne  saurait  se  passer  entièrement  des  soins  coû- 
teux d'une  éducation  factice.  Nulle  part  donc  le  problème  ne  se  pré- 
sente sous  des  conditions  plus  compliquées,  nulle  part  il  n'est  plus 
difficile  à  un  gouvernement  de  traverser  cet  étroit  défilé  d'économie 
politique  sans  toucher  Cbarybde  ou  Scylla,  l'écueil  de  trop  faire  ou 
celui  de  ne  pas  faire  assez. 

En  ce  genre  d'ailleurs,  toutes  les  formules  générales  ont  le  double 
inconvénient  d*être  vagues  et  insuffisantes.  Si  j'étais  réduit  cepen- 
dant à  exprimer  en  peu  de  mots  quel  doit  être  sur  un  tel  théâtre  le 
rôle  d'un  gouvernement  soucieux  de  remplir  sa  tâche  sans  usur- 
per sur  celle  d'autrui,  je  ne  croirais  pas  être  très  loin  de  la  vérité 
en  affirmant  que  son  action  doit  consister  principalement  à  mettre 
la  terre  de  la  colonie  nouvelle  à  la  disposition  du  capital  déjà  formé- 
dans  les  sociétés  civilisées.  Sur  la  terre  et  sur  le  capital  eux-mê- 
mes, le  gouvernement  ne  peut  exercer  aucune  action  efficace;  mais 
il  peut  rendre  leurs  rapports  plus  faciles  en  écartant  les  obstacles 
qui  les  séparent. 

Sur  la  terre  elle-même,  disons-nous,  un  gouvernement  ne  peut 
rien  ou  presque  rien.  Assurément  c'est  son  métier,  avant  de  choisir 
l'emplacement  d'une  colonie,  de  s'enquérir  des  conditions  natu- 
relles du  sol,  et  de  ne  se  fixer  que  là  où  elles  lui  paraissent  favora- 
bles; mais  une  fois  ce  choix  bien  ou  mal  fait,  il  ne  peut  plus  rien 
changer  à  ces  conditions  mêmes.  S'il  s'est  trompé,  d'une  terre  in- 
grate il  ne  fera  jamais,  ni  par  force  ni  par  argent,  une  terre  fertile. 
La  culture  seule  opère  psûfois,  à  la  longue  et  péniblement,  un  tel 
prodige,  et  la  culture  n'est  pas  le  fait  d'un  gouvernement,  qui  sera 
toujours,  s'il  a  la  malheureuse  idée  de  s'en  mêler,  le  moins  actif,  le 
moins  intelligent  et  le  plus  dépensier  des  laboureurs.  Un  gouver- 
nement ne  peut  pas  davantage  appeler  le  capital  sur  une  terre  où  il 
ne  lui  convient  pas  de  se  rendre.  Le  capital  est  par  essence  une 
force  indépendante  dont  aucun  état  ne  peut  disposer  à  son  gré.  Issu 
par  une  génération  spontanée  de  l'activité  humaine,  il  conserve  le 
caractère  indélébile  de  son  origine.  C'est  la  liberté  qui  l'a  enfanté  : 


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UNE   REFORME   ADMINISTRATIVE   EN  AFRIQUE.  87 

<î'est  la  liberté  qui  le  fait  mouvoir.  Il  re^mbe  contre  la  contrainte, 
€t  se  méfie  même  des  faveurs.  Tout  capital  officiellement  ti'ansporté 
sur  une  colonie  est  destiné  à  se  dissiper  rapidement  et  à  se  dessé- 
cher lui-même,  sans  rien  féconder  autour  de  lui.  Des  deux  termes 
par  conséquent  dont  le  rapprochement  est  nécessaire  pour  mettre 
au  jour  une  société,  la  terre,  qui  contient  les  élémens  dé  toute  ri- 
chesse et  même  de  toute  vie,  le  capital,  indispensable  instrument  à 
Faide  duquel  le  travail  humain  peut  les  dégager,  l'un  n'échappe  pas 
moins  que  l'autre  à  la  puissance  du  gouvernement.  Il  n'est  intérêt 
politique  ou  colonial  qui  tienne  :  si  la  terre  n'est  pas  propre  à  rému- 
nérer le  capital,  et  si  par  conséquent  le  capital,  n'y  pouvant  pas 
Tivre,  ne  veut  naturellement  pas  s'y  rendre,  si  la  nature  a  mis  ob- 
stacle entre  eux  à  tout  mariage  fécond,  aucune  puissance  humaine, 
fût-elle  forte  de  toutes  les  baïonnettes  et  riche  de  tous  les  millions 
qu'on  voudra,  ne  pourra  rendre  ni  durable  ni  même  possible  une 
ixaion  arrêtée  par  d'invincibles  antipathies. 

Mais  s'il  y  a  d'une  part  dans  la  colonie  à  fonder  une  terre  bien 
traitée,  bien  dotée  par  la  nature,  et  qui  n'attende  pour  s'ouvrir  à 
une  production  abondante  qu'une  suffisante  aspersion  de  capital,  et  si 
4e  l'autre  de  vieilles  sociétés  voisines  ont  en  circulation  à  leur  surface 
une  certaine  masse  de  capital,  qui,  repoussé  de  leur  sol  épuisé,  cher- 
che à  déborder  sur  des  terres  nouvelles;  si  enfin  entre  ces  deux  élé- 
mens, naturellement  portés  à  se  rejoindre,  s'élèvent  des  obstacles 
provenant  soit  des  entraves  légales  de  la  métropole,  soit  des  mœurs 
4es  populations  indigènes  qui  occupent  le  terrain  de  la  colonie  future, 
soit  même  enfin  de  ces  difficultés  physiques  dont  un  grand  effort  de 
travail  peut  venir  à  bout  d'un  seul  coup,  c'est  ici  alors  que  commen- 
cent la  tâche  et  le  devoir  du  gouvernement.  C'est  à  lui  de  faire  dis- 
paraître, soit  des  lois,  soit  des  mœurs,  soit  même  du  sol,  les  barrières 
qui  s'opposent  à  un  rapprochement  indiqué  par  la  nature.  C'est  à 
lui  de  faire  en  sorte  que  le  capital  puisse  sans  difficulté  atteindre  la 
terre  qu'il  cherche,  et  que  la  terre  puisse  être  abordée  sans  peine 
par  le  capital  qu*elle  attend  (1).  Quand  les  deux  termes  existent,  s'ils 

(1)  Quelques  personnes  s'étonneront  peut-être  que  nous  insistions  presque  exclusive- 
ment sur  la  nécessité  d'attirer  le  capital  dans  une  colonie  nouvelle,  sans  paraître  nous 
préoccuper  d*y  faire  venir  aussi  la  main-d'œuvre  nécessaire  pour  mettre  le  capital  en 
exploitation.  La  rareté,  la  cherté  de  la  main-d'œuvre  sont  en  effet  au  nombre  des  grands 
fléaux  de  toute  colonie  naissante,  et  l'Algérie  en  particulier  en  souffre  grandement.  Les 
publiclstes  ne  se  font  pas  faute  de  systèmes  de  tout  genre  pour  remédier  à  ce  mal ,  et 
il  en  jest  même  qui  vont  sérieusement  jusqu'à  proposer  à  la  France  d'établir  im  com- 
merce de  traite  sur  si|  frontière  du  désert  pour  se  procurer  des  travailleurs  noirs,  le 
tout,  bien  entendu,  duis  l'intention  charitable  d'initier  ensuite  les  ouvriers  ainsi  ache- 
tés aux  bienfaits  de  la  civilisation.  Sans  vouloir  discuter  en  détail  toutes  ces  idées 
bizarres,  nous  avons  une  raison  majeure  pour  ne  pas  toucher  ici  à  ce  problème  :  c'est 


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88  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

restent  pourtant  encore  séparés,  c'est  au  gouvernement  de  les  déli- 
vrer de  tout  ce  qui  s'interpose  entre  eux,  soit  des  remparts  qui  bar- 
rent la  voie,  soit  des  nuages  qui  arrêtent  la  vue.  Ainsi  se  trouvent 
déterminés  pour  nous  du  même  coup  le  champ  et  le  but  de  l'action 
possible  du  gouvernement.  Nous  en  excluons  tout  ce  qui  tend  à  faire 
venir  le  capital  par  la  force,  à  l'extraire  du  trésor  public,  à  l'attirer 
même  par  des  appâts  factices,  à  l'appliquer  soi-même  et  d'autorité 
sur  la  terre,  à  l'enfermer  dans  des  canaux  tracés  à  l'avance;  mais 
nous  y  faisons  rentrer,  comme  le  devoir  le  plus  impérieux  et  le  plus 
pressant,  tout  ce  qui  peut  contribuer,  en  aplanissant  la  voie  devant 
lui,  à  le  rassurer  contre  les  dangers  ou  même  contre  les  fantômes 
qui  l'effraient. 

Faisons  maintenant  à  l'Algérie  et  à  chacune  des  difficultés  qui 
s'opposent  à  sa  colonisation  l'application  de  cette  règle  si  simple. 
Ce  sera  une  revue  d'autant  plus  facile  et  d'autant  plus  rapide,  que 
tous  les  chemins  maintenant,  toutes  les  stations  même  nous  sont 
connus. 

L'Algérie  est  une  terre  fertile  :  quelques  sceptiques  en  voulaient 
douter  malgré  l'histoire;  aucun  incrédule  ne  peut  le  contester  au- 
jourd'hui contre  l'expérience.  Elle  n'a  point  à  la  vérité  de  ces  ferti- 
lités exceptionnelles  qui  attirent  spontanément  les  capitaux  à  la  suite 
du  commerce  par  l'appât  de  produits  rares.  Elle  ne  porte  ni  dans 

qu*au  fond  il  n*est  autre  qae  celui  du  capital  enyisagé  sous  une  autre  face.  Si  TAlgérie 
manque  d'ouvriers,  c*est  tout  simplement,  suivant  nous,  parce  qu'elle  manque  d'argent 
pour  les  payer,  j'entends  pour  les  payer  d'une  façon  constante,  régulière,  à  des  condi- 
tions qui  permettent  à  ces  ouvriers  de  vivre,  et  les  engagent  à  venir  s'établir.  S'il  y  avait 
en  Algérie  un  grand  nombre  de  gens  riches  pouvant  employer  des  ouvriers  toute  l'an- 
née, les  ouvriers  ne  tarderaient  pas  à  arriver,  soit  de  France,  soit  d'Espagne,  soit  du 
reste  de  rÇurope,  soit  des  tribus  arabes  ou  kabyles;  mais  avec  des  cultivateurs  pauvres 
eux-mêmes  et  qui  ne  peuvent  employer  de  bras  auxiliaires  que  quand  ils  y  sont  forcés, 
pendant  le  temps  très  court  des  travaux  de  la  moisson  ou  de  la  fenaison,  quelque  élevé 
que  soit  le  salaire  durant  ces  temps  exceptionnels,  c'est  là  une  perspective  qui  n'est 
pas  suffisante  pour  déterminer  des  familles  laborieuses  à  transporter  leurs  foyers  au- 
delà  des  mers.  C'est  en  d'autres  termes,  et  sur  une  plus  grande  échelle,  la  difficulté 
qu'éprouve  même  en  France  notre  agriculture.  Si  nos  cultivateurs  étaient  assez  riches 
pour  offrir  aux  ouvriers  des  conditions  aussi  élevées  et  aussi  constantes  que  l'indus- 
trie des  villes,  les  bras  n'abandonneraient  pas  les  campagnes  pour  se  rendre  dans  les 
cités.  C'est  donc  la  rareté  du  capital  qui  produit  en  réalité  la  rareté  de  la  main-d'œuvre, 
résultat  qui  parait  contraire  à  la  loi  de  l'offire  et  de  la  demande,  et  qui  au  fond  y  est 
tout  à  fait  conforme,  car  cela  revient  tout  simplement  à  dire  que  les  hommes  vont 
naturellement  où  ils  ont  l'espérance  de  trouver  de  bonnes  conditions  de  vie.  Le  pro- 
blème réel  est  donc  d'attirer  le  capital,  lequel,  s'il  vient,  fait  venir  la  main-d'œuvre  à 
sa  suite.  II  n'y  aurait  d'exception  à  cette  règle  que  dans  un  pay»  où ,  en  raison  du  cli- 
mat, il  faudrait  une  main-d'œuvre  d'une  nature  particulière,  ce  qui  est  le  cas  de  nos 
colonies  tropicales;  mais  l'Algérie,  qui  n'a  pas  les  avantages  du  climat  des  tropiques, 
n'en  a  pas  non  plus  les  inconvéniens. 


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UNE   REFORME   ADMINISTRATIVE   EN   AFRIQUE.  80 

son  sein  ni  à  sa  surface  de  trésors  cachés  ou  de  végétation  prodi- 
gieuse qui  puissent  piquer  la  curiosité  des  aventuriers  ou  satisfaire 
une  cupidité  hâtive.  Sa  fertilité,  rare  pour  le  degré,  est  ordinaire 
pour  la  qualité.  Le  Pactole  n'y  roule  point,  et  ce  n*est  pas  la  patrie 
des  Mille  et  Une  Nuits.  Il  n'en  reviendra  jamais  ni  nabab  ni  oncle 
d'Amérique  pour  terminer  à  point  nommé  le  dénoûment  d'une  co- 
médie. C'est  une  terre  de  bonne,  de  saine  espèce,  qui,  avec  des  dé- 
penses et  des  efforts  modérés,  peut  produire  abondamment  les  pre- 
miers élémens  de  la  vie  et  de  la 'richesse,  le  pain,  l'huile,  peut-être 
le  vin  et  le  fourrage  des  bestiaux.  Viennent  de  bons  laboureurs,  les 
mains  et  les  poches  suffisamment  garnies  :  s'ils  travaillent,  elle  les 
paiera  bien  de  leur  peine  et  leur  rendra  avec  un  honnête  intérêt  les 
épargnes  qu'ils  lui  confieront. 

Contentons-nous  de  ce  qu'elle  a,  ne  lui  demandons  point  ce  qu'elle 
n'a  pas.  Point  de  cultures  rares  introduites  par  décrets  du  Moniteur 
à  grand  renfort  de  primes  et  de  protections  !  les  primes,  les  protec- 
tions ne  sont  que  des  moyens  de  faire  venir  artificiellement  le  capi- 
tal, qui  ne  viendrait  pas  de  lui-même,  en  lui  garantissant  un  intérêt 
que  la  nature  ne  lui  assure  pas,  et  qui  doit  par  conséquent  sortir 
indirectement  de  la  bourse  des  contribuables  en  passant  par  le  tré- 
sor public.  Outre  que  rien  n'est  moins  équitable  que  de  tirer  ainsi 
de  la  poche  de  son  voisin  l'intérêt  de  son  argent,  rien  n'est  moins 
sûr  et  plus  trompeur  qu'un  tel  placement.  Vient  le  jour  où  les  con- 
tribuables se  lassent  et  où  le  trésor  public  s'épuise  :  ce  jour-là,  l'in- 
térêt n'est  pas  payé,  et  le  capital,  engagé  dans  une  voie  où  il  ne 
peut  se  reproduire,  périt  sans  retour.  C'est  l'extrémité  fâcheuse  à 
laquelle  est  réduite  en  ce  moment  la  culture  du  coton,  introduite  si 
bruyamment  il  y  a  peu  d'années  en  Algérie  sous  la  garantie  d'un 
achat  assuré  par  l'administration.  Le  terme  de  l'assurance  appro- 
che, l'administration  ne  veut  pas  la  renouveler,  et  les  cultivateurs, 
étant  hors  d'état  de  soutenir  la  lutte,  en  seront  pour  leurs  frais  de 
plantation.  Quand  nous  résoudrons-nous  à  croire  qu'en  ce  qui  touche 
ses  produits  la  nature  sait  mieux  ce  qu'elle  fait  que  nous,  surtout 
sur  une  terre  encore  nue,  où  les  hommes  peu  riches  et  peu  nom- 
breux n'ont  presque  aucun  moyen  de  dompter  et  de  modifier  la 
nature? 

Dans  les  limites  de  ces  conditions  naturelles,  qui  sont  excellentes 
sans  être  merveilleuses,  un  seul  service  peut  être  efficacement  rendu 
par  le  gouvernement  à  la  terre  de  sa  colonie  africaine  :  c'est  de  la 
rendre  facile  à  aborder  et  à  traverser.  Sur  ses  côtes  les  bons  ports, 
dans  son  intérieur  les  voies  de  communication  manquent  et  sont 
difficiles  à  pratiquer.  L'Algérie  n'est  point  percée  à  jour  par  ces  ad- 
mirables fleuves  du  continent  américain,  qui,  venant  déboucher  dans 


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90  REYUE   DES   DEUX  MONDES. 

de  magnifiques  havres  naturels,  peuvent  amener  sans  effort  de  gros 
navires  jusqu'au  fond  des  vallées  et  au  pied  des  montagnes.  Sa  côte, 
sans  mériter  absolument  la  mauvaise  renommée  qui  en  a  fait  si 
longtemps  un  objet  d'effroi,  est  pourtant  plate  et  sans  abri,  et  quant 
à  ses  rivières,  bien  loin  d'être  des  chemins  qui  marchent  (suivant 
l'expression  connue),  avec  leur  cours  irrégulier,  leurs  débordemens 
subits  et  leurs  sécheresses  intermittentes,  elles  paraissent  avoir  pour 
effet  principal  d'empêcher  les  routes  de  s'établir  et  les  hommes  de 
passer.  Lutter  contre  cette  difficulté,  qui  est  le  résultat  combiné  d'une 
infirmité  physique  et  d'une  longue  dévastation  artificielle,  ce  n'est 
point  pour  le  gouvernement  sortir  des  limites  que  nous  avons  recon- 
nues à  sa  tâche  :  c'est  au  contraire  s'y  renfermer  expressément, 
puisque  cette  tâche  consiste  précisément  à  ouvrir  l'accès  du  sol 
productem  et  à  préparer  les  voies  pour  accueillir  les  ressources  qui 
peuvent  venir  s'y  ajouter  du  dehors.  Par  conséquent  tous  les  tra- 
vaux  des  ports  et  de  la  voirie,  toutes  les  chaussées,  tous  les  barrages, 
tous  les  encaissemens  de  rivière,  tout  ce  qui,  en  un  mot,  est  destiné 
à  faciliter  la  circulation  intérieure  par  l'élargissement  des  passages 
ou  la  meilleure  distribution  des  eaux  non -seulement  lui  revient  de 
droit,  mais  lui  est  impérieusement  commandé.  En  ce  genre  même, 
nous  croyons  que  le  gouvernement  ne  peut  ni  trop  faire,  ni  faire  trop- 
vite,  ni  faire  trop  bien  tout  de  suite.  Dans  un  pays  déjà  peuplé,  on 
peut  à  la  rigueur  attendre,  pour  ouvrir  des  voies,  qu'il  y  ait  des  be- 
soins existans  à  satisfaire,  bien  que  dans  ce  pays-là  même  l'expérience 
prouve  que,  dès  qu'il  se  fait  un  chemin,  il  se  fait  du  même  coup  dea 
passans  pour  en  profiter;  mais  dans  une  contrée  où  on  veut  attirer 
la  population,  il  faut  que  les  gens,  en  arrivant,  trouvent  leurs  che- 
mins tout  préparés,  car  ils  ne  viendront  pas  tant  qu'ils  auront  de 
la  peine  à  passer.  Et  du  moment  qu'on  prépare  les  chemins,  il  est, 
je  crois,  d'une  économie  bien  entendue  de  les  faire  sur-le-champ- 
les  meilleurs,  les*  plus  durables,  et  même  les  plus  savans  possible. 
Depuis  l'époqpie  où  l'armée,  pour  assurer  la  circulation  de  ses  cais- 
sons d'artillerie  et  de  ses  bagages,  a  tracé  sur  le  sol  spongieux  des 
vallées  de  la  Mitidja,  de  la  Seybouse  ou  du  Chelif,  un  certain  nombre 
de  lignes  géométriques,  qu'on  appelle  des  routes,  il  ne  se  passe 
point  d'hiver  que  quelque  torrent  mal-appris  ne  disperse  ses  travaux 
faits  à  la  hâte,  n'emporte  les  terres  en  laissant  des  cailloux  à  leur 
place,  et  ne  brise  les  piliers  de  ces  passerelles  de  bois  qu'on  décore 
du  nom  de  ponts;  il  ne  se  passe  pas  de  printemps  que  le  dégât  ne 
coûte  quelques  millions  à  réparer.  En  mettant  bout  à  bout  toutes  ces 
sommes,  on  aurait  déjà  réuni  une  notable  partie  des  fonds  néces- 
saires pour  mettre  à  exécution  le  fameux  chemin  de  fer,  tant  de  fois 
promis  et  tant  de  fois  ajourné,  tant  de  fois  commencé  et  tant  de  fois 


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UNE   BEFORME   ADMINISTRATIVE   EN  AFRIQUE.  01 

Interrompu,  qui  doit  fournir  aux  contrées  intérieures  une  commu- 
nication courte  et  directe  avec  la  mer.  Quel  mouvement  imprimerait 
au  commerce  de  l'Afrique  une  voie  ferrée  qui  mettrait  ainsi  à  quel- 
ques heures  des  côtes,  et  à  trois  journées  de  Marseille,  les  métaux* 
les  bois  précieux,  toutes  les  richesses  végétales  et  minérales  dont 
r  Atlas  cache  dans  ses  profondeurs  les  veines  et  les  racines;  quel  at- 
trait cet  accès  commode  exercerait  sur  les  spéculateurs,  quelle  va- 
leur prendraient  les  denrées  agricoles  le  jour  où,  au  lieu  d'être 
charriées  lentement  à  travers  des  marais  embourbés,  elles  cour- 
raient lestement,  par  toute  saison,  à  la  suite  d'une  locomotive  :  — 
personne  ne  peut  le  calculer,  et  il  est  probable  qu'aucun  des  coups 
de  théâtre  acconjplis  déjà  parmi  nous  par  la  vapeur  n'en  donne  une 
idée  suffisante.  Les  prodiges  que  peut  enfanter  l'alliance  des  dé- 
^couvertes  les  plus  avancées  de  la  civilisation  avec  les  fouies  encore 
intactes  de  la  nature,  l'union  du  dernier  état  de  la  science  avec  le 
premier  état  de  la  terre,  l'Amérique  seule  jusqu'ici  en  a  présenté  le 
spectacle  :  il  serait  peut-être  donné  à  l'Afrique  de  le  reproduire.  Il 
importe  que  la  France  le  sache,  quand  elle  regrette  d'avoir  déjà  tant 
dépensé  pour  sa  colonie,  et  de  devoir  tant  dépenser  encore.  Elle  a 
peut-être  sous  la  main  les  moyens  de  rentrer  d'un  seul  coup  dans 
toutes  ses  mises  :  c'est  de  placer  hardiment,  sur  la  création  d'un 
x^hemin  de  fer,  un  nouvel  enjeu  dont  le  gain  incalculable  est  par 
avance  presque  assuré. 

Voilà  ce  que  notre  gouvernement  peut  faire  pour  améliorer  les 
<^nditions  naturelles  du  sol  africain,  sans  entreprendre  la  tâche 
impossible  de  lui  en  communiquer  de  factices  ou  de  lui  imposer  des 
charges  prématurées.  En  se  tournant  maintenant  vers  l'autre  élément 
du  problème,  sa  règle  de  conduite  ne  saurait  beaucoup  différer.  De 
même  qu'il  doit  prendre  la  terre  comme  elle  lui  est  donnée,  il  faut 
qu'il  se  résigne  à  prendre  le  capital  là  où  il  se  trouve,  et,  la  consé- 
quence inattendue  peut-être,  mais  inévitable,  c'est  que,  comme  le 
-capital  ne  se  trouve  pas  abondamment  en  France,  ce  n'est  pas  de 
France  principalement  non  plus  qu'il  faut  l'attendre,  ni  essayer  de 
le  faire  venir. 

Tout  le  temps  en  effet  que  la  France  restera  constituée  économi- 
quement comme  elle  l'est,  —  c'est-à-dire  partagée  entre  de  grands 
capitalistes  se  livrant  à  l'industrie,  où  ils  poiu*suivent  et  recueillent 
de  gros  bénéfices,  et  de  petits  cultivateurs  attachés  au  sol  par  la 
double  puissance  de  l'habitude  et  de  l'orgueil,  par  toutes  les  tradi- 
tions immémoriales  que  leur  a  léguées  le  passé  et  tous  les  instincts 
nouveaux  qu'a  créés  en  eux  la  grande  révolution  du  siècle  dernier, 
considérant  le  champ  patrimonial  à  la  fois  comme  un  héritage  sacré 
^et  comme  un  gage  d'affranchissement  social,  s'en  disputant  passion* 


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92  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Bernent  les  lambeaux,  aimant  mieux  s'épuiser  sur  leurs  guérets  que 
d'aller  s'enrichir  ailleurs,  — l'espérance  de  voir  sortir  d'un  pays  ainsi 
partagé  une  nuée  de  colons  emportant  gaiement  sur  leur  dos  leur 
petit  avoir  et  s'embarquant  d'un  pied  léger  vers  l'inconnu  est  vérita- 
blement chimérique.  Je  prie  chacun  de  regarder  autour  de  soi,  car, 
grâce  à  la  merveilleuse,  mais  monotone  uniformité  que  nos  lois  ont 
répandue  sur  la  surface  entière  de  notre  France,  chacun,  en  regar- 
dant son  canton,  sait  à  peu  de  chose  près  ce  qui  se  passe  dans  tous 
les  autres.  Où  sont-ils,  en  France,  les  colons  dont  nous  sommes 
prêts  à  faire  don  à  l'Algérie?  J'entends  des  colons  de  mœurs  rangées, 
d'habitudes  laborieuses,  et  pourvus  d'un  bien  suffisant,  car  des  ou- 
vriers fainéans,  des  banqueroutiers  frauduleux,  des  débiteurs  insol- 
vables, des  gens  déclassés  de  toute  sorte,  cherchant  l'éloignement 
et  l'aventOre,  parce  que  l'ordre  leur  pèse  et  qu'ils  craignent  les  re- 
gards de  leurs  voisins,  cette  denrée-là  est  assez  commune  parmi 
nous  pour  que  nous  en  puissions  faire  largement  part  à  l'Afrique 
sans  nous  appauvrir  ;  mais  de  bons  paysans,  faits  au  travail  et  riches 
d'épargnes,  en  comptons -nous  un  assez  grand  nombre  pour  en 
céder  à  d'autres?  En  supposant  même  qu'ils  se  prêtassent  à  un  dé- 
part en  masse,  qui  répugne  au  fond  de  leur  nature  et  déchirerait 
toutes  les  fibres  de  leur  cœur,  qui  pourrait  voir  s'éloigner  sans  ef- 
froi cette  pépinière  de  nos  armées,  cette  moelle,  cette  substance 
de  notre  force  nationale  ?  En  supposant,  par  la  plus  impossible  des 
hypothèses,  qu'on  vît  s'opérer  dans  nos  départemens  de  France  ce 
qui  est  arrivé  par  une  lente  transformation  en  Angleterre,  c'est-à-dire 
la  petite  propriété  se  lassant  des  labeurs  de  sa  condition,  et  réalisant 
son  avoir  entre  les  mains  de  la  grande,  pour  aller  chercher  dans 
d'autres  emplois  une  fortune  plus  facile,  je  suis  persuadé  qu'un  tel 
résultat  serait  vu  généralement  avec  regret,  et  que  l'instinct  démo- 
cratique en  particulier  prendrait  l'alarme  aussitôt.  C'est  pourtant 
une  révolution  de  ce  genre  qui  est  nécessaire,  si  l'on  veut  tirer  de 
France  et  porter  en  Algérie  les  deux  ou  trois  millions  de  population 
agricole  exigés  pour  donner  au  sol  toute  sa  valeur,  car  si  on  les 
met  d'un  côté,  il  faudra  bien  qu'ils  manquent  de  l'autre  :  on  ne  peut 
alimenter  un  nouveau  bassin  aux  dépens  d'un  réservoir,  sans  faire 
baisser  ici  le  niveau,  pendant  qu'il  s'élève  aUleurs,  Ne  travaillons 
donc  pas  d'une  main  à  un  résultat  que  nous  serions  si  fâchés  d'at- 
teindre qu'il  faudrait  aussitôt  l'arrêter  de  l'autre.  Ce  que  nous  crain- 
drions en  France,  cessons  de  l'espérer,  de  l'annoncer  sans  cesse  en 
Afrique,  et  convenons  une  bonne  fois  avec  nous-mêmes  que  ce  n'est 
pas  aux  dépens  de  la  France  que  l'Afrique  française  peut  se  peupler. 
Mais  la  France  n'est  pas  seule  en  Europe,  et  s'il  n'y  a  guère  en 
France  de  matière  préparée  pour  l'émigration,  il  en  est  tout  autre- 


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UNE   REFOBME   ADMINISTRATIVE   EN   AFRIQUE.  93 

ment  en  Europe.  Un  immense  courant  au  contraire  d'intelligence 
et  de  capitaux  est  dirigé  chaque  année  de  l'orient  à  l'occident  du 
monde,  et  traverse  l'Atlantique  aussi  régulièrement  que  des  flots  pous- 
sés par  le  souffle  périodique  des  vents  moussons  ou  alizés.  Chaque 
année,  des  ports  britanniques  et  même  des  nôtres,  une  masse  innom- 
brable d'émigrans  anglais,  allemands,  hollandais,  belges,  s'em- 
barque pour  l'Amérique  ou  l'Océanie.  Il  en  est  sorti,  d'après  des 
calculs  aisés  à  faire,  près  de  trois  millions  d'Angleterre  et  plus  d'un 
million  d'Allemagne  depuis  dix  ans.  Assurément,  dans  ce  nombre 
de  fugitifs  qui  abandonnent  chaque  année  le  vieux  monde,  la  majo- 
rité se  compose  de  pauvres  journaliers  qui  vont  chercher  dans  les 
riches  cités  ou  dans  les  vastes  exploitations  des  États-Unis  et  des  lleâ 
anglaises  un  salaire  élevé  et  constant  que  leur  propre  patrie  ne  leur 
offre  pas,  et  comme  l'Algérie  est  encore  trop  pauvre  pour  leur  don- 
ner aujourd'hui  cette  assurance,  il  n'est  pas  étonnant  que  ce  ne  soit 
guère  vers  elle  qu'ils  tournent  leurs  pas;  mais  il  en  est  aussi,  et 
en  grand  nombre,  qui  ne  partent  pas  les  mains  vides  et  qui  vont 
demander  à  de  nouveaux  continens,  non  pas  du  travail  seulement, 
mais  de  l'espace  et  de  la  terre.  Ceux-là  n'ont  aucune  raison  natu- 
relle pour  préférer  les  frais,  les  risques  d'une  traversée  de  plus  d'un 
mois,  au  passage  rapide  et  sûr  de  la  Méditerranée.  A  conditions 
égales,  et  entre  deux  parties  du  monde  également  ouvertes  au  tra- 
vail européen,  l'Afrique  devrait  avoir  l'avantage  sur  l'Amérique;  l'é- 
migration y  serait  moins  coûteuse,  et  l'expatriation,  moins  lointaine, 
devrait  être  aussi  moins  pénible.  Si  ce  résultat  se  fait  attendre,  et 
même  après  vingt  ans  d'attente  ne  montre  qu'une  lente  propension 
à  se  produire,  il  y  a  une  cause  étrangère  qui  suspend  et  détourne 
ainsi  le  cours  naturel  des  idées  et  des  intérêts  :  c'est  au  gouverne- 
ment de  la  chercher  pour  la  détruire. 

Et  c'est  d'abord  dans  sa  conscience  qu'il  doit  descendre  pour  voir 
s'il  ne  serait  pas  lui-même,  en  partie  du  moins,  un  des  auteurs  du 
mal  qu'il  déplore.  Il  n'ira  pas  loin,  je  m'assure,  dans  cet  examen 
sans  rencontrer  tout  cet  attirail,  tout  ce  cortège  de  mesures  restric- 
tives et  prohibitives,  de  faveurs  et  d'interdictions,  de  concessions  et 
de  charges,  tout  cet  appareil  administratif  au  sujet  duquel  nous 
avons  déjà  eu  l'occasion  d'expliquer  ici  toute  notre  pensée.  Après  tant 
de  développemens,  il  serait  non  moins  inutile  que  fatigant  de  revenir 
sur  les  inconvéniens  de  ce  système  de  concessions  qui  a  appelé  en 
Afriqu  »  une  chétive  population,  précédée  et  suivie  par  la  misère  et 
destinée  à  mourir  dans  cette  triste  compagnie.  Cependant  il  n'est 
pas  superflu  d'aller  à  la  source  même  de  l'erreur,  en  remarquant 
qu'elle  a  eu  précisément  pour  origine  la  prétention  de  faire  sortir  de 
terre  à  volonté  une  race  de  colons  français  qui  n'existait  pas,  comme 


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9h  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

aurait  dit  l'école,  in  natura  rerum.  Le  paysan  français  ayant  la 
passion,  la  manie  d'être  propriétaire  foncier,  autant  qu'il  a  le  dé- 
goût et  la  crainte  instinctive  des  voyages,  c'est  à  cette  passion  qu'on 
a  tendu  un  appât  en  lui  offrant  la  terre  par  octroi  gratuit,  sauf  à  lui 
en  faire  payer  ensuite,  en  travaux  obligatoires  et  en  charges  oné- 
reuses, beaucoup  plus  que  la  véritable  valeur.  Combien  peu  cet  ^p- 
pât  fait  de  dupes  et  combien  rapidement  ces  dupes  se  sont  changèss 
en  victimes,  c'est  ce  que  nous  avons  établi,  après  tant  d'autres,  par 
des  chiffres  irrécusables;  mais  quelle  statistique  pourrait  découvrir 
combien  de  colons  sérieux,  nés  dans  les  plaines  de  Flandre  ou  dans 
les  retraites  de  la  Forêt-Noire,  et  poufvus  d'un  petit  trésor  d'éco- 
nomies, ont  été  détournés  de  venir  le  confier  à  l'Afrique  par  la  pen- 
sée qu'avant  d'obtenir  le  droit  de  s'asseoir  à  son  soleil,  il  faudrait 
faire  à  perte  de  vue  station  dans  les  auberges  d'Alger  et  antichambre 
dans  des  bureaux  de  préfecture  ou  de  direction  générale  I  Combien 
ont  reculé  devant  la  perspective  d'attendre  qu'une  patente  sur  pa- 
pier timbré  eût  eu  le  temps  de  traverser  cinq  ou  six  fois  la  mer  afin 
d'être  examinée  par  cinq  ou  six  commissions  différentes,  puis  dé- 
battue dans  un  assez  grand  nombre  de  rapports  et  revêtue  d'un 
assez  grand  nombre  de  signatures  pour  former  un  dossier  conve- 
nable dans  un  carton  I  Combien  ont  été  justement  effarouchés  de 
prévoir  que  quand  même  ils  auraient  obtenu,  à  force  de  démarches 
et  de  protections,  un  bout  de  terre,  ils  ne  pourraient  encore  s'y 
loger,  s'y  coucher,  s'y  ruiner  même  à  leur  fantaisie,  et  qu'il  leur 
faudrait  manger,  suivant  des  règles  fixes,  le  peu  d'argent  qu'une  si 
longue  attente  aurait  laissé  dans  leur  escarcelle  I  Et  pendant  ce 
temps  le  système  des  concessions  disparaissait  sans  retour  des  colo- 
nies améric^es  et  anglaises,  et  tout  débarquant  avait  la  promesse 
d'y  trouver,  dès  le  lendemain  de  son  arrivée,  la  terre  qui  pourrwt 
lui  agréer,  franche  et  quitte  de  toutes  charges,  avec  tous  les  droits 
et  toutes  les  prérogatives  de  la  pleine  propriété,  sous  la  seule  con- 
dition de  payer  comptant  tout  ou  partie  de  la  valeur.  Ce  n'était  pas 
acheter  trop  cher  d'un  ou  deux  mois  de  traversée  le  plaisir  d'être 
maître  chez  soi.  Ainsi,  pendant  que  l'on  courait  en  Afrique  après 
l'ombre  d'un  colon  français  hypothétique,  on  éloignait  du  même 
coup  la  réalité  du  colon  étranger,  le  seul  qui  vive,  qui  voyage  et 
qui  paie. 

Et  cependant  la  force  des  choses  est  si  ingénieuse  et  si  puissante 
pour  se  jouer  des  obstacles  que  lui  oppose  la  maladresse  ou  l'in- 
curie des  hommes,  que,  malgré  tant  de  justes  sujets  de  découra- 
gement, c'est  encore  l'émigration  étrangère  qui  forme  près  de  la 
moitié  des  rangs  si  peu  pressés  de  notre  colonie  africaine.  La  statis- 
tique constate  que,  sur  cent  quatre-vingt  mille  Européens  établis  en 


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UNE   REFORME  ADMINISTRATITE   EN  AFRIQUE.  05 

Afrique,  il  n'y  en  a  pas  plus  de  cent  mille  qui  viennent  de  France. 
Le  reste  se  recrute  donc  aux  dépens  de  l'étranger;  il  est  vrai  que 
c'est  chéries  nations  du  midi,  moins  riches  et  par  conséquent  moins 
secourables  que  celles  du  nord.  Nous  avons  écarté  tous  ceux  qui  ont 
le  courage  et  le  moyen  d'aller  loin ,  et  gardé  pour  nous  ceux  qui 
manquent  soit  de  résolution,  soit  d'argent,  pour  courir  les  grandes 
aventures.  Mais  si  le  résultat  est  déjà  tel  quand  il  a  été  constam- 
ment contrarié,  on  peut  juger  quelles  proportions  il  aurait  atteintes 
s'il  avait  été  légèrement  secondé.  Je  n'ignore  point  que  c'est  une 
extrémité  qui  surprendra  péniblement  quelques  personnes  que  de 
fonder  exclusivement  sur  l'émigration  étrangère  l'espoir  d'une  co- 
lonie conquise  avec  le  sang  et  l'argent  de  la  France.  Que  ces  juges 
délicats  veuillent  bien  songer  pourtant  que,  dans  les  choses  hu- 
maines, il  ne  s'agit  pas  de  faire  ce  qu'on  désire,  mais  bien  ce  qu'on 
peut,  d'éviter  ce  qui  afflige,  mais  de  subir  ce  qui  est  nécessaire.  Or, 
si  la  France  ne  fait  pas  de  colons  non  plus  que  l'Algérie  ne  fait  de 
sucre,  c'est  une  chimère  et  une  violence  stériles  que  de  s'obstiner  à 
leur  demander  ce  qu'elles  n'ont  pas.  De  plus,  quel  droit  aurions- 
nous  de  nous  montrer  plus  difficiles  que  les  deux  plus  grandes  puis- 
sances colonisatrices  du  monde,  issues  l'une  et  l'autre  de  cette  race 
saxonne  à  laquelle  le  sentiment  et  même  l'orgueil  national  n'oAt  ja- 
mais fait  défaut,  et  qui  ne  font  pourtant  nulle  difficulté  de  puiser  de 
toutes  mains  en  Europe  pour  peupler  les  régions  qu'elles  veulent 
appeler  à  la  civilisation?  Enfin  il  y  a  un  moyen  facile  d'empêcher 
l'Algérie  de  perdre  à  ce  mélange  le  caractère  de  la  nationalité  fran- 
çaise :  c'est  de  transformer  nous-mêmes,  et  le  plus  vite  possible,  en 
Français  les  étrangers  qui  viendront  s'y  fixer.  Nous  nous  vantons 
beaucoup  d'ordinaire  de  l'excellence  de  nos  lois  civiles,  et  nous  les 
proposons  volontiers  pour  modèles  à  toute  l'Europe;  nous  estimons 
très  haut  les  bienfaits  de  notre  administration ,  et  nous  admettons 
comme  un  fait  constant  que  tous  nos  voisins  nous  l'envient;  nous 
ne  parlons  pas  sans  une  certaine  fatuité  du  charme  de  nos  qualités 
sociales,  et  nous  nous  plaisons  à  remarquer  que  les  étrangers  qui 
nous  viennent  voir  restent  souvent  épris  de  nos  mœurs.  Eh  bien  ! 
c'est  ici  le  cas  de  vérifier  si  cette  bonne  opinion  de  nous-mêmes  est 
bien  fondée.  Ouvrons  à  deux  battans  à  l'émigration  étrangère  les 
portes  de  notre  colonie;  qu'elle  trouve  chez  nous,  aux  mêmes  con- 
ditions qu'au-delà  de  l'Atlantique,  l'acquisition  facile  et  la  libre 
possession  du  territoire.  Pour  appeler  même  son  capital  sous  toutes 
les  formes,  laissons  plus  généreusement  le  commerce  aborder  nos 
ports,  élargissons  les  tarifs  encore  très  restrictifs  de  la  loi  de  1851; 
puis  retenons  ceux  qui  auront  répondu  à  notre  appel  par  une  de 
ces  lois  de  naturalisation  à  courte  échéance  qui  grossissent  si  rapi- 


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96  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

dément  la  population  des  nouveaux  états  d'Amérique.  S'il  faut  dix 
années  de  séjour  pour  prendre  part  à  la  vie  civile  de  Tancienne 
France,  qu'il  n'en  faille  que  deux,  qu'une  même  pour  être  admis 
dans  les  rangs  de  la  nouvelle,  et  si  les  fils  de  l'étranger  ne  répon- 
dent pas  bientôt  par  leur  reconnaissance  à  la  confiance  qui  leur  sera 
ainsi  témoignée,  s'ils  ne  prennent  pas  avec  les  droits  et  les  intérêts 
l'esprit  de  leur  patrie  adoptive,  c'est  donc  que  la  France  aurait 
perdu  cette  prompte  et  forte  vertu  d'assimilation  qui  a  fait  la  puis- 
sance et  l'originalité  de  son  histoire!  II  ne  peut  pas  lui  être  plus 
difficile  aujourd'hui  d'absorber  dans  son  sein  des  individus  isolés, 
égrenés  pour  ainsi  dire,  venus  des  points  les  plus  divers  du  monde, 
•sans  liens  les  uns  avec  les  autres,  et  prêts  à  lui  confier  leurs  desti- 
nées, qu'il  ne  lui  a  été  autrefois  d'imprimer  le  cachet  de  l'unité  na- 
tionale sur  le  front  rebelle  de  ses  provinces.  En  tout  cas,  la  pire  des 
combinaisons,  c'est,  tout  en  ayant  un  impérieux  besoin  de  l'émi- 
gration étrangère,  de  lui  témoigner  en  même  temps,  par  mille  tra- 
casseries de  détail,  une  sourde  méfiance;  c'est  de  la  tenir,  quand 
elle  arrive,  à  distance  et  à  l'écart,  en  la  condamnant  à  une  minorité 
prolongée  qui  l'oblige  à  garder  tous  ses  intérêts  distincts ,  et  par 
conséquent  toutes  ses  affections  éloignées  de  la  colonie  qu'elle  ha- 
bite. Dans  l'état  présent  de  nos  lois,  avec  les  difficultés  de  tout  genre 
que  le  code  civil  impose  à  un  étranger  qui  veut  devenir  Français,  il 
y  a  près  de  la  moitié  de  notre  petite  colonie  africaine  qui  vit  privée 
du  moindre  droit  civil,  même  le  plus  élémentaire.  C'est  un  spectacle 
qui  ne  s'est  pas  vu,  je  crois,  depuis  les  républiques  de  l'antiquité, 
lesquelles  ne  se  sont  jamais  trouvées  bien  pour  leur  repos  de  mainte- 
nir ces  farouches  et  factices  divisions.  Hâtons-nous  de  faire  cesser 
un  état  de  choses  mortel  pour  les  progrès  du  peuplement  que  nous 
attendons,  et  qui  pourrait  même  devenir,  en  cas  de  guerre  étrangère, 
une  source  de  périls  pour  notre  domination  ;  puisque  nous  ne  pou- 
vons envoyer  de  vieux  Français  en  Afrique,  que  ce  soit  l'Afrique,  à 
son  tour,  qui  nous  vaille  de  nouveaux  Français. 

Ainsi  de  grandes  voies  de  communication  d'un  côté,  une  loi  très 
large  de  naturalisation  de  l'autre,  accompagnée  de  la  suppression 
de  toutes  les  entraves  industrielles,  agricoles  ou  commerciales,  en 
un  mot  l'abaissement  de  tous  les  obstacles,  soit  physiques,  soit  lé- 
gaux, qui  empêchent  le  mouvement  des  capitaux  vers  l'Afrique, 
telle  est  la  tâche,  simple  en  apparence,  mais  vaste  en  réalité,  qui 
se  présente  pour  un  administrateur,  et  dans  laquelle,  tant  à  faire 
lui-même  qu'à  défaire  ce  qu'on  a  fait  avant  lui,  il  peut  dépenser 
une  grande  somme  d'activité  et  acquérir  une  juste  part  de  réputa-  • 
tion.  Est-ce  là  tout  cependant?  est-ce  même  assez?  Nous  aurions  bien 
peu  de  mémoi  re,  si  nous  nous  contentions  à  si  bon  marché.  Ce  qui 


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UNE   REFORME   ADMINISTRATIVE   EN   AFRIQUE.  07 

empêche  le  capital  d'Europe  de  se  mettre  en  rapport  avec  la  terre 
d'Afrique,  c'est  autre  chose  que  de  mauvaises  routes  à  aplanir,  de 
mauvaises  lois  à  redresser.  Il  y  a  un  corps  opaque  interposé  entre 
eux,  qui  s'oppose  à  toute  communication  de  chaleur  et  de  vie  :  ce 
corps  n'est  autre  que  la  société  arabe,  avec  sa  détestable  constitu- 
tion, répandue  sur  un  sol  immense,  qu'elle  détient  en  le  dévastant. 

La  difficulté  qu'oppose  au  gouvernement  comme  au  peuplement 
de  l'Afrique  la  constitution  de  la  société  arabe,  nous  la  connaissons 
maintenant  à  fond,  l'ayant  déjà  envisagée  sous  plusieurs  faces.  Nous 
l'avons  rencontrée  au  seuil  même  de  ces  essais,  en  exposant  les  con- 
ditions générales  de  notre  établissement  colonial  :  nous  l'avons  re- 
trouvée à  chaque  pas  que  nous  devions  faire  dans  l'examen  des  mé- 
rites et  des  torts  des  diverses  administrations  qui  se  sont  succédé. 
C'est  en  effet  le  grand,  le  principal  nœud  de  tout  le  problème.  Dans 
quelque  voie  qu'on  s'avance,  c'est  cette  difficulté  qu'on  rencontre, 
et  elle  se  multiplie  et  se  ti*ansfigure  sous  mille  formes  différentes. 
Elle  est  à  la  fois  politique  et  économique  :  elle  est  politique,  car 
l'existence  des  tribus,  c'est-à-dire  de  petites  républiques  indépen- 
dantes faisant  corps  et  tenues  ensemble  par  im  lien  que  nous  ne 
pouvons  relâcher  à  notre  gré,  est  un  mécanisme  dangereux  qui  s'in- 
terpose entre  notre  autorité  et  l'obéissance  de  nos  nouveaux  sujets, 
et  qui,  s'il  garantit  aujourd'hui  la  sécurité,  peut  la  menacer  demain. 
Elle  est  économique  aussi,  car  le  lien  véritable  de  la  tribu,  c'est  la 
propriété  collective,  atsurde  régime  sous  l'empire  duquel  la  fertilité 
d'un  champ  est  toujours  en  raison  inverse  de  son  étendue.  Enfin 
elle  est  funeste  également  aux  Européens  et  aux  Arabes,  car,  en 
confisquant  le  sol  au  profit  de  possesseurs  aussi  peu  aptes  que  peu 
intéressés  à  l'améliorer,  elle  en  interdit  l'accès  aux  nouveau-venus, 
à  qui  elle  ne  laisse  pas  de  place  suffisante,  et  en  même  temps  elle 
retire  aux  anciens  habitans  de  la  contrée  tout  motif,  tout  espoir,  tout 
élément  de  progrès.  Elle  condamne  ainsi  toute  l'Afrique  à  une  immo- 
bilité indéfinie,  en  arrêtant  au  passage  tous  les  principes  de  vie  qui 
pourraient  venir  du  dehors,  ou  en  étouffant  dans  leur  germe  tous 
ceux  qu'une  révolution  morale  pourrait  produire  au  dedans.  La  tribu 
arabe  est  armée  comme  d'une  faux  à  double  tranchant  qui  étend 
la  dévastation  autour  d'elle  en  la  maintenant  dans  son  propre  sein. 

Cette  double  et  fatale  influence  expliquera  peut-être,  pour  le  dire 
en  passant,  à  quelques  personnes  qui  ont  pu  s'étonner  de  mon  in- 
différence, le  peu  d'espoir  que  j'ai  paru  fonder  pour  l'avenir  de  notre 
colonie  sur  le  progrès  possible  des  habitans  que  nous  y  avons  trou- 
vés. Plus  d'un  philanthrope  animé  d'un  louable  amour  de  l'huma- 
nité, en  me  voyant  invoquer  comme  la  seule  voie  de  salut  de  l'Al- 
gérie l'émigration  européenne,  qui  se  décide  à  venir  avec  tant  de 
TOME  xxvn.  7 


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9o  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

peine,  m'aura  peut-être  trouvé  bien  dédaigneux  pour  deux  millions 
cinq  cent  mille  indigènes  tout  venus,  tout  portés,  tout  acclimatés, 
pourvus  de  bras  et  non  extrêmement  dépourvus  d'argent,  et  qui  cul- 
tivent aujourd'hui  tant  bien  que  mal  la  terre  d'Afrique.  Ce  sont  là, 
ce  semble,  des  forces  mises  à  notre  portée  ;  pourquoi  ne  pas  cher- 
cher à  en  faire  tout  simplement  usage  en  leur  imprimant  une  meil- 
leure direction ,  au  lieu  de  se  mettre  en  frais  pour  en  faire  venir 
de  loin  d'autres  auxquelles  on  est  embarrassé  de  trouver  ensuite 
un  point  d'appui?  L'ancienne  administration  elle-même  peut  me 
reprocher  d'avoir  glissé  trop  légèrement  sur  les  efforts  constans  aux- 
quels elle  s'est  livrée  pour  répandre  chez  les  Arabes  de  plus  saines 
notions  d'agriculture,  d'économie  politique,  pour  leur  inspirer  des  ha- 
bitudes plus  sédentaires,  pour  les  initier,  comme  on  dit,  aux  bien- 
faits et  aux  lumières  de  la  civilisation.  Rien  n'est  pourtant  plus 
loin  de  ma  pensée  que  de  déjouer  de  nobles  espérances  ou  de  déni- 
grer de  généreuses  tentatives;  mais  ce  n'est  pas  moi,  c'est  la  société 
arabe  telle  qu'elle  existe,  tant  qu'elle  restera  telle,  qui  condamne 
fatalement  tous  ces  vœux  et  tous  ces  efforts  à  s'évanouir  dans  l'im- 
puissance. Avec  le  principe  communiste  qui  fait  la  base  de  la  société 
arabe,  compter  sur  un  progrès  quelconque,  c'est  se  bercer  d'une 
chimère,  et  y  travailler,  c'est  lutter  contre  l'impossible.  La  propriété 
collective,  c'est,  quoi  qu'on  fasse,  la  barbarie  en  permanence  et  en 
perpétuité,  car,  en  interdisant  à  l'homme  tout  espoir,  elle  le  décou- 
rage de  tout  travail,  et  en  attachant  à  la  même  glèbe  l'ouvrier  la- 
borieux et  le  dissipateur  fainéant,  elle  a  pour  effet  inévitable  d'en- 
chaîner fatalement  aussi  le  lendemain  à  la  veille.  Il  j^a  là  une  école 
de  paresse  et  d'inertie  qui- prévaudra  indéfiniment  sur  les  exemples 
les  plus  édifians  et  les  instructions  les  plus  éclairées  que  l'adminis- 
tration française  pourra  donner.  Je  ne  m'oppose  par  conséquent  à 
aucun  des  essais  qu'on  peut  mettre  en  avant  pour  faire  l'éducation 
agricole  de  la  tribu.  J'approuve  fort  par  exemple  qu'on  ouvre  dans 
les  grandes  villes  des  écoles  arabes,  pourvu  cependant  cju'on  n'y 
enseigne  qu'avec  réserve  les  passages  du  Coran  qui  ordonnent  de  se 
débarrasser  à  tout  prix  des  maîtres  étrangers.  Je  ne  vois  aucun  in- 
convénient à  obliger  les  kaîds  que  nous  désignons  à  se  bâtir  des  mai- 
sons de  pierre,  qu'ils  laissent  à  la  vérité  habituellement  vides  pour 
continuer  à  demeurer  sous  la  tente.  Je  ne  conteste  pas  le  profit  qu'on 
trouve  à  tondre  des  moutons  avec  de  bons  ciseaux  au  lieu  de  leur 
écorcher  la  peau  avec  une  serpe  barbare.  Les  brillantes  courses  de 
chevaux  instituées  à  Alger  peuvent  être  très  utiles  afin  d'inspirer  aux 
cavaliers  arabes  pour  leurs  montures,  sinon  cet  attachement  pas- 
sionné que  les  romances  leur  supposent  je  ne  sais  pourquoi,  au  moins 
un  peu  de  soin  et  un  peu  de  pitié.  Néanmoins  tous  ces  divers  moyens 
d'éducation  ne  seront  jamais  que  des  remèdes  très  superficiels,  agis- 


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UNE   BÉFORME   ADMINISTRATIVE   EN  AFRIQUE.  99 

San  t'a  peine  à  fleur  de  peau  sur  un  mal  qui  altère  la  masse  du  sang 
et  gangrène  la  moelle  des  os.  Tant  que  la  tribu  subsistera  avec  sa 
communauté  brutale,  d'une  main  elle  repoussera  les  étrangers,  et  de 
Vautre  elle  pèsera  d'un  poids  assez  lourd  sur  le  front  des  indigènes 
pour  y  déprimer  toute  intelligence  et  y  paralyser  toute  activité.  De 
quelque  côté  par  conséquent  qu'on  entame  l'entreprise  d'arracher 
l'Afrique  à  la  barbarie,  qu'on  essaie  d'y  transporter  des  cultivateurs 
européens  ou  qu'on  se  flatte  d'enseigner  la  culture  aux  enfans  de 
l'Afrique,  qu'on  veuille  civiliser  ses  naturels  ou  y  naturaliser  des 
hommes  déjà  civilisés,  c'est  toujours  la  constitution  de  la  société 
arabe  qui  fait  obstacle,  et  c'est  à  «a  racine  même  qu'il  faut  l'atteindre. 
Quelque  voie  qu'on  choisisse,  qu'on  prenne  son  point  de  départ  en 
Europe  ou  en  Afrique,  on  aboutit  toujours  au  pied  du  même  roc  qu'il 
faut  emporter  par  le  même  assaut. 

Cet  assaut,  c'est  au  gouvernement  de  le  diriger.  Il  peut  prendre  son 
temps,  choisir  son  heure,  son  lieu,  son  point  d'attaque,  mais  tôt  ou 
tard,  et  plus  tôt  que  plus  tard,  il  faut  qu'il  arrive  à  désorganiser  la 
tribu  et  à  rendre  à  la  circulation  le  territoire  qu'elle  détient.  C'est 
pour  la  colonie  africaine  une  question  capitale,  un  cas  de  vie  ou  de 
mort,  car  on  ne  peut  attirer  l'émigration  européenne  sans  lui  faire 
une  large  place  sur  ces  immensités  désolées  que  la  tribu  embrasse 
aujourd'hui  de  sa  molle  et  funeste  étreinte,  et  on  ne  peut  transformer 
les  Arabes  en  cultivateurs  sérieux,  par  conséquent  en  sujets  utiles, 
qu'en  restreignant  leur  domaine  de  manière  à  le  proportionner  aux 
eflbrts  du  labeur  individuel.  Ce  sont  deux  résultats  connexes  qu'on 
ne  peut  obtenir  que  par  la  même  opération.  Il  s'agit  donc  de  provo- 
quer une  sorte  de  liquidation  générale  du  sol  africain,  dont  deux  parts 
devraient  être  faites  :  l'une  pour  attirer  et  recevoir  l'émigration  de 
l'Europe,  l'autre  pour  demeurer  entre  les  mains  des  Arabes,  non 
plus  comme  héritage  collectif  de  la  tribu,  mais  au  titre  d'une  pro- 
priété personnelle,  définie  et  divisée.  Quand  cette  répartition  sera 
consommée,  si  elle  l'est  jamais,  c'est  alors  véritablement  que  des 
rapports  réguliers  pourront  s'établir,  et  même  qu'une  sorte  de  con- 
cours sera  ouvert  en  Afrique  entre  les  races  européennes  et  arabe, 
placées  désormais  dans  les  mêmes  conditions  économiques,  mais 
douées  de  qualités  difiiérentes.  Les  Arabes  auraient  sur  les  Européens 
l'énorme  avance  de  se  trouver  tout  établis  sur  le  terrain,  faits  au 
climat,  ayant  peu  de  besoins  à  contenter,  n'ayant  nul  apprentissage 
à  faire,  nulle  émanation,  nulle  intempérie,  nulle  insolation  à  cramdre. 
Les  Européens,  plus  dépaysés  et  plus  exigeaûs,  apporteraient  la  su- 
périorité de  leurs  lumières,  de  leurs  outils  et  de  leurs  capitaux.  Dans 
cette  concurrence,  qui  serait  en  réalité  le  mieux  partagé,  et  à  qui 
resterait  définitivement,  en  majeure  partie,  la  possession  du  sqI? 
J'ai  entendu  à  cet  égard  les  prédictions  les  plus  diverses  faites  par 


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100  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  hommes  les  plus  compétens.  Un  grand  nombre  de  très  bons 
juges  espèrent  sincèrement  que,  sous  l'empire  des  mêmes  lois  ci- 
viles et  en  dépit  des  antipathies  morales  et  religieuses,  les  deux 
populations  pourraient  arriver  à  se  fondre  jusqu'à  ne  se  plus  distin- 
guer. D'autres  pensent  que  lés  Arabes  cultiveront  toujours,  sinon 
mieux,  au  moins  à  meilleur  marché,  les  champs  qui  ont  porté  leurs 
pères,  et  qu'ils  garderaient  ainsi,  soit  comme  fermiers,  soit  comme 
propriétaires,  la  tâche  à  peu  près  exclusive  de  la  culture,  tandis  que 
les  Européens,  groupés  dans  les  villes  et  répandus  le  long  des  cours 
d'eau,  appliqueraient  au  commerce  et  à  l'industrie  les  dons  les  plus 
rares  de  leur  intelligence.  Je  connais  enfin  (et  peut-être  plus  par- 
ticulièrement) d'autres  observateiu^  chez  qui  les  mots  de  fusion  des 
races  et  de  civilisation  des  Arabes  par  voie  politique  et  administra- 
tive n'éveillent,  en  dépit  d'eux-mêmes,  qu'un  fonds  d'incrédulité  in- 
vincible, bien  que  douloureuse.  Ce  sont  des  obstinés  qui  persistent 
à  penser,  malgré  les  prodiges  du  progrès  matériel  qui  nous  envi- 
ronnent, que  la  destinée  sociale  des  races  dépend  des  idées  qui 
gouvernent  leurs  âmes  beaucoup  plus  que  du  cours  qu'on  donne  à 
leurs  intérêts.  Aux  yeux  de  ces  gens,  qu'on  appellera  si  on  veut 
songe-creux  ou  fanatiques,  civilisation  et  christianisme  sont  liés  en- 
semble comme  le  fruit  tient  à  l'arbre,  tandis  que  le  Coran,  en  niant 
la  liberté  et  en  prostituant  la  famille,  en  détruisant  le  sentiment  de 
la  responsabilité  morale  et  celui  de  la  prévoyance  paternelle,  leur 
paraît  avoir  enlevé  à  l'homme  les  deux  ancres  par  lesquelles,  dans 
son  rapide  passage,  il  peut  prendre  solidement  possession  de  la  terre. 
Ces  gens  doutent  par  conséquent  que  même  la  substitution  de  la 
propriété  individuelle  à  la  propriété  collective,  si  elle  n'est  accom- 
pagnée de  quelques  autres  principes  de  régénération,  suffise  pour 
faire  des  disciples  de  Mahomet  des  paysans  semblables  à  ceux  de 
notre  Europe  chrétienne  :  ils  craignent  que  quand  il  ne  pourra  plus 
errer,  l'Arsibe  ne  croupisse  à  la  surface  du  sol,  et  ne  finisse  par  se 
fondre  et  disparaître;  mais  ce  sont  là  des  spéculations  lointaines, 
qu'il  faut  remettre  au  jugement  de  Dieu  et  de  l'avenir,  et  qui  ne 
doivent  en  attendant  détourner  personne  du  but  connu,  raisonnable 
et  pratique,  très-nettement  dessiné  au  bout  de  notre  voie. 

Ce  but  même,  cette  dissolution  de  la  tribu  et  ce  partage  du  ter- 
ritoire, c'est  déjà  un  idéal,  je  ne  veux  pas  dire  un  rêve  assez  loin  de 
la  vérité.  Pour  le  moment,  non-seulement  le  concours  entre  les  deux 
races  n'est  pas  ouvert,  mais  le  contact  n'est  même  pas  établi  :  elles 
vivent  côte  à  côte  et  coulent  pour  ainsi  dire  l'une  près  de  l'autre 
sans  se  confondre,  séparées  par  toute  sorte  d'entraves,  dont  l'inter- 
diction d'acquérir  faite  aux  Européens  par  le  décret  de  1851  n'est 
que  la  conséquence  exagérée  et  l'expression  légale,  mais  nullement 
la  cause  véritable.  En  réalité,  c'est  la  tribu  entière  qui  est  imper- 


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UNE   RÉFORME   ADMINISTRATIVE   EN   AFRIQUE.  101 

méable  de  sa  nature,  et  qui  ne  veut  pas  se  laisser  pénétrer.  Par 
où  convient-il  d'entamer  sa  résistance?  J'ai  déjà  dit  que,  si  on  en 
croyait  les  publicistes  ordinaires  de  la  colonie,  soi-disant  docteurs 
en  droit  musulman,  ce  serait  la  chose  du  monde  la  plus  simple,  et 
la  besogne  serait  vite  achevée.  Il  suffirait  de  proclamer  qu'aux  termes 
de  la  loi  de  Mahomet  le  souverain  politique  est  seul  propriétaire  du 
sol  entier,  et  que  tous  ses  possesseurs  actuel^  n'ont  jamais  été  que 
des  usufruitiers  dont  le  droit  de  jouissance  est  révocable  au  bon 
plaisir  du  suzerain.  Puis,  en  vertu  de. ce  pouvoir  discrétionnaire, 
toutes 'les  tribus  seraient  sommées  de  faire  place  et  de  rendre  gorge, 
et  devraient  s'estimer  trop  heureuses  de  recevoir  de  notre  généro- 
sité la  permission  de  s'étflJblir  quelque  part  dans  les  limites  et  sous 
les  conditions  qui  nous  conviendraient.  Ainsi  par  un  coup  de  théâtre 
le  terrain  se  trouverait  évacué,  nous  en  réunirions  les  meilleures 
parties  au  domaine  public  en  attendant  les  acquéreurs  d'Europe,  et 
si  nous  consentions  à  laisser  aux  Arabes  les  plus  ingrates,  ce  serait  à 
titre  de  libéralité  et  à  la  condition  qu'ils  aviseraient  à  se  transformer 
du  soir  au  lendemain  en  laboureurs  à  la  mode  française.  La  possi- 
bilité, la  légitimité  d'un  tel  changement  à  vue  sont  admises  comme 
des  axiomes  et  prêchées  avec  une  autorité  qu'on  est  mal  venu  à 
contester,  et  si  la  pratique  tarde  tant  à  venir  justifier  en  ce  point  la 
théorie,  c'est,  dit-on,  qu'ayant  le  droit  et  la  force,  l'autorité  ne  veut, 
par  incurie  ou  par  égoïsme,  faire  usage  ni  de  l'un  ni  de  l'autre. 

Je  déclare  très  franchement  que,  n'ayant  pas  étudié  les  lois  mu- 
sulmanes, je  suis  hors  d'état  de  combattre  ce  plan  séduisant  sur  le 
terrain  des  textes  et  du  droit  positif.  A  vue  de  pays  même,  à  regar- 
der le  parti  qu'ont  su  tirer  les  enfans  de  Mahomet  de  tant  de  con- 
trées aimées  du  ciel  que  la  colère  divine  laissa  tomber  entre  leurs 
mains,  il  n'est  point  d'absurdité  économique  et  d'iniquité  despo- 
tique que  je  ne  sois  disposé  à  prêter  de  confiance  à  leur  premier 
législateur.  Je  suis  même  tout  prêt  à  croire  que  ses  successeurs  à 
tous  les  degrés,  commandeurs  des  croyans,  sultans,  beys,  deys,  pa- 
chas, émirs,  ont  développé  le  droit  primitif  par  une  jurisprudence 
pratique  tout  à  fait  conforme  à  ses  principes;  mais  je  suis  moins 
convaincu  que  les  Français  aient  été  en  Afrique  pour  s'y  comporter 
comme  des  Turcs,  et  j'avoue  que  l'idée  de  déclarer  à  des  êtres  hu- 
mains que  la  terre  qu'ils  foulent  et  (jui  les  nourrit,  où  ils  nous  ont 
devancés  de  dix  siècles  et  où  reposent  les  os  de  leurs  pères,  ne  leur 
appartient  que  par  notre  grâce,  et  encore  à  la  condition  de  changer 
à  notre  gré  toutes  les  habitudes  de  leur  vie,  renverse  toutes  les  no- 
tions de  justice  que  j'ai  puisées  à  la  double  école  de  l'Évangile  et  du 
code,  et  je  n'ai  pas  encore  acquis  assez  de  confiance  dans  les  ca- 
suistes  du  Coran  pour  tranquilliser  sur  leur  parole  les  scrupules  de 
ma  conscience. 


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102  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Ayons  plus  de  confiance  ici  dans  la  voix  de  l'équité  naturelle  que 
dans  toutes  les  subtilités  légales  :  c'est  elle  qui  proteste  qu'une  dé- 
claration de  ce  genre,  fondant  à  F  improviste  sur  des  populations 
surprises,  dont  elle  bouleverserait,  en  un  jour  et  en  masse,  toutes  les 
conditions  d'existence,  ne  serait  qu'une  spoliation  à  peine  déguisée, 
et  présenterait  le  plus  odieux  peut-être  des  spectacles  de  ce  monde, 
celui  de  la  fraude  mise  au  service  de  la  force.  C'est  là  surtout,  pour 
ma  part,  indépendamment  des  formidables  difficultés  d'exécution 
qui  se  présentent  d'elles-mêmes  à  l'esprit,  ce  qui  me  paraît  con- 
damner sans  retour  toute  idée  de  procéder  à  la  nouvelle  répartition 
du  territoire  par  voie  générale ,  hautaine  et  sommaire.  Maintenant 
ce  qui  ne  peut  se  commander  au  nom  d'un  droit  prétendu  qui  ne 
serait  que  l'abus  de  la  force  ne  peut-il  pas  s'obtenir  de  gré  à  gré 
par  l'ascendant  de  la  raison  et  par  composition  amiable?  Ce  qui  ne 
peut  être  imposé  brutalement  soiis  forme  de  sacrifice  sans  compen- 
sation ne  peut-il  pas  être  exigé  légalement  moyennant  un  échange 
d'avantages  équitablement  calculé?  Si  la  spoliation  est  repoussée  par 
la  conscience  de  tous  les  peuples  civilisés,  l'expropriation  pour  cause 
d'utilité  publique  est  admise  sans  difficulté  par  toutes  les  lois.  Or  ici 
l'utilité  publique  est  constante,  et  ce  ne  sont  pas  les  moyens  d'in- 
demnité préalable  qui  font  défaut  entre  les  mains  du  gouvernement. 

Sans  entrer  en  eflFet  dans  la  voie  des  indemnités  pécuniaires,  des 
achats  proprement  dits,  autrefois  proposés  pourtant  par  le  maréchal 
Bugeaud,  mais  qui  entraîneraient  dans  des  calculs  très  compliqués, 
je  suis  convaincu  que  le  gouvernement  possède  assez  de  moyens 
d'agir  sur  les  intérêts  véritables  des  tribus  arabes  pour  leur  imposer 
sans  violence,  sinon  à  toutes  le  même  jour  et  au  même  degré,  au 
moins  successivement,  à  des  époques  et  dans  des  proportions  diffé- 
rentes, une  transaction  dont  le  bénéfice  serait  en  grande  partie  en 
leur  faveur.  Le  gouvernement  tient  dans  sa  main  leur  fortune  et  leur 
existence  par  les  impositions,  dont  il  détermine  le  montant  et  peut 
faire  la  remise,  et  par  les  travaux  publics,  dont  lui  seul  dirige  l'exé- 
cution. Pour  assurer  la  soumission  matérielle,  nous  avons  souvent 
imposé  des  contributions  extraordinaires  aux  tribus  coupables  ou 
soupçonnées  d'avoir  pris  part  aux  rébellions.  Dans  Un  intérêt  égal  et 
intimement  lié  à  celui  de  l'ordre  public,  où  serait  l'inconvénient  de 
favoriser  par  un  procédé  inverse  les  tribus  qui  se  prêteraient  à  don- 
ner à  notre  conquête  son  complément?  Il  est,  d'autre  part,  telle  route 
ouverte  ou  tel  barrage  établi  qui,  en  assurant  la  régularité  des  ré- 
coltes ou  la  facilité  des  débouchés,  doublerait  d'un  seul  coup  la  va- 
leur foncière  d'un  champ,  et  comme  ces  travaux,  également  deman- 
dés, désirés  partout,  font  défaut  de  tous  côtés,  il  ne  serait  que  juste 
de  les  appliquer  préférablement  au  territoire  de  ceux  qui  consenti- 
raient à  en  partager  les  profits  avec  de  nouveaux  concitoyens. 


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UNE   KÉFOKME   ADMINISTBATIVE   EN   AFRIQUE.  103 

Ce  sont  là,  avec  bien  d'autres  que  Texpérience  enseignerait  et 
dont  Ténuraération  serait  trop  longue,  des  moyens  d'indemnité,  des 
objets  d'échange  pour  ainsi  dire,  que  le  gouvernement  tient  à  sa 
disposition  tout  naturellement,  et  en  retour  desquels  il  pourrait  exi- 
ger sans  injustice  un  concours  nécessaire  au  progrès  de  la  colonie; 
mais  il  est  avant  tout  un  bien  dont  lui  seul  peut  faire  part  sans 
bourse  délier  aux  tribus  arabes,  et  qui  lui  coûterait  aussi  peu  qu'il 
serait  profitable  pour  elles.  Ce  bien,  qui  leur  manque  à  toutes  et 
que  beaucoup  seraient  en  état  d'apprécier,  n'est  autre  chose  qu'un 
titre  régulier  de  propriété,  car  si  l'incertitude  des  propriétés  est  le 
grand  obstacle  qui  arrête  les  progrès  des  Européens,  il  ne  faut  pas 
croire  que  ce  soit  pour  les  Arabes  eux-mêmes  un  état  sans  inconvé- 
nient et  sans  gêne.  De  tribu  à  tribu,  les  territoires,  qu'aucune  en- 
ceinte ne  peut  enclore,  qu'aucun  géomètre  n'a  bornés,  ne  sont  le 
plus  souvent  distingués  que  par  des  usages  vagues,  fondés  sur  des 
traditions  orales.  Des  usurpations  successives  donnent  lieu  à  des 
contestations  continuelles  :  les  siècles  ne  suffisent  pas  pour  consa- 
crer les  imes  et  terminer  les  autres.  Dans  l'intérieur  de  chaque 
tribu,  de  famille  à  famille,  pour  la  répartition,  soit  du  fonds  lui- 
même,  soit  du  droit  collectif,  les  mêmes  abus  se  reproduisent  sui- 
vis des  mêmes  litiges.  Et  au-dessus  de  cette  confusion  universelle, 
plane  ce  mystérieux  droit  de  haut  domame,  attribué  par  la  supersti- 
tion à  l'état,  souvent  revendiqué  brutalement  par  la  main  des  janis- 
saires, et  qui  semble  menacer  toujours  de  sortir  du  nuage  où  il 
réside  pour  éclater  comme  la  foudre,  sans  désigner  d'avance  ses 
victimes.  Entre  ces  traditions  diverses  de  brigandage  et  de  despo- 
tisme, entre  la  conscience  des  torts  qu'on  a  commis  et  le  souvenir 
des  iniquités  qu'on  a  souffertes,  personne  ne  possède  dans  les  tri- 
bus avec  la  sécurité  du  droit  et  la  confiance  du  lendemain.  C'est  ce 
trouble  qu'il  dépend  du  gouvernement  français  de  faire  cesser; 
moyennant  le  sacrifice  d'une  partie  de  ses  biens,  il  peut  donner  la 
sécurité,  la  clarté  du  reste.  En  renonçant  lui-même  à  toutes  ses  re- 
vendications possibles  et  en  se  portant  arbitre  de  tous  les  différends, 
il  peut  constituer  pour  chacun  un  droit  nouveau  résultant  d'un  ar- 
pentage régulier,  d'un  document  authentique  nettement  écrit  sur 
la  terre  et  sur  le  parchemin,  placé  sous  la  garantie  de  sa  parole 
comme  sous  la  garde  de  son  épée.  Une  telle  transaction  serait-elle 
admise  fjsicilement  par  les  tribus?  Se  résigneraient-elles  sans  diffi- 
culté à  perdre  une  partie  de  leur  avoir  pour  mettre  l'autre  sous  la 
protection  de  l'honneur  et  du  droit  français?  Je  crois  fermement,  et 
c'est  im  avis  partagé  par  tous  ceux  qui  ont  vécu  parmi  les  tribus, 
que  ce  langage  serait  entendu,  mais  sous  diverses  conditions  préa- 
lables qu'il  serait  essentiel  de  ne  pas  méconnaître. 

La  première,  c'est  de  bien  choisir  son  interlocuteur  et  de  ne  pas 


Gooçle 


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JOi  BETUE   DES  .DEUX  MONDES. 

parler  à  tout  le  inonde  à  la  fois.  Les  avantages  en  effet  que  le  gou- 
vernement français  peut  offrir  aux  tribus  en  retour  du  sacrifice  qu'il 
leur  demande  ne  peuvent  avoir  pour  toutes  une  égale  valeur,  et  le 
désir  qu'elles  éprouvent  de  les  obtenir  doit  différer  suivant  leur  si- 
tuation et  le  parti  qu'elles  sont  en  mesure  d'en  tirer.  Aux  tribus  qui 
habitent  le  voisinage  du  désert  et  dont  la  vie  se  passe  uniquement 
à  suivi*e  sur  les  plateaux  du  Haut-Atlas  les  troupeaux  qui  les  nour- 
rissent, sans  qu'elles  songent  même  à  en  faire  un  objet  d'échange 
pour  le  commerce,  l'incertitude  de  la  propriété  paraît  à  coup  sûr 
un  mal  très  léger.  A  vrai  dire,  la  propriété  pour  elles  n'est  pas  in- 
certaine, elle  est  nulle.  Pour  elles,  la  terre  est  sans  valeur  :  c'est  à 
l'espace  avant  tout  qu'elles  aspirent.  Tout  ce  qui  tendrait  dans  leur 
état  actuel  à  les  resserrer  leur  paraîtrait  meqaçant  pour  leur  exis- 
tence, et  elles  seraient  plus  impatientes  des  limites  que  sensibles 
aux  bienfaits  d'une  propriété  définie.  11  en  est  tout  autrement  de 
celles  qui  habitent  les  pentes  et  les  vallées  voisines  de  la  mer,  qui 
sont  mises  par  là  en  relations  facUes  avec  les  centres  de  population 
fondés  par  les  Maures  et  développés  par  les  Européens.  Celles-là 
ont  déjà  l'habitude  de  venir  apporter  sur  nos  marchés  leur  bé- 
tail ou  le  produit  de  leurs  cultures.  En  traversant  la  banlieue  des 
villes,  où  le  jardinage  a  atteint  en  général  une  grande  perfection, 
elles  ont  sous  les  yeux  le  spectacle  des  trésors  que  peut  faire  sor- 
tir de  la  terre  une  propriété  protégée  par  la  loi  et  fécondée  par  l'ac- 
tivité individuelle.  Le  prix  chaque  jour  plus  élevé  qu'elles  tirent 
elles-mêmes  de  leurs  denrées  accroît  naturellement  à  leurs  yeux  la 
valeur  de  chaque  motte  du  champ  qui  leur  vaut  ce  revenu.  Elles 
commencent  à  sentir  ainsi  le  prix  de  ces  biens  naturels,  que  dans 
leur  état  nomade  elles  prodiguent  au  hasard.  Le  désir  d'en  possé- 
der pour  soi-même  une  çart  et  de  retirer  personnellement  tout  le 
fruit  de  son  labeur,  au  lieu  de  l'engloutir  dans  la  déperdition  d'un 
produit  collectif,  se  glisse  naturellement  dans  l'esprit  de  beaucoup 
de  leurs  membres.  D'autres,  moins  laborieux,  s'aperçoivent  qu'ils 
possèdent  une  valeur  recherchée,  et  regrettent  de  ne  pouvoir  l'alié- 
ner pour  en  réaliser  et  en  consommer  le  prix.  C'est  ce  moment  que 
doit  choisir  une  administration  qui  connaît  ses  subordonnés,  qui  vit 
avec  eux,  pour  les  amener  à  une  transaction  qui  les  ferait  sortir  de 
l'indivision  et  de  la  confusion  qui  leur  pèsent,  et  ce  moment  même 
peut  être  hâté  par  des  exhortations  faites  à  propos.  L'exemple  une 
fois  donné  ne  pourrait  manquer  de  se  propager,  suivant,  comme  une 
marée  qui  monte,  le  progrès  de  la  population  et  de  la  richesse. 

A  cette  première  condition  de  bien  connaître  les  Arabes  pour  être 
en  mesure  de  leur  faire  accepter,  sans  trop  de  résistance,  un  tel  ac- 
commodement, il  faudrait  joindre  celle  de  n'être  pas  moins  bien 
connu  d'eux.  Tout  le  mérite  en  effet  de  la  transaction  qu'on  peut  leur 


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UNE   REFORME   ADMINISTRATIVE   EN   AFRIQUE.  105 

offrir  réside  pour  eux  dans  la  confiance  que  leur  inspire  la  parole  de 
la  France  et  dans  la  valeur  qu'ils  attachent  à  un  document  signé 
par  ses  agens.  L'essentiel  est  qu'ils  comprennent  qu'un  sacrifice 
partiel  est  destiné  à  les  préserver  des  chances  d'une  perte  totale,  et 
qu'ils  n'y  soupçonnent  point  au  contraire  les  préliminaires  d'une 
spoliation  déguisée,  une  sorte  d'entrée  de  jeu  pour  s'emparer  du 
tout  après  leur  avoir  soutiré  la  moitié.  Or,  comme  tous  les  faibles 
qui  ont  souffert,  les  Arabes  sont  très  méfians  :  ils  sont  accoutumés 
d'ailleurs  à  ces  formes  de  commandement  dans  lesquelles,  en  l'ab- 
sence de  toute  règle,  les  qualités,  les  dispositions  personnelles  du 
chef,  ont  une  importance  décisive,  dans  lesquelles  en  un  mot  la  for- 
tune et  la  vie  dépendent  souvent  de  savoir  si  on  a  affaire  à  un  inten- 
dant humain  ou  sanguinaire,  injuste  oi^  scrupuleux.  De  l'intermé- 
diaire chargé  de  leur  faire  part,  en  ce  cas  comme  en  tous  autres,  des 
intentions  du  gouvernement  et  de  la  foi  qu'ils  attacheront  à  sa  parole, 
dépendra  la  promptitude  ou  la  mauvaise  grâce  de  leur  soumission. 
Enfin  ce  n'est  pas  tout  de  connaître  et  d'être  connu,  il  faut  encore 
être  redouté.  Il  faut  avoir  la  renommée  de  la  justice,  mais  il  faut 
inspirer  le  respect  de  la  force,  car  en  supposant,  ce  qui  nous  semble 
très  possible,  que  la  transformation  soit  agréée  de  la  majorité  des 
membres  de  la  tribu,  elle  ne  plaira  jamais  à  tous  :  un  assentiment 
unanime  est  aussi  rare  en  Afrique  qu'ailleurs,  et  probablement  ceux 
à  qui  elle  plaira  le  moins  sont  les  plus  puissans  et  les  plus  riches, 
les  plus  habitués  au  commandement.  Ce  sont  ceux-là,  en  tout  pays, 
à  qui  toute  confusion  profite.  En  l'absence  du  droit,  c'est  la  force 
qui  prévaut.  La  tribu,  qui  touche  au  communisme  par  un  côté,  n'est 
malgré  cela,  et  peut-être  à  cause  de  cela  même,  que  la  féodalité  à 
sa  suprême  puissance  :  elle  enchaîne  le  petit  au  grand,  en  lui  refu- 
sant le  droit  de  subsister  pour  son  compte.  Briser  la  propriété  col- 
lective, c'est  donc  faire  une  opération  démocratique  par  excellence, 
qui  ne  peut  manquer  de  susciter  l'opposition,  soit  ouverte,  soit  dé- 
guisée, de  toute  l'aristocratie  de  la  tribu.  De  vieilles  prérogatives  ne 
cèdent  jamais  le  terrain  sans  résistance  ni  saps  arrière-pensée  :  il  faut 
s'attendre  qu'elles  mettront  en  œuvre  tous  les  moyens  d'intimidation 
dont  elles  disposent,  le  prestige  de  la  race,  les  menaces  de  la  reli- 
gion, l'ascendant  d'une  ancienne  autorité,  pour  détourner  les  fai- 
bles, soit  de  contracter,  soit  de  remplir  un  engagement  qui  les  sous- 
trairait à  leur  puissance.  L'unique  moyen  de  lutter  contre  ces  efforts, 
c'est  de  rendre  en  certaine  mesure  intimidation  pour  intimidation  et 
terreur  pour  terreur.  Autant  il  faut  être  sobre  de  l'emploi  de  la 
force  pour  arracher  un  consentement  qui  doit  être  raisonné  pour 
être  valide,  autant  son  déploiement  tout  entier  est  légitime  pour 
mettre  d'abord  en  liberté  les  vœux  véritables  de  la  tribu,  et  la  mettre 
ensuite  en  devoir  de  remplir  ses  conventions. 


Gooçle 


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i 


106  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

Nous  arrivons  donc  ici  en  présence  d'une  œuvre  nécessaire,  dé- 
cisive, dont  Taccomplissement  est  indispensable,  et  dont  le  seul 
retard  est  funeste  au  développement  de  la  colonie,  mais  d'une  œuvre 
aussi  très  délicate  et  très  complexe ,  qui  ne  peut  être  consommée 
d'un  trait  de  plume ,  comme  on  trace  sur  le  papier  ime  assertion 
tranchante,  d'une  œuvre  sans  laquelle  rien  n'est  possible,  mais  qui 
n'est  possible  elle-même  que  par  le  plus  rare  mélange  de  tact,  d'a- 
dresse, de  patience  et  de  force.  C'est  une  œuvre,  en  un  mot,  dont  le 
succès  dépend  essentiellement  du  choix  et  du  mérite  de  l'ouvrier. 
L'examen  de  la  tâche  qui  doit  être  remplie  va  servir  ainsi  à  nous  in- 
diquer à  qui  elle  doit  être  confiée,  et  nous  ramener  par  im  chemin 
direct,  et  cette  fois  en  pleine  connaissance,  des  choses  aux  personnes. 

II. 

Où  est-elle  en  effet,  cette  administration  à  la  fois  connaissant  les 
Arabes  et  connue  d'eux,  familière  avec  leur  langue  et  leurs  mœurs, 
sachant  s'en  faire  écouter  et  obéir,  et  propre  à  leur  inspirer, 
dans  im  mélange  à  juste  dose,  la  confiance  et  la  crainte?  Existe- 
t-elle,  ou  faut-il  nous  mettre  en  frais  pour  la  créer?  En  vérité,  on 
se  serait  plu  à  tracer  le  portrait  de  l'administration  militaire,  des- 
siné au  naturel  dans  un  bureau  arabe,  qu'on  n'aurait  pas  fait  les 
traits  plus  ressemblans,  et  ce  sont  pourtant  ceux-là  mêmes  que 
ses  adversaires  les  plus  décidés  lui  prêtent.  Je  ne  sache  point  en 
effet  que  personne  ait  contesté  à  l'administration  militaire  une  con- 
naissance intime  de  l'intérieur  de  la  société  arabe  :  on  lui  reproche 
au  contraire  d'avoir  mis  à  s'identifier  avec  les  tribus  un  soin  trop 
complaisant,  et  d'avoir  acquis  par  une  bienveillance  excessive  trop 
de  titres  à  leur  reconnaissance;  mais  il  faut  bien  convenir  en  même 
temps  que,  sur  cent  champs  de  bataille  encore  tout  sanglans,  elle 
n'en  a  pas  acquis  moins  à  leur  respect.  Jamais  par  conséquent,  pour 
l'espèce  d'opération  césarienne  qui  doit  extraire  des  entrailles  de  la 
colonie  le  germe  de  sa  prospérité  encore  latente,  instrument  ne  fut 
mieux  préparé  que  celui  qu'aiguise  depuis  vingt^ans  l'administra- 
tion militaire.  Si,  après  tant  d'années  de  vie  commune,  de  com- 
mandement tour  à  tour  équitable  et  sévère,  tant  de  sang  et  de  bien- 
faits tour  à  tour  répandus,  les  bureaux  arabes  n'ont  point  acquis 
sur  les  tribus  l'autorité  nécessaire  pour  leur  faire  accepter,  sans 
trop  de  délais  ni  de  secousses,  une  transformation  indispensable,  il 
y  faut  renoncer  :  personne  jamais  n'en  pourra  venir  à  bout. 

Mais  j'entends  la  difficulté  :  on  ne  dit  pas  que  ce  soit  le  pouvoir, 
mais  on  pense  que  c'est  la  volonté  qui  leur  manque.  On  doute  de 
cette  volonté  précisément  parce  que,  pouvant  tout  ce  qu'ils  veulent, 
ils  ont  si  peu  voulu,  depuis  vingt  ans,  faire  en  ce  sens  tout  ce  qu'ils 


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UNE   REFOBME    ADMINISTRATIVE   EN   AFRIQUE.  107 

pouvaient.  L'œuvre  de  la  transformation  des  tribus,  toujours  an- 
noncée, toujours  ajournée,  jamais  entamée,  n'est  nullement,  dit-on, 
au-dessus  de  leurs  forces,  mais  elle  est  contraire  à  leur  intérêt.  En 
sapant  les  bases  de  la  société  arabe,  ils  détruiraient  du  même  coup 
le  piédestal  sur  lequel  ils  sont  élevés.  Us  ne  sont  bureaux  arabes 
que  parce  qu'il  y  a  des  Arabes.  Or,  le  jour  où  il  n'y  aurait  plus  de 
tribus,  il  n'y  aurait,  à  proprement  parler,  plus  d'Arabes.  Ils  se  sui- 
cideraient ainsi  avec  leur  propre  épée.  C'est  un  acte  d'abnégation 
qu'on  attendra  vainement  d'eux. 

Si  l'objection  est  valable,  elle  l'est  trop;  si  l'argument  porte,  il 
va  trop  loin,  car  il  pourra  être  opposé,  juste  avec  la  même  autorité, 
à  toute  autre  administration,  soit  civile,  soit  militaire,  qui,  s'étant 
instruite  par  les  mêmes  études  que  les  bureaux  arabes,  et  ayant  ac- 
quis les  mêmes  aptitudes,  se  sera  par  là  même  pénétrée  des  mêmes 
intérêts.  Je  ne  pense  pas  en  effet  que  les  plus  grands  ennemis  de 
l'administration  militaire,  ceux  qui  pensent  le  mieux  du  frac  et  le 
plus  mal  de  l'imiforme,  aient  assez  de  confiance  dans  la  seule  vertu 
des  institutions  civiles,  pour  vouloir  confier  la  tâche  ardue  de  la 
transformation  de  la  tribu  au  premier  sous-préfet  venu,  tout  frais 
émoulu  du  conseil  d'état,  ou  à  un  conseiller  de  préfecture  débarqué 
d'hier  de  Bretagne  ou  d'Alsace.  L'ordre  de  fonctionnaires  aux  mains 
desquels  cette  grave  affaire  doit  être  remise  devra  nécessairement 
s'y  préparer  par  quelques  études  spéciales,  ne  fût-ce  que  celles  de 
la  géographie  et  de  la  langue.  A  moins  de  vouloir  marcher  à  l'aveu- 
gle, au  risque  de  tomber  dans  mille  pièges  et  de  s'embarrasser  dans 
mille  résistances  inattendues,  il  faudra  bien  choisir,  pour  se  guider, 
des  gens  cpii  connaissent  le  terrain  et  qui  sachent  où  ils  mettent  le 
pied  :  c'est  dire  qu'il  faudra  se  mettre  en  peine  de  créer  sur  nouveaux 
frais  un  nouveau  corps  d'administration  spéciale,  en  quelque  sorte 
des  bureaux  arabes  civils  qui  auront  la  plume  derrière  l'oreille  au 
lieu  d'avoir  l'épée  au  côté.  Je  vois  très  bien  ce  qu'on  perdra  à  cet 
échange  :  du  temps  d'abord,  et  beaucoup  de  temps,  car  l'expérience 
ne  s'improvise  pas  en  un  jour,  et  celle  que  possède  aujourd'hui  l'ad- 
ministration mUitaire  a  été  aussi  lentement  acquise  que  chèrement 
payée;  de  l'atftorité  ensuite,  car  sur  des  populations  armées  elles- 
mêmes  jusqu'aux  dents,  l'épée  est  un  signe  de  commandement  dont  le 
prestige  sera  difficilement  remplacé,  et  s'il  ne  convient  pas  que  dans 
la  révolution  à  opérer  la  force  joue  le  principal  rôle,  il  est  pourtant 
essentiel  (qu'elle  apparaisse  pour  ainsi  dire  sur  F  arrière-plan,  pour 
prêter  du  poids  aux  paroles,  du  sérieux  aux  menaces,  et  au  droit 
une  sanction.  En  revanche,  ce  qu'on  gagnerait  est  beaucoup  moins 
clair,  car  à  peine  le  nouveau  corps  administratif  aurait-il  acquis  les 
connaissances  privilégiées  qui  le  rendraient  propre  au  maniement  des 
Arabes,  qu'on  pourrait  le  soupçonner  aussi  de  vouloir  assurer,  au 


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108      "  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

prix  de  r immobilité  de  la  colonie,  la  perpétuité  de  son  privilège,  et 
l'accusation,  dans  ce  cas,  serait  cent  fois  plus  vraisemblable,  car  des 
administrateurs  civils  qui  se  seraient  consacrés  pendant  de  longues 
années  à  une  tâche  exclusivement  africaine  n'auraient  plus  d'autre 
carrière  et  presque  d'autre  patrie  que  l'Afrique,  tandis  que  des  offi- 
ciers, après  avoir  passé  quelques  années  de  leur  jeunesse  dans  une 
station  de  l'Atlas,  ont  toujours  ouverts  devant  eux  tous  les  rangs  de 
l'armée  française  et  tous  les  champs  de  bataille  du  monde. 

C'est  cet  immense  avenir,  sans  cesse  brillant  devant  les  yeux  de 
l'armée  d'Afrique,  qui  m'empêche  en  vérité  d'ajouter  la  moindre 
,  foi  au  sot  et  au  mesquin  calcul  d'égoïsme  qu'on  lui  prête.  Tout  offi- 
cier français  a  le  droit  de  rêver  qu'il  deviendra  maréchal  de  France, 
et  je  suis  porté  à  croire  qu'il  a  surtout  de  pareils  rêves  dans  un 
bordji  de  bureau  arabe,  car  que  faire  en  un  tel  gîte  à  moins  qu'on 
n'y  songe?  —  L'idée  qu'au  lieu  de  laisser  voltiger  devant  ses  regards 
cette  vision  étincelante,  il  va  borner  ses  prétentions  à  transformer 
le  poste  ingrat  où  languit  sa  jeunesse  en  un  apanage  féodal,  pour  y 
perpétuer  son  séjour  en  même  temps  que  son  pouvoir,  me  paraît 
peu  vraisemblable,  et  c'est  lui  supposer  plus  de  modestie  que  la 
nature  n'en  comporte.  L'armée  peut  aspirer  parmi  nous  (faut-il  s'en 
applaudir  ou  s'en  affliger?)  à  une  tout  autre  domination  que  celle 
de  l'Afrique,  et  le  jour  où  elle  s'écarterait  de  la  voie  du  devoir  pour 
prêter  l'oreille  aux  conseils  de  l'ambition,  elle  ne  se  bornerait  pas 
sans  doute  à  aller  loin  des  honneurs,  de  la  richesse  et  de  la  renom- 
mée, étendre  une  autorité  stérile  sur  d'obscures  populations.  Puis 
rien  ne  prouve  qu'en  Afrique  plus  qu'ailleurs  les  officiers  de  l'armée 
française  aient  oublié  le  véritable  rôle  que  nos  lois  leur  assignent, 
celui  d'obéir  toujours,  même  en  commandant.  Qu'après  une  lutte 
effroyable,  ils  se  soient  reposés  quelques  jours  de  trop  sur  un  résul- 
tat glorieux,  mais  insuffisant;  qu'après  avoir  réussi,  non  sans  peine, 
à  soumettre  les  tribus,  ils  n'aient  que  mollement  tenté  de  les  trans- 
former; qu'ils  n'aient  pas  préservé  leur  administration  des  atteintes 
de  la  routine,  cet  excès,  cette  excroissance  de  l'expérience,  c'est  un 
tort  tellement  naturel  qu'on  peut  se  dispenser  même  de  le  constater 
pour  le  condamner;  mais  de  là  à  une  résistance  calcWée  et  intéres- 
sée, il  y  a  tout  un  abîme  que  la  calomnie  seule  peut  se  charger  de 
combler.  Je  suis  très  intimement  persuadé  que  le  jour  où  une  main 
ferme  aura  tracé  devant  eux  la  voie  nouvelle,  où  on  leur  aura  clai- 
rement fait  comprendre  qu'il  y  a  encore  en  Afrique  une  œuvre  à 
consommer,  suffisante  pour  l'emploi  de  toutes  leurs  facultés,  une 
œuvre  que  la  France  attend  de  leur  dévouement  et  qu'elle  paiera  de 
sa  reconnaissance,  qui  pourra  tout  ensemble  assurer  la  gloire  de  leur 
nom,  davantage  de  leur  pays  et  le  progrès  de  leur  fortune,  poussés 
par  ces  mobiles  divers,  tous,  bien  qu'inégalement  sans  doute,  puis- 


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UNE   KÉFORME   ADMINISTRATIVE   EN   AFRIQUE.  109 

sans  sur  leurs  âmes,  ils  y  courront  comme  à  l'assaut,  et  la  citadelle 
de  la  tribu  ne  tiendra  pas  devant  leur  ardeur  intelligente  plus  long* 
temps  que  le  Mamelon-Vert  ou  la  butte  de  Solferino. 

Laissoftis  donc  à  l'armée  la  part  qui  lui  revient  naturellement,  et 
qui  ne  convient  qu'à  elle  seule.  Son  rôle,  dit-on,  est  de  conquérir, 
non  de  gouverner;  soit  :  eh  bien!  c'est  toujours  une  conquête  et  non 
encore  un  gouvernement  dont  il  s'agit.  Jusqu'ici,  la  conquête  s'est 
arrêtée  à  la  surface  et  n'a  fait  que  courber  les  têtes  :  elle  doit  péné- 
trer aujourd'hui  jusqu'au  fond,  dans  la  moelle  des  os  et  dans  les 
âmes.  Les  mêmes  qualités  qui  ont  commencé  le  succès  sont  requises 
pour  l'achever.  Dans  des  proportions  peut-être  différentes,  c'est 
toujours  le  même  mélange  de  prudence  et  de  force  qui  est  néces- 
saire, la  même  imion  de  ces  dons  heureux  d'intelligence  et  d'au- 
dace dont  l'armée  française  peut  ouvrir  à  volonté  l'inépuisable  ré- 
servoir. Les  limites  de  son  domaine,  la  durée  de  son  pouvoiî",  sont 
donc  déterminées  par  la  nature  même  de  sa  tâche.  Partout  où  la 
tribu  subsiste,  l'administration  militaire  doit  demeurer  pour  lui  te- 
nir tête,  en  travaillant  à  sa  dissolution  ;  elle  ne  doit  céder  la  place 
que  là  où  elle  peut  laisser  les  Arabes  fixés  sur  le  sol  et  prêts  à  rece- 
voir dans  leurs  rangs  ouverts,  avec  l'infusion  d'une  population  nou- 
velle, les  élémens  d'une  nouvelle  constitution  sociale. 

Seule  capable  de  remplir  ainsi  la  part  principale  qui  mcombe  à 
l'état  dans  le  développement  de  la  colonie,  l'armée  suffit-elle  égale- 
ment aux  autres  conditions  moins  importantes,  mais  essentielles 
pourtant,  que  nous  avons  énumérées?  Seule  en  mesure  de  débar- 
rasser le  sol  d'Afrique  des  obstacles  humains,  si  l'on  ose  ainsi  parler, 
qui  s'opposent  à  son  peuplement,  est-ce  elle  aussi  qui  peut  faire 
disparaître,  par  de  grands  travaux  publics,  les  obstacles  matériels, 
et  préparer  à  l'émigration  du  dehors  un  accueil  propre  à  la  retenir 
et  l'attirer?  Sur  ces  deux  points,  malheureusement  la  réponse  n'est 
point  pareille,  et  une  grave  distinction  se  présente. 

Les  travaux  publics  en  Algérie  non -seulement  peuvent  être  con- 
fiés à  l'armée,  mais  ne  peuvent  guère  être  accomplis  que  par  elle. 
En  l'absence  d'ouvriers  civils,  avec  la  cherté  et  la  rareté  de  la  main- 
d'œuvre  européenne,  les  cinquante  mille  bras  que  l'armée  compte, 
et  qu'elle  n'occupe,  Dieu  merci,  qu'assez  rarement,  sont  une  res- 
source inappréciable  et  inépuisable  à  laquelle  tout  le  monde,  gou- 
vernement et  particuliers,  ne  cesse  d'avoir  recours.  Il  n'y  a  point 
<ie  monument,  point  de  travaux  d'art,  point  de  route,  point  de  pont 
qui,  depuis  trente  ans,  n'aient  été  construits  par  des  mains  mili- 
taires. Il  n'est  point  de  faveur  plus  recherchée  par  les  colons  que 
l'auxiliaire  des  soldats  pour  leurs  travaux,  soit  de  bâtimens,  soit  de 
cultures.  Et  ce  n'est  pas  une  des  moindres  raisons  de  l'infériorité 
où  les  préfets  des  territoires  civils  sont  restés  jusqu'à  présent  vis- 


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110  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

à-vis  des  généraux,  leurs  collègues  et  leurs  voisins,  que  l'impos- 
sibilité où  ces  fonctionnaires  civils  se  trouvent  de  mettre  le  moindre 
plan  à  exécution  sans  le  concours  d'ouvriers  armés  qui  ne  leur 
obéissent  pas.  Tout  ce  dont  la  colonisation  a  besoin  par  conséquent 
en  ce  genre  de  facilités  matérielles,  l'armée  peut  le  lui  fournir,  et 
on  ne  peut  l'attendre  que  d'elle. 

Il  en  va  pac  malheur  tout  autrement  en  fait  d'attraits  pour  l'émi- 
gration européenne.  A  quoi  servirait  en  effet  de  le  dissimuler?  Parmi 
les  causes  diverses  qui  éloignent  cette  émigration  d'Afrique,  l'exis- 
tence d'un  régime  exclusivement  militsdre,  comme  on  dit,  doit  être 
comptée  au  premier  rang,  sinon  comme  une  des  mieux  justifiées,  au 
moins  comme  une  des  plus  actives.  Ces  seuls  mots,  le  régime  du 
sabre,  depuis  longtemps  en  possession  de  desservir  les  lieux-com- 
muns de  rhétorique,  présentent  aux  imaginations  l'idée  d'un  mé- 
lange d'arbitraire  intermittent  et  de  compression  continue.  11  n'en 
faut  pas  davantage  pour  faire  fuir  une  classe  d'hommes  qui,  préci- 
sément parce  qu'elle  est  voyageuse  et  qu'elle  a  goût  aux  aventures» 
a  l'horreur  du  frein  et  la  manie  de  l'indépendance.  Tout  ce  qui  tient 
surtout  à  la  race  anglo-saxonne,  habitué  à  voir  l'autorité  représen- 
tée par  l'innocente  verge  d'un  constable,  éprouve,  à  la  vue  d'une 
épée  et  d'une  épaulette  qui  gouvernent,  la  plus  sincère  indignation, 
tempérée  par  le  plus  profond  effroi.  C'est  une  sorte  d'épouvantail 
dressé  sur  les  ports  d'Afrique,  qui  fait  fuir  comme  des  oiseaux  ef- 
farouchés tous  les  intérêts  timides.  Il  ne  s'agit  pas  d'examiner  si 
cette  terreur  est  bien  fondée,  si  l'administration  militaire  d'Afrique 
en  particulier,  assez  bénigne  de  son  naturel,  mérite  d'être  repré- 
sentée comme  un  de  ces  animaux  fantastiques  dont  on  effraie  les 
petits  enfans.  11  s'agit  encore  moins  de  reprendre  un  compte  que  j'ai 
déjà  fait,  et  de  s'assurer  que,  parmi  les  torts  qu'on  lui  reproche, 
beaucoup  sont  plutôt  imputables  à  sa  qualité  administrative  qu'à  sa 
qualité  militaire,  et  que  certaines  administrations  civiles  de  ma  con- 
naissance, mises  à  la  même  épreuve,  se  seraient  montrées,  sinon  plus 
rudes,  au  moins  plus  tracassières.  Il  s'agit  d'une  impression  d'ima- 
gination contre  laquelle  la  raison  est  vaine,  la  discussion  impuis- 
sante, et  qui,  rendant  le  renom  du  pouvoir  militaire  aussi  nuisible 
en  un  sens  que  son  maintien  est  nécessaire  de  l'autre,  enferme  dans 
une  contradiction  déplorable  le  progrès  de  la  colonie. 

Je  ne  vois  en  vérité,  en  y  réfléchissant,  qu'une  seule  manière  d'en 
sortir,  imparfaite  sans  doute,  surtout  au  début,  mais  qui  à  la  longue 
doit  réussir  à  nous  dégager  de  ce  cercle  vicieux.  C'est  d'établir  hau- 
tement une  distinction,  qui  est  au  fond  réelle  et  possible,  bien  qu'elle 
n'ait  jamais  été  mise  en  pratique  parmi  nous,  entre  l'administration 
militaire  et  ce  qu'on  nomme  par  habitude  et  par  excellence  le  régime 
militaire.  Parce  qu'on  est  gouverné  par  des  officiers,  il  n'est  pas  ab- 


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UNE   RÉFORME   ADMINISTRATIVE   EN   AFRIQUE.  111 

solument  nécessaire  d'être  gouverné  militairement  suivant  Taccep- 
tion  commune  du  mot,  c'est-à-dire  d'être  mis  à  la  discrétion  d'une 
autorité  dictatoriale  qui  absorbe  en  elle  tous  les  pouvoirs  et  con- 
fisque tous  les  droits  individuels.  Dans  nos  habitudes,  le  gouverne- 
ment militaire  et  l'état  de  siège  sont  des  idées  tout  à  fait  connexes 
et  semblables,  qui  entraînent  à  leur  suite  la  juridiction  des  conseils 
de  guerre,  le  rétablissement  d'une  police  inquisitive  et  la  suspen- 
sion de  toute  franchise  personnelle.  Cette  association  d'idées  se  con- 
çoit parfaitement  dans  nos  pays  civilisés,  parce  que  l'autorité  mili- 
taire ne  prévaut  qu'en  ces  jours  de  suprême  péril  où  la  société 
épouvantée,  ne  voyant  de  recours  que  dans  la  force  et  d'abri  que 
derrière  les  baïonnettes,  sacrifie  Volontiers  toutes  ses  libertés  pour 
obtenir  la  plus  précieuse  de  toutes,  celle  de  vivre.  Autorité  militaire 
et  dictature  sont  synonymes  parmi  nous,  parce  que  nos  sociétés  ne 
se  donnent  un  militaire  pour  chef  que  quand  elles  cherchent  un  dic- 
tateur. Là  cependant  où  l'autorité  militaire  est  établie  par  d'autres 
raisons  que  l'effroi  général  et  poursuit  un  autre  but  que  la  sécurité 
momentanée  et  matérielle ,  pourquoi  ne  s'exercerait-eUe  pas  aussi 
avec  plus  de  mesure  et  sous  d'autres  conditions?  Pourquoi  ne  s'ac- 
corderait-elle pas  avec  le  maintien  des  garanties  ordinaires  de  la  jus- 
tice et  de  la  liberté  individuelle?  Parce  qu'on  a  le  sabre  en  main,  est- 
il  nécessaire  de  ne  rien  avoir  à  respecter  ni  à  ménager?  En  Algérie 
en  particulier,  si  nous  réclamons  le  maintien  du  pouvoir  militaire  en 
territoire  de  tribus,  c'est  parce  que  nous  le  croyons  plus  propre  à 
empêcher  les  Arabes  de  reculer  vers  la  voie  de  rébellion  d'où  ils  sont 
à  peine  sortis,  et  à  les  faire  avancer  dans  la  voie  de  progrès  que 
nous  leur  avons  ouverte.  C'est  donc  aux  Arabes  que  ce  caractère 
militaire  de  l'autorité  est  dédié,  et  nullement  aux  Européens  qui 
pourraient  être  tentés  de  s'établir  parmi  les  Arabes.  Pourquoi  ceux- 
là  seraient-ils  forcés  de  renoncer,  dès  qu'ils  mettent  le  pied  en  ter- 
ritoire militaire,  à  des  habitudes  de  toute  leur  vie,  et  sur  lesquelles 
repose  pour. eux  tout  sentiment  de  sécurité  et  d'indépendance? 

A  part  quelques  futiles  motifs  d'économie,  je  cherche  vainement 
une  raison  par  exemple  pour  que  tout  Européen  établi  en  dehors  des 
étroites  limites  du  territoire  civil  soit  soumis  en  tout  état  de  cause, 
pour  tout  crime,  délit  ou  contravention,  à  la  juridiction  militaire  ; 
j'en  vois  moins  encore  pour  que,  même  en  matière  civile  et  commer- 
ciale, un  commandant  de  place  (d'ordinaire  quelque  officier  en  re- 
traite qui  a  fait  toute  sa  vie  autre  chose  que  des  lois  et  du  commerce) 
soit  chargé  de  faire  droit  en  premier  ressort.  Depuis  quand  l'auto- 
rité administrative,  pour  s'exercer  efficacement,  a-t-elle  besoin  de 
se  confondre  avec  le  pouvoir  judiciaire?  Quelle  force  puise-t-elle 
dans  cette  confusion?  quel  secours  peut-elle  en  attendre?  Quelle 
source  d'embarras  au  contraire,  de  soucis  inutiles,  de  réclamations 


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112  BETUE   DES   DEUX  MONDES. 

mal  fondées,  de  soupçons  injustes!  En  quoi  l'autorité  des  bureaux 
arabes  serait-elle  amoindrie  parce  qu'à  côté  d'eux  la  magistrature 
ordinaire  exercerait  sur  les  Européens  sa  mission  légale  et  pacifique? 
Nous  avons  à  Alger  une  cour  impériale  largement  constituée,  et 
en  ce  moment  même  excellemment  dirigée.  Des  tribunaux  de  pre- 
mière instance  sont  établis  dans  les  principales  villes,  des  justices 
de  paix  dans  d'autres.  Ce  personnel  judiciaire  est  assez  nombreux, 
assez  peu  chargé  d'occupations,  pour  pouvoir  parfaitement,  en  se 
déplaçant  à  des  époques  régulières,  rendre  la  justice  à  tous  les 
Européens  sur  tous  les  points  de  l'Algérie  sans  distinction  de  terri- 
toire. Si  ce  personnel  est  insuffisant,  l'augmenter  serait  une  faible 
dépense,  largement  compensée  par  l'avantage  qu'on  trouverait  à 
faire  savoir  en  Europe,  à  quiconque  tourne  les  yeux  vers  l'Afrique, 
que  pas  un  cheveu  n'y  tombe  de  la  tête  d'un  Européen  et  pas  un 
sou  ne  sort  de  sa  bourse,  sinon  après  jugement  contradictoire  et  en 
vertu  d'une  sentence  rendue  par  im  magistrat  inaccessible.  C'est 
l'autorité  militaire  même  qui  est  intéressée  à  renoncer  à  cette  part 
inutile  de  ces  attributions,  c'est  elle  qui  doit  être  pressée  de  faire 
cesser  un  spectacle  choquant,  donné  trop  souvent  dans  quelques- 
unes  des  villes  d'Afrique  :  celui  d'affaires  identiques  débattues  entre 
gens  de  même  condition  et  porte  à  porte,  d'après  des  règles  diffé- 
rentes, par  des  tribunaux  divers,  uniquement  parce  qu'une  demi- 
lieue  de  distance  en  a  séparé  les  théâtres.  Ge'contraste  est  une  des 
singularités  qui  accréditent  le  plus  l'idée,  sottement  répandue  en  Eu- 
rope, que  le  territoire  militaire  d'Afrique  est  une  région  mystérieuse 
dont  la  justice  et  la  liberté  ne  peuvent  se  faire  ouvrir  l'accès. 

Après  les  garanties  judiciaires,  il  en  est  d'une  autre  espèce,  et  non 
moins  précieuses  peut-être,  qui  pourraient  être  assurées  aux  Euro- 
péens pour  humaniser  en  quelque  sorte  à  leurs  yeux  le  pouvoir  mi- 
litaire sans  pourtant  en  compromettre  l'exercice  et  en  relâcher  le 
lien  :  c'est  une  certaine  mesure  de  libertés  communales.  Je  ne  me 
dissimule  point  la  surprise  que  ce  seul  nom  peut  causer  à  plus  d'un 
lecteur.  Nous  sommes  tellement  habitués  en  France  à  considérer  les 
libertés  communales  comme  le  dernier  complément  d'une  civilisa- 
tion avancée,  comme  la  concession  suprême  qu'une  administration 
peut  octroyer  à  des  sujets  dont  la  docilité  la  contente,  que  parler 
de  libertés  communales  en  Afrique  et  en  territoire  militaire,  c'est 
presque  s'exposer  à  faire  sourire.  La  commune  est  chez  nous  l'en- 
fant de  l'état  et  même  l'enfant  de  sa  vieillesse  ;  c'est  lui  qui  l'a  mise 
au  jour,  qui  lui  règle  tous  ses  mouvemens,  qui  lui  mesure  la  longueur 
de  ses  lisières.  Ainsi  le  veulent  les  traditions  de  notre  histoire  et  une 
certaine  habitude  logique  qui  nous  porte  à  descendre  toujours  du  gé- 
néral au  particulier.  Si  pourtant  nous  consultions  nos  voisins  d' outre- 
Hanche,  qui  savent  mieux  que  nous  par  quel  mystère  s'opère  la 


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UNE   RÉFOBME   ADHINISTBATiyE   EN   AFRIQUE.  11$ 

génération  des  peuples,  peut-être  nous  diraient-ils  que  le  procédé 
inverse,  celui  qui  remonte  du  particulier  au  général,  est  ici,  comme 
dans  toutes  les  sciences  expérimentales,  le  plus  sûr  et  le  plus  fécond. 
La  commune,  à  vrai  dire,  est  le  moyen  naturel  d'une  société,  et  sur- 
tout d'une  colonie  naissante.  C'est  là  que  des  hommes  venus  de  points 
divers  de  l'horizon  peuvent  faire  l'apprentissage  de  l'association  à 
laquelle  ils  sont  destinés,  et  unir  librement  contre  les  résistances  de 
la  nature  des  eflbrts  que  l'action  administrative,  toujours  faible  et 
éloignée,  ne  peut  qu'à  peine  seconder.  Dès  qu'il  y  a  deux  hommes 
établis  sur  un  territoire,  à  portée  de  se  connaître,  de  se  gêner  ou  de 
se  secourir,  ils  ont  im  intérêt  commun  à  poursuivre  et  par  consé- 
quent à  débattre  :  c'est  une  rivière  qui  déborde  à  contenir,  un  bois 
à  éclaircir,  un  roc  à  faire  sauter  par  la  poudre,  un  chemin  à  ou- 
vrir, un  emplacement  à  déterminer  pour  s'y  donner  rendez-vous  et 
échanger  leurs  produits.  Il  n'en  faut  pas  davantage  pour  que  la  com- 
mune soit  formée,  et  laissez-la  seulement  grandir,  elle  deviendra 
ime  ville,  et  de  tous  ces  germes  poussés  en  arbres  sortira  la  forêt 
qui  portera  le  nom  de  peuple  ou  de  société.  On  ne  peut  donc  trop 
encourager  les  colons  à  se  former  promptement  en  communes,  ni 
laisser  à  leurs  communes,  une  fois  constituées,  trop  de  liberté  dans 
leurs  mouvemens,  car  s'il  y  a  un  lieu  où  la  liberté  d'association  soit 
inoffensive,  c'est  là  où  il  y  a  peu  d'hommes  et  beaucoup  d'espace. 
Jusqu'ici,  l'administration  en  Afrique,  sans  refuser  toUt  à  fait  à 
ses  colons  cette  mesure  parcimonieuse  de  libertés  municipales  que 
la  centralisation  nous  distribue  goutte  à  goutte,  a  pourtant  toujours 
posé  en  principe  qu'il  ne  pouvait  exister  de  commune  que  là  où  l'au- 
torité militaire  avait  fait  place  au  pouvoir  civil.  On  fait  don  aux  colons 
d'un  conseil  municipal  en  même  temps  que  d'un  sous-préfet,  comme 
si  ces  deux  institutions  étaient  le  corollaire  ou,  si  l'on  veut,  l'antidote 
l'une  de  l'autre.  J'avoue  que,  si  l'incompatibilité  entre  l'établisse- 
ment des  communes  et  le  pouvoir  militaire  était  réelle  et  tenait  au 
fond  des  choses,  il  faudrait  certainement  considérer  le  pouvoir  mili- 
taire comme  un  pis-aller  dont  on  ne  saurait  se  délivrer  trop  tôt,  car 
les  intérêts  communaux  tiennent  de  si  près  aux  droits  de  la  famille  et 
de  l'individu,  ils  touchent  de  si  près  aussi  aux  premières  nécessités 
de  la  vie,  au  pain  que  l'on  mange,  à  l'eau  que  l'on  boit,  au  travail  du 
jour,  au  repos  de  la  nuit,  à  la  prière  du  dimanche,  que  des  hommes 
à  qui  l'on  refuse  le  droit  de  s'en  occuper  sont  véritablement  mutilés 
des  plus  chères  prérogatives  et  ravalés  au-dessous  de  la  condition 
de  leur  espèce.  Je  suis  néanmoins  encore  à  me  demander  pourquoi, 
parce  qu'on  a  un  général  pour  administrateur  au  lieu  d'un  préfet,  et 
que  le  ressort  dont  on  fait  partie  s'appelle  un  cercle  et  non  un  arron- 
dissement, il  serait  impossible  à  des  hommes  de  se  réunir  pour  dis- 

TOME  xx\n.  8 


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lli  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cuter  en  commun  sur  remplacement  de  leur  marché,  de  leur  fon- 
taine ou  de  leur  église,  et  en  quoi  le  pouvoir  militaire  serait  entravé 
dans  ses  rapports  avec  les  Araîes  par  des  délibérations  de  cette  es- 
pèce. A  l'égard  des  intérêts  communaux,  je  ne  vois  entre  le  pouvoir 
civil  et  le  pouvoir  militaire  qu'une  différence  qui  est  peut-être  à  l'a- 
vantage du  dernier  :  c'est  qu'ayant  moins  de  loisir  à  la  fois  et  moins 
de  connaissances,  ou  plutôt  moins  de  prétentions,  un  officier  sera 
toujours  moins  tenté  qu'un  administrateur  de  descendre  dans  tous 
les  détails  de  la  Vie  municipale,  et  de  faire  le  bonheur  de  ses  su- 
bordonnés en  se  mêlant  à  tout  instant  de  ce  qui  ne  le  regarde  pas. 
Des  garanties  judiciaires  et  des  franchises  communales,  —  nous 
avons  là,  ce  semble,  deux  élémens  d'institutions  civiles  qui  peuvent 
prendre  racine  dès  à  présent  en  Afrique,  et  qui  ne  me  paraissent  in- 
conciliables ni  l'un  ni  l'autre  avec  le  maintien  provisoire  d'un  pou- 
voir militaire,  continuant,  à  côté  et  au-dessus  d'eux,  l'entreprise  de 
contenir  l'expansion  irrégulière  de  la  société  arabe.  Le  pouvoir  mi- 
litaire, ainsi  limité  sans  être  détruit,  se  présenterait  aux  imagina- 
tions européennes  sous  un  aspect  moins  formidable.  Puis,  quand 
viendrait,  pour  chaque  portion  du  territoire,  le  jour  où  ce  pouvoir 
doit  disparaître  avec  la  nécessité  qui  l'a  créé  et  qui  le  justifie,  s'il  lais- 
sait derrière  lui  des  agglomérations  d'hommes  déjà  formés  à  la  vie 
commune  et  obéissant  aux  interprètes  de  la  loi,  le  temps  qu'il  aurait 
duré  ne  serait  point  perdu,  même  pour  l'avenir  civil  de  la  colonie. 
Veut-on  me  faire  dire  toute  ma  pensée?  Des  institutions  communales, 
des  garanties  judiciaires  destinées,  les  unes  à  stimuler,  les  autres  à 
régler  le  développement  de  l'association,  ce  sont  là  les  véritables  in- 
1  stitutions  civiles  d'une  colonie,  c'est  le  vêtement  souple  qui  convient 

*  à  un  corps  en  croissance.  Quand  je  lis  au  Moniteur  qu'un  district 
d'Afrique  échappe  au  pouvoir  militaire  pour  être  érigé  en  territoire 

*  civil,  je  comprends  la  satisfaction  que  causent  ce  progrès  de  la  civili- 
\  sation  et  ce  nouveau  pas  fait  vers  un  état  de  gouvernement  régulier; 
j  mais  une  pensée  tempère  pourtant  ce  contentement  :  à  la  place  du 
1  pouvoir  militaire  qui  se  retire,  ce  n'est  pas  la  liberté  civile,  c'est, 

chose  essentiellement  difl'érente,  l'administration  civile  qui  arrive.  Le 
régime  civil  qu'on  inaugure,  ce  n'est  pas,  comme  en  Australie  ou  en 
Amérique,  un  jury,  des  aldermen  et  un  common-councUy  c'est-à-dire 
des  citoyens  maîtres  d'eux-mêmes  et  soumis  à  la  loi,  mais  M.  le  sous- 
préfet  accompagné  de  M.  le  directeur  des  ponts  et  chaussées  et  de 
M.  l'ingénieur  des  mines,  tous  pliant  sous  le  faix  de  volumes  de  dé- 
crets et  de  règlemens,  et  chacun  d'eux  portant  sur  le  collet  de  son 
habit  brodé  l'attache  d'un  pouvoir  supérieur  et  la  trace  de  sa  dé- 
pendance. C'est  la  centralisation  avec  son  appareil  de  bureaux  et  de 
cartons  qui  s'empare  du  territoire  évacué  par  la  conquête.  Je  doute 
parfois  qu'en  échangeant  une  autorité  sommaire  et  provisoire  par  sa 


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UNE   REFOBHE   ADMINISTRATIVE   EN   AFRIQUE.  115 

nature  contre  un  pouvoir  tenace  et  minutieux,  qui,  une  fois  intro- 
duit, ne  les  lâchera  pas,  en  passant  ainsi  du  joug  de  l-arbitraire  à 
celui  de  la  routine,  nos  nouveaux  concitoyens  gagnent  au  change 
autant  qu'ils  s'imaginent.  Je  fais  autant  de  vœux  que  qui  que  ce  soit 
pour  que  le  jour  arrive  promptement  où  l'administration  militaire 
pourra  déposer  ses  pouvoirs;  mais  sait-on  l'autre  souhait  que  j'a- 
joute tout  bas?  C'est  que  ce  jour-là  elle  soit  remplacée  par  le  moins 
d'adminis^ation  possible,  et  c'est  à  préparer  ce  résultat,  qui,  bien 
que  négatif,  aurait  sa  valeur,  que  pourrait  servir  utilement  l'appren- 
tissage de  la  vie  municipale  fait  dès  aujourd'hui  et  du  vivant  même 
de  Tautorité  militaire. 

L'essentiel  à  nos  yeux,  comme  on  le  voit,  est  donc  moins  de  se 
délivrer  au  plus  tôt  de  l'autorité  militaire,  comme  le  pensent  les 
journalistes  réformateurs  de  la  colonie,  que  d'en  modifier  l'esprit  et 
l'exercice,  et  de  lui  inspirer,  tant  à  l'égard  des  Arabes  que  des  Eu- 
ropéens, une  conduite  et  des  intentions  nouvelles.  Dans  l'état  pré- 
sent des  choses,  l'administration  militaire  ménage  trop  les  uns  et 
contient  trop  les  autres;  elle  a  trop  de  respect  pour  la  vieille  com- 
munauté arabe  et  apporte  trop  d'entraves  à  la  naissance  de  la  com- 
munauté européenne  :  ce  qui  revient  au  fond  à  dire  qu'elle  cède  au 
penchant  de  toutes  les  autorités  de  ce  monde,  à  savoir  de  considérer 
en  toutes  choses  le  statu  quo  comme  meilleur  parce  qu'il  est  plus 
commode,  le  progrès  comme  dangereux  parce  qu'il  est  importun, 
de  prendre  son  propre  repos  comme  le  thermomètre  du  bon  ordre,  et 
de  voir  un  désordre  dans  ce  qui  le  trouble,  soit  résistance,  soit  chan- 
gement. Les  militaires  ne  sont  pas  les  seuls  à  être  atteints  de  cette 
faiblesse,  mais  ils  n'ont  pas  non  plus  le  privilège  d'en  être  exempts. 
Il  faut,  pour  les  y  arracher,  une  impulsion  qui  vienne  d'en  haut  : 
d'où  peut-elle  partir,  et  quelle  main  peut  la  donner?  Ce  n'est  pas 
une  administration  qui  manque  en  Algérie,  c'est  un  chef  qui  mette 
cette  administration  en  œuvre.  Le  corps  est  excellent,  souple  et  dis- 
pos; mais  là  comme  ailleurs  c'est  de  la  tête  que  le  mouvement  doit 
partir.  Quelle  doit  être  cette  tète?  comment  constituer  en  Algérie 
cette  autorité  supérieure  qui  peut  utiliser  le  pouvoir  militaire  au  lieu 
de  le  détruhre,  par  une  hostilité  sourde  ou  de  le  conserver  dans  une 
immobilité  stérile?  C'est  la  dernière  et  non  la  moins  délicate  ques- 
tion de  cet  examen. 

A  notre  sens,  ce  chef  qui  manque  à  l'administration  de  l'Algérie 
ne  peut  sortir  ni  de  l'ancien  gouvernement-général  ni  du  ministère 
nouvellement  créé.  L'une  et  l'autre  organisation  portent  en  elles- 
mêmes  des  causes  de  stérilité  et  d'impuissance  destinées  à  triom- 
pher à  la  longue  des  meilleures  intentions  et  à  paralyser  l'effet  des 
plus  sages  mesures.  Ni  l'une  ni  l'autre  ne  peuvent  être  constituées 
de  façon  à  dominer  réellement  et  à  manier  eOicacement  les  pou- 


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116  BEVUE   DES  DEUX  MOm)ES« 

voirs  dont  elles  disposent.  Pour  imprimer  un  mouvement  fécond  à 
l'administration  militaire,  l'ancien  gouvertieur-général  lui  apparte- 
nait, la  représentait  trop  exclusivement.  On  avait  tout  disposé  pour 
qu'il  n'eût  d'autre  intérêt  et  d'autre  esprit  que  ceux  de  l'armée. 
Dans  toutes  ses  relations  soit  avec  ses  subordonnés  en  Algérie,  soit 
avec  l'autorité  centrale  de  la  métropole,  une  suite  de  dispositions 
méfiantes  avait  enserré  son  pouvoir,  de  manière  à  faire  de  lui 
l'homme  de  l'armée  plutôt  que  son  chef  et  son  directeur.  En  Afri- 
que, son  commandement,  très  limité  dans  tous  les  territoires  déjà 
appelés  à  la  vie  civile,  ne  s'exerçait  en  pleine  liberté  que  sur  les 
territoires  militaires.  Tous  les  élémens  d'administration  étrangers 
au  service  de  l'armée,  les  finances,  l'instruction  publique,  les  cultes, 
la  justice,  échappaient  presque  entièrement  à  son  contrôle  pour  cor- 
respondre directement  à  Paris,  à  côté  de  lui  et  au-dessus  de  sa  tête, 
avec  les  diverses  administrations  centrales  dont  ces  services  dé- 
pendent. Une  pareille  disposition  devais  lui  faire  considérer  les  élé- 
mens civils  de  la  colonie  comme  naturellement  hostiles  à  son  pou- 
voh*  et  né  pouvant  grandir  qu'à  ses  dépens.  lise  trouvait  en  quelque 
sorte  cantonné  dans  son  domaine,  dans  ses  attributions  militaires, 
voyant  décroître  l'étendue  de  sa  compétence  à  chaque  progrès  fait 
par  la  loi  civile,  comme  l'ombre  fuit  devant  la  lumière.  Pour  ap- 
plaudir à  cette  déchéance  et  y  travailler  de  bonne  foi,  il  lui  fallait 
un  véritable  effort  de  désintéressement,  et  le  désintéressement  le 
plus  sincère  est  un  sentiment  trop  voisin  de  la  résignation  pour 
communiquer  jamais  à  l'activité  beaucoup  d'ardeur.  En  tout  cas,  sa 
principale  préoccupation  se  portait  toujours,  ne  fût-ce  que  par  con- 
science, là  où  pesait  la  plus  lourde  responsabilité.  Déchargé  de  la 
plupart  des  intérêts  civils  de  la  colonie,  il  éprouvait  une  propension 
naturelle  à  s'en  détacher,  et  en  même  temps  qu'il  était  ainsi  rivé  en 
quelque  sorte,  en  Afrique,  à  l'élément  militaire,  une  dépendance 
étroite  le  rattachait,  à  Paris,  au  ministère  de  la  guerre,  son  unique 
supérieur,  dont  il  devenait  en  toutes  choses ,  et  pour  les  moindres 
actes  de  son  administration,  l'humble  subordonné.  Ainsi  tout  était 
militaire  au-dessous  et  autour  de  lui;  son  regard  ne  dépassait  pas 
les  horizons  de  l'armée  :  en  lui,  la  qualité  d'administrateur  s'effaçait 
trop  complètement  devant  celle  de  soldat;  les  devoirs  et  les  habi- 
tudes de  l'obéissance  limitaient  ses  vues  et  étouffaient  les  hautes 
inspirations  qui  conviennent  au  gouvernement. 

En  revanche,  si  le  gouverneur-général  tenait  trop  étroitement  à 
l'armée  pour  s'élever  au-dessus  de  son  corps  et  pouvoir  le  guider 
dans  des  voies  nouvelles,  par  un  excès  opposé,  le  ministère  de  l'Al- 
gérie lui  est  aujourd'hui  trop  étranger  pour  exercer  sur  elle  une 
action  efficace.  11  lui  est  étranger  non-seulement  par  la  qualité  ci- 
vile de  son  chef,  mais  parce  qu'on  n'a  pris  soin  d'établir  entre  ce 


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UNE   RÉFORME   ADMINISTRATIVE   EN   ÂFRIQDE.  117 

chef  et  ses  subordonnés  aucune  des  relations  de  sympathie  et  de 
dépendance  sur  lesquelles  la  véritable  autorité  se  fonde*  L'adminis- 
tration d'Algérie,  en  recevant  un  chef  civil,  n'a  point  encore  cessé 
d'être  militaire  aux  neuf  dixièmes.  Au  contraire,  à  part  la  direc- 
tion supérieure  qui  lui  a  échappé,  l'armée  a  été,  provisoirement 
du  moins,  maintenue  en  Afrique  presque  dans  toute  l'étendue  de 
ses  devoirs  comme  de  ses  prérogatives.  De  ce  provisoire,  qui  dure 
encore  après  dix-huit  mois,  et  a  toute  l'apparence  de  devoir  durer 
encore  assez  longtemps,  résulte  une  singularité  fort  nuisible  à  la 
bonne  expédition  des  affaires  :  c'est  que  l'administration  de  la  co- 
lonie a  aujourd'hui  deux  tètes;  elle  dépend  à  la  fois  du  ministère 
de  l'Algérie  et  du  ministère  de  la  guerre;  disons  mieux,  elle  ap- 
partient réellement  à  l'un  et  n'est  que  provisoirement  prêtée  à  l'au- 
tre. Le  ministère  de  la  guerre  est  l'autorité  véritable  à  laquelle 
chacun  des  membres  de  cette  administration  tient  par  son  passé, 
et  dont  il  attend  son  avenir;  deux  liens  étroits  l'y  rattachent,  l'un 
de  conscience,  l'autre  d'intérêt  :  le  soin  des  troupes  confiées  à  sa 
garde  et  celui  de  son  avancement  personnel.  Le  progrès  de  l'Algé- 
rie ne  venant  très  légitimement  qu'en  troisième  ligne,  derrière  des 
préoccupations  de  cet  ordre ,  il  en  résulte  que  le  ministère  de  l'Al- 
gérie n'a  sous  sa  disposition  que  des  agens  qui  le  servent  aujourd'hui 
par  accident,  tout  prêts  et  même  naturellement  destinés  à  le  quitter 
demain  pour  la  moindre  perspective  d'ambition  et  le  moindre  sujet 
de  mécontentement,  recevant  leurs  inspirations  d'une  autre  source 
que  la  sienne,  et  pouvant  opposer  à  toute  impulsion  qui  les  gêne  la 
force  d'un  corps  indépendant.  Le  ministère  de  l'Algérie  reçoit  tous 
ses  serviteurs  de  la  bonne  ou  plutôt  de  la  mauvaise  grâce  d'un  col- 
lègue qui  les  retient  en  les  donnant,  qui  plaint  au  fond  tout  ce  qu'il 
cède  et  regrette  tout  ce  qu'il  a  perdu.  Si  le  gouvemeurTgénéral  était 
en  quelque  sorte  parqué  dans  son  administration  militaire  sans  pou- 
voir en  sortir,  le  nouveau  ministère  est  plaqué  à  sa  surface  sans 
aucune  adhérence  avec  elle.  Ce  défaut  de  communication  est  encore 
accru  par  l'éloignement  et  la  distance.  Le  ministre  de  l'Algérie  ré- 
side nécessairement  à  Paris,  et  ne  peut  faire  en  Afrique  que  de 
courtes  et  rares  apparitions.  Or,  dans  une  tâche  comme  celle  qui 
est  imposée  à  l'administration  militaire,  si  elle  prétend  à  transformer 
l'état  intérieur  des  tribus,  là  où  l'unité  du  but  ne  peut  être  atteinte 
que  par  l'infinie  diversité  de  moyens,  quand  il  faut  agir  ici  par  force 
et  là  par  persuasion,  connaître  chaque  personne  et  payer  partout  de 
la  sienne,  un  chef  qui  réside  au-delà  des  mers  se  condamne  d'a- 
vance à  une  nullité  presque  absolue.  Ce  qu'il  peut  savoir  en  étu- 
diant de  longues  heures,  ce  qu'il  peut  faire  en  écrivant  des  volumes 
n'est  rien  auprès  de  ce  que  lui  apprendrait  un  coup  d'œil  jeté  sur  le 
pays  même  et  de  ce  que  terminerait  un  quart  d'heure  d'entretien 


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118  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

avec  les  hommes  qui  l'habitent.  Dans  une  œuvre  à  ce  point  ardue  et 
complexe,  toutes  les  instructions  générales  sont  insuffisantes.  Les 
circulaires,  ces  muets  et  inertes  chiffons  de  papier,  sont  sans  valeur: 
si  elles  sont  hautaines,  comme  le  furent  les  premiers  docimiens  éma- 
nés du  nouveau  ministère,  elles  irritent  inutilement  ceux  sur  la  tête 
de  qui  elles  viennent  fondre  ;  si  elles  sont  modestes  et  discrètes,  elles 
courent  risque  d'être  mises  de  côté  avec  ce  dédaigneux  sourire  que 
les  gens  d'action  opposent  aux  élucubrations  du  cabinet.  En  un  mot, 
le  pouvoir,  pour  être  respecté,  doit  être  une  unité  partout  présente. 
Celui  qu'a  établi  le  nouveau  ministère  de  l'Algérie  répond  mal  à 
chacun  des  termes  de  cette  définition  :  il  est  partagé  et  éloigné. 

La  véritable  solution  nous  paraîtrait  être  au  contraire  de  tout 
réunh-  sur  une  même  tête  et  de  tout  rapprocher  du  centre.  Consti- 
tuer en  Algérie  une  véritable  délégation  de  l'autorité  souveraine, — 
sous  le  nom  qu'on  voudra,  vice-royauté,  lieutenance-générale,  il 
n'importe,  —  mais  embrassant  à  titre  égal  tous  les  services  publics, 
soit  militaires,  soit  civils,  seul  principe  de  toute  action  et  seule 
source  de  toute  autorité,  seule  préposée  à  l'armée,  à  la  justice,  aux 
finances,  à  l'administration  sous  des  formes  diverses,  et  seule  res- 
ponsable de  ces  attributions  diflérentes  devant  le  gouvernement  de 
,  la  métropole  :  telle  nous  semble  être  l'unique  manière  de  terminer, 
!  en  les  confondant  dans  une  même  personne  et  en  les  animant  d'un 

I  même  souffle,  la  lutte  des  élémens  divers  qui  mine  la  prospérité 

i  naissante  de  la  colonie.  L'homme  investi  d'un  tel  pouvoir,  quelles 

que  fussent  ses  qualités  personnelles  et  les  habitudes  de  son  passé, 
ne  serait  en  réalité  ni  militaire  ni  civil,  car,  tenant  dans  sa  main 
l'un  et  l'autre  instrument,  il  n'aurait  de  raison  pour  employer  l'un 
'  plutôt  que  l'autre  que  les  intérêts  véritables  et  le  plus  prompt  achè- 

vement de  l'œuvre  à  accomplir.  Il  ne  verrait  ni  dans  la  loi  militaire 
un  auxiliaire,  ni  dans  la  loi  civile  ime  ennemie  :  toutes  deux  relè- 
1  veraient  également  de  lui,  et  leur  lot  serait  ainsi  déterminé  par  une 

répartition  impartiale.  Sous  ses  ordres,  les  directeurs  de  chaque 
*;  branche  formeraient,  comme  dans  les  colonies  anglaises,  un  véri- 

;  table  cabinet  politique.  Avec  un  tel  auxiliaire,  il  serait  parfaitement 

-'  superflu  de  constituer  à  Paris  en  centralisation  au  second  degré,  et 

,|  de  retarder  ainsi,  par  un  voyage  constant  à  travers  les  mers,  l'ex- 

'.  pédition  de  tous  les  ordres  et  la  solution  de  toutes  les  affaires.  Les 

règles  générales  de  l'administration,  la  fixation  des  bornes  de  la  co- 
i  lonie  et  du  chiffre  de  ses  forces  militaires,  les  grandes  mesures  lé- 

j  gislatives  relatives  à  l'état  des  propriétés  et  des  personnes,  la  no- 

;■  mination  des  fonctionnaires  supérieurs  dans  chaque  service,  tels 

^  seraient  les  seuls  points  sur  lesquels  devraient  porter  l'examen  et 

j  la  sanction  de  l'autorité  parisienne.  Presque  tous  pourraient  être 

I  réglés  chaque  année  de  concert  avec  le  chef  supérieur  de  la  colonie. 


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UNE  REFORME  ADMINISTRATIVE  EN  AFRIQUE.        119 

appelé,  à  des  époques  fixes,  au  sein  du  conseil  des  ministres  à  Paris 
pour  y  communiquer  ses  plans  et  y  rendre  compte  de  ses  actes.  Une 
fois  qu'il  aurait  justifié  de  ses  droits  à  la  confiance  et  fait  connaître 
la  voie  qu'il  voudrait  suivre,  il  y  aurait  tout  avantage  à  la  lui  laisser 
parcourir  à  son  gré,  sans  le  gêner  par  un  contrôle  quotidien.  Dans 
l'état  présent  des  choses,  la  dépendance  est  partout  en  Algérie  : 
chaque  colon  est  assujetti,  par  mille  rëglemens  entrelacés,  à  la  vo- 
lonté du  fonctionnaire  le  plus  voisin;  mais  chaque  fonctionnaire, 
même  le  plus  élevé,  ne  peut  agir  qu'au  gré  de  l'impulsion  venue 
de  Paris.  Dans  ces  solitudes,  où  la  liberté,  ce  semble,  pourrait  se 
jouer  à  son  aise  sans  rien  troubler,  chacun  obéit,  même  et  surtout 
celui  qui  commande.  C'est  cette  série,  cette  chaîne  de  servitude  su- 
perposée que  briserait  avantageusement  l'établissement  d'une  délé- 
gation du  pouvoir  souverain  en  Algérie.  Un  seul  chef  disposant  avec 
liberté  du  pouvoir  qui  lui  est  remis,  laissant  au-dessous  de  lui  une 
plus  grande  part  de  ce  bien  dont  il  jouirait  lui-même,  un  tel  chef, 
fût-il  militaire,  ferait  faire  plus  de  pas  à  l'Algérie  que  l'importation 
hâtive  de  ce  moteur  mécanique  dont,  sous  le  nom  d'administration 
civile,  trois  siècles  de  servitude  et  vingt  révolutions  différentes  ont 
établi  parmi  nous  l'empire  absolu. 

La  difficulté,  je  le  sais  bien,  serait  de  nommer  parmi  nous  l'homme 
capable  de  remplir  pleinement  une  telle  tâche  et  de  porter  sans  flé- 
chir sur  sa  tête,  dans  la  solitude  et  en  face  de  l'inconnu,  la  respon- 
sabilité du  pouvoir  souverain.  Pour  y  suflBre  en  effet,  ce  ne  serait 
point  assez  de  posséder  quelqu'une  des  qualités  spéciales  qui  font 
l'administrateur,  le  soldat  ou  le  magistrat;  il  faudrait  ce  coup  d'œil 
étendu  et  cette  prévision  de  l'avenir,  cette  suite  et  cette  largeur 
dans  la  pensée,  cette  supériorité  d'esprit  qui  s'élève  au-dessus  du 
détail  des  affaires  et  cette  souplesse  qui  sait  pourtant  y  descendre 
au  besoin,  en  un  mot  cet  ensemble  de  dons  heureux  dont  l'équi- 
libre constitue  l'homme  d'état.  A  d'autres  époques,  pour  trouver 
cette  réunion  de  qualités  toute  préparée  et  à  sa  disposition,  la  France 
n'aurait  eu  qu'à  regarder  et  même  à  choisir  au-dessus  d'elle  et  au 
pied  du  trône.  Aujourd'hui  encore  d'autres  nations  ont  le  bonheur 
d'élever  naturellement  chez  elles-mêmes  une  pépinière  abondante 
de  tels  serviteurs;  elles  les  forment  à  l'école  de  ces  fortes  institu- 
tions de  liberté  qui  font  faire  à  tout  homme,  dès  le  début  de  sa  vie 
et  dans  la  sphère  d'action  la  plus  modeste  et  la  plus  humble,  l'ap- 
prentissage de  la  responsabilité  et  des  commandemens.  C'est  au 
Forum  que  Rome  préparait  ces  proconsuls  qui,  après  avoir  com- 
mandé ses  légions,  se  consacraient  à  organiser  ses  conquêtes,  fami- 
liers avec  le  droit  comme  avec  les  armes,  aptes  à  légiférer  comme 
à  combattre.  C'est  également  du  sein  de  ses  assemblées  politiques 
que  l'Angleterre  envoie  chaque  année  à  chacune  de  ses  colonies  des 


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'8^    J 


120  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

représentans  de  la  couronne  instruits  dans  toutes  les  branches  de 
Tart  de  gouverner  par  le  long  usage  des  discussions  publiques , 
et  préparés  à  l'exercice  de  l'autorité  suprême  pour  l'avoir  de  bonne 
heure  dans  leur  patrie  même  partagée  et  contrôlée.  Le  système  poli- 
tique que  la  France  a  préféré  pour  elle-même  est  assurément  moins 
propre  à  lui  fournir  de  si  précieux  auxiliaires  dans  son  œuvre  de  co- 
lonisation. Avec  la  division  du  travail,  chaque  jour  plus  prononcée, 
qui  concentre  le  pouvoir  dans  une  seule  main  et  ne  laisse  au-des- 
sous d'un  chef  unique  que  deux  catégories  de  Français,  des  agens 
sans  volonté  propre  et  des  sujets  sans  droits  personnels;  —  quand 
la  seule  ambition  permise  est  d'obéir  passivement  aux  instructions 
qu'on  reçoit  ou  d'exercer  honnêtement  le  métier  qu'on  a  appris,  — 
on  ne  voit  pas  trop  d'où  pourraient  sortir  des  esprits  assez  vastes 
ou  des  caractères  assez  robustes  pour  se  charger  de  conduire  à  eux 
seuls  les  destinées  d'un  nouveau  monde.  Un  tel  régime  est  admkable 
pour  faire  des  administrateurs  réguliers  et  des  administrés  pai- 
sibles; les  hommes  d'état,  disons  plus  brièvement,  les  hommes  y 
deviendront  à  coup  sûr  chaque  jour  plus  rares  :  lacune  pourtant 
fort  regrettable,  car  des  hommes  véritablement  dignes  de  ce  nom, 
rareté  utile  déjà  pour  toute  œuvre  humaine,  sont  tout  à  fait  indis- 
î  pensables  au  développement  d'une  société  nouvelle.  Soit  pour  diri- 

\  ger,  soit  pour,  peupler  une  colonie,  c'est  avant  tout  des  hommes 

»  qu'il  faut  trouver  :  les  lois  et  les  systèmes  administratifs  ne  viennent 

j  qu'en  seconde  ligne.  A  la  rigueur,  dans  une  société  vieillie,  qui  s'a- 

î  vance  sur  un  terrain  depuis  longtenips  nivelé,  de  bons  règlemens 

peuvent  suppléer  au  défaut  des  individus,  comme  dans  une  indus- 
trie avancée  les  machines  remplacent  avec  avantage,  pour  l'écono- 
1  mie  sinon  pour  l'intelligence,  le  travail  de  l'ouvrier;  mais  à  toute 

entreprise  qui  commence  il  faut  le  génie  qui  invente,  le  courage  qui 
hasarde;  il  faut  les  ressources  d'une  heureuse  initiative  pour  faire 
face  aux  surprises  et  aux  mécomptes  de  l'imprévu;  il  faut  l'homme 
dans  toute  la  noblesse  et  l'étendue  du  mot,  et  non-seulement  le 
\  fonctionnaire  ou  l'administrateur.  Heureuses  donc,  sous  cet  aspect 

comme  sous  tant  d'autres,  les  nations  assez  sages  pour  n'étouffer 
nulle  part,  ni  chez  ceux  qui  gouvernent  ni  chez  ceux  qui  sont  gou- 
l  vemés,  le  germe  de  l'activité  libre  et  personnelle!  A  ce  prix,  qui 

I  assure  leur  indépendance  intérieure,  est  attachée  aussi  la  solidité 

de  leurs  établissemens  au  dehors.  D'autres  peut-être  promèneront 
au  loin,  par  un  élan  plus  impétueux,  des  armées  plus  vaillantes  : 
celles-là  seules  sauront  s'étendre  et  s'enraciner  sur  le  monde;  d'au- 
tres pourront  conquérir  :  celles-là  seules,  pour  parler  comme  l'Écri- 
ture, hériteront  la  terre. 

Albert  de  Broglie. 


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LE 


MONDE  ALPESTRE 


LES  HAUTES  REGIONS  DU  GLOBE 


l.  La  Vie  de»  Animaux  dans  les  Alpes  (Das  Thierleben  der  Alpenwelt),  par  H.  Frédéric  de  Tschodi, 
5«  édition.  Leipzig  4860.  —  II.  Recherches  sur  la  Géographie  physique  des  Alpes  {Untersuchun- 
gen  uber  die  physikalische  Géographie  der  Alpen),  par  MM.  HermanD  et  Adolphe  Sclilagintweit«. 
Leipzig.  --  III.  Le  Mont-Blanc,  par  M.  Bravais.  —  IV.  Excursions  et  Séjour  dans  les  Glaciers, 
par  M.  E.  Desor,  NeocliAtel.  —  V.  Vita  nell' Universo,  di  Paolo  Uoy,  Venezia  1859. 


Les  hautes  régions  de  Tatmosphère  éveillent  au  plus  haut  degré 
notre  curiosité.  Quoique  nous  nous  efforcions  par  l'induction  et  le 
calcul  d'en  découvrir  la  constitution  et  d'en  saisir  les  phénomènes, 
elles  demeurent  encore  environnées  pour  nous  de  bien  des  mys- 
tères. Nous  gravissons  les  montagnes,  nous  nous  élevons  en  ballon, 
nous  braquons  nos  télescopes  sur  les  corps  célestes,  et  nous  inven- 
tons mille  instrumens  pour  constater  les  moindres  effets  produits 
par  les  agens  physiques  dans  l'espace  qui  nous  en  sépare.  Les  lieux 
élevés  ont  pour  nous  un  attrait  particulier.  Fatigués  de  rencontrer 
sans  cesse  sur  le  globe  la  trace  de  l'homme  et  les  œuvres  de  ses 
mains,  nous  recherchons  les  régions  où  il  n'a  point  encore  pénétré, 
où  la  nature  reste  vierge  et  garde  la  physionomie  des  âges  géolo- 
giques qui  précédèrent  le  nôtre.  Il  règne  sur  les  hauts  sommets  un 
silence,  un  calme  apparent,  une  fraîcheur  et  comme  un  parfum  d'é- 
ternité qui  nous  rapprochent  pour  ainsi  dire  des  conditions  de 


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i  122  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

;  l'espace  infini  et  nous  font  planer  au-dessus  des  agitations  et  des 

'  misères  du  sol  habité.  La  Bible  nous  représente  Moïse  gravissant  le 

:  Sinaï  pour  y  converser  avec  Dieu  et  recevoir  directement  ses  volon- 

tés; c'est  l'image  des  impressions  produites  sur  nous  par  les  lieux 
\  élevés.  Nous  nous  trouvons  en  effet  sur  la  cime  des  monts  face  à 

j  face  avec  la  Divinité;  l'homme  n'étant  plus  là  pour  déranger,  se- 

î  Ion  ses  besoins  et  ses  caprices,  l'ordre  primitif  des  choses,  les  lois 

'  physiques  nous  appariassent  dans  toute  leur  grandeur  et  leur  gé- 

I  néralité. 

!  Plus  la  société  est  vieillie,  plus  notre  existence  journalière  devient 

^  mondaine  et  factice,  plus  nous  ressentons  de  charme  à  remonter 

ainsi  des  plaines  et  des  vallées  où  sont  construites  nos  villes,  où 
nous  retiennent  nos  occupations  habituelles,  au  sonmiet  de  ces  pics 
J  élancés,  de  ces  montagnes  imposantes  et  escarpées  que  tout  isole 

de  nous.  De  là  un  goût  pour  les  régions  alpestres,  qui  ne  fait  que 
I  s'accroître  à  mesure  que  les  facilités  de  communication  nous  amè- 

;  nent  plus  vite  à  leur  pied.  Les  ascensions  qu'on  aurait  regardées,  il  y 

t  a  cent  ans,  comme  les  plus  périlleuses  et  les  plus  impraticables  sont 

devenues  la  récréation  de  nombreux  touristes.  On  rencontre  main- 
tenant une  foule  de  voyageurs  qui  se  sont  transportés  au  sommet 
du  Mont-Blanc,  et  des  femmes  accomplissent  par  plaisir  ce  qu'exé- 
cutait à  si  grand'peine  au  siècle  dernier  le  naturaliste  Saussure  par 
dévouement  pour  la  science.  On  fait  de  longues  marches  sur  les  gla- 
ciers dont  on  se  bornait  jadis  à  reconnaître  les  bords.  On  veut  pas- 
ser partout  où  a  pu  pénétrer  le  chasseur  à  la  poursuite  du  chamois. 
Toutefois,  si  une  vaine  ostentation  de  témérité  pousse  la  plupart  des 
voyageurs  dans  des  régions  longtemps  inexplorées,  d'autres  sont 
conduits  par  un  mobile  plus  noble,  la  curiosité  scientifique.  Grâce  à 
leurs  observations,  on  connaît  aujourd'hui  bien  mieux  les  hautes 
régions  de  l'atmosphère,  et  on  se  représente  avec  plus  d'exactitude 
les  phénomènes  qui  s'y  produisent. 

Il  s'est  fait  de  la  sorte  toute  une  physique  atmosphérique  qui 
;  agrandit  et  complète  celle  qu'on  pourrait  appeler  purement  ter- 

restre. En  s' élevant  au-dessus  des  causes  de  perturbation  locale  et 
des  variations  accidentelles,  on  a  pu  saisir  quelques-unes  des  lois 
qui  régissent  l'atmosphère  prise  dans  son  ensemble,  et  qui  sont  in- 
dépendantes du  relief  de  nos  continens,  de  la  distribution  de  nos 
cultures,  de  la  répartition  de  la  population.  C'est  sur  ces  résultats 
que  nous  voulons  appeler  l'attention.  L'atmosphère  est  une  image 
du  globe  dans  son  premier  état,  alors  qu'il  se  réduisait  à  une  masse 
de  gaz  et  de  vapeur;  il  est  donc  important  d'en  étudier  les  condi- 
!  tiens  fondamentales  pour  reconstruire  les  origines  de  notre  planète. 


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LES  HAUTES  REGIONS  DU  GLOBE.  123 


I. 


L'air  dont  le  globe  est  environné  de  toutes  parts  pèse  sur  le  sol  et 
sur  tout  ce  qui  y  croît  et  vit;  les  couches  accumulées  de  Tair  con- 
stituent comme  un  ensemble  de  sphères  concentriques  dont  la  terre 
forme  le  noyau.  Plus  nous  nous  élevons,  plus  Tair  devient  léger 
et  rare,  puisqu'il  a  moins  de  couches  supérieures  au-dessus  de  lui, 
et  la  limite  qui  est  assignée  à  nos  ascensions  est  celle  même  au- 
delà  de  laquelle  on  ne  trouve  plus  suffisamment  d'air  pour  respirer. 
Le  baromètre  permet  d'apprécier  le  poids  de  l'atmosphère,  mesuré 
par  l'élévation  de  la  colonne  de  mercure.  A  chaque  étage  que  l'on 
franchit,  on  a  une  couche  d'air  de  moins  à  supporter;  mais  les  indi- 
cations barométriques  ne  changent  pas  seulement  à  mesure  qu'on 
s'élève,  elles  subissent  en  un  même  lieu  de  nombreuses  variations 
par  suite  de  modifications  accidentelles  dans  la  constitution,  la  force 
élastique  et  la  densité  de  l'air.  Ces  changemens  se  lient  à  tout  l'en- 
semble des  actions  calorifiques  et  mécaniques  qui  se  passent  dans 
l'atmosphère.  Il  y  a  des  variations  générales,  il  y  en  a  de  particu- 
lières. Il  existe  pour  chaque  saison,  pour  chaque  mois,  pour  chaque 
jour,  des  maxima  et  des  minima  qui  reparaissent  avec  assez  de 
régularité,  et  de  la  comparaison  desquels  on  tire  des  moyennes  pro- 
pres à  résumer  l'état  atmosphérique  d'un  jour,  d'un  mois  ou  d'une 
année. 

Quand  on  observe  le  baromètre  sous  les  tropiques,  on  reconnaît 
qu'il  monte  et  descend  périodiquement,  deux  fois  en  vingt-quatre 
heures.  Ces  variations  n'excèdent  guère  du  reste  2  ou  8  millimètres 
sur  l'échelle  qui  les  mesure.  Plus  on  s'avance  vers  les  pôles,  plus 
elles  s'affaiblissent,  dissimulées  par  des  perturbations  accidentelles, 
et  ce  n'est  qu'en  prenant  des  moyennes  de  quinze  jours,  ou  même 
d'un  mois,  qu'on  peut  en  retrouver  la  trace.  Enfin  elles  deviennent 
presque  inappréciables  au-delà  du  70®  degré  de  latitude  et  sont 
nulles  au  pôle. 

L'atmosphère  a  donc,  comme  l'océan,  des  agitations  périodiques, 
des  élévations  et  des  abaissemens,  de  véritables  marées,  ainsi  que 
le  remarque  judicieusement  un  observateur  italien,.  M.  P.  Lioy.  Le 
matin  et  le  soir  se  manifestent  dans  les  indications  barométriques  un 
maximum  et  un  minimum  dont  le  moment  précis  varie  suivant  les 
lieux  et  les  saisons.  Entre  l'éqUateur  et  le  60*  degré  de  latitude  nord, 
le  baromètre  baisse  de  midi  à  trois  ou  cinq  heures,  et  atteint  un  pre- 
mier minimum;  il  remonte  ensuite,  et  accuse  un  premier  maximum 
enti-e  neuf  et  onze  heures  du  isoir.  Il  reprend  alors  sa  course  descen- 
dante, et  son  second  minimum  tombe  vers  quatre  heures  du  matin. 


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12à  •      REVUE   DES  DEUX   MONDES. 

après  quoi  l'ascension  recommence,  et  un  second  maximum  est 
indiqué  vers  dix  heures.  Toutefois  les  hauteurfe  et  les  abaissemens 
de  cette  marée  atmosphérique  ne  se  correspondent  point  exactement 
dans  la  période  d'une  journée  :  l'accroissement  du  soir  est  bien  moins 
marqué  que  celui  du  matin,  qui  en  représente  environ  le  quadruple, 
tandis  que  la  diminution  du  soir  est  double  de  celle  du  matm.  Il  suit 
de  là  que  la  plus  grande  différence  entre  deux  indications  d'un  même 
jour  est  celle  qu'on  obtient  en  retranchant  le  minimum  du  soir  du 
maximum  du  matin;  c'est  ce  qu'on  appelle  la  grande  période.  C'est 
elle  qu'il  est  important  de  noter  pour  connaître  chaque  jour  la  plus 
forte  amplitude  des  oscillations  du  baromètre. 

On  vient  de  voir  que  le  chiffre  de  la  grande  période  décroît  à 
mesure  que  l'on  remonte  l'échelle  des  latitudes.  Si  l'on  gravit  une 
montagne  jusqu'au  sommet  le  plus  élevé,  on  observe  une  pareille 
diminution  dans  la  marche  oscillante  du  baromètre,  ainsi  que  l'ont 
montré  des  observations  faites  en  différentes  villes  de  Suisse  d'al- 
titude inégale,  au  Rigi,  au  Faulhom.  Le  fait  s'explique  du  reste 
aisément.  Plus  on  s'élève,  plus  les  oppositions  de  température  entre 
le  jour  et  la  nuit  s'amoindrissent,  plus  le  poids  de  la  colonne  d'air 
diminue,  moins  par  conséquent  la  différence  entre  deux  de  ces  poids 
doit  être  grande.  Ainsi  les  montagnes  offrent,  à  mesure  qu'on  se 
transporte  dans  des  stations  de  plus  en  plus  élevées,  un  rapport 
chaque  fois  plus  marqué  avec  les  contrées  qui  avoisinent  le  pôle. 
L'air  dont  les  hautes  cimes  sont  environnées  est  soumis  à  des  con- 
ditions analogues  à  celles  que  présente  l'air  à  des  latitudes  fort 
éloignées  de  l'équateur.  En  marchant  vers  le  pôle  comme  en  s'é- 
levant  dans  l'atmosphère  suivant  la  verticale,  on  se  rapproche  de 
plus  en  plus  d'un  milieu  où  les  causes  nombreuses  de  variations  qui 
se  produisent  à  la  surface  du  sol  tendent  à  disparaître. 

La  ressemblance  ne  s'arrête  point  à  l'état  barométrique;  elle  se 
manifeste  aussi  pour  la  température.  Dans  les  hautes  régions  en 
effet,  les  inégalités  que  l'on  constate  pour  les  régions  basses  dans 
la  distribution  de  la  chaleur  s'effacent  graduellement.  On  repré- 
sente cette  distribution  sur  le  globe  par  des  lignes  qui  réunissent 
tous  les  points  d'égale  température  annuelle  moyenne;  c'est  ce  que 
l'on  appelle  les  lignes  isothermes.  Si  la  chaleur  se  distribuait  uni- 
quement en  raison  de  la  position  des  diverses  contrées  de  la  terre 
par  rapport  au  soleil,  les  lignes  isothermes  coïncideraient  avec  les 
cercles  de  latitude  ou  parallèles.  Il  n'en  est  rien,  et  la  distribution 
des  lignes  isothermes  présente  de  nombreuses  irrégularités,  des 
inflexions  et  des  contournemens  dépendant  d'une  foule  de  causes 
locales;  mais  si  l'on  s'éloigne  du  niveau  des  mers,  si  l'on  ne  con- 
sidère que  des  régions  élevées,  on  voit  ces  grandes  irrégularités  s'at- 


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LES  HAUTES  BÉGIONS  DU  GLOBE.  125 

ténuer,  souvent  même  disparaître,  et  les  lignes  isothermes  tendent 
de  plus  en  plus  à  se  confondre  avec  les  parallèles.  Non-seulement 
cette  première  uniformité  se  manifeste,  mais  la  répartition  de  la 
chaleur  pendant  le  cours  de  Tannée  devient  plus  égale.  Pour  des 
mois  consécutifs,  entre  lesquels  on  saisit,  quand  on  observe  le  ther- 
momètre dans  les  régions  basses,  des  différences  de  température 
moyenne  assez  prononcées,  ces  différences  s'atténuent  notablement, 
si  Tobservation  se  fait  sur  de  hautes  cimes.  C'est  ce  qu'on  remarque 
par  exemple  en  comparant  janvier  et  février,  ou  juillet  et  août. 

Si  les  différences  d'un  mois  à  l'autre  deviennent  moins  fortes,  par 
contre  la  décroissance  de  la  température,  à  mesure  qu'on  s'élève, 
s'opère  plus  rapidement.  Cette  décroissance  ne  suit  pas  une  pro- 
gression régulière,  ainsi  qu'on  l'avait  d'abord  supposé;  elle  varie  en 
outre  selon  la  latitude,  la  saison  et  l'heure  du  jour;  elle  est  plus 
forte  en  été  qu'en  hiver,  plus  sensible  l'après-midi  que  le  matin.  Si 
l'on  prend  l'ensemble  de  tous  les  degrés  de  l'échelle  des  altitudes, 
on  trouve  sans  doute  que  l'abaissement  d'un  degré  du  thermomètre 
correspond  en  moyenne  à  une  élévation  de  166  mètres;  mais  ne  con- 
sidère-t-on  les  altitudes  qu'à  partir  de  2,000  ou  2,300  mètres,  le 
même  abaissement  du  thermomètre  ne  représente  plus  qu'une  élé- 
vation de  156  mètres,  c'est-à-dire  qu'en  général,  au-delà  de  la  limite 
de  la  végétation,  la  température*  décroît  en  hauteur  beaucoup  plus^ 
vite.  On  atteint  de  la  sorte  des  régions  prodigieusement  froides  où  les 
variations  ne  s'opèrent  plus  qu'entre  des  extrêmes  assez  rapprochés. 
Sur  les  cimes  des  Alpes  les  plus  élevées,  on  a  trouvé,  pour  la  moyenne 
d'une  année,  de  13  à  15  degrés  au-dessous  de  zéro.  Ces  régions,  les 
plus  hautes  de  la  Suisse,  correspondent  donc  au  70®  parallèle  de 
latitude;  mais,  placées  plus  à  l'abri  des  influences  du  sol,  elles  offrent 
des  irrégularités  encore  moins  prononcées  que  les  contrées  subarc- 
tiques. La  température  minimum  de  leur  hiver  est  notablement  su- 
périeure à  celle  d'un  grand  nombre  de  points  de  la  zone  glaciale,  et 
la  température  maximum  de  leur  été  est  plus  basse  que  celle  de  la 
majeure  partie  des  localités  placées  à  de  hautes  latitudes.  De  même 
les  extrêmes  de  chaque  jour  se  rapprochent;  le  maximum  absolu  de 
chaleur  des  plus  hautes  montagnes  des  Alpes  dépasse  à  peine  5  ou 
6  degrés  centigrades.  Tels  sont  les  résultats  obtenus  par  MM.  Her- 
mann  et  Adolphe  Schlagintweit,  ces  hardis  explorateurs  des  hautes 
régions  du  globe,  qui  sont  allés  continuer  aux  sommets  de  l'Hima- 
laya les  recherches  commencées  en  1847  dans  la  Suisse,  et  dont  l'un 
a  récemment  péri  victime  de  son  dévouement  à  la  science.  Varia- 
tions du  baromètre  et  du  thermomètre  rappellent  donc  sur  les  hau- 
teurs les  plus  escarpées  des  Alpes  ce  qui  se  passe  dans  les  parties 
les  plus  froides  de  la  zone  glaciale,  sans  qu'il  faille  toutefois  con- 


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126 


BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 


dure  à  Tidentité  absolue  de  la  physique  atmosphérique  des  grsuides 
montagnes  avec  celle  des  contrées  polaires. 

Il  y  a  des  lignes  isobarométriques  comme  il  y  a  des  lignes  iso-  - 
thermes;  elles  servent  à  unir  les  points  du  globe  où  l'amplitude 
moyenne  des  oscillations  du  baromètre,  déduite  des  extrêmes  de 
chaque  mois,  est  la  même.  Si  l'on  trace  sur  la  sphère  la  succession 
de  ces  lignes  graduées  par  une  différence  de  &  ou  5  millimètres 
dans  l'élévation  du  mercure,  on  voit  qu'elles  se  distribuent  à  peu 
près  comme  les  latitudes.  Les  différences  entre  le  maximum  et  le 
minimum  moyens  du  mois  vont  en  croissant  à  mesure  que  l'on  s'é- 
loigne de  l'équateur.  Cette  distribution  des  lignes  isobarométriques 
est  la  conséquence  de  celle  des  températures,  car  les  changemens  de 
poids  de  l'atmosphère  sont  étroitement  liés  aux  effets  de  la  chaleur. 
Plus  on  s'élève  en  latitude,  plus  les  variations  de  température  sont 
prononcées  et  fréquentes,  plus  par  conséquent  l'amplitude  des  os- 
cillations barométriques  doit  augmenter. 

On  a  vu  qu'au  sommet  des  montagnes  les  extrêmes  de  tempéra- 
ture vont  en  se  rapprochant,  ce  qui  fait  qu'à  mesure  qu'on  s'élève, 
on  redescend  en  réalité  l'échelle  des  lignes  isobarométriques,  et  la 
gradation  dans  le  sens  vertical,  au  lieu  de  reproduire  la  succession 
des  étages  qui  conduisent  au  pôle,  ramène  vers  l'équateur.  Ainsi, 
dans  les  hautes  régions  de  l'air,  la  pression  atmosphérique,  de  même 
que  la  température,  ne  doit  plus  offrir  de  variations  bien  sensibles 
en  dehors  des  causes  accidentelles  de  perturbation;  mais,  ainsi  que 
l'ont  constaté  MM.  Schlagintweit,  jusqu'à  une  altitude  d'environ 
3,800  mètres,  les  variations  du  baromètre  sont  encore  très  pro- 
noncées. 

Dans  l'étude  des  mouvemens  réguliers  de  l'atmosphère  et  des  chan- 
gemens de  pression ,  il  est  nécessaire  de  tenir  compte  d'une  foule 
d'anomalies  locales  qui  masquent  momentanément  l'intervention  des 
lois  naturelles.  En  voici  un  exemple.  Les  deux  observateurs  que  je 
viens  de  nommer  se  sont  aperçus  qu'au  sommet  de  certains  pics, 
ou  sur  le  versant  escarpé  d'un  plateau,  le  baromètre  accusait  quel- 
quefois, un  maximum  à  l'heure  même  Où  un  autre  baromètre  mar- 
quait un  minimum  dans  la  vallée  inférieure.  Ce  fait  se  produit  assez 
fréquemment  dans  les  Alpes  entre  deux  et  quatre  heures  de  l'après- 
midi,  à  l'époque  périodique  où  le  baromètre  atteint  vers  ce  moment 
du  jour  son  degré  le  plus  bas.  MM.  Schlagintweit  ont  bien  vite  saisi 
la  cause  de  cette  anomalie.  Dans  la  vallée,  entre  deux  et  quatre 
heures,  le  sol  est  échauffé  par  les  rayons  du  soleil  qu'il  reçoit  depuis 
le  matin,  la  température  s'élève,  l'air  devient  moins  dense  et  plus 
sec,  le  baromètre  baisse;  mais  sur  un  versant  qu'avoisine  un  gla- 
cier, source  continue  de  froid,  sur  un  pic  isolé  qui  perd  à  chaque 


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LES   HAUTES   BEGIONS   DU   GLOBE.  127 

instant  par  le  rayonnement  la  chaleur  que  lui  envoie  le  soleil,  l'at- 
mosphère ne  parvient  pas  à  se  réchauffer,  et  la  température  décroît; 
l'air  s'épaissit  et  pèse  davantage  sur  le  baromètre,  dont  il  détermine 
l'élévation.  Il  existe  donc  des  accidens  locaux  pour  les  marées  at- 
mosphériques comme  pour  les  marées  océaniques.  Seules,  les  causes . 
qui  tiennent  aux  lois  générales  par  lesquelles  est  régie  l'atmosphère 
se  retrouvent  partout  les  mêmes,  et  l'altitude  n'exerce  à  cet  égard 
aucune  influence  particulière.  Les  hautes  régions  de  l'air,  comme 
les  couches  les  plus  basses,  ne  sauraient  se  soustraire  à  l'action  de 
la  marche  annuelle  du  soleil.  Les  tableaux  numériques  dressés  par 
MM.  Schlagintweit  montrent  que,  si  l'on  observe  deux  jours  de  suite 
à  la  môme  heure,  pendant  différons  mois,  les  hauteurs  moyennes  du 
baromètre,  on  obtient  des  chiffres  sur  lesquels  l'altitude  du  lieu 
d'observation  n'a  aucune  influence.  C'est  ce  que  Humboldt  avait 
déjà  constaté  en  Amérique. 

Quant  aux  variations  du  baromètre  suivant  les  saisons^  la  marche 
reparaît  à  peu  près  la  même,  pourvu  qu'on  prenne  soin  de  défalquer 
des  chiffres  obtenus  les  nombres  qui  représentent  la  pression  de  la 
vapeur  dans  l'ah*.  Cette  pression  vient  s'ajouter  à  celle  de  l'atmo- 
sphère proprement  dite,  et  en  contrarie  les  mouvemens  périodiques. 
Pour  qu'il  y  aitcomparabilité  entre  les  résultats  fournis  pour  chaque 
mois,  il  faut  ramener  les  hauteurs  barométriques  à  celles  de  Fair  sec 
correspondantes.  Alors  se  montre  l'influence  exclusive  de  la  marche 
du  soleil  sur  la  masse  gazeuse  qui  nous  enveloppe. 

Dès  qu'au  printemps  les  jours  deviennent  plus  longs,  le  minimum 
de  température  du  matin  a  lieu  plus  tôt,  et  le  mmimum  baromé- 
trique se  rapproche  de  minuit.  En  été, "alors  que  les  différences  de 
température  sont  plus  prononcées,  la  variation  diurne  devient  aussi 
plus  forte.  On  a  reconnu  depuis  longtemps  déjà  que  la  pression  at- 
mosphérique diminue  à  mesure  que  le  soleil  approche  du  zénith. 
Léopold  de  Buch  Ta  constaté  le  premier,  et  l'un  des  plus  célèbres 
physiciens  de  Berlin,  Dove,  a  pris  ce  fait  comme  point  de  départ 
d'intéressantes  recherches.  Dans  nos  climats,  la  hauteur  du  baro- 
mètre diminue  à  partir  du  mois  de  janvier  et  augmente  généralement 
à  partir  de  novembre.  La  colonne  de  mercure  se  maintient  l'hiver  et 
l'été  à  une  hauteur  moyenne  plus  grande  qu'en  automne  et  au  prin- 
temps. On  observe  dans  l'année  deux  minimay  l'un  en  avril  et  l'autre 
en  novembre.  MM.  Schlagintweit  ont  pu  s'assurer  dans  les  Alpes 
que  cette  marche  annuelle  se  reproduit  au  sommet  des  montagnes 
comme  dans  nos  plaines  ;  mais  il  est  à  noter,  ainsi  que  je  le  faisais 
tout  à  l'heure,  que  la  hauteur  de  la  colonne  barométrique  ne  dépend 
pas  seulement  du  poids  intrinsèque  des  couches  d'air,  qu'elle  est 
aussi  subordonnée  à  la  quantité  de  vapeur  d'eau  répandue  dans  l'at- 


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128  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mosphère.  Il  n'y  a  pas  pour  ainsi  dire  d'sdr  sec  à  la  surface  de  la 
terre;  une  certaine  quantité  de  vapeur  s'y  trouve  toujours  contenue. 
Dès  que,  par  l'effet  du  vent  ou  de  la  température,  l'air  sèche,  au- 
trement dit  vient  à  perdre  une  certaine  quantité  de  vapeur,  il  s'en 
forme  de  nouvelles  quantités  aux  dépens  des  êtres  organisés,  dont 
les  fonctions  se  trouvent  ainsi  troublées,  —  aux  dépens  du  sol,  qui 
perd  toute  son  humidité  et  devient  par  cela  même  moms  propre  à  la 
végétation.  La  composition  de  l'air  en  oxygène  et  en  azote  se  montre 
sensiblement  la  même  à  quelque  hauteur  qu'on  s'élève  dans  l'atmo- 
sphère; c'est  ce  qu'a  noté  Gay-Lussac  lors  de  son  ascension  en  1805; 
seule,  la  quantité  d'acide  carbonique  varie  assez  notablement. 
MM.  Schlagintweit  ont  observé  jusqu'à  10,300  pieds  une  diminution 
progressive  de  ce  gaz,  et  ils  sont  portés  à  croire  qu'on  approche 
ainsi  peu  à  peu  d'un  chiffre  constant,  alors  que  l'absence  de  toute 
végétation  et  de  causes  particulières  dues  à  la  disposition  des  mon- 
tagnes ne  permet  plus  de  ces  variations  qui  masquent  les  lois  géné- 
rales. Il  en  est  tout  autrement  pour  la  vapeur  :  la  quantité  que  l'air 
«n  contient  change  sur  les  hauteiu-s  d'une  msmière  notable  et  affecte 
naturellement  les  indications  barométriques. 

En  tenant  compte  de  la  présence  de  cette  vapeur  dans  l'air  pour 
le  calcul  de  la  pression  atmosphérique,  on  reconnaît  que  la  vapeur 
diminue  sensiblement  quand  on  passe  de  la  saison  froide  à  la  saison 
<îhaude.  C'est  le  fait  le  plus  général  à  de  faibles  altitudes;  sur  les 
Alpes,  MM.  Schlagintweit  ont  obtenu  parfois  des  résultats  inverses, 
•et  une  augmentation  de  pression  est  devenue  sensible  pendant  l'été. 
La  cause  en  est  due  à  des  influences  spéciales  nées  de  la  configura- 
tion du  sol,  au  plus  grand  échauffement  que  subissent  les  couches 
de  l'air  dans  les  lieux  bas.  Au  reste,  les  différences  de  pression  ba- 
rométrique des  deux  saisons  froide  et  chaude  diminuent  à  mesure 
qu'on  s'éloigne  de  l'équateur,  et  aux  latitudes  élevées  le  minimum 
4e  l'été  ne  diffère  du  maximum  de  l'hiver  que  d'un  petit  nombre  de 
millimètres. 

Ce  fait  que  la  hauteur  barométrique  est  moindre  en  été  qu'en 
hiver  démontre,  ainsi  que  l'a  observé  le  météorologiste  Kaemtz,  les 
mouvemens  de  l'océan  aérien  sur  toute  la  surface  du  globe.  A  l'épo- 
que des  équinoxes,  où  la  température  est  égale  à  la  moyenne  ther- 
mométrique  annuelle,  on  observe  partout  la  pression  moyenne  de 
l'air  sec.  Le  soleil  s'avance-t-il  vers  l'hémisphère  boréal,  celui-ci 
s'échauffe,  tandis  que  l'hémisphère  opposé  se  refroidit.  Il  en  résulte 
un  écoulement  de  l'air  de  l'hértiisphère  septentrional  vers  l'hémi- 
sphère austral,  et  un  déplacement  des  vents  alizés  vers  le  nord.  Le 
baromètre  se  tient  conséquemment  plus  bas  dans  l'hémisphère  où 
règne  l'été,  et  plus  haut  dans  celui  où  règne  l'hiver.  Dans  les  pays 


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LES  HAUTES  RÉGIONS  DU  GLOBE.  129 

qui  se  rapprochent  davantage  de  la  limite  où  cet  échange  a  lieu,  les 
différences  sont  plus  marquées.  La  résistance  que  Fair  éprouve  à  la 
siuiace  de  la  terre  rend  ces  effets  moins  appréciables  dans  les  pays 
éloignés  de  la  limite  ;  voilà  pourquoi  les  différences  entre  la  pres- 
sion de  l'air  sec  en  été  et  en  hiver  sont  plus  petites  vers  les  hautes 
latitudes  que  sous  l'équateur.  Ces  observations  nous  montrent  que 
l'étude  de  la  pesanteur  de  l'air  ne  doit  pas  être  séparée  de  celle  de 
la  distribution  de  la  vapeur  d'eau,  de  ce  que  les  physiciens  appel- 
lent l'état  hygrométrique. 

Rappelons,  pour  être  mieux  compris,  quelques  principes  de  phy- 
sique élémentaire.  L'air  ne  saurait  recevoir  une  quantité  indéfinie 
de  vapeur,  et  le  poids  qu'il  en  peut  absorber  dépend  de  la  tempéra- 
ture et  de  la  pression  à  laquelle  il  est  soumis.  Plus  il  s'échauffe,  plus 
il  devient  apte  à  contenir  de  la  vapeur,  car  le  calorique  en  écarte  de 
plus  en  plus  les  molécules,  et  permet  pour  ainsi  dire  à  la  vapeur  de 
s'y  loger.  De  même,  si  la  pression  que  supporte  l'air  diAiinue,  la 
quantité  de  vapeur  qu'il  pourra  recevoir  ira  en  s'accroissant.  Il 
existe  donc  pour  chaque  pression  et  chaque  degré  du  thermomètre 
ijn  certain  poids  de  vapeur  d'eau  qui  est  le  maximum  de  ce  que 
peut  absorber  une  étendue  donnée  de  l'atmosphère,  et  qui  en  pro- 
duit ce  que  l'on  appelle  la  saturation.  Si  vous  représentez  par  100 
l'air  saturé,  des  chiffres  momdres  correspondront  aux  difiérens  états 
hygrométriques;  ils  indiqueront  combien  l'air  s'éloigne  de  son  point 
de  saturation.  Or  les  observations  qui  ont  été  faites  montrent  que 
les  indications  de  l'hygromètre  croissent  avec  l'altitude  des  lieux. 
L'air,  à  de  grandes  hauteurs,  se  trouve  généralement  dans  un  état 
plus  voisin  .de  la  saturation  que  dans  les  plaines,  ou,  pour  parler  avec 
tout  le  monde,  il  est  plus  humide  ;  mais  on  ne  tient  point  compte  ici 
de  la  température  :  or  plus  celle-ci  s'abaisse,  moins  il  faut  de  va- 
peur pour  saturer  l'air.  Si  l'on  ne  mesure  donc  que  la  quantité  réelle 
de  vapeur  contenue  dans  l'atmosphère,  on  trouve  qu'à  mesure  qu'on 
s'élève,  le  poids  de  cette  vapeur  renfermée  dans  un  espace  donné 
est  de  plus  en  plus  petit,  en  sorte  que,  bien  que  s' approchant  de  son 
point  de  saturation,  l'air  est  en*  réalité  plus  sec. 

Cette  opposition  entre  l'état  apparent  et  l'état  réel  constaté  pour 
la  vapeur  se  retrouve  dans  les  mêmes  régions,  mais  d'une  manière 
inverse,  pour  la  chaleur.  On  mesure  les  degrés  de  celle-ci  au  moyen 
du  thermomètre;  mais  on  n'en  évalue  ainsi  que  la  quantité  relative. 
Tous  les  corps  sous  le  même  poids  n'exigent  pas  une  égale  quantité 
de  chaleur  pour  accuser  la  même  température;  ils  ont,  comme  disent 
les  physiciens,  des  capacités  calorifiques  différentes,  et  ces  capacités 
tiennent  à  leur  constitution  moléculaire.  L'absorption  de  chaleur  spé- 
cifique est  d'autant  plus  petite  que  l'agrégation  des  molécules  est  plus 

lOMI  XXTIU  9 


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130  REYUE   DES   DEUX  MONraS. 

grande.  On  conçoit  donc  que  la  capacité  calorifique  des  gaz  aug- 
mente avec  la  température  et  avec  la  diminution  de  la  pression.  Si 
l'air  des  hautes  régions  présentait  le  même  état  calorifique  que  Tair 
des  lieux  bas,  un  certain  poids  de  ce  dernier  transporté  aux  grandes 
altitudes  s*y  dilaterait  en  donnant  la  même  indication  thermomé- 
trique que  le  même  poids  de  l'air  qui  s'y  trouve  ordinairement  ré- 
pandu, ou,  ce  qui  est  l'équivalent,  l'air  des  lieux  bas,  soumis  à  une 
pression  égale  à  celle  qui  règne  dans  les  régions  élevées,  ferait  mon- 
ter le  thermomètre  à  la  hauteur  où  il  se  tient  dans  ces  régions.  Or 
c'est  ce  qui  n'a  pas  lieu,  car  l'air  des  plaines  abaissé  à  la  pression 
barométrique  des  hautes  régions  donne  une  température  inférieure 
à  celle  qu'elles  présentent  :  donc  l'atmosphère  des  hautes  régions, 
quoique  à  ime  température  moindre  que  celle  du  sol,  renferme  à 
poids  égal  plus  de  chaleur  que  celle  des  lieux  bas.  Ainsi,  tandis 
que  la  caloricité  relative  de  l'air  diminue,  la  caloricité  absolue  aug- 
mente, ce  qui  est  l'inverse  de  ce  qui  se  passe  pour  l'humidité. 

Puisque  l'air  des  hautes  régions  est  plus  près  que  celui  des  plaines 
de  l'état  de  saturation ,  les  pluies  y  doivent  être  plus  fréquentes. 
Une  fois  l'air  saturé,  la  plus  légère  augmentation  de  pression,  le 
moindre  abaissement  de  température  détermine  un  excès  de  vapeur 
qui  se  précipite  sous  forme  de  pluie;  ce  phénomène  se  produit  encore 
si  des  vents  viennent  apporter  à  l'atmosphère  déjà  presque  saturée 
une  nouvelle  masse  de  vapeur.  Les  Alpes  sont  la  région  de  l'Eu- 
rope qui  reçoit  la  plus  grande  quantité  de  pluie;  il  n'est  aucune  par- 
tie de  cette  chaîne  où  la  moyenne  annuelle  de  l'eau  tombée  ne  pré- 
sente un  chiffre  considérable.  L'observation  montre  que  ces  pluies 
sont  dues  surtout  au  mélange  en  grande  proportion  de  masses  d'air 
chaud  et  froid.  Si  les  Alpes  agissaient  comme  un  réfrigérant  où  vien- 
drait se  condenser  la  vapeur  des  vents  qui  soufflent  sur  leurs  cimes, 
la  température  de  ces  montagnes  devrait  être  plus  basse  que  celle  de 
l'air  libre  à  la  même  hauteur  au-dessus  de  la  plaine;  c'est  ce  qui 
n'a  pas  lieu.  Déjà  les  pics  isolés  fournissent  à  leur  sommet  des  in- 
dications thermométriques  moindres  que  celles  de  plateaux  ou  de 
massifs  d'une  plus  grande  altitude.  Or,  puisque  sur  les  Alpes  il  tombe 
plus  de  pluie  que  dans  la  plaine,  le  phénomène  ne  saurait  être  attri- 
bué à  l'effet  condensateur  des  montagnes.  La  cause  en  est  donc  toute 
mécanique. 

Quand  une  masse  d'air  qui  se  meut  vient  à  rencontrer  une  masse 
d'air  tranquille,  elle  s'y  mêle  en  partie  et  l'entraîne  dans  son  mou- 
vement. Supposons  qu'im  vaste  courant  souffle  du  sud-ouest,  il  arrive 
chargé  de  vapeur;  atteint-il  une  cime  autour  de  laquelle  l'atmo- 
sphère est  calme,  l'air  qu'il  entraîne  se  verse  dans  l'air  en  repos. 
Toutefois,  si  rien  n'entrave  la  marche  du  courant,  sa  tenipérature  ne 


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LES  HAUTES  RÉGIONS  DU  GLOBE*  ISl 

se  communique  que  lentement  à  l'atmosphère  qu'il  arrache  à  son 
immobilité,  et  ce  n'est  qu'à  la  longue  que  la  quantité  de  vapeur  ap- 
portée peut  déterm'mer  le  point  de  saturation  et  amener  la  pluie. 
Au  contraire  la  disposition  des  montagnes  oppose-t-elle  une  barrière 
aux  vents,  le  mélange  des  deux  masses  d'air  s'opère  rapidement,  et 
au  bout  de  quelques  instans  la  nouvelle  quantité  de  vapeur  suffit  k 
la  production  de  la  pluie.  Ce  même  air,  qui  dans  la  vallée  circule 
librement,  vient-il  se  heurter  contre  une  chaîne,  le  moindre  dépla- 
cement de  la  masse  atmosphérique  produira  la  formation  d'ondées, 
et  les  inégalités  de  température  dues  aux  accidens  de  terrain  engen- 
dreront sans,  cesse  des  chocs  entre  des  masses  d'sdr  inégalement 
chargées  de  vapeur. 

Les  luttes  des  diverses  parties  de  l'atmosphère  entre  elles  sont 
donc  les  révolutions  qui  agitent  ces  régions  élevées,  où  de  loin  tout 
a  l'apparence  de  l'immobilité  et  du  repos.  Après  une  nuit  claire 
et  sereine,  les  cimes  se  refroidissent  par  le  rayonnement;  autour 
d'elles,  la  vapeur  se  condense,  puis,  à  mesure  que  le  soleil  s'élève  à 
l'horizon,  un  courant  d'air  ascendant  s'établit,  des  vents  horizon- 
taux se  produisent,  et  ces  petits  nuages,  chassés  peu  à  peu  des  pics 
qu'ils  enveloppaient,  vont  se  dissoudre  dans  l'atmosphère,  tandis 
que  de  nouvelles  vapeurs  prennent  leur  place.  Du  fond  de  la  vallée, 
l'œil  ne  saurait  apercevoir  ce  transport  continuel  qu'accompagne 
fiéquemment  un  vent  assez  vif.  Il  semble  que  les  nuages  demeurent 
immobiles,  bien  que  leur  alignement  dénote  la  direction  du  vent; 
mais  si  l'on  gravit  la  montagne,  on  ne  tarde  pas  à  constater  que  ces 
•couronnes  nuageuses  sont,  comme  bien  d'autres  couronnes,  sans 
cesse  exposées  à  des  agitations. 

Ainsi  la  vapeur  d'eau,  qui  donne  à  l'atmosphère  sa  qualité  respi- 
rable  et  sa  force  d'entretien  pour  la  vie,  est  aussi  la  source  princi- 
pale de  ses  convulsions.  Les  couches  d'w  sont  poussées  à  diffé- 
rentes hauteurs  par  des  courans  en  sens  contraire,  qui  tiennent  à 
l'inégalité  de  la  répartition  de  la  chaleur,  et  qui  se  combattent 
toutes  les  fois  qu'un  mouvement  violent  imprimé  à  la  masse  atmo- 
^hérique  n'assure  pas  la  prédominance  exclusive  de  l'un  d'entre 
€ux.  Tandis  que,  dans  les  régions  supérieures  par  exemple,  un  vent 
du  sud  pousse  les  nuages  vers  le  nord  avec  une  prodigieuse  rapi- 
dité, d'autres  nuages  placés  plus  bas  s'avancent  lentement  au  midi. 
Toutefois  le  vent  de  la  région  supérieure  finit  par  l'emporter  ;  mais 
a  ne  domine  au  fond  des  vallées  qu'après  des  engagemens  partiels 
où  il  n'a  pas  toujours  de  prime  abord  l'avantage,  qu'à  la  suite  de 
rafales,  de  tourmentes  et  de  tourbillons  qui  portent  quelquefois  la 
désolation  et  la  ruine. 

La  disposition  des  chaînes  de  montagnes  modifie  d'ailleurs  sui- 


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132  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

gulièrement  la  direction  des  courans  de  l'atmosphère.  L'obstacle 
que  leur  opposent  ces  murailles  naturelles  amène  fréquemment  une 
déviation  du  vent,  et  celui-ci  se  réfléchit  dans  une  direction  oppo- 
sée avec  un  redoublement  d'énergie.  L'agitation  de  l'atmosphère 
dans  les  régions  montagneuses  est  un  phénomène  en  quelque  sorte 
normal.  Le  soir  et  la  nuit,  il  s'établit  des  sommets  dans  la  vallée 
un  courant  d'air  descendant,  parce  que  les  parties  basses  se  refroi- 
dissent plus  vite  que  les  parties  élevées;  le  jour,  le  courant  change 
de  sens  et  devient  ascendant.  C'est,  comme  on  voit,  quelque  chose 
d'analogue  à  la  brise  qui  règne  sur  les  côtes.  Le  jour  celle-ci  vient 
de  la  mer,  le  soir  elle  souffle  du  rivage.  De  même  que  la  brise  du 
soir,  le  courant  descendant  des  montagnes  a  plus  de  durée  que  le 
courant  contraire.  Ainsi  l'atmosphère,  qui  a  ses  marées,  présente 
aussi  ses  alternances  diurnes  de  vents. 

Chaque  soir,  l'abaissement  de  température,  en  amenant  une  plus 
grande  condensation  de  la  vapeur,  fait  descendre  les  nuages,  et 
ceux-ci  passent  en  s' abaissant  par  une  série  de  formes  et  d'appa- 
rences qui  varient  à  tout  instant  l'aspect  du  paysage.  Les  nuages 
sont  des  Protées  dont  il  est  diflîcile  de  décrire  toutes  les  métamor- 
phoses :  les  météorologistes  ont  cependant  proposé  une  classifica- 
tion qui  embrasse  les  apparences  principales.  Us  distinguent  les 
cirruSy  composés  de  filamens  déliés,  réunis  comme  les  soies  d'un 
pinceau  ou  mêlés  comme  les  cheveux  de  notre  tête;  les  cumulus  y 
amas  hémisphériques  qui  prennent  à  l'horizon  l'aspect  de  mon- 
tagnes neigeuses  ;  les  stratus^  bandes  horizontales  qui  tapissent  sou- 
vent le  firmament  au  coucher  du  soleil;  les  cirro-cumuluSy  petits 
nuages  arrondis,  ordinairement  distribués  dans  le  ciel  comme  les 
moutons  d'un  troupeau  et  qui  lui  donnent  une  apparence  pommelée. 
Chacune  de  ces  différentes  familles  de  nuages  a  sa  région  moyenne 
où  on  la  voit  le  plus  habituellement  suspendue.  Les  forts  amas  de 
vapeur  ne  s'élèvent  guère  au-delà  de  2,500  mètres,  mais  les  cirrus^ 
atteignent  de  bien  plus  grandes  hauteurs,  et  on  les  observe,  ainsi 
que  les  cirro-cumuluSy  à  des  altitudes  de  12,000  mètres. 

Les  amas  de  vapeur  ne  tendent  pas  seulement  à  modifier  Tétat 
de  l'atmosphère,  ils  jouent  un  grand  rôle  dans  les  phénomènes  op- 
tiques que  présentent  les  hautes  régions.  L'absorption  des  rayons 
lumineux  qui  traversent  les  couches  de  l'air  dépend  du  plus  ou 
moins  grand  degré  d'épaisseur  de  celles-ci.  De  légères  variations  à 
cet  égard. déterminent  des  décompositions  difl(érentes  du  spectre 
solaire;  en  même  temps  que  les  couleurs  varient,  les  objets  s'offrent 
à  nous  plus  ou  moins  éclairés.  Apercevons-nous  un  de  ces  objets 
dont  la  dimension  nous  soit  connue,  une  maison,  un  homme,  un 
animal,  alors  que  l'atmosphère  des  montagnes  est  d'une  extrême 


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LIS  HÂUT£S  RÉGIONS  DU  GLOBE.  133 

transparence,  il  nous  semble  plus  rapproché  qu'il  ne  l'est  en  réa- 
lité, parce  que  notre  œil  en  saisit  nettement  les  diverses  parties. 
Si  nous  n'avons  pas  à  l'avance  la  notion  de  la  grandeur  exacte,  l'il- 
lusion est  différente;  la  possibilité  où  nous  nous  trouvons  de  scruter 
les  moindres  détails  de  l'objet  nous  en  dissimule  la  masse  et  nous 
le  fait  supposer  plus  petit  qu'il  n'est  réellement;  l'erreur  porte  alors 
sur  la  grandeur  et  non  sur  la  distance.  Mais  que  tout  à  coup  l'atmo- 
sphère s'épaississe,  que  des  brouillards  s'élèvent,  les  formes  des 
montagnes  ou  des  objets  paraîtront  alors  plus  lourdes  et  plus  mas- 
sives; le  nain  prendra  subitement  les  proportions  d'un  géant.  Il  est 
toutefois  des  momens  où  la  transparence  de  l'atmosphère  exagère 
la  grosseur  des  objets.  Que  l'on  contemple  la  chaîne  des  Alpes  des 
plaines  qui  s'étendent  à  leur  pied,  soit  au  sud,  soit  au  nord,  quand 
le  temps  est  humide  et  que  la  pluie  s'apprête  à  tomber,  l'air  est 
clair,  et  cependant  les  montagnes  semblent  plus  sombres  et  plus 
élevées.  C'est  qu'alors  les  traits  du  paysage  ne  se  fondent  pas  dans 
un  tout  uniforme,  et  que  les  hauteurs  tranchent  fortement  avec  la 
vallée.  Dans  Tordre  physique  comme  dans  l'ordre  moral,  les  oppo- 
sitions rendent  plus  sensibles  les  différences. 

La  transparence  de  l'atmosphère  exerce  aussi  une  influence  mar- 
quée sur  la  faculté  visuelle.  Ordinairement  la  vapeur  répandue 
dans  l'air  empêche  la  vue  de  s'étendre  bien  loin  à  l'horizon;  nous 
voyons  naturellement  mieux  de  bas  en  haut  que  de  haut  en  bas.  De 
plus,  les  objets  placés  par  rapport  à  nous  à  une  certaine  profondeur 
prennent  une  teinte  plus  sombre  et  plus  uniforme,  et  le  contraste 
des  couleurs  n'en  vient  plus  accroître  la  visibilité.  L'observateur 
qui  porte  ses  regards  d'une  cime  élevée  sur  une  autre  cime,  placée 
à  quelques  lieues  de  distance,  se  trouve  dans  des  conditions  bien 
plus  favorables.  La  lumière  n'a  plus  alors  qu'à  traverser  de  minces 
couches  de  l'atmosphère,  et  toutes  les  parties  d'un  objet,  tous  les 
détails  du  terrain  peuvent  être  distingués.  De  là  l'efficacité  de  ces 
signaux  allumés  sur  les  montagnes,  et  qui  se  répondent  d'une  cime 
à  l'autre.  Nos  ancêtres,  les  Gaulois,  se  transmettaient  ainsi,  au  dire 
de  César,  les  nouvelles  avec  une  rapidité  presque  télégraphique. 

Si  la  transparence  de  l'atmosphère  rend  les  objets  plus  visibles  et 
en  accuse  mieux  les  contours,  la  présence  des  vapeurs  engendre  des 
effets  lumineux  dont  la  variété,  aux  grandes  altitudes,  ajoute  sin- 
gulièrement à  la  beauté  du  spectacle.  Que  l'observateur  porte  sa 
vue  sur  une  de  ces  cimes  éloignées  dont  il  peut,  grâce  à  la  transpa- 
rence de  l'air,  distinguer  nettement  les  lignes,  et  que  des  vapeurs 
se  répandent  et  s'éparpillent  dans  le  vaste  espace  qui  l'en  sépare, 
le  pic  se  colorera  bientôt  d'une  couleur  rouge  tirant  vers  le  pourpre, 
comme  MM.  Schlagintweit  l'ont  observé  notamment  en  18A7,  au 


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i3&  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

Wildspitze.  En  d'autres  circonstances,  les  nuages  affectent  des  teintes 
diaprées  et  changeantes  ou  présentent  des  oppositions  de  tons  qui 
se  réfléchissent  sur  le  sol.  Tandis  que  les  parties  éclairées  affectent 
une  teinte  bleu  verdâtre,  les  ombres  se  colorent  en  brun  roux.  Si 
haut  que  soit  le  soleil  au-dessus  de  l'horizon,  la  présence  des  va- 
peurs fait  que  les  ombres  sont  encore  accusées,  et  au  sommet  du 
Mont-Blanc  ou  du  Mont-Rose,  on  peut  en  plein  midi  apercevoir  les 
ombres  des  aiguilles  montagneuses  qui  se  projettent  sur  la  neige, 
r/est  que  dans  ces  atmosphères  froides  les  brouillards  arrivent  à  un 
degré  de  condensation  qui  engendre  des  gouttelettes  épaisses,  qu'un 
refroidissement  subit  peut  transformer  en  de  petits  cristaux  de  glace 
à  travers  lesquels  les  rayons  solaires  se  réfractent  de  manière  à 
donner  naissance  aux  apparences  colorées  les  plus  diverses.  Ce  sont 
des  causes  de  cet  ordre  qui  produisent  les  anneaux  colorés  observés 
parfois  à  l'entour  du  soleil,  et  qu'on  appelle  des  couronnes  et  des 
Judos,  Et  ce  n'est  pas  seulement  à  la  lumière  réfractée  que  sont 
dues  ces  nombreuses  apparences  :  le  soleil  se  réfléchit  aussi  dans 
les  cristaux  de  glace  flottante  que  l'atmosphère  tient  en  suspen- 
sion. Dans  un  voyage  aérostatique  accompli  le  27  juillet  1860, 
MM.  Barrai  et  Bixio  ont  vu  Je  soleil  se  réfléchir  au-dessous  d'eux 
sur  l'atmosphère  vaporeuse ,  comme  il  l'aurait  fait  à  la  surface  des 
eaux. 

Un  physicien  français  qui  a  fait  l'ascension  du  Mont-Blanc, 
M.  Bravais,  a  observé  qu'aux  grandes  altitudes  certaines  teintes 
crépusculaires  sont  beaucoup  plus  visibles;  on  aperçoit  souvent 
après  le  coucher  du  soleil,  à  la  suite  du  crépuscule,  une  teinte  rose 
bien  tranchée  qui  reste  inaperçue  pour  la  plaine  et  illumine  le  ciel 
à  l'occident,  vers  le  tiers  de  sa  hauteur.  Par  contre,  l'illumination 
au  zénith  est  moins  marquée  dans  ces  hautes  régions.  A  l'ombre, 
on  a  de  la  difficulté  à  distinguer  des  divisions  de  quelque  finesse. 
La  lune  éclaire  faiblement  le  firmament,  et  quand  elle  est  dans  son 
plein,  c'est  à  peine  si  son  éclat  fait  disparaître  les  étoiles  de  sixième 
grandeur  dans  la  région  du  ciel  opposée  à  l'astre. 

Si  les  phénomènes  lumineux  du  matin  et  du  soir  prennent  dans 
les  régions  élevées  un  caractère  de  grandeur  et  de  variété  qui  leur 
donne  un  attrait  particulier,  les  phénomènes  astronomiques  s'y 
montrent  aussi  avec  infiniment  plus  d'éclat.  Le  8  juillet  1842, 
MM.  Agassiz  et  Desor  observèrent  au  sommet  du  Grimsel  une  éclipse 
de  soleil.  Jusqu'au  milieu  du  phénomène,  aucun  changement  opti- 
que particulier  ne  s'était  produit;  mais  quand  l'éclipsé  eut  envahi 
les  trois  quarts  du  disque  solaire ,  le  phénomène  le  plus  imposant 
se  produisit.  La  teinte  des  glaciers  et  de  la  mer  de  glace  à  l'oppo- 
site  du  soleil  pâlit  insensiblement;  cette  pâleur  croissait  avec  î'é- 


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LES  HAUTES  REGIONS  DU  GLOBE.  135 

clipse,  et  la  neige  prenait  l'apparence  livide  qu'elle  a  souvent  le  soir 
quand  les  Alpes  se  colorent.  Bientôt,  l'occultation  du  soleil  étant 
près  d'atteindre  son  maximum,  une  teinte  bleuâtre  et  mate  se  ré- 
pandit sur  les  glaciers;  les  nuages  qui  planaient  sur  la  vallée  au 
nord-est  prirent  une  couleur  verdâtre;  les  petits  filets  d'eau  et  les 
flots  d'un  lac  que  les  voyageurs  apercevaient  à  leurs  pieds  du  côté  de 
l'est  semblaient  dorés  comme  par  un  beau  clair  de  lune.  «  Nous 
étions,  écrit  M.  Desor,  pour  ainsi  dire  entourés  d'un  crépuscule 
transparent.  » 

Quels  ne  doivent  pas  être  dans  les  hautes  montagnes  de  la  Scan- 
dinavie les  effets  de  l'apparition  des  aurores  boréales,  phénomène 
dû  lui-même,  ainsi  que  vient  de  le  montrer  un  physicien  célèbre, 
M.  Auguste  de  Larive,  à  l'accumulation  dans  le  haut  de  l'atmo- 
sphère de  particules  de  glace?  Ces  aurores  boréales  sont  les  pré- 
curseurs des  chutes  de  neige,  de  grêle  ou  de  pluie;  ils  sont  dus  au 
concours  du  calorique,  de  l'électricité  atmosphérique  et  du  magné- 
tisme terrestre,  en  sorte  que,  soit  dit  en  passant,  l'aurore  boréale 
qu'on  a  pu  observer  dans  la  nuit  du  9  au  10  avril  1860  est  le 
symptôme  d'un  printemps  froid  ou  pluvieux.  11  est  à  regretter  que 
MM.  Schlagintweit  n'aient  pu  compléter  dans  les  Alpes  Scandinaves 
les  belles  observations  qu'ils  avaient  faites  en  Suisse;  elles  eussent 
sans  doute  apporté  de  nouvelles  preuves  en  faveur  de  la  théorie  de 
l'illustre  physicien  genevois. 

IL 

La  vie  est  intimement  liée  au  sol;  l'oiseau  même  qui  s'élance  dans 
les  airs  est  obligé  de  redescendre  sans  cesse  pour  chercher  sa  nour- 
riture. De  tous  les  mammifères,  l'homme  seul  a  la  témérité  de  s'a- 
venturer dans  les  airs,  grâce  à  l'invention  des  aérostats;  seul  il  peut, 
comme  Gay-Lussac  en  1805,  se  suspendre  dans  l'atmosphère  à  une 
altitude  de  plus  de  7,000  mètres.  Encore  le  froid  intense  qui  se  pro- 
duit souvent  à  ces  prodigieuses  élévations  l'empêche-t-il  de  résister 
longtemps  à  des  conditions  qui  ne  sont  pas  faites  pour  la  vie.  S'il 
n'est  pas  possible  de  retrouver  si  haut  les  dernières  manifestations 
de  la  vie  animale  ou  végétale,  il  est^encore  intéressant  de  suivre,  en 
gravissant  les  montagnes,  la  progression  décroissante  de  la  feune  et 
de  la  flore,  de  voir  par  quelles  transformations  passent  la  végétation 
et  la  nature  animale  avant  de  s'éteindre. 

Entre  les  conditions  atmosphériques  nécessaires  aux  êtres  orga- 
nisés, c'est  la  température  qui  joue  le  principal  rôle.  La  pression  ne 
semble  exercer  presque  aucune  influence.  De  CandoUe  a  démontré 
jadis  que  la  hauteur  absolue  n'agit  nullement  sur  les  fonctions  des 


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136  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

feuilles ,  sur  la  circulation  de  la  sève.  Il  y  a  des  milliers  d'espèces 
qui  se  rencontrent  à  des  élévations  très  diverses,  soit  dans  des  chaî- 
nes différentes,  soit  sur  certaines  montagnes  :  excepté  pour  im  petit 
nombre  de  plantes  propres  à  telle  ou  telle  région  montagneuse,  comme 
il  y  en  a  de  propres  à  certaines  îles  et  à  certaines  localités  dans  les 
plaines,  on  peut,  écrit  le  fils  du  célèbre  botaniste,  dire  que  tel  est  le 
fait  général.  La  culture  des  plantes  alpines  dans  les  jardins  le  dé- 
montre également,  puisqu'il  est  aisé  de  conserver  les  espèces  en 
plaine  quand  les  conditions  de  température  et  d'humidité  sont  con- 
venables. Nos  céréales  s'arrêtent  à  une  certaine  hauteur  en  Europe, 
mais  la  rareté  de  l'air  n'y  est  pour  rien,  attendu  qu'on  les  voit  pros- 
pérer sur  les  plateaux  de  l'Amérique  méridionale  à  une  bien  plus 
grande  élévation. 

La  chaleur  et  l'humidité,  telles  sont  les  deux  causes  principales 
qui  président  pour  l'altitude  à  la  distribution  des  végétaux.  Il  y  a 
longtemps  qu'on  a  remarqué  l'analogie  des  différens  étages  d'une 
montagne  élevée  et  des  latitudes.  Faire  l'ascension  du  Mont-Blanc 
équivaut  à  un  voyage  en  Laponie.  La  limite  de  la  végétation  est 
nécessairement  subordonnée  à  celle  des  neiges  perpétuelles,  et  le 
point  d'élévation  où  commencent  ces  neiges  dépend  de  la  tempé- 
rature moyenne  annuelle  de  la  contrée.  Dans  les  Andes,  il  atteint 
â,900  mètres;  sur  le  versant  méridional  de  l'Himalaya,  5,100  mè- 
tres; en  Suisse,  environ  2,550  mètres,  et  au  65*  degré  de  latitude, 
il  s'abaisse  à  1,500  mètres. 

La  sécheresse  des  régions  élevées  et  l'ardeur  du  soleil  à  de  grandes 
hauteurs  produisent  quelquefois  les  mêmes  effets  qu'une  persis- 
tance trop  prolongée  des  froids  rigoureux  :  bien  des  espèces  sont 
arrêtées  dans  leur  propagation  en  hauteur  par  une  cause  inverse 
de  celle  qui  frappe  de  mort  la  majorité  des  végétaux  au  sommet 
des  montagnes.  Toutefois  on  ne  saurait  regarder  les  neiges  perpé- 
tuelles comme  un  obstacle  infranchissable  à  la  vie  végétale.  Quel- 
ques plantes,  en  très  petit  nombre,  il  est  vrai,  dépassent  encore  là 
région  neigeuse.  Dans  les  Andes,  un  saxifrage,  qui  porte  le  nom  du 
célèbre  voyageur  et  chimiste  Boussingault,  se  montre  sur  les  ro- 
chers à  200  mètres  plus  haut  que  les  éternels  frimas.  Dans  les  Alpes, 
au  Mont-Rose,  au  Mont-Blanc,  ce  n'est  qu'à  6,  ou  700  mètres  au- 
dessus  de  la  ligne  des  neiges  que  toute  végétation  cotylédonée  a  dis- 
paru. Jusque-là,  de  rares  saxifrages,  une  gentiane,  une  renoncule, 
un  chrysanthème,  élèvent  de  quelques  centimètres  leur  tige  amai- 
grie. A  l'entour  des  glaciers,  dès  qu'un  espace  se  trouve  dégagé  de 
neige,  qu'une  fente  de  rocher  fournit  un  abri  contre  les  fortes  ge- 
lées, des  mousses  et  des  lichens  viennent  tapisser  de  leurs  ramus- 
cules  la  pierre  froide  et  nue.  Les  lichens  se  rencontrent  dans  les 


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LES  HAUTES  RÉGIONS   DU   GLOBE.  137 

Alpes,  entre  les  altitudes  de  3,200  et  i,900  mètres,  en  nombre  assez 
considérable.  Les  mousses  s'avancent  de  800  à  1,000  mètres  moins 
haut  que  les  lichens,  et  ne  dépassent  que  de  peu  les  derniers  pha- 
nérogames. Dans  l'Himalaya,  la  végétation  est  encore  fort  active  à 
de  grandes  hauteurs  :  on  lui  trouve  pour  limite  19,000  pieds  an- 
glais. Là  se  montre  plus  complètement  qu'ailleurs  la  frappante  ana- 
logie des  régions  élevées  et  des  contrées  arctiques.  Le  printemps  ne 
commence  que  fort  tard,  mais  quelques  semaines  de  chaleur  suffi- 
sent à  la  plante  pour  accomplir  les  diverses  phases  de  son  évolution 
annuelle,  et,  bien  que  fleurissant  plus  tard  que  dans  la  vallée  chaude 
et  humide,  le  végétal  achève  déjà  la  maturité  de  son  fruit,  quand 
la  fructification  commence  à  peine  à  quelques  milliers  de  mètres 
plus  bas.  C'est  ce  qu'a  observé  un  habile  naturaliste,  Joseph  Dalton 
Hooker,  dans  sa  curieuse  exploration  du  Sikkim,  province  comprise 
dans  la  partie  méridionale  de  l'Himalaya.  U  y  a  donc  pour  les  vé- 
gétaux, comme  l'a  établi  M.  Alphonse  de  Gandolle,  une  véritable 
capacité  calorifique.  Ce  n'est  pas  seulement  de  la  moyenne  de  tem- 
pérature estivale  que  dépend  la  période  de  végétation ,  mais  de  la 
somme  de  chaleur  utile  que  reçoit  le  végétal. 

Dans  les  régions  montagneuses,  les  variations  d'exposition  et  de 
configuration  de  terrain  s'opposent  malheureusement  à  ce  qu'on 
puisse  suivre  les  effets  réguliers  de  la  décroissance  de  l'altitude. 
Sur  les  Alpes,  MxM.  Schlagintweit  ont  remarqué  qu'en  des  lieux 
d'une  même  hauteur  absolue,  rien  n'est  égal,  hormis  la  pression  de 
l'air.  Il  y  a  des  différences  prononcées  quant  à  l'état  hygrométrique, 
à  la  température,  d'où  résultent  pour  la  végétation  des  contrastes 
assez  prononcés.  U  est  impossible  d'assigner  une  limite  absolue  à  la 
végétati(fti  arborescente  et  sous-frutescente,  nécessairement  subor- 
donnée à  des  conditions  variables.  Ce  sont  cependant  les  cimes  iso- 
lées qui  peuvent  fournir  les  données  les  moins  arbitraires,  et  jusqu'à 
un  certain  point  comparables. 

Afin  de  saisir  en  quelque  sorte  la  raison  de  la  progression  dé- 
croissante formée  par  les  végétaux,  MM.  Schlagintweit  se  sont  livrés 
à  des  observations  attentives  sur  les  tiges  des  pins,  des  sapins,  des 
mélèzes,  de  toutes  les  essences  en  un  mot  qui  caractérisent  la  végé- 
tation des  montagnes,  et  qui  appartiennent  à  la  famille  des  conifères. 
Us  ont  pris  comme  mesure  les  anneaux  ligneux  qui  viennent  chaque 
année  grossir  le  diamètre  du  tronc,  et  dont  le  nombre  permet  d'ap- 
précier l'âge  de  l'arbre.  L'épaisseur  de  cet  anneau  varie  suivant  les 
espèces,  mais  il  diminue  généralement  à  mesure  qu'on  s'élève.  La 
diminution  s'observe  surtout  dans  la  seconde  période  de  la  vie  de 
l'arbre,  de  cent  à  deux  cents  ans,  parce  que,  à  de  grandes  altitudes, 
la  force  végétative  s'épuise  plus  rapidement,  et  que  la  période  de 


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138 


REYUE  DES   DEUX  MONDES. 


vieillesse  commence  plus  tôt.  Dans  les  vallées  profondes ,  pendant 
le  second  siècle  de  l'existence  de  Taribre,  l'anneau  conserve  encore 
une  épaisseur  notable  qui  dépasse  même  parfois  celle  du  premier 
siècle.  La  croissance  ne  s'opère  pas  d'une  manière  régulière,  car  elle 
dépend  naturellement  de  la  température  moyenne  et  estivale  de 
l'année,  qui  subit  des  variations  périodiques.  Si  l'on  compare  la. 
croissance  de  r.arbre  de  dix  années  en  dix  années,  on  trouve  des 
inégalités  marquées;  mais  si  l'on  procède  par  cycles  de  cinquante 
ans,  on  retrouve  une  égalité  sensible  jusqu'au  moment  où  la  vitalité 
s'affaiblit  définitivement  par  suite  de  l'âge.  Ainsi  dans  une  période 
de  cinquante  ans  s'accomplissent  tous  les  changemens  atmosphéri- 
ques qui  peuvent  accélérer  ou  ralentir  la  végétation,  et  les  pertur- 
bations qui  font  croire  à  tant  de  gens  que  les  saisons  se  dérangent  se 
reproduisent  à  peu  près  les  mêmes.  Je  parle  ici  des  résultats  géné- 
raux, car  il  est  une  foule  de  circonstances  accidentelles  et  locales  qui 
nous  dérobent  cette  loi  curieuse.  Il  y  a  ordinairement  par  périodes 
de  dix  ans  un  maximum  et  un  minimum  de  croissance,  lesquels 
diminuent  nécessairement  suivant  les  hauteurs,  où  cette  différence 
moins  accusée  implique  une  végétation  plus  égale. 

La  nature  du  sol  modifie  encore  sensiblement  les  lois  générales  de 
la  végétation.  Il  faut  en  tenir  grand  compte  quand  on  observe  les 
végétaux  aux  différentes  altitudes.  «  Ce  ne  sont  pas  seulement  les 
expositions,  les  influences  locales,  écrit  M.  F.  de  Tschudi,  qui  in- 
fluent sur  la  physionomie  de  la  flore ,  mais  encore  la  nature  des 
roches.  Autres  sont  les  plantes  qui  poussent  sur  les  blocs  de  ter- 
rains cristallins  ou  primitifs,  autres  sont  celles  des  terrains  calcaires 
schisteux ,  de  la  molasse  ou  du  calcaire  appelé  nagelflue.  »  Il  y  a 
même  des  végétaux  qui  appartiennent  exclusivement  à  telle  ou  telle 
nature  de  roche,  en  sorte  que  l'aspect  des  plantes  révèle  souvent  la 
qualité  du  terrain  qu'elles  recouvrent.  Les  formes  spéciales  qu'af- 
fectent certaines  roches  déterminent  des  vallées,  des  terrasses,  des 
escarpemens,  des  aiguilles  ou  des  cônes  qui  engendrent  autant  de 
systèmes  particuliers  de  végétation  spontanée  et  de  propagation  des 
espèces.  L'eau,  en  se  distribuant  différemment  selon  la  nature  de  la 
roche,  répartit  l'humidité  dans  des  proportions  qui  agissent  non- 
seulement  sur  les  espèces,  mais  sur  la  durée  du  végétal,  l'éclat  des 
fleurs  et  la  puissance  de  la  tige.  C'est  ainsi  que  la  flore  calcaire  des 
rochers  et  des  terrains  semés  de  blocs  pierreux  donne  naissance  à 
des  formes  plus  élancées  que  la  même  flore  dans  les  prairies,  que 
les  plantes  qui  poussent  sur  le  carbonate  de  chaux  dans  les  plaines 
se  sèchent  plus  vite  que  celles  qui  viennent  sur  le  schiste. 

Il  est  donc  indispensable  de  faire  la  part  de  toutes  ces  circon- 
stances quand  on  veut  évaluer  la  seule  mfluence  de  l'altitude.  L'eau, 


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LES  HAUTES  BÉGIONS  DU  GLOBE.  139 

qui  joue  un  si  grand  rôle  dans  la  végétation,  pénètre  inégalement 
le  sol  suivant  la  constitution  de  celui-ci,  elle  le  lave  ou  elle  l'ameu- 
blit suivant  qu'elle  y  est  versée  avec  plus  d'abondance  ou  de  ra- 
pidité; la  violence  des  ondées  auxquelles  sont  exposées  certaines 
chaînes  explique  l'arrêt  de  développement  de  végétation  qu'on  n'ob- 
serve pas  à  de  plus  hautes  altitudes  sur  des  pics  isolés  moins  expo- 
sés à  ces  pluies  diluviales.  L'eau  répandue  en  si  grande  abondance 
ravine  la  montagne  sans  rafraîchir  le  sol;  elle  détermine  dans  les 
Alpes  ces  gonflemens  inopinés  des  torrens  connus  sous  le  nom  de 
runseny  et  dont  M.  F,  de  Tschudi  nous  fait  une  triste  peinture.  Les 
runsen  sont  en  Suisse  plus  redoutés  encore  que  les  orages  et  les 
avalanches;  les  flots  gonflés  se  précipitent  de  toutes  les  pentes  des 
rochers  avec  un  bruit  pareil  à  celui  du  tonnerre,  et  ce  qui  dans 
l'été  se  réduisait  à  un  simple  filet  d'eau,  s' échappant  sur  la  pente, 
au  milieu  des  cailloux,  prend  alors  les  proportions  d'une  immense 
cataracte.  L'eau  se  tamise  surtout  dans  le  sol  quand  elle  tombe  par 
petites  quantités,  et  qu'elle  est  reçue  sur  un  lit  de  verdure  par  des 
couches  de  mousses  ou  de  feuilles  qui  en  distribuent  lentement  l'ac- 
tion bienfaisante  et  en  arrêtent  les  épanchemens  violens.  On  com- 
prend donc  qu'à  de  grandes  hauteurs  les  sources  soient  peu  abon- 
dantes. MM,  Schlagintweit  leur  assignent  dans  les  Alpes,  pour  limite 
supérieure,  une  altitude  de  2,500  à  3,000  mètres,  et  en  certaines 
parties  de  la  chaîne  cette  limite  descend  beaucoup  plus  bas.  Dans 
l'Himalaya,  elle  s'élève  considérablement,  et  M.  J.-D.  Hooker  a 
rencontré  à  un  mille  au-dessous  du  grand  glacier  de  Kinchinjhow, 
par  une  altitude  de  4,876  mètres,  une  source  chaude  qui  marquait 
42  degrés  centigrades. 

L'eau  n'est  pas  moins  nécessaire  aux  animaux  qu'aux  plantes; 
mais  l'animal  n'est  pas  fixé  au  sol,  il  peut  aller  chercher  l'eau  où 
elle  se  trouve,  s'abreuver  dans  les  torrens  et  aux  bords  des  gla- 
ciers, il  puise  même  dans  l'atmosphère  une  humidité  qui  étanche  en 
partie  sa  soif;  il  se  meut,  et  il  lui  est  possible,  en  changeant  de 
station,  d'éviter  ou  d'adoucir  l'action  des  extrêmes  de  température 
dont  le  végétal  aurait  à  souflrir.  Les  animaux  peuvent  donc  au  moins 
momentanément  s'élever  plus  haut  que  les  plantes;  mais  les  espèces 
herbivores  sont  forcément  ramenées  de  temps  à  autre  vers  la  zone 
végétale  qui  leur  fournit  seule  la  subsistance.  Leurs  ascensions  d'ail- 
leurs ont  aussi  leur  limite.  Le  chamois  lui-même,  le  plus  hardi  et  le 
plus  agile  des  visiteurs  des  cimes  alpestres,  ne  dépasse  pas  3,000  ou 
3,500  mètres;  le  bouquetin  ne  se  hasarde  jamais  aussi  haut.  Le 
renard  se  laisse  entraîner  parfois  jusqu'à  une  hauteur  de  3,300  ou 
3,400  mètres  à  la  poursuite  des  poules  de  neige;  l'ours  se  montre 
plus  rarement  à  de  pareilles  altitudes.  Les  rongeurs  sont,  entre  les 
mammifères,  ceux  qui  habitent  le  plus  haut.  M.  Charles  Martins  a 


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l&O  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rencontré  sur  le  Faulhorn  le  campagnol  des  neiges  {hypudœus  niva- 
lis)  à  une  élévation  de  8,550  pieds,  et  la  demeure  d'hiver  des  mar- 
mottes est  souvent  à  plus  de  8,000  pieds.  Le  reptile  le  plus  alpestre, 
la  grenouille,  ne  dépasse  jamais  la  ligne  des  neiges,  en*deçà  de  la- 
quelle demeurent  en  général  les  lézards  et  les  vipères.  Quant  aux 
poissons,  s'ils  trouvent  dans  l'abondance  des  lacs  et  des  torrens  un 
milieu  plus  propre  à  leur  existence,  la  froidure  des  eaux  est  pour 
eux  un  obstacle  analogue  à  eelui  que  la  basse  température  de  l'ûr 
oppose  aux  animaux  terrestres.  Les  truites  sont  à  peu  près  les  seuls 
poissons  qui  puissent  vivre  dans  ces  eaux  glacées.  Grâce  à  leur  fa- 
culté d'exécuter  des  sauts,  des  bonds  énormes,  elles  remontent  les 
cataractes  et  franchissent  des  obstacles  qui  arrêteraient  tout  autre 
animal  nageur.  Deux  variétés  de  la  truite,  celle  des  torrens  [sdmo 
fario)  et  la  truite  rouge  {salmo  salvelinm)^  se  rencontrent  encore  au 
Saint-Gothard,  à  6,409  pieds,  dans  le  petit  lac  de  Luzendro;  plus 
haut,  la  congélation  perpétuelle  des  eaux  s'oppose  absolument  à  leur 
existence,  et  sur  le  grand  Saint-Bernard,  dans  un  lac  qui  est  élevé 
de  7,500  pieds,  on  ne  rencontre  plus  aucune  trace  de  la  faune 
ichthyologique. 

Ce  sont  naturellement  les  oiseaux  qui  représentent  la  population 
de^  plus  hautes  altitudes.  Dans  les  Andes  le  condor,  dans  les  Alpes 
l'aigle  et  le  vautour  peuvent  planer  au-dessus  des  cimes  les  plus 
gigantesques.  Ces  animaux,  organisés  pour  les  plus  longs  voyages, 
sont  les  grands  voiliers  de  l'océan  atmosphérique,  de  même  que  les 
sternes  et  les  pétrels  sont  les  grands  voiliers  de  l'Atlantique.  Le 
choucas,  cette  espèce  de  corbeau  d'un  noir  intense,  qui  a  le  bec 
jaune  et  les  pattes  d'un  rouge  vif,  n'atteint  pas  de  si  grandes  éléva- 
tions dans  l'atmosphère,  mais  il  est  par  excellence  l'oiseau  des  hautes 
cimes,  celui  de  la  région  des  neiges  et  des  pitons  stériles.  On  l'a 
rencontré  au  sommet  du  Mont^Rose  et  au  Col  du  Géant,  à  plus  de 
3,500  mètres.  Réunis  par  bandes  dans  les  anfràctuosités  des  monta- 
gnes, voltigeant  le  long  des  escarpemens  les  plus  abrupts,  les  chou- 
cas font  entendre  leurs  bruyans  croassemens.  Tout  ce  qui  se  dresse 
dans  les  airs  et  nous  communique  le  vertige  a  pour  ces  oiseaux  un 
attrait  particulier  :  sapins  gigantesques,  clochers,  vieilles  tours,  cré- 
neaux de  châteaux-forts  dominant  les  vallées,  pinacles  de  cathé- 
drales, pics  isolés  dont  les  escarpemens  plongent  au  fond  d'eifrayans 
précipices,  aiguilles  nues  et  dentelées,  voilà  leurs  demeures  de  pré- 
dilection; c'est  à  ces  hauteurs  qu'ils  établissent  leur  nichée.  Véri- 
tables cénobites  de  l'air,  condamnés  comme  ceux  de  la  Thébaïde  au 
régime  le  plus  frugal  et  le  plus  austère,  ils  se  plaisent  dans  la  soli- 
tude ,  et  semblent  d'autant  plus  satisfaits  qu'un  plus  grand  espace 
les  sépare  de  l'homme. 

Il  est  des  oiseaux  plus  gracieux  qui  résident  aussi  dans  la  région 


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LES  HAUTES  BÉGIOXS  DO  GLOBE.  141 

des  frimas  et  en  animent  quelque  peu  l'immobile  et  triste  paysage. 
Le  pinson  de  neige  {fringilla  nivalis)  affectionne  tellement  cette 
froide  patrie  qu'il  descend  rarement  jusqu'à  la  zone  des  bois.  L'/ir- 
centeur  des  Alpes  le  suit  à  ces  grandes  élévations;  il  préfère  la  ré- 
gion pierreuse  et  stérile  qui  sépare  la  zone  de  la  végétation  de  celle 
des  neiges  perpétuelles;  les  uns  et  les  autres  s'avancent  parfois  à  la 
poursuite  des  insectes  jusqu'à  8,400  ou  8,500  mètres  de  haut. 

La  terre  a  ses  oiseaux  comme  l'air.  Certaines  espèces  ne  se  ser- 
vent de  leurs  ailes  que  quelques  instans,  et  quand  la  marche  leur 
devient  tout  à  fait  impossible;  tel  est  le  cas  des  gallinacés.  La  région 
des  neiges  a  son  espèce  propre,  comme  elle  a  ses  passereaux  carac- 
téristiques. Le  lagopède  ou  poule  de  neige  se  rencontre  en  Islande 
•comme  en  Suisse.  Il  s'élève  bien  au-dessus  des  frimas  perpétuels  et 
reste  cantonné  à  ces  grandes  altitudes.  En  hiver,  son  plumage  prend 
l'aspect  des  frimas  au  milieu  desquels  il  vit.  La  neige  lui  est  telle- 
ment nécessaire,  qu'aux  approches  de  l'été  il  remonte  assez  haut 
pour  la  trouver;  il  y  niche,  il  s'y  roule  avec  délice;  il  y  creuse  des 
trous  pour  se  mettre  à  l'abri  du  vent,  la  seule  incommodité  qu'il  re- 
doute dans  sa  glaciale  demeure.  Quelques  lichens,  des  graines  ap- 
portées par  les  airs  suffisent  à  sa  nourriture  ;  il  fait  la  chasse  aux 
insectes,  dont  il  nourrit  ses  poussins. 

Les  insectes  sont  en  effet  les  seuls  anûnaux  qui  pullulent  encore 
dans  ces  régions  déshéritées  :  c'est  une  nouvelle  analogie  avec  les 
contrées  polaires.  Dans  la  zone  tempérée  froide,  les  coléoptères  se 
présentent  en  plus  grand  nombre  et  avec  une  plus  grande  variété 
<[ue  dans  les  régions  plus  voisines  de  l'équateur.  Dans  les  contrées 
«ubarctiques,  les  insectes,  pendant  les  courtes  semaines  de  Tété,  se 
montrent  en  grand  nombre.  C'est  également  la  classe  des  coléop- 
tères qui  prédomine  dans  les  hautes  régions  des  Alpes;  ils  atteignent 
sur  le  versant  méridional  3,000  mètres  et  2,400  sur  le  versant  op- 
posé. On  les  découvre  dans  les  trous,  les  petites  anfractuosités ;  ce 
sont  presque  constamment  des  espèces  carnassières,  car  à  une  si 
grande  altitude  la  nourriture  végétale  fait  défaut.  Leurs  ailes  sont  si 
courtes  qu'ils  semblent  en  être  complètement  dépourvus;  on  dirait 
que  la  nature  a  voulu  les  mettre  à  l'abri  des  grands  courans  d'air 
qui  les  entraîneraient  infailliblement  dans  la  navigation  atmosphé- 
rique, si  leurs  voiles  n'eussent  été  en  quelque  sorte  carguées.  En  ef- 
fet, on  rencontre  quelquefois  d'autres  insectes,  des  névroptères  et 
des  papillons,  que  les  vents  enlèvent  jusqu'à  ces  hauteurs,  et  qui 
vont  se  perdre  au  milieu  des  neiges.  Les  névés,  les  mers  de  glace 
sont  couvertes  de  victimes  qui  ont  amsi  péri.  On  trouve  leurs  frêles 
cadavres  répandus  par  milliers  sur  les  glaces.  Cependant  il  est  cer- 
taines espèces  qui  bravent  la  région  des  frimas  et  s'élèvent  libre- 


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Ii2  BEVUE  DES  DEUX  MONDES* 

ment  jusqu'à  des  hauteurs  de  A  ou  5,000  mètres.  M.  J,-D.  Hooker  a 
observé  des  papillons  au  Mont-Momay,  à  une  altitude  de  plus  de 
5,400  mètres  ;  mais  en  aperçoit-on  plus  haut,  ce  sont  des  naufragés 
que  le  vent  pousse  malgré  eux.  Les  arachnides,  qui  se  rapprochent 
à  tant  d'égards  de  la  classe  des  insectes,  ont  aussi  le  privilège  de 
résister  à  la  froide  température  des  montagnes.  Un  insecte  des  Alpes 
presque  microscopique,  le  desoria  glacialis,  habite  exclusivement 
le  voisinage  des  glaciers.  Mais  on  dirait  que  la  tristesse  de  leur 
séjour  se  réfléchit  dans  l'aspect  de  tous  ces  petits  animaux  :  ils  ne 
présentent  plus  la  variété  de  teintes  qui  les  caractérise  ailleurs;  ils 
affectent  tous  une  couleur  noire  ou  sombre  qui  dissimule  de  prime 
abord  leur  présence  dans  les  trous  où  ils  se  blottissent.  A  ces  hau- 
teurs, les  habitudes  des  insectes  se  modifient  selon  les  localités  où 
ils  vivent.  M.  P.  Lioy,  qui  a  tracé  un  aperçu  philosophique  des  lois 
auxquelles  obéit  la  nature  organique  et  dont  elle  est  la  mobile  mani- 
festation ,  remarque  que  des  insectes  nocturnes  dans  les  contrées 
de  plaine  deviennent  diurnes  dans  les  régions  montagneuses.  C'est 
qu'en  effet  les  hautes  régions  reproduisent  à  certains  égards  les 
conditions  des  lieux  bas  pendant  la  nuit;  elles  gardent,  même  après 
le  lever  du  soleil,  la  fraîcheur  et  l'ombre  que  le  sou-  donne  seul  dans 
les  plaines. 

Tel  est  le  tableau  de  la  vie  animale  dans  ces  zones  alpestres  où  la 
faune  se  réduit  graduellement  pour  ne  plus  laisser  de  place  qu'à  la 
solitude  et  à  la  désolation.  Au-delà  du  dernier  étage  de  la  végéta- 
tion, au-delà  de  l'extrême  région  qu'atteignent  les  insectes  et  les 
mammifères,  tout  devient  silencieux  et  inhabité;  toutefois  l'air  est 
encore  plein  d'infusoires,  d'animalcules  microscopiques,  que  le  vent 
soulève  comme  de  la  poussière,  et  qui  sont  répandus  dans  l'atmo- 
sphère jusqu'à  une  hauteur  inconnue.  Ce  sont  des  germes  nageant 
dans  l'espace,  qui  attendent  pour  se  fixer  et  devenir  le  point  de  dé- 
part d'une  faune  nouvelle  l'apparition  d'un  autre  soulèvement,  d'un 
nouvel  exhaussement  du  globe. 

Amsi  le  règne  animal  ne  disparaît  pas  sans  avoir  pour  amsi  dire 
épuisé  toutes  les  organisations  encore  compatibles  avec  l'état  du  sol, 
de  plus  en  plus  refroidi  et  appauvri,  avec  celui  de  l'atmosphère,  de 
plus  en  plus  raréfié.  Les  oiseaux  occupent  comme  les  avant -postes 
de  la  grande  armée  d'êtres  de  toute  espèce  qui  défend  la  montagne 
contre  l'invasion  de  la  mort.  Les  rapaces  forment  en  quelque  sorte 
les  éclaireurs.  Les  passereaux,  les  grimpeurs  et  quelques  gallinacés 
se  rapprochent  plus  du  gros  de  l'armée;  ils  aiment  à  se  tenir  dans 
la  région  intermédiaire  entre  celle  des  forêts  et  celle  des  neiges  per- 
pétuelles. Les  derniers  sapins,  les  derniers  buissons  sont  comme 
des  échauguettes  d'où  ils  observent  l'atmosphère,  prêts  à  descendre 


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LES  HAUTES  RÉGIONS  DU  GLOBE.  1A3 

aux  étages  inférieurs  si  le  temps  menace ,  profitant  de  la  moindre 
éclaircie,  du  plus  léger  adoucissement  de  la  froidure  pour  s'élancer 
plus  haut.  Dans  cette  région  moyenne,  on  n'entend  sans  doute  pas 
les  harmonieux  accords  de  la  fauvette  ou  du  rossignol,  mais  le  chant 
des  espèces  montagnardes  respire  encore  la  joie  et  le  plaisir  de 
vivre.  M.  de  Tschudi  nous  trace  en  quelques  lignes  un  délicieux  ta- 
bleau de  l'existence  des  oiseaux  dans  la  montagne.  Je  le  traduis  ici 
librement  :  «  Un  peu  avant  que  le  ciel  ne  se  colore  des  premiers 
feux  du  matin,  avant  même  qu'un  léger  souffle  de  l'air  n'annonce 
l'approche  du  jour,  quand  les  étoiles  scintillent  encore  au  firma- 
ment, ce  sont  les  oiseaux  qui  donnent  le  signal  du  réveil  de  la  na- 
ture. Un  léger  bruissement  se  produit  le  long  des  sapins,  c'est  une 
sorte  de  roucoulement  dont  les  notes  deviennent  de  plus  en  plus  ac- 
^îentuées,  dont  le  mouvement  s'accélère  par  degrés,  et  qui  finit  par 
se  transformer  en  un  caque tage  harmonieux,  montant  et  descendant 
de  branche  en  branche,  comme  l'archet  du  musicien  passe  des  cordes 
les  plus  graves  aux  plus  aiguës;  puis  un  bruit  plus  éclatant  retentit 
tout  à  coup  :  les  voix  d'abord  timides  entonnent  chacune  leur  air  ca- 
ractéristique ;  chaque  espèce  fait  entendre  son  cri,  son  sifflement 
plus  ou  moins  perçant.  Le  doux  et  mélancolique  nocturne  a  cessé; 
c'est  une  aubade  que  la  gent  ailée  donne  au  soleil  qui  vient  ré- 
chauff*er  son  humide  demeure.  » 

Quelle  douce  impression  ces  observations  du  naturaliste  ne  com- 
muniquent-elles point  à  l'âme!  Comme  la  fraîcheur,  la  pureté  de 
ces  sensations  ajoutent  à  celles  de  l'air  !  Nous  voudrions  vivre  un 
instant  de  cette  existence  aérienne  dans  cette  zone  intermédiaire 
assez  verte  encore  pour  qu'on  y  trouve  un  abri  contre  les  ardeurs  du 
jour  et  le  froid  des  nuits,  assez  éclaircie  pour  que  l'œil  puisse  dé- 
couvrir le  magnifique  panorama  des  montagnes  et  plonger  avec  dé- 
lices dans  le  firmament;  mais  l'homme  a  été  moins  favorisé  à  cet 
égard  que  les  oiseaux.  Gravir  une  haute  cime  est  toujours  pour  lui 
chose  pénible  :  soit  que  l'air  qu'il  respire  dans  les  lieux  élevés  con- 
tienne moins  d'oxygène  sous  un  volume  donné  et  que  la  dissolution 
de  ce  gaz  dans  le  sang  s'opère  plus  difficilement  sous  une  pression 
plus  faible,  soit  que  les  mouvemens  répétés  qu'entraîne  l'ascension 
fatigue  le  système  musculaire ,  nous  éprouvons  à  de  grandes  hau- 
teurs une  accélération  du  pouls,  une  difficulté  de  respiration,  des 
vertiges,  des  nausées,  des  saignemens  aux  gencives  et  aux  lèvres, 
enfin  tout  un  cortège  de  fâcheux  symptômes  connus  sous  le  nom  de 
mal  de  montagnes.  On  a  beaucoup  discuté  sur  la  véritable  cause  de  ce 
phénomène  pathologique;  il  tient  certainement  en  grande  partie  à  la 
pression  diff*érente  de  l'air.  L'homme  n'a  pas  été  organisé  comme  les 
oiseaux  pour  s'élever  dans  l'atmosphère  en  traversant  des  couches 


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1&&  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

d'une  densité  différente.  Les  oiseaux  sont  en  effet  pourvus  de  sacs 
aériens  qui  communiquent  avec  les  poumons  comme  avec  l'intérieur 
des  os,  et  remplissent  une  grande  partie  du  corps  de  l'animal.  Ces 
réservoirs  constituent  une  sorte  de  pompe  aspirante  et  foulante;  dans 
l'inspiration  ils  appellent  et  reçoivent  l'air  extérieur,  dans  l'aspiration 
ils  en  chassent  une  partie  par  la  glotte  ou  les  fosses  nasales  et  poussent 
l'autre  à  l'aide  du  poumon  dans  des  réservoirs  antérieurs  et  posté- 
rieurs. Ces  réservoirs  font  sans  cesse  passer  dans  le  poumon  un  air 
dont  la  pression  est  toujours  en  rapport  avec  les-  changemens  de 
volume  qu'ils  subissent,  en  sorte  que  la  surface  respiratoire  et  ses 
nombreux  vaisseaux  sont  chez  l'oiseau  comme  séparés  de  l'atmo- 
sphère qu'il  traverse  à  tire-d'aile  ;  il  échappe  donc  ainsi  en  partie  à 
l'action  de  la  pression  variable  de  l'atmosphère.  Une  disposition 
analogue  se  présente  chez  les  insectes.  Ces  petits  animaux  sont  pour- 
vus de  trachées  communiquant  avec  l'air  extérieur  par  des  stigmates 
qui  peuvent  se  fermer  au  gré  de  l'animal.  11  en  résulte  pour  eux  la 
faculté  de  résister  à  l'influence  du  vide  pneumatique,. des  gaz  délé- 
tères, et  même  de  l'immersion  dans  l'eau. 

Ces  considérations  que  je  puise  chez  un  de  nos  plus  célèbres  phy- 
siologistes, M.  Longet,  expliquent  la  diiGculté  que  nous  éprouvons 
à  supporter  une  ascension  rapide  et  continue.  Heureusement  le  mal 
des  montagnes  n'implique  pas  une  incompatibilité  absolue  des  hautes 
régions  avec  la  vie  humaine.  Les  troubles  que  nous  ressentons  tien- 
nent surtout  à  ce  qpie  le  changement  s'opère  d'une  manière  trop 
brusque  ;  un  certain  laps  de  temps  est  toujours  nécessaire  pour  que 
l'équilibre  entre  les  gaz  du  sang  et  les  gaz  extérieurs  puisse  complè- 
tement s'établir,  pour  que  les  mouvemens  plus  actifs  de  la  respira- 
tion se  mettent  en  harmonie  avec  les  conditions  nouvelles,  de  telle 
manière  que  le  poumon  absorbe  dans  un  temps  donné  la  même  quan- 
tité d'oxygène  qu'exige  l'état  normal.  On  s'acclimate  aux  grandes 
hauteurs  comme  on  s'acclimate  dans  des  contrées  qui  semblaient 
trop  chaudes,  trop  humides  ou  trop  froides  pour  que  l'homme  y  pût 
vivre,  La  ville  de  Quito,  placée  à  2,908  mètres  au-dessus  du  niveau 
de  la  mer,  renferme  une  nombreuse  population  qui  ne  paraît  pas 
souffrir  de  cette  altitude.  Une  autre  ville  des  Andes,  Potosi,  est  à 
&,166  mètres,  et  contint  jadis  plus  de  cent  mille  âmes.  Après  que 
Saussure  fut  resté  quinze  jours  au  sommet  des  Alpes,  son  pouls  re- 
prit son  mouvement  normal,  et  Boussingault,  après  un  séjour  pro- 
longé dans  les  villes  des  Andes,  put  aisément  supporter  la  basse 
pression  de  la  cime  du  Chimborazo.  Il  y  a  donc  des  précautions  à 
prendre  si  l'on  veut  impunément  se  transporter  dans  les  hautes  ré- 
gions, où,  une  fois  établis  dans  des  conditions  convenables,  il  nous 
devient  possible  de  vivre  :  il  ne  s'agit  que  d'habituer  graduellement 
notre  économie  aux  changemens  barométriques  de  l'atmosphère. 


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LES  HAUTES  RicIONS  DU  GLOBE.  iàb 


III. 


Ce  qu'on  vient  de  lire  sur  la  condition  physique  des  hautes  mon- 
tagnes indique  dans  les  régions  élevées  du  globe  une  prédominance 
de  plus  en  plus  marquée  des  phénomènes  atmosphériques  sur  les 
phénomènes  purement  terrestres.  La  présence  des  masses  monta- 
gneuses modifie  encore  sensiblement  la  marche  des  choses;  mais 
l'influence  du  mouvement  apparent  du  soleil,  du  rayonnement  de  la 
chaleur  dans  l'espace ,  est  de  moins  en  moins  contrariée  par  les 
causes  locales;  une  sorte  d'équilibre  tend  à  s'établir,  et  pour  appré- 
cier l'ensemble  des  phénomènes,  il  n'est  plus  nécessaire  de  tenir 
compte  d'un  aussi  grand  nombre  d'accidens.  La  vie  s'éteint  de  plus 
en  plus;  chaque  étage  nouveau  accuse  un  plus  grand  appauvrisse- 
ment de  la  faune  et  de  la  flore.  L'absence  d'oppositions  dans  l'état 
atmosphérique,  la  tendance  vers  la  saturation  qu'offre  l'atmosphère 
ne  donnent  plus  aux  tissus  organiques  le  ressort  qui  leur  est  né- 
cessaire. Le  sol  manque  aux  végétaux,  les  végétaux  manquent  aux 
animaux;  le  froid  fait  souffrir  les  uns  et  les  autres.  Des  vents  vio- 
lens  enveloppent  et  renversent  celui  qui  se  hasarde  à  gravir  les  plus 
hautes  cimes;  une  couche  de  glace  de  plus  en  plus  épaisse  s'étend 
sous  ses  pas;  le  voyageur  y  marche  en  trébuchant  ou  s'y  enfonce. 

Tout  montre  donc  que  les  destinées  de  notre  espèce  appartiennent 
à  de  moindres  altitudes.  C'est  dans  les  contrées  chaudes  et  basses, 
aux  bords  de  l'Euphrate,  du  Nil,  de  l' Indus,  du  Gange  et  du  Hoang- 
Ho  que  la  civilisation  s'est  développée  aux  plus  anciennes  époques. 
La  tradition  représente  le  premier  séjour  de  l'homme  non  comme  un 
nid  d'aigle  d'où  la  société  est  descendue  pour  aller  butiner  et  plus 
tard  s'établir  dans  la  plaine,  mais  comme  un  fertile  jardin  arrosé 
par  quatre  fleuves,  et  les  fleuves  n'appartiennent  pas  à  la  région  des 
montagnes.  Ces  régions  ont  au  contraire  été  longtemps  pour  l'homme 
un  séjour  d'horreur  et  d'effroi;  les  Grecs  en  faisaient  la  demeure  de 
Borée  et  d'Aquilon,  une  sorte  de  lieu  d'exil  et  de  punition;  au  dire 
des  poètes,  c'était  au  sommet  du  Caucase  que  le  genre  humain  cou- 
pable, personnifié  dans  Prométhée,  avait  été  enchaîné  par  la  colère 
de  Jupiter.  Ce  n'est  qu'à  une  époque  fort  moderne  qu'on  s'est  familia- 
risé avec  les  hautes  montagnes,  que  l'on  a  été  saisi  pour  elles  d'amour 
et  d'admiration.  Les  Romains  étaient  restés  insensibles  aux  beautés 
naturelles  de  l'Helvétie;  ils  ne  voyaient  dans  cette  partie  des  Gaules 
que  d'horribles  saltm,  que  le  triste  repaire  d'un  peuple  déshérité 
par  le  destin.  Il  n'y  a  pas  deux  siècles  qu'on  visite  la  Suisse  par 
plaisir  et  par  enthousiasme  pour  l'effet  pittoresque  de  ses  monta- 

TOMl  XXVU.  10 


Goosle 


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1A6  BEVUE  DES  DEUX  MOffDES. 

gnes.  C'est  vainement  qu'on  chercherait  dans  les  auteurs  du  moyen 
âge  une  complaisante  description  de  tant  de  beautés  et  de  scènes 
imposantes.  L'élan  religieux,  si  puissant  à  cette  époque,  n'allait 
point  au-delà  des  clochers  et  (fcs  tours  des  cathédrales;  quant  à  la 
nature,  à  quelque  hauteur  qu'elle  eût  amoncelé  ses  ouvrages,  nui 
ne  pensait  qu'elle  pût  élever  aussi  l'âme  vers  Dieu. 

La  plaine,  voilà  donc  la  vraie  demeure  de  l'homme,  celle  qui  lui 
assure  la  richesse,  l'aisance  et  le  progrès.  C'est  dans  les  pays  plats, 
dans  les  vallées  basses  et  ouvertes,  que  l'agriculteul-  trouve  pour  ses 
travaux  le  plus  de  facilité,  qu'il  obtient  des  récoltes  plus  abon- 
dantes, qu'il  les  voit  moins  exposées  aux  intempéries  et  aux  cata- 
strophes. Il  ne  rencontre  pas  en  ces  lieux  d'obstacles  pour  se  rendre^ 
d'un  point  à  un  autre,  et  la  facilité  de  communication  amène  un 
échange  plus  fréquent  d'idées  et  de  denrées.  Rien  ne  s'y  oppose  à 
l'extension  indéfinie  des  villes,  tout  y  est  préparé  comme  à  l'avance 
pour  les  merveilles  de  l'industrie  et  les  splendeurs  des  arts;  mais 
dans  ce  séjour,  où  la  vie  coule  si  facile  et  si  égale,  l'homme  s'énerve 
et  se  corrompt,  les  générations  s'affaiblissent  et  finissent  par  s'é- 
teindre. Aussi  est-ce  un  courant  perpétuel  de  populations  qui  des- 
cendent de  la  montagne  dans  la  plaine.  Sans  cesse  de  nouvelles  fa- 
milles de  montagnards  viennent  prendre  la  place  des  familles  éteintes 
et  régénérer  par  l'infusion  d'un  sang  plus  vigoureux  une  race  qui 
s'étiole  ou  perd  graduellement  son  énergie.  Tel  est  le  spectacle  que 
nous  présente  l'histoire.  Les  sociétés  civilisées  ne  pourraient  se  suf- 
fire à  elles-mêmes  sans  cette  immigration  ;  elles  se  déshabitueraient 
dans  le  bien-être  du  rude  labeur  des  champs  et  des  épreuves  par 
lesquelles  l'homme  doit  passer  pour  retremper  ses  forces  et  son  ca- 
ractère. Quand  la  première  civilisation,  qui  s'était  développée  aux 
bords  de  l'Euphrate,  sentit  lés  atteintes  d'une  caducité  précoce,  les 
montagnards  de  la  Chaldée  descendirent  en  Mésopotamie  et  y  domi- 
nèrent. Les  Mèdes,  venus  du  versant  méridional  du  Caucase,  jouè- 
rent plus  tard  le  même  rôle.  La  conquête  dorienne,  l'invasion  des 
populations  gauloises  dans  la  plaine  du  Pô,  celle  des  habitans  des 
forêts  montagneuses  de  la  Germanie  dans  les  pays  plats  du  nord  de 
la  Gaule,  l'établissement  des  Mandchoux  dans  la  Chine,  aussi  bien 
que  celui  des  tribus  de  l'Asie  centrale  dans  les  plaines  du  Gange  et 
de  r  Indus,  reproduisent  à  des  époques  diverses  le  même  phéno- 
mène historique.  De  là  l'opinion  que  les  hauts  plateaux  ont  été  les 
premiers  habités,  que  c'est  au  sommet  des  montagnes  que  l'homme 
avait  sa  primitive  patrie.  L'examen  des  lieux  nous  prouve  au  con- 
traire que  les  destinées  de  l'humanité  l'appelaient  dans  les  contrées 
plus  basses,  et  que  là  seulement  l'homme  a  pu  trouver  un  libre  es- 
sor à  ses  facultés. 


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LES  HAUTES  BioiONS  DU  GLOBE.  Ià7 

Si  ces  contrées  où  le  relief  du  sol  se  résout  dans  d'imperceptibles 
ondulations  offrent  à  la  société  des  conditions  de  bien-être  et  de  pro- 
grès qu'on  ne  trouve  pas  ailleurs  au  même  degré,  elles  sont  uniformes 
comme  l'état  social  vers  lequel  tendt'bumanité.  Tout  y  semble  petit 
et  monotone  comme  l'œuvre  de  l'homme;  rien  n'y  fait  ressortir  les 
grands  effets  de  la  création  dont  les  hauts  lieux  gardent  l'ineffaçable 
empreinte.  Dans  les  plaines,  l'esprit  humain  règne  seul,  et  seul  se 
laisse  apercevoir;  on  ne  rencontre  que  l'œuvre  de  nos  mains  ou  le 
produit  de  nos  efforts  sur  la  nature.  Dans  les  contrées  de  monta- 
gnes, c'est  cette  nature  qui  apparaît  à  son  tour,  et  nos  ouvrages  in- 
fimes sont  écrasés  par  la  majesté  et  le  grandiose  qui  les  environ- 
peut.  Tout  est  varié,  tout  est  opposition  et  contraste;  chaque  coin 
de  rocher,  chaque  cime,  chaque  pente,  chaque  ravin  a  sa  physio- 
nomie propre,  son  cachet  particulier  d'élégance  et  de  grandeur. 
Aussi  ces  régions  sont-elles  la  terre  promise  des  physiciens,  des 
naturalistes,  le  théâtre  d'une  foule  d'observations  qui  s'offrent 
d'elles-mêmes,  et  dont  nous  n'avons  pu  donner  qu'un  bien  impar- 
fait résumé. 

Quelque  ravissante  que  soit  une  de  ces  fêtes  où  notre  esprit  s'é- 
puise en  rafiinemens  et  en  inventions  de  toute  sorte,  quelque  atta- 
chante que  semble  une  de  ces  conversations,  un  de  ces  entretiens 
de  salon  où  l'esprit  se  joue  à  travers  mille  sujets,  provoque  toutes 
les  impressions  et  les  fait  revivre  ensuite  par  une  analyse  délicate, 
quelque  satisfaisans  que  soient  pour  notre  orgueil  les  chefs-d'œuvre 
de  l'art  et  du  goût,  les  sensations  que  tant  de  plaisirs  nous  font 
éprouver  n'égalent  jamais  en  force,  en  plénitude,  en  imprévu  la 
nature  vierge,  la  vue  des  montagnes.  Nul  spectacle  ne  renferme  des 
enseignemens  plus  salutaires,  plus  féconds,  et  n'invite  davantage 
l'âme  à  descendre  en  elle-même  pour  s'élancer  ensuite  vers  les  ré- 
gions d'une  éternelle  sérénité.  Lorsque,  fatigués  de  cette  atmosphère 
des  villes  sans  cesse  respirée,  nous  ouvrons  la  fenêtre  et  apercevons 
dans  le  lointain  les  étages  successifs  des  montagnes  formant  à  l'ho- 
rizon comme  le  premier  degré  des  nuages,  il  nous  semble  que  nous 
retournons  aux  joies  pures  de  nos  premières  années,  et  que  nous 
faisons  de  la  nature ,  un  instant  obscurcie ,  une  nouvelle  découverte* 

Alfred  Maurt. 


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ÉPISODES  MILITAIRES 


DE  LA 


VIE  ANGLO-INDIENNE 


III. 

LA  FIN  DE  LA  GUERRE. 
LUGKNOW  REPRIS.  —  LA  CHASSE  AUX  REBELLES. 


h  My  Diary  in  India  in  the  year  1858-^859,  by  Willitm  Howtrd  Russell,  spécial  eorrespoDdeiU 
of  tbe  Times,  —  II.  Eight  Months  Campaign  againtt  the  Bengal  Sepoys,  by  colonel  George 
Boarcbier.  —  111.  The  MtUiny  of  the  Bengal  army,  an  histmical  narrative,  by  one  wbo  tais 
«erved  ander  sir  Charles  Napier. 


V. 

A  deux  heures  de  la  nuit,  les  clairons  sonnent,  et  Tarmée  anglaise 
s'éveille  (1).  Un  étrange  bruit  occupe  l'espace,  jusque-là  silencieux. 
On  dirait  des  milliers  de  chevaux  foulant  de  leurs  sabots  la  terre 
dure  et  sonore.  Sortez  de  votre  tente,  et  au  clair  de  lune  vous  ver- 
rez les  khelassies  (ouvriers  du  camp)  frappant  de  leurs  maillets  de 
bois  les  innombrables  piquets  qui  soutiennent  les  tentes  :  ébranlés 
ainsi  et  se  maintenant  à  peine  dans  leurs  trous  élargis,  les  piquets 
laisseront  tomber  au  moindre  effort  l'abri  mobile.  Sur  le  ciel  clair 
et  profond,  semé  d'innombrables  étoiles,  se  détachent  de  tous  côtés 
les  blanches  fumées  qui  s'envolent  des  feux  du  bivouac,  et  dont  la 
lune  argenté  les  orbes  légers.  Autour  de  ces  feux  s'agitent  les  noires 
silhouettes  des  camp-followers,  ou  parasites  d'armée.  Un  vaste 
murmure  de  voix  humaines,  le  craquement  de  milliers  d'essieux, 

(i)  Voyez  la  Revue  du  15  avril. 


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LA  GUEBBE   DE  l'iNDE.  l&O 

annoncent  que  la  masse  énorme  se  met  en  mouvement.  Les  bazars 
volans  sont  en  route.  Peu  à  peu  le  tumulte  s'accroît  d'une  rumeur 
inexplicable,  grognemens  d'£j>ord  faibles  et  plaintifs,  qui  deviennent 
de  plus  en  plus  rudes  et  prennent  l'accent  de  la  fureur  :  ce  sont  les 
chameaux,  éveillés  plus  tôt  qu'ils  ne  voudraient,  et  qui  protestent  à 
leur  manière  contre  les  mauvais  procédés  passés  et  futurs  dont  ils 
ont  .gfurdé  mémoire,  dont  ils  prévoient  le  retour.  Au  moment  où  le 
dood'Wallah  (le  cornac)  tire  la  corde  fixée  au  morceau  de  bois  fiché 
dans  la  cloison  cartilagineuse  qui  sépare  ses  naseaux,  le  pauvre 
animal  ouvre  son  immense  bouche  garnie  de  dents  noirâtres  qui  se 
projettent,  comme  des  chevaux  de  frise,  en  avant  de  ses  lèvres  re- 
troussées, et  du  fond  de  ce  «merveilleux  appareil  hydraulique  qui 
absorbe  et  retient  si  bien  la  rare  boisson  fournie  par  les  puits  du 
désert,  partent  des  clameurs,  des  rugissemens  à  étourdir  même  une 
oreille  habituée  au  canon.  Tout  en  criant,  il  obéit  pourtant  aux  se- 
cousses réitérées  de  sa  longe;  il  replie  sous  lui  ses  longues  jambes 
et  s'agenouille.  Une  corde  qu'on  passe  autour  de  son  cou  et  sous  ses 
genoux  l'empêche  de  se  relever  à  l'improviste.  Pendant  qu'on  em- 
pile sur  son  dos  le  fardeau  qui  l'effraie,  il  crie  de  plus  belle,  et  crie 
encore  longtemps  après  qu'il  s'est  relevé,  mis  en  marche,  et  qu'il 
suit,  attaché  par  le  nez  à  la  queue  du  chameau  qui  le  précède,  l'in- 
terminable file  dont  ils  font  tous  deux  partie.  Il  s'en  exhale  d'abo- 
minables odeurs  auxquelles  ne  s'habituent  guère  certains  chevaux, 
volontiers  rétifs  quand  on  veut  les  faire  marcher  côte  à  côte  de  ces 
exotiques  compagnons. 

L'une  après  l'autre,  les  tentes  tombent;  roulées  autour  de  leurs 
piquets,  elles  vont  prendre  place  sur  le  dos  des  chameaux.  Les  oflB- 
ciers  qu'elles  abritaient,  restaurés  par  ime  tasse  de  thé,  le  cigare 
aux  lèvres,  cheminent  déjà  sur  les  flancs  du  long  cortège.  La  route 
est  large,  mais  le  flot  humain  la  déborde  des  deux  côtés,  et  se  fait, 
aux  dépens  des  champs  qu'elle  traverse,  deux  autres  chemins  sup- 
plémentaires. Une  poussière  blanche,  soulevée  de  tous  côtés  par 
les  roues  des  chars  et  des  caissons  d'artillerie,  emplit  l'air  de  molé- 
cules calcaires;  elle  forme  une  espèce  de  rideau  très  favorable  aux 
petites  excursions  que  les  fourrageurs  se  permettent  à  droite  et  à 
gauche  vers  les  villages  en  vue,  d'où  ils  rapportent  des  fagots  de 
bois  sec  pour  le  feu  du  soir,  avec  des  feuilles  vertes  qui  défraieront 
au  souper  l'appétit  des  doods  et  des  hathees  (les  chameaux  et  les 
éléphans). 

Après  plusieurs  heures  de  marche,  on  aperçoit,  planant  au-des- 
sus des  nuages  de  poussière,  une  multitude  de  milans  et  de  vau- 
tours. Ces  avides  oiseaux  sont  d'un  heureux  présage;  au-dessous 
d'eux  est  le  camp.  En  effet  voici  dans  la  plaine  les  tentes  déjà  dres- 
sées. L'étendard  national,  Y  Union- Jack  j  planté  devant  celle  du 


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150  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

général,  indique  à  chacun  dans  quelle  direction  il  doit  chercher  scm- 
quartier.  Les  khelassies  ont  marqué  avec  des  cordes  et  des  piquets 
chaque  grande  division  de  la  cité  improvisée.  Telle  ou  a  quitté  sa 
tente  le  matin,  telle  on  la  retrouve;  le  mobilier  est  en  place,  vos 
serviteurs,  vêtus  de  blanc,  les  bras  croisés,  vous  attendent  respec- 
tueusement. Après  quelques  ablutions  indispensables,  vous  vous 
rendez  à  la  mess-tent,  où  le  dîner  est  servi ,  suivant  toutes  les  lois 
de  l'étiquette,  dans  la  porcelaine  et  l'argent.  La  chère  est  peut-être 
un  peu  moins  délicate  qu'au  Bengal-Cluby  mais  si  le  khansamah 
(l'intendant  pourvoyeur)  n'est  pas  un  maladroit  à  fustiger  et  à  des- 
tituer sur  place,  vous  aurez  le  curry,  les  steaks,  les  côtelettes,  Xaley^ 
le  porter,  voire  les  vins  de  France  ou  de  Portugal,  absolument 
comme  si  vous  étiez  l'hôte  bien  venu  et  bien  traité  de  la  ménagère 
la  plus  entendue.  De  la  table,  après  une  causerie  émaillée  de  che- 
roots,  vous  regagnez  votre  charpoy,  où  votre  valet  de  chambre  vous 
enferme  soigneusement  sous  le  moustiquaire  impénétrable;  demain, 
bien  avant  l'aurore,  les  bugles  vous  éveilleront;  vous  quitterez  fris- 
sonnant vos  couvertures;  aux  pâles  clartés  d'une  bougie,  vous  ava- 
lerez une  tasse  de  thé,  vous  allumerez  votre  cigare,  et  en  route  jus- 
qu'au soir,  sous  le  soleil,  en  pleine  poussière! 

Pour  distractions,  çà  et  là,  quelque  alerte,  quelque  panique.  Les 
grass'cutters  (1)  (chargés  d'approvisionner  de  foin  la  cavalerie)  se 
sont  éparpillés  un  peu  loin.  La  peur  les  prend  tout  à  coup;  ils  se  ra- 
battent à  grand  train  vers  la  colonne.  Les  sycees  (valets  d'écurie),  les 
gens  du  bazar  s'éliraient  à  leur  tour;  grand  reflux  d'hommes,  de 
chevaux,  d'ânes  et  d'éléphans,  confusion,  désordre,  cris  d'alarme  : 
on  annonce  l'ennemi.  «  —  Si  c'est  bien  réellement  l'ennemi,  que 
faire?  demande,  étonné,  le  voyageur  que  nous  connaissons,  M.  Rus- 
sell.  Comment  les  distinguer  de  nos  propres  hommes?  —  Ne  vous 
inquiétez  pas  pour  si  peu,  lui  répond  son  ami  Stewart.  Tirez  sur  tout 
cavalier  vêtu  de  blanc  et  armé  d'un  sabre;  vous  ne  risquez  guère 
de  vous  tromper.  »  Par  bonheur,  cette  fois  il  n'y  eut  pas  à  dégai- 
ner. Les  sowars  ennemis  battaient,  il  est  vrai,  la  campagne;  mais^- 
ils  n'en  étaient  pas  à  ce  point  d'oser  se  jeter  sur  l'armée  dont  ils 
observaient  la  marche. 

Ceci  se  passait  le  1*'  mars  1858,  entre  Oonao,  qu'on  avait  quitta 
le  matin,  et  Buntheerah,  où  l'on  fit  halte.  Le  2,  au  lever  du  jour» 
sir  Colin  Campbell,  à  la  tête  d'un  détachement,  devançait  la  co- 
lonne et  allait  choisir  dans  les  environs  de  Lucknow  l'assiette  du 
camp  où  il  voulait  s'établir.  On  n'avait  plus  qu'une  journée  de  marche 
pour  se  trouver  enfm  devant  la  ville  promise.  En  effet,  le  S,  de  bonne 

(i)  ns  coupent  Therbe  Jusqu'à  la  racine  a?ec  un  outil  semblable  au  tranchet  de  noa 
cordonniers* 


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LA  GUERBE  DE  L*INDE.  151 

lieure,  la  colonne  défilait  devant  Jellalabad,  petit  fort  aux  murailles 
-croulantes,  occupé  par  une  partie  des  défenseurs  de  TÂlumbagh. 
Plus  d'une  fois,  les  cipayes  étaient  venus  de  Lucknow  attaquer  cette 
extrémité  de  la  ligne  ennemie;  leurs  échelles  étaient  encore  renver- 
sées le  long  des  fossés;  parmi  les  buissons,  maint  et  maint  squelette 
était  resté  sans  sépulture.  «  Mais  que  fait  là  cet  officier?  se  demande 
M.  Russell;  pourquoi  pousse-t~il  ainsi  son  cheval  sur  ces  ossemens 
à  demi  recouverts  par  quelques  rouges  lambeaux  de  Tuniforme  ci- 
paye?..  Les  vrais  braves  ne  font  point  la  guerre  aux  morts.  » 

Au-delà  de  Jellalabad  apparaissent  quelques  bois,  puis  une  vaste 
plaine  inculte  que  bornent  à  gauche  des  bois  encore  et  des  planta- 
tions de  cannes  :  une  hauteur  limite  cet  horizon.  Derrière  cette  hau- 
teur, quand  on  arrive  au  sommet,  on  trouve  l'enceinte  murée  d'un 
vaste  enclos  planté  d'arbres;  c'est  là  un  des  parcs  royaux,  situés  à 
Test  de  Lucknow,  et  dans  lesquels  l'armée  de  siège  va  s'établir.  Sir 
€olin  Campbell  y  a  déjà  sa  tente,  et  les  khelassies  sont  à  l'œuvre. 
L'endroit  s'appelle  Bibiapore;  il  est  en  arrière  et  au  sud  de  la  Dil- 
koosha,  autre  parc  bien  plus  vaste  et  plus  découvert,  d'où  l'on  a 
-déjà  chassé  l'ennemi.  L'enclos  de  La  Martinière,  qui  confine  à  la 
Dilkoosha  comme  ce  parc  confine  à  Bibiapore,  est  encore  occupé 
par  les  cipayes  :  «  Mais  le  général  n'a  qu'à  parler,  dit  à  M.  Russell 
l'honnête  sergent  qui  le  guide  (vieille  connaissance  de  Grimée),  nous 
serions  bientôt  dans  La  Martinière  !  » 

Arrêtons  un  instant  nos  yeux  sur  l'ensemble  du  paysage,  si  nous 
voulons  bien  nous  rendre  compte  des  combats  qui  vont  y  être  livrés. 

De  Gawnpore,  la  route  remonte  vers  Lucknow  dans  la  direction 
^u  nord-est.  Cette  route  côtoie  les  murs  de  l'Alumbagh,  et  l'armée 
anglaise  ne  l'a  point  sui\1e  jusque-là;  deux  ou  trois  milles  en-deçà, 
elle  s'est  rabattue  par  sa  droite  (autant  vaut  dire  à  l'est)  jusqu'au 
fort  de  Jellalabad,  qu'elle  a  tourné;  puis,  se  dirigeant  à  nouveau 
vers  le  nord,  elle  est  venue  se  placer  entre  la  Goumti,  à  laquelle  elle 
s'adosse,  et  la  face  orientale  de  l'énorme  cité  qu'elle  veut  réduire. 
Lucknow,  dont  la  circonférence  n'a  pas  moins  de  trente  milles  (en- 
TÎron  53  kilomètres),  présente  un  front  redoutable.  Au  nord,  la 
Goumti  couvre  la  ville  et  lui  sert  de  fossés.  Un  ancien  canal  qui 
se  détache  de  cette  rivière  à  l'endroit  même  où  un  méandre  bien 
marqué  ramène  ses  eaux  dans  la  direction  du  midi  protège  la  place 
à  l'est  et  forme,  en  face  de  la  Dilkoosha,  de  La  Martinière,  etc.,  sa 
première  ligne  de  défense.  Inclinant  ensuite  par  une  courbe  dans  la 
direction  de  l'ouest  et  enveloppant  ainsi  la  capitale  au  midi,  ce  ca- 
nal continue  l'enceinte.  On  peut,  comme  Havelock,  attaquer  Luck- 
now par  le  sud,  en  forçant  l'unique  pont  jeté  sur  ce  canal,  près  du 
palais  appelé  le  Gharbagh;  mais  alors  on  en  est  réduit,  pour  arriver 
jusqu'aux  points  fortifiés  intérieurs  (le  Kaiserbagh,  la  Résidence  t 


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152  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rimanbarra,  le  Begum's  Kothie)^  à  traverser  la  ville  dans  presque 
toute  son  épaisseur.  C'est  là  ce  que  ne  veut  pas  sir  Colin  Campbell, 
instruit  justement  par  cette  fatale  expérience,  et  qui  se  souvient  du 
sang  inutilement  versé  dans  «  la  guerre  de  rues  »  que  Havelock  et 
Neill  ont  affrontée.  Plus  prudent,  plus  ménager  de  la  vie  de  ses  sol- 
dats, il  entend  renouveler  l'attaque  du  17  novembre  1857,  qui, 
somme  toute,  lui  a  si  bien  réussi.  C'est  la  ligne  orientale  des  dé- 
fenses ennemies  qu'il  veut  forcer,  et  qu'il  veut  forcer  à  son  exû-é- 
mité  nord,  c'est-à-dire  au  point  même  où  le  Vieux-Canal  se  réunit 
à  la  Goumti.  S'il  y  parvient,  il  prend  à  revers  toute  cette  première 
ligne,  et,  sans  rien  avoir  à  démêler  avec  la  ville  proprement  dite, 
se  trouve  en  face  d'une  seconde  ligne  de  fortifications,  parallèle  à 
la  première,  mais  beaucoup  plus  restreinte.  Celle-ci  part  de  la 
Goumti,  passe  devant  le  Kaiserbagh,  et,  se  rapprochant  de  la  pre- 
mière enceinte,  vient  envelopper  le  Begum-Kothie  et  l'Imanbarra. 
La  troisième  et  dernière  ligne  de  défense  s'appuie  aux  murailles 
mêmes  du  Kaiserbagh;  elle  couvre  la  Résidence,  et  s'étend  jus- 
qu'aux deux  ponts  {Iron  bridge  et  Stone  bridge)  qui  permettent 
seuls  de  passer  la  Goumti. 

  défaut  de  plan  qui  parle  aux  yeux,  et  afin  d'être  mieux  compris, 
nous  supposerons  la  Seine  coulant  de  l'ouest  à  l'est.  Nous  lui  ferons 
contourner  au  nord  les  fortifications  de  Paris,  d'Asnières^  si  l'on 
veut,  jusqu'à  Joinville-le-Pont.  Le  parc  de  la  Dilkoosha  devient  le 
bois  de  Vincennes,  compris  dans  la  courbe  que  forme  le  fleuve.  Bel- 
leville,  Ménilmontant,  la  place  de  la  Bastille,  le  Jardin  des  Plantes 
et  les  boulevards  du  midi  marqueraient  alors  assez  bien  la  ligne  de 
retranchemens  opposés  à  l'armée  anglaise.  Ce  rapprochement  n'est 
pas  si  singulier  qu'on  pourrait  le  croire  au  premier  coup  d'œil.  Luck- 
now  a  plus  d'une  fois  rappelé  Paris  au  correspondant  du  Times  y 
qui,  sur  les  terrasses  de  la  Dilkoosha,  songeait  aux  perspectives  de 
Saint -Cloud.  Lucknow  seulement  jette  plus  de  feux  que  Paris.  Ses 
coupoles  dorées,  ses  dômes  d'azur,  ses  minarets,  ses  palais,  ses 
toits  plats  et  brillans,  miroitent  sous  l'ardent  soleil  de  l'Inde.  De 
hautes  colonnes  se  détachent  du  sein  des  massifs  de  verdure  et  por- 
tent haut  dans  l'espace  des  sphères  dorées  qui  ressemblent  à  des 
constellations.  La  rivière  roule  des  flots  d'acier  liquide,  d'où  jail- 
lissent des  reflets  diamantés.  Un  moment  ébloui  par  cette  vision 
splendide,  M.  Russell  cherche  pourtant  à  se  reconnaître,  et,  fami- 
lier avec  l'usage  des  lunettes  d'approche,  il  a  bientôt  saisi  les  traits 
distinctifs  de  ce  vaste  panorama. 

Du  haut  de  la  Dilkoosha,  édifice  d'architecture  italienne  dans  le 
style  du  xvin*  siècle,  son  œil  embrasse  toute  la  partie  nord  de  Luck- 
now. A  sa  droite,  en  dehors  des  retranchemens,  est  l'enclos  de  La 
Martiniëre,  ainsi  nommé  d'un  brave  Français,  Claude  Martin,  enri- 


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LA    GUERRE   DE  l'iNDE.  153 

chi  dans  les  guerres  de  l'Inde,  et  dont  le  magnifique  mausolée  est 
encore  debout  à  côté  du  palais  qu'il  s'était  donné  (1).  Au  premier 
coup  d'œil  jeté  sur  cette  bizarre  fabrique,  on  pousse  un  cri  d'admi- 
ration; le  second  provoque  un  éclat  de  rire.  Rien  de  plus  fantas- 
tique, en  effet,  que  cette  architecture  incohérente,  où  des  maçons 
dociles  ont  essayé  de  réaliser  les  rêves  d'un  millionnaire  en  délire. 
Colonnes,  arceaux,  piliers  s'amalgament  et  s'agencent  sans  ombre 
de  raison  :  ici  un  escalier  qui  ne  mène  à  rien ,  là  des  fenêtres  sans 
emploi  possible;  en  saillie,  hors  des  murs,  sans  motif,  sans  symé- 
trie, d'énormes  têtes  de  lions  grotesques.  Une  porte  inutile  sert  de 
prétexte  à  deux  pilastres  incongrus.  Des  statues  partout  :  au  bord 
des  perrons,  au  sommet  des  tourelles,  à  l'angle  des  terrasses,  ran- 
gées, pressées  l'une  contre  l'autre,  et  de  là  se  répandant,  comme  la 
foule  un  jour  de  fête,  dans  le  parc  et  jusque  sur  les  murailles  qui 
le  bornent. 

Par-delà  ce  singulier  monument,  à  droite,  au  bord  de  la  Goumti, 
commence  le  rempart  élevé  par  les  cipayes,  et  qui  a  dû  coûter  un 
travail  énorme.  Il  ressemble  de  loin  à  ces  longs  remblais  sur  les- 
quels courent  nos  railways  quand  ils  ont  un  vallon  à  traverser.  On 
remarque  ici  une  redoute  accotée  à  ce  rempart  (moins  solide  en 
réalité  qu'en  apparence),  plus  loin  une  batterie,  çà  et  là  quelques 
canons  en  barbette.  Justement  en  face  du  camp  anglais,  un  ouvrage 
assez  bien  établi  couvre  un  bâtiment  à  deux  étages,  le  Bank's  Bun- 
galow. A  gauche  de  cet  édifice  s'élèvent  le  palais  de  la  begum 
{Begum's  Kothie);  en  arrière,  le  petit  Imanbarra  (temple  musul- 
man); plus  en  arrière  encore,  et  dans  le  même  axe,  le  Kaiserbagh, 
groupe  énorme  de  bâtimens  aux  coupoles  étincelantes.  Si  le  regard 
s'en  détache  et  se  détourne  vers  la  droite  (ou  vers  le  nord),  il  ren- 
contre Ja  Résidence  aux  murailles  démantelées  et  les  trois  ou  quatre 
palais  adjacens  où  Havelock  s'était  établi  (Chuttur-Munzil,  Motie- 
Mahal,  etc.);  s'il  franchit  la  rivière,  il  aperçoit  à  l'autre  bord  le 
Badshahbagh,  autre  château  de  plaisance  entouré  d'un  parc  magni- 
fique, puis  de  vastes  plaines  que  traverse  de  l'ouest  à  l'est  la  route 
qui  mène  à  Fyzabad.  C'est  par-delà  cette  route,  et  dans  la  même 
direction,  qu'est  le  village  de  Chinhut,  resté  célèbre  depuis  l'échec 
subi  par  sir  Henry  Lawrence. 

Au  premier  plan  de  ce  vaste  tableau,  et  pour  ainsi  dire  au  pied 
même  de  la  Dilkoosha,  M.  Russell  plongeait  sur  les  tranchées  en 
zigzag  creusées  sur  la  droite  de  La  Martinière,  et  reliant  à  cette 
forteresse  improvisée  les  fossés  où  se  cachaient  les  tirailleurs  ci- 
payes,  les  rifle-pits,  comme  il  les  appelle. 

(i)  Ce  palais,  à  Tépoque  de  rinsurrection,  était  une  grande  et  riche  institution,  une 
sorte  d^université  anglo-indienne.  Voyez,  sur  Claude  Martin  et  son  r61e  à  Lucknow, 
rétude  de  M.  le  major  Fridolin  sur  les  Grandes  Villes  de  l'Inde,  Bévue  du  15  mars  1857. 


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15à  BETUE  DES   DEUX  MONDES. 

a  Tandis  que  nous  regardions,  dit-il,  un  grand  mouvement  se  manifeste^ 
tout  à  coup  dans  ces  voies  profondes.  Des  murs  du  parc  on  voit  ruisseler 
dans  les  tranchées  comme  un  flot  d'hommes  vêtus  de  blanc.  Une  fusillade 
irrégulière  s'établit  le  long  de  ces  boyaux  anguleux;  on  dirait  une  traînée 
de  poudre  qui  s'enflamme.  Cette  mousqueterie  est  à  l'adresse  de  la  Dil- 
koosha.  Les  balles  passent  dans  l'air  en  frissonnant  par-dessus  nos  tètes, 
ou  viennent  de  temps  en  temps  s'aplatir  contre  le  toit;  mais  la  grande  ma- 
jorité des  coups  ne  porte  pas  jusqu'à  nous,  on  le  voit  de  reste  aux  petite» 
éruptions  de  poussière  que  les  balles  font  jaillir  du  sol  en  avant  du  château. 
Grâce  à  Dieu,  l'ennemi  ne  possède  encore  que  «  la  brune  Bess  (1).  »  Encore 
quelques  années,  et  pas  un  de  nous  ne  fût  impunément  resté  sur  cette  ter- 
rasse, car  nos  bons  amis  des  tranchées  auraient  été  pourvus  d'excellentes 
armes  de  précision,  Enfield  ou  tout  autres,  bien  rayées  et  portant  à  mille 
mètres.  —  Voyez  donc,  sergent...  Faites  tirer  sur  ces  drôles,  là-bas,  autour 
de  cet  arbre  l  —  En  efliet,  d'une  tranchée  pratiquée  en  travers  de  la  route 
qui  mène  directement  de  la  Dilkoosha  vers  le  Bank's  Bungalow,  venaient 
de  sortir  sept  ou  huit  hommes,  qui,  s'abritant  d'un  gros  arbre,  s'amusaient  à 
tirer  sur  nous.  —  Allons,  Mac-Alister,  dit  le  sergent,  il  me  semble  que  vous 
pouvez  calculer  sur  sept  cents  yards  (2).  —  Laissez-moi  essayer  à  six  cent 
cinquante.  —  Et  la  balle  vibre  dans  l'air.  Nos  bons  amis  saluent  et  courent 
se  réfugier  dans  la  tranchée.  Un  d'eux,  au  moment  de  sauter  dans  cet  asile 
sauveur,  a  levé  ses  deux  bras  en  l'air.  —  M'est  avis,  dit  Mac-Alister,  bour- 
rant une  autre  cartouche  dans  son  fusil,  m'est  avis  que  cette  fois  je  les  ai 
pinces,  » 

Peu  à  peu  la  fusillade  gagnait  du  terrain,  les  Anglais  se  faisant 
un  point  d'honneur  de  répondre  au  feu  des  tranchées.  Leurs  balles 
coniques  écrêtaient  le  bord  de  ces  fosses  sablonneuses;  mais  ni  de 
part  ni  d'autre  on  ne  se  faisait  grand  mal.  Tout  à  coup  cependant, 
derrière  un  groupe  d'arbres  à  la  droite  de  La  Martinière,  un  épais 
nuage  de  fumée  s'envola,  et  un  boulet  passa  sur  la  tourelle  où  le 
correspondant  du  Times  s'était  perché  pour  mieux  voir.  En  même 
temps,  une  autre  pièce  placée  devant  le  Bank's  Bungalow  ouvrait 
aussi  son  feu,  et,  par  trois  ricochets  successifs,  le  projectile  qu'elle 
expédiait  aux  Anglais,  arrivant  jusqu'au  seuil  même  de  la  Dilkoosha, 
mit  en  déroute  un  groupe  de  curieux.  Bref,  il  devint  évident  qu  oa 
était  sous  le  feu  de  l'artillerie  des  rebelles.  Aussi  un  officier  vint-il 
faire  tau-e  les  tirailleurs  qui  garnissaient  les  fenêtres  inférieures  du 
château  ;  leur  feu  ne  servait  à  rien  et  attirait  les  boulets  ennemis. 

Sous  ces  boulets,  et  sans  s'en  inquiéter  autrement,  les  chefs  de 
l'armée  anglaise,  plans  et  cartes  en  main,  délibéraient  sur  leurs  atta- 
ques futures  ou  discutaient  les  rapports  de  leurs  espions.  Ceux-ci  ra- 
contaient que  les  assiégés  étaient  loin  d'être  d'accord  entre  eux.  Le 

(i)  Brown-Bess  (ÉUsabeth-la^nine),  nom  donné  à  rancienne  carabine  de  munition^ 
dont  le  canon  était  bruni. 

(S)  Le  yaird  est  à  peu  ide  chose  près  le  mètre  français. 


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LA  GUERRE   DE   L*IMDE.  155 

principal  agent  de  la  résistance  était  toujours  la  begum  Huzrut 
Mahul,  mère  du  prétendu  roi  Brijeïs-Kuddr,  femme  énergique,  pas- 
sionnée, rompue  aux  intrigues  du  zenanahy  mais  gouvernée  par  un 
imbécile  favori,  nommé  Mummoo-Khan  (1).  A  la  tête  de  l'opposition, 
■et  prêchant  plus  haut  que  le  gouvernement  lui-même  la  résistance 
aux  Anglais,  était  le  fameux  moulvie  de  Fyzabad,  —  celui  qu'on  a 
longtemps  appelé  le  moulvie  sans  trop  savoir  de  qui  Ton  parlait  (2). 

Le  5  mars  au  soir,  après  im  excellent  dîner  fourni  par  la  mess  des 
ingénieurs,  —  le  vin  de  Bordeaux  et  le  vin  de  Champagne  y  avaient 
représenta  la  France  très  honorablement,  —  la  causerie  se  prolon- 
geait et  les  pipes  allaient  s'éteindre,  quand  un  jeune  oflScierid'ar- 
tillerie,  la  mine  assez  piteuse,  vint  s'enquérir  «  de  la  route  à  suivre 
pour  aller  au  pont.  »  Il  avait  des  canons  à  y  conduire,  et  ne  savait 
<iuel  chemin  prendre.  Cette  simple  question  n'était  rien  moins  qu'un 
grand  secret  divulgué,  un  secret  caché,  même  à  M.  Russell,  par  la 
prudence  du  général  en  chef.  Le  pont  en  question  ne  pouvait  être 
qu'un  pont  en  construction.  Il  ne  s'agissait  donc  que  de  savoir  où 
on  travaillait  à  l'établir,  et  là  n'était  pas  le  difficile.  On  n'avait  qu'à 
suivre  les  pièces  envoyées  pour  couvrir  et  protéger  le  travail  des 
ingénieurs. 

Les  vastes  prairies  comprises  dans  le  parc  de  Bibiapore  descen- 
dent par  une  pente  adoucie  jusqu'au  bord  de  la  Goumti.  Là,  tout  à 
fait  à  l'arrière  du  camp,  un  corps  de  sapeurs  était  à  l'œuvre,  aidé 
par  des  centaines  de  troo/Ze^.  Ils  ajustaient,  ils  reliaient  ensemble  des 
barriques  jadis  pleines  de  porter  y  et  qui  allaient,  disposées  en  ra- 
deau, former  un  pont  mobile  d'un  bord  à  l'autre  de  la  rivière,  pro- 
fondément encaissée  en  cet  endroit  et  large  de  quarante  yards, 
dette  opération,  mystérieuse  de  sa  nature,  s'accomplissait  à  grand 
bruit.  Les  charretiers  criaient,  les  roues  gémissaient,  et  pour  peu 
que  l'ennemi  eût  mis  en  campagne  des  patrouilles  vigilantes,  ce 
tapage  risquait  fort  de  leur  donner  l'éveil.  Or  il  eût  suffi  d'une  cen- 
taine de  fusiliers  tapis  dans  les  hautes  herbes  de  la  rive  gauche  pour 
gêner,  singulièrement  les  travaux  entamés  sur  la  rive  droite.  Pas  un 
^ipaye  ne  se  montra.  M.  Russell  put  admirer  tout  à  son  aise  l'adresse 
des  pontonniers  formés  à  Ghatham  et  le  talent  de  l'ingénieur  Ni- 
•cholson  (le  même,  par  parenthèse,  qui,  après  la  prise  de  Sébastopol, 
fut  chargé  de  faire  sauter  les  fameux  docks);  puis  il  s'alla  paisible- 
ment coucher  et  revint  le  lendemain,  tout  à  loisir,  s'informer  des 
progrès  qu'avait  faits  l'ouvrage.  Un  des  deux  radeaux  destinés  à 
soutenir  le  pont  flottait  déjà  d'un  bord  à  l'autre,  et  un  détache- 
ment d'infanterie  l'avait  franchi  pour  protéger  au  besoin  les  ouvriers. 

(i)  Le  même  dont  les  dépêches  de  llnde  reçues  en  avril  1860  annoncent  le  procès  et 
Texécution. 
(2)  Les  moulvm  sont  des  prêtres  mahométaïu. 


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156  BETUE  DES   DEUX  MONDES. 

Tandis  que,  télescope  en  main,  il  admirait  la  sérénité  du  paysage, 
l'opulence  paisible  des  champs  de  blé,  la  fraîcheur  veloutée  des 
prairies,  il  entrevit  tout  à  coup,  parmi  les  arbres  et  au-dessus  des 
épis,  quelques  blancheurs  mobiles.  Son  œil  exercé  ne  pouvait  s'y 
tromper  :  c'était  l'ennemi.  Un  corps  de  cavalerie  effectivement  ne 
tarda  point  à  se  montrer  hors  des  bois  qui  avaient  d'abord  masqué 
ses  approches.  M.  Russell  discernait  d'aÛleurs  derrière  les  chevaux 
quelques  tètes  de  bœufs,  ce  qui  annonçait  de  l'artillerie.  Prédire  les 
boulets  en  pareil  cas  n'est  point  le  fait  d'un  nécroman  très  subtil. 
Les  boulets  arrivèrent  au  moment  dit,  pendant  que  la  cavalerie  dé- 
ployée dans  la  plaine  s'avançait  en  bon  ordre  avec  toute  sorte  de 
triomphantes  allures  : 

«  En  tête,  dit  M.  Russell,  galopait  un  swell  (1),  —  c'est  le  surnom  que 
lui  donnèrent  aussitôt  nos  soldats,  —  coiffé  d'un  turban  vert,  vêtu  de 
châles  jaunes,  monté  sur  un  bel  étalon  blanc,  et  suivi  d'une  sorte  d'état- 
major.  Ses  sowars,  habillés  de  blanc  et  marchant  sur  trois  de  front,  le  sui- 
«  valent  la  lance  haute.  On  les  reconnut  aussitôt  pour  avoir  appartenu  à  l'un 
des  régimens  révoltés.  —  Coquins  d'enfer  l  grommelait  près  de  moi  un  offi- 
cier de  l'armée  indigène,  ils  ont  tué  leur  colonel,  et  les  infâmes  poltrons 
ont  échappé  à  la  potence!...  —  Ils  avançaient  pourtant,  déployaient  leurs 
escouades,  paradaient  avec  une  sorte  d'affectation,  et  furent  bientôt  sur 
notre  droite  à  cinq  ou  six  cents  yards  de  l'endroit  où  nous  nous  tenions. 
C'était  pour  nos  plus  jeunes  soldats  une  bravade  un  peu  trop  insolente...  Au 
lieu  d'attendre  les  sowars  à  trois  ou  quatre  cents  yards,  le  piquet  de  droite 
se  leva  tout  d'un  coup  et  leur  envoya  sa  volée,  au  petit  bonheur.  Jamais 
changement  à  vue  plus  rapide  que  celui  de  ces  vaillans  paladins.  Ils  piaf- 
faient, caracolaient,  tranchaient  du  victorieux,  brandissaient  leurs  sabres 
l'instant  d'avant;  mais  à  peine  la  première  balle  vint-elle,  égratignant  le 
sol ,  soulever  une  traînée  de  poussière  aux  pieds  du  cheval  monté  par  le 
capitaine,  que  celui-ci,  laissant  retomber  son  sabre  et  piquant  des  deux,  se 
déroba  par  une  volte  rapide  â  un  danger  sur  lequel  il  ne  comptait  pas.  Il  fut 
suivi  de  près  par  tout  son  essaim  de  cavaliers,  et  pas  un  d'entre  eux  ne  pa- 
rut songer  à  retenir  sa  monture  avant  d'être  à  un  bon  mille  de  nos  tireurs,  i» 

Les  canons  en  revanche  se  mirent  de  la  partie,  la  batterie  an- 
glaise établie  en-deçà  de  la  Goumti  s'empressa  de  leur  répondre,  et 
le  spirituel  correspondant  jugea  qu'il  était  temps  de  déjeuner.  Il 
revint  au  camp,  suivi  et  parfois  précédé  de  quelques  boulets  lancés 
à  toute  volée  qui  ne  laissèrent  pas  de  blesser  et  tuer  quelques  bœufs 
et  quelques  chameaux. 

Ce  siège  ne  rappelait  en  rien  les  sièges  ordinaires.  Il  n'y  avait 
ni  tranchée  ouverte ,  ni  travaux  de  sape ,  ni  sorties  à  repousser, 
ni  batteries  à  faire  taire,  ni  murs  à  battre  en  brèche.  Les  cipayes 
étaient  mal  pourvus  d'artillerie.  Mieux  armés  sous  ce  rapport,  ils 

(1)  Élégant  de  bas  otage,  qui  fait  montre  de  beaux  habits,  de  byonx,  etc. 


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LA  GUERRE   DE   l'iNDE.  157 

auraient  rendu  la  Dilkoosha  inhabitable.  Un  édifice  pareil  devant 
Sébastopol  eût  été  jeté  par  terre  en  moins  de  douze  heures;  c'est  ce 
que  se  disait  M.  Russell,  réduit  à  philosopher,  n'ayant  rien  à  voir, 
sur  les  droits  incontestables  de  la  begum,  sa  légitimité  vainement 
mise  en  doute  par  les  Anglais,  son  habileté  opiniâtre,  les  motifs  sé- 
rieux de  sa  haine  contre  la  race  ingrate  qui  avait  détrôné,  oublieuse 
des  immenses  services  qu'elle  leur  devait,  les  souverains  hérédi- 
taires du  royaume  d'Oude.  Si  de  temps  en  temps  il  sortait  de  ces  mé- 
ditations profondes,  c'était  pour  catéchiser  les  généraux  et  les  har- 
celer de  ses  innombrables  questions.  Sa  curiosité  satisfaite  et  ses 
dépêches  quotidiennes  une  fois  livrées  à  la  poste,  il  n'avait  plus 
d'autre  ressource  pour  tuer  le  temps  que  la  bonne  chère  ou  la  poche 
à  la  ligne.  Ce  dernier  plaisir,  assez  fade  en  lui-même,  était  relevé 
par  la  chance  attrayante  de  servir  de  cible  aux  budmashes  errans 
sur  la  rive  gauche  de  la  Goumti.  On  était  fréquemment  exposé  à 
périr  ainsi,  victime  d'un  affût  perfide.  Un  mot  tout  exprès  avait  été 
forgé  pour  ce  genre  de  péril  :  c'était  le  verbe  to  pot.  Poter  quel- 
qu'un voulait  dire  en  1858,  devant  Lucknow,  le  canarder  à  loisir 
sans  qu'il  pût  vous  apercevoir.  Être  polted  ou  empoté^  c'était  jouer 
le  rôle  de  ces  poupées  de  tir  qu'on  s'amuse  à  mettre  en  pièces. 
Mous  laissons  à  de  plus  savans  étymologistes  que  nous  ne  le  sommes 
le  soin  de  chercher  et  le  plaisir  de  trouver  une  origine  rationnelle  à 
cette  expression  du  langage  militaire  anglo-indien. 

Pourtant,  le  6  mars,  une  manœuvre  importante  avait  éclairci  les 
plans  ultérieurs  du  général  en  chef,  qui  prit  alors  la  peine  de  les 
expliquer,  cartes  en  main,  au  correspondant  du  Times.  Sur  ce  pont 
de  bateaux  jeté  à  l'arrière  du  camp,  une  division  tout  entière  allait 
franchir  la  Goumti.  S' élevant  ensuite  au  nord  jusqu'au  viaduc  de 
Kokraul,  ou  en  d'autres  termes  jusqu'à  la  route  de  Lucknow  à  Fy- 
zabad,  elle  se  porterait  par  un  à-gauche  rapide  sur  la  face  nord 
de  la  ville  assiégée.  Côtoyant  alors  au  plus  près  possible  la  rivière, 
dont  elle  remonterait  ainsi  le  cours ,  elle  devait  établir  ses  batteries 
de  manière  à  prendre  en  enfilade  les  ouvrages  extérieurs  construits 
sur  la  ligne  du  Vieux-Canal;  en  avançant  un  peu  plus  à  l'ouest,  elle 
pourrait  même  les  prendre  à  revers.  L'extrémité  septentrionale  de 
la  première  ligne  de  défense,  à  la  fois  attaquée  de  front  par  sir  Go- 
Im  Campbell  et  balayée  de  côté  ou  même  en  arrière  par  les  canons 
de  la  division  détachée,  ne  pouvait  tenir  longtemps.  Inutile  d'ajou- 
ter qu'une  manœuvre  pareille  eût  été  parfaitement  insensée  en  face 
d'une  garnison  bien  composée  et  bien  commandée,  et  qu'en  isolant 
de  lui  un  tiers  de  sa  petite  armée,  sir  Colin  Campbell  se  fût  exposé 
à  le  voir  écrasé  sans  pouvoir  lui  porter  secours  (1);  mais  son  calcul 

(i)  C'est  ce  qui  eût  pu  arri?er  deyant  Toulouse  à  Tune  des  divisions  de  Tannée  an» 


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158  BEYUE  DES  DEUX  H0NDE8. 

avait  pour  base  Tignorance  et  la  lâcheté  des  innombrables  soldats 
entassés  dans  Lucknow,  et  ce  calcul  devait  se  trouver  juste. 

Pendant  que  sir  Colin  entrait  dans  ces  intéressans  détails,  la  co- 
lonne détachée  que  commandait  sir  James  Outram  défilait  sur  le 
pont-radeau  sans  que  l'ennemi  fit  mine  de  mettre  obstacle  à  son 
passage,  qui  dura  plus  de  quatre  heures;  elle  emmenait  trente  ca- 
nons, deux  bataillons  de  rijleSy  deux  régimens  anglais,  un  régiment 
de  fusiliers  du  Bengale,  un  régiment  d'infanterie  du  Pendjs^,  un 
régiment  de  dragons,  un  de  lanciers,  trois  régimens  de  cavaliers  du 
Pendjab,  sans  parler  de  la  multitude  d'indigènes  attachés  à  ces  di- 
vers corps.  Ceux-ci  défilaient  encore  la  nuit  venue,  et  alors  que  la 
colonne  elle-même  avait  disparu  à  l'horizon ,  derrière  les  bois  qui 
en  forment  la  limite. 

Braquant  sa  lunette  sur  la  plaine  qu'allait  bientôt  avoir  à  franchir 
la  division  de  sir  James  Outram,  M.  Russell  voyait  ce  vaste  espace 
littéralement  couvert  de  petits  groupes  armés,  sortis  de  Lucknow 
par  les  deux  ponts,  et  qui  se  répandaient  en  désordre  le  long  de  la 
route  de  Fyzabad,  dans  les  champs,  derrière  les  arbres,  dans  les 
chaumières  éparses,  chacun  s'embusquant  à  sa  guise.  Çà  et  là,  dans 
cette  foule  éparpillée,  se  traînait  un  canon  tiré  par  des  bœufs;  çàet 
là,  dans  son  palanquin  doré  ou  sur  quelque  éléphant,  à  l'ombre 
d'un  immense  parasol,  se  prélassait  quelque  chef,  quelque  haut 
fonctionnake,  allant  en  guerre  avec  toute  la  pompe,  toutes  les  aises 
imaginables.  Cavaliers  et  fantassins  pêle-mêle  marchaient  ainsi  au- 
devant  des  Feringhees.  Alléchés  par  les  promesses  d'un  pareil 
spectacle,  les  officiers  de  l'état-major  se  pressaient  sur  les  terrasses 
de  la  Dilkoosha;  leurs  yeux  sondaient  la  profondeur  des  bois  et 
guettaient  le  moment  où  la  tête  de  la  colonne  anglaise  se  montrerait 
enfin  aux  rebelles. 

«  Anne,  ma  sœur  Anne,  ne  vois-tu  rien  venir?...  La  ville  cesse  de  vomir 
ses  essaims  de  soldats,  la  poussière  s'épaissit  dans  la  plaine  et  semble  se 
rapprocher  de  nous.  A  travers  le  tapage  que  font  nos  canons  en  batterie 
presque  sous  nos  pieds,  il  me  semble  que  j'entends  comme  un  bruit  loin- 
tain d'artillerie...  Tenez,  tenez!...  les  bois  fourmillent  de  blancs  soldats, 
qui  cette  fois  rebroussent  chemin  vers  Lucknow... Voyez  plutôt  ce  torrent  de 
cavalerie  qui  se  précipite  vers  le  pont  du  Kokraul  î..  Que  de  poussière  I  quelle 
course  effrénée!  Outram  est  donc  sur  leurs  talons?...  L'instant  d'après,  dans 
un  désordre  impardonnable,  apparaît  un  escadron  de  nos  hays,  reconnais- 
sablés  seulement  à  leurs  vestes  rouges,  et  courant  le  sabre  haut  sur  les  fu- 
gitifs, qui  çà  et  là  se  retournent  pour  faire  feu.  La  masse  se  jette  dans  ces 
terrains  bouleversés,  coupés  de  fossés,  qui  s'étendent  entre  le  Kokraul  et  la 

glaise,  que  la  Garonne,  grossie  tout  à  coap,  isola  pendant  deux  jours  de  lord  WelUng- 
ton.  Le  maréchal  Soult  a  été  vivement  bl&mé  par  les  historiens  miUtaires  de  n'avoir  pas 
mis  cette  occasion  à  profit. 


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LA   GUERBE   DE  l'iNDE.  159 

rivière,  terrains  impraticables  pour  la  cavalerie  qui  les  poursuit.  Une  minute 
plus  tard  débouche  une  batterie  d'artilleurs  à  cheval  affamés  de  carnage.  On 
détache  les  pièces,  on  les  place.  De  ces  points  noirs  jaillit  un  éclair,  et  dans 
le  rayon  que  la  mitraille  a  parcouru  on  voit  la  poussière  monter  plus  épaisse... 
C'est  en  vain  cependant  que  nos  boulets  cherchent  la  masse  compacte  des 
ftiyards;  ils  sont  déjà  trop  loin  pour  être  vus,  pour  être  atteints,  tant  le  bruit 
de  nos  canons  et  la  charge  impétueuse  de  nos  cavaliers  ont  accéléré  leur 
retraite  I  Outram  est  mattre  du  terrain  et  va  poser  son  camp  à  Tissue  même 
des  bois  qu'on  prétendait  lui  disputer.  » 

Le  lendemain  (7  mars),  les  cipayes,  qui,  pendant  la  nuit,  avaient 
incendié  les  hautes  herbes  des  ravins,  afm  de  mieux  juger  la  po- 
sition de  ce  nouveau  camp,  firent  mine  d'attaquer  ses  piquets  et 
postes  avancés:  vain  et  ridicule  effort  après  l'éclatant  échec  de  la 
veille  I  Outram  était  désormais  inébranlaJ)le.  Aussi  lui  fit-on  passer 
immédiatement  vingt-deux  canons  de  16,  avec  leurs  attelages  d'é- 
léphans  et  tout  le  matériel  que  comportait  l'active  coopération  qu'on 
espérait  de  cette  grosse  artillerie.  Les  assiégés  cependant,  convain- 
cus que  le  dimanche,  à  certaine  heure,  l'armée  chrétienne  devait 
être  absorbée  en  ses  dévotions,  voulurent  essayer  une  surprise; 
mais,  bien  qu'ils  s'y  reprissent  à  deux  fois,  ils  purent  s'apercevoir 
que  l'office  divin  laissait  beaucoup  de  bras  disponibles,  et  que  les 
soins  du  culte  ne  sont  pas  incompatibles  avec  la  plus  stricte  obser- 
vance des  précautions  militaires.  Leur  double  tentative  échoua  mi- 
sérablement. Trente-six  heures  se  passèrent  alors  en  préparatifs 
pour  la  journée  décisive  qui  allait  suivre.  On  brûlait  force  poudre 
de  part  et  d'autre  sans  grands  résultats,  et  de  son  observatoire  élevé 
le  correspondant  du  Times  admirait  le  sang-froid  de  certains  habi- 
tans  de  Lucknow  qui,  se  livrant  au  passe-temps  chéri  des  Hindous, 
lançaient  leurs  cerfs-volans  dans  l'azur  par-delà  les  minarets  dorés 
du  Kaiserbagh.  «  Ces  braves  gens  (se  disait-il,  moralisant  toujours 
à  sa  manière),  si  nous  tombions  dans  leurs  mains,  nous  dépèce- 
raient, nous  éventreraient  avec  la  même  sérénité  qu'ils  mettent  à 
ces  jeux  puérils.  C'est  leur  nature,  c'est  celle  de  tous  les  Orientaux, 
participant  à  la  fois  du  singe  et  du  tigre.  Et  nous  autres  d'ailleurs, 
n'avons-nous  pas  traité  les  Juifs  autrefois  comme  les  Hindous  et  les 
mahométans  traitent  aujourd'hui  les  chrétiens?  Nos  croisés  de  Pales- 
tine, ou  du  moins  leurs  farouches  soldats,  ne  faisaient  guère  quar- 
tier, que  je  sache,  à  l'infidèle  que  leur  livrait  une  victoire;  mais  que 
dis-je?  nous-mêmes,  nous  accordons  rarement  la  vie  à  nos  ennemis. 
Et  nos  auxiliaires,  ces  farouches  Pendjabees,  renchériraient,  s'ils  l'o- 
saient, sur  les  cruautés  que  nous  reprochons  aux  Poorbeahs...  » 


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169  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

VI. 

tes  préparatifs  de  l'attaque  étaient  achevés.  Un  fil  télégraphique, 
installé  par  le  lieutenant  Stewart,  mettait  en  communication  in- 
stantanée les  deux  fractions  de  l'armée  assiégeante,  et  le  concert 
parfait  de  leurs  opérations  se  trouvait  ainsi  assuré.  Sir  Colin  Camp* 
bell  et  sir  James  Outram  devaient  ce  jour-là  (9  mars)  pousser  en 
même  temps  l'ennemi.  La  colonne  jetée  au-delà  de  la  Goumti  s'é- 
branla de  bonne  heure,  et,  marchant  derrière  son  artillerie,  s'avança 
vers  Lucknow,  dans  la  plaine  labourée  par  ses  boulets.  Les  canons 
ennemis  ripostaient  faiblement,  et,  successivement  ramenés  de  po- 
sition en  position,  se  rabattaient  dans  la  direction  des  deux  ponts. 
Du  reste,  un  immense  rideau  de  poussière  enveloppait  les  combat- 
tans,  et  du  haut  de  la  Dilkoosha  on  ne  distinguait  les  progrès  de  sir 
James  Outram  qu'au  bruit  de  la  mousqueterie  et  de  la  canonnade, 
apporté  par  l'écho  dans  une  direction  toujours  plus  voisine  de  la 
place.  De  temps  en  temps,  un  message  arrivait,  annonçant  que  la 
marche  en  avant  continuait  de  ce  côté  sans  rencontrer  de  trop  sé- 
rieux obstacles.  L'ennemi,  chassé  par  le  canon  de  toutes  ses  embus- 
cades, se  rejetait  du  côté  du  Badshahbagh,  ce  palais  qui  fait  presque 
face  à  la  Résidence,  sur  l'autre  bord  de  la  Goumti  ;  il  paraissait  ce- 
pendant vouloir  défendre  auparavant  un  autre  palais  baigné  par  la 
rivière,  le  Ghuckerwallah-Kothie. 

En  même  temps  que  ces  nouvelles  arrivaient  au  camp  de  la  Dil- 
koosha, l'ordre  y  circulait,  donné  sans  trop  de  bruit,  de  faire  dîner 
les  soldats  à  midi  précis.  On  sait,  en  campagne,  ce  que  présage  une 
mesure  de  ce  genre.  Les  officiers,  entrevoyant  du  nouveau,  ques- 
tionnaient à  l'envi  l'impassible  correspondant  du  Times,  qu'on  savait 
au  courant  de  plu&d'un  mystère.  Il  était  en  effet  prévenu  qu'à  deux 
heures  on  attaquerait  La  Martinière.  Ceci  lui  gâtait  le  spectacle,  et 
il  se  prenait  à  regretter  la  précision  des  ordres,  les  combinaisons 
trop  méthodiques  de  la  stratégie  civilisée.  Dans  l'attaque  prémé- 
ditée, rien  d'imprévu,  rien  de  livré  au  hasard.  En  termes  aussi 
clairs,  aussi  froids  qu'une  démonstration  géométrique,  le  général 
Mansfield  assignait  à  chacun  son  poste,  son  rôle,  et  chacun  devait 
à  ces  indications  de  l'état-major  une  obéissance  mécanique.  Moyen- 
nant cette  stricte  observance  des  ordres  reçus,  la  position  de  l'en- 
nemi, en  un  temps  donné,  devait  être  occupée  par  a  plus  b;  procédé 
merveilleux  d'exactitude,  de  netteté,  qui  aboutit  à  épargner  beau- 
coup d'hommes,  mais  laisse  peu  de  place  à  la  curiosité,  à  rémotion 
du  spectateur. 

A  droite  et  à  gauche  de  la  Dilkoosha,  deux  batteries,  dont  l'une 
était  commandée  par  William  Peel,  redoublaient  leur  feu  contre  La 


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LA   «U£RB£   DE   l'iNDE.  161 

Martinière  ;  elles  y  envoyaient  une  pluie  d'obus,  de  boulets  et  de 
fusées.  Les  parapets  s'ébréchaient,  les  murs  croulaient,  les  statues 
de  plâtre  volaient  en  éclats  :  Pandy  (1) ,  malgré  tout ,  tenait  bon. 
Turbans  blancs  et  faces  noires  fourmillaient  encore  dans  ce  palais 
en  démolition.  A  couvert,  et  de  loin,  Pandy  supporte  le  feu  avec 
assez  de  constance.  Cependant  deux  heures  sonnent  :  à  la  minute 
même,  au  milieu  des  éclats  de  la  canonnade,  on  entend  de  cour  en 
cour  passer  le  signal  :  en  avant  1  Massées  derrière  le  château,  qui 
les  abritait  jusque-là,  les  colonnes  d'attaque  se  mettent  en  marche. 
Elles  ont  l'ordre  de  ne  pas  tirer;  c'est  à  la  baïonnette  que  la  position 
doit  être  enlevée.  A  peine  les  premiers  pelotons  de  highlanders  se 
sont-ils  montrés,  l'artillerie  se  tait  tout  à  coup.  C'en  est  assez  pour 
que  l'ennemi  comprenne  de  quoi  il  s'agit.  Du  haut  des  terrasses,  on 
voit  les  cipayes  fuir  de  tous  côtés  dans  les  zigzags  des  tranchées  et 
déserter  à  l'en vi  leurs  fossés  de  tir;  on  les  voit  se  presser  à  toutes  les 
issues  et  se  précipiter  de  toutes  parts  vers  La  Martinière.  Un  bien 
petit  nombre  songe  à  faire  feu  pendant  cette  brusque  retraite.  Les 
highlanders  se  déploient;  les  Sikhs  se  jettent  pêle-mêle  sur  les  flancs 
de  la  ligne  formée  par  les  highlanders.  Tous  prennent  bientôt  la 
course,  c'est  à  qui  rejoindra  plus  tôt  l'ennemi.  Cet  élan  rapide  les 
met  promptement  à  l'abri  du  feu  de  flanc  que  leur  envoie,  dès  qu'ils 
sont  à  découvert,  toute  l'artillerie  placée  en  écharpe  sur  la  ligne  du 
Vieux-Canal.  Les  boulets  à  leur  adresse  arrivent  en  plein  sur  les  porte- 
brancards  Xdooly-bearers)  qui  marchent  à  l'arrière  pour  recueillir 
les  blessés.  Ces  pauvres  coolies  tombent  çà  et  là,  victimes  obscures 
auxquelles  personne  n'accorde  même  un  regard.  En  revanche,  sir 
Colin  se  fâche  sérieusement  contre  «  un  imbécile  »  qui  mène  son 
régiment  sous  le  feu  en  bon  ordre  et  massé  comme  à  la  parade... 
«  Allez!...  courez  lui  dire  d'éparpiller  ses  hommes...  Peut-on  com- 
mettre de  pareilles  bévues?...  »  Quand  il  s'agit  d'économiser  le  sang 
anglo-saxon,  le  général  en  chef  est  intraitable.  Il  peut  d'ailleurs  se 
rassurer.  Arrivés  aux  tranchées  que  les  cipayes  viennent  d'évacuer, 
les  highlanders  et  les  Sikhs  s'y  jettent  à  l'envi  et  gagnent  ainsi,  à 
l'abri  des  boulets,  les  murs  de  La  Martinière.  On  voit  bientôt  les 
cipayes  s'élancer  sur  les  degrés  du  palais  et  fuir  par  les  longs  cor- 
ridors. Quelques  minutes  plus  tard,  le  général  en  chef  interpelle 
le  correspondant  du  Times  :  «  Tenez,  monsieur  Russell,  je  vous  fais 
mon  aide-de-camp  provisoire...  Prenez  cette  lunette,...  vos  yeux 
valent  mieux  que  les  miens...  Sous  ces  arbres,  sur  la  droite  de  La 
Martinière,  quels  sont  ces  hommes  que  je  distingue  à  peine?...  » 
C'étaient  les  highlanders  et  les  Sikhs,  déjà  installés  dans  l'enceinte 

(1)  Surnom  générique  donné  aux  cipayes. 
TOMB  xxvu.  il 


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162  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ennemie,  où  ils  faisaient  des  progrès  rapides  au  milieu  d'une  fusillade 
enragée.  «  Eh  bien  1  reprit  tranquillement  sir  Colin,  c'est  le  moment 
d'aller  à  La  Martinière.  »  Les  chevaux  amenés,  l'état-major  partit 
pour  aller  prendre  possession  de  la  nouvelle  conquête.  Quelques  bou- 
lets passèrent,  en  déchirant  l'air,  bien  près  de  ces  hardis  cavaliers; 
mais  pas  un  d'entre  eux  ne  fut  atteint,  et  bientôt  ils  s'accoudaient 
aux  balcons  du  palais  de  Claude  Martin,  ayant  alors  sous  les  yeux, 
dans  toute  sa  splendeur,  le  panorama  de  Lucknow,  dont,  sur  les 
terrasses  de  la  Dilkoosha,  l'œil  n'embrasse  qu'une  partie.  On  voyait 
de  là  sans  obstacle  les  mouvemens  de  la  division  Outram,  s' avan- 
çant en  bon  ordre  vers  le  Chuckerwallah-Kothie  et  le  Badshahbagh, 
tandis  qu'une  partie  de  ses  canons,  déjà  mise  en  batterie  sur  la  marge 
sablonneuse  de  la  Goumti,  commençait  à  prendre  en  flanc  la  pre- 
mière ligne  de  défense.  Le  plan  de  sir  Colin  se  réalisait  de  point  en 
point. 

Cette  première  ligne  du  reste  était  déjà  presque  abandonnée,  Lea 
artilleurs  cipayes  n'avaient  pas  même  attendu  la  complète  occupa- 
tion de  La  Martinière  pour  se  rabattre  en  arrière  sur  le  palais  de  la 
begum  {Begum's  Kothîé),  Tlmanbarra  et  la  ligne  bastionnée  qui  par- 
tait de  la  rivière  presque  parallèlement  au  Badshahbagh.  Pour  re- 
nouveler la  manœuvre  qui  venait  de  lui  réussir  si  bien,  le  général 
Outram' avait  à  s'emparer  de  tous  les  points  encore  défendus  sur  la 
rive  gauche  de  la  Goumti.  Il  continua  donc  avec  vigueur  son  mou- 
vement en  avant,  tandis  que,  satisfait  d'avoir  vu  tomber  la  ligne  du 
Vieux-Canal,  sir  Colin  permettait  simplement  aux  montagnards  et 
aux  Sikhs  de  s'établir  dans  les  faubourgs  situés  entre  cette  ligne  et 
la  cité  proprement  dite. 

Le  Chuckerwallah-Kothie  est  ou  plutôt  était  un  grand  édifice  peint 
en  jaune,  situé  sur  le  champ  de  courses,  tout  au  bord  de  la  rivière. 
Quelques  vingtaines  de  cipayes  s'y  étaient  enfermés,  avec  la  ferme 
résolution  de  s'y  défendre  et  la  certitude,  une  fois  cernés,  de  n'en 
pas  sortir  vivans.  L'héroïsme  de  leur  sacrifice  aurait  dû  toucher  les 
soldats  d' Outram  comme  il  a  touché  M.  Russell  : 

«  On  les  a  traités  d'insensés,  de  fanatiques,  nous  dit-il;  ce  qu'ils  firent 
était  tout  simplement  digne  d'être  chanté  par  un  Tyrtée  de  leur  race.  Ils 
combattirent  jusqu'au  bout,  tuant  ou  blessant  tout  ce  qui  venait  à  eux.  Leurs 
balles  ayant  frappé  à  mort  un  des  officiers  anglais  qui  commandaient  les 
Sikhs,  et  gravement  blessé  deux  ou  trois  autres,  on  retira  les  troupes  d'as- 
saut, et  on  ouvrit  sur  cette  habitation  une  canonnade  terrible.  Quand  les 
murs  furent  percés,  abattus  en  vingt  endroits  par  les  boulets  et  les  obus, 
quand  on  devait  croire  que  pas  un  homme  de  la  petite  garnison  n'était  de- 
bout, un  détachement  de  Sikhs  se  précipita  dans  ces  ruipes.  Quelques  ci- 
payes y  respiraient  encore.  On  les  acheva:  c'était  clémence;  mais  par  une  rai- 


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LA   GUERBE   DE  L*INDE«  1^ 

son  ou  par  une  autre,  qu'on  n'a  jamais  bien  éclaircie,  uÀ  de  ces  malheureux  fut 
tiré  par  les  jambes  hors  de  ces  décombres;  on  le  traîna  sur  le  sable  jusqu'à 
un  endroit  commode  pour  l'opération  qui  se  préparait,  et  là,  quelques-uns 
de  ses  bourreaux  le  tenant,  d'autres  lui  lardaient"  la  figure  et  tout  le  corps  à 
coups  de  baïonnette,  pendant  que  d'autres  encore  rassemblaient  à  grand'- 
peine  quelques  fragmens  de  charpente  dont  ils  formèrent  une  espèce  de  pe- 
tit bûcher.  Quand  tout  fut  prêt,  cet  homme  fut  brûlé  vif!... 

«  Plus  d'un  Anglais  assistait  à  cette  scène  atroce,  plus  d'un  officier  en  fut 
témoin  ;  pas  un  n'intervint.  Un  incident  imprévu  vint  encore  aggraver  cette 
cruauté  vraiment  infernale.  Ce  fut  la  tentative  que  fit  le  malheureux,  à  moitié 
brûlé,  pour  se  soustraire  à  la  torture  qu'on  lui  infligeait  ainsi.  Par  un  sou- 
dain effort,  il  bondit  hors  du  brasier,  et  traînant  après  lui  des  lambeaux  de 
chair  f umans,  il  put  encore  fuir  à  quelques  pas  de  là;  mais  on  le  saisit  de 
nouveau,  de  nouveau  il  fut  couché  sur  son  lit  de  flammes,  où  on  le  maintînt 
à  la  pointe  des  baïonnettes  jusqu'^  ce  que  la  mort  fût  venue  l'y  clouer.  —  Je 
n'oublierai  jamais,  me  disait  l'ami  qui  me  racontait  cette  horrible  scène,  je 
n'oublierai  jamais  les  hurlemens  de  cet  homme,  et  la  hideuse  image  de  son 
supplice  m'accompagnera  jusqu'à  ma  dernière  heure.  —  Et  vous  n'avez  pas 
essayé  d'intervenir?  —  Je  n'ai  pas  osé.  Les  Sikhs  étaient  enragés.  Ils  ven- 
geaient la  mort  d' Andersen,  et  nos  hommes,  au  lieu  de  les  retenir,  les  en- 
courageaient. Impossible  de  rien  faire.  » 

Après  la  prise  du  Chuckerwallah-Kothie,  le  Badshahbagh  ne  fit 
pas  très  longue  résistance.  Dès  le  9  au  soir,  maître  de  cette  position 
importante,  le  général  Outram  put  y  établir  trois  batteries  dont  les 
feux  convergens  tombaient  sur  le  Kaiserbagh,  position  centrale  et 
dernier  refuge  de  l'ennemi.  Dans  la  soirée  de  ce  jour,  M.  Russell  alla 
rendre  visite  à  William  Peel,  blessé  grièvement,  et  qui ,  nonobstant 
des  pronostics  d'abord  favorables ,  devait  peu  après  mourir  de  sa 
blessure,  aggravée  par  un  accès  de  petite  vérole.  En  le  quittant,  il 
s'assit  à  la  même  table  que  le  major  Hodson,  officier  encore  plein 
de  vie,  d'ardeur,  d'espérances  guerrières;  Hodson,  quarante-huit 
heures  plus  tard,  allait  être  mortellement  frappé  (1).  Que  de  braves, 
que  d'éminens  soldats  cette  guerre  d'esclaves  aura  coûtés  à  l'An- 
gleterre !  Ils  ne  figurent  pas  au  bilan  de  ses  pertes  tel  que  le  don- 
nent les  statisticiens  de  la  trésorerie. 

La  journée  du  10  mars  fut  consacrée  tout  entière  à  s'établir  dans 
les  positions  enlevées  le  9,  et  à  bombarder  impitoyablement  les  points 
fortifiés  où  l'ennemi  tenait  encore.  Sir  Colin  prodiguait  les  boulets 
pour  économiser  les  hommes.  Ses  troupes,  bien  abritées  dans  les 
maisons  et  jardins  clos  compris  entre  le  Vieux-Canal  et  le  Begum'i 
Kothiey  perçaient  l'une  après  l'autre  les  murailles  qui  les  séparaient 
de  ce  palais,  transformé  en  forteresse.  Les  Anglais  se  dérobaient,  en 
se  frayant  ainsi  une  espèce  de  chemin  couvert,  aux  dangers  d'un 
combat  de  rues  qu'auraient  rendu  formidable  les  préparatifs  de 

(!)  Voyez,  sur  ce  brillant  militdre,  la  Revue  du  1*'  mai  1859. 


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16A  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

Tennemî  :  des  barricades  dans  toutes  les  rues,  la  plupart  armées  de 
canons,  partout  des  fenêtres  crénelées,  partout  des  meurtrières  pra- 
tiquées dans  les  murs,  et  derrière  tous  ces  abris  près  de  soixante 
mille  cipayes,  appuyés  par  environ  soixante -dix  mille  nujeebs  ou 
soldats  volontaires,  simples  paysans  armés  il  est  vrai,  mais  qui  se 
battaient  plus  énergiquement  et  avec  plus  d'enthousiasme  que  les 
anciens  soldats  de  la  compagnie. 

Le  lendemain,  rien  ne  faisait  prévoir  de  graves  événemens.  L'af- 
faire importante  de  la  journée  était  un  durbar  (assemblée  solennelle) 
préparé  en  l'honneur  de  Jung-Bahadour,  qui  arrivait  enfin,  ouvrier 
de  la  dernière  heure.  Les  troupes  du  maharajah,  établies  sur  la 
gauche  de  l'armée  anglaise,  menaçaient  l'angle  sud-ouest  de  Luck- 
now,  le  pont  du  Charbagh  et  cette  partie  de  la  ville  qui  s'étend  au- 
dessous  du  Bank' s  Bungalow.  Son  altesse  en  personne  s'était  annon- 
cée et  avait  fait  demander,  par  l'entremise  du  colonel  Mac-Gregor, 
un  «  salut  royal.  »  Obligé  de  Taccorder,  sir  Colin  se  plaignait  de 
l'extrême  condescendance  qu'on  témoignait  ainsi  au  souverain  du 
Népaul.  «  Un  officier  d'artillerie,  disait-il,  proposer  une  telle  déro- 
gation à  tous  les  usages!...  Ne  pouvait-il  dire  à  ce  Jung-Bahadour 
que  pendant  les  sièges  les  salves  de  cérémonie  sont  interdites?...  » 

La  réception  devait  avoir  lieu  à  quatre  heures.  Tous  les  officiers 
disponibles,  en  grande  tenue,  entouraient  le  général  en  chef,  lui- 
même  en  grand  uniforme.  D'épais  tapis  couvraient  le  sol  de  la  tente 
devant  laquelle  Y  Union-Jack  flottait  déployé.  Deux  escadrons  et 
deux  canons  étaient  allés  chercher  l'altesse  népaulaise,  qui  se  fai- 
sait attendre.  Vers  quatre  heures  et  demie,  le  bruit  des  canons  qui 
grondaient  sans  relâche  depuis  le  matin  cessa  tout  à  coup.  L'écho 
n'apportait  plus  sous  la  tente  que  le  crépitement  sec  de  la  mousque- 
terie.  A  ces  -signes  certains,  on  pouvait  reconnaître  l'assaut  du  Be- 
gum's  Kothie.  Décidément  Jung-Bahadour  prenait  mal  son  temps, 
et  les  braves  militaires  condamnés  à  l'attendre  rongeaient  leur  frein 
avec  une  impatience  toujours  croissante.  Sir  Colin  lui-même  avait 
l'air  d'un  chasseur  qui  prête  l'oreille  aux  aboiemens  significatifs  de 
la  meute  lointaine. 

«  Justement  alors,  dit  M.  Russell,  une  certaine  agitation  dans  la  foule  des 
camp-followers^  et  les  «  girde  à  vous  (1)!  »  lancés  aux  soldats  qui  formaient  la 
haie  nous  avertirent  que  le  maharajah  se  décidait  enfin  à  paraître.  Bien  lui 
en  prit.  Un  quart  d'heure  plus  tard,  il  risquait  fort  de  trouver  la  tente  vide. 
Son  altesse  arrivait,  se  prélassant,  à  pas  comptés  et  majestueux,  accompagnée 
de  ses  frères  et  du  capitaine  Metcalfe,  chargé  du  rôle  d'introducteur  et 
d'interprète.  Un  état-major  ghoorka  suivait  à  distance.  Nos  yeux  étaient 
fixés  sur  le  prince,  mais  au  fond  nous  étions  tout  oreilles  et  ne  pensions 
qu'à  l'assaut. 

(1)  Stand  to  your  curms!,.. 


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LA   GUERRE   DE   l'iNDE.  163 

«  Sir  Colin  vint  jusque  sur  le  seuil  de  la  tente  à  la  rencontre  du  maha- 
rajah,  lui  prit  la  main  et  le  fit  entrer.  Alors  commença  une  série  de  révé- 
rences et  de  salaams^  réitérés  sans  fin  ni  trêve,  à  mesure  que  le  prince  pré- 
sentait au  général  en  chef  d'abord  les  altesses  ses  frères,  puis,  un  à  ua, 
tous  ses  grands  officiers.  Il  s'écoula  quelque  temps  avant  que  le  général  eût 
pu  s'établir  sur  son  fauteuil,  placé  au  fond  de  la  tente.  Le  prince  ghoorka 
était  à  sa  droite,  et  avec  lui  tous  les  hôtes  qu'il  nous  avait  amenés.  Les  An- 
glais occupaient  la  gauche.  Le  durbar  était  ouvert;  il  consistait  en  quelques 
discours  fleuris  que  traduisait  avec  un  sérieux  parfait  le  capitaine  Metcalfe, 
tandis  que  les  Népaulais  et  les  Anglais  ne  cessaient  de  s'examiner.  Les  pre- 
miers étaient  en  général  d'assez  gros  hommes,  à  face  de  Kalmouk,  hauts 
d'épaules,  les  jambes  fortement  arquées,  richement  vêtus  d'une  sorte  d'uni- 
forme d'ordre  composite,  mi -parti  oriental  et  européen.  Jung  lui-même 
resplendissait  comme  une  queue  de  paon  étalée  en  plein  soleil,  et  ses  frères 
ne  brillaient  guère  moins,  il  faut  en  convenir  ;  mais  ce  qui  jetait  plus  de 
feux  que  toutes  les  joailleries  du  maharajah,  c'était  son  œil,  dont  la  pru- 
nelle phosphorescente  émettait  je  ne  sais  quels  froids  rayons,  insupportables 
à  contempler.  Dans  ce  regard  de  tigre,  que  de  cruauté,  que  de  subtilité, 
que  de  rusel  Et  comme  il  sondait,  avide  et  brillant,  toutes  les  profondeurs 
de  la  tente  !  «  Voilà  bien,  murmurait  un  de  mes  plus  proches  voisins,  le 
drôle  le  mieux  conditionné  qu'on  ait  jamais  acquitté  ou  pendu.  » 

«  Le  durbar  durait  encore  lorsqu'arrive  un  des  aides-de-camp  chargés  par 
le  général  Mansfield  d'annoncer  à  sir  Colin  que  le  Begum's  Kothie  est  à  nous. 
Nous  avons  peu  de  pertes  à  regretter.  L'ennemi  a  laissé  plus  de  cinq  cents 
morts.  Le  hourrah  qui  s'arrête  sur  nos  lèvres,  chacun  l'a  poussé  au  fond 
du  cœur.  Jung  essaie  de  paraître  charmé  de  cette  nouvelle,  que  sir  Colin  lui 
communique  avec  une  certaine  vivacité.  Malgré  tout,  la  conférence  officielle 
avait  duré  trop  longtemps,  et  quand  les  cornemuses  écossaises  se  mirent  de 
la  partie,  un  vrai  désespoir  gagna  l'assistance  ;  mais  pas  un  de  nous  n'osait 
l)ouger.  Enfin  le  général  en  chef  et  le  maharajah  se  levèrent,  et  alors  com- 
mença la  présentation  des  officiers  anglais  à  son  altesse.  Arrivant  à  moi  : 
«  Désirez-vous,  me  dit  sir  Colin,  être  présenté  au  prince?  —  Excellence,  je 
n'en  ai  pas  la  moindre  envie  »  J'échappai  par  cette  simple  réponse  à  la  né- 
cessité de  presser  une  main  qui  a  commis  plus  d'un  meurtre.  Son  altesse 
et  ses  frères  se  hissèrent  ensuite  sur  l'éléphant  de  cérémonie  que  le  général 
avait  mis  à  leur  disposition,  et  dont  j'admirais  pour  la  première  fois  le  how- 
dah  d'argent,  le  masque  et  la  trompe,  peints  des  plus  vives  couleurs,  les 
formes  massives  qu'un  harnachement  somptueux  semblait  avoir  incrustées 
d'or.  Ce  fut  ainsi  que,  suivi  de  son  cortège  à  cheval,  Timur-Leng  prit  congé 
de  nous!  » 

Le  Begum's  Kothie  était  pris,  le  petit  Imanbarra  fort  menacé,  le 
Kaiserbagh  en  échec  et  bombardé  sur  deux  de  ses  faces.  C'était  assez 
pour  une  journée.  Le  général  en  chef  s'attendait  à  une  résistance 
encore  énergique;  mais,  le  Kaiserbagh  dût-il  tenir  bon,  la  résistance 
qu'il  pouvait  offrir  n'était  plus  qu'une  question  de  temps.  «  Or, 
quelque  temps  qu'il  nous  prenne,  j'aime  encore  mieux  cela  que  de 


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166  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

,  voir  mes  soldats  dans  les  rues,  exposés  au  feu  deâ  maisons.  »  Ainsi 
parlait  sir  Colin  Campbell  dans  sa  prudence  tout  écossaise. 

Pendant  que,  le  12  et  le  13  mars,  fidèle  à  son  système,  il  faisait 
canonner  la  seconde  ligne  de  défense  et  occuper  un  à  un  tous  les 
postes  d*où  Ton  délogeait  les  cipayes,  M.  Russell,  avide  d'informa- 
tions, courait  à  cheval  dans  toutes  les  directions,  visitant  le  Secun- 
derbagh,  le  Shah-Nujeef,  le  Kuddom-Russoul,  édifices  épars  le  long 
de  la  Goumti  (rive  droite),  et  qui,  lors  de  la  première  expédition  de 
sir  Colin  (novembre  1857),  avaient  coûté  de  rudes  combats.  Cette 
fois  l'ennemi  les  abandonnait  sans  coup  férir.  Un  pont  de  bateaux 
jeté  sur  la  rivière,  non  loin  du  Secunderbagh,  lui  permit  d'aller 
rendre  visite  au  général  Outram.  Le  «  Bayard  de  l'Inde,  »  —  ainsi 
l'avait  surnommé  sir  Charles  Napier,  —  fit  un  excellent  accueil  au 
correspondant  du  Times,  et,  après  l'avoir  gardé  toute  une  nuit  sous 
sa  tente,  l'emmena,  par  mesure  de  bienvenue,  dans  une  reconnais- 
sance périlleuse  qu'il  allait  faire  du  côté  des  deux  ponts.  A  un  mo- 
ment donné,  cette  double  issue  pouvait  être,  pour  les  opérations  à 
venir,  d'une  importance  majeure.  En  attendant,  les  ponts,  bien  bar- 
ricadés, étaient  aux  mains  des  rebelles,  qui  occupaient  aussi  en 
grand  nombre  les  maisons  les  plus  voisines.  Dès  que  le  général  et 
ses  compagnons  se  montrèrent  dans  une  des  rues  que  dominait  le 
feu  des  cipayes,  ils  furent  exposés  à  une  véritable  grêle  de  balles 
que  le  «  Bédouin  de  la  presse,  »  déjà  fait  au  péril,  affronta  brave- 
ment, mais  dont  on  s'aperçoit  qu'il  garda  quelque  rancune  au 
Bayard  de  l'Inde.  «  Supposons,  lui  disait-il  assez  raisonnablement 
pendant  que  la  mousqueterie  sifflait  autour  d'eux,  que  vous  succom- 
biez ici,  on  dira,  —  et  on  dira  vrai,  —  que  votre  mort  est  celle  d'un 
soldat  tombé  en  faisant  son  devoir  et  couvert  de  lauriers  glorieux; 
mais  si  le  crâne  de  votre  serviteur  n'était  pas  de  force  à  résister  aux 
instances  d'une  de  ces  balles  qui  viendrait  frapper  à  sa  porte  en  lui 
demandant  l'hospitalité,  que  dirait-on,  je  vous  le  demande?  Qu'il 
est  mort  en  véritable  imbécile,  pour  s'être  fourré  où  il  n'avait  que 
faire,  et  qu'il  s'en  va  couvert,  non  de  lauriers,  mais  de  ridicule.  » 
La  différence  effectivement  méritait  d'être  prise  en  considération. 

VIL 

Ce  jeu  fatal  qu'on  appelle  la  guerre  a  des  chances  tout  à  fait  im- 
prévues. Le  programme  du  siège  que  nous  racontons  portait,  à  la 
date  du  14,  l'occupation  du  temple  musulman  (l'Imanbarra),  vers 
lequel,  depuis  quarante-huit  heures,  les  assiégeans  se  frayaient  pé- 
niblement un  chemin  parallèle  à  la  rue  prmcipale  de  Lucknow,  —  la 
Huzrutgimg ,  —  où  Havelock  avait  fait  jadis  déchner  sa  colonne 


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LA   GUEBRE   DE  L'iNDE.  167 

d* attaque  9  imprudemment  engagée.  L'assaut  était  annoncé  pour  le 
milieu  du  jour,  on  venait  de  déjeuner,  et  les  oflSciers  de  l'état-ma- 
jor  que  la  rédaction  des  ordres  ne  retenait  pas  à  leur  bureau  fu- 
maient tranquillement  leurs  cigares,  quand  une  ordonnance  parut 
qui  arrivait  au  galop,  tenant  à  la  main  un  papier  plié  en  quatre.  Un 
aide-de-camp  passait  quelques  secondes  plus  tard.  Le  correspondant 
du  Times,  toujours  aux  aguets,  crut  devoir  l'interpeller.  «  Eh  bienl 
Norman?...  l'Imanbarra  est  à  nous?... —  L'Imanbarra,  mon  cher?,,. 
Plaisantez-vous?...  Nous  sommes  dans  le  Kaiserbagh  I...  » 

Rien  de  plus  imprévu,  et  pourtant  rien  de  plus  vrai.  Deux  officiers 
du  génie  (le  lieutenant^colonel  Hamess  et  M.  Napier)  venaient  d'an- 
noncer que  les  défenses  extérieures  du  palais  impérial  étaient  tour- 
nées, et  la  vive  fusillade  qu'on  entendait  dans  cette  direction  prou- 
vait que  les  assiégeans  avaient  pénétré  dans  la  place.  A  travers  les 
jardins  encombrés  de  soldats,  parmi  les  doolies  qui  revenaient  du 
combat  et  rapportaient  les  blessés,  gravissant  des  brèches,  se  glis- 
sant d'issue  en  issue,  M.  Russell,  à  qui  l'excitation  du  moment  fsd- 
sait  oublier  ses  principes  de  prudence ,  parvint  bientôt  jusque  dans 
l'Imanbarra,  où  sir  Colin  arrivait  en  même  temps  que  lui,  au  milieu 
des  immenses  clameurs  poussées  par  les  troupes  victorieuses.  Le 
temple  était  jonché  de  débris.  La  joie  farouche  des  soldats  se  don- 
nait carrière,  et  pêle-mêle  saccageait  tout.  Le  pillage  et  les  dévas- 
tations de  Kertch  revinrent  à  la  mémoire  de  l'ancien  «  Griméen,  » 
qui  passa,  haussant  les  épaules,  et  courut  s'installer  sur  les  terrasses 
de  l'Imanbarra.  Un  certain  nombre  de  pandieSy  postés  sur  les  toits 
des  environs,  y  envoyaient  bien  encore  de  temps  en  temps  quelques 
balles  perdues;  mais  «  ils  étaient  trop  agités  pour  bien  viser,  »  et 
notre  observateur  put  examiner  en  détail  le  curieux  tableau  qu'il 
avait  sous  les  yeux  :  devant  lui,  les  dômes  bombés,  les  clochers-cou- 
poles, les  toits  pointus  du  Kaiserbagh,  où  on  se  battait  encore,  où  a  la 
poudre  parlait  »  à  mots  pressés;  derrière  la  Goumti,  sur  la  droite, 
les  batteries  d'Outram,  tirant  sans  relâche,  non  pas  sur  le  Kaiser- 
bagh lui-même,  mais  sur  l'espace  compris  entre  le  palais  et  les 
deux  ponts,  espace  où  s'entassaient  les  cipayes  en  retraite;  dans  les 
cours  de  l'Imanbarra,  aux  pieds  du  spectateur,  tout  le  désarroi 
d'une  évacuation  soudaine  :  vêtemens,  armes  de  tout  genre,  tul- 
warsy  mousquets  à  mèche,  boucliers,  etc.,  sur  lesquels  couraient 
de  tous  côtés  les  highlanders  et  les  Sikhs,  fouillant  partout,  pillant 
partout,  et  de  temps  à  autre  ramenant  du  fond  de  quelque  retraite 
obscure,  avec  d'horribles  cris  de  joie,  quelque  malheureux  cipaye, 
bientôt  immolé. 

M.  Russell  ne  resta  pas  longtemps  au  milieu  de  ce  tumulte  sans 
intérêt,  et  descendit  dans  la  Huzrutgung,  maintenant  encombrée  de 
troupes  anglaises,  qui,  haletantes  de  chaleur,  bouillonnant  d*impa- 


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168  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

lience»  attendaient  l'ordre  de  marcher  en  avant.  «  Savez-vous  pour- 
quoi on  nous  fait  languir  ainsi?  »  lui  demanda  le  lieutenant  Ingram, 
dont  l'impatience  semblait  au  comble.  Peu  d'instans  après,  arrivât 
l'ordre  attendu,  et  presque  au  seuil  de  ce  palais  fatal  où  s'élançait 
le  jeune  oflScier,  animé  d'une  ardeur  fiévreuse,  il  allait  tomber,  frappé 
à  mort. 

Le  correspondant  du  Timesy  dans  cette  bagarre  périlleuse,  mar- 
chait escorté  de  son  fidèle  compagnon  «  Pat  Stewart.  »  Ce  fut  avec 
lui  qu'évitant  une  barricade  incendiée,  où  deux  canons  peut-être 
chargés  montraient  leurs  gueules  noires  au  milieu  des  flammes,  il 
parvint,  le  long  d'un  mur  crénelé,  à  une  grande  porte  murée,  dans 
laquelle  un  détachement  de  sapeurs  venait  justement  de  faire  brè- 
che. Le  porche  était  encore  encombré  de  briques  et  de  gravois,  mais 
en  somme  le  passage  était  praticable.  Une  fois  franchi ,  on  se  trou- 
vait dans  une  des  cours  du  Kaiserbagh.  Au  fond  de  cette  cour,  sous 
une  porte  intérieure  percée  dans  le  même  axe,  les  sapeurs,  lancés  à 
toute  course,  disparurent  comme  l'éclair.  «  Attention  1  disait  un  of- 
ficier qui  venait  de  rejoindre  nos  deux  promeneurs...  Tous  ces  ap- 
partemens  qui  entourent  la  cour  sont  encore  pleins  de  cipayes...  Je 
les  vois,...  je  les  entends...  »  11  n'y  avait  pourtant  pas  à  reculer. 
Les  trois  curieux  s'élancèrent  sur  la  trace  des  sapeurs.  Vingt  balles 
se  croisèrent  sur  leurs  têtes,  vingt  autres  rasèrent  le  sol  à  leurs 
pieds;  mais  «  hors  d'haleine  et  mourant  de  rire,  »  ils  traversèrent 
sains  et  saufs  l'espace  ouvert.  La  seconde  porte  donnait  accès  dans 
une  autre  cour  garnie  de  statues,  plantée  d'orangers  et  d'arbustes 
en  fleurs,  bordée  de  palais  italiens,  —  petit  paradis  où  l'enfer  dé- 
ehainé  prenait  ses  ébats.  Un  peloton  de  soldats  en  uniformes  rouges, 
à  peu  près  formé  en  bon  ordre,  envoyait  ses  volées  à  un  ennemi 
invisible.  Tout  le  reste  était  tumulte  et  chaos. 

«  Tableau  plus  étrange  et  plus  navrant  ne  se  volt  guère,  —  continue 
M.  Russell, — mais  il  avait  quelque  chose  d'enivrant.  Figurez-vous  des  cours 
aussi  vastes  que  Temple-Gardens;  tout  autour  d'élégans  pavillons  revêtus  de 
stuc  et  d'or,  dont  les  fausses  fenêtres  sont  çà  et  là  décorées  de  peintures  à 
fresques ,  tandis  que  de  vertes  jalousies  et  des  tendelets  à  l'Italienne  pro- 
tègent le  double  rang  des  croisées  où  l'air  et  le  soleil  peuvent  pénétrer.  Des 
statues,  des  candélabres,  des  fontaines,  des  massifs  d'orangers,  des  aque- 
ducs, des  kiosques  recouverts  en  métal  bruni  occupent  ces  riches  squares.  Là, 
de  tous  côtés,  dans  toutes  les  directions, 'courent  au  hasard,  avec  de  grands 
cris,  soldats  d'Europe,  soldats  indigènes,  tirant  aux  fenêtres,  d'où  partent 
de  temps  en  temps  quelques  mousquetades ,  quelques  balles  Isolées.  Devant 
chaque  porte  se  presse  un  groupe  ardent  et  avide  qui  cherche  à  l'enfoncer, 
tantôt  à  coups  de  crosse,  tantôt  en  faisant  sauter  la  serrure  d'un  coup  de  fusil. 
Quelques-uns  de  ces  palais  à  colonnades,  résidences  des  grands  officiers  de 
la  couronne,  ont  déjà  livré  passage  aux  assiégeans,  qu'on  volt  courir  le  long 
des  corridors;  on  s'y  fusille  encore  de  chambre  en  chambre.  Des  cris  sau- 


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LA   GUERRE   DE  l'iNDE.  160 

vages,  le  bruit  des  glaces  qu'on  brise,  parfois  un  jet  de  fumée  à  travers  les 
treillis  des  jalousies,  disent  assez  ce  qui  s'y  passe.  Parmi  les  orangers,  dans 
les  allées  qu'ils  abritent,  gisent  des  cipayes  morts  ou  mourans,  et  les  blan- 
ches statues  sont  parfois  teintes  d'un  rouge  suspect.  Un  de  nos  soldats, 
adossé  contre  une  Vénus  de  marbre,  au  sourire  impassible,  aspire  pénible- 
ment l'air  qui  manque  à  ses  poumons,  et  chaque  aspiration  lui  coûte  un  flot 
de  sang.  Une  balle  lui  a  traversé  le  cou.  Des  officiers  vont  de  çà,  de  là,  cou- 
rant après  leurs  soldats  :  promesses,  menaces,  rien  n'y  fait.  La  discipline 
n'existe  plus.  Par  les  portes  enfoncées  débouchent  les  pillards,  chargés  de 
butin,  enivrés  par  la  colère,  altérés  d'or.  Châles,  riches  tapis,  brocarts  d'or 
et  d'argent,  écrins  de  pierreries,  armes  incrustées,  vêtemens  splendides, 
ils  plient  sous  le  faix.  Quelques-uns,  chargés  de  porcelaines  ou  de  glaces 
magnifiques,  les  brisent  de  dépit  sur  la  dalle,  et  retournent  chercher  un 
butin  de  meilleur  aloi.  D'autres  s'occupent  à  détacher,  des  poignées  d'épées, 
des  canons  de  pistolets,  des  pommeaux  de  selles,  des  tuyaux  de  pipes,  les 
pierreries  qui  les  ornaient.  Ceux-  ci  se  traînent  sous  d'épais  et  lourds  tissus, 
où,  dans  une  trame  de  métal  précieux,  s'incrustent  des  arabesques  de  perles. 
Ceux-là,  prenant  tout  ce  qui  se  trouve  sous  leurs  mains,  arrivent  chargés 
de  vases  en  bronze  ou  en  jade,  de  tableaux,  de  monstrueuses  terres-cuites. 

«  Sous  les  voûtes  qu'on  traverse  pour  passer  d'une  cour  à  l'autre,  — 
toutes  offrant  à  peu  près  le  même  spectacle,  —  une  épouvantable  odeur  de 
grillé  vous  saisit  parfois  à  la  gorge.  Cest  quelque  cipaye  tué  à  bout  portant, 
dont  les  vêtemens  de  cotonnade  ont  pris  feu,  et  qui  se  consume  lentement 
sous  la  flamme  que  son  cadavre  alimente. 

« Nous  voici  dans  un  véritable  cul-de-sac,  une  cour  étroite,  dont  un 

côté  est  occupé  par  des  hangars  ouverts.  Là  sont  entreposés  toute  sorte  de 
voitures,  calèches,  coupés,  broughams ,  —  et  des  palanquins  garnis  de  ve- 
lours à  franges  d'or,  —  bref,  un  vrai  magasin  de  carrosserie.  De  l'autre 
côté  sont  des  entrepôts  surmontés  d'un  étage  de  chambres,  le  tout  bien 
clos  et  barricadé  ;  dans  un  recès  passablement  ombragé,  une  fontaine  con- 
struite en  pierre;  tout  auprès,  une  porte  donnant  accès  dans  l'un  des  en- 
trepôts dont  il  vient  d'être  question.  Cette  porte,  enfoncée  par  quelques 
maraudeurs,  est  demeurée  ouverte.  Nous  entrons  :  une  montagne  de  caisses, 
pleines,  à  déborder,  de  porcelaines  bien  emballées  et  de  vases  énormes,  de 
coupes,  de  gobelets,  tous  du  plus  beau  jade.  Quelques-unes  ne  renferment 
que  des  bouts  de  pipes,  des  cuillers,  des  tasses,  des  soucoupes,  également 
en  jade,  et  par  conséquent  d'un  assez  haut  prix.  Il  y  avait  là,  en  fait  de 
bric-à-brac  et  de  curiosités ,  au  moins  une  charge  de  chameau.  Nous  choi- 
sknes,  Stewart  et  moi ,  ainsi  que  deux  ou  trois  autres  officiers  qui  s'étaient 
joints  à  nous ,  quelques  objets  à  notre  convenance  que  nous  mîmes  de  côté 
autour  de  la  fontaine.  Bien  nous  en  prit,  car  tout  aussitôt,  dans  l'hémicy- 
cle lumineux  qui  de  l'arceau  de  la  porte  venait  s'inscrire  sur  le  pavé  de  la 
cour,  l'ombre  d'un  homme  s'allonge:  une  baïonnette  se  montre  d'abord, 
évidemment  à  la  hauteur  de  l'œil,  puis  l'extrémité  d'une  carabine  Enfield, 
puis,  ne  se  hasardant  qu'à  bon  escieut,  la  tête  d'un  soldat  anglais.  —  Qui 
vive?...  amis?...  c'est  entendu...  Arrivez,  vous  autres  !...  —  Et  trois  ou  quatre 
bandits,  appartenant  à  un  régiment  de  sa  majesté  la  reine,  entrent  en 
scène  au  pas  de  charge  :  faces  noires  de  poudre,  buffleteries  rouges  de  sang, 


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170  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

poches  gonflées  de  toute  espèce  d'objets  de  prix.  Le  pillage  s^organise  alors 
sous  nos  yeux.  La  première  porte  attaquée  résiste  à  toute  sorte  d'efforts, 
jusqu'au  moment  où  on  fusille  la  serrure  à  bout  portant.  Nos  hommes  se 
précipitent,  on  entend  un  cri  de  joie  :  ils  reviennent,  rapportant  à  brassées 
des  coffrets  de  fer,  des  écrins,  des  caisses.  Ce  sont  des  joyaux,  des  armes 
incrustées,  des  parures.  Un  de  ces  gaillards,  qui  vient  de  faire  sauter  une 
charnière  qu'on  eût  crue  en  plomb,  —  mais  elle  était  en  bel  et  bon  argent, 
—  tire  de  la  boîte  qu'elle  fermait  un  bracelet  d'émeraudes,  diamans  et 
perles,  le  tout  de  dimensions  si  extraordinaires,  que  je  ne  pouvais  le  pren- 
dre au  sérieux.  Ce  devait  être,  pensai -je,  quelque  fragment  de  lustre  à 
girandoles  en  pierres  fausses.  —  Qu'en  donne  votre  honneur?  me  dit-il.  Je 
le  lâche  pour  cent  roupies,  vaille  que  vaille.  —  Malheur  l  trois  fois  malheur! 
je  n'avais  pas  un  penny  dans  mes  poches,  Stewart  pas  davantage,  ni  les  au- 
tres officiers  présens.  C'est  l'usage  de  l'Inde  :  le  valet  de  chimibre  est  chargé 
de  la  caisse.  Le  mien  veillait  avec  un  soin  tout  particulier  sur  mes  poches, 
où  il  ne  laissait  jamais  résider  ni  mohur  d'or  ni  roupie  d'argent.  —  Voyons, 
dis-je  à  mon  brocanteur,  vous  aurez  vos  cent  roupies;  mais  je  dois  vous  pré- 
venir que  si  les  pierres  que  voilà  ne  sont  pas  fausses,  le  bracelet  vaut  bien 
davantage.  —  Soit,  soit,...  et  tant  mieux  pour  votre  honneur...  Vraies  ou 
fausses,  je  les  lui  laisse  pour  cent  roupies...  Prenez,  voici.  —  Alors  vous 
viendrez  toucher  ce  soir  à  l'état-major,...  ou  bien  donne;^-moi  votre  nom 
et  le  numéro  de  votre  compagnie;  je  vous  ferai  passer  cet  argent. —  Ahl 
mais  votre  honneur  plaisante...  Est-ce  que  je  sais  où  je  serai  ce  soir?... 
Peut-être  à  tous  les  diables,  avec  une  bonne  balle  dans  le  coffre...  Tenez, 
je  me  contenterai  de  deux  mohurs  (1)  payés  comptant,  plus  une  bouteille  de 
rhum  fournie  sur  place...  Ce  n'est  pas  un  jour,  vous  comprenez,  à  faire  cré- 
dit. —  L'axiome  était  incontestable,  et  toute  discussion  d'ailleurs  tout  à  fait 
superflue.  Le  bijoutier  improvisé  remit  dans  leur  écrin  ces  magnifiques  éme- 
raudes,  dont  le  souvenir  m'éblouit  encore,...  et  ma  fortune,  du  coup,  se 
trouva  manquée  (2). 

a  En  nous  quittant,  au  reste,  —  comme  s'il  avait  eu  quelques  remords  de 
sa  rigueur  commerciale, —  cet  homme  prit  dans  l'écrin  deux  colifichets  qu'il 
nous  offrit  à  titre  de  bon  souvenir  et  à  charge  de  revanche.  Celui  qui  m'é- 
chut ainsi  était  un  anneau  de  nez,  orné  de  perles  et  de  petits  rubis.  Stewart, 
plus  heureux,  fut  gratifié  d'un  papillon,  formant  broche,  dont  les  ailes 
étaient  d'opale  et  de  diamant. 

«  Mais  ceci  n'était  qu'un  épisode.  Pendant  que  nous  débattions  notre  mar- 
ché, le  pillage  prenait  des  proportions  fantastiques.  Les  soldats  entassaient 
dans  la  cour  des  vêtemens  brodés,  de  la  vaisselle  plate,  des  manteaux  de 
brocart,  des  bannières,  des  tambours,  des  châles,  des  écharpes,  des  instru- 
mens  de  musique,  des  miroirs,  des  tableaux,  des  livres,  des  fioles  de  méde- 
cines, des  lances,  des  boucliers,  que  sais-je  encore?  Un  catalogue  complet 
tiendrait  vingt  pages.  Ivres  de  pillage,  —  jamais  je  n'ai  mieux  compris  la  va- 
leur de  ce  mot,  que  j'avais  entendu  plus  d'une  fois,  —  ils  brisaient  les  armes, 
pour  ne  garder  que  l'or  et  les  pierreries  des  montures,  et  brûlaient  les  tis- 

(1)  Le  mohwr  vaut  32  shilUngs,  soit  40  francs. 

(2)  M.  Bussell  a  oui  dire  que  les  pierres  de  ce  bracelet,  arrivées  dans  les  mains  d*un 
ofl&der,  ont  été  revendues  par  lui  à  un  joaiUier  7,500  livres  sterling  (187,500  francs). 


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LA   GUERRE   DE   L'iNDE.  171 

SUS  d'or  et  d'argent  dans  un  feu  allumé  tout  exprès,  afin  de  les  réduire  en 
lingots  portatifs.  Ils  cassaient  la  porcelaine  et  le  jade  par  pure  fantaisie  de 
destruction;  ils  crevaient  les  tableaux  et  les  lançaient  par  lambeaux  sur 
Tardent  brasier.  Les  meubles  servaient  à  l'alimenter..  Peu  à  peu,  une  ving- 
taine de  pillards  se  trouvèrent  ensemble  dans  la  cour  envahie.  La  plupart 
étaient  Anglais;  mais  il  y  avait  aussi  quelques  Sikhs.  Plus  d'une  querelle 
s'élevait  déjà,  qui  menaçait  de  mal  finir.  Les  choses  prenaient  une  physio- 
nomie de  plus  en  plus  sombre.  Notre  présence  n'était  d'aucune  utilité ,  et 
comme  un  sapeur  indigène  vint  justement  à  se  montrer,  nous  nous  empa- 
râmes de  lui  pour  faire  transporter  nos  vases  dans  une  autre  cour.  Tout  s'y 
passait  à  peu  près  de  même,  mais  elle  était  plus  vaste,  et  dès  lors  on  y  cou- 
rait moins  de  risques.  » 

Le  Kaiserbagh  était  occupé,  irrévocablement  occupé;  mais  on  se 
battait  encore  dans  les  rues  de  Lucknow,  et  plusieurs  points  plus 
ou  moins  importans,  sur  la  rive  droite  de  la  Goumti  (le  grand  Iman- 
barra,  la  Muchie-Baoun ,  etc.),  étaient  encore  occupés  par  les  re- 
belles en  force.  Le  général  Outram,  établi  dans  le  Badshahbagh, 
tenait  fermé  le  pont  de  fer  (le  plus  à  Test,  le  pont  inférieur);  mais 
le  pont  de  pierre,  situé  à  quelque  cent  mètres  plus  haut,  était  ou- 
vert aux  fuyards,  qui  s'y  jetaient  par  milliers.  Les  batteries  d' Ou- 
tram leur  envoyaient  des  boulets,  et  une  fusillade  bien  nourrie  se 
continuait  dans  cette  direction  ;  encore  eût-il  fallu,  pour  rendre  la 
journée  plus  décisive,  enlever  le  pont  de  fer,  passer  la  rivière,  et  se 
placer  avec  une  partie  de  la  division  sur  la  route  même  des  fugitifs, 
tandis  que  le  reste,  avançant  à  l'ouest,  irait  leur  fermer  le  Stone 
bridge.  Par  cette  manœuvre ,  que  la  situation  des  choses  indiquait 
nettement,  on  aurait  décimé  ces  masses  désordonnées  et  découra- 
gées. Peut-être  aussi,  à  vrai  dire,  les  eût-on  réduites  au  désespoir, 
et  une  fois  acculés,  peut-être  les  cipayes  se  fussent-ils  décidés  à  com- 
battre plus  énergiquement.  Quoi  qu'il  en  soit,  ce  grand  coup  de  filet 
ne  fut  pas  même  essayé.  Sir  Colin  Campbell  avait  donné  au  général 
Outram  des  instructions  positives  :  ce  dernier  ne  devait  traverser  le 
pont  de  fer  que  si  cela  se  pouvait  «  sans  risquer  la  perte  d'un  seul 
homme.  »  Entre  le  général  en  chef  et  son  vaillant  collègue,  il  exis- 
tait, sinon  une  mésintelligence  absolue,  du  moins  une  certaine  rai- 
deur  qui  ne  permettait  pas  à  sir  James  Outram  de  prendre  sur  lui 
une  infraction  formelle  à  des  ordres  si  positifs.  Il  se  sentait  les  mains 
liées,  et  laissa  perdre,  —  au  grand  regret  de  sir  Colin  lui-même,  —  * 
une  occasion  qui  ne  devait  plus  s'offrir,  celle  de  frapper  sur  la  masse 
des  révoltés,  qui  allaient,  une  fois  hors  de  Lucknow^  se  disperser 
en  guérillas  encore  redoutables. 

Pendant  toute  la  journée  du  14  et  une  partie  du  15  mars,  Luck- 
now fut  livré  au  pillage,  malgré  la  résistance  obstinée  d'un  grand 
nombre  de  retardataires  qui  défendaient  çà  et  là  certains  quartiers, 


Gooçle 


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172  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

certaines  rues,  certains  édifices  d'où  il  fallut  successivement  les  dé- 
loger. Quand  on  parvenait  à  cerner  quelqu'une  de  ces  garnisons 
éparpillées,  —  comme  cela  eut  lieu  à  VEngine-hotisej  un  peu  au- 
dessous  du  Chuttur-Munzil,  près  de  la  Goumti ,  —  on  les  mitraillait, 
on  les  fusillait  en  masse.  Trois  ou  quatre  cents  d'entre  eux  périrent 
à  \ Engine-house  sans  qu'on  fît  quartier  à  un  seul.  M.  Russell,  tou- 
jours aux  avant -postes,  prit  part,  le  16,  à  l'expédition  envoyée 
contre  la  Résidence  et  le  grand  Imanbarra,  défendus  encore  par  des 
révoltés  pourvus  de  canons  et  abrités  derrière  des  barricades  qu'il 
fallut  enlever  à  la  baïonnette.  Plus  d'une  poignée  de  mitraille,  plus 
d'une  balle  isolée  passèrent  à  quelques  pouces  de  l'intrépide  obser- 
vateur, qui  n'en  prenait  pas  moins  ses  notes,  le  cigare  aux  lèvres, 
sous  un  ciel  embrasé,  dans  une  atmosphère  infectée  par  la  décom- 
position des  cadavres,  qui  de  tous  côtés  gisaient  au  soleil.  On  ne  fai- 
sait pas  encore  quartier,  et  certains  exemples  de  férocité  individuelle 
déshonorèrent  la  victoire  aux  yeux  mêmes  des  vainqueurs.  Les  fusi- 
liers du  Bengale  venaient  d'occuper  la  porte  du  grand  Imanbarra, 
donnant  sur  la  place  qui  sépare  ce  temple  du  Hosseinabad.  «  Un 
enfant  kaschmyrien  arriva  au  poste,  conduisant  par  la  main  un 
vieillard  aveugle,  et,  se  jetant  aux  pieds  d'un  officier,  implora  sa 
protection.  L'officier,  —  je  le  tiens  de  ses  camarades,  —  prit  son 
revolver j  et,  le  dirigeant  vers  la  tête  du  suppliant,  lâcha  la  détente: 
—  Shamel  shame  (honte!  honte!)  criaient  les  soldats.  Le  coup  ne 
partit  pas.  L'officier  arma  de  nouveau  son  pistolet,  dont  la  capsule 
refusa  encore  service.  Une  troisième  fois  la  détente  fut  pressée,  une 
troisième  fois  l'arme  rata.  A  la  quatrième  seulement,  —  il  avait  eu, 
à  trois  reprises,  l'occasion  de  se  laisser  fléchir,  —  le  noble  officier 
en  vint  à  ses  fins!  Le  sang  qui  battait  dans  les  veines  de  l'enfant 
ruissela  aux  pieds  de  son  meurtrier,  tandis  que  les  assistans  pous- 
saient une  clameur  indignée  (1).  » 

On  se  battait  encore  le  18  mars  1858,  mais  le  pillage  était  arrêté. 
Des  postes  établis  aux  extrémités  des  rues  faisaient  rendre  gorge  aux 
déprédateurs  qui  circulaient  chargés  de  dépouilles;  la  plupart  étaient 
des  valets  de  camp  qui  s'étaient  abattus,  comme  des  vautours,  sur  la 
grande  cité  presque  morte.  La  begum,  avec  son  fils  Brijeis-Kuddr  et 
le  fameux  moulvie  de  Fyzabad,  était  restée  jusqu'alors  à  la  tète  de 
cinq  ou  six  mille  hommes  campés  autour  du  Moosabagh,  vaste  palais 
entouré  de  jardins  et  ceint  de  fortes  murailles,  situé  à  l'extrémité 
occidentale  dés  faubourgs,  bien  au-delà  du  grand  Imanbarra  et  du 
Hosseinabad.*  Su*  Colin  conçut  un  moment  l'espoir  de  les  enlever 
au  moyen  d'une  triple  expédition,  qui,  si  elle  était  menée  avec  en- 
semble, devait  tourner  la  position  et  fermer  toute  chance  à  la  re- 

(1)  My  Diaty  in  India,  tome  1^,  page  318. 

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LA   GUERBE  DE   l'iNDE.  173 

traite  de  ces  chefs  de  la  révolte,  soit  qu'ils  voulussent  fuir  à  l'ouest, 
soit  que,  traversant  la  rivière,  ils  songeassent  à  se  jeter  vers  le  nord; 
mais  pour  l'agilité,  la  dextérité  des  retraites,  les  cipayes  en  remon- 
trent aux  Anglais.  Comme  à  travers  les  réseaux  d'un  filet  mal  tendu, 
la  begum  et  ses  adhérens  se  dérobèrent  aux  trois  détachemens  en- 
voyés pour  les  envelopper.  Les  bays  (cavalerie)  que  commandait  le 
brigadier  Campbell,  et  qui  devaient  fermer  le  côté  sud  du  Moosa- 
bagh,  ne  mirent  ni  assez  de  promptitude  dans  leurmarclie,  ni  assez 
de  décision  dans  leurs  attaques.  Le  prétendu  roi  d'Oude,  sa  mère, 
et  le  prêtre  fanatique  qui,  de  tous  les  chefs  de  la  révolte,  a  déployé 
le  plus  d'instinct  militaire,  s'échappèrent  ensemble,  et  on  sut  bientôt 
qu'ils  étaient  dans  le  Rohilcund  à  la  tête  de  plusieurs  corps  d'armée 
encore  en  état  de  tenir  la  campagne. 

Lucknow  pris,  l'Oude  n'était  point  rentré  sous  le  joug;  les  grands 
chefs  féodauf  se  maintenaient  dans  leurs  «  forteresses  de  boue  (1),  » 
€t  attendaient  pour  se  soumettre  des  indications  précises  sur  le  sort 
qui  leur  était  réservé  par  l'Angleterre  victorieuse.  De  tous  côtés  er- 
raient des  bandes  armées,  levant  les  impôts  au  nom  de  l'insurrection. 
La  begum  était  à  Bitowlee,  sur  la  Gogra;  Koer-Singh  battait  le  district 
d'Azimghur;  un  ancien  chuckledar  de  l'Oude,  Mehndie-Hossein,  ras- 
semblait à  l'ouest,  dans  le  Goruckpore,  des  forces  qu'on  disait  formi- 
dables. Nana-Sahib  était  du  côté  de  Calpee.  Aussi  fallut-il  bientôt 
rompre  l'armée  (2)  en  plusieurs  colonnes  volantes  qui,  sous  les  ordres 
de  sir  Hope  Grant,  du  général  Rose,  etc.,  marchèrent  de  tous  côtés 
pour  balayer  le  pays.  M.  Russell,  atteint  d'une  forte  dyssenterie,  resta 
au  quartier-général  de  Lucknow  jusqu'au  jour  où  sir  Colin  Camp- 
bell quitta  la  capitale  conquise  après  y  avoir  installé  le  commissioner 
Montgomery.  On  était  alors  à  la  moitié  d'avril.  Le  général  en  chef 
revenait  à  Cawnpore,  d'où  il  allait  bientôt,  à  la  tête  de  forces  res- 
pectables, se  porter  vers  Futtehghur.  Là,  le  brigadier  Walpole,  — 
qui,  soit  dit  en  passant,  avait  essuyé  un  rude  échec  devant  un  de 
ces  «  forts  de  boue  »  si  dédaignés  (3),  —  vint  le  rejoindre  avec  sa  co- 
lonne. Le  27  avril,  les  deux  généraux  passèrent  ensemble  le  Gange 
et  pénétrèrent  dans  le  Rohilcund.  Deux  jours  après,  le  correspon- 
dant du  Times  reçut  à  l'intérieur  de  la  cuisse  un  coup  de  pied  de 
cheval  qui  allait  lui  rendre  fort  pénible  le  reste  de  la  campagne.  Cet 
accident  le  réduisit  bientôt  à  ne  plus  marcher  qu'en  doolisj  et  par- 

(1)  Mud-forls.  Cette  expression  revient  à  chaque  instant  sous  la  plume  de  M.  Russell. 

(2)  Avant  cette  dislocation,  en  avril  1858,  Tarmée  de  sir  Colin  Campbell  se  composait 
(d*après  les  états  officiels  que  cite  M.  Russell  dans  Tappendice  de  son  Diary)  de  18,278 
hommes  de  toutes  armes,  dont  1,745  soldats  ou  officiers  d*artillene,  865  du  génie, 
3,169  sabres  et  12,498  bsdonnettes. 

(3)  Roya  ou  Royea,  défendu  par  Nerput-Singh ,  mn  des  chefs  rebelles.  Un  des  plus 
orillans  officiers  de  Tarmée  anglaise,  le  Jeune  Adrian  Hope,  périt  misérablement  devant 
cette  bicoque,  imprudenunent  attaquée  de  froct. 


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17&  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fois,  quand  le  doolie  manquait,  à  monter  dans  le  howdah  de  quelque 
éléphant,  ressource  extrême  dont  il  parle  avec  une  rancune  amère. 
De  plus,  il  dut  être  saigné  plusieurs  fois,  couvert  d'emplâtres,  bref 
traité  de  telle  sorte  que  sa  constance  à  marcher  en  avant,  son  rôle 
d'informateur  public,  sa  curiosité  qui  le  maintenait  toujours  en  tête 
du  long  cortège  formé  par  les  troupes,  prennent  vraiment  des  pro- 
portions héroïques. 

Arrivé  à  Shahjehanpore,  sur  la  route  de  Bareilly,  le  corps  d'armée 
de  sir  Colin  Campbell  y  fit  halte  le  1**"  mai.  On  venait  d'apprendre 
le  désastre  du  vieux  général  Penny,  tombé  dans  une  embuscade  de 
nuit  et  tué  par  les  rebelles  dans  les  rangs  desquels  son  cheval  l'a- 
vait emporté  (1).  Il  fut  en  conséquence  décidé  que  Shahjehanpore 
demeurerait  occupé  pendant  qu'on  marcherait  en  avant.  Les  colo- 
nels Haie  et  Percy  Herbert  y  furent  laissés  avec  quelqties  troupes, 
établies  tant  bien  que  mal  dans  la  prison  de  la  ville,  le  seul  bâtiment 
propre  à  recevoir  garnison  que  Nana-Sahib  eût  laissé  debout  dans 
cette  place  quittée  par  lui  quelque  temps  auparavant.  Le  2  mai,  sir 
Colin  Campbell  se  remit  en  route  dès  le  matin.  Il  venait  d'arriver  à 
Tilhour  (à  douze  milles  de  Shahjehanpore)  quand  le  vent  lui  apporta 
un  bruit  de  grosse  artillerie.  A  peine  avait-il  perdu  de  vue  Shahje- 
hanpore que  l'habile  et  obstiné  moulvie  de  Fyzabad  était  accouru, 
menaçant  la  petite  garnison  dont  nous  avons  parlé.  Cette  manœuvre 
si  hardiment  conçue  et  si  adroitement  exécutée  fit  froncer  le  sourcil 
du  général  en  chef;  mais  il  comptait  sur  l'énergique  résistance  des 
vaillans  soldats  qu'il  avait  laissés  derrière  lui,  et  continua  flegmati- 
quement  à  marcher  sur  les  rebelles,  qui,  disait-on,  voulaient  lui  dis- 
puter Bareilly.  Les  espions  racontaient  qu'il  y  avait  là  30,000  fan- 
tassins, 6,000  cavaliers  et  quarante  pièces  de  canon. 

VIIL 

Cette  affaire  de  Bareilly  (5  mai  1858),  où,  faute  d'informations  suf- 
fisantes, sir  Colin  Campbell  devait  voir  encore  une  fois  lui  échapper 
les  rebelles  alors  qu'il  se  croyait  certain  de  frapper  un  grand  coup, 
un  coup  décisif,  n'est  pas  en  elle-même  plus  intéressante  que  vingt 
autres  combats  livrés  à  cette  époque,  ou  dans  les  mois  qui  suivirent, 
aux  sept  ou  huit  principales  fractions  de  l'armée  insurgée  qui  parcou- 
raient le  pays  dans  toutes  les  directions.  Les  vaincre,  si  elles  avaient 
voulu  combattre  en  rase  campagne,  rien  de  plus  facile;  mais  les 

(1)  Cette  affaire  eut  lieu  prèa  d'Oosaite,  sur  la  route  du  Budaon,  dans  un  endroit 
nommé  le  Kukrowlee.  La  colonne  du  général  Penny  était  de  1,*550  hommes,  dont 
553  Anglais,  un  bataillon  de  Beloutchies,  quelques  fantassins  du  Pendjab,  et  250  cava- 
liers du  Moultan.  11  menait  avec  lui  six  pièces  de  campagne.  Plusieurs  officiers  furent 
grièvemett  blessés  dans  ce  combat,  qui  eut  tous  lea  caractères  d'une  surprise. 


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LA  GUERRE   DE   l'iNDE,  175 

traquer,  les  surprendre,  les  acculer,  telle  était  la  mission  des  géné- 
raux anglais,  et  il  faut  convenir  qu'elle  n'était  pas  des  plus  simples. 
La  connaissance  imparfaite  des  localités,  les  divergences  des  rap- 
ports d'espions  (1),  les  chaleurs  excessives  qui  tuèrent  plusieurs 
<:entaines  de  soldats  européens,  les  terribles  orages  de  l'Inde,  ces 
tempêtes  de  sable^  comme  on  les  appelle,  où  le  simoun  balaie  devant 
lui  des  montagnes  d'une  poussière  qu'on  dirait  empoisonnée,  voilà 
<5e  qui,  mieux  que  leurs  fusils  et  leurs  canons,  protégeait  les  cipayes, 
favorisés  d'ailleurs  par  le  concours  tacite  des  populations  indigènes. 
Il  a  fallu  plusieurs  mois  consécutifs,  et  plus  d'expéditions  encore 
que  de  mois,  pour  arriver  peu  à  peu  à  les  refouler  vers  la  frontière 
du  nord,  les  chasser  vers  le  Népaul,  les  fatiguer,  les  réduire  en  dé- 
tail :  œuvre  complexe  dont  nous  n'aborderons  pas  le  récit. 

Ce  qui  nous  ramène  à  Bareilly,  c'est  le  souvenir  que  nous  a  laissé 
le  récit  de  cette  bataille  (ou  de  ce  combat)  tel  qu'il  se  trouve  dans 
le  journal  du  courageux  correspondant.  Jamais  M.  Russell  n'avait 
couru  de  telles  chances  ou  vu  la  mort  de  si  près.  Ses  impressions 
furent  vives;  elles  ont  chaudement  coloré  la  chronique  de  cette 
journée,  mémorable  à  ses  yeux.  Nous  nous  permettons,  tout  en  lui 
laissant  la  parole,  d'abréger  quelque  peu  sa  vive  et  pittoresque  nar- 
ration. 

«  Nous  marchions  sur  Bareilly  par  une  chaussée  élevée  au-dessus  du  plat 
pays;  on  Ta  ainsi  construite  pour  la  mettre  à  Tabri  des  inondations.  La 
plaine  est  coupée  de  nombreux  nullahs  (ravins),  ce  qui  gêne  en  bien  des 
endroits  les  évolutions  des  troupes  régulières.  Le  colonel  Jones,  qui  vient 
pour  prendre  la  ville  à  revers,  est,  on  le  suppose,  à  une  journée  de  marche. 
Bareilly  se  trouve  donc  bloqué  sur  deux  faces;  mais  il  reste  deux  côtés  par 
lesquels  la  plus  grande  partie  des  rebelles  pourra  s'échapper,  attendu  qu'ils 
ont  une  cavalerie  bien  plus  nombreuse  que  la  nôtre. 

«  rai  dit  ce  matin  à  mon  sycee  qu'il  eût  à  tenir  mon  cheval  toujours  à 
portée  de  la  litière  où  je  voyage.  Alison  et  Baird  (2)  ont  donné  des  instruc- 
tions analogues  à  leurs  serviteurs.  L'ennemi  a  des  milliers  de  sowars,  nous 
avons  seulement  quelques  centaines  de  cavaliers.  Notre  ligne  de  marche  sera 
très  longue,  très  imparfaitement  protégée.  Les  indigènes  aiment  beaucoup 
les  attaques  de  flanc  et  d'arrière-garde.  Notre  position  spéciale  nous  expose 
particulièrement,  car  nos  porteurs,  en  butte  aux  insultes  des  soldats  qui 

(i)  La  veille  de  la  bataille  de  Bareilly,  par  exemple,  plusieurs  rapports  signalaient  la 
présence  à  Furreedpore  de  plusieurs  corps  ennemis  bien  pourvus  de  canons.  Un  voyar 
geur  qui  arrivait  de  cette  ville  déclara  qu'il  n'y  avait  laissé  ni  un  soldat  ni  une  pièce  d'ar- 
tillerie. Le  mensonge  parut  flagrant,  et  le  quartier-maître  général  fit  raser  les  sourcils, 
la  barbe  et  les  cheveux  de  l'imposteur,  à  qui  on  administra  ce  que  les  Anglo-Indiens 
appellent  a  un  backshish  de  bambou,  »  savoir  une  forte  bastonnade.  Le  lendemain,  il  fut 
constaté  que  lui  seul  avait  dit  vrai.  (My  Diary,  t.  I",  p.  407.) 

(2)  Les  deux  premiers  aides-de-camp  de  sir  Colin  Campbell,  tous  les  deux  malades, 
le  dernier  de  la  petite  vérole. 


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176  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

encombrent  la  Chaussée,  s'écartent  volontiers,  et  prennent  à  droite  ou  à 
gauche,  à  travers  champs,  sur  les  flancs  de  la  colonne. 
.  «  Les  mouches  me  persécutent,  la  poussière  m'étouffe,  la  chaleur  m'abat. 
Le  sang  qu'on  m'a  ôté,  les  récentes  piqûres  des  sangsues,  le  vésicatoire  posé 
récemment  à  l'intérieur  de  ma  cuisse,  viennent  ajouter  à  mes  souffrances. 
La  belladone  a  perdu  son  influence  calmante  sur  les  douleurs  du  membre  si 
rudement  atteint.  —  Je  ne  vois,  par  l'interstice  de  mes  rideaux,  que  les 
jambes  des  chameaux,  des  chevaux,  des  éléphans  et  des  hommes,  comme 
perdus  dans  un  nuage  de  poussière.  Pas  d'arbres  au  bord  de  la  route,  un 
soleil  de  feu!  Mes  sensations  sont  à  peu  près  celles  d'un  homme  qu'on 
étoufferait  dans  un  bain  de  boue.  Les  haltes  fréquentes  de  la  colonne  sont 
agaçantes  au  dernier  point.  Quelques  coups  de  feu  à  l'avant- garde,...  je 
m'infonne  :  c'est  une  patrouille  ou  un  piquet  ennemi  auquel  on  vient  d'enle- 
ver un  canon  destiné  à  balayer  la  route.  Un  escadron  ou  deux  de  carabiniers 
sont  dans  les  champs  à  ma  gauche,  et  se  dirigent  vers  des  bois  qui  bordent 
la  plaine  richement  cultivée.  Un  nuage  de  fumée  s'élève  à  la  base  d'un 
bouquet  d'arbres.  Arrive  un  boulet  de  l'ennemi  qui  ricoche  dans  la  direc- 
tion de  ma  litière,  au  grand  émoi  des  camp-followers  occupés  à  récolter  les 
champs  de  légumes.  Second  coup  de  canon.  Les  carabiniers  se  retirent  au 
petit  trot  hors  de  la  ligne  du  feu.  Sir  Colin  passe,  suivi  d'un  petit  état-major 
et  d'une  pièce  attelée.  L'ennemi  semble  les  prendre  pour  but.  Tout  à  coup 
cependant  son  feu  cesse.  Je  regard^,  penché  hors  de  mon  doolie,  et  je  vois 
notre  infanterie  qui  se  développe  sur  les  côtés  de  la  route.  On  aperçoit  à 
travers  les  arbres  quelques  blanches  maisons  :  —  Bareilly  hai,  sahib  !  me 
disent  mes  porteurs. 

«  Un  oflacier  passe  près  de  moi  et  m'aperçoit  dans  le  doolie  :  —  Dites- 
moi,  Russell,  savez-vous  où  est  Tod  Brown  (1)?...  Le  chef  (général  en  chef) 
demande  du  gros  canon...  L'ennemi  est  bien  retranché,  il  paraît  nombreux; 
sir  Colin,  avant  d'aller  à  lui,  veut  le  régaler  de  quelques  boulets...  Il  y  a 
des  masses  de  cavalerie  sur  nos  deux  flancs. 

«  J'avais  vu  Tod  Brown  une  heure  auparavant,  cherchant  à  se  frayer  pas- 
sage à  travers  les  chariots  et  l'infanterie  qui  encombraient  la  route.  Je  le 
dis  à  mon  questionneur,  qui  me  quitta  pour  continuer  ses  recherches. 

«  La  chaleur  devenait  de  plus  en  plus  écrasante.  A  chaque  instant,  des 
soldats  européens  se  trouvaient  mal,  et  je  les  voyais  emporter.  Le  major 
Metcalfe  m'avait  donné  le  matin  fort  obligeamment  deux  bouteilles  de  vin  de 
France;  j'en  fais  porter  une  tasse  à  un  pauvre  diable  étendu  près  de  ma  li- 
ière.  On  lui  ingurgite  le  vin  non  sans  difliculté,  car  il  avait  déjà  les  dents 
serrées  et  la  langue  collée  au  palais.  Il  reprend  quelque  peu  connaissance, 
me  regarde  et  me  dit  :  Dieu  vous  récompense!  puis  il  fait  un  effort  pour  se 
relever,  aspire  l'air  avec  peine,  et  retombe...  mort. 

a  La  route  s'encombre  de  plus  en  plus.  Ma  litière  subit  de  rudes  chocs  et 
menace  de  rouler  en  bas  de  la  chaussée.  J'aperçois  sur  notre  gauche  un  petit 
bouquet  d'arbres  qui  me  semble  à  un  petit  quart  de  mille,  et  où  nous  serions 
à  l'ombre.  Tout  autour,  dans  les  champs,  nos  valets  de  camp  continuent  à 
piller  les  légumes,  les  salades,  les  grains  de  toute  espèce  qui  semblent  abon- 

(1)  OflScier  d'état-major  attaché  à  rartillerie. 


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LA  GUERRE  DE  l'iNDE.  177 

der  en  ce  fertile  pays.  Ce  bouquet  de  bois,  si  attrayant  de  loin,  n'est  en 
somme  qu'un  groupe  de  bambous  et  d'autres  arbustes  donnant  peu  d'om- 
brage. Nous  nous  y  installons  cependant,  et  nos  porteurs  se  dispersent  dans 
les  laambous  pour  y  bavarder  et  y  dormir  tout  à  leur  aise. 

«De  l'armée,  plus  de  vestige;  elle  a  disparu  comme  si  un  gouffre  se  fût  ou- 
vert sous  elle.  Nos  troupes  sont  dans  les  ravins  en  avant  de  nous,  et  peut-être 
aussi  dans  la  plaine  à  droite,  dont  la  chaussée  nous  isole;  derrière  nous,  assez 
loin,  Tarrière-garde  et  les  bagages.  Çà  et  là  des  nuages  de  poussière  indiquent 
la  marche  d'un  corps  de  cavalerie.  Grâce  à  nos  moissonneurs,  le  paysage  a 
l'aspect  paisible  de  ceux  d'Angleterre  au  temps  des  récoltes  ;  mais  le  soleil 
nous  avertit  que  nous  ne  sommes  point  dans  le  comté  de  Kent. 

«  Toutes  mes  plaies  piquent  fertne.  J'ai,  l'un  après  l'autre,  dépouillé  tous 
mes  vêtemens,  sauf  ma  chemise,  et  je  demeure  haletant  au  fond  de  nwn 
doolie.  Une  demi-heure  se  passe  ainsi  dans  une  espèce  de  rêverie  nuageuse 
et  troublée.  J'ai  cessé  de  m'étonner  de  toutes  ces  lenteurs  inexplicables.  Un 
bruit  de  mousqueterie  me  réveille.  Je  regarde,  penché  à  ma  portière,  et  je 
vois  une  longue  ligne  de  highlanders  en  avant  de  nous,  qui,  paisiblement, 
fermes  à  leur  poste,  les  yeux  fixés  au  loin,  tiraillent  isolément...  sur  quoi,  je 
ne  puis  le  deviner  ;  on  entrevoit  cependant  quelques  troupes  indigènes  dé- 
filant en  avant  d'eux  dans  le  lointain.  Le  feu,  soudainement  ouvert,  s'éteint 
tout  à  coup.  —  Qu'y  a-t-il  donc?  demandai-je  à  Baird.  —  Ah!  je  n'en  ai 
pas  la  moindre  idée...  on  tire...  voilà  tout...  Quelle  damnée  chaleur!...  Je 
me  sens  mourir...  Suit  une  longue  pause.  Je  regarde  une  ou  deux  fois  ver» 
la  route,  cherchant  des  yeux  quelques  symptômes  de  marche  en  avant;  puis 
le  sommeil  me  gagne...  Quels  rêves  je  fis,  je  ne  m'en  souviens  guère;  mais  le 
réveil...  oh  !  je  me  le  rappelle  bien 

«  Une  clameur,  des  cris  étourdissans  à  mon  oreille  ;  mon  doolie  brusque- 
ment soulevé  retombe  à  terre  :  Sowarl  sowar  !  criaient  mes  porteurs.  Je  les 
vois  gagner  pays  tout  effarés.  Les  camp-followers  en  grand  désordre  galopent 
tous  vers  la  route  ;  hommes,  animaux  battent  le  sol  de  leurs  pieds  tumul- 
tueux; les  éléphans  poussent  des  cris  aigus,  les  chameaux,  le  cou  tendu,  al- 
longent leur  trot  irrégulier.  Chevaux,  ânes,  femmes,  enfans,  une  véritable 
marée  déferle,  blanche  et  rapide,  vers  la  chaussée  en  relief  :  bref,  une  pa- 
nique-monstre; puis,  ciel  miséricordieux!  à  quelques  centaines  de  mètres, 
un  grand  flot  de  blancs  sowars,  le  sabre  haut  et  brillant  au  soleil  !  L'air 
ébranlé  s'emplit  de  leurs  cris  et  de  leur  galop  sonore  ;  sur  leur  passage,  les 
camp-followers  tombent  la  tête  fendue,  les  bras  sanglans,  et  l'aile  gauche 
de  cette  cavalerie  enragée  arrive  en  droite  ligne  vers  le  bouquet  d'arbres 
qui  nous  abrite!... 

«  Un  clin  d'oeil  suffit  pour  embrasser  un  tableau  que  la  langue  ou  la  plume 
serait  une  bonne  heure  à  rendre  incomplètement. 

«  En  ce  moment,  mon  fidèle  sycee,  —  la  sueur  perlant  sur  sa  face  noire, — 
accourait  vers  la  litière,  et  tirait  après  lui  mon  cheval,  qui  se  défendait  et  se 
cabrait;  le  brave  homme  poussait  des  gémissemens  à  fendre  l'âme.  A  peine 
pouvais-je  me  mouvoir  dans  le  doolie.  Je  ne  sais  donc  comment  je  m'y  pris, 
mais  enfin  je  trouvai  moyen,  aidé  par  le  pauvre  Ramdeen,  de  me  mettre  en 
selle.  Je  crus  enfourcher  une  plaque  de  fer  rougi.  La  peau  de  ma  cuisse, 
TOME  xxvn.  12 


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178  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

brûlée  par  les  vésîcatoires,  se  détacha  et  roula  sur  elle-même  comme  un 
parchemin  qu'on  approche  du  feu.  Les  piqûres  de  sangsue  se  remirent  à 
couler.  Le  fer  des  étriers  me  paraissait  du  charbon  incandescent.  La  mort 
semblerait  douce  auprès  d'une  torture  pareille. 

«  Je  n'avais  sur  moi,  —  je  l'ai  dit,  —  que  ma  chemise.  Pieds  et  jambes 
nus,  la  tète  découverte,  escorté  de  Ramdeen,  qui  avait  saisi  la  courroie 
d'un  de  mes  étriers,  et  poussait  le  cheval  autant  par  ses  cris  qu'avec  la 
branche  épineuse  dont  il  lui  labourait  les  flancs,  je  traversai  la  plaine  sous 
cet  effrayant  soleil.  Je  me  trouvai  bientôt  dans  un  tohu-bohu  d'animaux 
empêtrés  les  uns  avec  les  autres,  et  quand  je  vis  une  compagnie  de  sowars 
se  ruer  sur  nous,  je  dis  adieu  à  toute  espérance.  Ramdeen  poussa  un  grand 
cri,  et,  jetant  par-dessus  son  épaule  un  regard  effrayé,  lâcha  tout  à  coup 
mon  étrier,  puis  disparut.  Je  suivis  la  direction  de  son  regard,  et  aperçus 
un  grand  coquin  à  barbe  noire,  accompagné  de  trois  sowars,  qui  venait 
droit  à  moi.  Je  n'avais  ni  sabre,  ni  pistolets.  Précisément  alors  un  pauvre 
doodwallah  (1),  menant  sa  bête  par  Panneau  passé  dans  le  nez,  se  jeta  en 
travers  de  moi,  et  voyant  le  sowar  si  près,  se  coula  sous  le  ventre  du  cha- 
meau. Prompt  comme  la  pensée,  le  sowar  fit  passer  son  cheval  autour  de 
l'obstacle  qu'on  lui  opposait  ainsi,  et  au  moment  où  l'homme  baissé  se  re- 
dressait, je  vis,  comme  on  voit  l'éclair,  le  ttUwar  levé  fondre  sur  sa  tête.  La 
lame  traversa  les  deux  mains  qu'il  avait  machinalement  portées  en  l'air  pour 
parer  le  coup,  et  avec  un  faible  cri  de  Ram  !  Ram  t  qui  s*éteignit  au  fond  de 
sa  gorge,  le  chamelier  tomba  tout  à  côté  de  moi,  la  tête  fendue  jusqu'au  nez. 

<c  Je  compris  que  mon  heure  était  arrivée.  Mes  talons  nus  ne  produisaient 
aucun  effet  sur  les  flancs  de  mon  cheval  essoufflé.  Tentrevis  bien  un  nuage 
de  poussière  et  un  groupe  d'hommes  qui,  de  la  route,  venaient  sur  nous; 
mais  au  même  moment  je  sentis  une  douleur  poignante,  et  il  me  sembla  que 
deux  éclairs  jaillissaient  de  mes  yeux.  Cependant  un  sentiment  net  de  la 
situation  me  restait  encore  :  je  compris  que  je  venais  d'être  sabré;  je  por- 
tai ma  main  à  ma  tête,  et  la  retirai  non  ensanglantée.  Alors  me  vint  un  rêve 
joyeux,  qui  tout  à  coup  me  transporta  dans  mon  pays.  J'étais  en  pleine 
chasse,  la  meute  aboyait  autour  de  mon  cheval  lancé  au  galop;  mais  je  ne 
pouvais  plus  me  tenir  en  selle,  un  brouillard  passait  devant  mes  yeux,  et 
tout  ce  qui  me  revient  de  mes  sensations  à  cette  minute  même,  c'est  que  je 
faisais  un  délicieux  plongeon  dans  les  fraîches  eaux  d'un  lac,  où  j'enfonçais 
à  des  profondeurs  inouies;  puis  les  eaux  pénétraient  dans  mes  poumons 
avec  ce  bruit  particulier  qu'elles  font  à  l'issue  évasée  d'un  étroit  conduit,... 
et  je  me  sentis  étouffé... 

«  En  recouvrant  mes  sens,  je  me  trouvai  sur  le  bord  de  la  route,  couché 
dans  un  doolie.  Tout  ce  qui  m'était  arrivé  me  faisait  l'effet  d'un  rêve.  Je 
voulus  parler;  ma  bouche  était  pleine  de  sang.  De  violons  spasmes  dans  les 
poumons  me  firent  expectorer,  pendant  une  heure  et  plus,  des  mucosités 
sanguinolentes.  Des  médecins  m'ont  dit  depuis,  —  ce  que  j'ignorai  dans  le 
moment,  —  qu'un  de  mes  poumons  ne  fonctionnait  déjà  plus,  et  que,  sans 
l'événement  qui  détermina  cette  évacuation  abondante,  je  serais  infaillible- 
ment mort,  non  d'un  coup  de  sabre,  mais  d'un  coup  de  soleil.  » 

(1)  Doodf  chameau;  doodrwallahf  conducteur  de  chameaux. 


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LA  GCEBRE   DE  l'iNDE.  179 

A  cette  même  journée  de  Bareilly,  un  incident  caractéristique 
faillit  priver  l'armée  anglaise  de  son  général.  Ce  fut  une  charge  de 
ces  guerriers  fanatiques  qu'on  appelle  ghazies.  Les  gbazies  sont  liés 
par  un  serment  religieux;  d'avance  ils  ont  fait  le  sacrifice  de  leur  vie 
quand  ils  marchent  contre  les  infidèles.  Ceux-ci,  coiffés  de  turbans 
verts,  ceints  d'écharpes  vertes,  arrivèrent,  le  tulwar  en  main,  la  tète 
abritée  sous  le  bouclier,  ayant  au  doigt  l'anneau  d'argent  sur  lequel 
est  gravée  une  sentence  du  Koran.  Ils  criaient  :  Deenî  deenî  et  se 
livraient  à  des  danses  frénétiques.  Leur  charge  inattendue  fut  si  ra- 
pide que  sir  Colin  Campbell  eut  à  peine  le  temps  de  commander  aux 
grenadiers  de -son  escorte  de  recevoir  ces  gens  à  la  baïonnette.  Quel- 
ques soldats  malheureusement  perdirent  la  tête  et  firent  feu.  À  la 
faveur  du  désordre,  les  ghazies  pénétrèrent  derrière  les  soldats  du 
62*  jusqu'au  groupe  de  l'état-major,  et  quelques  officiers,  arrachés 
de  leurs  chevaux,  faillirent  être  mis  en  pièces.  Des  ghazies,  un  ou 
deux  à  peine  échappèrent.  Leur  chef  ou  champion  était  arrivé,  avec 
des  cris  de  défi  et  à  travers  les  balles,  jusqu'à  un  mètre  de  la  ligne 
formée  par  les  soldats.  L'un  de  ceux-ci  fit  un  pas  en  avant,  et,  lui 
appuyant  sa  carabine  entre  les  deux  yeux,  lui  cassa  la  tête  à  bout 
portant. 

Tout  semblait  fini  quand  le  regard  de  sir  Colin  Campbell,  errant 
sur  cette  scène  de  carnage,  rencontra  celui  d'un  ghazie  étendu  à 
terre  et  qui  faisait  le  mort,  mais  dont  la  main  serrait  étroitement  le 
manche  de  son  sabre  :  «  Un  coup  de  baïonnette  à  cet  homme-là!  »  dit 
froidement  le  général.  Un  grenadier  exécute  l'ordre  :  la  pointe  de 
son  arme  s'engage  sans  pouvoir  le  percer  dans  l'épais  tissu  de  coton 
maillé  qui  protégeait  la  poitrine  du  ghazie,  et  celui-ci  se  relève  par 
un  élan  de  bête  fauve  ;  mais  un  Sikh  qui  se  trouvait  là  par  hasard, 
d'un  revers  de  son  sabre  bien  affilé,  fait  rouler  aux  pieds  de  sir  Co- 
lin la  tête  de  son  féroce  ennemi. 

La  chance  avait  définitivement  tourné  contre  M.  Russell,  déjà  ma- 
lade et  blessé  deux  fois.  Après  une  dizaine  de  jours  passés  àBareilly, 
—  que  les  rebelles  avaient  évacué ,  —  il  rebroussa  chemin  avec 
l'état-major,  et,  non  sans  dangers  nouveaux,  non  sans  fatigues  nou- 
velles, se  retrouva  le  24  mai  à  Futtehghur.  De  là  seulement  il  put 
se  mettre  en  route  pour  Simla,  où  les  médecins  l'envoyaient  respi- 
rer l'air  vivifiant  des  montagnes.  Ce  fut  à  cette  occasion  qu'il  vint  à 
Delhi  et  fut  admis  à  contempler  dans  sa  misérable  déchéance  le 
vieillard  à  peu  près  idiot  en  qui  se  sera  éteinte  la  dynastie  mo- 
gole.  Il  en  partit  le  10  juin,  et  trois  jours  après  il  était  au  bord  de 
cette  fraîche  zone  qui  enveloppe  au  nord  les  plaines  brûlantes  de 
l'Hindoustan.  Son  séjour  à  Simla,  interrompu  par  deux  excursions 
dont  le  récit  offre  de  curieux  détails,  dura  jusqu'au  6  octobre.  A  cette 
époque, lord  Clyde  (sir  Colin  Campbell)  préparait  une  nouvelle  expé- 


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180  RETUE   DES   DEUX  MONDES. 

dition  contre  ceux  des  grands  feudataires  de  TOude  qui  n'avaient  pas 
encore  déposé  les  armes.  M.  Russell ,  bien  rétabli  et  nullement  re- 
buté par  ses  mésaventures  de  guerre,  courut  rejoindre  Tétat-major. 
Sur  sa  route  se  trouvaient  Meerut,  Agra,  Mynpoorie,  qu'il  visita  pour 
la  première  fois,  et  Cawnpore,  qu'il  revit  avec  de  moins  sombres 
préoccupations.  D'Allahabad,  où  le  23  octobre  il  reprenait  sa  posi- 
tion quasi-officielle  auprès  de  lord  Ciyde,  il  commençait  le  !•'  no- 
vembre une  seconde  campagne  qui  dura  deux  mois. 

Cette  «  chasse  aux  taloukdars,»  —  lui-même  l'appelle  ainsi, —  lut 
un  tissu  de  mécomptes  quotidiens,  de  fausses  manœuvres,  d'avorte- 
mens  stratégiques.  L'ennemi  était  partout  et  n'était  nulle  part.  Tantôt 
il  offrait  la  bataille  et  disparaissait  au  moment  où  on  croyait  en  venir 
aux  mains,  tantôt  la  forteresse  où  on  pensait  avoir  cerné  quelqu'un 
de  ces  chefs  rebelles,  —  Bene-Madhoo,  Mehndie-Hoosein,  Tantia- 
Topee  ou  tout  autre,  —  se  trouvait  évacuée  de  nuit  par  ces  insai- 
sissables fuyards.  Cependant,  au  prix  de  marches  et  de  fatigues 
énormes,  on  repoussait  peu  à  peu  les  insurgés  vers  le  nord,  et  les 
postes  de  police  établis  derrière  l'armée  dans  chacun  des  districts 
qu'elle  venait  de  balayer  replaçaient  le  pays  sous  l'autorité  britan- 
nique. Un  moment  vint  où  les  corps  insurgés  furent  rejetés  derrière 
la  Gogra.  Les  soumissions  individuelles  commencèrent  dès  le  48  no- 
vembre; les  fiers  zemindars  venaient,  l'un  après  l'autre,  faire  leur 
traité  de  paix.  La  misère  sévissait  dans  les  rangs  des  rebelles.  On 
savait  par  le  rapport  des  espions  que  de  graves  dissensions  s'étaient 
glissées  parmi  leurs  chefs.  Enfin,  après  un  dernier  combat  (30  dé- 
cembre 1858),  le  dernier  corps  qui  restait  en -deçà  de  la  Raptie  fut 
rejeté  derrière  ce  cours  d'eau  et  se  trouva  ainsi  sur  le  territoire  du 
Népaul.  Allié  plus  fidèle  et  moins  indécis ,  Jung-Bahadour  n'aurait 
pas  eu  grand'peine  à  dissoudre  ce  qui  survivait  de  ces  bandes 
amoindries  et  désorganisées;  mais  soit  inertie,  soit  pour  témoigner 
au  gouvernement  anglais  qu'il  ne  se  regardait  pas  comme  assez  lar- 
gement payé  de  ses  services  passés,  soit  enfin, — ce  qui  est  moins 
probable,  —  par  un  reste  de  compassion  pour  des  hommes  de  même 
race  et  de  même  religion,  le  maharajah  ne  prit  aucune  mesure  sé- 
rieuse contre  les  insurgés  réfugiés  chez  lui.  Pénétrer  au-delà  de  la 
frontière  anglaise  était  une  mesure  grave.  Lord  Clyde  ne  se  croyait 
pas  autorisé  à  la  prendre  sans  consulter  le  gouverneur-général.  Une 
chute  de  cheval  était  d'ailleurs  venue  tempérer  son  ardeur,  et  lui 
rendait  le  repos  fort  nécessaire.  Aussi,  dès  la  première  quinzaine  de 
janvier,  apr^  avoir  reçu  à  merci  plusieurs  des  principaux  chefs  re- 
belles, —  mais  sans  s'être  saisi  du  Nana,  dont  on  avait  presque  con- 
stamment suivi  la  trace  dans  les  derniers  jours  de  l'expédition,  — 
il  reprenait  la  route  de  Lucknow,  où  M.  Russell  se  sépara  de  lui 
définitivement  le  18  janvier  1859.  Sa  mission  était  terminée,  et, 


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LA   GUERBE   DE   l'iNDE.  181 

parti  le  8  mars  de  Cawnpore,  il  courut  à  Calcutta  s'embarquer  pour 
le  homey  svoeet  homcy  après  une  année  qui  doit  compter  au  moins 
double  dans  les  états  de  service  de  «  la  plume  de  guerre  (1).  » 

L'impression  générale  que  traduit  son  journal  y  et  que,  de  retour 
en  Angleterre,  il  paraît  avoir  conservée,  est  celle  d'une  surprise  dé- 
couragée. Bien  évidemment,  il  ne  s'attendait  point  à  ce  qu'il  a  vu. 
Bien  évidemment  aussi,  ce  qu'il  a  vu  ne  lui  a  point  laissé  sur  l'ave- 
nir de  l'empire  anglo-indien  des  espérances  trop  flatteuses.  Quel- 
ques vérités,  bien  constatées  pour  lui,  attestent  à  ses  yeux  la  fragi- 
lité de  cette  immense  construction.  La  première  est  celle-ci  :  sans  le 
concours  des  populations  indigènes  elles-mêmes,  les  Anglais  ne  pour- 
raient pas  se  maintenir  dans  l'Inde.  Supposez  que  les  Sikhs  et  les 
Ghoorkas  eussent  refusé  de  marcher,  la  révolte  des  cipayes  n'eût 
pu  être  domptée;  elle  l'eût  été  difficilement,  même  avec  l'aide  des 
Sikhs  et  des  Ghoorkas,  sans  les  services  actifs  de  quelques  puissans 
rajahs  (2)  demeurés  fidèles  à  une  cause  qui  leur  était  étrangère.  Ces 
misérables  camp-followers  eux-mêmes,  ces  valets  de  camp,  porteurs 
d'eau,  porteurs  de  litières,  marchands  de  lait,  faucheurs,  chame- 
liers, cornacs  d'éléphans,  que  l'Anglais  hautain  et  brutal  injurie  ou 
frappe  à  tort  et  à  travers,  sont  les  agens  mdispensables  de  sa  puis- 
sance. —  Sans  eux,  disait  un  sergent  à  M.  Russell,  nous  ne  tien- 
drions pas  huit  jours  la  campagne.  —  Par  un  simple  acte  de  mau- 
vaise volonté,  purement  passive,  en  protestant,  selon  la  mode  du 
pays,  par  cet  abandon  collectif  de  toute  industrie ,  de  toute  activité, 
{dhurna)  que  se  sont  quelquefois  imposé  les  habitans  d'une  ville  ou 
d'un  district  tout  entier,  l'Inde  se  débarrasserait,  sans  coup  férir,  • 
de  ses  maîtres.  Ces  maîtres,  elle  les  hait  sans  les  comprendre.  Les 
deux  races  juxtaposées  sont  une  énigme  l'une  pour  l'autre.  L'An- 
glais ne  peut  se  faire  à  ce  calme  du  fatalisme  oriental  qui  laisse  si 
peu  d'essor  à  la  volonté,  à  l'activité  humaine.  Lui,  l'homme  glouton 
du  Nord,  il  méprise  ce  sensualisme  subtil  qui  se  nourrit  de  parfums, 
de  rêverie,  de  paresse  et  de  voluptés.  Lui,  l'aristocrate  laborieux, 
armé,  dompteur  d'hommes  et  d'animaux,  écuyer,  boxeur,  rameur, 
orateur,  voyageur,  il  prend  pitié  de  cet  autre  aristocrate  bien  autre- 
ment fier,  qui  de  ses  pieds  sacrés  dédaigne  de  toucher  le  sol  im- 
monde, pour  qui  tout  travail  est  une  œuvre  servile,  tout  trafic  une 
souillure,  tout  effort  un  supplice  infamant.  Diplomate  courtois  et 
rusé,  dont  les  lèvres  distillent  le  miel  au  moment  même  où  sa  main 
cherche,  sous  le  cummerbund  de  soie,  le  khanjiar  empoisonné  dont 
il  va  vous  frapper,  l'Hindou,  par  sa  duplicité,  révolte,  exaspère 
l'honnêteté  farouche  de  John  Bull,  qui  oublie,  en  s' indignant,  de 

(i)  Pen-of'War;  c'est  le  surnom  populaire  qu'on  a  donné  à  M.  William  Russell. 
(2)  Le  nyah  de  Puttiala,  celui  de  Jheend,  etc. 


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182  BEYUE   DES   DEUX  MONDES. 

combien  de  promesses  violées,  de  combien  de  traités  menteurs,  de 
combien  d'attaques  imprévues,  de  corruptions  largement  payées  se 
compose  le  pouvoir  qu'il  est  appelé  à  maintenir.  Aux  yeux  de  l'Hin- 
dou, qu  est-il  donc?  Pas  même  un  homme,  une  créature  étrange, 
—  im  orang-outang  si  l'on  veut,  très  perfectionné,  —  qui  sait  se 
battre,  envoyer  des  boules  de  feu  qui  tuent  de  très  loin,  faire  mar- 
cher des  voitures  avec  de  l'eau  chaude,  obtenir  à  coups  de  bâton  la 
rentrée  de  l'impôt,  du  reste  sans  aucune  notion  de  la  vie  civilisée. 
Ne  mange- t-il  pas  du  porc  ?  n'unmole-t-il  pas  à  son  appétit  insatiable 
le  bœuf  lui-même,  animal  sacré  ?  Ne  mêle-t-il  pas  à  ses  goinfreries 
l'abus  des  liqueurs  qui  rendent  fou?  Puis,  les  joues  animées,  la 
langue  épaisse,  après  avoir  hurlé  on  ne  sait  quels  discours  sauvages 
terminés  par  des  cris  de  chien  [toasts  et  hurrahs)^  ne  le  voit-on  pas 
aller  rejoindre,  dans  le  salon  voisin,  des  mems  [madams)  éhontées 
qui,  le  visage  nu,  les  bras  bus,  les  épaules  nues,  se  laissent  prendre 
à  bras-le-corps  et  dansent  comme  des  nautch-girls  (bayadères)?  Le 
domestique  qui  se  tient  debout,  grave  et  vêtu  de  blanc,  derrière 
chaque  convive  anglais  à  la  table  du  deputy  commissioner^  ne  pense 
et  ne  peut  pas  penser  autre  chose  de  ces  burra-sahibs  inexplicables, 
pour  lesquels  il  a  toutes  les  génuflexions  qu'ils  voudront,  mais  pas 
d'autre  respect  que  celui  dont  le  nègre  entoure  le  commandeur  qui 
le  fouaille.  Grave  malentendu  que  des  siècles  ne  détruiraient  pas! 
Et  l'Angleterre  a-t-elle  des  siècles  à  rester  maîtresse  de  cette  colonie 
lointaine,  coûteuse,  énorme?  Au  fond  du  cœur,  qu'en  pensent  ses 
hommes  d'état?  N'en  est-il  pas  qui,  s'ils  osaient  dire  toute  leur 
pensée,  avoueraient  qu'ils  subissent  l'Inde  comme  une  succession 
acceptée,  dont  les  charges  passent  les  bénéfices?  Mais  comment 
donner  cours  à  cette  opinion  quand  l'abandon  de  l'Inde  est  reconnu 
impossible? 

«  Puisqu'il  en  est  ainsi,  disent  certains  politiques,  convertissons, 
moralisons  notre  conquête.  »  Convertir  et  moraliser  cent  cinquante 
millions  d'hommes,  petite  difficulté  I  Gomment  s'y  prendre? — Gomme 
s'y  prenaient  les  lieutenans  de  Mahomet  :  le  crucifix  ou  le  sabre. — 
A  merveille!  Mais  ce  n'était  pas  le  crucifix  que  l'on  imposait  en  fé- 
vrier 1857  aux  cipayes  de  Berhampore  :  on  leur  demandait  de  porter 
à  leurs  lèvres  un  morceau  de  papier  où  pouvait  se  trouver  l'arrière- 
trace  de  quelque  substance  réputée  impure.  De  cette  exigence,  bien 
innocente  à  coup  sûr,  qu' est-il  résulté?  Nous  ne  savons  trop  ce  que 
valent,  comme  engin  de  guerre,  les  cartouches  Enfield;  mais  nous 
savons,  en  revanche,  qu'elles  coûtent  présentement  à  l'Angleterre, 
qui  liquide  les  frais  de  l'insurrection,  plus  d'un  milliard  de  francs. 
A  ce  prix-là,  que  représente  la  conversion  de  l'Inde,  chiffrée  en 
livres  sterling? 

Sur  tous  ces  sujets,  réforme  religieuse,  réforme  morale,  réforme 


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LA  GUERRE   DE  l'iNBE.  183 

militaire,  réforme  administrative  de  l'empire  anglo-indien,  les  livres 
abondent  (1).  Il  faut  les  parcourir  pour  se  faire  une  idée  juste  de 
l'incohérence  qui  règne  dans  les  vues,  les  déductions,  les  raisonne- 
mens  de  tous  ces  réformateurs.  Tout  vient,  selon  l'un,  de  ce  qu'on 
a  laissé  «  déshonorer  le  Christ.  »  Cela  veut  dire  qu'il  fallait  abolir 
l'idolâtiîe  des  Hindous  et  forcer  les  mahométans  à  ne  plus  haïr  Jésus. 
Encore  une  fois,  détruire  trois  cent  trente-trois  millions  de  dieux, 
—  c'est  le  chiffre  du  panthéon  hindou,  —  adorés  par  deux  cent  mil- 
lions d'êtres  humams,  cela  n'est  point  une  œuvre  légère.  Hunooman, 
le  singe  à  face  noire  (2),  Indra,  Doorga,  Shiva,  Yuma,  Gunesha, 
Puvuna  et  Brahma,  ainsi  que  les  animaux  qu'ils  montent,  éléphant, 
lion,  taureau,  buffle,  rat,  daim,  chèvre,  etc.,  ont  autant  d'adorateurs 
que  les  saints  de  notre  calendrier,  et,  —  il  faut  bien  le  dire,  —  des 
adorateurs  plus  convaincus,  plus  fervens,  plus  exacts  à  pratiquer 
leur  culte.  Presque  tous  ces  dieux  ont  une  biographie  romanesque, 
qui  terrifie  et  réjouit  l'imagination  des  croyans.  L'Évangile  leur  pa- 
raît bien  pâle  quand  ils  le  comparent  aux  incarnations  de  Wishnou, 
lequel  eut  deux  femmes  légitimes  et  en  séduisit  une  foule  d'autres  : 
Rhada,  par  exemple,  sa  maltresse  favorite,  dont  l'image  figure  sans 
cesse,  dans  les  cortèges  solennels,  à  côté  de  celle  du  dieu,  tandis 
que  les  épouses  légitimes  y  brillent  par  leur  absence.  Que  de  gaieté 
dans  les  querelles  de  Shiva  et  de  sa  femme  Parvutee,  jalouse  et  fière 
comme  Junon,  et  qui  reproche  à  son  Jupiter  de  courtiser  «  des  filles 
de  basse  caste  I  »  Indra,  le  roi  du  ciel,  a  violé  la  femme  de  son  guide 
spirituel;  Yuma,  le  Pluton  hindou,  a  frappé  sa  mère  d'un  coup  de 
pied;  Doorga  épouse  deux  fois  son  mari  Shiva,  sous  un  nom  d'a- 
bord, puis  sous  un  autre  (Suttee  et  Parvutee);  Kali  (c'est  encore 
Doorga),  pour  avoir  bu  le  sang  des  géans  vaincus  par  elle,  a  sur  la 
poitrine  un  étemel  ruisseau  de  sang.  C'est  Kali  qu'invoquent  de  pré- 
férence les  voleurs  et  les  courtisanes,  dévots  et  dévotes  étranges, 
mais  sincères,  et  qui  ne  manquent  jamais  de  prier  soit  pour  le  suc- 
cès d'ime  embuscade,  soit  pour  la  rencontre  d'un  riche  amoureux. 

Nous  voilà  un  peu  loin  du  christianisme  ;  serions-nous  par  hasard 
plus  près  de  la  grande  charte  et  du  régime  constitutionnel?  Il  est 
permis  d'en  douter,  et  d'admettre,  au  moins  comme  solution  provi- 
soire, celle  qu'ont  adoptée  les  maîtres  de  l'Inde,  à  savon*  qu'il  faut 
laisser  subsister,  comme  instrument  nécessaire,  le  pouvoir  féodal 
des  grands  propriétaires  terriens,  les  confirmer  dans  leurs  privilé- 

(1)  England  and  /ikiia,  an  Essay  on  the  dtUies  of  Englishmen  towards  the  Hmdoos, 
by  Baptist  Wriothesley  Noël;  500  pages  (London,  Nisbet,  1859).  —  Topks  for  Indian 
Stat9smen,  by  John  Bruce  Norton,  barrister  at  law,  Madras,  400  pages  (London,  Ri- 
cbardson  brothers,  1858),  etc. 

(2)  Fils  de  Puynna  et  d*une  guenon. 


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18&  BEVUE   DE8   DEUX  MONDES. 

ges,  les  avoir  pour  intermédiaires  entre  les  foules  assujetties  et  la 
poignée  de  conquérans  qui  vient  leur  dicter  des  lois.  Quant  au  mé- 
canisme administratif  à  l'usage  de  ceux-ci,  la  conclusion  le  plus  gé- 
néralement acceptée  à  l'heure  présente  est  qu'il  faut  le  simplifier 
autant  que  possible,  en  donnant  l'autorité  la  plus  absolue,  la  plus  ar- 
bitraire, aux  représentans  supérieurs  du  gouvernement  britannique, 
tout  en  les  maintenant  sous  un  contrôle  sévère,  et  en  laissant  peser 
sur  eux  de  tout  son  poids  la  responsabilité  de  leurs  erreurs  ou  de 
leurs  crimes.  C'est  ce  qu'on  appelle  le  système  du  Pendjab.  Mais 
tous  ces  changemens,  toutes  ces  réformes  seront  vainement  essayés, 
si  le  niveau  moral  de  la  race  conquérante  ne  s'élève  pas  à  la  hau- 
teur de  sa  tâche.  Depuis  les  soldats  anglais  que  M.  Russell  nous 
montre  crevant  les  barils  d'or  placés  sous  leur  escorte  (1)  jusqu'aux 
officiers  et  employés  supérieurs  qui,  de  leur  propre  aveu,  «  ne  res- 
teraient pas  vingt-quatre  heures  dans  l'Inde  sans  les  roupies  qu'on 
y  récolte,  »  nous  ne  rencontrons  que  des  hommes  poussés  par  un 
mobile  unique,  l'amour  du  gain.  C'est  là,  nous  le  savons  de  reste, 
la  grande  préoccupation  des  temps  actuels,  c'est  le  grand  ressort 
de  l'activité  des  nations.  Cependant,  pour  résoudre  un  problème 
comme  celui  que  l'Inde  pose  à  l'Angleterre,  il  faut  d'autres  pen- 
sées, des  vues  plus  hautes,  un  désintéressement,  une  abnégation 
dont  quelques-uns  de  ses  plus  grands  hommes  d'état  et  de  guerre 
lui  ont,  en  divers  temps,  donné  le  glorieux  exemple.  Une  immense 
part  lui  a  été  faite  dans  la  tutelle  du  monde.  L'Angleterre  s'en  est 
montrée  digne  à  certains  égards,  ce  n'est  pas  nous  qui  le  contesterons 
jamais.  La  Providence  semble  lui  demander  plus  encore,  et  certes 
la  révolte  de  1857  est  une  injonction  solennelle  s'il  en  fut  jamais. 
Le  moment  est  donc  venu  de  ceindre  ses  reins,  non  pas  comme  le 
mineur  rapace  qui  va  creuser  son  filon  dans  la  roche  obscure,  mais 
comme  le  pasteur  d'hommes  qui  mène  dans  la  bonne  voie  son  trou- 
peau docile.  Le  rôle  de  cette  île  riche  et  puissante  lui  interdit  le  re- 
pos. Pour  elle,  ne  pas  grandir  est  déchoir;  s'arrêter,  c'est  ne  plus 
vivre.  Heureuse,  après  tout,  la  nation  à  qui  Dieu  dit  :  «  Sois  hé- 
roïque ou  meurs!  »  Il  ne  peut  parler  ainsi  qu'à  celles  qu'il  a  mises 
au  premier  rang. 

E.-D.    FORGUES. 


(i)  n  i^oute,  —  et  ceci  est  une  honte  pour  TAngleterre,  —  qu'on  en  était  venu  à  ne 
plus  faire  voyager  les  caisses  publiques  autrement  que  sous  la  garde  des  scJldats  indigènes! 


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LA 


COMEDIE  ANGLAISE 

SOUS  LA  RESTAURATION 


I. 

LE  PUBLIC. 


L 

Lorsqu'on  quitte  les  nobles  portraits  de  Van-Dyck  pour  les  figures 
de  Lely,  la  chute  est  subite  et  profonde  :  on  sortait  d'un  palais, 
on  tombe  dans  un  mauvais  lieu. 

Au  lieu  de  ces  seigneurs  fiers  et  calmes  qui  restent  cavaliers  en 
devenant  hommes  de  cour,  de  ces  grandes  dames  si  simples  qui 
semblent  à  la  fois  prinpesses  et  jeunes  filles,  de  ce  monde  généreux 
et  héroïqfue,  élégant  et  orné,  où  resplendit  encore  la  flamme  de  la 
renaissance,  où  reluit  déjà  la  politesse  de  l'âge  moderne,  on  ren- 
contre des  courtisanes  dangereuses  ou  provocantes,  à  l'air  ignoble 
ou  dur,  incapables  de  pudeur  ni  de  pitié  (1).  Leurs  mains  potelées, 
épanouies,  ploient  migilardement  des  doigts  à  fossettes.  Des  torsades 
de  cheveux  lourds  roulent  sur  leurs  épaules  charnues,  les  yeux 
noyés  clignent  voluptueusement,  un  fade  sourire  joue  sur  les  lèvres 
sensuelles.  L'une  relève  un  flot  de  cheveux  dénoués  qui  coule  sur 
les  rondeurs  de  sa  chair  rose;  celle-ci,  languissante,  se  laisse  aller, 
ouvrant  une  manche  dont  la  molle  profondeur  découvre  toute  la 
blancheur  de  son  bras.  Presque  toutes  sont  en  chemise;  plusieurs 

(1)  Voyez  sartout  les  portraits  de  lady  Mooreland,  de  lady  Williams,  de  la  comtesse 
d'Ossory,  de  la  duchesse  de  Cleveland,  de  lady  Price,  etc. 


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186  BEYUE   DES  DEUX  MONDES. 

semblent  sortir  du  lit;  le  peignoir  froissé  colle  sur  la  gorge,  et 
semble  défait  par  une  nuit  de  débauche;  la  robe  de  dessous,  toute 
chiffonnée,  tombe  sur  les  hanches;  les  pieds  froissent  la  soie  qui 
chatoie  et  luit.  Toutes  débraillées  qu'elles  sont,  elles  se  parent  inso- 
lemment d'un  luxe  de  filles  :  ceintures  de  diamans,  dentelles  bouil- 
lonnantes, splendeur  brutale  des  dorures,  profusion  d'étoffes  brodées 
et  bruissantes,  coiffures  énormes,  dont  les  boucles  et  les  torsades 
enroulées  et  débordantes  provoquent  le  regard  par  l'échafaudage  de 
leur  magnificence  effrontée.  Des  draperies  tortillées  tombent  alen- 
tour en  forme  d'alcôve,  et  les  yeux  plongent  par  une  échappée  sur 
les  allées  d'un  grand  parc  dont  la  solitude  sera  commode  à  leurs 
plaisirs. 

Tout  cela  était  venu  par  contraste  :  le  puritanisme  avait  amené 
l'orgie,  les  fanatiques  avaient  décrié  la  vertu.  La  sombre  imagina- 
tion anglaise,  saisie  de  terreurs  religieuses,  avait  désolé  la  vie  hu- 
maine. La  conscience,  à  l'idée  de  la  mort  et  de  l'obscure  éternité, 
s'était  troublée;  des  anxiétés  sourdes  y  avaient  pullulé  en  secret 
comme  une  végétation  d'épines,  et  le  cœur  malade,  tressaillant  à 
chaque  mouvement,  avait  fini  par  prendre  en  dégoût  tous  ses  plai- 
sirs et  en  horreur  tous  ses  instincts.  Ainsi  empoisonné  dans  sa  source, 
le  divin  sentiment  de  la  justice  s'était  tourné  en  folie  lugubre. 
L'homme,  déclaré  pervers  et  damné,  se  croyait  enfermé  dans  un  ca- 
chot de  perdition  et  de  vice  où  nul  effort  et  nul  hasard  ne  pouvaient 
faire  entrer  un  rayon  de  lumière,  à  moins  que  la  main  d'en  haut, 
par  une  faveur  gratuite,  ne  vînt  arracher  la  pierre  scellée  de  ce 
tombeau.  Il  avait  mené  la  vie  d'un  condamné,  bourrelée  et  angois- 
seuse,  opprimée  par  un  désespoir  morne,  et  hantée  de  spectres.  Tel 
s'était  cru  souvent  sur  le  point  de  mourir;  tel  autre,  à  l'idée  d'une 
croix,  était  traversé  d'hallucinations  douloureuses  (1);  ceux-ci  sen- 
taient le  frôlement  du  malin  esprit  :  tous  passaient  des  nuits  les  yeux 
fixés  sur  les  histoires  sanglantes  et  les  appels  passionnés  de  l'An- 
cien-Testament,  écoutant  les  menaces  et  les  tonnerres  du  Dieu  ter- 
rible jusqu'à  renouveler  en  leur  propre  cœur  la  férocité  des  égor- 
geurs  et  l'exaltation  des  voyans.  Sous  cet  effort,  la  raison  peu  à  peu 
défaillait.  A  force  de  chercher  le  Seigneur,  on  trouvait  le  rêve.  Après 
de  longues  heures  de  sécheresse,  l'imagination,  faussée  et  surme- 
née, travaillait.  Des  figures  éblouissantes,  des  idées  inconnues  se 
levaient  tout  d'un  coup  dans  le  cerveau  échauffé;  l'homme  était  sou- 
levé et  traversé  de  mouvemens  extraordinaires.  Ainsi  transformé,  il 
ne  se  reconnaissait  plus  lui-même  ;  il  ne  s'attribuait  pas  ces  inspira- 
tions véhémentes  et  soudaines  qui  s'imposaient  à  lui,  qui  l'entraî- 
naient hors  des  chemins  frayés,  que  rien  ne  liait  entre  elles,  qui  le 

(1)  Carlyle,  Crommll,  U  I«,  p.  48. 


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LA   COMEDIE   ANGLAISE.  187 

«secouaient  et  rilluminaient  sans  qu'il  pût  les  prévoir,  les  arrêter  ou 
les  régler  :  il  y  voyait  l'action  d'une  puissance  surhumaine,  et  s'y 
livrait  avec  l'enthousiasme  du  délire  et  la  raideur  de  la  foi. 

Pour  comble,  le  fanatisme  s'était  changé  en  institution;  le  sectaire 
avait  noté  tous  les  degrés  de  la  transfiguration  intérieure ,  réduit 
en  théorie  l'envahissement  du  rêve  :  il  travaillait  avec  méthode  à 
chasser  la  raison  pour  introniser  l'extase.  Fox  en  faisait  l'histoire, 
Bunyan  en  donnait  les  règles,  le  parlement  en  offrait  l'exemple, 
toutes  les  chaires  en  exaltaient  la  pratique.  Des  ouvriers,  des  sol- 
dats, des  femmes  en  discouraient,  y  pénétraient,  s'animaient  par  les 
détails  de  leur  expérience  et  la  publicité  de  leur  émotion.  Une  nou- 
velle vie  s'était  déployée,  qui  avait  flétri  et  proscrit  l'ancienne.  Tous 
les  goûts  temporels  étaient  supprimés,  toutes  les  joies  sensuelles 
étaient  interdites;  l'homme  spirituel  restait  seul  debout  sur  les  ruines 
du  reste,  et  le  cœur,  exclu  de  toutes  ses  issues  naturelles,  ne  pou- 
vait plus  regarder  ni  respirer  que  du  côté  de  son  funeste  Dieu.  Le 
puritain  passait  lentement  dans  les  rues,  les  yeux  au  ciel,  les  traits 
tirés,  jaunes  et  hagards,  les  cheveux  ras,  vêtu  de  brun  ou  de  noir, 
sans  omemens,  ne  s'habillant  que  pour  se  couvrir.  Si  quelqu'un 
avait  les  joues  pleines,  il  passait  pour  tiède  (1).  Le  corps  entier,  l'ex- 
térieur, jusqu'au  ton  de  la  voix,  tout  devait  porter  la  marque  de 
la  pénitence  et  de  la  grâce.  Le  puritain  discourait  en  paroles  traî- 
nantes, d'un  accent  solennel,  avec  une  sorte  de  nasillement,  comme 
pour  détruire  la  vivacité  de  la  conversation  et  la  mélodie  de  la  voix 
naturelle.  Ses  entretiens  remplis  de  citations  bibliques,  son  style 
imité  des  prophètes,  son  nom  et  le  nom  de  ses  enfans,  tirés  de  l'E- 
criture, témoignaient  que  sa  pensée  habitait  le  monde  terrible  des 
prophètes  et  des  exterminateurs.  Du  dedans,  la  -contagion  avait  ga- 
gné le  dehors.  Les  alarmes  de  la  conscience  s'étaient  changées  en 
lois  d'état.  La  rigidité  personnelle  était  devenue  une  tyrannie  pu- 
blique. Le  puritain  avait  proscrit  le  plaisir  comme  un  ennemi,  chez 
autrui  aussi  bien  qu'en  lui-même.  Le  parlement  faisait  fermer  les 
maisons  de  jeu,  les  théâtres,  et  fouetter  les  acteurs  à  la  queue 
d'une  charrette;  les  jurons  étaient  taxés;  les  arbres  de  mai  étaient 
coupés;  les  ours,  dont  les  combats  amusaient  le  peuple,  étaient 
tués;  le  plâtre  des  maçons  puritains  rendait  décentes  les  nudités  des 
statues;  les  belles  fêtes  poétiques  étaient  défendues.  Des  amendes 
et  des  punitions  corporelles  interdisaient  même  aux  enfans  «  les 
jeux,  les  danses,  les  sonneries  de  cloches,  les  réjouissances,  les  ré- 
galades, les  luttes,  la  chasse,  »  tous  les  exercices  et  tous  les  amuse- 
mens  qui  pouvaient  profaner  le  dimanche.  Les  ornemens,  les  ta- 

(i)  Le  colonel  Hutchinson  fut  un  instant  suspect  parce  qu'il  portait  les  ch6?eux  longs 
et  qu*il  s'habillait  bien. 


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188  BEVUE  DES  DEUX  MONDES* 

bleaux,  les  statues  des  églises  étaient  arrachés  ou  déchirés.  Le 
seul  plaisir  qu'on  gardât  et  qu'on  souffrît  était  le  nasillement  des 
psaumes,  l'édification  des  sermons  prolongés,  l'excitation  des  con- 
troverses haineuses,  la  joie  âpre  et  sombre  de  la  victoire  remportée 
sur  le  démon  et  de  la  tyrannie  exercée  contre  ses  fauteurs.  En  Ecosse, 
pays  plus  froid  et  plus  dur,  l'intolérance  allait  jusqu'aux  derniers 
confms  de  la  férocité  et  de  la  minutie,  instituant  une  surveillance 
sur  les  pratiques  privées  et  sur  la  dévotion  intérieure  de  chaque 
membre  de  chaque  famille,  ôtant  aux  catholiques  leurs  enfans,  impo- 
sant l'abjuration  sous  peine  de  la  prison  perpétuelle  ou  de  la  mort, 
amenant  par  troupeaux  (1)  les  sorcières  au  bûcher.  Il  semblait  qu'un 
nuage  noir  se  fût  appesanti  sur  la  vie  humaine,  noyant  toute  lu- 
mière, effaçant  toute  beauté,  éteignant  toute  joie,  traversé  çà  et  là 
par  des  éclairs  d'épée  etpar  des  lueurs  de  torches,  sous  lesquels 
on  voyait  vaciller  des  figures  de  despotes  moroses,  de  sectaires  ma- 
lades, d'opprimés  silencieux. 

Le  roi  rétabli,  ce  fut  une  délivrance.  Gomme  un  fleuve  barré  et 
engorgé,  l'esprit  public  se  précipita  de  tout  son  poids  naturel  et  de 
toute  sa  masse  acquise  dans  le  lit  qu'on  lui  avait  fermé.  L'élan  em- 
porta les  digues.  Le  violent  retour  aux  sens  noya  la  morale.  La 
vertu  parut  puritaine.  Le  devoir  et  le  fanatisme  furent  confondus 
dans  un  discrédit  commun.  Dans  ce  grand  reflux,  la  dévotion,  ba- 
layée avec  l'honnêteté,  laissa  l'homme  dévasté  et  fangeux.  Les  par- 
ties supérieures  de  sa  nature  disparurent;  il  n'en  resta  que  l'animal 
sans  frein  ni  guide,  lâché  par  ses  convoitises  à  travers  la  justice  et 
la  pudeur. 

Quand  on  regarde  ces  mœurs  à  travers  Hamilton  et  Saint-Évre- 
mond,  on  les  tolère.  C'est  que  leurs  façons  françaises  font  illusion. 
La  débauche  du  Français  n'est  qu'à  demi  choquante;  si  l'animal  en 
lui  se  déchaîne,  c'est  sans  trop  d'excès.  Son  fonds  n'est  pas,  comme 
chez  l'autre,  rude  et  puissant.  Vous  pouvez  casser  la  glace  brillante 
qui  le  recouvre,  sans  rencontrer  le  torrent  gonflé  et  bourbeux  qui 
gronde  sous  son  voisin;  le  ruisseau  qui  en  sortira  n'aura  que  de  pe- 
tites échappées,  rentrera  de  lui-même  et  vite  dans  son  lit  accoutumé. 
Le  Français  est  doux,  naturellement  civilisé,  peu  enclin  à  la  sensua- 
lité grande  ou  grossière,  amateur  de  conversation  sobre,  aisément 
prémuni  contre  les  mœurs  crapuleuses  par  sa  finesse  et  son  bon  goût. 
Le  chevalier  de  Grammont  a  trop  d'esprit  pour  aimer  l'orgie.  C'est 
qu'en  somme  l'orgie  n'est  pas  agréable  :  casser  des  verres,  brailler, 
dire  des  ordures,  s'emplir  jusqu'à  la  nausée,  il  n'y  a  là  rien  de  bien 
tentant  pour  des  sens  un  peu  délicats;  il  est  né  épicurien,  non  glou- 

(1)  1048,  trente  en  un  jour.  Une  d'elles  avoua  qu'elle  a?ait  été  à  une  assemblée  où 
étaient  cinq  cents  sorcières.  —  PictoricU  History,  t.  m,  p.  480. 


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LA  COMEDIE    ANGLAISE.  189 

ton  ou  ivrogne.  Ce  qu'il  cherche,  c'est  ramusement,  non  la  joie  dé- 
boutonnée ou  le  plaisir  bestial.  Je  sais  bien  qu'il  n'est  pas  sans  re- 
proche. Je  ne  lui  confierais  pas  ma  bourse,  il  oublie  trop  aisément 
la  distinction  du  tien  et  du  mien  ;  surtout  je  ne  lui  confierais  pas 
ma  femme,  il  n'est  pas  net  du  côté  de  la  délicatesse  ;  ses  escapades 
au  jeu  et  auprès  des  dames  sentent  d'un  peu  bien  près  l'aigrefm  et 
le  suborneur.  Mais  j'ai  tort  d'employer  ces  gjjinds  mots  à  son  en- 
droit ;  ils  sont  trop  pesans,  ils  écrasent  une  aussi  fine  et  aussi  jolie 
créature.  Ces  lourds  habits  d'honneur  ou  de  honte  ne  peuvent  être 
portés  que  par  des  gens  sérieux,  et  Grammont  ne  prend  rien  au  sé- 
rieux ,  ni  les  autres,  ni  lui-même,  ni  le  vice  ni  la  vertu.  Passer  le 
temps  agréablement,  voilà  toute  son  afiaire.  a  On  ne  s'ennuya  plus 
dans  l'armée,  dit  Hamilton,  dès  qu'il  y  fut.  »  C'est  là  sa  gloire  et 
son  objet;  il  ne  se  pique  ni  se  soucie  d'autre  chose.  Son  valet  le 
vole  :  un  autre  eût  fait  pendre  le  coquin;  mais  le  vol  était  joli,  il 
garde  son  drôle.  Il  partait  oubliant  d'épouser  sa  fiancée,  on  le  rat- 
trape à  Douvres  :  il  revient,  épouse;  l'histoire  était  plaisante,  il  ne 
demande  rien  de  mieux.  Un  jour,  étant  sans  le  sou,  il  détrousse  au 
jeu  le  comte  de  Caméran.  «  Est-ce  qu'après  la  figure  qu'il  a  faite 
il  peut  plier  bagage  comme  un  croquant?  Non  pas,  il  a  des  senti- 
mens,  il  soutiendra  l'honneur  de  la  France.  »  Le  badinage  couvre  ici 
la  tricherie  ;  au  fond,  il  n'a  pas  d'idées  bien  claires  sur  la  propriété. 
11  régale  Caméran  avec  l'argent  de  Caméran.  Caméran  eût-il  mieux 
fait,  ou  autrement?  Peu  importe  que  son  argent  soit  dans  la  poche 
de  Grammont  ou  dans  la  sienne  :  le  point  important  est  gagné,  puis- 
qu'on s'est  amusé  à  le  prendre  et  qu'on  s'amuse  à  le  dépenser.  L'o- 
dieux et  l'ignoble  disparaissent  de  la  vie  ainsi  entendue.  S'il  fait  sa 
cour,  soyez  sûr  que  ce  n'est  point  à  genoux  :  une  âme  si  vive  ne 
s'affaisse  point  sous  le  respect;  l'esprit  le  met  de  niveau  avec  les  plus 
grands;  sous  prétexte  d'amuser  le  roij  il  lui  dit  des  vérités  vraies. 
S'il  tombe  à  Londres  au  milieu  des  scandales,  il  n'y  enfonce  point; 
il  y  glisse  sur  la  pointe  du  pied,  si  lestement,  qu'il  ne  garde  pas  de 
boue.  On  n'aperçoit  plus  sous  ses  récits  les  angoisses  et  les  bru- 
talités que  les  événemens  recèlent;  le  conte  file  prestement,  éveillant 
un  sourire,  puis  un  autre,  puis  encore  un  autre,  si  bien  que  l'esprit 
tout  entier  est  emmené,  d'un  mouvement  agile  et  facile,  du  côté  de 
la  belle  humeur.  A  table,  Grammont  ne  s'empiffrera  pas-,  au  jeu,  il 
ne  deviendra  pas  furieux  ;  devant  sa  maîtresse,  il  ne  lâchera  pas  de 
gros  mots;  dans  les  duels,  il  ne  haïra  pas  son  adversaire.  L'esprit 
français  est  comme  le  vin  français  :  il  ne  rend  les  gens  ni  brutaux,  ni 
méchans,  ni  tristes.  Telle  est  la  source  de  cet  agrément.  Les  soupers 
ne  détruisent  ici  ni  la  finesse,  ni  la  bonté,  ni  le  plaisir.  Le  libertin 
reste  sociable,  poli  et  prévenant;  sa  gaieté  n'est  complète  que  par 
la  gaieté  des  autres  ;  il  s'occupe  d'eux  pour  s'occuper  de  lui-même. 


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190  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

€t,  par  surcroît,  il  reste  alerte  et  dispos  d'intelligence;  les  saillies, 
les  traits  brillans,  les  tours  heureux  pétillent  sur  ses  lèvres;  il  pense 
à  table  et  en  compagnie  quelquefois  mieux  que  seul  ou  à  jeun.  Vous 
voyez  bien  qu'ici  le  débauché  n'opprime  pas  l'homme;  Grammont 
dirait  qu'il  l'achève,  et  que  l'esprit,  le  cœur,  les  sens,  ne  trouvent- 
leur  perfection  et  leur  joie  que  dans  l'élégance  et  l'entrain  d'un  sou- 
per choisi. 

Tout  au  rebours  en  Angleterre .  Si  on  gratte  la  morale  qui  sert 
d'enveloppe,  la  brute  apparaît  dans  sa  violence  et  sa  laideur.  Un  de 
leurs  hommes  d'état  disait  que  chez  nous  la  populace  lâchée  se  lais- 
serait conduire  par  les  mots  d'humanité  et  d'honneur,  mais  que 
chez  eux,  pour  l'apaiser,  il  faudrait  lui  jeter  de  la  viande  crue. 
L'injure,  le  sang,  l'orgie,  voilà  la  pâture  où  se  rua  cette  populace  de 
nobles.  Tout  ce  qui  excuse  un  carnaval  y  manque,  et  d'abord  l'es- 
prit. Trois  ans  après  le  retour  du  roi,  Butler  publie  son  Hudibras^  avec 
quels  applaudissemens,  les  contemporains  seuls  peuvent  le  dire,  et 
le  retentissement  s'en  est  prolongé  jusqu'à  nous.  Si  vous  saviez 
comme  l'esprit  en  est  bas,  avec  quelle  maladresse  et  dans  quelles  ba- 
lourdises il  délaie  sa  farce  vindicative  1  Çà  et  là  subsiste  une  image 
heureuse,  débris  de  la  poésie  qui  vient  de  périr;  mais  tout  le  tissu 
de  l'œuvre  semble  d'un  Scarron,  aussi  ignoble  que  l'autre  et  plus 
méchant.  Gela  est  imité,  dit-on,  de  Don  Quichotte;  Hudibras  est  un 
chevalier  puritain  qui  va,  comme  l'autre,  redresser  les  torts  et  em- 
bourser  des  gourmades.  Dites  plutôt  que  cela  ressemble  à  la  misérable 
contrefaçon  d' Avellaneda.  Le  petit  vers  bouffon  trotte  indéfiniment  de 
son  pas  boiteux,  clapotant  dans  la  boue  qu'il  affectionne,  aussi  sale  et 
aussi  plat  que  dans  VÈnéide  travestie.  La  peinture  d'Hudibras  et  de 
son  cheval  dure  un  chant  presque  entier;  quarante  vers  sont  dépen- 
sés à  décrire  sa  barbe,  quarante  autres  à  décrire  ses  culottes.  D'inter- 
minables discussions  scolastiques,  des  disputes  aussi  prolongées  que 
celles  des  puritains,  étendent  leurs  landes  et  leurs  épines  sur  toute 
une  moitié  du  poème.  Point  d'action,  point  de  naturel,  partout  des 
satires  avortées,  de  grosses  caricatures  ;  ni  art,  ni  mesure,  ni  goût, 
le  style  puritain  transformé  en  un  baragouin  absurde,  la  rancune 
enfiellée  manquant  son  but  par  son  excès  même,  et  défigurant  le 
portrait  qu'elle  veut  tracer.  Groiriez-vous  qu'un  tel  écrivain  fait  le 
joli,  qu'il  veut  égayer,  qu'il  prétend  être  agréable?  La  belle  raiUerie 
que  ce  trait  sur  la  barbe  d'Hudibras!  «  Ge  météore  chevelu  dénon- 
çait la  chute  des  sceptres  et  des  couronnes;  par  son  symbole  lugu- 
bre, il  figurait  le  déclin  des  gouvernemens,  et  sa  bêche  (1)  hiéro- 
glyphique disait  que  son  tombeau  et  celui  de  l'état  étaient  creusés.  » 
11  est  si  content  de  cette  gaieté  insipide  qu'il  la  prolonge  pendant 

(i)  Cette  barbe  était  taillée  en  bêche. 


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LA   COMÉDIE   ANGLAISE.  191 

dix  vers  encore.  La  bêtise  croit  à  mesure  qu'on  avance.  Se  peut-il 
qu'on  ait  trouvé  plaisantes  des  gentillesses  comme  celles-ci  :  «  Son 
épée  avait  pour  page  une  dague,  qui  était  un  peu  petite  pour  son 
âge,  et  en  conséquence  l'accompagnait  en  la  façon  dont  les  nains 
suivaient  les  chevaliers  errans.  C'était  un  poignard  de  service,  bon 
pour  la  corvée  et  pour  le  combat  ;  quand  il  avait  crevé  une  poitrine  ou 
une  tête,  il  servait  à  nettoyer  les  souliers  ou  à  planter  des  oignons.  » 
Tout  tourne  au  trivial;  si  quelque  beauté  se  présente,  le  burlesque 
la  salit.  A  voir  ces  longs  détails  de  cuisine,  ces  plaisanteries  ram- 
pantes et  crues,  on  croit  avoir  affaire  à  un  amuseur  des  balles;  ainsi 
parlent  les  charlatans  des  ponts  quand  ils  approprient  leur  imagi- 
nation et  leur  langage  aux  habitudes  des  tavernes  et  des  taudis. 
L'ordure  s'y  trouve,  et  la  canaille  rit  quand  le  bateleur  fait  allusion 
aux  ignominies  de  la  vie  privée.  Voilà  le  grotesque  dont  les  courti- 
sans de  la  restauration  ont  fait  leurs  délices;  leur  rancune  et  leur 
grossièreté  se  sont  complu  au  spectacle  de  ces  marionnettes  criardes; 
d'ici  à  travers  deux  siècles,  on  entend  le  gros  rire  de  cet  auditoire 
de  laquais. 

Charles  II  à  table  faisait  orgueilleusement  remarquer  à  Grammont 
que  ses  officiers  le  servaient  à  genoux.  Ils  faisaient  bien,  c'était  là 
leur  vraie  posture.  Le  grand-chancelier  Clarendon,  un  des  hommes 
les  plus  honorés  et  des  plus  honnêtes  de  la  cour,  apprend  à  T  impro- 
viste, en  plein  conseil,  que  sa  fille  Anne  est  grosse  des  œuvres  du 
duc  d'York,  et  que  ce  duc,  frère  du  roi,  lui  a  promis  mariage.  Voici 
les  paroles  de  ce  tendre  père;  il  a  pris  soin  lui-même  de  nous  les 
transmettre.  «  Le  chancelier  (1)  s'emporta  avec  une  excessive  colère 
contre  la  perversité  de  sa  fille  et  dit  avec  toute  la  véhémence  ima- 
ginable qu'aussitôt  qu'il  serait  chez  lui,  il  la  mettrait  à  la  porte 
comme  une  prostituée,  lui  déclarant  qu'elle  eût  à  se  pourvoir  comme 
elle  pourrait,  et  qu'il  ne  la  reverrait  jamais.  »  Remarquez  que  ce 
grand  homme  avait  reçu  la  nouvelle  par  surprise  chez  le  roi,  et  qu'il 
trouvait  du  premier  coup  ces  accens  généreux  et  paternels.  «  11 
ajouta  qu'il  aimerait  beaucoup  mieux  que  sa  fille  fût  la  catin  du  duc 
que  de  la  voir  sa  femme.  »  N'est-ce  pas  héroïque?  Mais  laLssons-le 
parler.  Un  cœur  si  noblement  monarchique  peut  seul  se  surpasser 
lui-même.  «  Il  était  prêt  à  donner  un  avis  positif,  et  il  espérait  que 
leurs  seigneuries  se  joindraient  à  lui  pour  que  le  roi  fit  à  l'instant 
envoyer  la  femme  à  la  Tour,  où  elle  serait  jetée  dans  un  cachot, 
seus  une  garde  si  stricte  que  nulle  personne  vivante  ne  pût  être  ad- 
mise auprès  d'elle,  qu'aussitôt  après  on  présenterait  un  acte  au  par- 
lement pour  lui  faire  couper  la  tête,  que  non-seulement  il  y  donne- 
rait son  consentement,  mais  qu'il  serait  le  premier  à  le  proposer.  » 

(i)  Mémoires  de  Qarendon,  t.  n,  p.  65. 


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102  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

Quelle  vertu  romaine  !  Et  de  peur  de  n'être  pas  cru,  il  insiste*  «  Qui- 
conque connaîtra  le  chancelier  croira  qu'il  a  dit  tout  cela  de  tout 
son  cœur.  »  Il  n'est  pas  encore  content,  il  répète  son  avis,  il  s'a- 
dresse au  roi  avec  toute  sorte  de  raisons  concluantes  pour  obtenir 
qu'on  tranche  la  tête  à  sa  fille.  «  J'aimerais  mieux  me  soumettre  à 
son  déshonneur  et  le  supporter  en  toute  humilité  que  le  voh*  ré- 
paré par  son  mariage,  pensée  que  j'exècre  si  fort  que  je  serais  bien 
plus  content  de  la  voir  morte  avec  toute  l'infamie  qui  est  due  à  sa 
présomption  1  »  Voilà  comment,  en  cas  difficile,  un  homme  garde 
ses  traitemens  et  sa  sunarre.  Sir  Charles  Berkeley,  capitaine  des 
gardes  du  duc  d'York,  fit  mieux  encore;  il  jura  solennellement 
«  qu'il  avait  couché  »  avec  la  jeune  fille,  et  se  dit  prêt  à  l'épouser 
n  pour  l'amour  du  duc,  quoique  sachant  le  commerce  du  duc  avec 
elle.»  Puis  un  peu  après  il  avoua  qu'il  avait  menti,  mais  en  tout 
bien,  tout  honneur,  afin  de  sauver  la  famille  royale  de  cette  més- 
alliance. Ce  beau  dévouement  fut  payé;  il  eut  bientôt  une  pension 
sur  la  cassette  et  fut  créé  comte  de  Falmouth.  Dès  l'abord,  la  bas- 
sesse des  corps  publics  avait  égalé  celle  des  particuliers.  La  chambre 
des  communes,  tout  à  l'heure  reine,  encore  pleine  de  presbytériens, 
de  rebelles  et  de  vainqueurs,  vota  «que  ni  elle  ni  le  peuple  d'An- 
gleterre ne  pouvaient  être  exempts  du  crime  horrible  de  rébellion 
et  de  sa  juste  peine,  s'ils  ne  s'appliquaient  formellement  la  grâce  et 
le  pardon  accordés  par  sa  majesté  dans  la  déclaration  de  Breda.  » 
Puis  tous  ces  héros  allèrent  en  corps  se  jeter  avec  contrition  aux 
pieds  sacrés  de  leur  monarque.  Dans  cet  affaissement  imiversel, 
il  setablait  que  personne  n'avait  plus  de  cœur.  Le  roi  se  fait  le 
mercenaire  de  Louis  XIV,  et  vend  son  pays  pour  une  pension  de 
200,000  livres.  Des  ministres,  des  membres  du  parlement,  des  am- 
bassadeurs reçoivent  l'argent  de  la  France.  La  contagioq  gagna  jus- 
qu'aux patriotes,  jusqu'aux  plus  purs,  jusqu'aux  martyrs.  Lord  Bus- 
sell  intrigua  avec  la  cour  de  Versailles;  Algernon  Sidney  accepta 
500  guinées.  Ils  n'ont  plus  assez  de  goût  pour  garder  un  peu  d'es- 
prit, ils  n'ont  plus  assez  d'esprit  pour  garder  un  peu  d'honneur. 

Si  vous  regardez  l'homme  ainsi  découronné,  vous  y  retrouverez 
d'abord  les  instincts  sanguinaires  de  la  brute  primitive.  Un  membre 
de  la  chambre  des  communes,  sir  John  Coventry,  avait  laissé 
échapper  une  parole  qu'on  prit  pour  un  blâme  des  galanteries 
royales.  Le  duc  de  Monmouth,  son  ami,  le  fit  assaillir  en  trahison, 
sur  l'ordre  du  roi,  par  d'honnêtes  gens  dévoués,  qui  lui  fendirent  le 
nez  jusqu'à  l'os.  Un  scélérat,  Blood,  avait  tenté  d'assassiner  le  duc 
d'Osmond  et  poignardé  le  gardien  de  la  Tour  pour  voler  les  dia- 
mans  de  la  couronne.  Charles  II,  jugeant  cet  homme  intéressant  et 
distingué  dans  son  genre,  lui  fit  grâce,  lui  donna  un  domaine  en 
Irlande,  l'admit  dans  sa  familiarité  face  à  face  avec  le  duc  d'Os- 


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LA   COMÉDIE   ANGLAISE.  103 

mond,  si  bien  que  Blood  devint  une  sorte  de  héros  et  fut  reçu  dans 
le  meilleur  monde.  Après  de  si  beaux  exemples,  on  pouvait  tout 
oser.  Le  duc  de  Buckingham,  amant  de  la  comtesse  de  Shrewsbury, 
tue  le  comte  en  duel;  la  comtesse,  déguisée  en  page,  tenait  le  che- 
val de  Buckingham,  qu'elle  embrassa  tout  sanglant;  puis  le  couple 
de  meurtriers  et  d'adultères  revint  publiquement,  et  comme  en 
triomphe,  à  la  maison  du  mort.  On  ne  s'étonne  plus  d'entendre  le 
comte  de  Kœnigsmark  traiter  «  de  peccadille  »  un  assassinat  qu'il 
avait  commis  avec  guet-apens.  Je  traduis  un  duel  d'après  Pepys, 
pour  faire  comprendre  ces  mœurs  de  soudards  et  de  coupe-jarrets. 
a  Sir  Henri  Bellasses  et  Tom  Porter,  les  deux  plus  grands  amis  du 
monde,  parlaient  ensemble,  et  sir  H.  Bellasses  parlait  un  peu  plus 
haut  que  d'ordinaire,  lui  donnant  quelque  avis.  Quelqu'un  de  la 
compagnie  qui  était  là  dit  :  —  Comment!  est-ce  qu'ils  se  querellent 
qu'ils  parlent  si  haut?  —  Sir  Henri  Bellasses,  entendant  cela,  dit  : 

—  Non,  et  je  veux  que  vous  sachiez  que  je  ne  querelle  jamais  que 
je  ne  frappe.  Prenez  cela  comme  une  de  mes  règles.  —  Comment, 
dit  Tom  Porter,  frapper?  Je  voudrais  bien  voir  l'homme  d'Angleterre 
qui  oserait  me  donner  un  coup.  —  Là-dessus  sir  Henri  Bellasses  lui 
donna  un  soufflet  sur  l'oreille,  et  ils  allèrent  pour  se  battre...  Tom 
Porter 'apprit  que  la  voiture  de  sir  Henri  Bellasses  arrivait;  alors  il 
sortit  du  café  où  il  attendait  les  nouvelles,  ariêta  la  voiture,  et  dit 
à  sir  Henri  BeUasses  de  sorth*.  —  Bien,  dit  sir  Henri  Bellasses,  mais 
vous  ne  m'attaquerez  pas  pendant  que  je  descendrai,  n'est-ce  pas? 

—  Non,  dit  Tom  Porter.  11  descendit,  et  tous  deux  dégainèrent.  Ils 
furent  blessés  tous  deux,  et  Henri  Bellasses  si  fort,  qu'il  mourut 
dix  jours  après.  »  Ce  n'étaient  pas  ces  bouledogues  qui  pouvaient 
avoir  pitié  de  leurs  ennemis.  La  restauration  s'ouvrit  par  une  bou- 
cherie. Les  lords  conduisirent  le  procès  des  républicains  avec  une 
impudence  de  cruauté  et  une  franchise  de  rancune  extraordinaires. 
Un  sheriff  se  colleta  sur  l'échafaud  avec  sir  Henri  Vane,  fouillant 
dans  ses  poches,  lui  arrachant  un  papier  qu'il  essayait  de  lire.  Pen- 
dant le  procès  du  major-général  Harrison,  le  bourreau  fut  placé  à 
côté  de  lui,  en  habit  sinistre,  une  corde  à  la  main.  On  voulut  lui 
donner  tout  au  long  l' avant-goût  de  la  mort.  11  fut  détaché  vivant 
de  la  potence,  éventré.  Il  vit  ses  entrailles  jetées  dans  le  feu;  puis 
il  fut  coupé  en  quartiers,  et  son  cœur  encore  palpitant  fut  arraché 
et  montré  au  peuple.  Les  cavaliers  par  plaisir  venaient  là.  Tel  ren- 
chérissait; le  colonel  Turner,  voyant  qu'on  coupait  en  quartiers  le 
légiste  John-Coke,  dit  aux  gens  du  sheriff  d'amener  plus  près  Hugh 
Peters,  autre  condamné.  L'exécuteur  approcha,  et,  frottant  ses  mains 
rouges,  demanda  au  malheureux  si  la  besogne  était  de  son  goût.  Les 
corps  pourris  de  Cromwell,  d'Ireton,  de  Bradshaw,  furent  déterrés. 

Ton  xxvn,  13    ' 


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19&  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

traînés  sur  des  claies,  pendus  à  Tybum,  décapités  le  sdir,  et  les  tètes 
plantées  sur  des  perches  au  haut  de  Westminster-Hall.  Les  dames 
allaient  voir  ces  ignominies;  le  bon  Evelyn  y  applaudissût;  les  cour- 
tisans en  faisaient  des  chansons.  Us  étaient  tombés  si  bas,  qu'ils 
n'avaient  plus  môme  le  dégoût  physique.  Les  yeux  et  l'odorat  n'ai- 
daient plus  l'humanité  de  leurs  répugnances;  les  sens  étaient  aussi 
amortis  que  le  coeur. 

Au  sortir  de  ce  sang,  ils  couraient  à  la  débauche.  Qu'on  se  rap- 
pelle la  vie  du  comte  de  Rochester  (1),  homme  de  cour  et  poète,  qui 
fut  le  héros  du  temps.  Ce  sont  les  mœurs  d'un  saltimbanque  ef&éné 
et  triste  :  hanter  les  tripots,  suborner  les  femmes,  écrire  de» 
chansons  sales  et  des  pamphlets  orduriers,  voilà  ses  plaisirs.  Des 
commérages  parmi  les  filles  d'honneur,  des  tracasseries  avec  les 
écrivains,  des  injures  reçues,  des  coups  de  b&ton  donnés,  voilà 
ses  occupations.  Pour  faire  le  galant,  avant  d'épouser  sa  femme, 
il  l'enlève.  Pour  étaler  du  scepticisme,  il  finit  par  refuser  un  duel 
et  gagner  le  nom  de  lâche.  Cinq  ans  durant,  il  resta  ivre.  La  fougue 
intérieure,  manquant  d'une  issue  noble,  le  roulait  dans  des  aven- 
tures d'arlequin.  Une  fois,  avec  le  duc  de  Buckingham,  il  loua 
8w*  la  route  de  Newmarket  une  auberge,  se  fit  aubergiste,  réga- 
lant les  maris  et  débauchant  les  femmes.  Il  s'introduit  déguisé  en 
vieille  chez  un  bonhomme  avare,  lui  prend  sa  femme,  qu'il  passe  à 
Buckingham.  Le  mari  se  pend;  ils  trouvent  TaiTaire  plaisante.  Une 
autre  fois  il  s'habille  en  porteur  de  chaise,  puis  en  mendiant,  et 
court  les  amourettes  de  la  canaille.  Il  finit  par  se  faire  charlatan, 
astrologue,  et  vend  dans  les  faubom'gs  des  drogues  pour  fedre 
avorter.  C'est  le  dévergondage  d'une  imagmation  véhémente,  qui 
se  salit  comme  ime  autre  se  pare,  qui  se  pousse  en  avant  dans  l'or- 
dure et  dans  la  folie  comme  un  autre  dans  la  raison  et  dans  la 
beauté.  Qu'est-ce  que  l'amour  pouvait  devenir  dans  des  mams  pa- 
reilles? On  ne  peut  même  pas  copier  les  titres  de  ses  poèmes  :  il  n'a 
écrit  que  pour  les  mauvais  lieux.  Stendahl  disait  que  l'amour  res- 
semble à  une  branche  sèche  jetée  au  fond  d'une  mine;  les  cristaux 
la  couvrent,  se  ramifient  en  dentelures,  et  finissent  par  transformer 
le  bois  vulgaire  en  une  aigrette  étincelante  de  diamans  purs.  Ro- 
chester commence  par  lui  arracher  toute  cette  parure;  pour  être  plus 
sûr  de  le  saisir,  il  le  réduit  à  un  bâton.  Tous  les  fins  sentimens,  tous 
les  rêves,  cet  enchantement,  cette  sereine  et  sublime  lumière  qui 
transfigure  en  un  instant  notre  misérable  monde,  cette  illusion  qui, 
rassemblant  toutes  les  forces  de  notre  être,  nous  moQtre»la  perfection 
dans  une  créature  bornée,  et  le  bonheur  étemel  dans  une  émotion 

(1)  La  Revue  a  publié  une  étude  très  complète  de  BI.  Forgues  but  Rochester,  15  août 
et  l*' septembre  1857. 


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jjl  comédie  anglaise,  195 

^ui  va  finir,  tout  dî^aralt;  il  ne  reste  chez  lui  qu'un  appétit  rassasié 
et  des  sens  éteints;,  le  pis,  c'est  qu'il  écrit  sans  verve  et  correcte- 
ment; Tardeur  animale,  la  sensualité  pittoresque  lui  manquent;  on 
retrouve  dans  ses  satires  un  élève  de  Boileau.  Rien  de  plus  choquant 
que  Tobscénité  froide.  On  supporte  les  priapées  de  Jules  Romain 
^t  la  volupté  vénitienne,  parce  que  le  génie  y  relève  l'instinct  phy- 
sique, et  que  la  beauté,  avec  ses  draperies  éclatantes,  transforme 
l'orgie  en  une  œuvre  d'art.  On  pardonne  i  Rabelds  quand  on  a  senU 
la  sève  profonde  de  joie  et  de  jeunesse  virile  qui  regorge  dans  ses 
ripailles  :  on  en  est  quitte  pour  se  boucher  le  ne«,  et  l'on  suit  avec 
admiraticm,  môme  avec  sympathie,  le  torrent  d'idées  et  de  fantaisies 
qui  roule  à  travers  sa  fange;  mais  voir  un  homme  qui  tâche  d'être 
élégant  en  restant  sale,  qui  veut  peindre  en  langage  d'homme  du 
monde  des  sentimens  de  crocheteur,  qui  s'applique  à  trouver  pour 
-chaque  ordure  une  métaphore  convenable,  qui  polissonne  avec 
étude  et  de  parti--pris,  qui,  n'ayant  pour  excuse  ni  le  naturel,  ni 
l'élan,  ni  la  science,  ni  le  génie,  dégrade  le  pur  style  français  jus* 
qu'à  cet  oflSce,  c'est  voir  un  goujat  qui  s'occupe  à  tremper  ime  pa» 
rare  dans  im  ruisseau.  Après  tout  viennent  le  dégoût  et  la  maladie. 
Tandis  que  La  Fontaine  reste  jusqu'au  dernier  jour  capable  de  ten- 
dresse et  de  bonheur,  celui-ci  à  trente  ans  injurie  la  femme  avec 
une  âcreté  lugubre.  «  Quand  elle  est  jeune,  elle  se  prostitue  pour 
son  pkûsir;  quand  elle  est  vieille,  elle  prostitue  les  autres  pour  sotx 
entretien.  Elle  est  un  piège,  une  machine  à  meurtre,  une  machine 
-à  débauche.  Ingrate,  perfide,  envieuse,  son  naturel  est  si  extrava* 
gant,  qu'il  tourne  à  la  haine  ou  à  la  bonté  absurde.  Si  elle  veut  être 
grave,  elle  a  l'air  d'un  démon;  on  dirait  d'une  écervelée  ou  d'une 
coureuse  quand  elle  tâche  d'être  polie  :  disputeuse,  perverse,  in- 
digne de  confiance,  et  avide  pour  tout  dépenser  en  luxure.  »  Quelle 
c(»ifession  qu'un  tel  jugement,  et  quel  abrégé  de  vie!  On  voit  à 
la  fin  le  viveur  hébété,  desséché  comme  un  squelette,  rongé  d'ul- 
cères. Parmi  les  refr^s,  les  satires  crues,  les  souvenirs  de  projets 
avortés  et  de  jouissances  salies  qui  s'entassent  comme  dans  un 
^gout  dans  sa  tête  lassée,  la  crainte  de  la  damnation  fermente;  û 
meurt  dévot  à  trente-trois  ans. 

Tout  en  haut,  le  roi  donne  l'exemple,  n  Ce  vieux  bouc,  »  comme 
l'appellent  les  courtisans,  se  croit  gai  et  élégant;  quelle  gaieté  et 
-quelle  élégance!  L'ah-  français  ne  va  pas  aux  gens  d'outre-Manche. 
Catholiques,  ils  tombent  dans  la  superstition  étroite;  épicuriens, 
dans  la  grosse  débauche;  courtisans,  dans  la  servUité  basse;  scep- 
tiques, dans  l'athéisme  débraillé.  Cette  cour  ne  sait  imiter  que  nos 
ameublemens  et  nos  costumes;  l'extérieur  de  régularité  et  de  dé- 
cence que  le  bon  goût  public  maintient  à  Versailles  est  rejeté 
•d'ici  comme  mcommode.  Charles  et  son  frère,  en  robe  d'apparat» 


Gooçle 


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196  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

se  mettent  à  courir  comme  au  carnaval.  Le  jour  où  la  flotte  hol- 
landaise brûla  les  navires  anglais  dans  la  Tamise,  il  soupait  chez 
la  duchesse  de  Monmouth  et  s'amusa  à  poursuivre  un  phalène.  Au 
conseil,  pendant  qu'on  exposait  les  affaires,  il  jouait  avec  son  chien. 
•  Rochester  et  Buckingham  l'injuriaient  de  reparties  insolentes  ou 
d'épigrammes  dévergondées;  il  s'emportait  et  les  laissait  faire.  Il  se 
prenait  de  gros  mots  avec  sa  maltresse  publiquement;  elle  l'appe- 
lait imbécile,  et  il  l'appelait  rosse.  Il  revenwt  de  chez  elle  le  matin, 
«si  bien  que  les  sentinelles  elles-mêmes  en  parlaient (1).  »  Il  se 
laissait  tromper  par  elle  aux  yeux  de  tous;  une  fois  elle  prit  deux 
acteurs,  dont  un  saltimbanque.  Au  besoin,  elle  lui  chantait  pouille. 
«  Le  roi  a  déclaré  qu'il  n'était  pas  le  père  de  l'enfant  dont  elle  est 
grosse  en  ce  moment;  mais  elle  lui  a  dit  :  «  Le  diable  m'emporte! 
vous  le  reconnaîtrez.  »  Là-dessus,  il  reconnaissait  l'enfant,  et  pre- 
nait pour  se  consoler  deux  actrices.  Quand  arriva  sa  nouvelle  épouse, 
Catherine  de  Bragance,  il  la  séquestra,  chassa  ses  domestiques,  la 
brutalisa  pour  lui  imposer  la  familiarité  de  sa  drôlesse,  et  finit  par 
la  dégrader  jusqu'à  cette  amitié.  Le  bon  Pepys,  en  dépit  de  son 
cœur  monarchique,  finit  par  dire  :  «  Ayant  entendu  le  duc  et  le  roi 
parler,  et  voyant  et  observant  leurs  façons  de  s'entretenir.  Dieu  me 
pardonne,  quoique  je  les  admire  avec  toute  l'obéissance  possible, 
pourtant  plus  on  les  considère  et  on  les  observe,  moins  on  trouve 
de  différence  entre  eux  et  les  autres  hommes,  quoique,  grâce  en 
soit  rendue  à  Dieu,  ils  soient  tous  les  deux  des  princes  d'une  grande 
noblesse  et  d'un  beau  naturel!  »  Il  avait  vu,  un  jour  de  fête,  Char- 
les II  conduire  miss  Stewart  dans  une  embrasure  de  croisée,  «  et  la 
dévorer  de  baisers  une  demi-heure  durant,  à  la  vue  de  tous.  »  Un 
autre  jour,  «  le  capitaine  Ferrers  lui  dit  qu'un  mois  auparavant,  dans 
un  bal  de  la  cour,  une  dame  en  dansant  laissa  tomber  un  enfant.  )> 
On  l'emporta  dans  un  mouchoir,  «  et  le  roi  l'eut  dans  son  cabinet  en- 
viron une  semaine,  et  le  disséqua,  faisant  à  son  endroit  de  grandes 
plaisanteries.  »  Ces  gaietés  de  carabin  par-dessus  ces  aventures  de 
mauvais  lieu  donnent  la  nausée.  Les  courtisans  suivaient  l'élan.  Miss 
Jennings,  qui  devint  duchesse  de  Tyrconnel,  se  déguisa  un  jour  en 
vendeuse  d'oranges,  et  cria  sa  marchandise  dans  les  rues.  Pepys  ra- 
conte des  fêtes  où  les  seigneurs  et  les  dames  se  barbouillaient  l'un  à 
l'autre  le  visage  avec  de  la  graisse  de  chandelle  et  de  la  suie,  «  tel- 
lement que  la  plupart  d'entre  eux  ressemblaient  à  des  diables.  »  La 
mode  était  de  jurer,  de  raconter  des  scandales,  de  s'enivrer,  de  dé- 
blatérer contre  les  prêtres  et  l'Écriture,  de  jouer.  Lady  Castlemaine 
en  une  nuit  perdit  25,000  liv.  sterl.  Le  duc  de  Saint-Albans,  aveu- 
gle, à  quatre-vingts  ans,  allait  au  tripot,  avec  un  domestique  à  côté 

,  0)  Pepys. 


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LA   COMÉDIE   ANGLAISE.  197 

de  lui  qui  lui  nommait  chaque  carte.  Sedley  et  Buckarst  se  déshabil- 
laient pour  courir  les  rues  après  minuit.  Un  autre,  en  plein  jour,  se 
mettait  nu  à  la  fenêtre  pour  haranguer  la  multitude.  Je  laisse  dans 
Grammont  les  accouchemens  des  filles  d'honneur  et  les  goûts  contre 
nature  :  il  faut  les  montrer  ou  les  cacher,  et  je  n*ai  pas  le  courage 
de  les  insinuer  joliment  à  sa  manière.  Je  finis  par  un  récit  de  Pepys 
qui  donnera  la  mesure.  «  Harry  Killigrew  m'a  fait  comprendre  ce 
que  c'est  que  cette  société  dont  on  a  tant  parlé  récemment,  et  qui 
est  désignée  sous  le  nom  de  balleurs  {ballers).  Elle  s'est  formée  de 
quelques  jeunes  fous,  au  nombre  desquels  il  figurait,  et  de  lady  Ben- 
nett  (comtesse  d'Arlington),  avec  ses  dames  de  compagnie  et  ses 
femmes.  On  s'y  livrait  à  tous  les  débordemens  imaginables;  on  y  dan- 
sait à  l'état  de  pure  nature.  »  L'inconcevable,  c'est  que  cette  kermesse 
n'est  point  gaie:  ils  sont  misanthropes  et  deviennent  moroses;  ils 
citent  Hobbes  et  l'ont  pour  mattre.  En  effet,  c'est  la  philosophie  de 
Hobbes  qui  va  donner  de  ce  monde  le  dernier  mot  et  le  dernier 
trait. 

Celui-ci  est  un  de  ces  esprits  puissans  et  limités  qu'on  nomme 
positifs,  si  fréquens  en  Angleterre,  de  la  famille  de  Swift  et  de  Ben- 
tham,  efficaces  et  brutaux  comme  une  machine  d'acier.  De  là  chez 
lui  une  méthode  et  un  style  d'une  sécheresse  et  d'une  vigueur  ex- 
traordinaires, les  plus  capables  de  consolider  et  de  détruire,  et  qui, 
par  l'audace  des  dogmes,  ont  mis  dans  une  lumière  immortelle  une 
des  faces  indestructibles  de  l'esprit  humain.  Dans  chaque  objet, 
dans  chaque  événement,  il  y  a  quelque  fait  primitif  constant  qui 
en  est  comme  le  noyau  solide,  autour  duquel  viennent  se  grouper 
les  riches  développemens  qui  Tachèvent.  L'esprit  positif  s'abat  du 
premier  coup  sur  ce  noyau,  écrase  l'éclatante  végétation  qui  le  re- 
couvre, la  disperse,  l'anéantit,  puis,  concentrant  sur  lui  tout  l'ef- 
fort de  sa  prise  véhémente,  le  dégage,  le  soulève,  le  taille,  et  l'érigé 
en  un  lieu  visible  d'où  il  brillera  désormais  à  tous  et  pour  toujours 
comme  un  cristal.  Tous  les  ornemens,  toutes  les  émotions,  sont 
exclus  du  style  de  Hobbes;  ce  n'est  qu'un  amas  de  raisons  et  de 
faits  serrés  dans  un  petit  espace,  attachés  entre  eux  par  la  déduction 
comme  par  des  crampons  de  fer.  Point  de  nuances,  nul  mot  fin  ou 
recherché.  11  ne  prend  que  les  plus  familiers  de  l'usage  commun  et 
durable;  depuis  deux  cents  ans,  il  n'y  en  a  pas  douze  chez  lui  qui 
aient  vieilli;  il  perce  jusqu'au  centre  du  sens  radical,  écarte  l'écorce 
passagère  et  brillante,  circonscrit  la  portion  solide  qui  est  la  matière 
permanente  de  toute  pensée  et  l'objet  propre  du  sens  commun.  Par- 
tout pour  affermir  il  retranche;  il  atteint  la  solidité  par  les  suppres- 
^ons.  De  tous  les  liens  qui  unissent  les  idées,  il  n'en  garde  qu'un, 
le  plus  stable;  son  style  n'est  qu'un  raisonnement  continu  et  de 
l'espèce  la  plus  tenace,  tout  composé  d'additions  et  de  soustrac- 


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19ft  BETUE  DES  DEi&Xi  IfMDAS» 

tiaasvrédiLk<àiifli.0Md)iiia«80B  de  offàékpêBSjoùiusB^suBfl^ 
joutant  leauneaiaiu.aiiktresi  ou  aeir^aafibaiiilesf  imes  de».au1ffea«. 
fonmeoit  aauS'  desf  amosi  dîvMis*4eft  tolaux*  oik  des^  diffiirence3'  dont)  qsl 
soU  tanjanra  Ift^éiiéoatic»^  et  lesi  éléBiuef)&«  U  atpvatîq^è  d'avaBOft  la; 
m^hod^dft  Gondillaci,  cemoiiUi^. dès  l'abord. au. fkkprimordî^ 
toiK  palpaUa^  senfifthle^  ppiir  siûvm  de.degcé  eo  degiTèrlaitliaÉîoBf 
etle  pareniag»  dea  idéea^dMit  il  est  la  souche^  ea^sorte.  qtie  1»  lee^* 
teor^  conduit  d&  ofaiffira  en  ehdflrev  peut}  à  chaque  moment  justifier 
YesàA&ivdé  de  soa  opération:. et  vétifier  la  valeur  de  sestprodmta*. 
Ui)r>pareiIiiisÉnimcatil6igîque  fau^be  à.tna/verstle»  préjugés- aireoxuie: 
raîdeuA  ^  und^hardksse^d'tantottate.  Hobbe^^déblûe  la  âstence.  desi 
mots^  et  dea  tWoniesi  scolaetiiq^tfidi  U  raille.  Les  ^ddités^  il  éeacte. 
lea»^espèeesf  ssQSftblea  et  inOrilîgihtea^^.  il;  rejeté  r^utotUé  des  citahr 
tiims(i).  U  trandie  a(ve(r.iHie  maia  de.  cbirurgiea  dan&le  ccmr  desi 
cFoyancm.  les*  plus  nvantesu .  U  .oie  que  les*  livres  det  Moïsev  dtt  JaBuA. 
et  des  autrea  SQÎeat  de  leursr prétendus^  auteursu  ILdéckvequd'mdt 
raisonnement  ne  réussit  à  prouver  la  divinité  de  TÉcriture,  et  qu'il 
fautàicba^uBi  peur  y  croire  une:  rév^tioniSurafttmBlk  et  pecsoii- 
neH«^  Ui  reoreiTse  eoisix  jaots  Fai^offité:  de.  Qette:rév^tion.  et  de: 
toute:  autare  :  «Dire  que  Dieu  a  parié  ea  rêve  àiuu  homm»^  de&t. 
dke  simplemeckti  qu'il  a. rêvé  que  Dteu  lui  pailaiti.  Dire  qu'il  a;viii 
une  vision  ou  entendu  une  voix,  c'est,  dire  qu'il  a^  eu  un  rêve  qm. 
tenait  du:  acmnoeil  et  de  U  veiiUe.  Dire  qu'il  parie  padrune  inspirât- 
tioB  surnaturelle,  c^est  dire  qu'il:  trouve  en  lui-mtaàe  un  atrd^rtl 
désir  d0(  parier,  ou  quelqu»  farte  opânion  pown  laquelle  il  ne  pent 
alU^oer  aoeune  raison  naturelle  et  suffisante.  »'  Il  réduit  rhomaie 
à.a'être  qu'un  corpsi,  rame  à  a'éUre.  qu'une  fonetion,  Disau  àn'èti» 
qu'tti»  ineoBime.  Toutes  ses  phrases  sont:  des^équatiens  ou  di»  ré^v 
ductk)B8t  maibématixpieste.  En  bi&t,  c'est  aur;  maihémaliqaes  qu5U: 
ensprante  sao.  idée  de  laisci0[ice;  c'est  d'sqirëslcsr  nra>thénMti^uear 
qu'il  veut  réformer  les  scieneesmorades  :  c'est  le  point  de  d^nrtdes 
nmtfaématiquea  qu'il  àamur  aur  sciences  noK)rales,  larsqpi'llipose;  qoe. 
la^  seasalioR  est  un  mouvenient  interne  causé  paaf  \m  choc  extérieur^ 
le  désir  ua  mearemeot  interne  dirigé  veors  aacorpsf  extéFiB(nE,.ek; 
lorsqu'il  &brique  avee  ces  denr  notions .comUnée»  towt  le  meittde: 
mend.  Q*eat  lamétfaodè  isssL  aHLtbéiBatique&  qu*:il  donne  aux  «îfiDoen 
niorak8,.l0r8qtt'iilpo8e.  oomme  les  géeraèlres  deux  idéea  sinqdesf. 
qe^il. transforme  pan degprés  ea idéesplus' eonpiexes et  qu'aaree: te; 
seusattcB.et le  désin  il  compese  lèspaosîoBSs  les*  droits^  ettes-in^ 
stJtBtiottfl  hiii  I iiw  n;  conMnr  1«9  géomèfe-es  arrec  la;  ligne  courte  ett 
la<  lignr.  dreMe  eompeseflirt  Jès  peljnëtfres'  lesr^  phis  >  compHqué&.  G'èet 
l'aspect  dba^  matiiématfiqufis  qu'il;  aidmné>aar  sctencesmeraies^ 

(i)  ^idkVtm  ygatiTipiirtir TrtBÉtcjidtév  ctetngviptéëeat^M  lèplis  ^teinw  w 


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LA   COMÉBfE   AKGULfSS.  W9 

loreqifil  a  dressé  tlaiis  la  Tie  irainaîiie  aa  con^ioctei  incomplète 
et  rigî^  'semMable  au  réseau  de 'égares  idéafles  q«e  les  ^otnètiies 
Histitueirt  aB  Tïrilieu  des  coi]9®/Poar  la  première  ibis,' (»  voyait  chez 
lui  cemnse  diez  Beseartes,  mais  avec  excès  et  en  plus  iiaut  relief, 
la  forme  d'esprit  qui  fit  par  'toute  FBurcçe  Vâge  dassique  :  nen 
pas^rindépendance  de  f  inspiration  et  du  génie  comme  à  la  TenaÎB- 
Mnce,7i6«i  pas 'k' maturité  des  méthodes  expérimentales  et  des  cm- 
'ceptîonsd'ensemd^le  comme  dans  Ti^  prés^,  mais  TîndépMdance 
de 'la  raison  raisonnante,  qui,  éoftftaait  Pimagioalmn,  s'taETranclBs- 
"BMit  de  ia^tradiTtion,  pratiquant  mal  l'expérience,; trouve  dans  la 
logi^e  «a  reine,  dans  les  matfaématiqcies  son  modèle,  dans  ie  dis- 
coure son  organe,  dans  la  soeièlé  polie  son  auditoire,  dans  les  vexâ- 
tes moyennes  son  emploi,  dans  Tbomme  aJastimit  9a  uwtièm,  dans 
il'idéôlogie  sa  formule,  dans  la  révotutîon  finançaise  sa  gloire  et  sa 
cindamiiatîon,  =son  triomphe  et ^salfin. 

Hais  tandis  que  Bescartes,  au  milieu  d'une  ^société  et  d'ime  iiefi- 
gioii  épurées,  ennoblies  et  apaisées,  intronisait  Ti^rit  et  relemt 
rhonom,  Hdbbee,  au  milieu  d'une  «ociété  bouleversée  «et  d^ une  reM- 
gîonen  délire,  dégnadatt  rfaonane  et  intronisaâtie  «orps.  Fardé- 
gràtdespUTiteins,  les  xourtîsanQ  réduisaient  bvîe'inunaîae  ii  la 
vohipbé  «nimale.  ;Pâr  dégoàt  des  puritâûns^  ibibbes  rédaisait  la  na- 
ture tomiaine  à  la  partie  animale.  ^Us  étaient  lathéfts  et  ibiutaux  en 
pratique  :  il  était  athée  etJbrutal  en  spéculation.  Ils  avaMKt  é^aftli 
la  «ode  de  rhastisct  et  de  Tégoà^me  :  ilrécri^tila  fèslesophie  de 
régoïame  etide  l'nstioct  Us  avaient  e&cé «de  leuias  oonursious  ies 
seiil!imeBs.fi]as  etnobies  :  il  effaçait  du  eosixr  tons  les  sedtimeas  nobles 
€t  fins.  11  érigeait  leors  mofOFS  en  théorie,  dooMÎt  le  nanœl  de  ie^r 
'X^imduiile,  et  ^rédigeait  d'aronce  iA  axÎMnes  (jl)  qu'ils  allaient  im- 
•dvîreenactiems.'Beloii  hnicomme  selon  eux,  mie  pfemiendesifticBS 
rest  laxonservQtMMa'  de  la  vie  et  dtes*  mendn^  ;  lerpkfô'  grand  des  «aux 
est  iamort,  surtout  «vec  tourment.;»  Lesautras  biens  eties  antnes 
imaoxne  sont  que  te  moyens  de  eeux-rlà.  Nul  ne. recherche  ou  am- 
'faaite  que  ce  qui  lui  est  agréable,  a  Nul  ne  donne  qu'en  vue  d'an 
avantage  persoraieL  —  Pourquoi  les  amitiés  aont-elles  des  bienâ? 
r«  ftirce  qn'éliessont  utiles, les. amis  servantà  la  défenae* eteneore 
il  d^aittres  chroKS.  »  —  Pourquoi- avonsn-nousipitié  du  malheur  d'aa- 
trui?' «  Parce  que  nous  imnâdérons  qu'un  malheur  seaiUàble(poaF- 
nnaît  nous  amwr..!»  —  Pbun^pioi  est-ril  beau  de  çacdoonerdutpii  de- 
inanAe  pardon?  a.Fnrce  quex'eot  Ut  une  Jaarque  de  confiance  «n 
jMi^môme.  4)  \«iiàleimHi  tki  c«iir  Innnain.iBegurdeziniainteoiiit  ce 
-ftf  attrerces  nanKiMarâaemleadevienBentiestphis  jnésieuses^fleuni. 
«K  La  musique,  k  fèintore,  k4ittésie,^sent:agnéBb]fiS(fioniaie'j 


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200  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

tions  qui  rappellent  le  passé,  parce  que,  si  le  passé  a  été  bon,  il 
est  agréable  en  imitation  comme  bon,  et  que,  s'il  a  été  mauvais,  il 
est  agréable  en  imitation  comme  passé,  n  C'est  à  ce  grossier  méca- 
nisme qu'il  réduit  les  beaux-arts,  on  s'en  est  aperçu  quand  il  a  voulu 
traduire  Y  Iliade.  A  ses  yeux,  la  philosophie  est  du  même  ordre.  «  Si 
la  sagesse  est  utile,  c'est  qu'elle  est  de  quelque  secours;  si  elle  est 
désirable  en  soi,  c'est  qu'elle  est  agréable.  »  Ainsi  nulle  dignité  dans 
la  science  :  c'est  un  passe-temps  ou  une  aide,  bonne  au  même  titre 
qu'un  domestique  ou  un  pantin.  L'argent,  étant  plus  utile,  vaut 
mieux.  C'est  pourquoi  <(  celui  qui  est  sage  n'est  pas  riche,  comme 
disent  les  stoïciens,  mais  celui  qui  est  riche  est  sage.  »  Pour  la  reli- 
gion, elle  n'est  que  la  «  crainte  d'un  pouvoir  invisible  feint  par  l'es- 
prit ou  imaginé  par  des  contes  publiquement  autorisés.  »  En  effet, 
cela  est  vrai  pour  l'âme  d'un  Rocbester  ou  d'un  Charles  II;  poltrons 
ou  injurieux,  crédules  ou  blasphémateurs,  ils  n'ont  rien  soupçonné 
au-delà.  —  Nul  droit  naturel.  «  Avant  que  les  hommes  se  fussent  liés 
par  des  conventions,  chacun  avait  le  droit  de  fsdre  ce  qu'il  voulait 
contre  qui  il  voulait.  »  Nulle  amitié  naturelle.  «  Les  hommes  ne 
s'associent  que  par  intérêt  ou  vanité,  c'est-à-dire  par  amour  de  soi, 
non  par  amour  des  autres.  L'origine  des  grandes  sociétés  durables 
n'est  pas  la  bienveillance  mutuelle,  mds  la  crainte  mutuelle.  »  — 
<(  Tous  dans  l'état  de  nature  ont  plus  ou  moins  la  volonté  de  nuire... 
L'homme  est  un  loup  pour  l'homme.. .  L'état  de  nature  est  la  guerre, 
non  pas  simple,  mais  de  tous  contre  tous,  et  par  essence  cette  guerre 
est  étemelle.  »  Le  déchaînement  des  sectes,  le  conflit  des  ambi- 
tions, la  chute  des  gouvememens,  le  débordement  des  imaginations 
aigries  et  des  passions  malfaisantes  avaient  suggéré  cette  idée  de  la 
société  et  de  l'homme.  Us  aspiraient  tous,  philosophes  et  peuple^  à 
la  monarchie  et  au  repos.  Hobbes,  en  logicien  inexorable,  la  veut 
absolue;  la  répression  en  sera  plus  forte,  la  paix  plus  stable.  Que  nul 
ne  résiste  au  souverain.  Quoi  qu'il  fasse  contre  un  sujet,  quel  qu'en 
soit  le  prétexte,  ce  n'est  point  injustice.  C'est  lui  qui  doit  décider 
des  livres  canoniques.  Il  est  pape  et  plus  que  pape.  Ses  sujets,  s'il 
l'ordonne,  doivent  renoncer  au  Christ,  au  moins  de  bouche;  le  pacte 
primitif  lui  a  livré  sans  réserve  l'entière  possession  de  tous  les  actes 
extérieurs.  Au  moins  de  cette  façon  les  sectaires  n'auront  pas,  pour 
troubler  l'état,  le  prétexte  de  leur  conscience.  C'est  dans  ces  extré- 
mités que  l'immense  fatigue  et  l'horreur  des  guerres  civiles  avaient 
précipité  un  esprit  étroit  et  conséquent.  Sur  cette  prison  scellée  où 
il  enfermait  et  resserrait  de  tout  son  effort  la  méchante  bête  de  proie, 
il  appuyait  comme  un  dernier  bloc,  pour  éterniser  la  captivité  hu- 
maine, la  philosophie  entière  et  toute  la  théorie,  non-seulement  de 
l'homme,  mais  du  reste  de  l'univers.  Il  réduisait  les  jugemens  à 
«  l'addition  de  deux  noms,  »  les  idées  à  des  états  du  cerveau,  les 


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LA   COMÉDIE   ANGLAISE.  201 

sensations  à  des  mouvemens  corporels,  les  lois  générales  à  de  sim* 
pies  mots,  toute  substance  au  corps,  toute  science  à  la  connaissance 
des  corps  sensibles,  tout  Tétre  humain  à  un  corps  capable  de  mou- 
vement reçu  ou  rendu,  en  sorte  que  Tbomme,  n'apercevant  lui-même 
et  la  nature  que  par  la  face  méprisée,  et  rabattu  dans  sa  conception 
de  lui-même  et  du  monde,  put  ployer  sous  le  faix  de  l'autorité  né- 
cessaire et  subir  enfin  le  joug  que  sa  nature  rebelle  refuse  et  doit 
porter.  Tel  est  en  effet  le  désir  que  suggère  ce  spectacle  de  la  res- 
tauration anglaise.  L'homme  méritait  ce  traitement,  parce  qu'il  in- 
spirait cette  philosophie;  il  va  se  montrer  sur  la  scène  tel  qu'il  s'est 
montré  dans  la  théorie  et  dans  les  mœurs. 


II. 

Quand  les  théâtres,  fermés  par  le  parlement,  rouvrirent,  on  s'a- 
perçut bientôt  que  le  goût  avait  changé.  Shirley,  le  dernier  de  la 
grande  école,  n'écrit  plus  et  meurt.  Waller,  Buckingham,  Dryden, 
sont  obligés  de  refaire  les  pièces  de  Shakspeare,  de  Fletcher,  de 
Beaumont,  pour  les  accommoder  à  la  mode.  Pepys,  qui  va  voir  le 
Songe  cTune  nuit  d'été  (1),  déclare  «  qu'il  n'y  retournera  plus  ja- 
mais, car  c'est  la  plus  insipide  et  ridicule  pièce  qu'il  ait  vue  de  sa 
vie.  »  La  comédie  se  transforme;  c'est  que  le  public  s'était  trans- 
formé. 

Quels  auditeurs  que  ceux  de  Shakspeare  et  de  Fletcher  (2)  !  Quelles 
âmes  jeunes  et  charmantes!  Dans  cette  salle  infecte  où  il  fallait 
brûler  du  genièvre,  devant  cette  misérable  scène  à  demi  éclairée, 
ces  décors  de  cabaret,  ces  rôles  de  femmes  joués  par  des  hommes, 
l'illusion  les  prenait.  Us  ne  s'inquiétaient  guère  des  vraisemblances; 
on  pouvait  les  promener  en  un  instant  sur  des  forêts  et  des  océans, 
d'un  ciel  à  l'autre,  à  travers  vingt  années,  parmi  dix  batailles  et 
tout  le  pêle-mêle  des  aventures.  Ils  ne  se  souciaient  point  de  tou- 
jours rire;  la  comédie,  après  un  éclat  de  bouffonnerie,  reprenait  son 
air  sérieux  ou  tendre.  Ils  venaient  moins  pour  s'égayer  que  pour 
rêver.  Il  y  avait  dans  ces  cœurs  tout  neufs  comme  un  amas  de  pas- 
sions et  de  songes,  passions  sourdes,  songes  éclatans,  dont  l'essaim 
emprisonné  bourdonnait  obscurément,  attendant  que  le  poète  vint 
lui  ouvrir  la  nouveauté  et  la  splendeur  du  ciel.  Des  paysages  entre- 
vus dans  un  éclair,  la  crinière  grisonnante  d'une  longue  vague  qui 
surplombe,  un  coin  de  forêt  humide  où  les  biches  lèvent  leur  tête 
inquiète,  le  sourire  subit  et  la  joue  empourprée  d'une  jeune  fille  qui 
aime,  le  vol  sublime  et  changeant  de  tous  les  sentimens  délicats^ 

(i)  1662. 

(2)  Ure  la  Fidèle  Bergère. 


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20S  BEYItt  DES  BEUX>  ]iÛin>E6v 

par^-àessus  toatirextase  des  pasai^aat.roiiiMnflqiMfr,  voUà  les  speo- 
tacks^et  ks^émoitlDU  qu'ils  yenaLeat  ofaercher.  Us  mofitaientid'euxr- 
mêmes  au  plus  iiaut  du.  monde  idéale  ils  voukieui  contempler  les 
extrêmes- gônétrosités;^  l'amour  aèsola;  ils  ne  s'étimuaîe&t.poftBi  des 
féeriesvils  eotrateat  mm  eifort  dans  laxégjyon  que  la  poésie  trans- 
figure; leurs: yeux  aîvaientbesoin  de  sa  lumière.. Ils oompreoaient  du. 
premier  coup  ses  e&cès  etsesa^N^ioes;  ils  n'avaient  pa&i^esoia  d'être 
prêfiarés;  Us  stti¥aieni ses*  écarts,  ses*^ bizarreries^  le.  iburmiUemeut. 
de  ses  invettikuis  sesorgeantes,  les  soudaines  prodigalité»  de  ses  cou- 
leurs surobargéesycomme  ua  musicien  suit  une  symphoiûe«  Usétadeol 
dans  cet  état  passager  et  extrême  ou  l'imagination  adulte  et;Yiôr.ge, 
encombrée  de  désirs,  de  curiosités  et  de  forces,  développe  tout  d'un 
coup  tout  l'homme,  et  dans  l'homme  ce  qu'il  y  a  de  plus  exalté  et 
de  plus  exquis. 

Des  viveurs  ont  pris  leur  place.  Ils  sont  riches,  ils  ont  tâché  de 
se  polir  à  la  française,  ils  ont  ajouté  à  la  scène  des  décors  mobiles, 
de  la,  musique,  dès  lumières,  de  la  vraisemblance,  de  la  commodité, 
toute  sorte  d^agrémens  extérieurs;  mais  le  cœur  leur  manque.  Re- 
présentez-vous ces  fats  à  demi  ivres,  qui  ne  voient  dans  l'amour  que 
le  plaisir,  et  dans  l'homme  que  les  sens  :  un  Rochester  au  lieu  d'un. 
Mercutiol  Avec  quelle  partie  de  son  âme  pourrait^il  comprendre  la 
poésie  et  la  fantaisie?  La  comédie  romanesque  est  hors  de  sa  portée; 
il  ne  peut  saisir  que  le  monde  réel,  et  dans  ce  monde  Tenveloppe 
palpable  et  grossière.  Donnez-lui  une  peinture  exacte  de  la  vie  or- 
dinaire, des  événemens  plats  et  probables,  l'imitation  littérale  de  ce 
qu'il  fait  et  de  ce  qu'il  est;  mettez  la  scène  à  Londres,  dans  Tannée 
courante;  copiez  ses  gros  mots,  ses  railleries  brutales,  ses  entretiens 
avec  les  marchandes  d'oranges,  ses  rendez-vous  au  parc,  ses  essais 
de  dissertation  française.  Qu'il  se  reconnaisse,  qu'il  retrouve  les 
gens  et  les  façons  qu'il  vient  de  quitter  à  la  taverne  ou  dans  l'anti- 
chambre; que  le  théâtre  et  la  rue  soient  de  plaïn-pied.  La  comédie 
lui  donnera  les  mêmes  plaisirs  que  la  vie;  il  y  traînera  ég^Jernent 
dans  la  vulgarité  et  dans  Tordure;  il  n'aura  besoin  pour  y  assister  ni 
d'imagination,  ni  d'esprit;  il  lui  suffira  d'avoir  des  yeux  et  des  sou- 
venirs. Cette  exacte  imitation  lui  fournira  l'amusement  en  même 
temps  que  l'intelligence.  Les  vilaines  paroles  le  feront  rire  par  sym- 
pathie, les  images  elfrontées  le  divertiront  par  réminiscence.  L" au- 
teur d'ailleurs  prend  soin  de  lui  fournir  ime  fable  qui  le  réveille.  Il 
s'agit  ordinairement  d'un  père  ou  d'un  mari  qu^on  trompe.  Les 
beaux  gentilshommes  prennent  comme  l'auteur  jid  parti  (lu  galant, 
s'intéressent  à  ses  progrès,  et  se  croient  avec  lui  en  bonne  fortune. 
Joignez  à  cela  des  femmes  qu'on  débauche  et  qui  veulent  être  dé- 
bauchées. Ces  provocations,  ces  façons  de  filles,  le  ch^sez-croisez 
des  échan^s  et  des  surprises,  le  carnaval  des.rendezWous  et  des 


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'«wipwB ,  irinipBiÉlcgec  iies  êcèneB  TavetftupéeB  ytaqfci'anMc  HUMciiiUia- 

ïVHMt  <>eB  ?coii>wr8^ff'g>ftriBaesyar  Tentircit^^  Bt  par  mr- 

-cnrtt  Hle } ttéâtre^tonMeFe  ^um  unettrâ.  A  'fepoe  4e  n»  ^  représsnter 
^qae fle8<^e8,41^atiil#riseilêvn« Yioes.  'XjeB^écmâÎBB  posmt«iiTègle 
ripietottteB  èe6^liiiiiii66ï60tft  âes  âr<yie99eB,^t^e*t9TiB<)e8  -komnes 
«rat<de6  ^bm^tnes.  iba'tSétMMi^e'eâtFe  leurs  fmtiBS'âe^nont'aiie'Glrefie 
'Mtoi^tte,  bien  ij^lus, -vue  those  '^^bon  gctôt;  ils  la  yéfaaowt.  ^<»- 
'dRâtorfet^iliiadtes  il^^uTMeiit  fiortir  du  1ÉléAtFe^é(diBé8'«Tir'efix-9Klê- 
'ttt^ctnwakicas'WinBie  Hs^rétatent^e'ia'vefta  n'est  qK'la 

J(pyd«n,'q[tiiini'466pi'enfvS'(^^  enrtpe'âans'Oétle  voie,  ïiY'cnitre 

lyasqjégglÉiuuiiL  8se'0orte<iie  fteàiée  hHnmeuse,  redle^Tfâçe'pi^- 

Qédetft,  Italie  enoore  sot^sra  Ihéfttre/Sam^  iflmguialNn  le'Wiient 

à  #BBii  âaneik(eonié(Sie  'jromaBesque.lInjovrr  il  arrange  ie^ParMs 

HOe  ifflton,  ^fa  .^^0f7g!^l»e-et-^  ^âîtm  <9e  'Slri^peare.^Un  :autre'îov, 

iVisBmVAmmtmu'^OmiPenty dans f^ Mariofeéla^noSe^  âans îeTtmx 

JAMUW^yw^^-ilrinrfle'ies  înïbrs^ioset  ies  soi^^ses  eeq^agaoles.  fl  a 

tuÉlèt'des  igmges  éâatanftes^t  des  mélaphores  exdtées  cemnie  les 

'vieiR  .poMes'uatioiiaiix,  lailtdl;  des  figures  cbeFc^îéfes  et  <de  tr^egprït 

^kilMé'XMnine  •Caldercm  et  Imç^.  11  afMe  le  tragitiueet  te^^Ûi- 

"saalt,  to  TOoyewjcBfieiis  de  l^daes^t  les^pèfBluresde'm(Bin«;)wais 

HfaBB  ee  onnproHriB  «alaéréh  l'âme  poétique  de  I^Bséieine  leomélfie 

midfapani  :  il  if  en^iredte  que  le  i^Mensent^^t  la  âvnire.  Ulieinneiifia- 

'ir«ML<ee'niQittre'gresmfr  et  iimnoral,  ^awecBes  ins^icto  de  laqnâis 

sous  ses  babits  de  grand  seigneur»  d^aittsaft  plus  cboquant  que  (Dry- 

«(teneit  jQOla  eorttFarie  son  tsileût,  qu*il  e»t  au  loiid>série«iK  tet  poète, 

^u'il  suitia  nmdeMOt  ^nm  aa^prasée,  qu^l  fafft  )e  libertin  pur  ^- 

^AeÉmi,  ^"pvur  se  in^rttfeau  gottt  du  joiir.'Ilpiâi0Bome  maladffiite* 

nBC0t«t«4»gBMiliq«einent  ;  il  est  impie "sans^ui,  -en  périodes  dé?e- 

-lopptos>  ^fb  de  ses  «gÀlaas  ^^'écrie  :  hc  Bsrt-ce  que  ramefor  mie  le 

"pÀtnpeetirai^lm'^^paB'r^ameur?  Lepr^ëtre^est  là  pour^sanwhîne, 

'^tiRM^kiqûiète  pas  (tes^tneurs  qu^il  unit,  l'amour 'sevl  foitioewa- 

irMge.9)'<((iJe'v«uâraîs,  dh  ffîppolyte,  qu'9  y  e^t  im  iial  «en  peirii- 

tneueedans  nt»tre  ctoltre,  et  x^  la  moitié  Qesfcflies  BOBUes  yfikt 

t<!feaDg|ée  en  liomiies*  peur  le  ^service  des  autres.  t>  Wifls'ménagiimumi, 

^md^lattJOaiB^son  Mmne^^mffnoty  la  reme,  assi^liomMtefcnnie, 

4lk'4'fl%rn»men[id'gé^éïle  vafeiretuer  le  TÎeuK'Toi  détrôné  pour  fé- 

li9ttser,-lm  Torrismmril,  plus  à  son  «me.  BienfAt  on  leur  anaonee^ie 

'BÉeultre  :  «HakHenaAtydit  htretne,  mariouu-  iiow.  tîtftte'Mnt,  a6lle 


(1)  Mot  de  Le  Sage. 

(S)  Son  Wild  Galkmt  est  de  1002.  Voyez,  sur  Dryden,  toqiwm»  W1*  cMwmUo  IS58, 


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20&  BETUE  DES  DEUX  MONDES* 

heureuse  nuit,  est  à  vous  et  à  moi.  »  A  côté  de  cette  tragédie  sen- 
suelle, l'intrigue  comique,  poussée  jusqu'aux  familiarités  les  plus 
lestes,  étale  l'amour  d'un  cavalier  pour  une  femme  mariée  qui  à  la 
fin  se  trouve  être  sa  sœur.  Dryden  ne  trouve  dans  ce  dénoûment 
rien  qui  froisse  son  cœur.  Il  a  perdu  jusqu'aux  plus  vulgaires  repu* 
gnances  de  la  pudeur  naturelle.  Quand  il  traduit  une  pièce  hasar- 
dée. Amphitryon  par  exemple,  il  la  trouve  trop  modeste;  il  en  ôte 
les  adoucissemens,  il  en  alourdit  le  scandale.  «  Le  roi  et  le  prêtre, 
dit  son  Jupiter,  sont  en  quelque  manière  contraints  par  convenance 
d'être  des  hypocrites  bien  masqués.  »  Là-dessus,  le  dieu  étale  crû- 
ment son  despotisme.  Au  fond,  ses  sophismes  et  son  impudence 
sont  pour  Dryden  un.  moyen  de  décrier  par  contre-coup  les  théolo- 
giens et  leur  Dieu  arbitraire.  «Un  pouvoir  absolu,  dit  Jupiter,  ne 
peut  faire  de  mal.  Je  n'en  puis  faire  à  moi-même,  puisque  c'est  ma 
volonté  que  je  fais,  ni  aux  hommes,  puisque  tout  ce  qu'ils  ont  est  à 
moi.  Cette  nuit,  je  jouirai  de  la  femme  d'Amphitryon,  car  lorsque 
je  la  fis,  je  décrétai  que  mon  bon  plaisir  serait  de  l'aimer.  Ainsi  je 
ne  fais  point  de  tort  à  son  mari,  car  je  me  suis  réservé  le  droit  de 
l'avoir  tant  qu'elle  me  plairait.  »  Cette  pédanterie  ouverte  se  cbwge 
en  luxure  ouverte  sitôt  qu'il  voit  Alcmène.  Nul  détail  n'est  omis  : 
Jupiter  lui  dit  tout,  et  devant  les  suivantes,  et  le  lendemain,  quand 
il  sort,  elle  fait  pis  que  lui,  elle  s'accroche  à  lui,  elle  entre  dans  des 
peintures  intimes.  Toutes  les  façons  royales  de  la  haute  galanterie 
ont  été  arrachées  comme  un  vêtement  incommode.  C'est  le  sans- 
gêne  cynique  au  lieu  de  la  décence  aristocratique.  C'est  une  scène 
d'après  Charles  II  et  la  Castlemaine  au  lieu  d'une  scène  d'après 
Louis  XIV  et  M'"*  de  Montespan. 

J'en  passe  plusieurs  :  Crowne,  l'auteur  de  Sir  Courtly  Nice; 
Shadwell,  l'imitateur  de  Ben  Jonson;  mistress  Afra  Behn,  qui  se 
fit  appeler  Astrée,  espion  et  courtisane,  payée  par  le  gouvernement 
et  par  le  public.  Ëtheredge  est  le.  premier  qui,  dans  son /fomme 
à  la  mode^  donne  l'exemple  de  la  comédie  imitative  et  peigne  uni- 
quement les  mœurs  d'alentour,  «  du  reste  franc  viveur  et  contant 
librement  ses  habitudes  (1) .  »  «Pourchasser  les  filles,  hanter  le 
théâtre,  ne  songer  à  rien  toute  la  journée,  et  toute  la  nuit  aussi, 
direz-vous:  »  c'étaient  là  ses  occupations  à  Londres.  Plus  tard,  à 
Ratisbonne,  «il  fait  de  graves  révérences,  converse  avec  les  sots, 
écrit  des  lettres  insipides,  »  et  se  console  mal  avec  les  Allemandes. 
C'est  avec  ce  sérieux  qu'il  prenait  ses  fonctions  d'ambassadeur. 
Mais  le  héros  de  ce  beau  monde  fut  William  Wycberley,  le  plus 
brutal  des  écrivains  qui  aient  sali  le  théâtre.  Envoyé  en  France  pen- 
dant la  révolution,  il  s'y  fit  papiste,  puis  au  retour  abjura,  puis  à 

(i)  LeUi«  à  lord  Ifiddleton. 


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LA  COMÉDIE   ANGLAISE.  206 

la  fin,  dît  Pope,  abjura  encore.  Privées  du  lest  protestant,  ces  têtes 
vides  allaient  de  dogme  en  dogme,  de  la  superstition  à  Tincrédulité 
ou  à  l'indifférence,  pour  finir  par  la  peur.  Il  avait  appris  chez  M.  de 
Montausier  Fart  de  bien  porter  des  gants  et  une  perruque;  cela  suf- 
fisait alors  pour  faire  un  geMleman.  Ce  mérite  et  le  succès  d'une 
pièce  ignoble,  V  Amour  au  bois  y  attirèrent  sur  lui  les  yeux  de  la 
duchesse  de  Cleveland,  maîtresse  du  roi  et  de  tout  le  monde.  Cette 
femme,  qui  ramassait  des  danseurs  de  corde,  le  ramassa  un  jour  au 
beau  milieu  du  Ring.  Elle  mit  la  tête  à  la  portière  et  lui  cria  pu- 
bliquement :  <(  Monsieur,  vous  êtes  un  maraud,  un  drôle,  un  fils 

de »  Touché  de  ce  compliment,  il  accepta  ses  bonnes  grâces, 

et  obtint  par  contre-coup  celles  du  roi.  Il  les  perdit,  épousa  une 
femme  de  mauvaises  mœurs,  se  ruina,  resta  sept  ans  en  prison  pour 
dettes,  passa  le  reste  de  sa  vie  dans  les  embarras  d'argent,  regret- 
tant sa  jeunesse,  perdant  la  mémoire,  écrivaillant  de  mauvais  vers 
qu'il  faisait  corriger  par  Pope  avec  toute  sorte  de  tiraillemens  d'a- 
mour-propre, rimant  des  obscénités  plates,  traînant  son  corps  usé 
et  son  cerveau  lassé  à  travers  la  misanthropie  et  le  libertinage, 
jouant  le  misérable  rôle  de  viveur  édenté  et  de  polisson  en  cheveux 
blancs.  Onze  jours  avant  sa  mort,  il  avait  épousé  une  jeune  fille  qui 
se  trouva  être  une  coquine.  Il  finit  conmie  il  avait  commencé,  par 
la  maladresse  et  l'inconduite,  n'ayant  réussi  ni  à  être  heureux  ni  à 
-être  honnête,  n'ayant  employé  un  esprit  viril  et  un  talent  vrai  que 
pour  son  mal  et  le  mal  d' autrui. 

C'est  qu'il  n'était  pas  né  épicurien.  Son  fonds,  vraiment  anglais, 
■c'est-à-dire  énergique  et  sombre,  répugnait  à  l'insouciance  aisée 
et  aimable  qui  permet  de  prendre  la  vie  comme  une  partie  de  plai- 
sir.  Son  style  est  travaillé  et  pénible.  Son  ton  est  virulent  et  acerbe. 
Il  fausse  souvent  la  comédie  pour  arriver  à  la  satire  haineuse. 
L'effort  et  l'animosité  se  marquent  dans  tout  ce]qu*il  dit  et  fait  dire. 
C'est  un  Hobbes ,  non  pas  méditatif  et  tranquille  comme  l'autre, 
mais  actif  et  irrité,  qui  ne  voit  que  du  vice  dans  l'homme,  et  se  sent 
homme  jusqu'au  fond.  Le  seul  travers  qu'il  repousse,  c'est  Thypo- 
crisie;  le  seul  devoir  qu'il  prescrive,  c'est  la  franchisé.  Il  veut  que 
les  autres  avouent  leur  vice,  ^  et  il  commence  par  avouer  le  sien. 
«  Quoique  je  ne  sache  pas  mentir  comme  les  poètes,  dit-il,  je  suis 
aussi  vain  qu'eux;  »  puis,  parlant  de  sa  reconnaissance  :  «  Voilà, 
madame,  la  gratitude  des  poètes,  qui,  en  bon  anglais,  n'est  qu'or- 
gueil et  ambition,  »  Chez  lui,  nulle  poésie  d'expression,  nulle  con- 
ception d'idéal ,  nul  établissement  de  morale  qui  puisse  consoler, 
relever  ou  épurer  les  hommes.  Il  les  parque  dans  leur  perversité  et 
dans  leur  ordure,  et  s'y  installe  avec  eux.  Il  leur  montre  les  vilenies 
du  bas-fond  où  il  les  confine;  il  veut  qu'ils  respirent  cette  fange;  il 
les  y  enfonce,  non  pour  les  en  dégoûter  comme  d'une  chute  acciden- 


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S06  BETUB   DES  MUX  MONMS. 

telle,  mais  pour  les  y  accoutumer  comme  à  une  assiette  naturelle. 
n  arrache  les  compartimens  et  les  omemens  par  lesquels  ils  essaient 
de  couvrir  leur  état  ou  de  régler  leur  désordre.  11  s'amuse  à  les 
{me  battre,  il  se  complaît  dans  le  tapage  des  instincts  déchaînés; 
il  aime  les  retours  violens  du  péle-mèle  humain,  l'embrouillement 
des  méchancetés,  la  dureté  des  meurtrissures.  Il  déshabille  les  con- 
voitises, il  les  fait  agir  tout  au  long,  il  les  ressent  par  contre-coup, 
et,  tout  en  les  jugeant  nauséabondes,  il  les  savoure.  En  fait  de  plai- 
sir, on  prend  ce  qu'on  trouve  :  les  ivrognes  de  barrière,  à  qui  l'on 
demande  comment  îls^  peuvent  aimer  leur  vin  bleu,  répondent  qu'iÈ 
soûle  tout  de  même  et  qu'ils  n'ont  que  cela  d'agrément. 

Qu'on  puisse  oser  beaucoup  dans  un  roman,  on  le  comprend.  C'est 
un  œuvre  de  psychologie  voisine  de  la  critique  et  de  Thistoire,  ayant 
des  libertés  presque  égales,  parce  qu'elle  contribue  presque  égale- 
ment à  exposer  Tanatomie  du  cœur.  H  faut  bien  qu'on  puisse  re- 
présenter les  maladies  morales,  surtout  lorsqu'on  le  fait  pour  com- 
pléter la  science,  froidement,  exactement,  et  en  style  de  dissection. 
Un  tel  livre  de  sa  nature  est  abstrait  :  îl  se  Ut  dans  un  cabinet,  sous 
la  lampe;  mais  trausportex-le  sur  le  théâtre,  empirez  ces  scènes 
d'alcôve,  réchauffez-les  par  des  scènes  de  mauvais  Keux,  donnez- 
leur  un  corps  par  les  gestes  et  les  paroles  vibrantes  des  actrices; 
que  les  yeux  et  tous  les  sens  s'en  remplissent,  non  pas  les  yeux  â'vat 
spectateur  isolé,  mais  ceux  de  mille  hommes  et  femmes  confondus 
dans  le  parterre,  irrités  par  l'intérêt  de  la  fable,  par  la  précision  de 
l'imitation  littérale,  par  le  ruissellement  des  lumières,  par  le  bruit 
des  applaudissemens,  par  la  contagion  des  impressions  qui  courent 
comme  un  frisson  par  tous  ces  nerfs  excités  et  tendus!  Voilà  le  spec- 
tacle qu'a  fourni  Wycheriey  et  qu'a  goûté  cette  cour.  Est-il  possible 
qu'un  public,  et  un  public  de  choix,  soit  venu  écouter  de  pareilles 
scènes?  Dans  l'Amour  au  bois,  à  travers  les  complications  de  ren- 
dez-vous nocturnes  et  de  viols  acceptés  ou  commencés,  on  voit  un 
bel  esprit,  Dappermtt,  qui  veut  vendre  Lucy,  sa  maîtresse,  à  ua 
beau  gentilhomme  du  temps,  Ranger.  Il  la  vante,  avec  quels  détails! 
n  frappe  à  la  porte  ;  Tacheteur  cependant  s'impatiente  et  le  traite 
comme  un  nègre.  La  mère  ouvre,  veut  vendre  Lucy  pour  elle-même 
et  à  son  profit,  les  injurie  et  les  renvoie.  On  amène  alors  un  vieil  usu- 
rier puritain  et  hypocrite,  Gripe,  qui  d'abord  ne  veut  pas  financer. 
«  Payez  donc  à  dtner  !  »  Il  donne  un  groai  pour  un  gâteau  et  de  l'aie. 
La  marraine  se  récrie,  il  lâche  une  couronne.  «  Mais  pour  les  rubans, 
les  pendans  d'oreille,  les  bas,  les  gants,  la  dentelle  et  tout  ce  qu'il 
faut  à  la  pauvre  petite.  »  Il  se  débat.  —  Allons  !  une  demi-guinée.  — 
w  Une  demi-guinée!  »  dit  la  vieille.  —  Je  t'en  prie,  va-t'en;  prends 
l'autre  guînée  aussi,  deux  guinées,  trois  guinées,  cinq;  voilà,  c'est 
tout  ce  que  j'ai.  —  Il  me  faut  aussi  ce  grand  anneau  à  cachet,  ou  je 


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Là  COMEDIB  ANGLAISE*  207 

ne  bouge  pas!  »  EUe  s'en  ya  enfin,  ayant  tout  extorqué,  et  Lucy  fait 
rinnocente,  semble  croire  que  Gripe  est  un  mattre  à  danser,  et  lui 
demande  sa  leçon.  loi  quelles  scènes  et  qudies  équivoques  I  Enfin 
elle  crie,  la  mère  et  des  gens  apostés  enfoncent  la  porte;  Gripe  est 
pris  au  piège,  on  le  menace  d'appeler  le  constable,  on  lui  escroque 
cinq  cents  livres  sterling.  Faut-Û  conter  le  sujet  de  l'Epouse  campa- 
gnarde?  On  a  beau  glisser,  on  appuie  trop.  Homer,  gentilhomme  qui 
revient  de  France,  répand  le  bruit  qu'il  ne  peut  plus  faire  tort  aux 
maris.  Vous  devinez  ce  qu'entre  les  mains  de  Wycherley  une  pa- 
reille donnée  peut  fournir,  et  il  en  tire  tout  ce  qu'elle  contient.  Les 
femmes  causent  de  son  état,  et  devant  lui  se  font  détromper  par  lui, 
^  s'en  vantent.  Il  y  en  a  trois  qui  viennent  chez  lui,  font  ripaille, 
boivent,  chantent,  et  quelles  chansons!  C'est  le  débordem^t  de 
l'orgie  qui  triomphe,  se  décerne  elle-même  la  couronne  et  s'étale  en 
maximes.  «  Notre  vertu,  dit  l'une  d'elles,  est  comme  la  conscience  de 
l'homme  d'état,  la  parole  du  quaker,  le  serment  du  joueur,  l'hon- 
neur du  grand  seigneur  :  rien  qu'une  grimace  pour  duper  ceux  qui 
se  fient  à  nous.  »  A  la  dernière  scène,  les  soupçons  éveillés  se  cal- 
ment sur  une  nouvelle  déclaration  de  Homer.  Tous  les  mariages 
âont  salis,  et  ce  carnaval  finit  par  une  danse  des  maris  trompés. 
Pour  comble,  Homer  propose  au  public  son  exemple,  et  l'actrice 
qui  vient  dire  l'épilogue  achève  l'ignominie  de  la  pièce  en  avertis- 
sant les  faux  galans  qu'ils  aient  à  se  bien  tenir,  et  que  s'ils  peuvent 
duper  les  hommes,  «  ce  n'est  pas  aux  femmes  qu'on  en  peut  donner 
à  garder.  » 

Mais  ce  qui  est  véritablement  unique,  et  le  plus  extraordinaire 
des  signes  de  ce  temps,  c'est  qu'au  milieu  de  ces  provocations  nulle 
circonstance  repoussante  n'est  omise,  et  que  le  conteur  semble  tenir 
autant  à  nous  dégoûter  qu'à  nous  dépraver.  A  chaque  instant,  les 
élégans,  même  les  dames,  mettent  en  tiers  dans  la  conversation 
ce  qui,  depuis  le  xvi*  siècle,  accompagne  l'amour.  Dapperwitt,  en 
offrant  Lucy,  dit  pour  excuser  les  retards  :  «  Laissez-lui  le  temps 
de  mettre  sa  longue  mouche  sous  l'œil  gauche  et  de  corriger  son 
haleine  avec  un  peu  d'écorce  de  citron.  »  Lady  Flippant,  seule  dans 
le  parc,  s'écrie  :  «  Malheureuse  femme  que  je  suis!  j'ai  quitté  le 
troupeau  pour  mettre  les  chiens  à  mes  trousses,  et  pas  un  vaga- 
bond ivrogne  qui  vienne  trébucher  sur  mon  chemin!  Les  mendiantes 
en  loques,  les  ramasseuses  de  cendres  ont  meilleure  chance  que 
moi.  »  Ce  sont  là. les  morceaux  les  plus  doux,  jugez  des  autres!  Il 
prend  à  tâche  de  révolter  même  les  sens;  l'odorat,  les  yeux,  tout 
souffre  devant  ses  pièces;  il  faut  que  ses  auditeurs  aient  des  nerfs  de 
matelot.  Et  c'est  de  cet  sdbtme  que  la  littérature  anglaise  est  remon- 
tée jusqu'à  la  sévérité  noorale,  jusqu'à  la  décence  excessive  qu'elle 


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208  BEVUE  DES  DEUX  MONDES* 

s'impose  aujourd'hui!  Ce  théâtre  est  comme  une  guerre  déclarée  à 
toute  beauté,  à  toute  délicatesse.  Si  Wycherley  emprunte  à  quelque 
écrivain  un  personnage,  c'est  pour  le  violenter  ou  le  dégrader  jus- 
qu'au niveau  des  siens.  S'il  imite  l'Agnès  de  Molière  (1),  il  la  marie 
afin  de  profaner  le  mariage,  lui  ôte  l'honneur,  bien  plus  la  pudeur, 
bien  plus  encore  la  grâce,  change  sa  tendresse  naïve  en  instinct 
éhonté  et  en  confessions  scandaleuses  (2).  S'il  prend  la  Viola  de  Shak- 
speare  (3),  c'est  pour  la  traîner  dans  des  bassesses  d'entremetteuse, 
parmi  les  brutalités  et  les  coups  de  main.  S'il  traduit  le  rôle  de  Géli- 
mène,  il  efface  d'un  trait  les  façons  de  grande  dame,  les  finesses  de 
femme,  le  tact  de  maîtresse  de  maison,  la  politesse,  le  grand  air,  la 
supériorité  d'esprit  et  de  savoir-vivre,  pour  mettre  à  la  place  l'im- 
pudence et  les  escroqueries  d'une  courtisane  «  forte  en  gueule.  » 
S'il  invente  une  fille  presque  honnête,  Hippolyta,  il  commence  par 
lui  piettre  dans  la  bouche  des  paroles  telles  qu'on  n'en  peut  rien 
transcrire.  Quoi  qu'il  fasse  et  quoi  qu'il  dise,  qu'il  crée  ou  qu'il 
copie,  qu'il  blâme  ou  qu'il  loue,  son  théâtre  est  une  difiamation  de 
l'homme,  qui  rebute  en  même  temps  qu'elle  attire,  et  qui  écœure 
quand  elle  corrompt. 

Un  don  surnage  pourtant,  la  force,  qui  ne  manque  jamais  dans  ce 
pays,  et  y  donne  un  tour  propre  aux  vertus  comme  aux  vices.  Quand 
on  a  écarté  les  phrases  d'auteur  tout  oratoires  et  pesamment  com- 
posées d'après  les  Français,  on  aperçoit  le  vi'ai  talent  anglais,  le  sen- 
timent poignant  de  la  nature  et  de  la  vie.  Wycherley  a  ce  lucide  et 
hardi  regard  qui  saisit  dans  une  situation  les  gestes,  l'expression 
physique,  le  détail  sensible,  qui  fouille  jusqu'au  fond  des  crudités  et 
des  bassesses,  qui  atteint,  non  pas  l'homme  en  général  et  la  passion 
telle  qu'elle  doit  être,  mais  l'individu  particulier  et  la  passion  telle 
qu'elle  est.  Il  est  réaliste,  non  pas  de  parti-pris,  comme  nos  mo- 
dernes, mais  par  nature.  Il  plaque  violemment  son  plâtre  sur  la 
figure  grimaçante  et  bourgeonnée  de  ses  drôles  pour  nous  porter 
sous  les  yeux  le  masque  implacable  où  s'est  collée  au  passage  l'em- 

(1)  Dans  V  Épouse  campagnarde. 

(2)  On  connaît  la  lettre  d'Agnès  dans  Molière  :  a  Je  veux  tous  écrire,  et  Je  suis  bien 
«n  peine  par  où  je  m'y  prendrai.  J'ai  des  pensées  que  je  désirerais  que  vous  sussiez; 
mais  je  ne  sais  comment  faire  pour  vous  les  dire,  et  je  me  défie  de  mes  paroles,  etc.  >• 
Regardez  la  façon  dont  Wycherley  [la  traduit  :  «  Dear,  sweet  M'  Homer,  my  husband 
TTOuld  hâve  me  send  you  abase,  rude,  unmannerly  letter;  but  I  wont,  and  would  havo 
forbid  you  loving  me,  but  I  won't;  and  would  hâve  me  say  to  you,  I  hâte  you,  poor 
BP  Horner,  but  I  won't  tell  a  lie  for  him.  For  l 'm  sure  if  you  and  I  were  in  the  coun- 
try  at  cards  together,  I  could  not  hclp  treading  on  your  toe  under  the  table,  or  rubbing 
knees  with  you,  and  staring  in  your  face,  \Al\  you  saw  me,  and  then  looking  down,  and 
])kishing  for  an  hour  together,  etc.  » 

(3)  Dans  le  Plain  dealer. 


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LA   GOUÉOIE   ANGLAISE.  209 

preinte  vivante  de  leur  laideur.  Il  charge  ses  pièces  d'incidens,  il 
multiplie  Faction,  pousse  la  comédie  jusqu'aux  situations  dramati- 
ques; il  bouscule  ses  personnages  à  travers  les  coups  de  main  et  les 
violences,  il  va  jusqu'à  les  fausser  pour  outrer  la  satire.  Voyez  dans 
Olivia,  qu'il  copie  d'après  Célimène,  la  fougue  des  passions  qu'il 
manie.  Elle  peint  ses  amis  comme  Célimène,  mais  avec  quels  ou- 
trages! «  Milady  Automne?  —  Un  vieux  carrosse  repeint.  — Sa  fille? 

—  Splendidement  laide,  une  mauvsdse  croûte  dans  un  cadre  riche. 

—  Oui,  la  vieille  au  bout  de  la  table. . . —  Renouvelle  la  coutume  grec- 
que de  servir  une  tête  de  mort  dans  les  banquets.  )>  Nos  nerfs  mo- 
dernes ne  supporteraient  pas  le  portrait  qu'elle  fait  de  Manly  son 
amant,  et  celui-ci  l'entend  par  surprise.  A  l'instant  elle  se  redresse, 
le  raille  en  face,  se  déclare  mariée,  lui  dit  qu'elle  garde  les  diamans 
qu'elle  a  reçus  de  lui,  et  le  brave.  «  Mais,  lui  dit-on,  par  quel  a1>- 
trait  l'aimiez-vous?  Qu'est-ce  qui  avait  pu  vous  donner  du  goût 
pour  lui?  —  Ce  qui  force  tout  le  monde  à  flatter  et  à  dissimuler,  sa 
bourse;  j'avais  une  vraie  passion  pour  elle.  »  Son  impudence  est 
celle  d'une  courtisane  déclarée.  Amoureuse  dès  la  première  vue  de 
Fidelio,  qu'elle  prend  pour  un  jeune  homme,  elle  se  pend  à  son  cou, 
«  l'étouffé  de  baisers  ;  »  puis  dans  l'obscurité  elle  tâtonne  pour  le 
trouver  en  disant  :  »  Où  sont  tes  lèvres?  »  Il  y  a  une  sorte  de  «  fé- 
rocité »  animale  dans  son  amour.  Elle  renvoie  son  mari  par  une 
comédie  improvisée;  puis,  avec  un  mouvement  de  danseuse  :  «  Va- 
t'en,  mon  mari,  et  viens,  mon  ami.  Justement  les  seaux  dans  le  puits  : 
l'un  descendant  fait  monter  l'autre.  »  Elle  éclate  d'un  rire  mordant: 
«  Pourvu  qu'ils  n'aillent  pas  comme  eux  se  heurter  en  route  et  se 
casser  l'un  l'autre!»  Surprise  en  flagrant  délit  et  ayant  tout  avoué 
à  sa  cousine,  dès  qu'elle  entrevoit  une  espérance  de  salut,  elle  re- 
vient sur  son  aveu  avec  une  effronterie  d'actrice  :  «  Eh  bien  !  cou- 
sine, lui  dit  l'autre,  je  le  confesse,  c'était  là  de  l'hypocrisie  rai- 
sonnable. —  Quelle  hypocrisie?  —  Je  veux  dire,  ce  conte  que  vous 
avez  fait  à  votre  mari;  il  était  permis,  puisque  c'était  pour  votre 
défense.  —  Quel  conte?  Je  vous  prie  de  savoir  que  je  n'ai  jamais 
fait  de  conte  à  mon  mari.  —  Vous  ne  me  comprenez  pas,  bien  sûr; 
je  dis  que  c'était  une  bonne  manière  d'en  sortir,  et  honnête ,  de 
faire  passer  votre  galant  pour  une  femme.  —  Qu'est-ce  que  vous 
voulez  dh-e,  encore  une  fois,  avec  mon  galant,  et  qui  est-ce  qui  a 
passé  pour  une  femme?  —  Comment!  vous  voyez  bien  que  votre 
mari  l'a  pris  pour  une  femme  1  —  Qui?  —  Mon  Dieu  !  mais  l'homme 
qu'il  a  trouvé  avec  vous  I  —  Seigneur  !  Vous  êtes  folle  à  coup  sûr. 

—  Oh  !  ce  jeu-là  est  insipide,  il  est  blessant.  —  Et  se  jouer  de  mon 
honneur  est  encore  plus  blessant.  —  Quelle  hardiesse  admirable  ! 

—  De  la  hardiesse,  moi!  à  moi  un  tel  langage.  Oh  bien!  je  ne 

lOMB  XXYU.  14 


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210  BEYDE  DBS  DBUX  K01IDB8. 

reverrai  plus  votre  visage.  Lettice,  où  ètes-vous7  Venez,  laissons 
là  cette  mauvaise  femme  médisante.  —  Un  mot  d'abord,  madame, 
je  vous  prie;  pourriez -vous  jurer  que  votre  mari  ne  vous  a  pas 
trouvée  avec...  —  Jura*!  Oui,  que  quiconque  est  monté  dans  ma 
dbambre,  inconnu,  dans  Tobscurité,  homme  ou  femme,  je  ne  le 
connais  pas,  et  par  le  ciel,  et  par  tout  ce  qui  est  bon;  et  si  je  meurs, 
puisse -je  n*  avoir  jamais  une  seule  joie  dans  ce  monde  ni  daâs 
l'autre!  Oui,  et  je  veux  être  éternellement...  —  Ifamnée!  et  vous 
l'êtes;  mais  vous  n'avez  plus  besoin  de  vous  parjurer  :  autant  jouer 
franc  jeu.  —  0  horrible  1  horrible  avis  !  Sortons,  ne  l'entendons 
pas;  viens,  Lettiœ,  elle  nous  corromprait.  »  Voilà  de  la  verve,  et 
si  j'osais  conter  les  audaces  et  les  vérifications  de  l'action  noc- 
turne, on  verrait  que  H*"^  Hameffe  a  uoe  sœur  et  M.  de  Balzac  un 
devancier. 

Il  y  a  un  personnage  qui  montre  en  abrégé  son  talent  et  sa  mo- 
rale, tout  composé  d'énergie  et;  d'indélicatesse,  Hanly  le  piain 
dealer  y  si  visiblement  son  favori,  que  les  contemporains  ont  donné 
à  l'auteur  en  surnom  le  nom  de  son  héros.  Hanly  est  peint  d'après 
Âlceste,  et  l'énormité  des  différences  mesure  la  différence  des  deux 
mondes  et  des  deux  pays.  11  n'est  pas  gentilhomme  de  cour,  mais 
capitaine  de  vaisseau,  avec  les  allures  des  marins  du  temps,  «  la 
casaque  tachée  de  goudron  et  sentant  l'eau-de-vie,  n  prmnpt  aux 
voies  de  fait  et  aux  jurons  sales,  appelant  ses  gens  chiens  et  es- 
claves, et,  quand  ils  lui  déplaisent,  les  jetant  à  coups  de  pied  dans 
l'escalier,  a  Hylord,  dit41  à  un  seigneur  avec  un  grondement  de 
dogue,  les  gens  de  votre  espèce  sont  comme  les  prostituées  et  les 
filous,  dangereux  seulement  pour  ceux  que  vous  embrassée.  »  Puis, 
quand  le  pauvre  homme  essaie  de  lui  parler  à  l'oreille  :  «  Mylord, 
tout  ce  que  vous  m'avez  appris  en  me  chuchotant  ce  que  je  savais 
d'avance,  c'est  que  vous  avez  l'haleine  puante;  voilà  un  secret  pour 
votre  secret.  »  Quand  il  est  daifâ  le  salon  d'Olivia  avec  «  ces  perro- 
quets bavards,  ces  singes,  ces  échos  d'hommes,  »  il  vocifère  comme 
sur  son  gaillard  d'arrière  :  «  Silence,  bouffons  de  foire!  »  et  il  les 
prend  au  collet.  «Pas  de  caquetage,  babouins  !  dehors  tout  de  suite, 
ou  bien...  »  Et  il  les  met  à  la  porte.  Voilà  ses  façons  d'homme  sôn- 
cère.  —  U  a  été  rmné  par  Olivia,  qu'il  aime  et  qui  le  renvoie.  La 
pauvre  Fidelia,  déguisée  en  homme  et  qu'il  prend  pour  un  ado- 
lescent timide,  vient  le  trouver  pendant  qu'il  ronge  sa  colère  :  «  Je 
puis  vous  servir,  monsieur;  au  pis,  j'irais  mendier  ou  voler  pour 
vous.  —  Bah!  encore  des  vanteries...  Tu  dis  que  tu  irais  mendier 
pour  moi?  —  De  tout  mon  cœur,  monsieur.  —  Eh  "bien!  tu  iras 
faire  l'entremetteur  pour  moi.  —  Comment,  monteur?  —  Oui,  au- 
près d'Olivia.  Va,  flatte,  mens,  agenouille-toi,  promets  n'importe 


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quoi  pour  me  l'avoir.  Je  ne  peux  pas  vivre  sans  l'avoir.  »  Et  lorsque 
Fidelia  revient  lui  disant  qu'Olivia  l'a  embrassée,  et  de  force,  avec 
un  emportement  d'amour  :  a  Son  amour!...  l'amour  d'une  prosti- 
tuée, d'une  sorcière!  Ah!  ab!  n'est-ce  pas  qu'elle  embrasse  bien, 
monsieur?  Bien  sûr,  je  me  figurais  que  ses  lèvres...  Mais  je  ne  dois 
plus  me  les  figurer.  Et  pourtant  elles  sont  si  belles  que  je  voudrais 
les  baiser  encore,  —  m'y  coller,  —  puis  les  arracher  avec  mes 
â6nt9,  3e^  n^cbftr  tn  pidtc^ux  tt  les  cracher  à  la  face  de  son  en- 
trèteneun..'  d  Gesxriâ  de  sauvage  annoncent  des  actions  de  sau- 
vage. Il  va  la  nuit  avec  Fidelia  pour  entrer  sous  son  nom  chez  Oli- 
via, et  Fidelia,  par  jalousie,  résiste.  Son  sang  s'émeut  alors,  un  flot 
de  fureur  lui  monte  à  la  face,  et^U  lui  crie  tout  bas  d'une  voix  sif- 
flante :  (( Âh!  tu  es  donc  mon  rival?  Eh  bien!  alors  tu  vas  rester 
ici  et  garder  la  porte  à  ma  place,  pendant  que  j'entre  à  ta  place» 
Puis,  quand  je  serai  dedans,  si  tu  oses  bouger  de  cette  planche  ou 
soufiler  un  mot,  je  lui  couperai  la  gorge,  à  elle  d'abord,  et  si  tu 
l'aimes,  tu  ne  risqueras  pas  sa  vie.  Et  la  tienne  aussi,  je  sais  que 
la  tienne  m.  moms,  tu  l'aimes.  Pas  ba  mot,  ou  je  coùunence  par 
toi  I  »  Il  renverse  le  mari,  autre  traître,  reprend  à  Olivia  la  cas- 
sette de  bijoux  qu'il  lui  avait  donnée,  lui  en  jette  quelques-uns, 
disant  u  qu'il  n'a  jamais  quitté  une  fille  sans  la  payer,  »  et  donne 
cette  même  cassette  à  Fidelia,  qu'il  épouse.  Toutes  ces  actions  pa- 
raissaient alors  convenables.  Wycberley  prenait  dans  sa  dédicace  le 
titre  de  son  héros,  Plain  dealer;  il  croyait  avoir  tracé  le  portrai,t 
d'un  franc  honnête  homme,  et  s'applaudissait  d'avoir  donné  un  bon 
exemple  au  public.  Il  n'avait  donné  que  le  modèle  d'une  brute  dé- 
clarée et  énergique.  C'est  là  tout  ce  qu'il  restait  de  l'homme  dans 
ce  triste  monde.  Wycberley  lui  ôtait  son  manteau  mal  ajusté  de  po- 
litesse français^,  et  le  montrait  avec  la  charpente  de  ses  muscles  et 
Timpudence  de  sa.nudité» 

A  côté  d'eux,  un  grand  poète  aveugle  et  tombé,  l'âme  remplie  des 
misères  présentes,  peignait  ainsi  le  tumulte  de  l'orgie  infernale  : 
«  Bélîaî  vint  le  dernier,  le  plus  impur  des  esprits  tombés  du  ciel, 
le  plus  grosàer  dans  l'amour  du  vice  pour  lui-môme...  Nul  n'est 
plus  souvent  dans  les  temples  et  aux  autels,  quand  le  prêtre  de- 
vient athée,  comme  les  fils  d'fili  qui  remplirent  de  leiu-s  débauches 
et  de  leurs  violences  la  maison  de  Dieu.  Il  règne  aussi  dans  les  cours 
et  dans  les  palais,  et  dans  les  cités  luxurieuses,  où  le  bruit  de  l'or- 
gie monte  au-dessus  des  plus  hautes  tours,  avec  l'injure  et  l'outrage, 
quand  la  nuit  obscurcit  lès  rues,  et  que  ses  fils  se  répandent  au  de- 
hors, gorgés  d'insolence  et  de  vin.  » 

H.  Taihb. 


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DE  LA 


RENAISSANCE  LITTERAIRE 

EN   GRÈCE 


LES  POÈTES  ZALOROSTAS  ET  ORPHANIDIS. 


I. 

La  renaissance  littéraire  de  la  Grèce  n'a  pas  été,  comme  son  ré- 
veil politique  (1),  l'objet  d'une  attention  passionnée  de  la  part  des 
autres  peuples.  C'est  chose  toute  simple  :  le  grec  est  considéré,  dans 
le  reste  de  l'Europe,  comme  une  langue  morte,  et  l'on  s'inquiète 
peu  de  savoir  quelle  sorte  de  langage  a  succédé  à  l'idiome  splendide 
d'Homère.  L'étude  de  ce  langage  oflrirait  cependant  im  très  vif  in- 
térêt, car,  sous  les  diverses  transformations  qu'il  a  subies  depuis 
quatre  siècles,  il  est  facile  de  reconnaître  chacune  des  phases  dra- 
matiques que  le  peuple  grec  a  lui-même  traversées.  Les  Vénitiens, 
les  Génois,  les  Francs,  les  Turcs,  tous  les  peuples  qui  ont  successive- 
ment occupé  ce  malheureux  pays  ont  laissé  dans  la  langue  même 
des  traces  de  leur  passage.  En  Épu'e,  où  l'oppression  musulmane 
s'est  montrée  la  plus  dure,  où  elle  subsiste  encore,  le  grec  est  à  peu 
près  méconnaissable,  tant  il  est  surchargé  de  barbarismes  albanais 
et  turcs.  En  Morée,  où  la  domination  des  Francs  s'est  maintenue  le 
plus  tard,  où  leur  influence  s'est  le  mieux  établie,  les  idiomes,  mé- 

f\)  Voyez,  sur  les  héros  des  guerres  de  IMndépendance  en  Grèce,  la  Revue  du  15  avril, 
J 5  juin  et  1»  octobre  1859. 


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RENAISSAUGB  UTTERAniE   EN  GRÈCE.  213 

langés  d'une  foule  de  mots  italiens ,  sont  moins  dénaturés  et  moins 
rudes.  D'autre  part,  il  est  tel  village,  telle  montagne  du  Péloponèse 
ou  de  la  Roumélie,  dont  les  habitans  ont,  par  le  fait  du  hasard  ou 
d'une  résistance  exceptionnelle,  échappé  à  l'introduction  de  presque 
*  tout  élément  étranger,  et  conservé  comme  de  purs  diamans  dans 
leur  dialecte  des  termes  et  des  paroles  antiques.  A  laisser  même  de 
côté  toutes  les  considérations  par  lesquelles  l'étude  de  la  grammaire 
d'une  nation  peut  se  rattacher  à  la  philosophie  et  à  l'histoire,  à 
n'envisager  le  grec  moderne  que  comme  un  instrument  plus  ou 
moins  parfait,  une  forme  plus  ou  moins  harmonieuse  de  la  pensée, 
on  y  trouve  une  langue  expressive  et  pittoresque,  remarquable  par 
l'abondance  et  l'éclat  des  images,  par  les  contrastes  saisissans  que 
produit  la  réunion  de  tant  d'élémens  divers.  Les  molles  conson- 
nances  italiennes,  les  s6ns  gutturaux,  vagues  et  prolongés  des  lan- 
gues orientales,  les  termes  âpres  et  sauvages  de  l'albanais  s'y  mêlent 
sans  cesse  aux  expressions  sonores,  amples  et  mélodieuses  du  grec 
pur.  Antique  par  le  fond,  barbare  à  la  surface,  correcte  et  magis- 
trale dans  son  essence  même,  fantasque  et  déréglée  dans  ses  détails 
extérieurs  et  dans  ses  accessoires,  semblable  en  quelque  sorte  à  ces 
bas-reliefs  qui  gisent  au  pied  du  Parthénon,  dont  les  formes  divines, 
ensevelies  sous  une  couche  de  limon  et  de  mousse,  ne  demande- 
raient qu'un  peu  de  travail  et  de  soin  pour  reparaître  avec  toute 
leur  perfection  sculpturale,  cette  langue  est  le  symbole  caractéris- 
tique de  l'état  social  où  le  peuple  qui  la  parle  est  resté  plongé  pen- 
dant plusieurs  siècles. 

Dès  que  cette  situation  a  changé,  dès  qu'avec  l'indépendance  les 
Grecs  ont  vu  les  conditions  morales  et  matérielles  de  leur  existence 
se  transformer  radicalement,  ils  ont  voulu  effacer  tout  vestige  du 
temps  de  l'esclavage,  non-seulement  dans  leur  législation  et  dans 
leurs  mœurs,  mais  jusque  dans  leur  vocabulaire.  Les  hommes  qui  se 
mirent  alors  à  la  tète  de  ce  mouvement  littéraire  eurent  à  éviter  un 
dangereux  écueil  :  on  pouvait  craindre  en  effet  qu'ils  ne  se  laissas- 
sent aller  à  une  réaction  trop  violente  en  voulant  créer  de  prime-saut 
une  langue  si  pure,  si  correcte,  si  éloignée  de  la  langue  vulgaire,  que 
le  peuple  ne  l'eût  pas  comprise,  et  ne  se  la  fût  jamais  appropriée; 
mais  ils  eurent  soin  de  ménager  les  transitions  et  de  se  tenir  sans 
cesse  à  la  portée  de  l'intelligence  commune.  Aussi  la  renaissance  des 
lettres  en  Grèce  offre-t-elle  jusqu'à  ce  jour  deux  périodes  bien  mar- 
quées. La  première  transformation,  qui  fait  suite  immédiate  aux 
guerres  de  l'indépendance,  ne  diffère  du  style  et  du  génie  demi-bar- 
bares des  improvisateurs  populaires  que  par  l'absence  des  solécismes 
grossiers  et  par  une  composition  moins  inculte;  l'autre,  qui  s'accom- 
plit maintenant,  accuse  un  progrès  immense  sur  la  précédente  :  la 


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2li  un»  DBS  DEUX  WMMS. 

forme  7  est  presque  antique,  et  la  pensée  aen^roeiieseiisibleiiieiit 
du  génie  de  la  poésie  modarne. 

Une  grande  fête  académique  célébrée  par  les  Athéniens  offre  chsr- 
que  année  aux  voyageurs  qui  parcourent  la  Grèce  l'occasion  de  re- 
oonnaitre  le  caractère  tout  national  de  la  nouvelle  poésie  hellénique. 
Chaque  ruinée,  racadémie  d'Athènes  ouvre  on  concours  poétique, 
et  elle  décerne  un  prix,  fondé  par  Topulent  patriote  Ambroise  BaHi, 
au  poète  dont  l'œuvre  est  jugée  la  plus  remaniu2d>le  par  Finventiott^ 
et  la  plus  propre  k  ramener  la  langue  à  sa  pureté  première.  Le  jour 
fixé  pour  la  clôture  solennelle  de  ce  concours  est  le  26  murs,  anni- 
versaire de  la  prodamatian  de  l'indépendance  hellénique.  Ce  jour^ 
là,  Athènes  tout  entière  est  en  mouvemœt  :  toutes  les  classes  de  la 
société  montrent  un  empressement  égal;  les  cafés  et  les  bazars  sont 
déserts;  les  places  sont  encombrées  par  la  flmle,  qui  gesticule,  crie, 
discute  avec  l'emportement  naturel  à  ce  peuple.  Après  la  lecture 
d'un  rapport  sur  les  diverses  producttons  soumises  au  concours,  le 
président  proclame  le  vainqueur,  le  félkite  au  nom  de  la  nation,  ré- 
cite à  haute  voix  ses  vers,  et  pose  sur  son  front  une  couronne  de 
laurier.  Au  sortû*  de  la  séance,  le  poète  couronné  est  accueilli  par 
les  acclamations  de  la  foule  et  reporté  chez  lui  presqu' en  triomphe. 
On  ne  peut  se  Usure  une  idée  des  querelles  et  des  tempêtes  qui  jus- 
qu'au dernier  moment  agitent  ce  grand  débat  littéraire. 

Les  poètes  athéniens  de  nos  jours  sont  donc  anhnés  de  la  même 
ambition  qui  poussait  les  grands  poètes  du  passé  i  rechercher  avant 
tout  les  suffrages  populaires.  Leurs  accens  s'adressent,  non  point  à 
une  classe  privUégiée'de  lettrés  et  de  savans,  mais  à  la  nation  tout 
entière,  et  c'est  d'elle  seule  qu'ils  attendent  la  récompense  et  le  prix 
de  leurs  travaux.  Le  gouvernement  du  roi  Othon,  absorbé  par  d'au- 
tres soins,  n'a  point  encore  songé  à  aider  les  poètes  de  son  con- 
cours :  s^  la  fondation  Balli,  Athènes  n'a  point  d'institution  desti- 
née à  protéger  les  lettres;  cette  indiflEèrence  du  pouvoir  kûsse  du 
moins  aux  écrivions  une  indépendance  qui  maintient  en  eux  dans- 
toute  sa  vigueur  primitive  l'àiergie  du  sentiment  patriotique  et  po- 
pulaire, source  féconde  de  leurs  inspirations.  Une  autre  conditi<m. 
rapproche  en  Grèce  les  poètes  du  peuple;  c'est  la  modicité  mime 
du  prix  de  leuiB  ouvrages,  qui  obtiennent  ainsi  une  circulation  des 
plus  rapides.  Ce  n'est  pas  seulement  pour  les  lire  qu'on  les  achète , 
mais  pour  en  apprendre  par  cœur  les  plus  remarquables  passages. 
Que  de  fois,  pendant  mes  courses  k  l'intérieur  de  la  Grèce,  dans  rni 
oaravanaérail  enfumé,  n'ài-je  pas  entendu  des  artisans,  des  mar- 
chands, des  voyageurs  de  la  plus  médiocre  apparence,  dédamer  4 
tour  de  rêle  les  plus  belles  tirades  de  quelque  récent  poème,  après^ 
avoir  chanté  les  vieilles  romances  de  leurs  improvisateurs  t  Le  peuple 


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BENÂISSANCE  UTTÉEAIRE   EN   GBEGE.  215 

:grec  aime  ses  poètes,  et  il  sait  à  l'occasion  les  secourir  dans  leurs 
1>esoins  et  les  soutenir  dans  les  épreuves  de  la  vie  publique.  Qu'un 
écrivain  par  exemple  soit  privé  des  ressources  nécessaires  à  l'impres- 
sion de  ses  œuvres,  il  fait  appel  à  la  nation  et  lance  de  toutes  parts 
4es  listes  de  souscription  qui  sont  rapidement  couvertes  de  signa- 
tures (1).  En  18&8,  un  poète  satirique,  Soutzo,  ayant  été  condanmé 
à  la  prison  pour  de  trop  directes  offenses  à  la  dignité  royale,  les  au- 
torités durent,  le  jour  delà  condamnation,  appeler  toutes  les  troupes 
sous  les  armes  afin  de  contenir  l'effervescence  de  la  foule  et  de  s'op- 
poser à  la  délivrance  du  prisonnier  (2). 

Avant  d'examiner  en  détail  les  plus  remarquables  productions  qui 
ont  succéclé,  dans  la  même  langue  et  sur  le  même  sol,  aux  chefs- 
d'œuvre  de  l'antiquité,  il  convient  d'en  esquisser  la  physionomie  gé- 
nérale. Le  sentiment  qui  domine  la  poésie  grecque  moderne  tout  en- 
tière, le  mobile  qui  l'entraîne,  le  principe  qui  la  féconde,  c'est  l'amour 
4e  la  patrie  et  de  la  liberté.  A  l'époque  où  le  joug  de  la  domination 
musulmane  était  le  plus  pesant,  la  liberté  avait  déjà,  au  sein  des  fo- 
rêts profondes,  sur  le  sommet  des  montagnes  abruptes,  ses  autels  et 
ses  défenseurs,  ses  poètes  et  ses  soldats;  tandis  que  les  klephtes  ver- 
saient leur  sang  pour  elle,  les  improvisateurs  la  chantsûent.  Aujour- 
d'hui les  Hellènes  sont  encore  trop  voisins  de  l'époque  de  leur  afiran- 
chissement  pour  que  leurs  poètes  n'y  trouvent  pas  la  source  à  peu 
près  exclusive  de  leur  inspiration.  La  douce  mélancolie,  la  vague 
tristesse  «  les  rêveries  des  imaginations  occidentales  sont  des  senti- 
mens  étrangers  à  la  muse  des  Grecs  modernes.  Le  culte  du  pur  idéal 
n'a  point  encore  pénétré  dans  cette  race,  que  les  besoins  de  la  réa- 
lité pressent  de  toutes  parts,  et  qui  doit  lutter  encore  contre  les  ob- 
stacles multipliés  que  rencontre  sa  régénération  :  race  active,  auda- 
-cieuse,  héroïque,  mais  naturellement  peu  portée  aux  contemplations 
^straites;  douée  néanmoins  de  grands  instincts  poétiques,  sensible 
aux  moindres  impressions,  trouvant  dans  les  circonstances  les  plus 
ordinaires  de  la  vie  l'occasion  de  clftinter  et  d*improviser.  La  na- 

(1)  Les  livrea  ne  «ont  pas  le  seul  mode  de  publicité  que  les  écrivains  g;recs  aient  à 
leur  disposition.  Les  journaux  qui,  au  nombre  de  cinquante  environ,  paraissent  chaque 
jour  à  Athènes  ou  dans  les  villes  principales,  et  qui ,  grâce  à  la  liberté  dont  la  presse 
Jouit  en  Grèce,  discutent  à  leur  gré  et  souvent  avec  plus  d'emportement  que  de  sagesse 
les  actes  du  gouvernement,  réservent  à  peu  près  tous  une  place  à  des  vers  ou  à  des  ro- 
mans, n  existe  surtout  un  certain  nombre  de  recueils  littéraires  dont  îe  but  est  d'en- 
tretenir dans  les  classes  élevées  le  culte  des  lettres,  de  diriger  le  g<yût  pi^Uic,  d*épurer  U 
langage  et  d^enseigner  aox  écrivains  modernes  à  suivre  les  tnutitions  saines  et  pures 
de  Tantiquité.  On  peut  dter  VEuUrp$  et  la  Pmiéùre;  ce  âemier  recueil ,  fondé  il  y  a 
«ne  dizaine  d'années  par  MM.  Dragoumis,  Rangabé,  Papparigopoulo,  est  le  plus  im- 
|K>rtant. 

(2)  Le  roi  Othon  a  depuis  fait  grâce  au  poète  et  lui  a  rendu  la  liberté. 


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216  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

ture,  dont  le  spectacle  nous  emporte  si  facilement  vers  les  hautes 
régions  de  Fidéal  et  de  Tinfini,  exerce  sur  les  Grecs  une  influence 
profonde:  ils  Taiment  avec  passion,  ils  en  jouissent  avec  ivresse; 
mais  ici  les  sensations  dominent  encore  la  pensée  :  ils  s'arrêtent  à 
l'admiration  de  la  beauté  visible,  et  leur  esprit  ne  franchit  pas  la 
limite  des  horizons  terrestres.  Leurs  poètes  excellent  dans  le  ré- 
cit et  la  description  ;  ils  savent  encadrer  en  de  magiques  paysages 
les  curieu3{  épisodes  de  leur  histoire,  ou  les  légendes  merveil- 
leuses empruntées  aux  superstitions  et  aux  traditions  populaires; 
ils  affectionnent  les  teintes  chaudes  et  colorées  dont  la  splendide 
lumière  qui  éclaire  le  ciel  de  la  Grèce  leur  a  livré  le  secret;  ils  atta- 
chent un  prix  souvent  exagéré  à  la  perfection  matérielle  du  vers  et 
à  l'harmonie  des  périodes.  Doit-on  s'en  étonner?  La  langue  d'Ho- 
mère et  de  Platon,  si  riche,  si  sonore,  si  prosodique,  -si  mélodieuse- 
ment accentuée,  ne  semble-t-elle  pas  bien  faite  pour  leur  inspirer 
le  culte  de  la  forme  et  les  entraîner  à  la  recherche  souvent  exclusive 
d'une  haimonie  toute  musicale?  Dans  une  pièce  fugitive,  Pensées 
de  solitude  (1),  un  des  poètes  les  plus  aimés  de  la  Grèce  moderne, 
M.  Rizo  Rangabé,  a  néanmoins  laissé  échapper  quelques  accens 
empreints  d'une  religieuse  émotion  et  d'une  véritable  mélancolie. 
Voici  cette  page,  la  seule  de  ce  genre  qui  soit  tombée  sous  nos 
yeux  : 

«  A  peine  la  lune  a-t-elle  doré  nos  pâles  horizons,  que  je  m^enfuis  dans 
les  déserts,  loin  des  hommes  et  des  cités  bruyantes.  La  nature,  livre  sublime 
sorti  de  la  main  de  Dieu,  déroule  ses  pages  à  mes  yeux,  et,  le  cœur  plein 
d'un  trouble  mystérieux,  je  contemple  la  terre  solitaire  et  le  ciel  paisible. 

«  0  Nature,  lorsque,  le  soir,  tu  rejettes  amoureusement  le  voile  qui  dérobe 
aux  regards  profanes  tes  vénérables  beautés,  quelle  heure  magique,  quelle 
harmonie,  quelle  joie  pour  tes  austères  amans  ! 

a  Avec  quelles  extases  pieuses  mon  âme,  perdue  dans  le  vague  éther,  com- 
prend alors  ce  réciproque  amour|^ui  fait  que  les  astres  gravitent  les  uns 
vers  les  autres,  et  que  le  nuage  s'endort  tranquille  sur  le  sein  ft^missant 
des  mers! 

«  Oui,  un  lien  ineffable  unit  la  créature  au  Créateur.  La  forêt  qui  tres- 
saille, le  lac  qui  sommeille,  le  torrent  qui  gronde,  le  zéphyr  qui  passe,  tout 
a  sa  voix  dans  l'hymne  de  l'universelle  harmonie.  Quant  â  moi,  discordance 
plaintive,  rhythme  inutile  et  déplacé  dans  ce  concert  immense,  je  suis  au 
sein  de  l'immortel  chef-d'œuvre  comme  un  membre  retranché,  triste,  seul, 
étranger  au  mouvement  qui  entraîne  tout  autour  de  moi,  semblable  au  mi- 
roir des  eaux  qui  reflète  les  vapeurs  colorées  de  l'air,  les  feuilles  des  forêts, 
les  fleurs  du  printemps,  et  qui  n'a  par  lui-même  ni  forme  ni  couleur.  » 

(1)  Poésies  diverses,  par  A.  Rizo  Rangabé,  Athènes,  1859,  chef  André  Goromylas, 
tome  I",  p.  245. 


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BENÂISSANCE   LITTERAIBE   EN  GREGE.  217 

Citons  encore  du  même  poète  une  charmante  légende  intitulée 
la  Voyageuse.  C'est  Tune  des  imitations  les  plus  heureuses  qui  aient 
été  faites  de  la  manière  originale  et  naïve  des  bardes  populaires. 
Elle  rappelle  complètement  le  style  de  ces  derniers,  et  servira  d'in- 
troduction naturelle,  de  prologue,  si  l'on  veut,  au  tableau  de  la 
première  période  littéraire  qui  a  succédé  au  temps  où  les  improvi- 
sateurs étaient  les  seuls  représentans  de  la  poésie  hellénique. 

«  Jeune  fille  aux  cheveux  d'or,  aux  épaules  d'albâtre,  où  vas-tu  par  ce 
chemin  désert?  U  est  minuit;  ne  sais-tu  pas  qu'à  cette  heure  les  esprits  se 
promènent,  que  les  fées  glissent  sur  la  prairie,  et  que  les  néréides  (1)  dan- 
sent sur  la  montagne? 

a  —  Si  les  néréides  dansent  à  cette  heure,  qu'elles  dansent!  Ce  n'est  point 
eUes  que  je  cherche.  Vous  qui  passez,  n'avez-vous  point  vu  mon  bien-aimé 
sur  les  chemins  que  vous  avez  suivis? 

«  —  Et  quand  nous  l'aurions  vu,  ton  bien-aimé,  sur  les  chemins  que  nous 
avons  suivis,  à  quoi  donc  aurions-nous  pu  le  reconnaître? 

«  —  n  était  grand,  élancé;  il  était  jeune,  beau  comme  le  soleil  du  prin- 
temps; son  sourire  était  doux  comme  une  journée  de  mai;  il  chantait  sur 
sa  lyre  comme  le  rossignol.  Il  avait  le  miel  sur  sa  bouche,  l'amour  dans  ses 
yeux,  la  valeur  dans  son  àme,  et  moi  dans  son  cœur.  Ensemble  nous  avons 
passé  des  années  de  joie  et  de  bonheur,  pareils  aux  inséparables  tourte- 
relles. Un  jour,  il  m'a  dit:  «  Viens  auprès  de  moi,  laisse-moi  t'embrasser;  il 
faut  nous  quitter.  Vois-tu  là-bas?  Les  balles  pleuvent  comme  la  grêle,  le 
choc  des  épées  retentit.  Ce  bruit  m'appelle.  Regarde  ces  pallikares,  ils  dan- 
sent leur  danse  guerrière;  c'est  moi  qu'ils  attendent  pour  conduire  leur 
chœur  sauvage.  Écoute  ces  femmes,  ces  enfans  qui  gémissent;  c'est  moi 
qu'ils  attendent  pour  les  venger. 

«  —  Ainsi,  mon  fidèle,  tu  parsl  Tu  pars  et  tu  me  laisses!  Tu  rencontreras 
d'autres  belles;  tu  en  aimeras  une  autre,  et  moi,  tu  m'oublieras! 

«  —  Ne  pleure  pas,  mon  enfant;  penche  ton  front  sur  mes  lèvres;  laisse- 
moi  t'embrasser.  Adieu,  porte-toi  bien.  Je  te  serai  fidèle  jusqu'à  ce  que  je 
meure.  Lorsque  les  neiges  seront  tombées  trois  fois ,  et  que  trois  fois  elles 
auront  fondu,  tu  entendras  mes  pas,  tu  entendras  ma  voix,  et  tu  seras  sur 
mon  cœur.  •  ^ 

«  Et  il  partit.  Trois  fois  la  neige  est  tombée,  elle  a  fondu  trois  fois,  et 
j'ai  pleuré  pendant  trois  années  sombres  et  malheureuses.  Je  ne  l'ai  pas 
entendu,  je  ne  l'ai  pas  revu.  Et  maintenant,  je  parcours  les  montagnes,  les 
plaines,  les  jardins,  les  déserts.  Voyageurs  qui  m'écoutez  avec  des  larmes 
dans  vos  yeux,  n'y  a-t-il  plus  d'espoir?  S'il  n'y  en  a  plus,  donnez-moi  la 
mort  Voyageurs  qui  jouissez  des  délices  de  la  route,  oh  !  dites-moi  où  vous 
l'avez  vu?  Si  vous  l'avez  vu  à  quelque  fête,  je  cours  l'y  rejoindre;  si  vous 
l'avez  vu  dans  la  tombe,  je  veux  m'y  coucher  près  de  lui. 

(1)  Les  Grecs  modernes  appellent  néréides  ou  neraUdes  non-seulement  les  esprits  des 
eaux,  mais  encore  ceux  qui  fréquentent  les  lieux  élevés.  Les  paysans  du  Magne  et  de  la 
Laconiepar  exemple  croient  que  les  cimes  du  Taygète  sont  le  séjour  de  trois  fenmies  sur- 
natureUes  qui  apparaissent  parfois  au  moment  des  orages,  et  qu'ils  appellent  néréidn* 


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218  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  —  BoQoe  jeune  fille,  ptiisque  tu  me  le  demandes,  f  ai  yu  ton  bien-«imé; 
n  n'était  point  dans  la  tombe,  il  n'était  point  à  une  (été;  seulement  il  pis- 
tait avec  mille  hommes.  Descends  là-bas,  gagne  la  montagne  par  ce  cb^nm 
qui  monte,  peut-être  à  ton  tour  le  verras-tu  passer^  Ses  vétemens  sont 
noirs,  ses  larmes  sont  noires,  son  fusil  est  noir,  son  cœur  est  noir  aus^. 

«  L'enfant  descendit  et  prit  le  chemin  qui  monte.  Elle  escalade  les  ro- 
chers, eDe  marche  près  des  abîmes,  elle  va  sur  la  montagne.  Près  d'elle,  les 
bêtes  des  forêts  passent  et  grondent;  seul,  son  blen-aimé  ne  passe  pas.  Ses 
yeux  brûlent,  son  cœur  se  fend;  elle  s'iassied  sur  un  tertre  de  gazon,  elle 
chante  sa  tristesse,  et  elle  pleure.  Une  voix  se  Mi  entendre. 

«  —  Qui  a  troublé  mon  sommeil?  qui  vi^it  fouler  le  frais  gazon  sur  ma 
tombe?  N'étais-je  pas  un  digne  pallikare?  Tai  tué  trente  Turcs,  j'en  ai  pris 
quarante.  Des  lauriers  ornaient  mon  sat»ne  et  ma  lyre»  et  cependant  je  sou- 
pirais. «  Je  reviendrai  après  les  troisièmes  ndges,  »  arais-je  dit;  mais  ea 
faisant  cette  promesse,  je  n'avais  pas  consulté  l'inflexible  Charon  (1).  Avant 
le  retour  de  la  troisième  neige,  une  balle  m'a  fhippé  à  mon  tour.  lb>n  c^s^ 
est  froid,  mon  amour  seul  est  toujours  ardent. 

«  —  Ohl  c'est  toi,  j'entends  tes  pas,  je  reconnais  ta  voix!  Combien  de 
temps  m'as-tu  laissée  seule  et  désespérée!  Viens,  afin  que,  f  ayant  revu,  je 
ne  te  quitte  plus  I 

«  —  O  jeune  ille,  ma  chambre  est  noire  et  mon  lit  est  ^roit.  Où  je  suis,, 
les  rayons  du  soleil  ni  la  rosée  des  nuits  n'cmt  jamais  pénétré. 

«  —  Qu'importe  si  ton  lit  est  étroit  et  si  ta  chambre  est  noire?  Dossé-je  te 
suivre  jusque  dans  la  nuit  sauvage  de  la  nM)rt,  j'irai;  dussé-je  me  ooueher 
au  fond  de  l'abîme,  ce  sera  mon  paradis  1 

«  Elle  voit  l'ombre  de  son  bien-aimé  souillée  de  poussière,  de  poudre  et 
de  sang,  comme  au  jour  de  sa  dernière  bataille.  Les  chiens  aboient,  les  cou- 
cous pleurent,  les  rafales  agitent  les  cyprès,  le  vent  glacé  du  nord  déracine 
les  platanes,  emportant  avec  lui  des  sanglots,  des  soupirs,  et  l'édio  funèbre^ 
du  psaume  des  morts;  les  nuages  noirs  courent  et  sèment  la  foudre,  les 
éclairs  luisent  sur  deux  cadavres.  » 

Cette  ballade  a  toutes  les  allures  des  petits  drames  fantastiques 
dont  la  poésie  populaire  de  TÉpire  et  de  la  ThessaUe  surtout  offre 
de  nombreux  exemples.  Les,  improvisateurs  savaient  inventer  à 
merveille  de  charmantes  épopées  et  de  romantiques  histoires,  lors- 
qu'ils rfavaîent  pas  à  chanter  le  trépas  d'un  klephte  ou  les  exploits 

(i)  Charon  était,  comme  on  le  sait,  la  personnification  de  la  mort  chez  les  anciens. 
Cette  tradition  s'est  perpétuée,  et  les  Grecs  modernes  ne  désignent  Jamais  la  mort  sons 
an  autre  nom.  LHmag^nation  du  peuple  et  de  ses  poètes  reprftsente  ce  personaase  redoa-^ 
table  sous  mille  imnes  divenes.  Le  phis  souvent  c'est  «n  vieUland  à  fa  barbe  bbmche, 
au  regard  sinistre,  au  bras  aimé  d'une  fînix,  ou  bien  c'est  «■  carafier  monté  sur  n 
coursier  fantastique  comme  celui  de  la  ballade  de  Lénore;  il  pousse  devant  lui  les  jeune» 
gens,  il  traîne  les  vieillards,  îl  porte  les  femmes  en  croupe,  et  les  petits  enfkns  sont 
rangés  en  file  sur  le  pommeau  de  sa  selle;  c*est  encore  une  hirondelle  nohe  fjfA  plan»^ 
flor  le  monde,  et  qui  abM  k  clwque  instant  son  vol  pour  décacfaer  tme  flècbe  contre  aa 
yrvie* 


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BENÂI88AJICK  IlTTilÂimE  EN  GKÈCE.  219 

'd'un  caphaÎDe.  M.  Rangabè  est  à  peu  près  le  seul  des  poètes  lettrés 
4e  la  Grèce  qui  les  ait  suiyîs  aussi  loin  dans  le  domaine  de  la  pure 
fantaisie.  H  appartient  donc  tout  à  la  fois  à  Tère  des  improvisateurs 
par  le  genre  de  quelques-unes  de  ses  meilleures  compositions  et  à 
l'ère  moderne  par  le  tour  moins  abrupt  qu'il  sait  donner  à  sa  peu* 
sèe,  comme  par  l'époque  à  laqueUô  il  a  puUié  ses  oMivres.  Aussi, 
tout  en  nous  rq[>ortant  aux  temps  primitifs,  où  la  poésie  naissait 
•entièrement  de  l'instinct  populaire^  noua  ramène-tnil  sans  effort  à 
l'époque  où  les  lettres  sont  devenues  en  Grèce  l'objet  d'une  ^i^ 
approfondie  et  raisonnée,  et  de  laquelle  date  la  renaissance  qu'on 
s'est  proposé  de  suivre  ici  dans  ses  diverses  phases  et  dans  ses  ra- 
jMes  progrès. 

11. 

Le  poète  George  Zalckostas,  né  ^  Janina  quelques  années  avant 
le  cœnmencement  de  l'insurrection  grecque,  personnifie  de  la  fitçon 
la  plus  accentuée  l'époque  de  transition  qui  suivit  immédiatement 
les  guerres  de  l'indépendance.  L'exceptionnelle  énergie  de  la  race 
belliqueuse  à  laquelle  p  appartient,  la  sauvage  beauté  des  sites  qui 
entourèrent  son  enfance,  les  mélancoliques  vallons  de  Paramytbia, 
les  roches  sanglantes  de  Souli,  les  forêts  sombres  de  Dodone  et  les 
^pes  verdoyantes  du  Pinde,  où  s'écoula  tour  à  tour  sa  jeunesse, 
toutes  ces  influences  expliquent  la  sève  et  l'originalité  de  son  talent, 
le  rhythme  vigoureux  de  son  vers,  l'harmonie  un  peu  barbare  de  sa 
poésie.  Sa  muse  s'est  éveillée  au  bruit  du  combat,  à  la  lueur  des 
feux  nocturnes  du  liméri  (1).  Zalokostas  ne  fut  pas  un  des  derniers 
à  prendre  les  arme^;  ses  œuvres  laissent  voir  à  chaque  instant  le 
klephte  à  côté  du  poète.  ïl  décrit  avec  prédilection  les  habitudes 
-et  les  passions  guerrières,  les  luttes  corps  à  corps,  ces  combats 
^Bsproportionnés  où  Faudace  et  la  ruse  donnaient  presque  toujours 
la  victoire  au  plus  faible.  Le  Khan  de  Gravia,  par  exemple,  est  le 
récit  d'un  de  ces  brîUans  épisodes  que  l'histoire  n'a  pas  coutume 
de  relever,  mais  que  la  poésie  aime  toujours  à  recueillir  et  à  parer 
de  ses  commentaires. 

«  Bn  faee  Ae  Gravia»  la  nontagne  retentit  dn  bruit  des  instnunens;  les 
armes  d'or  étineelknt,  les  fousUneUes  blanches  s'aghent*  Par  une  pente 
•oUique  et  rapide,  un  dMBur  de  soldats  descend;  la  flâte  aux  sons  aigus 
accompagne  leur  voix.  C'est  Odyssée  aux  pieds  légers  qifi  les  conduit;  il  se 
•dirige  vers  le  khan,  et  il  couve  dans  son  sein  un  projet  audacieux. 

«  —  Valeureux  compagnons,  dit-il,  c'est  ici  que  la  patrie  vous  appelle; 

(1)  Camp  ou  biTouac  dans  les  montagnes. 


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220  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

une  armée  innombrable  va  s'abattre  sur  ces  lieux,  et  ce  caravansérail  ob- 
scur peut  devenir  pour  nous  un  champ  d'immortelle  gloire.  Les  vieux  morts 
de  Sparte  s'éveilleront  et  feront  trembler  le  sol  sous  le  pied  des  Turcs  épou- 
vantés ;  l'ombre  de  Diacos  (1)  entendra  avec  une  grande  joie  le  bruit  reten- 
tissant du  mousquet!  » 

En  effet,  les  barbares  traversent  bientôt  le  fleuve  en  foule;  les 
hommes  crient,  les  chevaux  hennissent,  les  adversaires  sont  en 
présence.  A  partir  de  ce  moment,  la  fantaisie  du  poète  s'empare 
des  moindi*es  détails  de  l'action,  et  en  compose  toute  une  petite 
épopée. 

«  Au-devant  de  tous,  un  derviche  s'avance;  il  presse  de  l'éperon  le  flanc 
de  son  coursier.  —  Où  vas-tu?  lui  crie  Odyssée,  fils  d'Androutzos. 

«  —  Je  vais  là  où  se  trouvent  les  ennemis  du  prophète;  je  veux  chanter 
Allah  sur  leurs  cadavres! 

«  — 0  fils  du  prophète,  reprend  Odyssée,  là  où  tu  vas,  il  n'y  a  ni  minaret 
ni  mosquée,  mais  un  bon  fusil  qui  parle.  Écoute  sa  voix. 

«Soudain  le  derviche,  lâchant  ses  rênes  et  son  sabre,  se  renverse  en 
arrière  et  roule  sur  la  terre,  qu'il  baigne  de  son  sang.  » 

Après  toute  une  journée  de  lutte  sanglante,  la  nuit  tombe  enfin. 
«  Le  métal  luisant  des  armes  ne  brille  plus;  les  monts,  les  bois,  les 
abîmes  sont  silencieux.  Les  Turcs,  semblables  à  des  loups  affamés, 
ont  resserré  leurs  lignes  autour  du  misérable  khan.  »  Bientôt  le 
sommeil,  «  frère  de  la  mort,  »  s'empare  d'eux.  Le  pacha  lui-même, 
après  une  longue  résistance,  s'endort  sur  les  épais  coussins  qui  cou- 
vrent le  sol  de  sa  tente.  A  peine  a-t-il  fermé  les  yeux  que  l'ombre 
du  derviche  atteint  au  début  de  la  journée  lui  apparaît  et  dit  :  «  Ne* 
crains  rien,  ô  pacha,  je  suis  le  messager  d'une  bonne  nouvelle;  ré- 
jouis-toi, tu  seras  vainqueur  des  Grecs  1  —  Et  ce  disant,  le  mort 
s'éloigna  de  son  ami  en  lui  jetant  un  regard  plein  de  sarcasme.  — 
Tu  souris,  ô  pacha!  murmura-t-il  entre  ses  lèvres  blêmes  avant  de 
disparaître  ;  à  ton  réveil,  tu  verseras  des  larmes  noires.  » 

Par  ces  derniers  vers,  l'auteur  veut  dure  sans  doute  que  quelque 
démon  favorable  aux  Hellènes  revêtit  la  forme  du  derviche  pour 
inspirer  au  pacha  une  sécurité  funeste,  en  lui  prédisant  une  victoire 
qu'il  ne  devait  pas  remporter.  L'apparition  de  ce  fantôme  prouve 
l'attrait  que  le  merveilleux  exerce  sur  l'imagination  des  Grecs,  et  la 
foi  que  ces  derniers  ajoutent  a^x  rêves,  arme  puissante,  disent-ils, 
dont  les  êtres  surnaturels  font  usage  pour  prémunir  les  hommes 
contre  les  périls  du  lendemain  ou  pour  les  pousser  à  leur  perte.  On 
rencontre  encore  dans  l'intérieur  de  la  Grèce,  en  Épire  surtout,  des 

(1)  L'un  des  chefs  grecs  dont  le  nom  revient  le  plus  souvent  dans  les  romances  po- 
pulaires. 


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BENA18SANCE  LITTEBAIRE   EN   GBÈCE.  221 

femmes  qui  font  métier  de  sorcellerie  et  prétendent  posséder  la 
science  mystérieuse  de  l'interprétation  des  songes.  Les  gens  du 
peuple  ont  à  ce  sujet  une  foule  de  croyances  singulières.  De  même 
qu'ils  s'imaginent  que  l'eau  de  certaines  sources,  qu'ils  appellent 
agiamuij  et  devant  lesquelles  ils  ne  s'arrêtent  jamais  sans  y  plonger 
la  tête,  a  la  vertu  de  prévenir  ou  de  guérir  les  maladies,  ils  croient 
aussi  que  l'ombre  de  certains  arbres  fait  naître  des  songes  tristes  ou 
sourians,  qu'il  est  des  lieux,  consacrés  depuis  plusieurs  siècles  par 
la  superstition,  où  il  faut  aller  dormir  pour  connaître  l'avenir  d'une 
façon  certaine,  et  lorsqu'un  pressentiment  les  tourmente  ou  qu'une 
inquiétude  vague  les  agite,  ils  vont  passer  la  nuit  dans  une  église, 
afin  de  procurer  à  leur  sommeil  quelque  apparition  rassurante. 

Le  lendemain  donc,  le  pacha,  comptant  sur  la  perfide  promesse 
de  l'ombre,  livra  de  nouveau  bataille;  mais  la  poignée  de  Graves 
renfermée  dans  les  murailles  du  khan  sortit  triomphante  de  cette 
lutte  inégale.  Les  vainqueurs  n'eurent  qu'une  seule  perte  à  déplo- 
rer, et  le  poète  rend  ce  touchant  hommage  à  l'unique  victime  de 
cette  chaude  affaire  : 

«  n  est  minuit;  la  lune  et  son  cortège  d'étoiles  éclairent  le  sombre  firma- 
ment; tout  est  silencieux;  dans  le  lointain  seulement,  quelques  détonations 
attardées  troublent  encore  les  échos. 

«  Il  est  minuit;  les  klephtes,  sans  rien  dire,  creusent  les  froides  en- 
trailles de  la  terre;  ils  ensevelissent  un  de  leurs  compagnons.  Nulle  fleur  ne 
servira  d'oreiller  à  sa  tête,  nulle  branche  verdoy^inte  n'invitera  les  oiseaux 
à  venir  chanter  près  de  lui. 

«  Sur  cette  tombe,  l'encens  ne  brûle  point;,  le  psaume  des  morts  ne  ré- 
pand pas  sa  triste  mélodie  ;  je  n'entends  pas  non  plus,  6  vaillant  Gaplani, 
les  gémissemens  de  ta  mèrel  » 

Cette  dernière  scène,  pleine  de  charme  et  de  poésie,  jette  une 
ombre  de  douce  tristesse  sur  ce  petit  drame  militaire,  qu'elle  ter- 
mine fort  naturellement,  car  les  klephtes  avaient  coutume  d'ense- 
velir leurs  morts  sur  le  champ  de  bataille  même,  et  pour  ne  point 
faillir  à  l'accomplissement  de  ce  devoir,  ils  s'exposèrent  plus  d'une 
fois  à  voir  leur  triomphe  se  changer  en  défaite,  grâce  au  retour  su- 
bit d'un  ennemi  plus  nombreux.  La  privation  de  sépulture  est  aux 
yeux  des  Grecs  la  plus  lamentable  des  infortunes;  la  condition  des 
corps  non  ensevelis,  exposés  aux  intempéries  de  l'air  et  à  l'avidité 
des  bêtes  sauvages,  excite  en  eux  plus  de  terreurs  que  la  mort  elle- 
même.  Ils  croient  que  les  âmes  des  malheureux  dont  le  corps  n'a 
point  eu  de  funérailles  errent  éternellement  au  fond  des  solitudes, 
le  long  des  fleuves,  sur  les  bords  de  la  mer,  implorant  sans  cesse 
des  prières,  impuissantes  d'ailleurs  à  terminer  leur  supplice.  De  leur 
côté,  les  Turcs  ne  manquaient  jamais  de  trancher  la  tête  aux  cada- 


Gooçle 


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222  BSVUB   DE8  DEUX  1I0NDB8. 

vres  des  Grecs  restés  en  leur  pouvoir,  et  d'exposer  ce  hideux  trophée 
aux  injures  et  aux  profanations  d'une  |>opulace  fanatique*  De  toutes 
les  chances  de  la  guerre,  c'était  celle  que  les  Uephtes  redoutaient 
le  plus.  Aussi,  lorsqu'ils  étaient  (ri[)ligé8  de  s'âoigner  précipitam- 
ment du  lieu  du  combat,  emportaient^ils  sur  leurs  épaules  leurs 
blessés  et  leurs  morts;  si  la  nécessité  d'une  fuite  rapide  les  obligeait 
de  renoncer  à  ce  précieux  fardeau,  ils  n'hésitaient  pas  à  décapiter 
de  leurs  propres  mains  leurs  compagnons  d'armes,  alors  même  que 
ces  malheureux  n' avaient  pas  achevé  de  rendre  le  dernier  soupir. 

A  voir  l'inquiétude  immense  qui  agite  le  peuple  grec  au  sujet  de 
la  destinée  des  âmes  dans  l'autre  monde,  le  soin  superstitieux  qu'il 
apporte  à  l'accomplissement  des  cérémonies  funèbres  dans  la  crainte 
que  la  moindre  omission  ne  procure  aux  mines  du  défunt  les  plus 
sinistres  infortunes,  on  pourrait  croire  que  la  pensée  de  la  mort 
excite  en  lui  des  terreurs  et  une  appréhension  toutes  particulières. 
Loin  de  là,  cette  pensée  est  familière  à  ce  peuple,  elle  l'accom- 
pagne partout,  jusque  dans  ses  réjouissances  publiques,  et  si  elle 
jette  parfois  sur  son  imagination  une  temte  de  mélancolie,  elle  ne 
lui  cause  ni  trouble  ni  frayeur.  Voici  un  lûngulier  exemple  de  ce 
que  nous  avançons.  —  Le  jour  de  Saint*6eorge,  nous  entrâmes  d^ms 
un  petit  village  qui  porte  le  nom  de  ce  saint,  vénéré  par  toute  la 
Grèce;  les  habitans  de  ce  village,  situé  au  fond  des  montagnes  de  la 
Laconie,  célébraient  la  fête  de  leur  patron  et  dansaient  sur  la  place 
publique,  aux  portes  de  leur  chétive  église,  autour  d'une  estrade 
sur  laquelle  deux  ou  trois  musiciens  chantaient  en  s'accompagnant 
d'un  instrument  discord  et  sauvage.  Écoutez  les  étranges  paroles  de 
ce  chant  dont  on  répétait  en  chœur  le  refrain  monotone  : 

«  Réjouissez-vous,  jeunes  gens  et  jeunes  filles;  voici  le  soir  qui  vient; 
€haron  compte  nos  Jours  un  à  un. 

«  Dansons  sur  cette  terre  qui  doit  nous  dévorer. 

«  —  Gharon  n'a  ni  discrétion  ni  pitié;  îl  prend  les  vieillards,  îl  prend  les 
petits  enfans  sur  le  sein  des  nourrices... 

« — Sous  cette  terre,  nous  descendrons  tous  un  jour.  Elle  dévore  sous  les 
grands  arbres  les  jeunes  gens  et  les  pallikares,  et  sous  les  fleurs,  les  belles 
jeunes  fiUes... 

«—Réjouissez-vous,  jeunes  gens  et  Jeunes  filles.  Gharon  est  résolu  à  ne 
pas  laisser  une  âme  sur  la  terre  (1).  » 

Et  les  montagnards  de  Laconie  qui  dansaient  au  refrain  de  cette 
funèbre  antienne  avaient  le  regard  joyeux  et  le  sourire  aux  lèvres. 

(1)  Nous  ne  possédions  qae  quelques  fragmens  de  cette  chanson,  que  nous  avons  re- 
trouvée tout  entière  dans  un  opuscule  sur  la  poésie  grecque  populaire,  récemment  pu- 
blié à  Athènes  par  M.  Sp.  Zampélio. 


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RENAISSANCE   UTTÉKAIBE   EN  GBEGE.  22S 

On  voit  maiiitenant  combien  les  chants  inspirés  à  Zalokostas  par  la 
pensée  de  la  mort  devaient  répondre  au  sentiment  pq)ulaire  :  ceux 
où  il  célébrait  les  joies  du  combat  ne  rencontraient  pas  de  moins 
nombreux  échos;  mais  faut-il  le  suivre  pas  à  pas  sur  tous  les  champs 
de  batsdlle  où  il  a  servi,  le  mousquet  à  la  main,  la  cause  de  l'indé- 
pendance? Selon  les  chances  capricieuses  de  la  guerre,  Zalokostas 
passe  sans  cesse  de  la  Roiunélie  en  Morée,  de  la  Morée  en  Roumélie, 
un  jour  poursuivant  les  Turcs,  et  l'autre  poursuivi  par  eux,  errant 
tout  à  la  fois  en  trouvère  et  en  paladin,  se  battant  toute  la  journée, 
et  le  soir  charmant  ses  compagnons  d'armes  par  la  peinture  de  leurs 
propres  exploits.  Tantôt  il  fuit  dans  les  montagnes,  sans  ressources 
et  presque  découragé;  tantôt  il  entre  victorieusement  dans  une  ville, 
chantant  une  ode  à  la  liberté.  Sans  entrer  dans  tous  les  détails  de  sa 
vie  militaire,  on  peut  en  rapporter  cependant  ici  les  épisodes  les  plus 
âaillans.  A  la  tête  de  quelques  partisans  déterminés,  Zalokostas  guer- 
royait en  Étoile  vers  la  fin  de  l'année  182&.  Surpris  un  jour  par  une 
nombreuse  troupe  de  Turcs,  près  du  village  de  Machala,  il  n'hésita 
point  à  accepter  la  bataille.  Presque  au  début  de  l'action,  il  vit  tomber 
à  ses  côtés  un  jeune  homme  du  nom  de  Nasos,  auquel  il  avait  voué 
une  amitié  toute  particulière.  Les  périls  de  ce  combat  inégal  ne  l'em- 
pêchèrent pas  de  rendre  à  son  ami  les  derniers  devoirs.  Il  lui  ferma 
les  yeux,  tourna  son  visage  du  côté  de  l'orient,  et  jeta  sur  son  ca^ 
davre  la  cape  de  poils  de  chèvre  que  portent  les  Albanais.  Il  allait 
s'éloigner,  lorsqu'une  jeune  fenmie,  que  le  pauvre  Nasos  avait  épou- 
sée quelques  jours  auparavant,  a:ccourut  cherchant  partout  son  mari 
dans  la  mêlée.  Zalokostas  se  contenta  de  lui  montrer  du  doigt  le 
manteau  qui  couvrait  le  cadavre.  A  ce  signe,  la  jeune  femme. éper- 
due se  jette  sur  le  corps  inanimé  de  Nasos,  couvre  ses  lèvres  de 
baisers,  et,  saisissant  lé  sabre  que  le  mort  tenait  encore  dans  sa 
main  crispée,  elle  veut  mettre  fin  à  ses  jours.  Zalokostas  l'arrête, 
lutte  un  instant  avec  elle  et  parvient  à  la  désarmer;  mais,  pen- 
dant ce  court  espace  de  temps,  il  avait  été  séparé  du  reste  de  sa 
troupe  :  une  nuée  d'ennemis  l'environne,  il  est  fait  prisonnier  et 
conduit  dans  la  forteresse  de  Yrachori  (1).  La  nuit  suivante,  ayant 
réussi  à  ébranler  l'un  des  barreaux  de  la  fenêtre  étroite  de  sa  pri- 
son, il  fixa  solidement  à  l'autre  l'extrémité  de  la  ceinture  démesu- 
rément longue  qu'il  portait  autour  de  la  taille,  et  qui  fait  partie  du 
costume  des  pallikares;  puis  il  se  laissa  glisser  le  long  de  la  mu- 
raille. Il  ne  put  atteindre  le  sol  qu'en  se  laissant  tomber  d'une  assez 
grande  hauteur;  le  bruit  de  sa  chute  réveilla  une  sentinelle  qui  fit 
feu  au  hasard,  et  qui  donna  ainsi  l'alarme  à  toute  la  garnison.  Le  jour 

(1)  ym»  priodpftl*  de  rtlolie. 


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22i  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

commençait  à  poindre  ;  le  fugitif  n*eut  que  le  temps  de  se  jeter  dans 
un  marécage  où  il  resta  toute  la  journée,  plongé  dans  l'eau  jus- 
qu'aux aisselles  et  caché  dans  une  épaisse  touffe  de  joncs.  Le  soir 
seulement,  il  osa  quitter  ce  dangereux  abri,  et  il  se  rendit  à  Misso- 
longhi,  que  les  musulmans  assiégèrent  peu  de  temps  après  (1826). 
Pendant  ce  siège,  qui  coûta  à  la  Grèce  son  sang  le  plus  généreux, 
Zalokostas  se  distingua  par  un  trait  d'audace  vraiment  héroïque.  Au 
bout  de  plusieurs  mois  de  blocus,  la  ville  était  réduite  aux  dernières 
extrémités;  ses  défenseurs,  décimés  par  la  faim,  les  maladies  et  le 
feu  de  l'ennemi,  suffisaient  à  peine  à  la  garde  des  murs.  Un  soir, 
de  grands  feux,  allumés  sur  le  sommet  des  monts  qui  bornent  au 
nord  la  plaine  de  Missolonghi,  annoncèrent  aux  assiégés  qu'un  ren- 
fort inespéré  leur  arrivait  de  ce  côté;  mais  il  y  avait  peu  d'espoir 
que  ceux  qui  venaient  ainsi  à  leur  secours  parvinssent  à  traverser 
les  lignes  ottomanes  :  il  s'agissait  donc  de  leur  frayer  un  passage. 
A  la  faveur  d'une  nuit  profondément  obscure,  Zalokostas,  accompa- 
gné d'un  seul  homme  et  chargé  de  matières  incendiaires,  sortit  de 
la  ville,  trompa  les  avant-postes  ennemis  en  leur  adressant  la  pa- 
role en  albanais,  et  pénétra  au  centre  même  du  camp.  Ayant  choi^ 
l'endroit  où  les  tentes  se  trouvaient  le  plus  rapprochées  les  unes  des 
autres,  il  entoura  l'un  de  ces  abris  de  résine  et  de  poix,  y  mit  le  feu 
et  s'éloigna.  II  comptait  que  l'incendie  gagnerait  de  proche  en  pro- 
che et  pratiquerait  une  large  trouée,  à  travers  laquelle  le  renfort  si 
ardemment  désiré  pourrait  passer  peut-être  en  profitant  du  tumulte 
et  de  la  confusion  que  cet  accident  ne  manquerait  pas  de  faire  naître 
parmi  les  Turcs.  Son  compagnon  ayant  été  reconnu  par  un  soldat 
et  tué  d'un  coup  de  pistolet,  Zalokostas  le  vengea  sur  l'heure,  char- 
gea sur  ses  épaules  le  cadavre  de  son  ami,  et  put  regagner  la  ville, 
grâce  au  désordre  causé  par  l'explosion  de  l'incendie.  Malheureuse- 
ment le  temps  était  très  calme,  le  feu  se  propageait  lentement,  une 
pluie  torrentielle  survint,  les  flammes  furent  éteintes,  et  la  ville  ne 
put  être  secourue. 

Quelques  semaines  plus  tard ,  les  Missolonghiotes  au  désespoir 
effectuèrent  cette  sortie  qui  est  restée  justement  célèbre.  Le  soldat- 
poète  était  de  la  troupe  héroïque  qui  chercha  à  se  faire  jour  l'épée 
à  la  main  à  travers  les  Turcs,  et  qui  fut  aux  trois  quarts  massacrée. 
Après  avoir  erré  quelque  temps  dans  les  montagnes  du  canton  de 
Zigos,  il  rencontra  un  petit  nombre  de  Souliotes  avec  lesquels  il 
réussit  à  traverser  le  golfe  de  Lépante  3ur  une  barque  abandonnée, 
fls  rejoignirent  ensemble  à  Nauplie  le  fameux  partisan  Caraïskakis, 
qui  venait  d'être  investi  par  le  gouvernement  du  commandement 
des  armées  de  terre  et  chargé  de  déloger  les  Turcs  de  l'acropole 
d'Athènes.  Zalokostas  échappa  ainsi  à  tous  les  dangers;  on  le  verra 


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BENAISSANCE  LITTÉRAIRE   EN   GRÈCE.  225  . 

regretter  plus  tard  de  n'avoir  pas  été  atteint,  comme  tant  d'autres, 
par  une  balle  ennemie. 

Après  la  pacification  de  la  Grèce,  il  entra  au  service  du  roi  Othon. 
Il  semble  que  l'heureuse  étoile  qui  l'avait  constamment  protégé 
pendant  dix  années  d'une  existence  pleine  d'aventures  et  de  périls 
l'ait  abandonné  à  partir  du  jour  où  sa  vie  cessa  d'être  exposée  à  la 
chance  des  batailles.  En  effet,  malgré  sa  réputation  de  bravoure  et 
sa  renommée  de  poète,  il  ne  sortit  pas  des  grades  subalternes  de 
l'armée,  et  il  fut  aussi  frappé  alors  dans  ses  affections  les  plus  chères 
par  la  perte  d'un  enfant  tendrement  aimé.  La  douleur  profonde  qu'il 
ressentit  lui  inspira  les  stances  suivantes  adressées  à  la  lune  : 

«  0  lune  bien-aimée,  tu  ne  souffres  pas,  et  je  souffre;  pourquoi  donc  pa- 
rais-tu si  triste  là-haut  dans  le  ciel? 

«  Toi  qui  répands  tes  rayons  d'or  sur  la  terre  et  de  magiques  enchante- 
mens  sur  les  flots,  pourquoi  m'enveloppes -tu  d'une  lueur  si  pâle  que  je 
ressemble  à  un  trépassé  dans  son  tombeau? 

«  0  lune,  parmi  les  anges  qui  habitent  tes  royaumes,  mon  ange  n'est-il 
pas?  Et  n'est-ce  pas  un  baiser  de  tes  lèvres  que  ta  lumière  m'apporte? 

«  Écoute  ma  prière,  prends  ce  soupir,  et  dis  à  mon  enfant  que  mon  âme 
dort  avec  lui  sous  la  terre.  Et  s'il  veut  savoir  quand  mes  maux  finiront, 
réponds-lui  qu'ils  ne  seront  terminés  que  lorsque  tes  rayons  bleus  rencon- 
treront ma  tombe.  » 

Ce  fut  pour  le  talent  de  Zalokostas  l'occasion  d'une  remarquable 
transformation.  L'enthousiasme  de  la  liberté,  l'enivrement  du  com- 
bat, l'éclat  des  aventures  guerrières,  s'effacent  en  lui  devant  le 
sentiment  de  douleur  qui  l'absorbe.  Sa  muse  se  replie  tristement 
sur  elle-même ,  et  en  même  temps  rencontre  des  inspirations  plus 
pénétrantes,  qui  se  traduisent  en  de  moins  rudes  accens.  De  cette 
époque  datent  ses  meilleures  poésies  fugitives.  11  en  est  une,  le 
Poètey  dans  laquelle  Zalokostas  fait  allusion  à  lui-même  et  au  pres- 
sentmient  de  sa  fin  prochaine  : 

«  L'étoile  du  matin  tremble  à  l'horizon  ;  les  coteaux,  les  bois,  les  mon- 
tagnes ne  sont  encore  que  des  ombres  douteuses;  les  prés  s'abreuvent  de  la 
rosée  nocturne;  le  rossignol  chante,  et  de  blanches  lueurs  paraissent  et 
disparaissent  sur  les  vagues  irisées  de  la  mer. 

«  Les  esprits  invisibles  tressent  des  couronnes  d'or  sur  le  sommet  des 
monts,  et  les  anges  concourent  à  ce  mystérieux  travail.  Tout  est  parfum, 
fleurs,  feuilles  et  branches. 

«  Assis  près  d'une  source,  un  jeune  homme,  un  poète,  promène  un  re-  ^ 
gard  distrait  sur  les  vagues  objets  de  la  terre;  il  soupire  et  s'entretient  avec 
la  solitude. 

«  0  triste  nuit,  quelle  magie  tu  exerçais  sur  moi ,  et  de  queUe  joie  tu  me 
pénétrais  lorsque  j'étais  auprès  de  ma  bien-aimée!  Aujourd'hui,  tandis  que 
TOMB  xxvii.  i5 


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2t»  mmwm  h 

dans  les  déserts  un  fantôme  qui  m'échappe. 

n  Où  TappeUit  ChryM,  elle  était  jeûna  et  bdlla  :  k  yiûi  lui  onjH  servi  la 
beauté,.  Ift  Jeunesse  en  Xace  de  I^tnjuste  Faniua?  Uimpit^able  Quukui^  ce 
froîd  chasseur,  la  vit  et  la.  prit. 

«  0  TOUS  qui  Tavez  connue,  sources^  forêts,  oil^aux  et  fleurs,  ne  dîtes  pas. 
que  Je  suis  insensible,  sf  tous  me  voyez  encore  de  ce  monde  à  travers  lequel 
je  me  trahie  comme  un  spectre.  Je  vouArais  BKwrir,  ear'la  vieest  nu  tewr^ 
ment;  6t  la  nert  un^lita. 

«  Otoren  Testefidlt  t  la»  aHnndlBfB  ifeat  p^v  «neoe»  rdiaul  ^aam  te 
clunpi^  ek  d^àlqjqiiieiliaDUigdûrbiWMaiBiliggKTprtffder^ltf^ 

«  DeuxMiine»n)graté0i0ii0fni0«àfics^^ 
et  lorsque  le  vent  passe,  ils  s'inclinent  Tun  vers  Tautre  comme  pour  un 
baiser.  »^ 

L'œovre  capitale  de  Zalûkostaà»  celfe  quiluî a  coûté  le plu3  (TeF- 
farta. et  qui  a  le  plus  cûQtdl)ué  à. sa  renonrunéet  est  ua.  poème  inti- 
tulé :  Armatoles  et  Klephtes.  L'^antagocùsme  du.  UqJiite  et  à»  TajE* 
mMdero^fotit  pfw  um  dêe  inaiiifkeSiQaiamtéft  q^e  la  tidtee  aaaenvie 
eut  à  BMeu  UBxnmkàe  était tneseifee  chi  fnaDdtfeMdatemv  iofllitaér 
pom  k pitwibnj  fiiî»ffiie^ fc  vègMf  ^SoiiBww  li  et  clwrgé  ^ad- 
nriiiisitper  dans  é»  certaines  'Kniites  les  teires  seunises  à  sa  jmdie^ 
tion,  <te  veHlter*  la;  sûreté*  dfes  rentes,  Sic  maîntenîr  la  trsnqu9fil6 
du  pays,  de  réprimer  la  continuelle  effervescence  dfes  populations 
cbcétLeftoesu  Sa^ charge  étsdt  héréditaire.  Le  but  de  cette  iostiluti^n 
avait  été  dedooiïeruae  soiite  de  satisfaction,  au  aeiitmieat.Qatiooâl  du 
peuple  oanquis  :  satisfactim  ilhiâoîset.  car,,  pour  conserver.sea  bies& 
et  sa  dignité,  l'aonatole  se  veyaitibrcé  d&pactiseï:  sans  cesse  avec 
ro|H?'*«S8eiir.  Quand, il  était  las  de  servir  les  Turcs,  ou  ^'il  avait 
qjualque  injuce  à  veogiaur,,  il  se  faisait  klepbte.  Ge  decnier  était  au 
ctntraûe  l'hosome  libre  ;pac  exceUeace»  l!enjiemi  juré  de  tout  ce  qui 
teuait  au  conqjuârant  de  prés  ou  da  toio.  La  klephie  et  Tarmatole  » 
trouvaient  donc  sans  cesse  aux  prises;  par  malbeuir,  il  arrivait  sou* 
vent  que  l'un  sous  le  prétexte  de  la  tranquillité  publique,  et  F  autre 
sous  celuî  ê»  )fer>iyi€npté,  ca<4iaiefit  des  qoen^iss  p«9>ticuliàP0»et  ne 
cSerdhaaent  qu'à  termfeer  It»  armes  à  la  main  ffaenfiques  bames  éer 
famiSe.  Us  entretenaient  ainsi  une  sorte  de  guerre  civile  presque 
aussi  funeste  au  pay;s  que  la  domination  musulmane  elTe-m€me. 
Cette  période  de  fhistûire  des  Grecs  est  fort  obscure  ;  elle  ne  nous 
est  guère  connue  que  par  la  poésie  populaire,,  qfxu.  Mêle  iute]g[)ràte. 
da  seotiiMut  oatîmal,  jette  ua  romaBesque  intérêt  sur  k  kky^te, 
vaillant,. gâaArauK„  indon^tév  fiiyaat  ïofipresaîûB  dana^le  déftortci 
préférant  la  compagnie  des  aigles  et  des  loups  à  celle  dea  lundi» 
ZaiiDfeasCaa  a  p«ésè,  dan»  le  souvenir  tradîtismet  d« -ces  diasBniéns 
inftBScffles',  w^  si^ef  de' son  nMfifieiMr  0t  cwi^ftieir  poeitte  •.  H  w  ^iteaic  < 


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BENAISSAlfCS   UT^nSBAIRE  EN  «RACE.  ^SH 

ittines  de  cet  eaiaot  ^u'U  4evait  jpqjomdbe  (prénataréoiAal  dans  la 
tombe.  La  scàne  se  jpasse  eM  Épire^  à  Jaama.  L'aioe  du  poète^  jon 
«e  rejportaofit  wrs  l'i^e  berceau  de  sa  {uemièjie  jeunessey  retcouve 
la  sève  et  la  vigueur  de  ses  ia4picatioBS4rattlrQiiéis*  Veiâ  XSxmo&èr- 
tien  qpL  lui  sert  de  débui  : 

«  0  muses,  lumières  divines  de  Tespiit,  dS'ssfpez  un  Instant  les  ténébrts 
du  passe  et  soulevés?  à  TJies  yeux  le  tofle  qui  couvtre  le  temps  de  ncJtre  e»- 
ehmgefi  ThiHspoftfex-mrt  sur  le  8oI««rlS  de  l*Éph*/tu  tond  dft  seft'twwfta- 
gaetriiaiBdijs.  01?em)»6,<et  tol,1ion,  'flétnt'du  wonéfo,  %HitesesMnt>i  putoér 
aujourd'hui  dans  le  trésor  de  votre  double  richesse,  toi  dans  les  pages 
«y«fcéri«u9«i  €è  ton  lïvm»  et  tbi  dto»  les  firoides  ^nibe»^ 

il  Je  voh  Ife  mom  Tmara  "(10»  laneîgfe  couvre  les Ibrôte  du 'sehi  desqudles 
«on  iler  «ommet  ^^éhmce;  je  tofs  le  lac  aKmemé  parler  ondes  ndires  du 
-Cocyte,  ei;  nie  ^m*  htqtrdle  la  résidence  d'été  et  les  pidal^  ëfffindnés  d'un 
féroce  pacha  s'éli^rom  x^s  tard.  tJne  tOuT  a(ppaûraft  seùfe  en  ces  Heur,  la 
HKit*  trtangtilidre  tfHm  annatole.  a 

Iià'H4\^Qft,  psSbMQft  et  hMreox,  TarfUtfMe  VMwoor,  rSgttaOrt  'safis 
conteste  sur  les  contrées  environnantes.  'Cette  •paisiBte  existence 
dura  fusqif  au  jour  où  il  donna  la  main  de  Despo,  sa  fflle,  au  brave 
ïentros.  Parmi  les  Tiommea  d^armes  du  vieux  ctief,  il  en  était  un, 
IQiotoa,  (|ui,  violemment  épris  de  Despo^  avait  osé  la  demasdeir  k 
«on  père,  luir,  le  aervUear,  le  soldat  aux  gagée  de  Cblopee.  u  Eh 
quoi!  lui  avait  répondu  ce  dernier,  si  je  te  pieads  peNTigendte^^i 
énesflera  ma  laUe?  *Qui  auira  eoè^de  faine  kiire  lefumi— i^de  mon 
saJbre  et  le  ^easm  de  aia  ^uMabiiie?  ov  tnilé  de  eetie  ^PéiMiâe  déda>- 
gneuse,  te  jefUM  ^boifntie,  )yendai!N:'({ti'0n  cél^râât  des'iMce^  d^  Binjpio, 
se  sauva  *at»  la  monrtagne,  s'^y  lit  klejAte,  'et  se  iiik  à  ravager  sans 
Ttsîâche  les  terres  de  son  antnen  maître.  ÏAmprinOB,  fib  dfe  Tarma- 
tdle,  et  Kentros  essayèrent  vainement  de  délivrer  le  pays  de  cet  hôte 
dangereux.  Photos,  à  la  tète  d'une  audacieuse  l)ande,  les  xepoussa 
toujours;  les  ayant  eûlin  attirés  dans  une  embuscade;,  il  les  condui- 
sit chargés  de  chataes  4mi  foad  des  gûi;ges  du  Hk|pteUi>(2)> 

-«  D'épaisse» nuées  s'amassent  et  noircissent  le  ciel;  rounagan  ceurt  sur 
les  abîmes,  les  chênes  déracinés  roulent  en  bas  dans  la  plaine,  et  las  oi- 
seaux s'envolent  de  toutes  parts  à  la  recherche  d'un  asile. 

«  Au  sein  d*un  étroit  vaîlon  protégé  par  les  rochers  et  par  un  bois  de  sar- 
pins  aux  feuilles  épineuses,  l'Invincible  klepfate  a  établi  son  ItuMM.  Là,  il 
fègne  et  couve  dans  son  sein  te  ftm  saierë  i(ui  dett  tm  Jmir  eiAlyMser  et  ra- 
jeimlr  la  «rtee.  Ses  soldats  vtADefla  sur  sesinfiMmifens,  qi^^«eci£HlRit  de 
I  '0t  dlnJuveSé  '» 


(1)  Haute  montagne  en  face  de  Janina. 

(2)  Autre  montagne  à  quelques  lieues  de  Janina. 


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228  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

A  la  faveur  de  la  tgmpête,  Kissas,  protopallikare  (1)  de  Chloros, 
réussit,  sous  le  costume  d'un  paysan,  à  pénétrer  dans  le  limériy  es- 
pérant trouver  un  stratagème  pour  sauver  ses  amis.  Les  klephtes  le 
reconnaissent  et  lui  font  subir  les  plus  cruels  supplices.  «  Photos, 
s* écrie  l'infortuné,  si  tu  crois  au  Christ,  si  tu  as  encore  quelque  es- 
poir de  sauver  ton  âme,  ne  me  laisse  pas  mourir  avec  mes  péchés, 
fais-moi  venir  un  confesseur.  »  Photos  n'a  point  hâte  de  terminer 
les  jours  de  ses  captifs;  il  veut  jouir  longuement  de  leurs  douleurs. 
Le  poète  redescend  alors  dans  la  demeure  désolée  de  l'armatole. 

«  Tout  auprès  du  pyrgos,  il  est  un  petit  sanctuaire.  Une  lampe  de  cuivre 
y  brûle  entre  Timage  pensive  d'un  saint  et  la  boîte  peinte  où  le  passant  dé- 
pose son  humble  offrande  pour  Tencens  et  la  cire.  Devant  Tirnage,  une 
jeune  femme  est  debout,  les  mains  croisées  dans  Tattitude  de  la  prière;  elle 
attache  un  morne  regard  sur  la  face  dorée  du  bienheureux. 

M  Elle  ne  peut  prier;  son  cœur  est  en  proie  à  mille  tortures;  son  âme  rêve 
la  vengeance.  La  douleur  a  flétri  l'éclat  de  ses  vingt  ans,  comme  le  souffle 
du  vent  flétrit  la  fleur  du  narcisse;  mais,  sous  son  teint  pâle,  ses  traits  ont 
conservé  leur  délicate  beauté. 

*«  Soudain  un  bruit  d'armes  et  de  pas  se  fait  entendre.  Le  vieil  armatole 
entre  dans  le  temple  ;  à  la  sauvage  expression  de  son  visage,  il  est  aisé  de 
deviner  qu'une  tempête  de  passions  couve  dans  son  sein.  Sa  chevelure  toute 
blanche  s'échappe  de  son  feutre  pourpre  et  tombe  en  boucles  épaisses  sur 
ses  larges  épaules.  La  poignée  de  son  sabre  frappe  ses  genoux;  il  est  fort 
comme  un  jeune  homme. 

«  —  Despo,  dit-il,  les  ténèbres  de  la  nuit  ont  achevé  la  moitié  de  leur 
course;  il  est  temps  de  te  reposer.  —  Mon  père,  la  douleur  ne  dort  pas;  la 
vengeance  ne  laisse  pas  l'esprit  en  repos.  Kissas,  notre  fidèle  Kissas,  est  dans 
le  liméri  des  klephtes  ;  il  n'a  pas  délivré  mon  frère,  il  n'a  pas  tué  le  meur- 
trier de  Kentros.  Le  lendemain  de  mes  noces,  j'ai  pris  des  habits  de  deuil. 

«  Soudain  son  cœur  s'enflamme,  la  colère  sillonne  son  front  et  fait  trem- 
bler convulsivement  ses  lèvres,  des  éclairs  jaillissent  de  ses  yeux.  —  Mon 
père,  l'âme  de  Kentros  erre  et  soupire  dans  quelque  solitude  ignorée ,  sur 
une  terre  non  purifiée  par  l'encens.  Jusques  à  quand  verserons-nous  des 
pleurs  inutiles?  Gourons  le  venger;  son  sang  nous  appelle.  » 

Cette  douleur  sans  larmes,  ce  courroux  viril,  sont  bien  dans  les 
traditions  de  la  poésie  populaire  de  la  Grèce,  traditions  dont  Zalo- 
kostas  ne  s'éloigne  jamais,  et  dans  lesquelles  il  trouve  sa  force  et 
son  originalité.  La  femme,  telle  que  les  improvisateurs  l'ont  chan- 
tée, est  une  création  toute  spéciale  de  la  muse  des  Grecs  modernes. 
Le  patriotisme,  le  dévouement  et  une  mâle  pudeur  sont  ses  premiers 
attributs.  L'amour  conjugal  et  l'amour  maternel  se  confondent  dans 
son  cœur  avec  l'amour  de  la  patrie;  elle  n'aime  son  mari  que  parce 

(1)  Sorte  d*aide-de-cainp. 


Gooçle 


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BEN AISS ANGE   LITTERAIRE   EN   GBÉCE.  229 

qu'il  combat  pour  la  liberté;  elle  n'élève  son  enfant  qu'en  vue  des 
luttes  où  elle  espère  qu'il  se  distinguera  quelque  jour.  Les  vertus 
humbles  et  douces  du  foyer  domestique,  la  grâce  et  le  charme  de 
la  créature  délicate,  sensible  et  faible  sont  étrangers  à  ce  type  tout 
héroïque.  Loin  de  s'abandonner  à  de  vaines  plaintes,  Despo  se  re- 
dresse et  crie  aux  armes.  Elle  préside  aux  préparatifs  du  combat, 
excite  les  guerriers  et  distribue  les  panoplies  décrochées  par  elle  de 
la  muraille,  tandis  que  sa  vieille  mère  prie  et  pleure  dans  son  ora- 
toire. Enfin  Ghloros  donne  le  signal  du  départ. 

A  peine  l'armatole  et  ses  soldats  ont-ils  traversé  le  lac  qu'ils  ren- 
contrent inopinément  ceux  qu'ils  allaient  secourir,  et  qu'un  klephte 
du  nom  de  Dimaras,  touché  de  leurs  souffrances,  avait  délivrés  pen- 
dant la  nuit.  Ils  reprennent  tous  ensemble  le  chemin  de  la  montagne 
dans  l'intention  de  livrer  à  leur  ennemi  une  de  ces  homériques  ba- 
tailles dont  l'Épire  a  été  si  souvent  le  théâtre. 

a  Déjà  les  forêts  se  dépouinent  de  Tombre  de  la  nuit,  et  le  soleil  éclaire  de 
ses  premiers  rayons  les  gorges  du  Midjikelli.  Pas  un  souffle  n'agite  le  bois 
silencieux;  le  torrent  seul  gronde  au  bas  de  la  montagne.  Sur  la  cime  de 
chaque  rocher,  à  l'entrée  de  chaque  défilé,  d'invisibles  sentinelles  veillent, 
tandis  que  leurs  compagnons  reposent  encore  sur  leur  couche  de  feuilles 
sèches.  Photos  est  le  neuvième;  il  dort  au  milieu  d'eux.  Sa  main  gauche  est 
crispée  sur  la  poignée  de  son  sabre,  sa  droite  serre  la  crosse  dorée  d'un 
pistolet.  Le  sommeil  l'a  surpris  dans  un  accès  d'étrange  joie,  et  le  sourire 
amer  de  son  âme  est  gravé  sur  sa  figure. 

«  Ils  dorment  sans  crainte,  et  cependant  les  armatoles,  habitués  aux  abtmes, 
sont  déjà  près  d'eux.  Dimaras,  le  sauveur  de  Kentros,  les  a  guidés  à  traverg 
d'infranchissables  ravins,  par  des  sentiers  secrets...  Le  voici  donc,  ce  lieu 
terrible  où  nul  rayon  ne  pénètre,  où  les  klephtes  dorment,  où  les  louves 
gardent  leurs  couvées  I  Le  feu  commence,  le  sang  coule,  les  cris  des  com- 
battans  font  tressaillir  la  montagne.  0  toi  l  lecteur  qui  aimes  ta  patrie,  tu 
as  horreur  de  cette  inimitié  qui  pousse  des  frères  à  s'entre-tuer.  Détourne 
ton  regard  de  cette  scène  de  carnage. 

Le  poème  finit  par  ce  gracieux  tableau  du  retour  des  armatoles 
vainqueurs  : 

«  Le  soleil  au  déclin  de  sa  course  argenté  les  flots  paisibles  du  lac,  au  mi- 
lieu duquel  l'île  verdoyante  sourit.  Le  pyrgos  s'élève  sur  le  rivage  sablon- 
neux; il  apparaît  de  loin  comme  une  forme  magique.  Debout  surie  rempart, 
Despo,  prodige  de  beauté,  blanche,  pâle,  immobile  comme  un  marbre,  a  les 
yeux  fixés  sur  le  bord  opposé,  du  côté  des  forêts. 

«  Soudain  une  barque  quitte  le  rivage  et  ride  la  surface  des  eaux  ;  la  proue 
divise  les  flots,  et  la  poupe  laisse  après  elle  un  sillon  d'écume.  Le  cliquetis 
des  armes  retentit,  l'or  étincelle  aux  rayons  du  soleil  couchant;  mais  dans 
la  barque  règne  un  silence  profond.  Hélas  l  pourquoi  nul  chant  de  victoire 
ne  se  fait-il  entendre? 


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'910  «ETHE  1S8  non  lIONMi. 

«DapO!O0B9t8deraondire  de  ceux  qui  refiaimeftt,  eUe^B  GAupte  douze , 
^elle  4)onpte  «no^re:  un  «eul  naa%ue,  «lie  tremble;  mais  bientèt  elle  re- 
40iiBUittKenU»Sy.LuQprino8  eiChkros.  Déjà  Fesquif,  ratentissant  la  rapidité 
ëei»i.jOO«rse,  a^coche  de  la  terre;  et  Despo,  tirant  de  son  sein  des  fleurs 
récemment  cueillies,  les  répand,  précieuse  récompense,  sur  le  groupe  des 
TainqueursL 

«Puis  elle  jette  sur  un  cadavre  trois  odorante»  tubéreuses.  ^Généreux  Bl- 
marasl  quel  est  le  cœur  que  tam^rt  laisse  solitaire  f  quel  est  le  >flainbeau 
nuptial  que  ton  ln^épas  éteint?  Que  n^aî-je  pu,  moi  aussi,  parooursnt  le 
champ  de  bataille  d*un  pa^ntpldefnttisjeombattttnt^fkouiinmeneillei^  cause, 
■SMurir  et  reœvoir^ur  ^pdx  derma  :vBlflMr .des  fleurs  tombées  .'des  analns  de 
■ia:bien-4tfméel» 

La  demîèrfi  œuvre  de  7âlokostas  fut  couronnéepar  Facadémie 
d^Athènes;  cette  couronne  ne  s'adressait  jJlus  qu'à  tinc  tombe:  le 
poète  était  mort  depuis  quelques  mois,  sans  avoir  joui  du  triomphe 
qui  consacrait  la  célébrité  et  la  popularité  de  son  nom  (1). 


111. 

îL'Uîttnie  vulgaire  qu'a  ^eoDployjé  iZaloàostas  n'est^lus  celui  des 
poèlM  athéoûeos  denosgoan^  Bepuis  .treote^ans,  cet  idiome  s'est 
peu  àpen  BEtodifié;  il  s'est  idébarraaBèjdes^lecatîoa»  iéirangères  et  des 
empreintes  batbores  qui  ledAfignraôent;  il  a'esttraasfarmé  progrès- . 
sivement  en  une  langue  pure,  grammaticale,  mékxfieuse,  <iui  « 
petfectionne  et  s'enridiît  diaque  jour^i  pinssait  anxtpésorsdu  dia- 
lecte antique»  L'école  dont  fait  partie  Zàlokostas,  ^  que  les  Athé- 
niens appellent  vulgafislCy  cède  la  place  à  un  nouveau  cycle  qui 
compte  parmi  ses  poètes  les,  plus  corrects  et  les  plus  êlégans  M.  Or- 
phanidis.  Ce  dernier  est  de  Sm^yme;  parla  forane,  la  couleur  et 
Vins^,  ilidiffève ^u  paiite  de  laflioa  autant ^e  le  cid  voluptueux 
et  doux  de  sa  patrie  diffère  du  ciel  «ufitèce  de  l'Épire.  Au  £oad,  la 
source  de  son  inspiration  est  la  même;  mais  le  théâtre  et  la  mise 
en  scène  changent  et  se  revêtent  d'une  parure  plus  harmonieuse  et 
plus  étudiée.  Du  sauvage  séjour  habité  par  les  klephtes,  nous  entrons 

f^)t3ULékoÊtm  «fait  d^ ^Afriivant  publié  daB8..U  Pandore  .un  ceptatn  nombre  de 
fièoM.détachéci.  hiprès^m  moctvafia.oBavxea  ont  été  recueillies,  en  1859  par  les  soins  de 
quelques  amis  et  de  sa  veuve.  Celle-ci  a  inscrit  en  tête  du  volume  les  lignes  suivantes  : 
«  En  publiant  les  œuvres  complètes  de  mon  bien-aimé  Zàlokostas,  je  regarde  comme 
mon  premier  devoir  de  remercier  la  patrie  du  concours  si  délicat  et  si  généreux  qu*eHe 
a  prêté  à  cette  publication.  L'enthousiaste  coopération^de  mes  compatriotes,  Pempresse- 
nentde  tons  à  stdyvenir 'aux  Tirais  deeet  oQVTage,'«ont>la  pins  douce-résompense  que 
pvâtsevnvierl^Mline^  mfln^ZalotomtaSr  le ^ms-pnoid  honneur  faitià  «a  mémoire,.)a 
flitift'dtt  nés  tPiiles  et^deraivs  |ours.  Cette  «nm^eat  donc  la  ptopnétéde  ia  nalion; 
c'est  un  enfant  orphelin  qu'elle  adopte,  et  que  je  lui  confie  toat.baigaé.de.mes  larmes,  ji 


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RENÂfSSATVGE  UTllhlAIRE   EN   GTREGE.  S3t 

dans  Fùne  des  contrées  Tés  plua  séduisantes  de  là  Hélladë,  contrée, 
que  M.  Orphanîdiis  (1)  a. parcourue  tout  à  la  fois  en  poôte  et  en  na* 
turaliste,  cueillant  le  jour  dés  fleurs  près  des  fontaines  que  d'an- 
tiques traditions  ont  rendues  sacrées  en  Pbocide  et  ea  Béotié,  et  le 
soir  écoutant  les  superstitieuses  légendes  racontées  par  les  gens  du 
pays.  Au  retour  de  ce  voyage  et  sous  Timpression  qu'il  en  avait  gar- 
dée, îT  écrivit  le  poème  (dTAnna  et  Phloros  ou  la  Tour  de  Fèira  (2). 
L'action  se  passe  au  pied  du  vert  Héïïcon,  non  loin  de  là  ville  de 
Livadie,  qijie  les  Grecs  appellent  Y  humide  à  cause  des  sources  nom- 
breuses qu'elle  renferme,  du  torrent  qui  baigae  ses  murs  et  des 
neiges  du  Parnasse,  qui  la  couronnent  dans  le  lointain.  Nous  avons 
nous-mème  visité  lé  paysage  dans  lequel  l'auteur  a  encadré  son  récit, 
et,  par  un  singulier  hasard,  nous  avons  aussi  entendu  raconter  la 
légende  que  M.  Orpbanidis  a  prise  pour  canevas  de  son  poème. 

On  sait  que  THélicon  est  une  montagne  de  la  Bëotie  dont  les  an- 
ciens avaient  fait  l'un  des  séjours  préférés  des  muses.  Au  dire  de 
rhîstoriea  Paasaniaa,  nulle  pilanie.  vénéneuse  n'ea. souillait  le  sol, 
et  les  vipères  «UesHOfièmea,  endonniesraur  ces.4iàdesiooteaAuivnecS8; 
nourrissaieni  qqoril'herbes^indffeiiflive»  Qtpacfuinée&qui  ôtaieiiâ  tout 
dangerràlcutsmorsapesi  ApoUoov  lfercave,.Bftacbn9,  Oppitée^  Hé^ 
sîode'avateatieurssttaitaeS'seusles^^H'breS'd'un'bois  sacré  où  s^éle- 
vait  un  temple  que  les  plus  grands  artistes  s'étaient  plti  à  embelKr 
de  leurs  cbefs-d'œuvre.  De  ces  splendeurs,  il  ne  reste  aujourd'bui 
qu'un  poétique  souvenir;  mais  la  nature  n'a  pas  cbangé,  les  valions 
y  sont  toujours  pleins  de  fràiclieur,  de  parfums  et  d'ombrages  :  un 
bois.  toufHi^âur  la  lisière  duqfiel  on.  rencontre  les,  ruines  mélancolir^ 
ques d'uiL petit monastèi'e,  couvre. lapenchant du  moot;  plus- baut, 
une  assise  de  roclwrsrGfaattdemmt.Qolotrée  pat  le.  aelail  se  dressati 
comme  pooF  ganuDitirrlaivaUée  du^  souflkf  ohes  onages  et  empêcher 
que,  la  nuit,  quelque  rafUé  n'emporte  an  leiB  lesxéSestes' fantôme» 
des  neuf  sœurs.  La  végétation  luxuriante  de  l'Bilteon  forme  un  con*- 
traste  frappant  avec  la  désolante  aridité  de  presque  toutes  les  mon- 
tagnes de  la  Grèce,  qui  semble  avoir  perdu  ses  fleuves  et  ses  forêts 
en  même  temps  que  ses  dieux.  A  une  demi-jouméè  de  marche,  au 
pied  du  Parnasse,  la  ville  de  Llvadîa,  se  détachant  avec  élégance  sur 
un  fond  de  rochers  sombres,  serpente  en  amphithéâtre  autour  d^ua 
tertre  élevé  et  montre  au  loin  ses  coupoles  byzantines  et  ses  mina- 
rets élancés.  Sur  la. route  de  Thèbes  à  Livadie,  à  quelque  distance 
du  mont  Hélicon,  Ton  aperçoit  une  ruine  qui  date  du  naoyen  âgp  et 
dont  les  murs  semblent  avoir  été  noircis  par  le  feu.  Je  passais  en.cet 

(i)  n  occupe  à  facadémie  d^Athènes  une  chaire  de  botanique. 
(2)  Publié  pour  la  première  fois  à  Athènes,  chex  l^lkrs,  1855. 


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232  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

endroit  un  soir  d'automne  (185A),  accompagné  d'un  Thébain,  mon 
bdte  de  la  veille,  qui  se  rendait  à  Livadie  comme  moi.  J'invitai  mon 
compagnon  de  route  à  monter  sur  cette  ruine,  afin  de  mieux  con- 
templer le  soleil  qui  se  couchait  derrière  les  cimes  lointaines  de 
FEubée.  Le  Thébain  refusa  obstinément  et  me  dit  que  ces  lieux 
étaient  hantés  par  les  esprits,  que  personne  n'osait  s'y  arrêter,  à 
l'exception  toutefois  des  pâtres,  qui  passent  en  Grèce  pour  entrete- 
nir avec  les  êtres  surnaturels  un  commerce  assidu.  Il  me  raconta 
même  que,  Tannée  précédente,  un  voyageur,  parvenu  au  sommet 
de  ces  vieilles  murailles,  fut  pris  d'un  inexplicable  vertige,  et  se 
précipita  dans  l'abîme  la  tête  la  première.  Il  s'engagea  ensuite  dans 
un  long  récit  d'histoires  fantastiques;  mais  comme  ces  histoires 
composent  précisément  le  fonds  du  poème  qui  a  commencé  la  répu- 
tation de  M.  Orphanidis,  c'est  à  ce  dernier  qu'il  faut  emprunter  le 
récit  de  la  romanesque  aventure  dont  ces  lieux  furent  le  théâtre, 
suivant  la  foi  populaire. 

«  Une  tour  de  forme  barbare  s'élève  sur  le  chemin  de  Thèbes;  elle  do- 
mine la  plaine  du  Gopi^,  où  Fazur  du  ciel  se  reflète  çà  et  là  dans  les  eaux. 
Les  chouettes  chantent  assises  sur  les  corniches  du  toit;  les  hibous,  qui 
parlent  dans  le  désert,  ont  leurs  nids  sous  les  balcons.  Lorsque  la  lune,  pâle, 
à  demi  noyée  dans  un  océan  de  vapeurs,  éclaire  faiblement  la  campagne, 
on  aperçoit  un  fantôme  errant  sur  le  pyrgos  solitaire.  Ce  fantôme  est  celui 
d'une  jeune  fille  vêtue  d'une  robe  blanche  qui  tombe  jusqu'à  ses  pieds  :  ses 
cheveux  sont  épars;  ses  traits,  d'une  beauté  divine,  expriment  Tépouvante. 
Elle  parcourt  du  sommet  à  la  base,  avec  l'adresse  et  la  légèreté  des  ombres, 
ce  vieux  donjon  que  le  moindre  vent  fait  trembler  comme  un  cyprès  et  vi- 
brer comme  une  lyre;  elle  agite  les  bras  avec  désespoir,  comme  pour  de- 
mander du  secours  contre  un  pressant  danger,  apparaissant  et  disparaissant 
entre  les  créneaux,  les  balcons  ciselés  et  les  brèches  béantes  de  la  tour. 
Puis,  se  montrant  à  une  fenêtre  tournée  vers  l'orient,  elle  se  penche  au  de- 
hors et  s'élance  dans  le  vide  en  poussant  un  cri  terrible  que  les  échos  des 
vallées  répètent  mille  fois.  » 

Souvent  aussi  c'est  un  bruit  d'armes,  un  éclat  de  rire  confus; 
puis  le  tumulte  cesse,  et,  par  la  muraille  évehtrée,  une  longue  file 
de  chevaux,  de  forme  étrange,  s'échappent  emportant  des  cavaliers 
penchés  sur  leurs  noires  encolures;  leurs  sabots  font  jaillir  des 
éclairs,  leur  galop  retentit  comme  la  foudre.  Us  vont  se  précipiter 
dans  les  ravins  du  côté  de  Thèbes.  Ce  donjon  était,  il  y  a  quelques 
siècles,  la  demeure  d'un  smistre  personnage,  reflet  un  peu  pâle  des 
sombres  héros  de  Byron,  quoi  qu'en  dise  M.  Orphanidis,  qui  se  dé- 
fend quelque  part  d'avoir  cherché  à  imiter  le  poète  anglais.  Cet 
homme,  aussi  beau  que  pervers,  aussi  riche  que  cruel,  avait  abordé 
les  rivages  de  la  Grèce  seul,  sur  une  barque  légère,  au  milieu  d'une 


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RENAISSANCE   LITTÉRAIRE   EN   GREGE.  233 

affreuse  tempête.  On  ne  savait  de  lui  que  deux  choses  :  qu'il  était 
de  Venise  et  qu'il  s'appelait  Antonelli.  Il  n'avait  pas  tardé  à  se  faire 
l'ami  des  Turcs,  à  imiter  leur  conduite,  à  remplir  la  contrée  du  bruit 
de  ses  orgies  et  de  ses  crimes.  Aussi  était-il  l'effroi  des  citoyens  pai- 
sibles, des  femmes  honnêtes  et  des  vierges  pudiques.  Parmi  ces  der- 
nières, il  en  était  une  pour  laquelle  Antonelli  avait  conçu  une  pas- 
sion violente.  Fille  du  vieux  Lampros,  riche  habitant  de  Livadie, 
elle  se  nommait  Anna,  et  elle  était  fiancée  à  un  pallikare  qu'elle  ai- 
mait, Phloros.  La  veille  du  jour  fixé  pour  le  mariage,  Antonelli  en- 
tra dans  Livadie,  suivi  d'une  troupe  nombreuse  de  cavaliers;  il  se 
rendit  chez  le  toparque,  homme  toujours  prêt  à  seconder  une  crimi- 
nelle entreprise. 

«  La  demeure  de  Lampros  est  toute  en  mouvement  ;  la  foule  des  amis  et 
des  proches  remplit  les  vastes  salles,  et  de  nombreux  serviteurs  gardent  les 
portes  du  vestibule.  Les  jeunes  filles  de  Livadie,  compagnes  familières 
d'Anna,  se  sont  assemblées  et  lui  apportent  la  robe  nuptiale,  en  chantant 
les  couplets  d'usage.  Déjà  le  prêtre  appelé  dans  la  maison  du  père  pour 
cette  cérémonie  a  revêtu  sa  chape  d'or,  et  les  cierges  de  cire  blanche  bril- 
lent pour  Thyménée  ;  d^à  Phloros  tient  dans  sa  main  la  main  trembhmte 
d'Anna,  lorsqu'un  bruit  effrayant  se  fait  entendre  autour  de  la  maison;  un 
cliquetis  d'armes,  des  cris  de  soldats,  jettent  la  terreur  dans  l'âme  des  con- 
viés; la  parole  expire  sur  les  lèvres  du  prêtre  prêt  à  bénir  les  nouveaux 
époux.  » 

Au  même  instant,  les  satellites  du  toparque,  à  l'instigation  d' An- 
tonelli, font  irruption  dans  la  salle,  se  jettent  sur  le  vieux  Lampros, 
qu'ils  entraînent,  chargé  de  chaînes,  sous  une  accusation  menson- 
gère. La  jeune  fille  reste  plongée  dans  le  deuil,  le  sommeil  la  fuit: 
si  parfois  ses  paupières  appesanties  se  ferment,  des  songes  affreux 
éloignent  d'elle  le  repos  et  la  forcent  à  déserter  sa  couche.  Son  père 
lui  apparaît  mort  et  baigné  de  sang.  La  pauvre  enfant  veut  crier, 
mais  un  baiser  de  glace  rend  sa  bouche  muette.  Alors  le  mort  rede- 
vient vivant,  et  le  vieillard  doux  et  vénérable  bénit  sa  fille  avec  un 
geste  d'inexprimable  tendresse. 

Après  plusieurs  jours  de  désespoir  et  d'angoisse,  Anna  reçut  un 
billet  écrit  d'une  main  inconnue.  Ce  billet  lui  assignait  pour  la  nuit 
suivante  un  rendez-vous  à  Fantre  de  Trophonius;  on  lui  promettait, 
si  elle  consentait  à  s'y  rendre  seule ,  de  lui  indiquer  un  moyen  dé 
sauver  son  père,  encore  vivant  au  fond  des  prisons  du  toparque. 
Anna,  dont  l'âme  droite  et  pure  ne  soupçonnait  nulle  part  la  perfi- 
die, n  hésita  point  à  accepter  cette  mystérieuse  entrevue.  Elle  cou- 
rut s'agenouiller  aux  pieds  de  la  madone,  qui  a  son  autel  dans  l'm- 
térieur  de  toutes  les  familles  grecques.  Au  moment  où  les  premières 
paroles  de  sa  prière  sortirent  de  ses  lèvres,  la  lampe  qui  brûlait  de- 
vant l'image  sainte  s'éteignit  brusquement.  —  Faites,  s'écria  la 


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2Sà  BETUB  DES  DEUX  MONDES* 

jeune  fille,  effrayée  de  ce  préfis^eiet  troublée  tout  àiX)i)p.par  de  fu- 
nestes pressentimens,  faites,  ôPanagia,  que  mon  -espoir  ne  s'éva- 
nouisse pas  comme  cette  faible  lumière!  — Et,  reprenant  courage, 
elle  attendit  le  soir,  avec  une  fiévreuse  impatience. 

«  La  nuit  vint  enfin;  Anna  prit  le  chemin  de  l'antre  prophétique.  Un  vent 
d'orage  poussait  nq^i  dément  de  pesantes  nuées  qui  voilaient  toutes  les  la-r 
mières  du  oiel;  le  tonnerre  mêlait  sa  voix  à  celle  du  torrent  dUercjne^'oni 
coule  sur  le  rocher.  Ge  soir^là,  le  déinon  des  tempêtes  s'était  assis  sur  la 
dmedu  Parnasse.  Dans  la  ville,  le  silence,  un  silence  d'esclaves,  régnait; 
les  chiens  sauvages  hurlaient  dans  la  plaine.  La  Jeune  fille  seMte;  cbaqoe 
ombre  la  fait  trembler,  elle  frissonne  au  moindre  bruit.  Son  imagination 
troublée  prête  la  vie  aux  choses  inanimées.  Les  rochers  se  meuvent  der- 
rière elle  et  la  suivent  comme  de  gigantesques  fantômes,  les  arbres  éten- 
dent leurs  bras  décharnés,  comme  pour  lui  montrer  la  route  que  le  destin 
lui  ordonne  de  suivre;  mais  le  souvenir  de  son  père  exalte  son  coufage  :  die 
arrive  à  l'entrée  <de  la  caverne  redoutée  où  le  dien  rendait  jadis  ses  oi»- 
des.  » 

Cette  sombre  description  laisse  pressentir  un  malheur*  En  efiEèt» 
c'est  Ântonelli  lui-môme  qui  a  indiqué  ce  rendez-voos  à  la  jeuae 
Me,  et  quelques  heures  plus  tard  elle  «e  trouve  dans  >le  pyrgos  de 
Pétra,  à  la  merci  de  son  Tavisseur.  Cependant  Phloros  se  met  en 
campagne  pour  délivrer  sa  bien-*aimée.  Le  poète  aborde  la  descrip-. 
tion  du  camp  de  Phloros,  devenu  capitaine.  Ce  tableau  est  plein  de 
vérité,  et  les  figures  des  klephtes  se  d^achent  d'une  manière  frap- 
pante sur  les  contours  harmonieux  et  doux  du  paysage  au  milieu 
duquel  ils  ont  établi  leur  pittoresque  bivouac. 

i(  Des  sources  cristallines  rafraîchissent  les  vertes  forêts  de  lHélicon;  là, 
les  oiseaux  chantent,  et  le  printemps  règne  éternellejnent...  C'est  la  troi- 
sième aurore  depuis  le  jour  où  la  fïïle  de  Lampros  a  disparu  de  Livadie. 
Près  d'une  fontaine,  des  hommes  armés  sont  assis.  A  leur  flère  attitude,  à 
leur  longue  chevelure,  à  leur  poitrine  velue,  à  leur  terrible  regard,  on  voit 
bien  qu'ils  sont  tous  de  ces  hôtes  vaillans  des  montagnes,  hommes  libres, 
eff'roi  des  Turcs.  Les  uns  fourbissent  leurs  armes  étincelantes,  les  autres 
attisent  le  feu  devant  lequel  rôtissent  des  agneaux  entiers.  Le  plus  grand 
nombre  prête  une  oreille  attentive  aux  récits  guerriers  d'un  vieillard;  d'au- 
tres groupes  chantent,  en  regardant  le  ciel,  la  mort  d'un  frère  ou  d'un  ami. 

«  Un  seul,  jeune,  blond,  de  haute  taille,  se  tient  à  l'écart,  adossé  au  tronc 
d'un  sapin  touffu.  Son  visage  pâle,  sa  tête  fristement  penchée  sur  sa  poi- 
trine, expriment  éloquemment  une  douleur  secrète.  C'est  Phloros.  De  temps 
à  autre,  son  regard  Interroge  le  soleil,  et  mesure  avec  une  sorte  de  colère 
la  distance  qui  le  sépare  encore  de  l'horizon  lointain  du  soir.  Il  semble  re- 
procher à  l'astre  lumineux  de  mettre  une  lenteur  inaccoutumée  à  parcourir 
sa  carrière...  Enfin  le  disque  rougissant  s'inclina  vers  le  couchant,  et  ses 
derniers  rayons  envoyèrent  des  reflets  pourprés  sur  les  nuages  roses  et  sur 
la  neige  des  montagnes.  Lorsque  la  nuit,  mère  du  silence  sacré,  eut  étendu 


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RENÂlSSÂHI».LmiSAllB  Ml  fttÂCE.  Wk 

soA'Toiie  mr  laii»tu»«le»à)0f4rtMflatimnl4efti)oU.et.A%TanQèK^ 
bfuit  cMrtmJatUMiF  dB'RéÉift.  »' 

Le  Vémtien^  toojomssarsRgaid»,  iutcàdesteiUKBBB.^^^ 
gique  Tésisisom.  BientAt  la^NRlfteKlénBune  eal  enfoacéeç.mttftiuifr 
seconde,  plw  peMBte  et^plus  maanve'qaelaipieiiii&rev»'<^        «u& 
assaiHaiis^  L&sabro^ l'aiiqudMiBa^ ^aat iBQtilesvûflBXHsiifreiineni 
(tes  arases^  cj^dopes v-el^  douésioanow  ions  les^béroa  populaire» 
d%nt  forœ' 90Mla0efie;  3s  lameni  dÉ38KiMfitÎBi»<â8rraAe&'el  dea 
tfoocs  (ForbreBCoatreiaiininBlIa  de  fer.  FUoH>a«stle  pliis«càani6^ 
car,  à  travers'Ie  bmitidu  oono&at;  la.Toii  d'Ammae  faite  entendr»^. 
La  seeoDde  porte  oèée^^àtaofi  toor^  et  les  asBÎégeaiia'poiisaeiit  iin  cri 
de  victoire;  mMB'un  spectade  temUe*  testanéltt.L'mténeiiridela 
totnr^sl  en'fea,  lea  flammegila  imvourentdu  semmet.iilabaea^  lea 
featres-B^éofo^àmt,  et)e8>définDÛmisdeces'BHireoiit<d^p^ 
par  enobaatemeM.^  Saisis'  d'um  a^)eiBtBlBwix..6ffim,  ks^  kl^tas 
croient  aa  sortilAgai^  persvoMiéBf  qii''îls><Mit.eii  affaire  à  des  démons 
sabitement  rcuarés  dans  tours  domaioea  floutaiTaiiis,  ils  reculent, 
lorsque  Pltot>»diBlânglle•«a'l)aIUtdeft:llevallaL^g^        à.tnorers  la 
plakie  ;  il  regardetetïaperç(»t  ani:liieui:s  de^rincendie  une  lé^on  de 
rouges  âoilônieB  qmii&arât.dn  cAté^  de  Thàtves*  Il  s'élance. à  leur 
poursuite  et  reconnaît  au  dernier  rang,  sur  un  même  coursier,  sa 
pâle  iiancée  et  son  redoutable  ennemi.  IT  s'arrête,  arme  sa  carabine 
en  invoquant  la. Vierge,,  met  un  genou  en  terre  pour  mieux  viser  et 
tkie.  Le  cheval  est^^ touché,  il  roule  dans  la  poussière;  mais  le  ca- 
valier se  relève  en  brandissant  un  cimeterre.  Phloros  repjrend  sa. 
course,  n  arrhes  Jbélasl  U  aaretifiouvs'plus^ue  le  cadavre  sanglant 
de  sa  bien^imée^  et  près  d'dle  Tanne  de  son  metirtrier.  — De^ 
puis  ce  jour,  on  ne  revît  plus  dans  le  pays  autua  des  actsarS'  de  or 
drame;  il  n'en  reste  comme  s<wrrenîi%  avec  la  tour  incendide,  d^ 
mantelée,  fréquentée  par  de  lamentables  apparitions,  que*  la  tombe 
de  la  jeune  fille,  creusée  par  des  mains  încomines;  et  sur  laquelle 
s'épanouit  un  grand  rosier  qui  ne  cessa  jamais  de  porter  des  fleurs^ 
Là  se  termine  la  légende  telle  que  les  habitans  de  Fàncienne  Bëo-^ 
tie  la  racontent»  et  l'i^aaime  ce  dénoûment  vague  où  les  personnages 
s'évanouissent  comme  les  ombres  d'un  rêve;  mais  M.  Orphanîdis  a 
voulu  continuer  raventore  :  il  fait  partir  Phloros  pour  l'Italie.  Phlo- 
ros, arrivé  à  Tenise,  apprend  qu'Antonellî  est  condamné  iLMort  pour 
de  nouveaux  crimes;  il  demande  à  remplir  l'oifioe  de  bomreaut  et 
tranche  de  sa  propre  main  la  tète  da  coupable*  en  pronoaçasit  te 
nom  d'Anna.  Puis  il  revient  en  Grèce  et  s'en  va  dans  le  monastère 
de  Saint-Lucas  demander  aux  austérités  de  la  vie  religieuse  Toubli 
du  passé;  mais  il  ite  tarde  pas  à  reconnaître  le  vieux  Lamproslùi- 
même  dans  rhégemône  du  couvent.  Ne  pouvant  supporter  cette  vue. 


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286  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

qui  rouvre  à  chaque  instant  les  blessures  de  son  cœur,  l'infortuné 
novice  se  sauve  au  sein  des  solitudes  les  plus  inacessibles  du  Par- 
nasse, où  il  meurt  bientôt  de  douleur,  de  froid  et  de  faim. 

Le  talent  de  M.  Orphanidis  se  montre  plus  sûr  et  plus  élevé  dans 
un  autre  poème  en  cinq  chants,  Chios  esclave  (1).  Le  premier  il  a  cé- 
lébré rhéroïsme  et  les  infortunes  des  îles,  qui  jusque-là  tenaient  fort 
peu  de  place  dans  la  poésie  grecque,  et  n'avaient  guère  inspiré 
qu'un  petit  nombre  d'improvisations  en  l'honneur  de  Canaris  et  de 
Miaoulis.  De  toutes  les  lies  de  la  Grèce,  Chios  est  assurément  la  plus 
belle;  elle  n'a  jamais  cessé  d'être  aussi  la  plus  malheureuse.  Rien 
n'égale  la  douceur  de  son  climat,  la  fertilité  de  son  sol,  la  richesse 
et  la  variété  de  ses  produits,  la  grandeur  et  la  grâce  de  ses  paysages; 
mais  que  de  calamités  et  de  désastres  ont  de  tout  temps  accablé  cette 
contrée  enchanteresse,  que  les  Grecs  appellent  encore  un  paradis 
terrestre j  malgré  les  maux  qu'ils  y  ont  soufferts  !  Voyant  la  silhouette 
de  Chios  se  dresser  du  sein  de  la  mer  par  un  matin  d'été  près  du 
golfe  de  Smyrne,  nous  regrettions  de  passer  si  vite  devant  cette  côte 
séduisante.  —  N'y  allez  jamais,  nous  dit  un  Smyrniote  assis  près  de 
nous;  mieux  vaut  la  voir  de  loin  ;  à  l'intérieur,  vous  ne  rencontreriez 
que  des  Turcs  et  des  ruines.  — Cette  pensée  semble  avoir  dicté  l'in- 
vocation suivante  par  laquelle  M.  Orphanidis  ouvre  son  poème  : 

«  Près  des  côtes  de  TAsle-Mineure,  non  loin  de  Smyrne  l'heureuse,  le  nau- 
tonier  rencontre  une  île  transparente  que  baigne  une  atmosphère  embau- 
mée. Lorsque  la  mer  et  les  monts  font  silence,  de  mystérieuses  paroles  et 
de  vagues  rumeurs  vous  viennent  de  son  rivage  ;  cependant  les  dangereuses 
sirènes  n'y  ont  point  fixé  leur  séjour. 

«  Salut,  Chios  1  Si  tu  n'es  pas  le  berceau  d'Homère,  c'est  chez  toi  du  moins 
qu'il  a  placé  l'Olympe.  Saisi  d'un  saint  respect,  j'ai  baisé  la  pierre  où  s'est 
reposé  le  génie  de  l'antique  Grèce  (2),  et,  dans  le  calme  de  la  nuit,  mon 
oreille  attentive  a  cru  distinguer,  à  travers  les  bruits  harmonieux  et  confus 
de  la  nature,  le  vieil  écho  des  paroles  du  divin  aveugle. 

«  Salut,  Chios I  patrie  des  fleurs,  fille  charmante  de  la  mer!  un  sang  inno- 
cent a  trop  souvent  arrosé  ton  sein  fécond  et  béni;  entre  les  fentes  de  tes 
pierres,  on  trouve  des  ossemens  de  martyrs.  0  toi ,  voyageur  qui  cingles 
vers  ce  beau  rivage,  contente-toi  d'en  aspirer  de  loin  les  parfums  ;  n'y  des- 
cends pas,  car  tout  ce  que  tu  verrais  déchirerait  ton  cœur.  » 

Le  sujet  du  poème  est  un  épisode  de  la  domination  génoise,  qui 
dura  de  13&6  à  1566,  époque  à  laquelle  les  Turcs  y  mirent  fin.  Pen- 
dant ces  deux  siècles,  les  Génois  se  montrèrent  presque  aussi  cruels 
que  le  furent  ensuite  leurs  barbares  successeurs.  La  famille  des 

(i)  Athènes,  1858. 

(2)  A  une  heure  environ  de  la  capitale  de  Chios,  on  montre  près  de  la  mer  un  rocher 
qui  porte  le  nom  de  pierre  ou  école  d*Homère.  Les  Chiotes  prétendent  que  le  chantre 
des  dieux  enseignait  et  lisait  ses  poèmes  au  peuple  du  haut  de  ce  rocher. 


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RENAISSANCE  LITTÉRAIRE   EN   GRÈCE.  ^         2â7 

Giusiiniani  se  distingua  surtout  par  la  dureté  du  joug  qu'elle  im- 
posa aux  Chiotes.  Ces  derniers  tentèrent  plus  d'une  fois  dç  secouer 
cette  domination.  Une  année,  ils  formèrent  le  projet  de  massacrer 
tous  les  étrangers  le  jour  de  Pâques  (1) ,  au  moment  où,  suivant  un 
usage  qui  n'a  pas  cessé  d'exister,  le  peuple  va  baiser  la  main  de  ses 
archontes  et  leur  souhaiter  une  longue  et  prospère  existence,  en^ 
répétant  Xpiaro;  ôv^tyi,  le  Christ  est  ressuscité,  paroles  sacramen- 
teUes  que  les  Grecs  ne  manquent  jamais  ce  jour-là  de  prononcer  en 
s' abordant.  L'un  des  conjurés  livra  le  secret  du  complot,  et  les 
Génois  se  vengèrent  par  les  plus  terribles  supplices.  Les  vieilles 
chroniques  et  les  traditions  populabes  de  l'île  retentissent  de  ce 
sanglant  épisode;  elles  prétendent  que  les  conspirateurs  furent  tra- 
his, non  par  l'un  d'entre  eux,  mais  par  une  jeune  fille  amoureuse 
d'un  Giustiniani.  Cette  donnée  ouvrait  à  la  poésie  un  champ  fertile 
en  péripéties  dramatiques.  M.  Orphanidis  s'en  est  emparé  avec 
succès.  Chios  esclave  est  une  épopée  courte,  sobre,  nerveuse,  rem- 
plie d'un  intérêt  savamment  ménagé,  de  situations  tragiques  et  de 
physionomies  bien  dessinées.  Les  personnages  qui  se  meuvent  à 
travers  les  c'mq  chants  dont  elle  se  compose  sortent  enfin  du  moule 
exclusivement  klephtique  dans  lequel  les  héros  de  la  poésie  grecque 
sont  à  peu  près  tous  uniformément  coulés.  Isidore  s'est  condamhé 
de  bonne  heure  à  l'exil  pour  fuir  le  spectacle  des  maux  soufferts  par 
sa  patrie;  suivant  l'usage  grec,  il  s'était  fiancé,  avant  de  partir, 
avec  une  enfant,  la  fille  du  vieux  Mynas,  l'un  des  habitans  les  plus 
riches  et  les  plus  influens  de  l'île.  Au  bout  de  neuf  ans,  il  revient 
secrètement  pour  délivrer  son  pays  et  épouser  ensuite  celle  dont  il 
se  croit  toujours  aimé;  mais  le  temps  de  son  absence  a  effacé  son 
souvenir  du  cœur  de  l'oublieuse  enfant  :  il  la  retrouve  assise  auprès 
de  Jean  Giustiniani,  le  neveu  même  du  tyran,  du  gouverneur  Pierre. 
Désormais  Isidore  aspire  non-seulement  à  chasser  l'oppresseur,  mais 
à  venger  sa  propre  injure;  il  veut  frapper  du  même  coup  et  le  tyran 
et  le  séducteur.  Marie,  la  fille  du  vieux  Mynas,  n'est  plus  la  femme 

(1)  La  fête  de  Pâques  est  en  Grèce  la  plus  solennelle  de  Tannée.  Suivant  la  foi  super- 
stitieuse des  Grecs,  la  nuit  qui  la  précède  est  d*un  heureux  augure;  elle  ramène  avec 
elle  toutes  les  joies  du  printemps,  et  elle  dissipe  les  influences  pernicieuses  des  nuits 
sombres  et  néfastes  de  l'hiver.  Le  peuple  la  passe  en  prières,  assemblé  dans  les  églises. 
Aussitôt  que  le  prêtre  a  annoncé  la  résurrection  du  Christ,  les  rues  se  remplissent  d'une 
foule  qui  manifeste  bruyamment  sa  Joie,  et  décharge  en  l'air  toute  sorte  d'armes  à  feu, 
tellement  qu'on  se  croirait  au  milieu  d'une  émeute  plutôt  que  d'une  fête  populaire.  A  ces 
r^ouissances  publiques  se  Joignent  celles  de  la  famille;  les  discordes  cessent,  et  les  en- 
nemis réconciliés  viennent  autour  d'une  même  table  manger  l'agneau  pascal  :  réconci- 
liations quelquefois  durables,  souvent  éphémères,  car  la  vengeance  est  une  passion  forte- 
ment enracinée  dans  le  cœur  des  Grecs.  Autrefois  les  Turcs  relâchaient  pour  ce  Jour-là 
leurs  prisonniers,  et  leur  permettaient  d'aller  célébrer  U  pf.que  au  sein  de  leur  fa- 
mille. 


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281F  iMSWt  DBT  raux  KOfiras; 

ptirement'hëmî^tte  qpe  nous  avons  vue  jasqp'ici;  efle  cstflbriéte  te 
tous  fes"  channes  <!e  sort  stxe,  éUfe  en  partage  aussi*  tmitc»  tes  ftî- 
blesses.  ^Éprise  tfe  cela!  qn^oir  appelait  te  bon  Jkan^  parce  qpi'H  s^el^ 
férçait  parfois  d'^Ectoucir  tes  rigoureuses  sentences  de  son  ondfe,  eflJ? 
apprend  avec  déseqxoîr  de  la  bouche  même  de  son  père  !a  vaste  con*- 
juration  ourdte  par  ses^ compatriotes.  Sachant  que  tes  jours  de  Jtean 
sont  menacés,  eïte  trembte;  elte  hésite  entpc  Famour  et  te  d^evcnr. 
fiifin,  â  fbrce  de  tristesse  et  de  n^srtêrifeuses  parûtes,  cîte  révète-i 
Jfeao  te  dtagcr  qoTl  court.  Tel*  sont  en  peu  db- mots  les  élément 
prîncîjpaux  du  poème. 

Le  premter  ^ant  estime  sorte  d^  sombre  ouverture;  rfticMndite- 
gouverneur  dfe  CIK09  ordonne  les  suppHces,  distribue  tes  condam^ 
nattons,  tsncHs^que  soi  neveu  lasarde  dfe  tmidbs  remontrances,  et 
tente  vatocment  de  fttî  feîre  écouter  la  voîx  dti  peupte  qui  gémft  et 
nrarmure.  Atr  second  chant,  l'tetion  s'iwigage  et  se  poursuit  sans  di- 
gression. Par  une  nuit  obscure,  deux  hommes  se  rencontrent  sur 
rtme  des- plages  lesphts  déSîertes  de  THfe  :  Ifeîdore  et  TéVêque  grec 
ftocopios,  Tun  dès  cftefe  les  plus  ardens  dU  complbt.  Procopios  re- 
présente  îciTiantagonîsme  des  églises  grecque  et  latine,  qu'un  abîme 
sépare,  et  qui  ont  de  tout  temps  rempli  rOWèntdu:  bruit  dte  teurs 
rivalités.  Ce  qu'A  veut,  c'est Texpulsion  du  ctergé  latin,  (jui  a  suivi* 
lesێnois  et  qui*  partage  Ifeur  pouvoir.  Isidore  apprend'  au  pontife 
que  quatre  vai$seau3t  et  trois  cents  guerrier»,  envoyés  par  Timpéra- 
trîce  de  Byzance,  sont  dans  ta  rade  ;  au  premier  signal,  ils  prêteront 
main-fbrte  aux  insurgés.  «  En  attendant ,  ajoute-t-B,  Je  suis  men- 
diant et  fôu;  je  vais  parcourir  la  vilte  et  répéter  au  peupte  ses  chan- 
sons favorites.  ITSge,  Fferil,  mes  hafllons,  ma  flylie,  rat  rendront 
méconnail^sable.  »  Re  lendtemaln,  Procopios  s'en  allait  prêcher  par 
les  bourgades  et  Ifes  villages,  tandis  que  dëtis  la  viHe  un  insensé,, 
assis  en  face  dfe  là  forteresse,  chantait  et  rassemblait  les  passans.  En 
récoutSHit,  les  uns  riaient,  les  autres  pleuraient. 

Bn  même  temps  voici  ce  qui  se  passait  che»  M ynas  : 

«  Mftrie  est  seule  dans  le  j&rdi&;*soB  Brs»,  pur  et  Manc  etMnme  un  marbre 
antique,  soutient  sa  tète  pensive.  Efle  regarde  Ifes  fleuri,  ffeur  charmante 
elle-même,  mais  nuHe  d'entre  elles  n'a  d'attraits  pour  ses  yeux.  EHe  écoute, 
mais  ce  n'est  point  le  chant  du  rossîgojol  qui  captive  son  oreille. 

«  Soudain  un  briût  se  iiait  entendis»  elle  s'élance,,  i^apide  et  légère,,  parmi 
le»  citcanaiers;  iee  braocliAs  00  fleurs -s'^atr'euvfîent  devimt  elle.  C'est  leaa, 
caime  et  jog^ia  camam  de  eoutuMe«  Ik  a«  aaurietttrtta  à.  l'autre.  Mbuie  fut 
la  proniène  à  rosapn»  le^teaoei  <•  Je*  ovaigaats  q«e  tu  ne  vintaes  paa,  dk^ 
elte.  --Lorsque  raimant  aura  oeseé  d^attlrepr  te  fer,  IwTwrue  te  oof^»9era 
sans  ombre  et  la  mer  sans  paissons,  alors^  ma  bien-airaée,  je  pourrai  vivre 
loin  de  toi;  alors  seulement,  si  tu  m'appelles,  je  serai  sourd  à  ta  voix.  —  Je 
t'ai  fait  venir,  reprit  la  jeune  fille,  car  une  douleur  violente  brise  mon  cœur. 


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RENAHMsm  nnéfliMBE  iw  créce.  SB 


^m mmÉih-i^  inanuilàe  omum  lenaDterl  «ott  Me  miflenrii; fiûkitAgh 
Ife  par  le  dovle;  je  ii!8iir8i»{»oint  à  dKiisir -aiire  le\66iiyf]ieBt'at  ie  deniir. 
---OetielieaomppenâifKt'ftt  le  jeai»hoioii»;  HKn&,  tn-mcËaïuii  mys- 
Itoe  sa  lÉBé4et(mtaie.9aede  ft»»^  depiia  dem  ttnaâanBv  jM  «o  les  lé- 
mm  prête»  i  pan^ler,  H»  iront  iBBomiit  coiivart/dSUD&tiUHnir'.iruiik  Iduif  ta 
iHMiclie  lestait  muette  :  ta  dèvaraîB  tOBBOcnet,  dt  moi  mes  pleura.  » 

«  Marie  allait  répondre;  nnda  ette  pooaHB  un  cnti  de  tenraur*  À^  (|aei(pas 
pas  de  la  fenêtre,  un  homme  couvert  de  haillons,  les  cheveux  en  désordre» 
est  immobile  et  debout.  H  fixe  sur  la  |eune  ^lle  un  regard  courroucé;  un 
-sourire  d'amer  dé9eq[K>ir  errer  «ur  -ses  fèvres,  un  soufliiB'pï^ciï*hé  «(mlève 
rsapoitartae. 

c— ^la0titre^4d,  diiJsaa,  ifést-uttineBdlaHkidêbwquèiflfoettnentiàCIi^ 
il  est  privé  de  raison,  JLe  panwe'dlaUe  s'ôna^iBe  avoir  éÊé^mgB  et  Venise; 
c^t  pottoquoi  il  hait  le0^GénûiB..II  coûit  ^»  aaièmoie  Ta  tvon^^  Quelnue^ 
fois  il  est  plaisant  et  chante  ane  ioule  de  chansons.^.  Mais  par  où  ar^il  pu 
entrer?  La  porte  est  close  et  la  muraUle  est  haute.  -^  A  ces  m^t^  Isidore 
pousse  un  éclat  de  rire  et  s'écrie  : 

«  —  Archonte,  je  suis  entré  par  où  entrent  d'ordinaire  la  foudre  et  la 
Tengeance  du  ciet!  —  Allons,  reprit  Jean,  tu  te  croîs  encore  à  Yenise. 
€hante-nonas  plutôt  une  de  tes  romances,  afin  que  ma  msfltresse  t'entende, 
«t  si  "tu  chantes  bien,  peut-être  ta  bieiMdmée  voudra  cacure  de  toi. 

« ^  fou  se  nât  à  ebimter...  » 

Chacune  des  strophes  de  la  ballade  gue  le  poète  met  dans  la 
bottche  du  mendiant  renferme  une  allusion  aux  événemens  terribles 
qui  se  préparent.  Un  mystérieux  pressentiment  révèle  à  la  jeune 
fille  le  sens  des  paroles  obscures  du  chanteur  : 

«  Daim  son  âme,  où  pénètre  tout  à  eoup  ua  propkéâque  iuftinct,  rimagB 
4ittanalée  du  passé,  la  remords  du  présent^  reflhroi  de  l'aveur  se  presaaient 
en  foide.  Et  puis  la  voix  de  l'indigent  avait  un  timbre  enchaoteur  et  ma- 
gique ;  il  semblait  à  la  pauvre  enfant  que  son  cœur  avait  autrefois,  ble^ 
des  années  auparavant,  tressailli  aux  accens  d'une  voix  pareille.  Cependant 
elle  n'a  point  reconnu  Isidore.  «  Que  dis-tu  de  cette  romance?  fit  le  neveu 
de  Giustîniani.  — Elle  n'est  pas  d'un  fou,»  repartit  Marie  avec  une  profonde 
tristesse.  Et  le  jeune  homme  jeta  un  ducat  aux  pieds  du  mendiant. 

«—Reprends  ton  orî  s'écria  ce  dernier  avec  fureur,  il  est  taché  de  sang.  » 
Bt  le  ducat  vint  frapper  Jean  en  pleine  poitrine.  «  Malheureux,  fit  celui-ci, 
tu  fas  plearer  ton  insolence  I  »  Mais  Marie  retint  le  bras  4e  son  amant': 
«Ite  lui  fais  pas  de  mal,  dit-elle,  il  est  fou;  cela  te  porterait  malheur;  iaîsse^ 
moi  le  pay^er..»  Et  elle  jeta  deux  ducats  au  chanteuir.  «Ta  amin  est  blanche 
ô  ma  maîtresse,  dit  ce  dernier  en  les  ramassant;  mus  elle  tremble.  »  Et  il 
s'éloigna  en  répétant  un  refrain  menaçant. 

«  Marie ,  saisissant  avec  force  la  main  du  noble  Génois,  reprit  d'un  ton 
suppliant  :  «  Aujourd'hui  c'est  votre  jeudi  saint,...  après- demain  votre 
pâque  commence...  Promets-moi,...  jure-moi  que,  le  jour  de  Pâques,  tu  ne 
paraîtras  pas  un  instant  dans  la  ville,...  que  tu  n'iras  pas  avec  les  autres  à 
la  maison  du  gouverneur!  » 

«  A  ces  mots,  le  chevalier  fronça  le  sourcil;  il  comprit  la  gravité  de  cette 


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2&0  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

prière,  et  le  trouble  de  Marie  le  gagna.  «  Ne  me  demande  rien  de  plus,  con- 
tinua Tenfant  d'une  voix  brisée  par  Témotion;  mais  si  tu  tiens  à  mon 
amour,  si  tu  veux  sauver  tout  ce  que  j'adore  au  monde,  si  ton  âme  a  quel- 
que pitié  pour  moi,  fais  ce  que  je  te  dis!  —  f  essaierai,  »  répondit  le  noble 
Génois.  En  cet  instant,  la  voix  de  Mynas  se  fit  entendre.  «  Fuis,  fuis!  s'écria 
Marie,  car  je  mourrais  s'il  me  fallait  aujourd'hui  me  trouver  entre  mon 
père  et  mon  amant;  mais...  ce  soir,...  reviens!  » 

A  la  fin  du  jour  suivant,  les  conjurés  s'assemblent  dans  le  palais 
de  l'archevêque.  Inconnus  les  uns  aux  autres,  ils  se  lient  par  un 
serment;  ennemis  peut-être,  ils  jurent  de  mourir  en  frères.  Cinq 
lampes  répandent  une  lueur  faible  et  tremblante  qui  fait  paraître 
plus  pâles  encore  les  pâles  figures  des  conjurés. 

En  revenant  du  palais  épiscopal,  le  père  de  Marie  trouve  sa  fille 
•  tout  en  pleurs;  il  s'émeut  de  cette  grande  tristesse,  et,  cherchant  à 
la  consoler,  il  lui  dit  :  «  Je  devine  le  motif  de  tes  larmes;  elles  sont 
légitimes.  N'es-tu  pas  à  l'âge  où  la  tigresse  elle-même  renonce  à 
vivre  seule  dans  le  désert?  »  Et  il  se  met  à  lui  parler  d'Isidore  et 
de  leurs  jeux  d'autrefois,  alors  qu'ils  se  plaisaient,  elle  tout  enfant 
encore  et  lui  d^à  jeune  homme,  à  effeuiller  les  fleurs  ensemble,  à 
courir  vers  la  mer,  à  compter  follement  les  grains  de  sable  du  ri- 
vage. Puis,  comme  Marie  semble  douter  du  retour  de  son  fiancé, 
absent  depuis  neuf  ans,  Mynas  lui  révèle  que  le  mendiant  à  qui  elle 
a  jeté  deux  ducats  n'est  autre  qu'Isidore.  Il  s'efforce  ensuite  de  faire 
briller  aux  yeux  de  son  enfant  la  gloire  dont  ce  dernier  va  se  couvrir 
en  devenant  le  libérateur  de  sa  patrie,  et,  cédant  peu  à  peu  à  l'exal- 
tation que  fait  nattre  en  lui  la  seule  pensée  des  grandes  choses  qui 
vont  s'accomplir  le  lendemain,  il  lui  dévoile  le  secret  et  les  projets 
des  conjurés.  A  ce  moment,  on  eût  pu  voir,  par  la  fenêtre  du  jardin, 
un  auditeur  mystérieux  de  cet  entretien  s'enfuir  rapidement...  Quel- 
ques instans  après,  Jean  Giustiniani  entrait  à  la  tête  d'une  troupe 
de  soldats  pour  s'emparer  du  vieux  Mynas.  En  apprenant  la  funeste 
vérité,  celui-ci  prononce  sur  la  tête  de  son  enfant  cet  anathème  : 
«  Malheureuse,  tu  trahis  quelque  chose  de  plus  sacré  que  ton  père, 
ta  patrie;  tu  assassines  tes  frères,  tu  ériges  sur  leurs  cadavres  le 
trône  des  tyrans.  Gomme  père,  je  te  pardonne;  comme  homme,  je 
te  plains;  comme  citoyen,  je  te  maudis,  ainsi  que  la  victime  maudit 
le  bourreau!  Que  ton  souffle  soit  comme  le  soidlle  brûlant  des  dam- 
nés! Que  la  sauvage  colère  de  ta  conscience  rende  tes  sommeils 
elTrayansl  Que  les  fantômes  de  ceux  qui  vont  mourh-  par  toi  te 
poursuivent  à  ton  chevet  jusqu'à  ta  dernière  heure,  et  qu'en  face 
du  juge  tout-puissant  leurs  gémissantes  voix  demandent  ta  con- 
damnation! » 

Le  complot  découvert,  les  Génois  n'eurent  pas  de  peine  à  s'em- 
parer des  conjurés.  Un  seul  leur  échappa,  Isidore,  le  plus  redoutable. 


Goosle 


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BENAI8SANGE   LITTÉRAIRE   EN   GREGE.  2&i 

•  Dès  le  lendemain,  les  exécutions  commencèrent;  la  place  publique 
fut  environnée  de  potences.  Marie  put  être  témoin  du  supplice  de 
son  père  sans  qu'une  larme  s'échappât  de  ses  yeux,  sans  qu'un  sou- 
pir soulevât  sa  poitrine.  Elle  était  folle.  La  tombe  de  Mynas  fut 
creusée  près  du  torrent,  entre  les  débris  d'un  vieux  temple.  Chaque 
nuit,  un  bouquet  de  fleurs  sauvages  fut  déposé  sur  cette  tombe  par 
des  mains  inconnues,  et  les  passans  apercevaient  le  matin  avec  sur- 
prise ce  mystérieux  témoignage  d'un  souvenir  tendre  et  persévé- 
rant. C'était  Isidore,  qui,  bravant  les  périls  amassés  sur  sa  tête, 
venait  toutes  les  nuits  orner  de  ce  présent  mélancolique  le  tombeau 
du  martyr.  Quant  à  Marie,  une  force  invincible  la  ramenait  toujours 
au  lieu  où  son  père  avait  expiré;  elle  restait  là  des  journées  en- 
tières, accroupie,  la  chevelure  en  désordre,  le  regard  fixe,  blanche, 
froide,  immobile  comme  une  Niobé  de  marbre.  D'autres  fois,  pous- 
sée par  le  délire  et  par  de  sombres  terreurs,  elle  sortait  de  la  ville 
et  parcourait  les  montagnes  en  jetant  des  cris  de  détresse  ;  puis 
elle  revenait,  exténuée  et  tout  en  pleurs,  s'asseoir  à  sa  place  accou- 
tumée. 

Cependant  Isidore  faisait  parler  de  lui.  Il  avait  soulevé  les  pay- 
sans, taillait  en  pièces  les  troupes  lancées  à  sa  poursuite,  et  massa- 
crait sans  pitié  les  étrangers.  A  quelque  temps  de  là,  le  gouverneur 
Pierre  convia  à  un  grand  repas  tous  ceux  de  sa  famille  et  de  sa  cour. 
Un  seul  manquait,  son  neveu  Jean,  qui  était  allé  chasser  la  perdrix. 

«  Le  festin  était  joyeux  et  splendide  ;  le  vin  de  Chypre  coulait  à  flots. 
Déjà  les  têtes  s'échauffaient,  lorsqu'un  serviteur  entra,  portant  entre  ses 
mains  une  urne  pesante,  d'or  massif,  magnifiquement  ciselée.  Il  la  remit  à 
Pierre ,  en  même  temps  qu'un  billet  ainsi  conçu  :  «  Pierre ,  tu  m'as  causé 
bien  des  maux;  n'ayant  pu  tirer  de  toi  la  vengeance  que  je  méditais,  je 
courbe  la  tête,  et  je  t'envoie  cette  urne  précieuse.  Je  la  crois  digne  de  toi, 
et  je  te  l'offre.  Dieu  veuille  que  ce  présent  apaise  ton  cœur  mauvais  et 
cruel  l  C'est  Isidore  qui  t'écrit  4es  montagnes.  »  A  ces  mots,  un  silence  d'é- 
tonnement  se  fait  dans  l'assemblée;  tous  les  yeux  s'attachent  avec  curiosité 
sur  Fume  magnifique.  Pierre  l'ouvre,...  il  pousse  un  cri  terrible  et  tombe  ina- 
nimé... Au  fond,  il  y  avait  une  tête  pâle  et  sanglante,  la  tête  du  bon  Jean,  n 

Tels  sont  les  épisodes  les  plus  saillans  de  ce  poème  (1),  dont  la 
traduction  est  impuissante  à  rendre  le  principal  mérite,  qui  réside 
dans  l'extrême  correction  et  l'expressive  beauté  du  style.  Ce  qui 
distingue  surtout  M.  Orphanidis,  c'est  l'art  avec  lequel  il  use  des 
inépuisables  ressources  de  l'idiome  grec;  la  forme  pure,  élégante, 

(1)  Ce  poème,  ainsi  que  Tauteur  nous  en  avertit  dans  une  courte  préface,  n*est  que  la 
première  partie  d*une  œuvre  plus  considérable.  A  ce  tableau  de  la  domination  génoise 
doit  succéder  un  tableau  non  moins  sanglant,  celui  de  la  domination  turque. 
TOME  xxvii.  16 


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lis  B 

fliélodieiiae^tdoiit  U  vevéÈt  m^peiisée  «st  éBÛBonmeM 
mer  rareiUe  athémame,  dent  l'estséne  déficstesBe  eM  restée  pnn 
vwbiole  :  en  isaat  se»  vers.,  so  sénat  parfU»  teuté  èe  les  croire 
écrits  depuis  demmille  ans,  et  c'est  le  plus  Jbd'étege  qps'ecK'eii  poisse 
fittue.  Xn  effet,  da  isnaiœaiice  4es  BellàKS  àaes  débvtsest,  coonni» 
lao'enEiBBàBce^es  pesqpli»  latins,  winEtourTerale  passé,  ets'il£uit 
en  ju^er  psr  oe  qui  s*est  produit  4  l'ecoident  de  ÏMmnsfie  à  Taunns 
des  tefli^)S  «modernes,  cette  étude  des  anirâB,  souvent  exduuve, 
esl  nn  {ptèit  de  ^départ  néceEsan  aoz  peuples  riestînés  à  une  «é* 
iB6H8e  légénécBtîoa. 

Q  7  a  dsss  les  poètes  dont  bsoqb  wnoas  d'examioer  les  œnyrei 
âe«x  tendnces  -opposées,  deiuc  conao»  oeotsaire»  qoi  clominait  le 
mooiremeat  ide  xenadssanoe  littéraire  comneioé  de^m»  qudqaes 
ansées  en  CktcB.  Zalotostas  sri^it  encore  *dans  sa  foeme^eit  dans  son 
style  den-^borbares  rinAoence  des  siècles  de  décadence  et  de  ser-* 
vîÉade  <fBBR  les  fieUènees  ent  traversés.  In  «e^anclie,  sa  pensée  est 
temt  empHonte  du  gén»  antique;  Fidée*qii  te  domine  estoeHe  qoi 
poursuivait  les  anciens  poètes  de  la  Hellade.  Les  héros  qu'il  chante, 
klephtes  etseidatsile  TindépeadMice,  pei^test  Ums  les  signe»  d'une 
étroite  parité  wec  tes  ihéros  de  VlUade  et  de  YOdgêsée^  ausqueb 
'û&  tiennent  de  si  près  par  leur  pbysiononne  générale,  leurs  coû- 
tantes, leur  manière  de  combattre  et  ^  céléln^er  lesrs  victoiises^ 
qu'il  ne  leur  manque  peut-^étre  qu'un  Homère  pour  l^entourer  du 
même  prestige.  C'est  en  restant  fidèle  au  sentiment  patriotique  qui 
a  présidé  de  tout  temps  aux  destinées  des  Hellènes,  eft  qui,  par  la 
façon  merveilleuse  dont  il  s'est  perpétué  parmi  eux,  a  préparé  de 
nos  jours  leur  affranchissement,  que  Zalokostas  a  trouvé  la  force, 
roriginalité ,  la  popularité.  M.  Orphanidis  au  contraire,  sous  une 
forme  empreinte  d'une  pureté  antique,  tend,  par  un  singulier  con-r 
trasEte,  à  «'éloigner  des  vieilles  traditions;  il  s'efforce  de  donner  un 
tour  plus  BMiderneàsa  pensée  ;  il  iatroduit  quelques  passions  nou- 
velles «dans  l'action  de  son  drame,  et  ses  personnages  ont  quelque 
chose  de  moins  exclusivement  héroïque.  Cette  tendance  à  l'imita- 
tion des  modernes  que  laissent  entrevoir  les  poèmes  de  M.  Orpha- 
nidis peut- elle  exercer  une  heureuse  influence  sur  le  progrès  des 
lettres  grecques?  Un  fait  certain  du  moins  ressort  de  cette  étude  : 
c'est  à  la  vitalité  et  à  la  persistance  du  génie  antique  au  sein  de  leur 
race  que  les  Grecs  doivent  leur  résurrection  politique;  c'est  à  ce 
noble  génie,  dont  Homère  est  l'éternelle  et  splendide  personnifica- 
tion, qu'il  leur  faut  demander  avant  tout  leur  renaissance  intellec- 
tuelle. 

£.  YEM£NIZ,>coQsiii  de  Grèce. 


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chroiîtcue:  de  la  qïïijszajkf 


L'on  a  reiinarqué  cbapuia  longtemps  qji'ea  politique  Tannée  se  partage  en 
deux  saisons  :  Tiiiver  et  Tété.. L'hiver  est  la  saison  des  affaires ,  des  luttes, 
d^s  controverses»  des  agitations»  des  conflits;  Pété,  la  saison  de  Tapaise- 
ment,  du,  repoa^  du  sommeil.  Nous  parlons  des  années  ordinaires,  de  celles 
où  la  guerre  et  les  révolutions  ne  viennent  paa  confondre  les  lois  de  la  mé- 
téorologie politique*  On  peut*,  sans  se  donner  pour  bien  habile  astrologue, 
prédire  à,  la.  présente  année.  la.  destinée  régulière.  Nos  tracasseries  et  nos 
troubles  d'hiver  touchent  vjaiblemftnt  à  leur  terme,  et  Ton  voit  venir  un 
tranquille  été*.  La.  qjiestion  suisse  a  été  notre  lune  rousse  :  nous  en  voici 
bientôt  sortis  sains  et  saufs*. 

Aux  yeux  des  prudena,  parmi  lesquels  nous  avons,  non  la  vanité,  mais  la 
modestie  de  nous  ranger*  raffaire  de  la  Savoie  et  de  la.  Suisse  pouvait  avoir 
deux  sortes  de  conséquences  périlleuses  :  des  conséqviences  immédiates  et  , 
des  conséquences  éloignées.  Nous  étions*  pour  notre  compte,  surtout  in- 
quiets de  celles-ci,  tfiHes  que  les  laissaient  voir  le  dépit  marqvié  de  l'Angle- 
terre et  la  chance  d'une  sérieuse  altération  du  système  de  nos  alliances  en 
Europe.  Dans  l'opinion^,  suivant  l'usage,  on  se  préoccupait  davantage  des 
conséquences  immédiates  :  en  effet,  au  ton  pris  par  l'Angleterre  au  com- 
mencement, de  la.  transaction  par  laquelle  la  France  a  reculé  son  territoire 
jusqu'aux  Alpes,  on  a  pu  croire  un  instant  à  des  complications  prochaines. 
Cette  appréhension,  que  nous  n'avons  point  partagée,  doit  à  présent  s'éva- 
nouir dans  tous  les  esprits.  Ici  encore,  nous  assistons  à  la  souveraine  puis- 
sance du  fait  accomplL  Si  l'annexion  de  la  Savoie  eût  dû  donner  lieu  à  quel- 
que conflit  grave*  il  est  évident  q^e  les  protestations  et  l'action  diplomatique 
des  intérêts  qui  auraient  voulu  faire  obstacle  à  no»  desseins  eussent  pré- 
cédé la  conclusion  du  traité  par  lequel  la  Sardaigne  a  cédé  Nice  et  la  Savoie 
à  la.  France,  et  eussent  devancé  surtout  la  manifestation  du  suffrage  univer- 
sel parmi  les  populations  de  ces  provinces.  Si  l'être  de  raison  que  l'on  ap- 


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2ii  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pelle  l'Europe  eût  pu  avoir  la  prétention  d'intervenir  dans  cet  arrangement^ 
territorial  pour  exercer  une  autorité  collective  fondée  sur  d'anciens  traités, 
il  eût  fallu  du  moins  que  cette  intervention  eût  lieu  en  temps  opportun, 
avant  que  l'honneur  et  le  droit  de  souveraineté  de  la  France  ne  fussent  en- 
gagés par  la  conclusion  d'un  traité  et  une  déclaration  du  suffrage  universel. 
Maintenant  l'idée  ne  saurait  venir  à  personne  de  demander  à  la  France  de 
renoncer  à  une  partie  des  droits  qu'elle  s'est  assurés.  Avec  l'occasion ,  le 
prétexte  même  d'un  conflit  a  disparu  :  le  gros  de  l'affaire  est  fini;  il  ne  reste 
plus  qu'à  régler  des  accessoires  et  à  remplir  les  dernières  formalités.  Les 
difficultés  immédiates  que  l'on  avait  pu  craindre  sont  réduites  à  néant. 

Arrivé  à  ce  point,  l'on  voit  qu'une  question  qui,  il  y  a  un  mois,  paraissait 
très  grave,  la  question  de  savoir  s'il  y  aurait  ou  s'il  n'y  aurait  pas  de  con- 
férence, n'a  plus  d'importance  sérieuse.  L'importance  d'une  conférence  as- 
semblée pour  examiner  et  régler  les  effets  de  l'annexion  de  la  Savoie  à  la 
France  par  rapport  à  la  neutralité  suisse  dépendait  uniquement  de  la  date 
de  sa  réunion.  La  convocation  d'une  conférence  avant  ou  aussitôt  après  la 
conclusion  du  traité  de  Turin  eût  été  un  incident  sérieux;  par  un  tel  acte, 
l'Europe  eût  paru  revendiquer  le  droit  d'intervenir  dans  les  arrangemens 
territoriaux  arrêtés  entre  la  France  et  la  Sardaigne,  ou  de  les  modifier.  Le 
gouvernement  français  aurait  vraisemblablement  décliné  la  compétence 
d'une  telle  conférence;  lors  même  qu'il  eût  consenti  à  y  prendre  part,  si 
les  prétentions  de  la  majorité  lui  eussent  été  contraires,  il  eût  pu  refuser 
de  céder  :  dans  les  deux  cas,  un  grave  antagonisme,  difficile  à  maintenir 
dans  la  sphère  diplomatique,  eût  pu  se  produire.  Aujourd'hui  rien  de  sem- 
blable n'est  plus  à  craindre.  Si  une  conférence  est  convoquée,  le  cercle  de 
ses  délibérations  sera  tracé  d'avance  :  elle  n'aura  plus  même  le  prétexte 
de  toucher  aux  arrangemens  territoriaux.  Elle  n'aura  pas  d'autre  tâche  que 
celle  que  lord  John  Russèll  a  définie  lui-même  en  répondant  à  la  dernière 
interpellation  de  M.  Horsman  :  «  chercher  à  concilier  avec  le  traité  de  Turin 
la  garantie  de  neutralité  que  le  traité  de  Vienne  a  donnée  à  la  Suisse  par  la 
neutralisation  de  certains  districts  de  la  Savoie.  »  Pour  mieux  dire,  elle 
n'aura  au  fond  qu'à  renouveler  et  à  rajeunir  la  garantie  européenne  sous 
laquelle  est  placée  la  neutralité  suisse,  en  admettant  que  le  changement 
survenu  en  Savoie  ait  affecté  les  conditions  de  cette  neutralité.  La  France, 
comme  lord  John  Russell  en  a  donné  l'assurance  à  la  chambre  des  com- 
munes, n'oppose  aucune  objection  à  la  réunion  d'une  conférence  dont  la 
mission  est  aujourd'hui  circonscrite  dans  ces  termes.  A  bien  peser  les 
choses,  l'on  ne  voit  même  pas  qu'il  soit  nécessaire  d'assembler  une  confé- 
rence pour  un  tel  objet;  il  serait  facile  d'arriver  au  même  résultat  par  la 
correspondance  diplomatique  et  par  un  simple  échange  de  notes. 

Nous  qui  sommes  impatiens  d'échapper  aux  préoccupations  de  la  politique 
extérieure,  nous  nous  félicitons  pour  la  France  d'un  tel  résultat.  Notre  sa- 
tisfaction est  si  sincère  que  nous  n'avons  pas  la  tentation  d'y  mêler  des  ré- 
criminations ironiques  contre  la  Suisse  ou  contre  l'Angleterre.  Au  lieu  d'a- 


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EETUE.  —  CHBONIQUE.  245 

dresser  d'aigres  reproches  à  la.  Suisse  pour  l'énergie  avec  laquelle  elle  a 
soutenu  ses  prétentions  sur  les  districts  neutralisés  de  la  Savoie,  nous  avons, 
on  le  sait,  essayé  de  comprendre  impartialement  les  mobiles  avouables  qui 
ont  inspiré  sa  conduite.  L'on  a  dû  rendre  à  la  Suisse  cette  justice,  qu'elle 
n'avait  pour  son  compte  aucun  goût  à  l'agrandissement  territorial  qu'elle 
réclamait  :  elle  eût  préféré  la  conservation  en  Savoie  de  l'ancien  état  de 
choses.  Probablement  même  elle  eût  mis  moins  de  chaleur  à  demander  sa 
part,  si  elle  n'y  eût  été  en  quelque  sorte  autorisée  par  des  promesses  que 
l'on  peut  appeler  imprudentes,  puisque  l'événement  a  prouvé  qu'elles  ne  de- 
vaient point  être  tenues.  Quant  à  la  susceptibilité  de  la  Suisse  touchant  les 
conditions  de  sa  neutralité  et  à  l'appel  qu'elle  a  adressé  aux  puissances  qui 
l'ont  garantie,  pourquoi  en  serions-nous  étonnés?  Par  notre  fait,  il  est  sur- 
venu à  la  frontière  méridionale  de  la  Suisse  une  question  litigieuse  de  mi- 
toyenneté et  de  servitude,  une  question  liée  partiellement  aux  conditions  de 
la  neutralité  helvétique.  La  garantie  de  la  neutralité  suisse  était  donc  affec- 
tée, et  la  Suisse  ne  pouvait  négliger  de  soumettre  cette  question  aux  puis- 
sances garantes  sans  s'exposer  à  laisser  périmer  les  engagemens  qui  lient 
ces  puissances  au  maintien  de  sa  neutralité.  Une  semblable  prudence  paraî- 
trait simple  et  même  louable  dans  la  vie  ordinaire,  chez  un  particulier  veil- 
lant à  la  conservation  des  titres  et  des  droits  de  sa  propriété.  D'ailleurs  la 
neutralité  suisse  est  si  utile  à  la  France,  que  nous  devons  voir  sans  chagrin 
la  confédération  nous  prouver,  par  la  chaleur  avec  laquelle  elle  en  plaide  les 
intérêts  contre  nous-mêmes,  la  fermeté  qu'elle  saurait  déployer  au  besoin 
pour  la  défendre  contre  d'autres.  Enfin  la  modération  est  de  bon  goût  en- 
vers la  Suisse  au  moment  où  nous  la  déboutons  de  sa  prétention  la  plus  im- 
portante, et  où  il  ne  nous  reste  plus  à  lui  donner  que  des  satisfactions  de 
forme.  Nous  ne  songeons  pas  non  plus  à  railler  l'Angleterre  de  la  modération 
à  laquelle  l'heureuse  influence  des  vacances  de  Pâques  a  ramené  ses  minis- 
tres. «  Aucune  des  puissances  européennes  n'en  a  dit  autant  que  nous  sur  la 
question  de  Savoie,  »  a  déclaré  lord  John  Russell,  non  sans  un  secret  senti- 
ment de  vanité  satisfaite,  dans  sa  réponse  à  M.  Horsman.  Lord  John  Russell  est 
assurément  le  meilleur  juge  de  ses  succès,  et  nous  ne  sommes  pas  fâchés,  en 
prenant  congé  de  lui,  de  le  laisser  dans  cette  veine  d'amour-propre  accommo- 
dant. A  ce  prix,  nous  acceptons  même  volontiers  les  leçons  qu'il  nous  donne 
en  invoquant  la  pacifique  influence  du  traité  de  commerce,  et  en  nous  pro- 
mettant que  dans  l'avenir  l'allîance  commerciale  de  la  France  et  de  l'Angle- 
terre apaisera  leurs  dissentimens  politiques.  Si,  comme  nous  le  souhaitons, 
l'alliance  commerciale  doit  avoir  cette  vertu,  si  elle  doit  rendre  les  peuples 
amis,  nous  n'hésiterons  pas  à  répéter  avec  lord  John  Russell  qu'elle  est  pré- 
férable aux  alliances  des  rois  et  des  cabinets. 

Au  fait,  au  moment  où  paraissent  cesser  pour  nous  les  préoccupations 
de  la  politique  étrangère,  nous  revenons  enfin  en  France  à  céh  questions  de 
réforme  commerciale  qui,  il  y  a  trois  mois,  à  l'époque  où  elles  furent  pré- 
sentées, paraissaient  destinées  à  défrayer  notre  hiver  politique  :  elles  fe- 


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2i6  RETtJE  DES  DEUX  HONDES. 

ront  du  moins  notre  tardif  printemps.  H&i  commence,  et  afec^  le  mois 
scturiant  là  ^scussdôn  dés  mesures  qui  remanient  Tes  tariCs  douaniers  dans 
notre  corps  législatif. 

Mais  ici  un  scrupule  nous  arrêté.  Gê^dCant  à  llmpulsitm  d*tnr  grand  "nombre 
dé  nos  lecteurs,  qui  s'étonnent  narvement  du  silence  que  nous  gardons  sur 
les  travaux  dû  corps  législatif  ;  nous  allions,  étourdiment  peut-être,  nous 
occuper  dé  ce  qui  se  passe  au  palais  Bourbon.  Nour  ne  demanderions  pas 
mieux,  quant  à  nous,  que  de  voii^  la  presse  éélafi^r  de  ses  discussions,  exci- 
ter et  accompagner  de  ses  commentaires  les  travaux  de  nos  assemblées. 
A  notre  idée,  il  importerait  à  là  vie  dés  corps  politiques  qu'Us  fussent  enton>- 
rés  comme  d'Un  chœur  placé  entre  la  scène  et  lé  public,  qui,  chaque  jo«r 
et  sur-le-champ ,  recevrait  leurs  impressions ,  Teur  trsnsmettrait  ceHiss  de 
Fopinion,  et  rendrait  plus  active  la  circulation  de  la  vie  politique  entre  fe 
pays  et  ses  organes  natureHs.  Là  presse  est  appelée  à  être  cet  intermédiaire; 
mais  ce  chœur,  qui  joue  un  rôle  si  vivant  dans  le  drame  grec,  la  tragédie 
française  Fa  supprimé  :  cette  mé<^àtion  ànbnée  dé  la  presse  entre  les  corps 
politiques  et  le  public  a  cessé  en  France,  apparemment  pour  des  raisons 
très  sérieuses.  La  presse  française  ne  croit  pas  aToir  lé  dMt  de  se  nrffler 
aux  discussions  du  corps  législatif.  Quelques  personnes  prétendent  pour^ 
tant  qu'elle  a  tort,  que  là  loi  est  moins  restrictive  qu'elle  ne  Hmagine-, 
que  gratuitement  elle  redouble  par  sa  pusillanimité  les  sévérités  de  la  ïdi. 
Certes  nous  ne  dirons  pas  que  depuis  huit  ans  la  presse  fi*ançaise  se  fasse 
rémarquer  par  la  bravoure;  nous  ne  nierons  pas  qu'elle  ne  se  soit  fbrgé  à 
elle-même  des  chaînes  plus  dures  que  celles  qu'une  réaction  qui  commence 
à  vieillir  a  cru  nécessaire  de  lui  imposer.  On  ne  contestera  pas  néanmoins 
que  les  péchés  de  prudence  de  la  presse  ne  soient  dignes  d^ndulgence.  Par 
exemple,  touchant  la  question  que  nous  venons  de  rencontrer  sur  notre 
chemin,  ses  doutes  valent  la  peine  d^tre  pesés. 

nous  sommes  fort  peu  instruits  en  FVance  de  l'esprit  et  de  la  portée  du 
régime  constitutionnel  en  vigueur.  Lés  trente-sept  années  de  liberté  poli- 
tique pendant  lesquelles  la  FVance  a  vécu,  dé  1815  à  1852,  ont  établi  dans 
les  esprits  une  sorte  de  droit  coutumier  en  matière  de  liberté  auquel  nous 
sommes  toujours  portés  à  nous  fier  par  un  invincible  instinct;  mais  îTlàut 
contrôler  avec  soin  cette  tendance  en  se  référant  au  droit  écrit  de  1852^.  A 
première  vue,  nous  ne  découvrons  ni  dans  la  constitution  ni  dans  le  décret 
du  17  février  1852,  qui  régit  la  presse,  rien  qui  interdfee  aux  joumaur  Fap- 
préciation  des  discussions  du  corps  législatif.  Quant  aux  discussions  d'à  sé- 
nat ,  elles  sont  hors  de  question  :  Fartîcle  24  de  la  constitution  porte  que 
Içs  séances  du  sénat  ne  sont  pas  publiques;  la  presse  est  par  conséquent 
tenue  de  les  ignorer  ou  au  moins  de  ne  les  connaître  que  par  «  les  articles 
insérés  au  journal  officiel,  »  comme  s'exprime  Farticle  18'  du  décret  du 
17  février.  11  est  vrai  que,  même  sur  ce  point,  la  presse  pousse  quelquefois 
trop  loin  les  privilèges  de  son  ignorance  supposée  ;  nous  venons  d'avoir  un 
exemple  piquant  de  cet  excès  de  circonspection.  Le  journal  officiel  nous  a 


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appHB  la  Bonaine  deiaière  ^t«^  le  sénat  s'est  oeoe^ié,  pendant  ptasieurs 
séances,  d'une  ;propiwîll«n  d'un  de  em  haBocables  meiBl»*e8.  La  ^ropoaîtiQii 
n'était  pas  •définie  autrement  par  le.jomiial  officiel  <qne  eoqune  «  tendant  à 
'modifier  Tartiele  de  du  règlement  du  «énat.»  Cette  ^rc^poeition,  débattoe 
pendant  ploaieura  âéanœa,  é^eiUaît  ia  curioflité.  Les  eisqM*it6,  encore  aona 
l'ûflliienoe  d'une  idiBoosmoa  remarquabie  du  sénat  qui  a  été  récemment 
lîTnée  à  la  publicité  «t  mîe  en  igoâl-  de  réYélations  ftes  ^étendueK  et  pins 
régulièrea,  se  demandaient  oe  i^ue  pouvait  4tre  cette  motion  mysténoorMu 
lie  slagiasait^il  pas  pent-^tre  d'une  extension  de  pnblkité  réclamée  pour  les 
séances  du  premier  cocpsde  l'état^  de  quielfiie  tentative  de  progrès  MbéRdl 
Les.  èôtos  travaillaient  L'intérêt  i^douida  surtout  kirsque  l'on  apprit  %»  la 
IHt>positioQ  avait  ^é  adoptée  par  wae  mijorité  imposante,  fiélast  il  eût  été 
facile  aux  journaux  d'éparfoer  lau  publiic  ces  anxiétés,  ces  doutes  et  ces 
espérances.  L'ignorance  du  .{«riidic  touchant  l'article  88  du  règlement  du 
sénat  est  eoLcusable  :  p^a  de  geos  savent  par  cœur  le  règlement  du  sénat, 
tout  le  monde  naJe  porte  pas  dans  sa  poche  ou  ne  l'apas  août  la  main;  mms 
lesr  journaux  doivent  k  oonnaître,  et  ils  auraient  pu,  «rojoiis-noiis,  ap- 
praodre  au  public,  sacs  courir  aucun  danger,  que  l'article  38  du  règlement 
du  sénat  contient  les  dispositions  suivantes,  et  nulle  autre  :  u  Le  président 
nomme  les  employés  supérieurs  du  sénat. —  Le  grand-rélérendaiFe  présente 
à  la  nomination  du  président  les*  employés  du  service  Administoatif;  ie  se- 
erétaire  du  sénat,  ceux  du  service  législatif. — Legrand-réfërendaire  nomme 
tous  les  gens  de  service.  » 

Biais  revenons  au  corf^s  législatif.  H  n^est  pourvu  aux  rapports  de  la  presse 
avec  le  corps  législatif  que  par  l'artide  42  de  ia  constitution  et  l'article  ià 
du  décret  du  17  février.  La  constitution  dit  :  «  Le  compte-rendu  des  séances 
du  corps  législatif  par  les  journaux  ou  tout  autre  moyen  de  publication  ne 
consistera  que  dans  la  reproduction  du  procès-verbal  dressé  à  l'issue  de 
chaque  séance  par  les  soins  du  président  du  corps  législatif.  »  Le  décret  or* 
ganique  du  17  février  dit  :  «  Toute  contravention  à  l'article  lu  de  la  consti-* 
tution  sur  la  publication  des  comptes-rendus  officiels  des  séances  du  corps 
législatif  sera  punie  d'une  amende  de  *1,000  à  5,000  francs.  »  Est-on  vrai- 
ment fondé  à  voir  dans  ces  dispositions  une  restriction  qui  interdise  toute 
appréciation,  toute  discussion  des  opinions  émises  par  les  députés  dans  les 
débats  du  corps  législatif?  Un  journal,  après  avoir  reproduit  exactement  le 
compte-rendu  officiel  d'une  sébacé,  trouvamt  dans  ce  document  l'expression 
authentique  des  opinions  représentées  dans  la  discussion,  ne  pourra-t-il  pas 
discuter  lui-même  ces  opinions,  rectifier  celles  qui  lui  paraîtront  erronées, 
applaudir  à  celles  qui  lui  paraîtront  justes,  critiquer  ou  louer,  en  observant 
toutes  les  convenances,  les  divers  orateurs,  combattre  les  vues  de  tel  député, 
se  fortifier  de  l'autorité  de  tel  autre?  En  s'intéressant  et  en  s'associant  ainsi 
aux  travaux  législatifs,  la  presse  ne  se  rendrait-elle  pas  service  à  elle-^néme? 
N'élèverait-elle  pas  et  n'approf(mdirait-elle  pas  ses  discussions,  pour  justi- 
fier rinfluence  à  laquelle  elle  devrait  prétendre?  Ne  rendrait-elle  pas  un 


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2â8  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

égal  service  aux  députés,  à  l'œuvre  qu'ils  sont  chargés  d'accomplir,  en  sti- 
mulant leur  émulation  et  en  donnant  à  leur  patriotisme,  à  leur  talent,  à 
leur  zèle,  la  récompense  d'un  applaudissement  public?  La  solution  de  ces 
questions  si  importantes  à  la  vie  politique  et  aux  intérêts  du  pays  dépend 
tout  entière  du  sens  qui  doit  être  attaché  aux  mots  «  comptes-rendus  des 
séances  »  employés  par  la  copstitution.  L'appréciation  des  opinions  consi- 
gnées dans  un  document  officiel  peut-elle  être  assimilée  à  un  compte- 
rendu?  Par  sa  pratique  de  huit  années,  la  presse  française  a  elle-même  ré- 
solu cette  question  dans  le  sens  le  plus  étroit,  le  plus  défayorable  à  ses 
intérêts,  à  ses  droits,  à  son  développement,  à  son  influence. 

Que  ne  peut  la  frayeur  sur  l'esprit  des  mortels?  Malheureusement  la 
frayeur  n'est  que  trop  permise  à  la  presse  française*  D'un  autre  côté  pour- 
tant, le  législateur  de  1852  ne  semble  pas  précisément  avoir  voulu  aller  sur 
ce  point  aussi  loin  dans  la  restriction  de  l'action  de  la  presse.  «  La  discus- 
sion loyale  des  actes  du  pouvoir,  disait  le  ministre  de  la  justice  dans  sa  cir- 
culaire du  27  mars  18^2 ,  —  l* examen  consciencieux  des  matières  soumises 
là  l'élaboration  politique  du  corps  législatif,  seront  toigours  acceptés  par  le 
gouvernement,  qui  doit  vouloir  et  qui  veut  en  effet  être  éclairé.  »  Appeler 
l'examen  de  la  presse  sur  les  matières  soumises  à  l'élaboration  politique  du 
corps  législatif,  ce  n'est  point  assimiler  la  discussion  de  ces  matières  à  un 
compte-rendu  illégal.  Nous  avons  appris  par  un  procès  de  presse  retentis- 
sant, celui  de  M.  de  Montalembert,  que  l'article  4  du  décret  du  11  août  1849 
est  toujours  en  vigueur;  cet  article  déclare  que  «la  présente  disposition 
ne  peut  porter  atteinte  au  droit  de  discussion  et  de  censure  du  pouvoir 
exécutif  et  des  ministres.  »  Si  l'on  a  le  droit  de  discuter  et  de  censurer  le 
pouvoir  exécutif,  n'a-t-on  pas  le  droit  bien  moins  agressif  de  discuter  et 
de  censurer  au  besoin  les  actes  du  pouvoir  législatif?  Entre  la  pratique  de 
la  presse,  qui  a  renoncé  depuis  huit  ans  à  s'occuper  des  travaux  du  corps 
législatif,  et  la  signification  plausible  que  l'on  peut  attacher  aux  dispositions 
de  la  loi  écrite,  quel  choix  faut-il  faire?  Qui  nous  résoudra  tous  ces  doutes? 

Si  nous  étions,  comme  l'Angleterre,  un  pays  de  droit  coutumier  en  poli- 
tique, nous  pourrions  espérer  du  moins  que  peu  à  peu,  sans  éclat  et  san» 
violence,  l'usage  et  les  mœurs  fixeraient  une  législation  douteuse,  redresse- 
raient une  législation  trop  sévère.  Justement  l'histoire  constitutionnelle  de 
l'Angleterre  nous  offï'e  un  précédent  qui  n'est  point  sans  analogie  avec  les 
restrictions  réelles  ou  imaginaires  qui  détournent  depuis  huit  ans  la  presse 
française  de  s'occuper  des  travaux  du  corps  législatif.  Les  rules^  le  règle- 
ment, ou,  pour  mieux  dire,  les  coutumes  de  la  chambre  des  communes 
d'Angleterre,  ont  longtemps  interdit  à  la  presse  britannique  le  compte- 
rendu  des  débats  parlementaires.  Il  n'y  a  guère  moins  de  cent  ans  que  les 
rapports  de  la  presse  avec  le  parlement  étaient  encore  chez  nos  voisins  à 
peu  près  au  point  où  ils  sont  chez  nous  aujourd'hui.  Cette  avance  d'un  siè- 
cle que  la  liberté  de  la  presse  anglaise  a  sur  (nous  n'est  même  pas  consa- 
crée par  une  franchise  légale.  Dans  le  sens  littéral  du  mot,  c'est  illégale- 


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RETUE.  —  CHRONIQUE.  249 

ment  encore  que  les  journaux  anglais  remplissent  souvent  avec  les  discours 
du  parlement  quinze  ou  vingt  de  leurs  colonnes.  Dans  les  pays  où  Topinion 
fait  les  lois,  elle  dédaigne  parfois  d*exiger  l'abrogation  matérielle  de  celles 
qu'elle  a  souverainement  frappées  de  désuétude.  Jusqu'à  la  fin  de  la  guerre 
d'Amérique,  les  journaux  anglais  ne  purent  publier  ouvertement  les  dis- 
cours des  membres  du  parlement.  Il  est  vrai  que  depuis  longtemps  ils 
avaient  pris  un  bizarre  détour  pour  échapper  à  l'interdiction  légale  :  ils 
imaginaient  un  sénat  de  convention  où  ils  donnaient  la  parole  à  des  ora- 
teurs de  l'antiquité.  L'illustre  docteur  Johnson,  au  début  de  sa  carrière,  a 
fait  parler  ainsi  bien  souvent,  dans  des  harangues  qu'il  improvisait  sur  la 
table  d'un  café,  les  grands  orateurs  de  cette  époque,  Pulteney,  Wyndham, 
Robert  Walpole,  Carteret  et  le  premier  Pitt,  en  les  baptisant  de  noms  grecs 
ou  romains;  mais  la  presse  française  ne  pourrait  s'acheminer  avec  sécurité 
et  dignité  par  de  pareils  subterfuges  à  la  liberté  certaine.  Les  besoins  pra- 
tiques et  l'activité  de  notre  époque  ne  s'accommoderaient  point  de  ce  pro- 
cédé fantasque;  notre  goût  littéraire  n'aimerait  pas  à  chercher  pour  la  po- 
litique contemporaine  un  langage  maçonnique  dans  Tite-Live  ou  dans  les 
vies  de  Plutarque,  et  ce  serait  une  pédanterie  ridicule  et  périlleuse  que 
d'habiller  pour  le  public  les  membres  de  notre  corps  législatif  et  les  ora- 
teurs du  gouvernement  en  Scipions  ou  en  Gracchus,  en  Catilinas  ou  en  Ci- 
cérons.  Espérons  que  nous  rattraperons  les  Anglais  par  un  chemin  plus  droit 
et  plus  court  que  celui  qu'ils  ont  suivi.  Pourquoi  la  difficulté  que  nous  avons 
signalée  dans  les  rapports  de  la  presse  avec  le  corps  législatif  ne  serait-elle 
pas  résolue  par  un  commentaire  net  et  complet  de  la  législation  de  la  presse? 
Il  y  a  là  un  sujet  bien  digne  d'attirer  l'attention  et  de  susciter  les  travaux 
de  nos  légistes  les  plus  distingués.  Le  sénat  et  le  corps  législatif  comptent 
d'éminens  jurisconsultes  qui  pourraient  avec  une  autorité  décisive  nous  don- 
ner l'utile  et  lumineux  commentaire  que  nous  réclamons. 

En  attendant  qu'un  guide  sûr  se  charge  d'édifier  notre  ignorance,  nous 
sommes  réduits  à  imiter  la  réserve  de  nos  prudens  confrères.  Nous  nous 
tairons  donc  sur  le  débat  auquel  a  donné  lieu  un  chemin  terrible,  le  chemin 
de  fer  de  Béziers  à  Graissessac,  et,  ce  qui  nous  coûte  davantage,  nous  nous 
abstiendrons  de  prendre  part  à  la  discussion  de  la  réforme  commerciale, 
discussion  à  laquelle  l'organe  de  la  commission  chargée  d'examiner  la  loi 
qui  dégrève  les  droits  sur  les  laines,  l'honorable  M.  Pouyer-Quertier,  a 
fourni  pour  point  de  départ  un  rapport  dont  nous  ne  partageons  pas  les 
idées  économiques,  mais  dont  nous  ne  saurions  méconnaître  la  valeur  et 
la  portée.  Dans  cette  épreuve  parlementaire,  qui  ne  peut  être  dangereuse, 
nous  accompagnons  de  nos  vœux  la  réforme  commerciale.  Nous  voudrions 
hâter  le  moment  où  commencera  l'expérience  du  dégrèvement  des  objets 
de  grande  consommation,,  des  matières  premières,  et  où  l'on  pourra  passer 
à  l'exécution  du  traité  de  commerce. 

Ce  traité  et  les  grandes  mesures  financières  qu'il  a  inspirées  à  M.  Gladstone 
sont  la  seule  bonne  fortune  que  le  ministère  anglais  ait  rencontrée  depuis  le 


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250  BEVUE   DES  DEUX  IMHflMSS. 

œnnneiiceoieat  de  la  sessioo  do  parlement.  Ifoos  ne*  revIeiKfrtMis  pas  sur  Tes 
mésarentures^  diplomatiques  dé  lord  John  Rassell.  Hbus  avons  dît  qtiMI  en 
prenait  son  parti,  et  qn'irs^était  prêté  de  bonne  grfiee*  à  la  détente  qui  se 
prodnit  dans  là  situation  générale  de  PEurope.  La  politfqne  étrangère  lui 
tenait  à  cœur,  puisque,  pour-prix  de  ralllaneeqiifVar  ramené  au  pouvoir  avec 
lord  Wtowrstonr,  il  a  exigé  le  forelgn-ofjke.  Ea  question  ftWértenre  dé-  la 
réforme  élèotoralé  n*excitait  pas  moins  ses  préèecnpa^ons.  On  se"  souvient 
que  lord  Jbfrn  a  été  Tauteurdu  reférwHici  dé^ifBï,  que  c'esrt  lui  quf  a;  ra^ 
vfvé  en  1052  la  question  de  réforme  parlementaire,  hri  encore  qui,  après  phi- 
sfeurs  tentatives  infhiotueuses,  a  empêché  Taff  passé  lord  Derby  etM^'  Dis- 
raeli de  clore  p9,T  une  transaction  cette  épineuse  controverse;  Lord  John 
Hnssell  considère  donc  la  réforme  parlementaire  comme*  ^onpatrimoiïie,  et 
tfaite  en  usurpateur  quiconque  veuf  s'étiAHr  dans  ce  (jfomaihe,  dont  il  se 
croit  maHre;  n  semblait  naturel  d'kttendJfe  deltri  une  mesure  de  réfôrme 
bien  étudiée^  complète,  sage,  qui  pût  rallferfa  ma jorité*  dey  esprits  Ifbéranx 
et  pratiques  au  sein  de  la  chambre  des  conmranes;  IT  est 'permis  ^tfî^  au- 
jounFliuî  que  lord  John  Russell  a  corapléteraent  échoué  dans' cette  éjpreuve. 
3a  proposition  est  fort  sfmplè,  et  c'est  cette  simplicité  qui  en  fait  le  vice. 
Elle  se  divise  en  deux  parties  :  d'an  côté,  augmenter  lé  nomWre  des  élec- 
teurs; élever  au  vote  une  portion  plus  considérable  de'  la  popuktfon;  de 
Tautre,  enlever  le  droit  d'élire  des  représentans  à-  un  certain  nombre  de 
bourgs  électoraux  dont  la  population  est  trop*  peu  considérablci  et  reporter 
sur  des  localités  plus  peuplées  les  sièges  devenus  ainsi  disponibles.  S«r  la 
seconde  partie  du  projet,  il  n'y  a  guère  de  dissentiment  sérieux.  On  peut 
discuter  sur  là  quantité  des  bourgs  qui  doivent  être  sacrifiés  ;  c'est  une 
question  de  degré  sur  laquelle  il  est  facile  de  se  mettre  ti'accortf;  en  fai- 
sant, comme  on  dit,  une  cote  mal  taillée.  L'entente  est  plus  difficile  sur  la 
première  partie  du  projet  de  lord  John  Russell;  celle  qui  a  pour  objet  Tex- 
tension  de  la  franchise  électorale.  Ici  Von  touchte^  à  des*  questions  vitales 
pour  la  liberté,  aux  principes  mêmes  du  gouvernement  représentatif. 

Lord  John  Russell  n'a  pas  assez  hésité  et  réfléchi  devant  ces  questions  et 
ces  principes  :  c'est  le  reproche  que  lui  adressent  non-seulement  M.  Ws- 
raeli  et  ses  amis,  mais  la  majorité  des  whigs,  la  presque  unanimité  des  pen- 
seurs et  des  écrivains  les  plus  éprouvés  et  les  plus  résoMs  dti  libéralisme. 
L'opinion,  d'abord  froide  envers  ce  biil  et  inattentfve  à  ses  défeuts,  détour^ 
née  qu'elle  était  par  les  préoccupations  extérieures,  réveillée  maintenant  et 
éclairée  par  les  discussions  de  la  presse,  se  prononce  avec  un  tel  ensemble 
que  Tonassure  que  la  mesure  de  lord  John  Russell  n'k  pas,  dans  la  chambre 
des  communes,  l'adhésion  sincère  et  convaincue  de  plus  de  cinquante  mem- 
bres. La  simplicité  est,  nous  l'avons  dit,  le  vice  de  cette  mesure:  elle  pro- 
pose d'ajouter  au  corps  électoral  des  bourgs  où  figuraient  déjà  les  locataires 
payant  10  livres  sterling  de  loyer  les  locataires  qui  n'en  paient  au  minimum 
que  6;  elle  fait  une  réduction'  correspondante  dans  le  minimum  de  la  fran- 
chise pour  le  corps  électond  des  comtéà.  Quel  est  le  nombre  d'élfecteurs 


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EBTUE.  —  jCHBONIQUfi.  2ki 

que  celle  ftitftnaJAn  dn  vote  intFOdairait  dans  le  co|!ps  électocal  de  TAn- 
gleterre?  Les  avis  sont^partagés  sur  cette  évaluation  statistique.  Lord  John 
RuBsell  et  .ses  collègues  prétendent  que  raddition  aux  électeurs  actuels  ne 
serait,  du  chef  de  la  nouvelle  itanchise,  que  de  200,000  votes.  Ses  adver- 
saires contestent  cette  évaluation,  et  prétendent,  comme  lord  Grey  Ta  fait 
avec  autorité  dans  ia  chambre  des  lords^  que  les  électeurs  ju>uveaax  se- 
raient deux  fois  plus  nombreux  que  lord  John  Aussell  ne  le  suppose.  Mais 
un  point  plus  important,  et  sur  lequel  il  ne  saurait,  y  avoir  lieu  4  contesta- 
tion, c'est  la  nature  de  ia  classe  que  Ton  verserait  ainsi  dans  Je  corps  ^élec- 
toral.  Évidemment  les  nouveaux  électeurs  appartiendraient  tous  à  la  même 
classe,  la  classe  ouvrière.  En  leur  ouvrant  Télectorat  aux  conditions  prépa- 
rées par  lord  John  Russell,  on  leur  livrerait  la  m^orlté  numérique  dans  la 
représentation  nationale  :  c'est  dire  que  Ton  donnerait  le  gouvernement  aux 
intérêts  d'une  seule  classe,  et  encore  de  la  moins  instruite,  de  la  moins 
éclairée,  de  la  plus  dépendante  et  de  la  plus  besoigneuse.  Les  libéraux 
anglais  se  soulèvent  contre  cette  perspective  .avec  une  prévoyance  et  une 
sollicitude  que  nous,  n'avons  .pas  de  peine  ii  comprendre. 

Ils  disent  en  effet  qu'il  n'y  a  que  deux  principe^  en  matière  de  représen- 
tation :  l'un.  Indifférent  à  la  liberté,  qui  livre  le  pouvoir  au  fait  violent,  bru- 
tal, accidentel,  de  la  majorité  numérique;  l'autre,  qui  veut  assurer  la  re- 
présentation judicieuse  et  équitable,  l'influence  combinée  sur  le  pouvoir 
de  toutes  les  forces,  de  tous  les  intérêts,  de  toutes  les  traditions  vitales  et 
de  toutes  les  lumières  qui  composent  nne  nation  active,  libre,  vivante.  Ils 
disent  que  le  système  de  la  majorité  numérique,  excepté.. peut -être  chez 
les  peuples  naissans,  où  les  intérêts  sont  peu  compliqués  encore,  ne  donne 
qu'une  représentation  mensongère,  parce  qu'aux  diversités  naturelles 
qu'engendre  la  vie  d'une  société  intelligente  et  laborieuse,  ce  système  sub- 
stitue dans  l'organisation  du  pouvoir  nne  factice,  arbitraire  et  tyrannique 
unité.  Ils  disent  qu^  peur  un  corps  politique  formé  d'élémens,  d'intérêts, 
de  forces  complexes,  il  n'y  a  de  vraie  représentation  qu'nne  représentation 
complexe  aussi,  et  organisée  de  telle  sorte  qu'aucune  des  facultés,  des  tra- 
ditions, des  influences  et  des  classes  entre  lesquelles  la  nation  se  divise  n'en 
soit  absente,  ou  n'y  finisse  effacer  et  opprimer  les  autres  d'une  façon  du- 
rable. A  l'appui  de  leur  opinion,,  ils  allèguent  l'expérience,  et  la  vérité  nous 
oblige  de  convenir  que  les  libéraux  les  plus  inteJligens  de  l'Angleterre  sont 
loin  encore  de  s'êtie  laissé  convertir  par  les  récens  et  prodigieux  succès 
du  suffrage  universel.  Au  bout  de  Texpérience  du  système  de  la  nuyorité 
numérique,  ils  voient  ileux  écueils,  la  corruption  4m  le  despotisme,  et  dans 
les  deuxcas  un  déplorable  échec  pour  ia  liberté.  Ils  soutiennent  que,  lorsque 
la  fonction  électorale  descend  dans  les  éta^^  de  la  société  où  manquent 
les  lumières  et  l'indépendance,  sans  lesquelles  ia  facuké  de  choisir  n'est  pas 
sérieuse,  l'ilecteiir  est  exposé  à  céder  aux  suggestions  les,j>lus  grossières 
de  l'intérêt  privé  jou  à  la  j^ression  dlune  force  démai^que  qui  sera  bientôt 
ren^placée  par  lUne  lorce  dictatoniale.  ils  regardent  comme  un  pas  vers  ces 


Gooçle 


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252  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

épreuves  fatales  la  mesure  par  laquelle  lord  John  Russell  cherche  à  intro- 
duire dans  le  corps  électoral  anglais,  sans  contre-poids,  sans  précaution, 
sans  garantie,  trois  ou  quatre  cent  mille  hommes  pris  exclusivement  dans 
la  classe  ouvrière.  Ils  ne  refusent  pas  à  cette  classe  intéressante,  si  utile  au 
pays,  une  part  dans  la  représentation  nationale,  mais  ils  ne  veulent  pas 
qu'elle  y  prenne  à  son  propre  détriment  la  part  dominante,  et  qu'on  se 
serve  d'elle,  de  son  ignorance,  de  ses  impatiences,  et  même  de  ses  entraî- 
nemens  généreux,  pour  dénaturer  et  renverser  la  constitution  anglaise. 

L'opposition  générale  que  rencontre  le  bill  de  réforme  de  lord  John  Rus- 
sell se  trahit  aux  lenteurs  extraordinaires  qu'éprouve  la  seconde  lecture  de 
ce  bill.  La  discussion  sur  la  seconde  lecture  a  commencé  avant  Pâques;  elle 
n'est  pas  terminée  encore.  On  sait  que  l'épreuve  de  la  seconde  lecture  est 
ce  que  l'on  appellerait  en  France  la  discussion  générale,  c'est-à-dire  cette 
partie  du  débat  qui  porte  sur  le  principe  d'un  projet  de  loi,  et  où  les  dé- 
tails n'en  sont  point  encore  abordés.  En  ouvrant  l'attaque,  il  y  a  un  mois, 
contre  la  seconde  lecture,  M.  Disraeli,  tout  en  déclarant  qu'il  ne  pousserait 
pas  son  opposition  jusqu'à  refuser  de  laisser  discuter  les  articles,  engageait 
le  ministère  à  retirer  ce^bill  et  à  préparer  tm  nouveau  projet  plus  conforme 
aux  vœux  de  la  chambre.  Il  y  a  quelques  jours,  un  membre  distingué  du  parti 
libéral,  M.  Massey,  rattaché  pourtant  au  ministère  par  une  liaison  ancienne 
avec  lord  Palmerston  et  par  sa  position  de  président  des  comités  de  la 
chambre,  crut  tirer  le  cabinet  d'embarras  en  proposant  que  le  bill  fût  ren- 
voyé à  une  commission  spéciale  qui  pût  le  soumettre  à  la  refonte  néces- 
saire. Cette  proposition,  qui  indiquait  les  répugnances  du  parti  libéral,  ne 
fut  point  acceptée  par  lord  John  Russell  ;  mais  un  autre  incident  n'a  pas 
tardé  à  compromettre  le  sort  de  son  bill.  Lord  Grey,  à  la  chambre  des 
lords,  a  demandé  et  obtenu  qu'une  commission  fût  chargée  d'ouvrir  une 
enquête  pour  s'assurer  du  nombre  d'électeurs  nouveaux  que  créerait  l'ex- 
tension proposée  du  droit  de  suffrage.  Le  succès  de  la  motion  de  lord 
Grey  ne  permet  plus  de  penser  que  le  bill  puisse  être  voté  cette  année, 
car  il  n'est  pas  probable  que  l'enquête  de  la  chambre  des  lords  soit  ter- 
minée dans  cette  session.  Les  choses  en  étant  là,  un  grand  nombre  de  libé- 
raux reviennent  au  conseil  d'abord  donné  par  M.  Disraeli  :  ils  proposent 
le  renvoi  du  bill  au  ministère,  qui  peut  seul,  disent-ils,  mettre  à  profit  les 
conseils  qui  lui  ont  été  donnés  durant  la  discussion  pour  améliorer  et  com- 
pléter sa  mesure,  pour  en  combler  les  lacunes,  et  renforcer  le  bill  des  ga- 
ranties que  le  parti  libéral  réclame.  Nous  croyons  que  lord  John  Russell, 
quoi  qu'il  en  puisse  coûter  à  son  amour-propre ,  fera  bien  de  se  rendre  à 
ce  prudent  avis.  Le  malaise  que  ce  bill  crée  dans  le  parti  libéral  jette  déjà 
une  incertitude  visible  dans  l'existence  du  ministère.  La  faible  majorité  que 
vient  d'obtenir  le  bill  des  church-rates,  qui  les  années  précédentes  passait 
avec  des  majorités  considérables,  prouve  que  le  plan  de  réforme  de  lord 
John  provoque  au  sein  du  parti  libéral  une  sérieuse  réaction  conserva- 
trice. En  s'opiniàtrant  à  imposer  ce  plan  à  ses  amis,  lord  John  Russell  com- 


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REVUE.  —  CHRONIQUE.  253 

promettrait  le  sort  même  du  ministère,  et  exposerait  de  gaieté  de  cœur  le 
parti  libéral  à  de  nouveaux  et  regrettables  déchiremens. 

Un  débat  retentissant  de  la  seconde  chambre  prussienne  vient  de  rappe- 
ler sur  les  divisions  intestines  de  T Allemagne  l'attention  de  TEurope.  La 
Prusse  a  subi  dans  ces  derniers  temps  plusieurs  échecs  au  sein  de  la  diète 
germanique.  Ses  idées  sur  la  réorganisation  de  l'armée  fédérale  ont  été  re- 
poussées; elle  n'a  pas  été  plus  heureuse  da/is  ses  efforts  généreux  en  faveur 
des  libertés  de  la  Hesse  électorale.  Nous  avons  expliqué,  il  y  a  plusieurs 
mois,  les  circonstances  nouvelles  de  cette  malheureuse  question  de  la  Hesse, 
qui,  après  avoir  failli,  il  y  a  dix  ans,  faire  éclater  la  guerre  entre  la  Prusse  et 
l'Autriche,  revenait  cette  année  devant  la  diète.  La  chambre  hessoise  avait 
demandé  le  rétablissement  de  la  constitution  de  1831,  et  la  Prusse  l'appuyait 
dans  sa  demande.  Le  gouvernement  hessois  proposait  de  mettre  en  vigueur  la 
constitution  de  1852,  qui  avait  obtenu  la  sanction  de  la  diète,  lorsque  celle-ci, 
dans  cette  époque  des  réactions  triomphantes,  déclarait  la  constitution  de 
1831  incompatible  avec  les  lois  fédérales.  Cette  triste  question  hessoise  est 
comme  \e  résumé  des  difficultés  qui  travaillent  l'organisation  politique  ac- 
tuelle de  l'Allemagne.  Il  y  a  en  Europe  peu  de  gouvernemens  plus  scanda- 
leux que  celui  de  la  Hesse  électorale;  il  n'en  est  pas  contre  lesquels  les  po- 
pulations soient  mieux  fondées  à  élever  une  protestation  permanente.  Là 
éclate  donc,  sous  le  plus  vilain  jour,  le  mal  secret  qui  ronge  les  petits  états 
allemands,  le  divorce  de  peuples  qui  ont  besoin  d'être  gouvernés  écono- 
miquement, qui  tendent  par  leurs  aspirations  à  une  grande  vie  nationale, 
avec  les  intérêts  de  petites  cours  et  de  petites  maisons  princières  toujours 
tremblantes  devant  la  perspective  des  médiatisations  que  la  première  com- 
motion européenne  dont  les  secousses  atteindront  l'Allemagne  ne  peut 
manquer  d'entraîner.  L'intérêt  princier  de  la  majorité  des  états  secon- 
daires, alors  appuyé  par  l'empereur  Nicolas  et  par  l'Autriche,  l'emporta 
donc  en  1852,  dans  la  diète,  sur  la  légitimité  des  réclamations  hessoises. 
La  même  coalition,  toujours  soutenue  par  l'Autriche  et  toujours  animée  de 
la  même  jalousie  contre  la  Prusse ,  vient  d'opposer,  le  24  mars  dernier,  un 
nouveau  déni  de  justice  au  peuple  hessois.  La  Prusse  se  devait  à  elle-même 
de  protester  contre  la  décision  fédérale  qui  a  encore  refusé  aux  Hessois 
le  rétablissement  de  la  constitution  de  1831  :  elle  l'a  fait  avec  une  certaine 
énergie  ;  elle  a  déclaré  que  la  diète  a  outre-passé  sa  compétence,  et  que  le 
gouvernement  prussien  se  tenait  pour  délié  des  obligations  que  pourraient 
entraîner  les  conséquences  d'une  telle  décision.  La  diète,  sur  la  proposi- 
tion du  ministre  d'Autriche,  son  président,  a  répondu  que  les  résolutions 
légales  de  la  majorité  étaient  obligatoires  pour  les  confédérés.  C'est  encore 
cet  antagonisme  funeste  de  la  légalité  contre  la  justice  où,  soit  malheur, 
soit  maladresse,  l'Autriche  se  place  toujours,  et  où  depuis  quelque  temps 
elle  obtient  si  peu  de  succès.  Dans  ce  conflit,  l'opinion  est  intervenue  avec 
éclat  par  l'organe  de  la  seconde  chambre  prussienne,  et  sur  l'initiative 
éloquente  de  M.  de  Wincke,  qui  a  demandé  pour  le  cabinet  prussien  un 


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2bk  JRETDE  DES  DEUX  MONDES. 

vote  d'appjrobatioQ  et  de  confiance.  La  chambre  pniaaieMMu  ^n  aepconon- 
çant  de  la  sorte,  a  obéi  il  «a  généreux  Bentiment.  Nous  aouhaitoos  que  les 
accens  du  parlement  j)russien  résonnent  ausein  des  populations ^gennaniqiies 
et  consoleat  celles  Qui  sont  condamnées  à  subir  lant  d'onéveux  petits  i^ott^ 
Tememena^  mais  malgré  la  cl^aleur  des  discoucs  prussiens^  jmmis  espérons 
gu'on  évitera  d'en  venir  anx  extrémités  où  rAUemagne  ùkt  conduite,  il  y  a 
dix  ans,  par  la  question  .hessoise.  L*état  présent  de  rAllemagne«est  précaire 
sans  contredit  y  et  nous  ne  traitons  pas  lé^sènament  les  ^éhémeates  discus- 
sions qu'il  soulève.  Cçpendantt  jusqu'à^ce  fue  la  crise ^édata^nous^répéterons 
pour  nous  rassurer  ie.proverbe  allemand  :  «  Une  partie  n^t  jAs  une  épée.  ji 

Les  émotions  de  Ja  Jeune  et  circonspecte  libellé  jMnisaieane  ont  beau  de-^ 
meurer  presque  toiyours  stériles,  elles  ii'en  sont  j)as  moins  saines,  et  Ton 
a  regret  à  en  quitter  ie  spectacle  pour  porter  ses  JMSigards  sur  ies  maux  dont 
souffre  rAujtriche.  Quel  lugubre  événement^e  la.clMite«tkimort  du  baron 
de  Bruclcl  Faut-il  oroire  que  cet  bomme  ci^pable,  iaborieux,,  appliqué,  qui 
était  parvena,  par  une  carrière  commerciale  entreprenante  et  iieurette^ 
aux  postes  les  plus  -élevés  du  ^fauvecaernent  dUm  grand  enyûr^,  ait  trempé 
dans  les  tristes  malversations  dont  ^Autriche  a  aoaffert^  et^pJH  ait  voulu 
se  pupir  lui-même  de  sa  propre  jnain?  M.  4e  Jtoiok.  était  Taspoir  des  Autn* 
chiens  libéraux  qui  attendaient  la  régénération  4e  leur  pairs»  et  il  est  la 
première  victiane^  non  peuir^tre  la  victime  innAcente,  des  efforts  que  le 
gouvernement  autrichien  semble  faire  pour  découvrir  les  désordres  de  son 
administration.  Si  M.  de  ,Bruok  a  été  coupable,  il  a  sucoombé,  on  ne  peut 
Toublier,  aux  tentations  du  9>avemement  absolu»  Le  gouveonement  autd^ 
chien  agit  en  ce  moment  comme  nos  ^ouvememens  de  iUuicien  régime, 
qui,  après  avoir  mis  au  piUage  les  finances  publiques  par  leur  organisation 
despotique,  croyaient  suflOsamment  venger  ia  inonde  et  rétablir  leurs  af- 
faires en  instituant  des  chambves  de  justice  pour  la  recherche  des  finan^ 
ciers.  Notre  histoire  parle  des  sévérités  excessives  dont  les  traitans  étaient 
chez  nous  Tolget  dans  ces  courtes  réactions;  mais  la  tempête  passée,  les 
abus  renaissaient  par  Toffet  môme  des  vices  «du  gouvemenent.  Le  des- 
potisme sera  toi^yours  la  j>ipe  école  de  corruption,  ^'^en^pereur  Francis- 
Josq)h  n'aura  rien  fait  pour  le  jnôtablissement  de  ses  finanoas  et  de  ia 
probité  de  son  administration  tant  quUl  ne  consentira' S)as  ik  assainir  son 
empire  par  de  larges  coucans  de  liberté.  La  Pr^Mridence  lui  a  donné  un 
pei^ple  généreux,.le  peuple  bongrois,  qui  forme  la  plus  bdlo  eit  la  plus  forte 
moitié  de  son  empire.  Ce  peuple  était  prépané,  par  un  j^assé  de  phisieurs 
siècles,  par  des  qualités  aristocratiques  et  Ubérales,ik  initier  TSivi^pe orien- 
tale et  TAutriche  elle-même  au  gouvernement  représentatif.  Depuis  dix  ans» 
la  cour  de  Vienne  a  ravi  à  ce  peuple  sas  institutions  Mbrea.  L'emperear 
Cranqois-JosQph  semble  disposé  A  revenir  sur  cette  politique,quîa'eH.poar 
lui  de  ai  désastreux  résultats.  K^Ul  se  bAte,  la  régénémtiom  de  reonpira 
d' Autriche  est  au  pdx  de  la  résurrection  de  laâOQgrie. 

Tout  demeure  incertain  encore  en  Italie;  mais  IA  dn  moins  iUncertituda 


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w^ttart  foioÉrMUi  kMtaIftoBS  de  li^décvépHuÉ»:  eHe  eH:  laMibe  4e  Télmr- 
dUnenentetéir  tHonrifee  iatéiteircj^iw  pevpte  c^  Teat  reoattra  i  la  Tiét  et 
(fg» de  griteéfèttCiMag «itproAMiâémeDt  éliraiiIé.Le  ¥07*9^  darai  ¥ie^ 
tee^mmaniMl daasiM»  proviBoa»^  te  soitt éDouées  à  hii  ne  fbwrmit  biq>- 
Hire  à  «sevse  «ppvéctetios  piitt£que  intdroauntici  r  c'eiMr  tme-  des  Mes  pré^ 
me»  de  là  Iwe  cb^mlel  des-nmexioiBSL  G»  fétet  m»  sont  point  eapabies  de 
distraira  les:  oboerfateiun  des  pemsôes  sérieuses  tfm  fék  naltne'  la  sftm^ 
Iten  dteyifctfle>Pe^»DmbmiiMéteeliwis  vonroitair  lieu*  duis.  le*  t^fmami^ 
de^U  Amis'-liakllo;  en*  ueaàjÊ»  oraiodpe^qtt^elle»  n^aeeroiascaU  le»  fovms.des 
perlis  cxtrémea  dMs  II»  parlement.  Oirnr  eiêtoo  jwqal^  opftréiewljsr que 
IL  deCSaoreur  ne*puiBse  eoiiettîrles oipviteflrdeQs otimpetîenstqiii ^eotesit 
pousser  dans  le  sud  de  la  péninsule^le  mosfenene  qoi  aitriomptié  aa  nord. 
Naples  etla  Stcilo^Mtoentla  rdvoliitfoiv  itetteme.  HOW'ééploreviooi^de  voir 
Fénergfe  Hatteaoe,  au  Mea  do  se  eeapceatMrsar  lœ^Téfallal»  aeqiil»pour  leo 
eooseUd&Ti  au  Hov  doooHptor  sur  riAfikionce  morale'  qoPtanrft  la  reeon- 
stîtutfon  oériciiDO  de  1»  nationaBlsfi»  dans-'  le  ivfauii»  dkx  mord^  a'tpttiser  ea 
eff^fts  dangeraiK  pour  a&Hn/er 'des  kicendfes  quf< potnraieiit  tout  roMettre 
e»  queedom  Wklgr^wa»  prociMaathm'  TOgi^Wée  é»  ses  aniside  Fraace,  le 
générât  de  LamocieièFs  protège  le  pape  dte- son  hobs  oonme  d^no  barrière 
iBorate;  i30«b  ▼oadriOBo»  oonmie'efi  le  lkit«spérep,  qwe'WefYajewt&t  Meatèt 
à  la.  fMToe  qwltti  p#ê«e  le*  générar  de  Lanorieière  oell^qofil  reMwreraH 
^BS»  toa«e  lu  dirélieoté^  ea  rerenaaix,  main^eMiiit  qo'il^lfe  poot  «voc  une  en- 
tière Agaitèef  «neoQBplète^liidépeadaQee,  èTespi^  de  réfbnnatfon  polft- 
tiifiie  q«î  le  renMsf  populafiref  auit  beaux  débuts  ô»mmpbnMMb. 

€et«&  triste  éobauflottréecaiiisle,  qniam  nomeot  assombri  les  aAdves 
de  l^spi^gve,  lieat  de f afireoayne  inissoBt  tontesles éehaoJtouféeu  de  ce 
genre,  par  quelque»  eaésvtioiiss  tovtjtaf»  fatales,  même  quand  eltes  sont 
irep  justhMeS)  et  en  laissant  de  ptos  au  gonf^ernement  qiieiq»es-4ise8  4e  ees 
(fiffeuHê»  ^Maokëm  am  aédfUléns-oà  des-  prinees^  m  trourent  eompromis 
de  leur  perseise.  Le  déplorabte  àéros  d^  cette  «rentme  4b  l^afiHl  n^ 
peint  tarde  k  expier  sa  teneatke.  Oirtoga  a  été  pvfst»  jugé  par»  (x>iMeil>de 
guerre  et  fMflè  A  Ibrlesa.  H  n^  point  dispiité  s»  wt&s,  coBBnf  n  fà  dft 
devant  ses  Jugesr  H  ti^^  point  cberebé  &  se  jnetitev  et  n^  pa»  aoeuM  les 
antres;  Ll^ur»  fenne-,  II  a  marelé  i  kft  sort  avee  un  vitoage  serein, 
arec  une  benne  grftcesilnpl^et  noMe,  eemme  \m  mldat  que»  le  feu  nW- 
ftaii&  pas.  H  ne^^fest  pMnt  que-  4e  quelques  «nerttunes  peut-être*  Inutifes 
qui  ne*  lui  ont  pas  été  épargnées  jen  ces  derniers  fnstamk  Ost  hoanM  était 
criminel  assurément;  sa  trahison  à  Tintérieur,  rapprochée  de  la  guerre  du 
Blaroc,  avait  un  caractère  particulièrement  coupable,  qui  a  dû  échapper 
à  son  esprît  léger.  La  peine  qu'il  a  subie  était  juste.  Il  ne  faut  pas  s'y  trom- 
per cependant  :  quand  Ortega  a  été  bien  abattu  et  jeté  en  face  du  supplice, 
il  a  intéressé  à  Madrid;  on  ne  s'est  plus  souvenu  de  celui  qui  avait  débarqué 
sur  la  côte  d'Espagne  en  messager  de  guerre  civile,  on  n'a  plus  vu  que 


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256  REVUE   DBS  DEUX  MONDES. 

rhoinroe  qui  allait  mourir  jeune  encore.  Ortega  avait  des  amitiés  nombreuses 
et  môme  élevées  qui  ont  intercédé  pour  lui.  On  s'est  ému  surtout  des  efforts 
de  ce  jeune  officier,  un  fils  du  condamné ,  qui  est  accouru  d'Afrique  pour 
adresser  à  la  reine  de  déchirantes  supplications,  offrant  la  croix  de  Saint- 
Ferdinand  et  le  grade  de  lieutenant  qu'il  venait  de  gagner  sur  le  champ  de 
bataille  en  échange  de  la  vie  de  son  père  et  disant  :  «  Que  TOrtega  d'Afri- 
que rachète  l'Ortega  des  îles  Baléares!  »  La  politique  a  fait  prévaloir  les 
inexorables  conseils.  On  aurait  pu  faire  grâce  sans  nul  doute,  d'autant  plus 
que,  dans  un  pays  où  les  insurrections  militaires  ne  sont  pas  rares,  les  exé- 
cutions n'ont  jamais  découragé  personne ,  et  elles  ont  quelquefois  fait  une 
victime  illustre  de  celui  qui  n'était  qu'une  pauvre  tête  de  son  vivant.  La 
clémence  eût  été  la  meilleure  politique. 

Ce  n'est  pas  tout  encore  cependant.  Le  sang  d'Ortega  sera  vraisemblable- 
ment le  dernier  sang  versé  pour  cette  misérable  affaire;  mais  il  reste  d'autres 
acteurs  de  l'échauffourée  du  !•'  avril.  Le  prétendant  lui-même,  le  comte  de 
Montemolin,  son  frère  don  Fernando,  l'ancien  général  carliste  Elio,  ont  été 
pris  également.  Que  va-t-on  faire  de  ces  embarrassans  personnages?  Il  faut 
remarquer  qu'ils  sont  dans  des  conditions  toutes  particulières.  Ortega  avait 
trahi,  faussant  son  serment  et  abusant  de  son  autorité  de  général  ;  sa  situa- 
tion était  déplorablement  nette.  Il  n'en  est  pas  de  même  des  autres.  Le  comte 
de  Montemolin  et  son  frère  don  Fernando  ne  sont  plus  des  infans  d'Espagne, 
et  ils  ne  sont  pas  non  plus  de  simples  particuliers;  nous  pourrions  même 
ajouter  que,  si  ce  n'était  le  sang  d'Ortega  et  de  quelques  autres,  si  ce  n'é- 
tait le  malheur  qui  pèse  toujours  sur  des  captifs,  il  y  aurait  quelque  chose 
d'assez  comique  dans  la  triste  campagne  de  ces  deux  princes.  Que  va-t-on 
faire  maintenant  de  ces  deux  hôtes  incommodes?  Seront- ils  soumis  à  un 
jugement?  Déférer  le  comte  de  Montemolin  à  la  justice  du  sénat,  ne  serait-ce 
pas  lui  faire  un  piédestal,  le  mettra  en  vue  et  lui  fournir  l'occasion  de  se 
montrer  au  pays?  La  liberté  immédiate  et  sans  jugement  ne  garantit  rien 
sans  doute;  mais  qu'est-ce  qui  garantit  l'avenir,  si  ce  n'est  un  bon  gouver- 
nement, intelligent  et  large,  qui  popularise  la  monarchie  constitutionnelle 
par  ses  bienfaits  en  la  mettant  au-dessus  des  agressions  des  prétendans  ab- 
solutistes aussi  bien  que  des  factieux  révolutionnaires?  Après  cela,  on 
nous  dispensera,  nous  l'espérons,  d'attacher  une  souveraine  importance 
aux  programmes  de  gouvernement  que  le  comte  de  Montemolin  tenait, 
dit-on,  en  réserve,  et  qui  devaient  procurer  à  l'Espagne  tous  les  biens,  y 
compris  le  sufiVage  universel.  b.  forcade. 


V.  DE  Mars. 


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ÉCONOMISTES 


CONTEMPORAINS 


RICHARD  COBDEN   ET  L'ÉCOLE  DE  MANCHESTER. 


l.  History  oftlu  anti-eûtti-law  Uagw,  by  Archibald  Prentice,  one  of  his  executive  cooncil,  3  vol. 
—  11.  History  of  thirty  years  peace,  by  miss  Martinean.  —  111.  Speeches  of  Richard  Cohden, 
I  vol.  —  IV.  1798  et  1853,  in  three  letters ,  by  R.  Cobden,  I  vol.  —  V.  Sir  Robert  Peel,  par 
M.  Gaizot.  —  VI.  StcUistical  abstract  for  ihe  United  Kingdom  in  eaeh  of  the  iast  fifteen  years 
from  1844  io  1858,  presented  to  boih  homes  of  parliament  by  eommand  of  her  majesty.  4859* 


L'Angleterre  a  donné  récemment  un  spectacle  auquel  l'Europe 
n'était  point  accoutumée.  On  l'a  vue  assister,  l'arme  au  bras,  à  une 
guerre  que  deux  puissances  de  premier  ordre  avaient  engagée  sur 
le  continent,  échangeant  des  notes  pendant  qu'elles  échangeaient 
des  coups  de  canon.  Elle  a  laissé  s'accomplir  des  démembremens 
d'états,  les  uns  lui  agréant,  les  autres  lui  répugnant,  sans  s'y  mêler 
autrement  que  par  un  consentement  officieux  ou  de  vaines  remon- 
trances. Des  deux  côtés  du  détroit,  cette  conduite  a  excité  quelque 
surprise,  elle  a  m'ème  provoqué  le  blâme.  L'oubli,  l'abandon  des 
traditions  étaient  flagrans;  on  a  été  jusqu'à  parler  de  déchéance.  Ce 
n'était  plus,  disait-on,  la  politique  des  Pitt  et  des  Castlereagh,  celle 
qui  avait  animé  et  soutenu  les  esprits  dans  de  longues  et  pénibles 
luttes.  Cette  politique  d'autrefois  ne  se  fût  point  accommodée  de  ces 
compromis  qui  tournent  les  difficultés  au  lieu  de  les  prendre  dje 
front,  elle  n'eût  point  cédé  à  cette  inertie  qui  vise  à  l'habileté  et 
côtoie  la  faiblesse;  elle  eût  été  plus  prompte  à  agu-,  plus  ferme  dans 

TOMB  xxvn.  —  15  MAI  1860»  17 


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258  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ses  résolutions,  plus  déterminée  à  les  faire  prévaloir.  Ainsi  ont  parlé 
des  juges  sévères. 

D'où  viennent  donc  ces  accès  d'indifférence  de  l'Angleterre  après 
tant  d'accès  de  vive  susceptibilité?  D'où  vient  surtout  que  le  pays 
s'y  associe  par  une  longanimité  qui  peut  passer  pour  de  la  conni- 
vence? S'il  y  a  faute,  où  sont  les  coupables?  On  a  désigné  les 
hommes  de  l'école  de  Manchester;  on  a  accusé  leurs  écrits,  leurs 
actes,  même  leurs  succès.  En  excitant  outre  mesure  le  sentiment  de 
l'intérêt,  ils  auraient  porté,  assure-t-on,  un  préjudice  irréparable 
aux  sentimens  d'un  ordre  supérieur;  ils  auraient  énervé  et  perverti 
les  âmes.  Cette  langueur  dans  l'opinion,  cette  hésitation  dans  les 
desseins,  c'est  à  leur  influence  qu'il  faudrait  les  attribuer.  Ils  ont 
voulu  soumettre  au  calcul  des  questions  qu'on  doit  dégager  de  cet 
élément,  sous  peine  de  les  voir  se  dénaturer  et  se  réduire.  Les  comptes 
d'un -grand  état  ne  se  règlent  pas  comme  un  inventaire  de  fabrique, 
où  chaque  objet  ne  vaut  qu'en  raison  de  ce  qu'il  coûte  et  de  ce  qu'il 
rend.  Sans  négliger  sa  richesse,  un  grand  état  est  tenu  de  songer 
aussi  à  son  honneur.  Il  a  des  devoirs  de  position,  un  nom  à  défen- 
dre, un  rôle  à  jouer,  une  destination  historique,  des  intérêts  même 
dans  le  sens  élevé  du  mot,  tout  ce  qui  fait  le  titre  et  la  force  d'une 
conununauté,  tout  ce  qui  la  classe,  la  distingue  et  lui  assure  le  res- 
pect. La  moindre  défaillance  dans  cette  mission  est  un  commence- 
ment de  déclin.  Une  nation  qui  s'efface  prononce  sa  propre  sentence, 
les  pertes  qu'elle  a  voulu  éviter  lui  arrivent  sous  d'autres  formes; 
elle  souffre  dans  ce  qu'elle  a  cru  le  mieux  garantir  :  la  sécurité,  qui 
est  la  compagne  de  la  puissance,  lui  échappe  insensiblement;  elle 
n'a  plus  au  dehors  la  même  importance  et  n'y  montre  plus  le  même 
orgueil;  le  prestige  est  détruit,  elle  se  sent  diminuée. 

Telle  est  l'accusation  ;  mais  les  hommes  de  l'école  de  Manchester 
ne  sont  point  à  court  d'argumens.  Quand  ils  se  liguèrent  il  y  a  vingt 
ans  contre  la  loi  des  céréales ,  ils  savaient  bien  que  le  succès  de 
leur  réforme  affecterait  d'une  manière  profonde  la  politique  de  leur 
pays.  Cette  crise  est  arrivée,  et  ils  persistent  à  la  croire  salutaire.  Le 
sentiment  de  l'intérêt,  dont  ils  s'appuyaient,  n'est  pas  aussi  vul- 
gaire qu'on  le  dépeint  et  vise  plus  haut  qu'on  n'affecte  de  le  dire,  il 
n'est  que  l'instrument  d'une  pensée  chrétienne  et  morale.  Dans  le 
développement  des  échanges,  ils  voyaient  en  première  ligne  l'union 
plus  intime  des  peuples.  Des  rapports  fréquens  devaient  amener 
entre  eux  de  meilleurs  procédés;  plus  ils  se  connaîtraient,  momsils 
seraient  enclins  à  s'aigrir  et  à  rompre.  Pour  cette  œuvre  de  concilia- 
tion, ni  les  classes  dominantes,  ni  les  gouvememens,  n'ont  l'esprit 
qui  convient:  on  s'y  fait  un  jeu  du  repos  et  des  intérêts  de  la  com- 
munauté; c'était  donc  à  la  communauté  qu'ils  s'adressaient  en  Fin- 


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ECONOMISTES   CONTEMPORAmS.  259 

vitant  à  résister  au  goût  des  aventures,  familier  aux  classes  domi- 
nantes et  aux  gouvememens.  Que  par  suite  les  traditions  en  dussent 
recevoir  un  échec,  que  Ton  fit  moins  de  sacrifices  à  la  fausse  gran- 
deur, aux  surprises  et  aux  calculs  des  partis,  aux  entrainemens  de 
la  domination,  peu  leur  importait;  ils  n'admettaient  pas  que  cette 
politique  fût  la  plus  sûre,  ni  la  meilleure,  ils  en  pressentaient  une 
autre  où  la  dignité  serait  maintenue  à  moins  de  frais  et  l'ascendant 
.  au  prix  de  moins  de  violences.  Ils  se  disaient  qu'à  s'imposer  toujours 
et  partout,  un  état,  si  puissant  qu'il  soit,  prend  une  charge  au-dessus 
de  ses  forces,  qu'il  se  blesse  en  blessant  autrui,  et  ne  réussit  qu'en 
semant  des  rancunes.  Même  bien  remplie,  la  tâche  est  constanmient 
à  reprendre,  et  tôt  ou  tard  elle  écrase  ceux  qui  s'y  sont  volontaire- 
ment condamnés. 

Je  n'ai  pas  à  juger  encore  ce  procès;  je  l'expose  seulement  et  mets 
les  parties  en  présence  :  ce  que  j'en  veux  faire  ressortir,  c'est  le  rôle 
qu'y  jouent  les  hommes  de  l'école  de  Manchester.  On  semble  d'ac- 
cord pour  leur  attribuer,  dans  une  certaine  mesure,  la  trêve  des 
esprits,  l'échec  porté  à  l'humeur  guerroyante,  la  désuétude  des  tra- 
ditions et  la  tiédeur  qui  succède  à  d'anciens  emportemens.  Dans  ce 
sens,  l'histoire  de  cette  école  n'est  pas  celle  d'un  homme  ni  de  plu- 
sieurs hommes,  elle  devient  commune  à  la  grande  famille  à  laquelle 
ils  appartiennent.  Derrière  les  individus,  la  nation  se  montre,  et  l'in- 
térêt s'élève  en  même  temps  que  le  cadre  s'élargit.  C'est  ainsi  que 
se  présente  l'une  des  physionomies  les  plus  caractérisées  de  ce  mou- 
vement, celle  de  M.  Richard  Gobden.  Il  en  est  incontestablement  le 
chef,  il  en  a  été  l'âme.  Les  détails  de  sa  vie  pourraient  se  résumer 
en  quelques  pages,  mais  ils  se  lient  à  un  effort  et  à  des  résultats 
dont  l'Angleterre  est  encore  remuée,  et  qui  affectent  sa  politique 
autant  que  ses  intérêts  ;  à  ce  titre,  quelques  développemens  sont 
nécessaires. 

I. 

Dans  un  pays  libre  et  avec  une  race  douée  d'une  fierté  naturelle, 
<X)mment  une  aristocratie  a-t-elle  pu  jusqu'ici  se  maintenir?  Ses 
services,  si  éclatans  qu'ils  soient,  n'expliquent  pas  seuls  sa  durée; 
d'autres  ont  péri  qui  avaient  le  même  droit  de  vivre.  Par  quels  mé- 
rites celle-ci  s'est-elle  préservée?  On  en  a  cité  deux  :  le  respect  et 
la  défense  des  institutions,  une  grande  habileté  de  conduite.  Il  est 
constant  que  l'aristocratie  anglaise  n'a  manqué  ni  à  l'un  ni  à  l'autre 
de  ces  devoirs;  elle  n'a  ni  empiété  ni  résisté  mal  à  propos.  Elle  a  su 
toujours  abandonner  à  temps  les  positions  qu'elle  ne  pouvait  dé- 
fendre, et  a  mis  dans  ce  mouvement  de  retraite  une  certaine  dignité 
«t  beaucoup  de  bonne  grâce.  Après  avoir  lutté  contre  les  réformes. 


Gooçle 


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260  BEVUE   DES   DEUX  MONDES* 

elle  y  a  cédé  en  les  prenant  en  main  et  en  les  tempérant.  Cependant 
avec  un  autre  peuple  ces  concessions  judicieuses  n'eussent  pas  suflB; 
il  a  fallu  que  des  deux  parts  on  se  tint  en  garde  contre  les  entraîne- 
mens  et  qu'à  la  modération  dans  la  défense  répondît  la  modération 
dans  l'attaque.  Ailleurs  on  ne  s'arrête  pas  ainsi;,  dans  l'enivrement 
de  la  victoire,  on  ne  laisse  rien  debout,  sauf  à  se  châtier  de  cet  excès 
en  tombant  dans  l'excès  contraire.  Comment  le  peuple  anglais  s'est- 
il  refusé  à  ces  tristes  exécutions?  Les  instrumens  ne  lui  manquaient 
pas  ;  il  a  les  libertés  de  la  presse  et  de  la  plate-forme,  il  a  le  droit 
de  réunion  et  au  besoin  l'agitation  des  rues.  Que  de  tentations  pour 
tout  soumettre  au  même  niveau,  briser  les  compartimens  artificiels, 
abaisser  ce  qui  s'élève,  proscrire  ce  qui  se  distingue  1  Ce  spectacle 
va  si  bien  aux  passions  de  la  foule;  pourquoi  ce  peuple  ne  se  l'est-il 
pas  donné? 

Plusieurs  motifs  l'en  ont  empêché.  Le  premier  et  le  plus  puissant, 
c'est  qu'il  réfléchit  à  ce  qu'il  va  faire.  Ne  serait-il  pas  contenu  par 
le  scrupule  de  nuire  à  autrui,  qu'il  le  serait  par  la  crainte  de  se  nuire 
à  lui-même.  Avant  l'acte,  il  en  calcule  les  suites  et  ne  veut  pas  s'ex- 
poser à  perdre  plus  de  terrain  qu'il  n'en  aurait  gagné.  Le  second 
motif,  c'est  que  ce  privilège  conféré  à  une  classe  flatte  plutôt  qu'il  ne 
froisse  l'orgueil  des  autres.  Cette  aristocratie  n'a  point  de  cadres 
fermés  ou  seulement  ouverts  à  la  faveur,  le  mérite  y  conduit  aussi 
bien  que  la  naissance.  A  côté  d'anciens  noms  y  figurent  des  noms, 
nouveaux  qui  rajeunissent  et  retrempent  l'institution,  où  viennent 
se  confondre  dans  une  parfaite  égalité  tous  les  services  et  toutes  les 
gloires.  Ensuite  cette  aristocratie  ne  prétend  pas  gouvenaer  seule  ; 
elle  n'impose  ps^  ses  médiocrités  au  pays,  elle  laisse  le  pouvoir  où 
il  doit  être  pour  le  bien  commun,  entre  les  mains  les  plus  capables 
et  les  plus  dignes.  C'est  ainsi  qu'on  désarme  les  passions  en  élevant 
les  caractères.  Que  d'hommes  nés  dans  les  plus  humbles  rangs  ont, 
par  leur  seule  valeur,  franchi  les  degrés  de  la  hiérarchie  et  exercé 
une  influence  décisive  sur  les  destinées  de  leur  pays  I  II  suffit  d'en 
citer  deux  qui  appartiennent  à  ce  siècle  et  ont  une  affinité  d'origines, 
Wilberforce  et  M.  Cobden.  Au  nom  de  l'un  se  rattache  l'afl^ranchis- 
sement  des  esclaves,  au  nom  de  l'autre  l'affranchissement  du  com- 
merce; le  premier  est  sorti  d'un  port  de  mer,  le  second  d'une  ferme 
pour  passer  de  là  dans  un  comptoir. 

C'est  à  Mindhurst,  dans  le  comté  de  Sussex,  que  naquit,  en  1804, 
M.  Richard  Cobden,  et  rien  dans  son  enfance  ne  faisait  prévou*  qu'il 
dût  appartenir  à  l'industrie  et  y  marquer  fortement  son  passage.  La 
contrée  est  plus  agricole  que  manufacturière;  son  père  était  un  cul- 
tivateur chargé  de  famille,  vivait  sur  un  petit  domaine  qui  suffisait 
à  peine  à  ses  besoins,  et  dont  plus  tard  il  fut  dépossédé.  Le  jeune 
Bichard  passa  donc  par  la  rude  école  de  la  nécessité;  il  ne  connut 


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ECONOMISTES   CONTElfPORAINS.  261 

dans  son  premier  âge  que  le  travail  des  champs,  et  le  plus  humble  de 
tous  :  il  gardait  les  moutons.  On  a  fait  à  ce  sujet  un  rapprochement 
curieux  :  près  de  la  maison  de  son  père  était  le  château  de  Godwood, 
résidence  du  duc  de  Richmond,  qui  devait  se  montrer  plus  tard  l'un 
des  ardens  défenseurs  du  privilège  territorial.  Qui  eût  dit  alors  au 
seigneur  de  cette  résidence  qu'entre  lui  et  ce  pauvre  pâtre  s'en- 
gagerait un  jour,  aux  yeux  du  pays  attentif,  un  duel  où  il  n'aurait 
pas  le  beau  rôle  et  qui  se  terminerait  par  un  éclatant  échec?  Qui  lui 
eût  fait  supposer  que  dans  la  tête  de  cet  enfant  naîtrait  la  pensée 
téméraire  de  s'attaquer  à  ce  que  les  traditions  avaient  consacré,  au 
droit  de  prélever,  par  des  artifices  de  législation,  une  dîme  sur  les 
besoins  de  la  communauté,  et  de  tirer  des  produits  du  sol  un  prix 
supérieur  à  celui  qui  résulte  d'un  marché  librement  ouvert  et  d'une 
loyale  concurrence? 

Il  est  à  croire  que  l'éducation  du  jeune  Richard  se  ressentit,  dans 
la  période  des  débuts,  de  cette  condition  précaire  et  de  cet  assujet- 
tissement forcé.  Il  fallut  s'en  tenir  aux  premiers  élémens,  à  ce  qui 
se  trouvait  à  portée  dans  la  limite  des  heures  disponibles  et  des 
ressources  des  parens.  Plus  tard,  quand  M.  Cobden  s'appartint, 
l'œuvre  fut  à  refaire,  et  il  ne  s'y  épargna  pas.  A  ses  autres  mérites 
il  joint  celui  de  s'être  formé  lui-même.  Dès  l'adolescence,  on  put  re- 
marquer chez  lui  les  signes  auxquels  se  reconnaissent  les  vocations 
décidées  :  un  esprit  vigoureux,  un  caractère  fortement  trempé,  un 
besom  d'activité  qui  des  petites  choses  s'étendait  aux  grandes,  une 
ambition  contenue,  et  où  l'ardeur  n'excluait  pas  le  calcul.  Il  avait 
en  outre  ce  don  bien  rare  de  se  séparer  des  idées  convenues  et  de 
les  soumettre  au  contrôle  de  ses  propres  réflexions,  puis,  sa  convic- 
tion une  fois  arrêtée,  la  force  d'y  persister,  quels  que  fussent  les 
obstacles,  et  de  garder  néanmoins  les  limites  au-delà  desquelles  il 
eût  rencontré  l'isolement.  Sous  ce  rapport,  ses  débuts  furent  une 
sorte  de  préservatif.  Avec  des  études  plus  spéculatives,  il  eût  dévié 
vers  l'utopie  et  partagé  le  sort  des  esprits  qui  oublient  les  faits  dans 
l'enivrement  des  principes.  M.  Cobden  dut  à  son  étoile  d'être  placé 
sur  un  terrain  plus  consistant;  il  s'inspira  du  bruit  des  ateliers  plus 
que  du  silence  du  cab'met,  il  vit  les  industries  à  l'œuvre,  et  put  tou- 
jours invoquer  l'expérience  à  l'appui  de  la  démonstration.  C'est 
ainsi  que  son  succès  s'explicpie.  Dans  les  réunions  où  plus  tard  il 
eut  à  développer  ses  projets  de  réforme,  jamais  son  tact  ne  le  trahit. 
S'il  atteignit  l'éloquence,  ce  fut  par  un  art  naturel,  et  en  restant 
dans  des  sujets  familiers.  Entre  lui  et  son  auditoire  existait  une  com- 
munauté de  sentimens,  de  notions,  d'origine,  à  laquelle  il  confor- 
mait son  langage.  Enfant  du  peuple,  il  touchait  la  fibre  populaire 
par  des  sorties  tantôt  véhémentes,  tantôt  ironiques,  contre  les  abus 
du  privdége  seigneurial  ;  homme  du  métier,  il  entrait  dans  des  dë- 


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262  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tails  auxquels  sa  vie  commencée  dans  les  champs  et  continuée  dans 
la  manufacture  l'avait  successivement  initié, —  orateur  sans  y  pré- 
tendre, et  mieux  servi  par  ses  instincts  que  s'il  en  fût  sorti  pour 
chercher  l'effet  dans  des  moyens  moins  simples  et  moins  appro- 
priés. 

Quand  il  fut  en  âge  de  choisu-  une  carrière,  M.  Gobden  n'eut  qu'à 
obéir  à  la  destinée.  Il  avait  un  oncle  qui  exerçait  à  Londres  l'in- 
dustrie des  toiles  peintes;  c'est  près  de  lui  qu'il  se  rendit  et  com- 
,  mença  son  apprentissage  commercial.  La  maison  était  le  siège  d'un 
travail  très  actif,  trop  actif  peut-être,  car  à  quelques  années  de  là 
elle  fut  emportée  par  des  spéculations  qui  excédaient  ses  ressources; 
mais  les  erreurs  mêmes  de  l'oncle  profitèrent  à  l'éducation  du  neveu. 
Avec  un  bon  sens  précoce,  il  vit  et  jugea  les  fautes  commises,  et 
quand  il  agit  par  lui-même  et  pour  lui-même,  il  se  garda  d'y  tom- 
ber. Son  premier  acte,  dans  ce  moment  d'épreuve,  atteste  combien 
déjà  son  caractère  était  réfléchi.  A  côté  et  au-dessus  des  motifs  par- 
ticuliers auxquels  l'échec  de  son  oncle  pouvait  être  attribué,  il  avait 
entrevu  des  causes  plus  générales.  Les  belles  toiles  peintes,  celles 
qui  exigent  plus  d'art  et  de  goût,  s'étaient  jusqu'alors  fabriquées  à 
Londres,  où  se  trouvaient  les  ouvriers  les  plus  expérimentés  et  les 
plus  habiles  dessinateurs;  Manchester  n'imprimait  encore  que  des 
toiles  communes.  C'était  comme  un  partage  d'attributions  qui  d'un 
côté  donnait  un  produit  plus  parfait  avec  une  main-d' oeuvre  plus 
coûteuse,  de  l'autre  un  produit  inférieur  au  prix  le  plus  réduit. 
M.  Cobden  se  demanda  s'il  n'y  aurait  pas  avantage  à  réunir  ces 
deux  genres  de  fabrication  dans  les  mêmes  mains  et  dans  la  même 
localité,  l'une  servant  de  modèle  à  l'autre,  et  toutes  d'eux  s'aidant 
par  le  contact.  Transporter  à  Londres  l'impression  des  toiles  com- 
munes, il  n'y  fallait  pas  songer;  les  charges  de  la  vie  dans  une 
grande  ville  sont  incompatibles  avec  des  salaires  modiques.  Intro- 
duire au  contraire  à  Manchester  l'impression  des  toiles  supérieures 
était  une  combinaison  qui  se  présentait  avec  des  chances  favora- 
bles. Il  ne  s'agissait  que  d'attirer  à  Manchester  de  bons  ouvriers  et 
de  bons  dessinateurs.  C'est  ce  qu'entreprit  M.  Gobden.  Mieux  que 
personne,  il  était  en  position  d'y  réussir.  Il  n'emporta  de  Londres 
que  son  idée;  elle  suffit  pour  lui  ouvrir  une  carrière  qui,  d'abord 
modeste,  alla  chacjue  jour  s' agrandissant.  Pour  l'industrie  des  toiles 
peintes,  ce  fut  une  révolution  :  au  lieu  de  deux  sièges,  elle  n'en  eut 
plus  qu'un,  et  peu  à  peu  le  Lancashire  s'en  empara  au  détriment  du 
Middlesex. 

Pendant  plusieurs  années,  l'ambition  de  M.  Cobden  ne  se  porta 
point  au-delà  du  soin  de  son  industrie.  Commis,  puis  intéressé  dans 
une  maison,  enfin  chef  de  maison  lui-même,  il  gagnait  lentement 
du  terram,  sans  autre  prétention  que  d'arriver  à  la  fortune  par  le 


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ECONOMISTES   CONTEBIPORAINS.  26S 

travail  et  la  probité.  En  même  temps  il  achevait  son  éducation  par 
de  fréquens  voyages,  visitait  la  France,  la  Belgique  et  la  Suisse,  où 
rien  n'était  indifférent  à  un  esprit  curieux  comme  le  sien.  Long- 
temps a  se  renferma  dans  cette  préparation  silencieuse.  Manchester 
voyait  pourtant  se  succéder  des  agitations  qui  avaient  leurs  pro- 
grammes et  leurs  héros.  Dès  1832,  le  célèbre  Gobbett  y  avait  fait  un 
appel  aux  radicaux,  et  couru  les  chances  d'une  candidature  au  par- 
lement. Fils  de  cultivateur  comme  M.  Cobden,  animé  de  colères 
que  l'âge  n'avait  pas  refroidies,  il  se  présentait  avec  des  titres  qui 
ne  prêtaient  point  à  l'équivoque  et  des  écrits  où  sa  haine  pour  l'a- 
ristocratie était  allée  jusqu'à  l'outrage.  Il  avait  pour  cliens  les  cent 
mille  abonnés  d'une  feuille  populaire,  la  plus  redoutable  que  le  gou- 
vernement eût  jamais  rencontrée.  Plus  tard,  ce  fut  le  tour  de  Fear- 
gus  O'Gonnor,  qui  ralliait  les  ouvriers  sous  les  drapeaux  d'une  charte, 
monument  de  vertige,  d'où  se  dégageaient  à  chaque  article  la  dés- 
obéissance aux  lois  et  l'indiscipline  envers  les  maîtres.  M.  Cobden 
était  trop  avisé  pour  donner  dans  de  pareils  égaremens;  il  laissa 
passer  avec  une  égale  indifférence  les  chartistes  et  les  radicaux. 
Ceux-ci  étaient  finis,  ceux-là  odieux;  tous  devaient  s'éteindre  dans 
l'impuissance.  Peut-être  avait-il,  comme  les  radicaux,  ses  griefs 
particuliers  contre  l'aristocratie,  et  pensait-il,  avec  les  chartistes, 
que  le  sort  des  ouvriers  pouvait  être*  amélioré;  mais  il  ne  séparait 
pas  les  réformes  des  moyens  réguliers  de  les  obtenir.  Son  caractère 
répugnait  aux  violences.  Sans  avoir  la  conscience  de  ce  qu'il  serait 
possible  et  utile  de  faire,  il  jugeait  nettement  ce  qui  devait  avorter. 
Pour  la  première  fois,  en  1835,  M.  Cobden  se  mêla  ouvertement 
de  questions  politiques.  M.  Archibald  Prentice  raconte  (1)  qu'en  sa 
qualité  de  directeur  du  Manchester  Times ,  il  reçut ,  dans  le  prin- 
temps de  cette  année,  des  communications  intéressantes,  qu'il  livra  à 
la  publicité.  L'écrivain  ne  s' était  pas  fait  connaître,  et  malgré  le  succès 
de  ces  articles  son  nom  restait  une  énigme,  lorsqu'un  petit  volume, 
intitulé  V Angleterre j  V Irlande  et  V Amérique  ^  fut  déposé  dans  les 
bureaux  du  journal  avec  la  suscription  accoutumée  :  «  De  la  part  de 
l'auteur.  »  Sur-le-champ  M.  Prentice  reconnut  la  plume  de  son 
écrivain  anonyme.  C'était  M.  Richard  Cobden,  qui  avait  cherché 
dans  ces  ébauches  un  délassement  aux  soins  de  la  fabrique.  Son 
écrit  était  une  réponse  à  un  pamphlet  que  venait  de  publier  M.  Ur- 
quhart,  et  qui  avait  toutes  les  allures  d'un  défi  jeté  à  la  Russie. 
M.  Cobden,  qui  a  pour  la  paix  un  goût  très  prononcé,  s'efforçait  de 
calmer  les  ardeurs  du  partisan  de  la  guerre,  et,  avec  un  mélange 
de  raison  et  d'ironie,  frappait  les  partis  politiques  ei  les  préjugés 
nationaux  par-dessus  la  tête  de  son  antagoniste.  Il  disait  que  la 

(1)  History  of  the  atiti«>m-law  League,  t  vol. 


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26&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

meilleure  diplomatie  est  celle  des  relations,  et  qu'aucun  succès  mi- 
litaire ne  vaut  la  conquête  d'un  débouché.  Il  préludait  ainsi  aux 
joutes  qu'à  quelques  années  de  là  il  devait  engager  sur  l'estrade 
des  réunions  publiques.  L'écrit  de  M.  Gobden,  qui  fit  quelque  bruit, 
fut  suivi  d'un  second  sur  le  même  sujet  (1).  On  trouvait  piquant 
qu'un  écrivain  sorti  de  la  fabrique  donnât  des  leçons  à  des  publi- 
cistes  émérites  et  opposât  à  leurs  jactances  le  langage  du  bon  sens. 
On  sut  gré  aussi  à  M.  Gobden  d'avoir  pris  la  défense  de  l'intérêt 
commercial  contre  des  déclamations  au  moins  intempestives.  Désor- 
mais son  nom  prit  de  la  notoriété.  On  s'accordait  à  dire  qu'il  y  avait 
4ans  cet  homme  plus  que  l'étoffe  d'un  manufacturier,  et  que  le  dis- 
cernement qu'il  avait  montré  dans  la  conduite  de  ses  affaires  privées 
l'accompagnerait  dans  l'étude  et  la  discussion  desaffa*u*es  publiques. 
C'est  surtout  parmi  la  jeune  population  des  fabriques  que  M.  Ri- 
chard Gobden  avait  trouvé  des  partisans,  et  il  employa  son  influence 
au  profit  d'une  classe  à  laquelle  il  avait  longtemps  appartenu.  L'in- 
struction technique  était  en  honneur  à  Manchester  ;  dans  une  ville 
d'affaires,  ce  qui  domine,  c'est  l'utilité.  La  culture  intellectuelle  et 
morale  était  plus  négligée,  elle  manquait  d'un  foyer  public.  Secondé 
par  quelques  amis,  M.  Gobden  fonda  un  aihenamm  où,  après  leur 
tâche  remplie,  les  employés  purent  trouver  des  distractions  moins 
coûteuses  et  plus  profitables  que  celles  des  tavernes  et  des  cafés. 
Des  moyens  d'étude  y  étaient  mis  à  la  disposition  de  ceux  qui  éprou- 
vaient le  besoin  d'orner  et  de  perfectionner  leur  esprit;  aux  autres 
on  avait  ménagé  des  délasseniens  variés;  pour  tous,  c'était  un  point 
de  réunion  où  ils  s'éclairaient  par  l'échange  des  idées  et  se  formaient 
par  la  meilleure  des  disciplines,  l'esprit  de  corps.  Nulle  part  le  succès 
de  ces  institutions,  si  nombreuses  en  Angleterre,  n'a  été  plus  grand 
que  dans  le  comté  de  Lancastre.  M.  Richard  Gobden  eut  les  honneurs 
de  la  séance  d'ouverture;  il  y  fit  son  début  dans  l'art  de  l'improvisa- 
teur. G' était  une  épreuve  qu'il  n'affronta  point  sans  émotion.  Rien 
dans  sa  carrière  ne  l'y  avait  préparé;  il  n'avaitpours'inspirer  qu'une 
faculté  naturelle,  encore  en  germe  :  il  répugnait  à  l'emphase,  aux 
formes  académiques,  dont  l'éloquence  anglaise  ne  s'était  pas  dé- 
pouillée; il  ne  voulait  réussir  que  par  la  simplicité  unie  au  bon  sens. 
Ainsi  disposé,  il  occupa  la  chaire.  Il  a  raconté  plus  tard  que  la  vue 
de  cet  auditoire,  redoutable  dans  son  recueillement,  lui  enleva  jus- 
qu'à la  conscience  de  ses  paroles.  Un  nuage  passa  devant  ses  yeux, 
et  il  eût  quitté  la  partie  si  les  forces  de  sa  volonté  n'eussent  dominé 
cette  défaillance.  Il  acheva  néanmoins  son  discours,  mais  sous  l'em- 
pire d'une  telle  obsession  que  le  lendemain  seulement  et  par  la  lec- 
ture des  journaux  il  sut  ce  qu'il  avait  dit  :  singulier  début  pour  un 

(1)  Ernsophobia,  chez  Tait. 


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ÉCONOMISTES   CONTEMPORAINS.  265 

homme  gui,  pendant  plus  de  dix  années,  devait  marquer  chaque 
jour  de  sa  vie  par  une  harangue,  et  répandre  de  ville  en  ville  des 
opinions  qui  n'étaient  pas  toujours  du  goût  de  ceux  qui  Técoutaient  ! 
Il  paraît  même  que  cette  défiance  n'abandonna  pas  M.  Cobden  dans 
ses  campagnes  les  plus  heureuses.  Vétéran,  il  restait  sous  le  coup 
des  émotions  qu'il  avait  ressenties  à  son  premier  feu.  Seulement  il 
s'en  rendait  mieux  maître  :  ce  travail  intérieur  ne  se  montrait  au 
public  que  par  une  chaleur  plus  communicative,  et  ni  l'esprit  d'à- 
propos,  ni  l'aisance  de  l'orateur  n'en  étaient  altérés;  cette  timidité, 
sous  l'aiguillon  du  devoir,  prenait  les  formes  de  la  hardiesse. 

Il  donna  bientôt  une  preuve  de  cette  vigueur  réfléchie.  Manches- 
ter vivait  alors  sous  l'empire  de  la  fiction  la  plus  étrange.  Avec 
ses  250,000  habitans,  sa  merveilleuse  industrie,  ses  richesses  accur- 
mulées,  cette  ville  n'était  encore,  légalement  parlant,  qu'un  simple 
bourg,  relevant  d'un  seigneur,  le  lord  du  manoir  y  comme  on  l'ap- 
pelait. Ce  lord  dirigeait  l'administration,  levait  des  taxes,  imposait 
des  patentes,  frappait  les  ventes  d'une  sorte  de  droit  d'aubaine. 
Point  de  représentation  locale  qui  agitât  librement  les  intérêts  de  la 
cité  et  donnât  à  la  population  la  garantie  de  sa  surveillance.  Le  res- 
pect des  traditions,  si  puissant  chez  nos  voisins,  avait  maintenu  ce 
régime;  on  le  supportait  comme  im  mal  familier;  l'esprit  féodal  sur- 
vivait au  milieu  de  cette  activité  toute  moderne.  M.  Cobden  éveilla 
chez  les  fabricans  le  désir  de  renverser  ce  vieux  débris.  *0n  se  réu- 
nit, on  se  concerta;  une  petite  agitation  locale  fut  résolue.  Il  y 
avait  lieu  de  croire  que  des  institutions  semblables  céderaient  au 
premier  effort.  Appropriées  à  un  village,  elles  devenaient  une  insulte 
et  im  déni  de  justice  pour  une  grande  cité.  Cependant  le  lord  du 
manoir  résista  et  entraîna  dans  sa  cause  le  parti  qui  se  sentait  me- 
nacé. Bien  des  bourgs  se  trouvaient  dans  le  même  cas,  et  si  Man- 
chester était  une  évidente  exception,  on  pouvait,  d'exception  en  ex- 
ception, être  conduit  à  la  ruine  du  principe.  Il  fallut  donc  lutter,  et 
M.  Cobden  ne  fut  pas  l'un  des  moins  ardens  à  la  lutte.  Le  résultat, 
dans  un  pays  sensé,  ne  pouvait  être  douteux.  On  reconnut  enfm  que 
Manchester  avait  acquis  le  droit  de  s'appartenir;  une  corporation 
municipale  remplaça  le  seigneur.  La  population  ne  se  montra  point 
ingrate  pour  ceux  qui  l'avaient  émancipée  ;  presque  tous  les  mem- 
bres du  comité  d'agitation  figurèrent  dans  le  nouveau  conseil. 
M.  Cobden  fut  élu  alderman,  M.  Thomas  Potter  eut  le  titre  de  maire 
et  devint  en  même  temps  baronet.  Manchester  applaudit  :  s'il  per- 
dait un  lord  du  manoir,  il  en  avait  la  monnaie. 

C'était  encore  uii  succès;  M.  Cobden  se  mettait  de  plus  en  plus 
en  évidence.  Nommé  membre  de  la  chambre  de  commerce,  il  y 
trouva  l'occasion  de  montrer  son  aptitude.  Une  nouvelle  suite  de 
voyages  acheva  de  le  mûrir.  Quoiqu'il  s'y  occupât  beaucoup  de  ses 


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266  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

affaires,  les  vues  générales  le  dominaient  :  l'attention  que  d'autres 
voyageurs  portaient  sur  les  monumens,  il  l'appliquait  aux  institu- 
tions et  à  leur  influence  sur  le  bien-être  des  peuples.  Le  champ 
était  vaste;  il  s'attacha  à  l'explorer.  Il  parcourut  la  Turquie,  TÉgypte, 
la  Grèce,  en  étudiant  le  travail  sous  les  diverses  formes  qu'il  re- 
vêt selon  les  régimes,  les  climats,  les  races  ;  puis,  par  le  Danube, 
il  pénétra  en  Allemagne,  où  une  marqueterie  d'états  faisait  l'essai 
d'un  régime  commun  en  matière  de  douanes.  La  ligue  des  villes 
libres  le  frappa  surtout,  et  si  fortement  que  plus  tard  il  leur  em- 
prunta ce  mot  de  ligue  comme  un  des  secrets  de  leur  force.  Cette 
vieille  hanse  qui  avait  pour  objet  de  mettre  les  richesses  privées 
à  l'abri  des  déprédations  seigneuriales  lui  parut  être  d'un  bon 
exemple  pour  les  pays  où  l'extorsion  était  encore  en  honneur,  quoi- 
que plus  adoucie.  Dans  les  deux  cas,  il  s'agissait  d'une  rançon,  im- 
posée ici  par  la  force,  là  par  la  loi.  Ses  allusions  à  ce  sujet  étaient 
fréquentes;  il  insistait  sur  l'impression  que  lui  avaient  laissée,  le 
long  du  Danube  et  du  Rhin,  ces  vieux  châteaux,  repaires  de  vio- 
lences jusqu'au  jour  où  les  marchands  s'unirent  pour  les  réduire  et 
les  démanteler.  «  J'ai  vu  ces  ruines,  s'écriait-il,  elles  attestent  la 
puissance  qui  réside  dans  une  défense  commune.  Les  privilèges  du 
sol,  si  l'on  s'obstine  à  les  maintenir,  tomberont  en  poussière  conime 
les  créneaux  et  les  tours  de  ces  citadelles  de  l'exaction.  » 

Ces  privilèges  du  sol  avaient  pour  principal  appui  la  législation 
des  grains,  qui  frappait  la  consommation  d'une  taxe  au  profit  des 
détenteurs  de  la  terre.  L'instrument  était  l'échelle  mobile,  dont  le 
mécanisme  bien  connu  aboutissait  au  maintien  artificiel  des  prix. 
Au-dessous  d'une  certaine  limite,  portée  d'abord  à  80  shillings, 
puis  descendue  à  73 ,  les  grains  étrangçrs  rencontraient  un  droit 
qui  était  l'équivalent  d'une  prohibition  ;  ce  droit  était  alors  d'un 
shilling  par  quarter;  il  s'élevait  à  chaque  shilling  de  baisse  dans  les 
prix,  de  manière  à  arriver  à  27  shillings  quand  le  blé  en  valait  60. 
L'entrée  libre  ne  se  conciliait  qu'avec  des  prix  de  disette.  Le  jeu 
de  ce  tarif  n'avait  rien  d'équivoque  ni  pour  ceux  qui  en  profitaient 
ni  pour  ceux  qui  en  souffraient;  c'était  une  haute  paye  ménagée 
aux  propriétaires  et  aux  fermiers,  une  garantie  contre  la  réduction 
de  leurs  revenus.  Ces  avantages  accordés  à  une  classe  correspon- 
daient à  des  préjudices,  à  des  souffrances  infligés  aux  autres.  La 
moindre  intempérie  suffisait  pour  porter  le  trouble  dans  l'approvi- 
sionnement, et  aucun  commerce  régulier  ne  pouvait  s'établir  sous 
la  menace  de  cette  taxe  variable.  A  diverses  époques,  on  en  avait 
éprouvé  les  tristes  effets.  En  1800  et  1801,  le  blé  avait  valu  110  et 
115  shillings  le  quarter,  122  shillings  en  1812,  106  shillings  en 
1813,  94  shillings  en  1817,  c'est-à-dire  A3  francs  en  moyenne  pour 
notre  hectolitre.  Avec  la  paix,  cette  situation  ne  pouvait  qu'empirer 


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ÉCONOMISTES   CONTEMPORAINS.  267 

et  empirait  en  effet.  D'un  côté^  la  population  tendait  à  s' accroître; 
de  l'autre,  la  production  des  grains  demeurait  à  peu  près  station- 
naire.  Un  défaut  d'équilibre  se  déclarait  entre  l'aliment  et  les  bou- 
ches à  nourrir.  De  là  cette  conséquence  que  la  demande  excédait 
toujours  l'offre  :  l'acheteur  se  trouvait  à  la  merci  du  vendeur,  et  la 
concurrence  ne  s'exerçait  que  dans  le  sens  de  la  hausse.  Le  marché 
restait  maîtrisé,  même  avec  l'abondance.  Il  y  a  plus  :  une  insuffi- 
sance manifeste  menaçait  la  production  des  grains,  quel  que  fût 
l'état  des  récoltes,  et  des  évaluations  faites  avec  soin  portaient  cette 
insuffisance  à  deux  millions  de  quarters.  Gomment,  sous  cette  per- 
spective, l'agriculture  eût- elle  maintenu  ses  prétentions  et  gardé 
une  tâche  qui  excédait  ses  forces?  La  raison  et  l'équité  lui  conseil- 
laient de  s'en  dessaisir;  il  y  allait  de  la  paix  publique.  Le  temps 
arrivait  où  l'approvisionnement  étranger,  longtemps  éventuel,  de- 
vait être  converti  en  une  ressource  permanente. 

Cette  nécessité  avait  frappé  de  bons  esprits.  H.  Hume  en  183A, 
M.  Glay  en  1836,  avaient  fait  des  motions  pour  remplacer  l'échelle 
mobile  par  un  droit  fixe.  M.  Villiers  s'était  montré  plus  hardi  en  de- 
mandant la  suppression  complète  du  droit.  Une  association  formée 
à  Londres,  et  qui  comptait  vingt-six  membres  du  parlement,  se  pro- 
posait le  même  but.  Aucune  de  ces  tentatives  n'aboutit.  L'effort  était 
en  raison  des  chances  de  succès,  et  ces  chances  dépendaient  de  l'état 
des  récbltes:  étaient-elles  abondantes,  l'agriculture  se  plaignait; 
étaient-elles  médiocres,  l'industrie  réclamait  à  son  tour.  Le  fond  du 
débat  variait  d'une  saison  à  l'autre  et  flottait  entre  ces  deux  intérêts. 
Un  fait  néanmoins  devenait  évident,  c'est  que  la  prospérité  de  l'in- 
dustrie se  mesurait  sur  le  prix  des  subsistances.  Florissante  en  1835 
avec  le  blé  à  39  shill.  le  quarter,  elle  éprouva,  en  1836  et  1837,  une 
crise  affreuse  avec  le  blé  à  55  shill.  Beaucoup  d'ateliers  se  fermèrent, 
d'autres  ne  travaillaient  que  quatre  jours  par  semaine;  des  milliers 
d'ouvriers  furent  congédiés,  des  maisons  d'une  solidité  proverbiale 
succombèrent  devant  le  resserrement  du  crédit,  et  le  doute  plana 
sur  toutes  celles  qui  avaient  des  engagemens  en  circulation.  L'é- 
branlement durait  encore  quand,  dans  les  premiers  mois  de  1838, 
M.  Gobden  rentra  en  Angleterre.  Il  s'inspira  de  l'état  des  esprits  et 
jugea  qu'abandonnée  aux  hommes  politiques,  la  réforme  serait  pour 
longtemps  enrayée.  La  tâche  exigeait  des  champions  d'une  autre 
trempe,  étrangers  aux  ménagemens,  n'ayant  point  de  position  à 
compromettre,  ne  se  mettant  en  souci  que  de  frapper  juste  en  frap- 
pant fort.  Pour  cela,  il  ne  fallait  pas  viser  trop  haut,  ni  chercher  des 
noms  en  crédit  :  le  mouvement  devait  partir  de  la  fabrique  même, 
prendre  des  chefs  dans  ses  rangs  et  se  traiter  comme  se  traite  une 
affaire,  avec  des  sacrifices  au  besoin.  M.  Gobden  essaya  d'abord 


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268  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

d'entraîner  la  chambre  du  commerce,  mais  il  vit,  à  ses  résistances, 
qu'elle  suivrait  l'impulsion  et  ne  la  donnerait  pas. 

Un  événement,  insignifiant  en  apparence,  vint  en  aide  à  ses  pro- 
jets. La  récolte  de  1838  avait  été  mauvaise,  et  des  prix  de  6&  et  de 
70  shillings  par  quarter  rendaient  l'existence  bien  rude  aux  ouvriers 
nécessiteux.  Parmi  les  localités  frappées,  aucune  ne  l'était  plus  que 
Bolton,  située  aux  portes  de  Manchester;  dans  une  admirable  étude 
sur  sir  Robert  Peel  (1),  M.  Guizot  a  fait  de  ses  souffrances  un  tableau 
navrant.  Tant  de  misères,  et  des  misères  si  apparentes,  devaient 
trouver  des  voix  pour  les  signaler  à  la  pitié  publique.  Un  vieux  doc- 
teur, M.  Bimie,  fit  annoncer  qu'il  ferait  le  soir,  dans  la  salle  de 
spectacle  de  Bolton,  une  lecture  sur  la  loi  des  grains  et  ses  effets. 
La  foule  accourut  et  montra  de  telles  dispositions  à  l'enthousiasme 
que  l'orateur  en  fut  troublé.  Il  hésita,  balbutia,  brouilla  ses  papiers, 
et  finit  par  comprendre  qu'il  s'était  chargé  d'une  tâche  au-dessus  de 
ses  forces.  Au  milieu  de  ce  désarroi,  un  jeune  homme  s* élança  sur 
l'estrade.  C'était  un  étudiant  en  médecine,  M.  Paulton  :  «  Je  ne  vous 
demande  que  quelques  minutes,  dit-il.  — Allez,  allez,  »  s'écria-t-on 
de  toutes  parts.  Il  ne  prit  que  vingt  minutes  en  effet,  mais  ces  mi- 
nutes furent  bien  remplies.  La  chaleur  de  l'accent,  la  passion  pous- 
sée jusqu'à  l'invective  transportèrent  ce  public.  On  l'applaudit  à  ou- 
trance, et  on  ne  le  tint  quitte  qu'après  s'être  mis  d'accord  avec  lui 
pour  l'entendre  une  seconde  fois. 

Justement  le  docteur  Bowring  venait  d'arriver  à  Msmchester,  où  le 
succès  de  M.  Paulton  faisait  événement.  Le  docteur  représentait  Bol- 
ton au  parlement,  et  il  ne  pouvait  être  indifférent  à  ce  qui  s'y  passait. 
Aimant,  comme  dit  M.  Guizot,  à  faire  du  bien  en  faissmt  du  bruit,  il 
trouvait  là  une  occasion  à  son  goût;  il  la  saisit.  Un  banquet  par  sous- 
cription eut  lieu  à  l'hôtel  d'York,  et  la  loi  des  grains  fut  le  texte  des 
discours  qui  s'y  échangèrent.  Celui  de  M.  Bowring  fut  très  vif;  il  ar- 
rivait d'Orient,  où  il  avait  rencontré,  disait-il,  la  famine  en  perma- 
nence, et  à  son  retour  il  avait  la  douloureuse  surprise  de  voir  que 
l'Angleterre  n'y  échappait  point.  A  quoi  cela  tenait-il?  A  l'oubli  des 
notions  de  l'échange,  si  influent  sur  le  bien-être  des  peuples.  Après 
hii,  d'autres  orateurs  revinrent  sur  ce  sujet  et  en  des  termes  plus 
véhémens;  puis  on  passa  aux  santés  d'usage  :  celle  de  M.  Paulton 
ne  fut  point  oubliée.  L'élan  était  donné,  il  devint  irrésistible.  Vers 
la  fin  de  septembre,  l'association  était  constituée;  les  arrangemens 
préliminaires  comprenaient  l'objet,  le  nom  de  l'association  (a/i/i- 
corn-law\  la  cotisation,  fixée  à  5  shillings  pour  la  tenir  à  la  portée 
des  moindres  bourses.  Sept  personnes  seulement  assistaient  à  la  pre- 

(i)  Rwm  des  Deux  Mondes  du  15  mai,  i*'  JuiUet,  l*'  août  et  i«  septembre  1856. 


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EC0X0MI6TES   CONTEMPORAINS.  •        269 

mière  réunion;  il  y  eut  affluence  dans  les  suivantes.  Un  comité  de 
soixante-dix  membres  fut  nommé;  dans  le  nombre  figuraient  MM.  Ri- 
chard Cobden,  John  Bright,  Thomas  Potter,  maire»  et  un  modeste 
fabricant  d'amidon,  M.  George  Wilson,  le  futur  président  de  la  ligue. 
L'ardeur,  l'union  étaient  manifestes;  un  seul  dissentiment  s'éleva. 
\  l'appel  de  son  nom  et  à  propos  de  la  cotisation,  M.  Robert  Stuart, 
un  riche  manufacturier,  s'écria  :  «  Quoi!  cinq  shillings!  rien  que 
cinq  shillings!  11  nous  faudra  de  bien  autres  sommes!  Inscrivez^ 
moi  pour  dix  livres!  »  Le  20  octobre,  le  comité  provisoire  entrait  en 
fonction^;  l'agitation  commençait. 

Les  honneurs  du  début  appartenaient  à  M.  Paulton;  on  l'invita  à 
venir  faire  des  lectures  publiques  à  Manchester  :  il  y  fut  accueilli 
avec  enthousiasme,  et  y  tint  plusieurs  séances.  Ge  fut  dans  l'une 
d'elles  qu'il  récita  quelques  vers  dont  la  rime,  invariablement  re- 
produite, resta  dans  les  mémoires.  «  Que  veulent  les  lords,  ces  mar- 
chands de  grains?  La  rente.  Pourquoi  envoient-ils  leurs  frères  au 
combat?  Pour  la  rente.  Pourquoi  votent-ils  chaque  année  des  mil- 
lions arrosés  de  sang?  Pour  la  rente.  Leurs  richesses,  leur  santé» 
leur  joie  et  leur  mécontentement,  leur  but,  leur  pensée,  leur  reli- 
gion, se  résument  par  un  mot  :  la  rente,  la  rente,  la  rente  !  »  Cette 
rente  bafouée  était  la  rente  de  la  terre,  le  revenu  du  sol.  On  peut 
juger  du  ton  que  déjà  prenait  la  querelle  :  c'était  la  mise  au  ban 
d'une  classe,  on  ne  s'en  cachait  pas.  Ces  intempérances  de  langage 
répondaient  aux  émotions  du  dehors;  il  s'y  joignit  bientôt  des  actes 
plus  sérieux.  La  chambre  de  commerce  comprit  qu'elle  ne  pouvait 
persister  dans  son  indifférence  ;  elle  se  réunit  le  20  décembre,  et  un 
grave  débat  s'y  éleva  :  il  s'agissait  de  savoir  si  l'industrie,  en  se  dé- 
clarant contre  la  protection  en  matière  d'agriculture,  y  renoncerait 
en  même  temps  pour  elle-même.  M.  Cobden  se  prononça  nettement 
pour  l'affirmative.  «  Rigoureusement,  dit-il,  l'assimilation  des  deux 
privilèges  n'est  point  exacte;  la  concurrence  intérieure  ne  s'y  exerce 
pas  de  la  même  manière  :  pour  l'industrie,  elle  est  sans  limites;  pour 
l'agriculture,  elle  est  limitée  par  les  surfaces  à  exploiter.  11  convient 
cependant  d'écarter  les  chicanes  de  détail,  et  garder  le  privilège  pour 
soi,  en  le  refusant  à  autrui,  serait  une  inconséquence.  »  Après  ime 
discussion  assez  vive,  cette  opinion  prévalut,  et  dans  une  adresse 
dont  la  rédaction  lui  fut  confiée,  M.  Cobden  la  reproduisit  en  des 
termes  qui  ne  laissaient  point  de  prise  à  l'équivoque.  Il  voulait  qu'il 
fût  constant  que  l'industrie  brûlait  ses  vaisseaux,  a  Convaincus, 
est-il  dit  dans  cette  pièce,  que  le  fondement  d'une  justice  commer- 
ciale est  le  droit  qu'a  tout  homme  d'échanger  les  fruits  de  son  tra- 
vail contre  ceux  des  autres  peuples,  les  pétitionnaires  supplient  la 
chambre  des  communes  d'abolir  les  lois  relatives  à  l'importation  des 


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270  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

grains  et  autres  denrées  alimentaires^  et  de  faire  aboutir  à  leur  plein 
développement,  tant  pour  Tagriculture  que  pour  la  manufacture,  les 
vrais  et  pacifiques  principes  du  libre  échange.  »  Cette  adresse  n'es- 
suya pas  d'objection  sérieuse.  Appuyée  par  Tune  des  notabilités  de 
la  fabrique,  M.  Greg,  elle  fut  adoptée  à  la  presque  unanimité  des 
membres  de  la  chambre. 

Cet  incident  marque  pour  les  grands  industriels  de  Manchester  le 
passage  'de  l'expectative  à  l'action.  Du  côté  de  la  population  ouvrière, 
le  mouvement  n'avait  rien  d'indécis;  il  gagnait  de  proche  enproche.^ 
La  grande  industrie,  le  grand  commerce  hésitaient  encore  :  ils  crai- 
gnaient les  aventures;  ils  ne  s'engagèrent  résolument  et  définiti* 
vement  qu'à  l'appel  de  leurs  représentans  officiels.  Dès  ce  moment, 
l'association  provisoire  s'efiaça  devant  une  plus  grande,  où  les 
moyens  d'action  étaient  mieux  en  rapport  avec  les  diflicultés  de  la 
tâche  et  les  ressources  des  adhérens.  Aux  souscriptions  de  5  shil- 
lings succédèrent  des  souscriptions  autrem^t  significatives.  «  Don- 
nons un  peu  de  ce  que  nous  avons,  s'écria  gaiement  M,  Cobden,  afin 
de  sauver  le  reste!  »  11  s'inscrivit  pour  100  livres  sterling;  d'autres 
s'engagèrent  pour  la  même  somme;  d'autres  enfin  pour  50,  30,  25, 
10  et  5  livres.  On  réunit  en  moins  de  quatre  semaines  6,136  livres 
(environ  155,000  francs).  Si  ce  n'étaient  pas  encore  les  magnifiques 
collectes  qui  signalèrent  la  dernière  période,  c'était  déjà  un  chiflre 
respectable  et  très  suffisant  pour  un  début.  Un  grand  conseil  fut  élu 
en  séance  générale;  il  comptait  cent  sept  membres  et  se  subdivisait 
en  comités  chargés  d'attributions  spéciales.  M.  Cobden  figurait  dans 
les  deux  comités  principaux,  le  comité  exécutif  et  le  comité  des 
finances.  M.  J.  B.  Smith  était  président,  et  M.  John  Ballantyne  se- 
crétsdre  de  l'association.  Réorganisée  sous  cette  forme  le  28  janvier 
1839,  l'association  devenait  un  instrument  dont  la  trempe  parais- 
sait solide;  il  restait  à  voir  quel  parti  en  tueraient  les  mains  entre 
lesquelles  il  était  tombé. 

Une  force  collective  a  besoin  d'un  homme  qui  la  règle  et  la  di- 
rige. Dans  l'agitation  naissante,  M.  Cobden  est  cet  homme  :  on  l'y 
voit  dès  la  première  heure  et  au  premier  rang.  Les  orateurs  bril- 
lans,  les  noms  accrédités  viendront  plus  tard  :  ils  vont  toujours  du 
côté  de  la  vogue;  mais  M.  Cobden  avait  eu  incontestablement  les 
honneurs  de  ce  travail  d'organisation  sans  lequel  une  entreprise 
n'est  point  viable.  A  rencontre  des  opinions  qui  admettaient  un  droit 
fixe  en  place  du  droit  mobile,  il  avait  soutenu  et  fait  prévaloir  la 
franchise  absolue  et  la  suppression  de  tout  droit;  il  avait,  déjouant 
des  vœux  secrets ,  amené  la  manufacture  à  se  désister  de  ses  privi- 
lèges pour  qu'elle  fût  mi^ux  fondée  à  combattre  ceux  de  l'agricul- 
ture. Il  avait  préparé  le  terrain  au  nom  d'un  principe  élémentaire. 


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ÉCONOMISTES   CONTEMPORAINS.  271 

l'égalité  de  traitement  et  la  liberté  pour  tous.  Cette  justesse  et  cette 
promptitude  de  coupr  d'oeil  allaient  le  porter  en  avant  dans  des  dé- 
monstrations plus  décisives. 

Réduite  à  Manchester  et  aux  environs,  l'agitation  gardait  un  ca- 
ractère local  dont  il  importait  de  la  dépouiller.  Les  adhésions  arri- 
vaient en  foule,  des  pétitions  se  couvraient  de  signatures  :  Glasgow 
en  avait  réuni  quatre-vingt  mille,  Leeds  quinze  mille;  les  autres 
villes  manufacturières  promettaient  des  chiffres  équivalons  :  c'était 
par  millions  qu'avant  peu  on  compterait  les  partisans  de  la  réforme. 
S' appuyant  de  ces  faits,  M.  Cobden  proposa  et  fit  adopter  une  mo- 
tion qui  désignait  Londres  comme  lieu  de  rendez-vous  à  ces  asso- 
ciations éparses,  les  invitant  à  choisir  des  délégués  qui  s'y  réuni- 
raient le  A  février  1839,  à  midi,  à  l'hôtel  Brown.  Au  jour  et  à  l'heure 
fixés,  trente-un  délégués  s'y  rencontraient.  Manchester,  Bolton,  Li- 
verpool,  Glasgow,  Leeds,  Stockport,  Kensal,  Huddersfield,  Preston, 
Bumingham  et  Londres  y  étaient  représentés.  L'hôtel  Brown  avait 
été  choisi  comme  étant  situé  en  face  de  la  chambre  des  communes. 
M.  Yilliers,  l'intrépide  auteur  d'une  motion  toujours  écartée,  assis- 
tait à  la  réunion,  et  se  chargea  de  présenter  à  la  chambre  les  dé- 
légués des  villes  manufacturières.  Le  parlement  s'ouvrit,  et  ni  le 
discours  de  la  couronne  ni  l'adresse  qui  y  répondait  ne  firent  men- 
tion de  la  législation  des  céréales.  Les  délégués  ne  se  découragèrent 
pas.  Présens  à  toutes  les  séances  du  parlement,  ils  l'accablaient  de 
pétitions  formidables  par  le  nombre.  Comme  il  l'avait  promis,  M.  Vil- 
liers  demanda  qu'ils  fussent  admis  à  la  barre.  La  chambre  semblait 
décidée  à  ne  répondre  que  par  le  dédain;  les  whigs,  alors  au  pou- 
voir, ne  déguisaient  ni  leur  impatience  ni  leur  mauvaise  volonté. 
Sur  les  instances  de  M.  Yilliers,  il  fallut  pourtant  s'expliquer,  et 
lord  John  Russell  se  retrancha  dans  un  refus  formel.  Une  enquête 
était  demandée;  on  alla  aux  voix  :  172  voix  admirent  l'enquête, 
361  voix  la  repoussèrent.  C'était  une  partie  perdue  ou  ajournée  du 
moins.  Avant  de  quitter  Londres,  les  délégués  tinrent  une  dernière 
séance.  Beaucoup  de  membres  du  parlement  y  assistaient  avec  les 
rédacteurs  des  journaux  influons  et  les  hommes  qui  s'étaient  signalés 
par  leur  dévouement  à  la  cause  de  la  liberté  du  commerce.  Devant 
cette  réunion,  M.  Cobden  prononça  un  de  ses  discours  les  plus  heu- 
reux. C'est  là  que,. rappelant  la  destinée  des  villes  hanséatiques,  il 
les  cita  comme  un  exemple  à  suivre.  «  Eh  bien!  s'écria  un  des  assis- 
tans,  si  nous  formions  une  ligue?  —  Oui,  reprit  M.  Cobden,  formons 
une  ligue,  une  ligue  contre  la  loi  des  grains.  »  Le  mot  eut  du  succès, 
et  devint  pour  l'association  comme  un  second  baptême.  Elle  devint 
la  ligue;  elle  eut,  pour  répéter  les  expressions  de  M.  Guizot,  un  chef 
populaire  et  un  nom  éclatant. 

Le  résultat  de  cette  épreuve  fut  de  ramener  l'agitation  dans  son 


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272  EETCE  DES  DEUX  MONDES. 

foyer,  accrue  en  force  par  le  bruit  qu'elle  avait  fait.  A  peine  de  re- 
tour, les  délégués  rendirent  compte  de  leur  mission  d'un  ton  qui  se 
ressentait  du  désappointement  essuyé.  Le  vent  était  à  la  guerre;  on 
s'y  préparait  dans  le  camp  opposé,  et  sur  deux  points  les  hostilités 
avaient  commencé.  La  première  attaque  vint  de  la  Société  centrale 
d'agriculture.  Dans  une  réunion  où  elle  attira  la  grande  noblesse 
du  comté  se  produisirent  des  argumens  en  faveur  du  maintien  de  la 
législation  des  grains.  On  soutint  que,  pour  l'activité  rurale,  c'était 
une  question  de  vie  ou  de  mort,  et  qu'à  moins  de  80  shillings  par 
quarter,  il  était  impossible  d'avoir  pour  le  blé  un  prix  rémunéra- 
teur, de  bons  gages  pour  les  journaliers  et  des  revenus  satisiaisans 
pour  les  propriétaires.  On  traita  les  partisans  de  la  réforme  d'incen- 
diaires et  de  spéculateurs,  dont  le  but  était  de  faire  émigrer  vers  les 
villes  les  populations  des  campagnes,  afm  d'abuser  de  leur  nombre 
pour  faire  baisser  le  taux  des  salaires  et  les  pervertir  par  les  habi- 
tudes de  débauche  inséparables  de  la  vie  des  ateliers.  Jusque-là  les 
armes  étaient  loyales  :  déclamations  contre  déclamations,  colère  pour 
colère.  Le  parti  conservateur  alla  plus  loin;  il  voulut  déconcerter  ses 
adversaires  par  une  diversion  moins  inoffénsive  et  leur  opposer  des 
auxiliaires  plus  résolus.  Il  ne  s'agissait  que  d'un  peu  d'argent  à  ré- 
pandre et  de  quelques  meneurs  à  embaucher;  ces  choses-là,  dans  le 
royaume-uni,  se  font  sans  scrupule. 

On  a  vu  qu'il  existait,  dans  les  classes  populaires,  un  parti  re- 
muant qui  avait  la  prétention  de  changer  de  fond  en  comble  les 
institutions  du  pays  :  c'étaient  les  chartistes  avec  leur  convention 
nationale  et  leur  suffrage  universel,  illusion  favorite  de  la  multi- 
tude. Ces  agitateurs  de  la  pire  espèce  éprouvaient  une  jalousie  mêlée 
de  rage  au  spectacle  de  cette  agitation  plus  calme,  plus  modeste, 
qui  avait  un  but  défini  et  un  appui  dans  les  classes  opulentes.  Rien 
de  plus  facile  que  de  pousser  à  un  scandale  des  honunes  ainsi  dis- 
posés :  on  n'y  manqua  pas.  Jusqu'alors,  l'entrée  des  réunions  de  la 
ligue  était  restée  libre,  les  portes  n'en  étaient  point  gardées.  Dans 
une  séance  où  l'on  devait  donner  communication  d'un  rapport,  un 
certain  nombre  d'intrus  se  glissa  dans  la  salle,  et  dès  le  début  se  fit 
remarquer  par  ses  airs  insolens  et  sa  tenue  équivoque.  Deux  ou  trois 
discours  venaient  d'être  prononcés,  lorsque,  sur  un  mot  d'ordre,  le 
tumulte  éclata.  «  Que  l'honnête  Pat  Murphy  prenne  le  fauteuil!  »  dit 
ime  voix.  Ce  Pat  Murphy  était  un  marchand  ambulant  qui,  avec  son 
haquet,  débitait  de  porte  en  porte  des  pommes  de  terre.  Là-dessus 
réclamations,  rumeurs  dans  l'assistance.  Le  fauteuil  était  occupé 
par  M.  Thomas  Harbottle;  on  l'invita  à  ne  pas  s'en  dessaisir.  «  Pat 
Murphy I  nous  voulons  Pat  Murphy!  »  répétèrent  les  interrupteurs. 
Le  marchand  de  pommes  de  terre  joua  des  poings  et  fendit  la  foule; 
quand  il  parut  sur  l'estrade,  on  put  juger  quel  était  l'homme  à  qui 


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ÉCONOMISTES  CONTEMPORAINS.  27S 

on  faisait  on  tel  honnear.  L'honnête  Pat  Murpby  était  ivre;  couvert 
de  haillons  et  chaussé  de  sabots,  il  essayait  de  se  frayer  un  passage 
vers  le  fauteuil  malgré  les  résistances  du  bureau.  Ses  amis  lui 
prêtèrent  main-forte,  et  parvinrent  à  l'installer  sur  im  siège  devant 
le  président.  A  peine  assis,  il  entra  en  fonctions,  u  Trois  salves  en 
faveur  de  la  convention  nationale!  »  dit-il.  Les  trois  salves  furent 
données.  «  Trois  grognemens  pour  l'association  contre  la  loi  des  cé- 
réales I  »  Les  trois  grognemens  furent  poussés.  «Levez  vos  chaises 
pour  Pat  Murphy  !  »  A  l'instant,  les  chaises  furent  levées,  et  au  lieu 
de  les  remettre  à  terre  on  les  jeta  à  la  tête  des  hommes  qui  protes- 
taient. Une  mêlée  aOreuse  s'ensuivit,  dans  laquelle  plusieurs  per- 
sonnes furent  blessées.  Devant  de  telles  violences,  il  n'y  avait  qu'à 
battre  en  retraite.  Le  président  donna  l'exemple,  et  la  partie  hon- 
nête de  l'assemblée  le  suivit;  on  laissa  le  champ  libre  aux  énergu- 
mènes,  qui  complétèrent  les  jouissances  de  la  soirée  en  brisant  les 
quinquets  sous  la  direction  de  l'honnête  Pat  Murphy. 

De  ce  jour,  on  n'entra  plus  aux  réunions  de  la  ligue  qu'avec  des 
billets,  et  en  appuyant  cette  mesure  d'ordre,  M.  Cobden  ajouta: 
ce  Loin  de  moi  la  pensée  d'exclure  les  avocats  de  la  loi  des  grains, 
s'ils  consentent  à  une  discussion  p^ûsiblel  Mais,  au  nom  des  classes 
laborieuses  de  Manchester,  je  proteste  contre  ces  hommes  qui  à  la 
raison  substituent  la  force  et  sont  venus  ici  hier  commettre  d'odieux 
attentats  contre  les  propriétés  et  les  personnes.  Ouvriers,  prenez-y 
garde,  ces  amis  du  bien  d' autrui  ne  vous  respecteront  pas  plus  qu'ils 
n'ont  respecté  ce  qui  appartient  à  notre  association;  ils  s'attaque- 
ront à  vos  épargnes  conmie  ils  se  sont  attaqués  à  ce  que  nous  avions 
payé  de  nos  deniers;  ils  jetteront  des  yeux  de  convoitise  sur  les 
fonds  de  vos  sociétés  particulières,  secours  mutuels,  assistances  en 
cas  de  maladie,  unions,  assurances,  tontines;  ils  mettront  la  main 
sur  tout  cela,  si  vous  ne  les  arrêtez  à  temps.  »  L'auditoire,  où  beau- 
coup d'hommes  du  peuple  avaient  été  admis,  accueillit  ces  paroles 
avec  des  applaudissemens.  M.  Cobden  continua  en  rappelant  que  la 
cause  de  la  ligue  était  surtout  la  cause  du  pauvre,  pour  qui  le  pre- 
mier des  besoins  était  l'alunent  à  bon  marché.  «  Nous  avons  adopté 
un  principe,  dit-il  en  terminant,  celui  d'une  franchise  absolue  de 
droits;  nous  n'en  dévierons  pas.  Maintenant  nous  faisons  un  appel  à 
tous  les  hommes  honnêtes  de  cette  cité,  sans  distinction  de  classes 
ni  de  fortunes;  ils  savent  ce  qui  est  écrit  sur  notre  bannière;  qu'ils 
nous  abandonnent,  si  nous  ne  restons  pas  fidèles  à  nos  engagemens  !  » 

La  ligue  se  trouva  bientôt  fortement  constituée  ;  elle  put  mettre 
ses  financés  sur  le  meilleur  pied.  Un  second  appel  de  50,0C0  livres 
sterling  (1,250,000  francs)  avait,  comme  le  premier,  réussi  au- 
delà  de  toutes  les  espérances.  Les  caisses  étaient  pleines;  il  ne  s'a- 

TOMI  XXTU.  18 


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27A  REVUE   DES  DEUX   MONDES. 

gissait  plus  que  de  donner  à  cet  argent  un  bon  emploi.  On  créa  un 
organe  sous  le  titre  de  Circulaire  contre  la  loi  des  grains^  titre  qui, 
deux  fois  modifié,  devint  la  Circulaire  contre  la  taxe  du  pain  y  et 
ensuite  plus  simplement  la  Ligue.  Dès  l'origine,  on  en  plaça  quinze 
mille  exemplaires  et  trente  mille  quand  la  vogue  fut  établie.  Des 
almanachs,  des  pamphlets  à  la  main  sortirent  par  millions  d'une 
imprimerie  qui  appartenait  à  l'association.  En  même  temps  les  réu- 
nions se  multipliaient;  des  orateurs,  les  uns  rétribués,  les  autres  à 
titre  gratuit,  visitaient  les  villes,  les  bourgs,  et  jusqu'aux  villages; 
dans  la  seule  campagne  de  18&0,  on  compta  sept  cents  séances  te- 
nues dans  cinquante -six  comtés.  Des  tribuns  illustres  ne  dédai- 
gnaient pas  d'y  paraître,  et  Daniel  O'Gonnell  assista  à  un  banquet  à 
côté  de  MM.  Bright  et  Milner  Gibson.  Son  discours  ne  fut  qu'une 
longue  boutade.  «  La  loi  des  grains!  s*écria-t-il  avec  ses  airs  de  mé- 
pris. A  quoi  est-elle  bonne?  A  mettre  de  l'argent  dans  la  poche  des 
lords,  non  pas  l'argent  des  Russes,  des  Danois,  des  Suédois,  mais 
l'argent  des  compatriotes.  »  Le  mouvement  se  propageait  ainsi  dans 
le  public  sans  que  le  monde  officiel  en  parût  ébranlé.  La  motion  an- 
nuelle de  M.  Villiers  perdait  du  terrain  au  lieu  d'en  gagner,  et,  mis 
en  demeure  de  s'expliquer,  lord  Melbourne  et  M.  Baring  se  renfer- 
maient dans  des  réponses  évasives.  Ce  n'est  pas  que  le  ministère 
et  le  parlement  fussent  insensibles  à  la  détresse  des  districts  manu- 
facturiers; ils  résistaient  seulement  au  moyen  qui  leur  était  pro- 
posé. Pour  le  parlement,  c'était  une  question  de  principe;  pour  le 
cabinet,  une  question  d'existence.  L'agitation,  si  elle  voulait  péné- 
trer jusque-là,  avait  encore  bien  du  chemin  et  des  efforts  à  faire. 

De  deux  côtés,  il  lui  arriva  des  auxiliaires.  Quelques  membres  de 
la  ligue  avaient  songé  au  clergé;  un  appel  fut  adressé  aux  ministres 
de  tous  les  cultes.  Ceux  de  l'église  établie  le  laissèrent  sans  réponse  ; 
trois  exceptions  seulement, —  une  dans  l'église  d'Angleterre,  deux 
dans  l'église  d'Ecosse,  —  servirent  à  mieux  marquer  cette  hostilité 
de  corps.  L'intérêt  n'y  était  pas  étranger;  la  dîme  au  profit  du  clergé 
se  prélevait  sur  le  prix  des  denrées,  et  une  baisse  l'eût  frappé  dans 
ses  revenus.  En  revanche,  les  cultes  dissidens  s' empressèrent  d'ac- 
cueillir l'ouverture  qui  leur  était  faite.  Une  réunion  spéciale  avait  été 
indiquée  pour  le  courant  du  mois  d'août  1840.  Sept  cents  ministres 
de  la  religion  se  rendirent  à  Manchester  pour  y  assister.  Les  membres 
de  la  ligue  se  partagèrent  l'honneur  de  leur  offrir  l'hospitalité;  pen- 
dant une  semaine  que  dura  la  conférence,  ces  pasteurs  vécurent  au 
sein  des  familles.  Deux  fois  par  jour,  ils  s'assemblaient  à  l'hôtel  de 
ville;  la  séance  du  matin  durait  quatre  heures,  celle  du  soir  cinq; 
sur  quinze  cents  discours  prononcés,  six  à  peine  furent  en  opposition 
formelle  avec  la  réforme.  Le  sujet  était  surtout  traité  dans  ses  rap- 


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ECONOBnSTES  GONTElfPORAINS.  275 

ports  avec  le  sentiment  religieux  et  la  condition  morale  du  peuple. 
Il  y  eut  de  curieux  incidens,  d'éloquentes  protestations  dans  les- 
quelles la  Bible  figurait  avec  autorité.  M.  Gobden  ouvrit  la  confé- 
rence comme  délégué  de  la  ligue;  il  dit  quels  étaient  ses  plans, 
quelles  intentions  l'animaient,  quels  moyens  elle  avait  à  sa  dispo- 
sition. Puis  chaque  ministre  vint  à  son  tour  rendre  compte  de  la 
situation  des  classes  pauvres  dans  les  paroisses  de  son  ressort;  Tun 
d'eux  déclara,  avec  l'assentiment  de  tous,  qu'il  y  avait  dans  le  pays 
quinze  cents  membres  du  clergé  décidés  à  soutenir  cette  agitation 
sans  acception  de  partis  ni  d'intérêts,  et  que  parmi  ceux  qui  étaient 
présens  plusieurs  avaient  fait  à  leurs  frais  quarante,  cinquante  et 
jusqu'à  cent  lieues,  pour  apporter  leur  concours  à  une  œuvre  qu'ils 
regardaient  comme  inspirée  par  le  ciel  et  digne  de  ses  bénédictions. 
Les  conférences  se  résumèrent  par  une  adresse  qui  exprimait  ces 
sentimens,  et  l'assemblée  se  sépara  avec  la  résolution  d'agir  dans 
le  sens  des  convictions  qu'elle  s'était  formées. 

Le  second  appui  que  trouva  la  ligue  lui  vint  des  dames  de  Man- 
chester. Admises  depuis  quelque  temps  aux  réunions,  elles  les  sui- 
vaient avec  uiî  intérêt  évident  et  une  vive  sympathie.  Des  thés  pu- 
blics furent  organisés;  les  dames  en  faisaient  les  honneurs,  et  remplie 
par  des  discours,  la  soirée  se  terminait  par  des  quêtes.  Les  dames 
de  Manchester  ne  s'en  tinrent  pas  là;  dans  une  assemblée  spéciale 
où  lord  Holland  occupait  le  fauteuil,  elles  votèrent  une  adresse  à  la 
reine,  et  se  formèrent  ensuite  en  comité,  sous  la  présidence  de 
M"*  Gobden,  pour  ouvrir  un  bazar  dont  les  recettes  devaient  servir 
à  l'accroissement  du  fonds  de  la  ligue  et  au  soulagement  des  misères 
les  plus  urgentes.  En  moins  de  trois  mois,  ce  projet  fut  mis  à  exécu- 
tion. Le  grand  théâtre  de  la  ville,  approprié  à  cette  destination  et 
décoré  avec  goût,  s'ouvrit  aux  dons  volontaires;  c'était,  au  sein  des 
familles,  à  qui  offrirait  le  plus  de  ces  ouvrages  délicats  qui  naissent 
sous  l'aiguille  ou  sous  le  fuseau.  Aux  merveilles  de  l'industrie  lo- 
cale on  ajouta  tout  ce  qui  pouvait  piquer  la  curiosité.  L'enceinte 
avait  été  divisée  en  stalles  qu'occupaient  en  grande  toilette  des  mar- 
chandes improvisées  auxquelles  les  chalands  ne  résistaient  pas,  et 
qui  rivalisaient  d'adresse  pour  vendre  à  plus  haut  prix  les  moindres 
bagatelles.  Les  prix  d'entrée  avaient  été  fixés  à  i  shilling  le  matin, 
à  2  shillings  dans  l'après-midi.  Cette  exposition  dura  dix  jours,  et 
les  recettes  prouvèrent  ce  que  peuvent  la  grâce  et  le  dévouement 
mis  au  service  d'une  pensée  charitable.  Au  moment  de  la  clôture,  le 
bazar  avait  rapporté  10,000  livres  sterling,  plus  de  250,000  francs. 
C'était  un  beau  subside  pour  la  ligue,  et  une  riche  aumône  qui  de 
ses  mains  devait  aller  dans  celles  des  malheureux. 


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276  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 


II. 

M.  Gobden  n'avait  plus  qu'un  degré  à  franchir  pour  arriver  au 
parlement.  La  voix  publique  l'y  appelait;  ses  titres  étaient  de  ceux 
qu'on  ne  discute  plus.  Son  talent  de  parole  s'était  montré  au  niveau 
•de  tous  les  auditoires,  énergique  dans  les  orages  populaires,  calme 
dans  les  conférences  de  délégués,  toujours  ingénieux  et  sensé,  na- 
turel surtout  et  gardant  la  juste  mesure.  Ce  qui  manquait  à  ses  dis- 
cours du  côté  de  l'ornement  était  compensé  par  la  connaissance  des 
faits  et  la  solidité  de  la  discussion.  Sa  candidature  se  posait  donc 
d'elle-même.  N'était-il  pas  à  croire  que  Manchester  disputerait  aux 
autres  bourgs  l'honneur  de  le  nommer?  11  n'en  fut  point  ainsi.  Des 
malentendus  survinrent,  et  un  peu  de  jalousie  locale  s'y  mêla.  Les 
whigs  avaient  jusqu'alors  disposé  des  deux  sièges,  et  M.  Gobden 
déclara  que,  représentant  d'une  idée,  il  n'entendait  pas  aliéner  son 
indépendance.  Cette  fierté  mal  comprise  amena  un  autre  choix,  un 
choix  aussi  heureux  qu'il  pouvait  l'être  après  cette  ingratitude. 
M.  Milner  Gibson  devint  le  candidat  du  parti  libéral,  et,  investi  du 
siège,  il  en  représenta  les  opinions  avec  un  véritable  talent  et  une 
fidélité  à  toute  épreuve.  Il  faut  dire  que  la  ligue  connaissait  alors  im- 
parfaitement sa  force  et  qu'elle  n'était  pas  ce  qu'elle  devint  bientôt, 
une  pépinière  de  membres  du  parlement.  Déjà  pourtant,  dans  une 
élection  antérieure,  à  Walsall,  où  elle  s'était  tardivement  essayée, 
die  avait  pu  balancer  la  puissante  influence  des  Gladstone.  A  Bolton, 
elle  assura  la  réélection  du  docteur  Bowring,  tandis  que  Stockport, 
sans  autre  pression  que  la  notoriété  du  chef  de  la  ligue,  vengeait 
M.  Gobden  de  l'abandon  de  Manchester  et  se  le  donnait  pour  repré- 
sentant. 

Les  circonstances  étaient  graves  quand  M.  Gobden  reçut  ce  nou- 
veau mandat;  par  l'effet  des  élections,  le  ministère  whig  tombait  en 
minorité  et  se  retirait  (août  1841)  devant  une  adresse  hostile  pour 
faire  place  à  un  nouveau  cabinet,  inspiré  et  dirigé  par  sir  Robert 
Peel.  Au  fond,  ce  changement  était  plutôt  favorable,  et  la  suite  le 
prouva  bien,  aux  réformes  que  poursuivait  M.  Gobden.  Les  whigs, 
faute  de  pouvoir  réel,  en  étaient  venus  à  déserter  leurs  propres 
principes  ;  depuis  trois  ans,  ils  se  tenaient  sur  la  défensive,  moins 
jaloux  de  contenter  leurs  amis  que  de  déjouer  les  efforts  de  leurs 
advei^saires.  Sir  Robert  Peel,  au  contraire,  arrivait  avec  le  désir  et 
le  besoin  d'agir.  Il  allait,  par  la  hardiesse  de  ses  mesures,  porter 
4me  diversion  dans  le  camp  opposé  et  le  mettre  dans  l'alternative 
ou  de  s'y  rallier  ou  de  se  démentir.  Plus  que  les  whigs,  il  était 
ému  de  l'état  précaire  des  classes  laborieuses  et  préoccupé  des  re^ 
tnèdes  à  y  apporter.  «  Il  y  a  là,  disait-il  dans  un  entretien  avec 


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ÉCONOMISTES  CONTEMPORAINS.  277 

M.  Guizot»  trop  de  souffrance  et  trop  de  perplexité  ;  c'est  une  honte 
et  un  péril  pour  notre  civilisatioq;  il  faut  absolument  rendre  la  con- 
dition de  ce  peuple  du  travail  manuel  moins  rude  et  moins  précaire. 
On  n'y  peut  pas  tout,  bien  s'en  faut;  mais  on  y  peut  quelque  chose, 
et  on  y  doit  faire  tout  ce  qu'on  peut  :  »  noble  langage  dont  les  évé- 
nemens  ont  attesté  la  sincérité  !  La  tâche  était  pourtant  pleine  d'em- 
barras. Le  ministre  n'était  maître  de  son  parti  qu'à  la  condition  de 
servir  ses  passions  et  d'épouser  ses  intérêts;  il  fallait  s'en  détacher 
et  en  décomposer  les  élémens  pour  en  obtenir  les  moindres  réformes. 
De  leur  côté,  les  whigs  avaient  semé  d'embûches  le  terrain  qui  leur 
échappait.  Ce  qu'ils  n'avaient  pu  ni  voulu  faire,  ils  mettaient  leurs 
successeurs  en  demeure  et  presqu'au  défi  de  l'accomplir  immédiate- 
ment. Sir  Robert  Peel  déjoua  le  piège  et  se  refusa  à  un  engagement 
formel;  la  prorogation  le  mit  à  couvert  :  il  avait  cinq  mois  devant 
lui  pour  se  recueillir  et  préparer  ses  projets. 

Il  les  exposa  dès  l'ouverture  de  la  session  de  1842  ;  rien  de  plus 
net,  de  plus  simple.  Pour  combler  le  découvert  du  trésor,  il  propo- 
sait deux  mesures  :  l'impôt  sur  le  revenu ,  la  révision  des  tarifs.  De 
4,200  articles  sujets  à  la  taxe,  750  étaient  modifiés;  sur  les  matières 
premières,  le  droit  descendait  à  5  pour  100  de  la  valeur;  sur  les 
produits  en  partie  manufacturés,  à  12  pour  100;  sur  les  produits 
manufacturés,  à  20  pour  100.  Quant  aux  grains,  le  droit  était  réduit 
à  20  shillings  quand  le  blé  serait  à  51  shillings  et  décroîtrait  de 
manière  à  n'être  plus  que  de  1  shilling  quand  le  blé  en  vaudrait  73. 
Ce  n'était  là,  pour  les  whigs  et  les  membres  de  la  ligue,  qu'une  sa- 
tisfaction incomplète;  pour  les  conservateurs  au  contraire,  c'était 
un  commencement  de  trahison.  Sir  Robert  Peel  eut  à  défendre  ses 
plans  contre  les  prétentions  des  uns  et  les  répugnances  des  autres. 
Déjà,  dans  la  courte  session  du  mois  d'août,  M.  Cobden  avait  pu 
faire  ses  débuts  devant  la  chambre,  mais  avec  ime  réserve,  une  mo- 
dération étudiées  qui  avaient  causé  quelque  surprise.  Cette  fois  il  fut 
plus  vif  et  eut  à  essuyer  les  interruptions  et  les  rires  ironiques  qui 
partaient  des  bancs  opposés.  M.  Villiers  avait  reproduit  sa  motion 
pour  l'abolition  complète;  il  l'appuya  par  un  bon  discours,  où  il  ne 
dissimula  rien  ni  de  l'état  des  esprits,  ni  des  difficultés  de  la  situa- 
tion. Le  premier  ministre  resta  inébranlable ,  il  ne  voulait  pas  fab:e 
d'autre  violence  à  son  parti;  sa  loi  passa,  telle  qu'il  l'avait  présentée; 
à  l'essai  pourtant,  on  put  voir  combien  elle  était  insuffisante.  Loin 
de  décroître,  les  prix  haussaient  sur  les  marchés  ;  jamais  la  misère 
n'avait  plus  cruellement  sévi  dans  les  villes  industrielles.  A  Leeds, 
30,000  âmes  gagnaient  à  peine  quinze  sous  par  semaine  ;  dans  un 
cUstrict  de  Manchester,  258  familles  n'avaient  que  cinq  sous  par  jour 
pour  suffire  à  leurs  besoins.  De  tous  côtés  arrivaient  des  avertisse- 
mens  sinistres.  Les  ouvriers  s'en  prenaient  aux  fabricans,  aux  ma- 


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278  BETUE   DES  DEUX  MONDES. 

chines,  et  une  fermentation  redoutable  régnait  parmi  eux.  Les  po- 
pulations affamées  n'écoutaient  plus  que  la  voix  des  chartistes;  tout 
annonçait  une  prise  d'armes,  elle  éclata  bientôt. 

Dans  le  courant  du  mois  d'août  18&2  et  quelques  semaines  après 
la  clôture  de  la  session,  les  comtés  manufacturiers  devinrent  le  siège 
de  violences  qui  provenaient  d'un  concert  évident.  Le  mot  d'ordre 
était  la  cessation  du  travail;  le  but,  de  rançonner  les  fabricans  et 
d'amener  le  gouvernement  à  composition.  Le  premier  rassemble- 
ment se  forma  à  Ahston-sur-Lyne;  de  là  il  gagna  les  villes  voisines, 
puis  Manchester.  40,000  ouvriers  avaient  quitté  leurs  ateliers,  et 
bientôt  il  n'y  eut  plus  dans  tout  le  comté  un  seul  métier  en  mouve- 
ment. Aux  menaces  avaient  succédé  les  voies  de  fait;  des  croisées 
avaient  été  brisées,  des  portes  enfoncées,  des  boutiques  de  boulan- 
gers pillées.  Il  fallut  sévir.  Le  commandant  militaire  du  district  ar- 
riva à  Manchester  avec  des  dragons,  un  corps  de  troupes  et  deux 
pièces  d'artillerie;  les  forces  de  la  police  furent  mises  sur  pied,  et 
trois  mille  constables  spéciaux  leur  furent  adjoints.  Un  grand  nom- 
bre de  membres  de  la  ligue  tinrent  à  honneur  de  remplir  ce  man- 
dat. Ils  témoignaient  ainsi  de  quel  œil  ils  voyaient  cette  manifesta- 
tion turbulente.  Quelques  jours  s'écoulèrent  avant  qu'elle  fût  calmée. 
Une  charge  de  dragons  dispersa  le  principal  rassemblement,  et  la 
présence  du  canon  contint  les  autres.  Tout  se  réduisit  dès  lors  à  des 
groupes  inoffensifs.  On  s'y  plaignait  hautement  des  hommes  de  la 
ligue  en  disant  qu'ils  étaient  agitateurs  la  veille  et  constables  le  len- 
demain. On  ajoutait  que  le  gouvernement  avait  tort  d'intervenir 
dans  la  querelle,  qu'elle  était  toute  entre  les  fabricans  et  les  ou- 
vriers, et  que  ceux-ci  n'avaient  d'autre  prétention  que  d'obtenir  des 
salaires  uniformes  sur  le  pied  de  ceux  de  1839.  De  leur  côté,  les 
fabricans  répondaient  à  ce  défi  en  déclarant  que  leurs  ateliers  se- 
raient désormais  fermés,  que  les  ouvriers  n'y  rentreraient  que  par 
un  acte  de  soumission  volontaire.  La  lassitude  s'en  mêlait;  après 
une  semaine  d'alerte,  les  troubles  cessèrent  sans  qu'il  y  eût  un  coup 
de  fusil  tiré.  Au  fort  de  la  crise,  la  ligue  s'était  réunie,  et  s'en  ren- 
dant l'organe,  M.  Cobden  avait  nettement  marqué  les  situations  que 
l'on  essayait  de  confondre  ;  il  avait  déclaré  qu'entre  cette  agitation 
politique  allant  à  l'aventure,  et  par  d'odieux  moyens,  et  l'agitation 
commerciale  poursuivant  un  but  déterminé  par  des  procédés  régu- 
liers, il  n'y  avait  ni  complicité,  ni  responsabilité  possible.  Les  con- 
séquences de  cette  échauffourée  furent  de  délivrer  la  ligue  de  voi- 
sins incommodes;  sa  voix  se  fit  mieux  entendre  quand  il  y  eut  moins 
de  bruit  à  ses  côtés. 

L'ouverture  du  parlement  en  1843  fut  marquée  par  un  incident 
bien  fâcheux.  Quelques  jours  avant  qu'elle  eût  lieu,  le  secrétaire  de 
dir  Robert  Peel  avait  été  tué  d'un  coup  de  pistolet  par  un  Écossais 


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ÉCONOMISTES   CONTEMPORAINS.  279 

qui  l'avait  pris  pour  le  premier  ministre.  On  arrêta  ce  malheureux, 
et  après  une  enquête  il  fut  envoyé  dans  une  maison  de  fous.  Sir  Ro- 
bert Peel  perdait  un  ami  et  un  confident;  il  en  éprouva  une  vive 
douleur,  mêlée  (f  un  certain  trouble.  Il  voyait  bien  qu'aucune  de  ses 
mesures  n'avait  réussi  :  le  revenu  public  ne  se  relevait  pas,  là  dé- 
tresse persistait.  De  là  un  certain  mécontentement  de  lui-même  et 
une  sourde  irritation  qui  se  partageait  entre  ceux  qui  l'attaquaient 
si  vivement  et  ceux  qui  le  soutenaient  si  mal.  Dès  les  premières 
séances,  cette  disposition  se  trahit.  Amené  à  s'expliquer  au  sujet  de 
la  loi  des  grains,  il  déclara  qu'il  la  maintiendrait.  Là-dessus  un  long 
débat  s'éleva,  et  dans  la  cinquième  nuit  M.  Cobden  s'y  engagea  à  son 
tour.  Plus  d'une  fois  la  ligue  avait  été  mise  en  cause,  et  dans  les 
termes  les  moins  mesurés;  les  représailles  étaient  permises.  Il  dit 
aux  représentans  des  fermiers  que  la  hausse  des  blés  n'amenait  pas 
la  hausse  des  gages,  mais  la  hausse  de  la  rente  du  sol,  et  profitait 
au  propriétaire  plus  qu'au  cultivateur;  il  cita  des  noms,  rappela  des 
faits,  puis,  s' adressant  au  premier  mmistre  :  «  Quel  autre  remède 
avez-vous,  lui  dit-il,  pour  mettre  fin  à  la  misère  publique?  Vous 
avez  refusé  d'écouter  les  manufacturiers;  vous  avez,  en  persistant 
dans  votre  loi,  agi  selon  votre  jugement  :  vous  êtes  responsable  per- 
sonnellement des  conséquences...  Oui,  la  responsabilité  de  ce  dé- 
plorable et  dangereux  état  des  choses  retombe  sur  vous.  »  Pen- 
dant ce  discours,  sir  Robert  Peel  s'était  contenu  avec  peine.  Quand 
M.  Cobden  se  fut  rassis,  il  se  leva;  un  autre  conservateur  avajt  de- 
mandé la  parole;  le  ministre  s'en  empara  avec  brusquerie  en  com- 
mandant le  silence  par  un  geste  violent.  «  L'honorable  membre, 
dit-il  avec  une  émotion  visible,  vient  de  répéter  ici  ce  qu'il  a  répété 
bien  des  fois  dans  les  conférences  de  la  ligue,  qu'il  me  regarde 
comme  personnellement  responsable  de  la  détresse  et  des  souf- 
frances du  pays.  Quelles  que  puissent  être  les  conséquences  de  ces 
insinuations,  jamais  aucune  menace  ne  me  fera  tenir  une  conduite 
que  je  considère...  »  Le  reste  de  la  phrase  se  perdit  au  milieu  du 
bruit.  On  comprit  que  le  souvenir  d'un  attentat  récent  poursuivait 
sir  Robert  Peel,  et  qu'il  trouvait  dans  les  paroles  de  M.  Cobden  l'é- 
quivalent d'une  provocation  à  l'assassinat.  Celui-ci  ne  voulut  pas 
rester  sous  le  poids  d'un  injurieux  soupçon.  «  Je  n'ai  point  dit,  s'é- 
cria-t-il ,  que  je  regardais  l'honorable  baronet  comme  responsable 
dans  le  sens  qu'il  attache  à  ce  mot;  j'ai  dit  et  voulu  dire  qu'il  était 
responsable  à  raison  de  ses  fonctions,  et  l'ensemble  de  mon  discours 
expliqpie  nettement  ma  pensée.  »  D'autres  propos  furent  encore 
échangés,  et  sir  Robert  Peel  n'y  mit  pas  son  sang-froid  habituel.  II 
oubliait  que  les  usages  constans  de  la  chambre  autorisent  l'orateur 
à  rétablir  le  sens  des  paroles  qu'il  a  prononcées,  que  dans  ce  cas  il 
n'y  a  plus  qu'une  interprétation  admise,  et  c'est  la  sienne. 


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280  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

Les  conservateurs  triomphaient;  ils  croyîdent  avoir  frappé  à  mort 
la  ligue  dans  son  chef  reconnu.  Les  événemens  ne  tardèrent  pas  à 
les  détromper.  Maltraité  dans  le  sein  de  la  chambre,  M.  Cobden  eut 
au  dehors  d'éclatantes  revanches.  Une  portion  de  la  presse  prit  son 
parti.  Il  eut  à  Londres  les  honneurs  d'une  réhabilitation  publique,  à 
Manchester  le  dédommagement  d'une  protestation  imposante.  La 
ligue  y  avait,  de  ses  deniers,  bâti  à  son  usage  un  édifice  de  cent 
trente-cinq  pieds  de  long  sur  cent  trois  de  large,  récemment  inau- 
guré en  présence  des  délégués  de  trente-neuf  villes  et  de  deux  cents 
ministres  de  la  religion.  Ce  fut  dans  cette  salle  que  huit  mille  per- 
sonnes se  rassemblèrent;  une  adresse  à  M.  Cobden  fut  votée  au  mi- 
lieu d'applaudissemens  qui  en  ébranlèrent  les  voûtes;  on  y  rappelait 
son  dévouement,  son  honnêteté,  ses  mœurs  douces,  ses  sentimens 
chrétiens,  puis  on  l'engageait  à  poursuivre  fermement  sa  marche  en 
dépit  des  outrages  et  des  calomnies.  En  huit  jours,  cette  adresse  se 
couvrit  de  cinquante  mille  signatures,  et  il  lui  en  parvint  de  sembla- 
bles des  comtés  environnans.  Au  lieu  de  ruiner  son  crédit,  on  l'avait 
accru;  au  lieu  d'abattre  la  ligue,  on  l'avait  retrempée  par  la  persé- 
cution. Ce  fut  alors  qu'on  songea  sérieusement  à  déplacer  le  siège 
de  son  principal  effort.  Tant  que  l'agitation  avait  gardé  un  caractère 
local,  Manchester  suffisait;  tout  partait  de  là,  tout  venait  y  aboutir. 
Dans  les  débuts,  c'était  une  force;  c'eût  été  une  faiblesse,  si  l'on  eût 
persisté  :  sans  de  nouveaux  alimens,  ce  foyer  circonscrit  se  fût  étemt 
de  lui-même.  11  fallait,  pour  réussir,  que  l'agitation  devînt  générale, 
et  que  de  la  province  elle  passât  à  la  métropole.  Ce  que  Manchester 
avait  commencé,  Londres  devait  l'achever.  Jusqu'alors  on  n'y  avait 
connu  la  ligue  que  par  quelques  conférences  de  délégués  tenues  dads 
des  hôtels  et  presque  à  huis  clos;  aucun  succès  n'était  possible  à  ces 
conditions,  la  scène  était  trop  vaste  pour  des  moyens  si  petits.  Il  était 
temps  d'appliquer  à  une  tâche  sérieuse  un  levier  plus  puissant 

La  première  recherche  était  celle  d'un  local  qui  pût  réunir  un 
nombreux  auditoire.  A  défaut  de  la  salle  d'Exeter,  qui  fut  refusée, 
on  traita  avec  le  directeur  du  théâtre  de  Drury-Lane,  fermé  pendant 
le  carême;  on  le  loua  pour  une  nuit  par  semaine.  La  première 
séance  eut  lieu  le  15  mars  1343.  Devant  une  salle  pleine  jusqu'aux 
combles,  M.  Cobden  parut  sur  l'estrade  :  il  avait  été  le  premier  à  la 
peme,  il  était  juste  qu'il  fût  le  premier  à  l'honnçur;  mais  à  ses  côtés 
figuraient  deux  hommes  qui  allaient  partager  le  poids  des  nouvelles 
campagnes  et  y  déployer  des  ressources  brillantes  et  variées  :  l'un 
était  M.  Bright,  que  la  ville  de  Durham  envoyait,  peu  de  mois  après, 
au  parlement  avec  un  nom  et  des  succès  déjà  populaires;  l'autre 
était  M.  W.-J.  Fox,  qui  y  arriva  plus  tard  pour  l'un  des  sièges  dont 
la  ligue  disposait.  Par  leur  diversité  même,  ces  trois  talens  s'ap- 
puyaient et  se  complétaient.  M.  Bright  maniait  l'indignation  comme 


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ECONOMISTES   CONTEMPORAINS.  281 

une  arme  familière,  et  dans  ses  véhémentes  apostrophes  ne  ména- 
geait ni  les  noms  propres,  ni  les  rangs,  ni  les  positions.  Sa  con- 
science de  quaker  ne  comportait  aucun  des  tempéramens  qui  sont 
le  cachet  d'une  éloquence  de  bon  goût;  il  était  sincère  jusqu'à  la* 
brutalité,  passionné  jusqu'à  l'emportement.  Parlait -il  des  lords,  le 
défi  était  sur  ses  lèvres;  il  s'étonnait  qu'après  avoir  fait  justice  d'un 
roi,  l'Angleterre  se  fût  livrée  à  quelques  centaines  de  despotes. 
«  Vous  avez  abattu  le  lion!  s'écriait-il.  Est-ce  donc  pour  vous  incli- 
ner devant  le  loup?  »  M.  Fox,  avec  une  verve  égale,  mettait  au  ser- 
vice de  ses  idées  une  imagination  pleine  d'originalité.  Petit  et  replet, 
avec  des  cheveux  noirs  flottans  sur  les  épaules,  il  avait  les  appa- 
rences de  la  bonhomie;  mais  aux  premiers  mots  le  jouteur  se  mon- 
trait. Si  vaste  que  fût  une  enceinte,  sa  voix  la  remplissait;  on  ne 
perdait  pas  une  syllabe,  et  l'art  du  débit  aidait  au  succès  de  la 
phrase.  Son  tour  habituel  était  le  sarcasme  ;  il  raillait  les  lords,  que 
M.  Bright  venait  de  foudroyer,  ou  bien  il  multipliait  les  images  sur 
le  sort  du  pauvre  avec  plus  de  profusion  que  de  choix.  Tout  cela 
était  fort  mêlé,  des  juges  délicats  auraient  trouvé  beaucoup  à  y 
reprendre;  la  foule  n'y  regardait  pas  de  si  près  et  acceptait  tout 
au  même  titre.  Tels  étaient  les  deux  assesseurs  de  M.  Cobden,  et 
celui-ci  ajoutait  à  ces  saillies  et  à  ces  sorties  la  solidité  et  l'abon- 
dance de  ses  informations. 

Les  séances  du  théâtre  de  Drury-Lane,  continuées  plus  tard  sur 
celui  de  Covent-Garden,  furent  des  plus  brillantes.  La  grande  société 
de  Londres  ne  dédaignait  pas  d'y  paraître,  les  dames  y  accouraient. 
Le  débit  étudié  de  M.  Fox,  l'énergique  accent  de  M.  Bright,  le  ton 
calme  et  convaincu  de  M.  Cobden,  la  dignité  avec  laquelle  M.  Wilson 
tenait  le  fauteuil,  laissaient  l'auditoire  sous  le  coup  des  impressions 
les  plus  favorables.  Des  membres  du  parlement  occupaient  l'estrade  ; 
MM.  Villiers,  Ricardo,  Milner  Gibson,  Thompson,  Napier,  Elphin- 
stone,  HoUand,  s'y  montraient  fort  assidus;  plusieurs  d'entre  eux 
prirent  la  parole:  lord  Kinnaird  eut  les  honneurs  d'une  séance.  L'ef- 
fort, si  obstiné  qu'il  fût,  n'allait  pas  cependant  au-delà  de  la  tâche. 
Une  ville  comme  Londres  n'est  pas  facile  à  ébranler.  Elle  contient 
un  tel  mélange  de  classes  et  d'intérêts,  offre  un  si  grand  conti-aste 
de  positions  et  une  somme  si  considérable  d'influences,  qu'il  faut  s'y 
reprendre  plus  d'une  fois  pour  vaincre  ses  préventions  et  triompher 
de  ses  dédains.  Les  conservateurs,  de  leur  côté,  veillaient  sur  l'opi- 
nion et  se  gardaient  contre  les  surprises.  Maîtres  du  parlement,  ils 
voulaient  rester  maîtres  au  dehors;  les  petits  combats  ne  les  trou- 
vaient pas  plus  en  défaut  que  les  grands.  Leurs  armes  étaient  sur- 
tout la  raillerie  :  ils  appelaient  la  ligue  une  émeute  de  pommes  de 
terre ^  et  ses  chefs  les  lords  du  coton -^  ils  ne  tarissaient  pas  en  épi- 
grammes  qui  allaient  de  salon  en  salon  et  descendaient  de  là  dans 


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282  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

leur  clientèle.  Néanmoins  il  fut  aisé  de  voir,  quelques  mois  plus 
tard,  à  qui  resterait  l'avantage  dans  ce  duel  prolongé.  Un  siège  aux 
communes  était  vacant  parmi  les  représentans  de  la  Cité.  Les  con- 
servateurs y  portaient  M.  Baring,  un  nom  éprouvé  et  qui  se  recom- 
mandait de  lui-même.  De  concert  avec  les  whigs,  la  ligue  lui  op- 
posa M.  Pattison,  qui  n'avait  d'autre  appui  que  ce  choix.  L'élection 
paraissait  très  chanceuse,  quoiqu'à  cette  occasion  le  plus  riche  ban- 
quier de  Londres,  M.  Samuel  John  Loyd,  se  fût  rallié  au  libre 
échange  par  une  souscription  publique.  On  alla  aux  voix  :  M.  Pat- 
tison  l'emporta.  Aucun  événement  ne  pouvait  être  plus  significatif. 

M.  Cobden  y  puisa  Tune  de  ses  idées  les  plus  heureuses;  il  en 
savait  assez  sur  le  parlement  pour  juger  que,  dans  sa  composition 
actuelle,  il  n'y  avait  rien  à  en  attendre  :  comment  y  introduire  des 
élémens  nouveaux?  Il  étudia  le  bill  de  réforme,  et  voici  ce  qu'il 
y  découvrit  :  une  clause  qui,  du  nom  de  l'auteur,  portait  le  nom  de 
clause  Chandos  accordait  le  droit  d'élection  aux  fermiers,  qui,  même 
sans  baux,  étaient  censés  payer  un  loyer  de  50  livres.  Bien  des  abus 
accompagnaient  ce  droit;  tous  les  parens  d'un  fermier  se  faisaient 
inscrire  sur  les  listes  comme  associés  à  la  ferme;*  leur  serment  suf- 
fisait, et  ils  le  prêtaient  sans  scrupule.  Les  conservateurs  mettaient 
ainsi  leur  majorité  hors  d'atteinte  dans  les  comtés.  Toutefois  à  côté 
de  cette  clause  il  y  en  avait  une  autre  datant  de  six  siècles,  et  qu'on 
avait  conservée  dans  le  bill  comme  inoffensive;  c'était  celle  qui 
conférait  l'aptitude  électorale  à  tout  individu  possédant  un  bien 
libre  d'un  revenu  de  40  shUlings.  Cette  clause  tombée  dans  l'oubli, 
M.  Cobden  entreprit  de  la  faire  revivre,  et  il  s'en  fit  un  redoutable 
instrument.  Une  nuée  d'agens  poursuivit,  aux  frais  de  la  ligue,  l'épu- 
ration et  la  modification  des  listes;  des  noms  étaient  éliminés,  d'autres 
inscrits,  suivant  la  couleur.  Le  mot  d'ordre  était  :  «  prenez  qualité, 
faites-vous  inscrire.  »  On  exhortait  jusqu'aux  ouvriers  à  donner  cette 
destination  à  leurs  épargnes.  40  shillings  de  revenu  représentaient 
un  capital  de  près  de  60  livres  sterlmg,  à  la  portée  des  plus  modestes 
fortunes.  La  ligue  se  chargeait  des  frais  d'inscription,  et  au  besoin 
elle  faisait  des  avances.  Des  pères  de  famille,  des  gens  de  métier 
répondirent  à  cet  appel.  Au  bout  de  quinze  mois,  la  besogne  était 
assez  avancée  pour  que  la  majorité  fût  déplacée  dans  trente-deux 
bourgs  et  neuf  comtés.  Cent  autres  bourgs  restaient  sous  le  coup 
d'un  remaniement  qui  devait  à  la  longue  les  détacher  de  leur  ancien 
patronage. 

Parallèlement  à  cet  effort,  on  s'occupa  du  développement  des  res- 
sources. Le  fonds  de  50,000  livres  était  épuisé  à  2,500  livres  près. 
Dix  millions  d'exemplaires  de  pamphlets,  de  publications  de  toute 
nature  avaient  été  distribués;  l'on  avait  tenu  sept  cents  réunions 
publiques,  défrayé  les  députations  dans  cent  cinquante-six  bourgs» 


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ÉCONOMISTES  CONTEMPOBAINS.  283 

payé  les  locatioDs,  bâti  la  grande  salle  de  Manchester,  soldé  en  un 
mot  les  dépenses  de  l'agitation,  qui  s'élevaient  à  47,814  liv.,  comptes 
en  mîdn.  Un  troisiènae  appel  de  100,000  livres  (2,600,000  francs) 
fut  résolu,  et  tel  était  l'élan  qu'en  moins  d'une  semaine  Manchester 
fournit  pour  sa  part  21,000  livres.  Dans  les  villes  et  les  comtés 
voisins,  en  Angleterre  comme  en  Ecosse,  l'empressement  n'était  pas 
moins  grand  :  les  recettes  dépassaient  toute  attente.  Pour  la  première 
fois  le  Times  s'émut.  Jusque-là  il  n'avait  traité  l'agitation  que  comme 
un  badinage  et  parlé  de  la  ligue  que  pour  la  bafouer  :  l'élection  de 
Londres  et  la  marche  de  la  souscription  publique  amenèrent  un  de 
ces  retours  qu'il  exécute  à  propos;  habitué  à  tâter  l'opinion,  il  com- 
prit de  quel  côté  elle  allait.  «  La  ligue  est  un  grand  fait,  dit-il  ;  bien 
fou  serait  celui  qui  en  contesterait  l'importance...  Un  nouveau  pou- 
voir s'est  élevé  dans  l'état.  »  Les  autres  feuilles  se  mirent  à  Tunis- 
son,  et  il  fut  bientôt  avéré  que  la  ligue  était  à  la  fois  un  grand  fait 
et  un  nouveau  pouvoir.  Qu'on  la  blâmât  ou  qu'on  l'approuvât,  il 
n'en  fallait  pas  moins  la  reconnaître  comme  une  expérience  consis- 
tante. Elle  s'introduisait  dans  les  rangs  les  plus  élevés.  M.  Loyd  lui 
restait  fidèle ,  M.  Marshall  de  Leeds,  un  des  plus  riches  manufactu- 
riers du  pays,  se  rangeait  sous  ses  drapeaux;  le  marquis  de  West- 
minster joignait  à  son  adhésion  un  envoi  de  500  livres  pour  le  fonds 
commun;  les  comtes  Radnor  et  Fitzwilliam  s'étaient  depuis  longtemps 
ralliés,  et  lord  Morpeth,  avec  l'autorité  de  sa  parole  et  de  son  ca- 
ractère, confessait  à  Wakefield  sa  foi  aux  doctrines  du  libre  échange 
devant  une  réunion  où  trente-sept  villes  du  West-Riding  étaient  re- 
présentées. 

Le  parlement  seul  résistait.  A  l'ouverture  de  la  session  de  1844, 
il  fut  aisé  de  voir  que  rien  ne  serait  changé  dans  le  régime  en  vi- 
gueur. Le  discours  de  la  reine  se  taisait  sur  la  loi  des  grains,  et  lord 
John  Russell  ne  releva  cette  lacune  que  pour  insister  sur  l'établisse- 
ment d'un  droit  fixe.  Peu  de  jours  après,  M.  Gobden  réclama  à  son 
tour  une  enquête  sur  les  effets  du  droit  protecteur  au  point  de  vue 
des  intérêts  des  cultivateurs  et  des  fermiers.  A  l'appui,  il  citait  un 
rapport  des  commissaires  de  la  loi  des  pauvres,  dans  lequel  les  mi- 
sères des  campagnes  étaient  décrites  avec  autant  de  force  que  de  vé- 
rité :  ici,  une  chaumière  avec  une  seule  pièce  où  couchaient  vingt- 
neuf  personnes;  là,  un  ménage  chargé  de  six  enfans  et  vivant  avec 
8  shillings  par  semaine;  partout  des  privations  inconnues,  même 
dans  les  maisons  de  travail  ouvertes  aux  mdigens.  Quelque  émotion 
qui  s'attachât  à  ces  tableaux,  la  chambre  des  communes  vit  où  une 
enquête  pouvait  la  conduire,  et  ne  se  laissa  pas  entraîner.  M.  Gob- 
den revint  à  la  charge,  et  dans  la  session  suivante  il  reproduisit  sa 
motion  en  se  fondant  siu*  de  nouveaux  motifs.  D's^rès  lui,  la  pro- 
tection était  impuissante  à  garanthr  ceux  en  faveur  de  qui  elle  était 


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28&  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

instituée;  ils  en  infligeaient  la  charge  à  autrui  sans  en  bénéficier 
eux-mêmes.  Qu'étaient  en  réalité  le  fermier  et  le  cultivateur?  Des 
manufacturiers  comme  les  fabricans  de  fil  et  de  toile,  opérant  les 
uns  sur  le  sol,  les  autres  sur  des  matières  brutes.  Dans  les  deux  cas, 
le  meilleur  régime  était  un  travail  libre  :  en  l'admettant  pour  les 
uns,  il  fallait  l'admettre  pour  les  autres;  l'enquête  démontrerait  clai- 
rement cette  nécessité.  Et  comment  hésiter  à  la  reconnaître?  Ne 
s'agissait-il  pas  de  la  classe  dont  les  conservateurs  avaient  pris  la 
défense?  La  question  était  la  leur;  rien  ne  les  empêchait  de  se  l'ap- 
proprier; ils  restaient  les  maîtres  de  donner  à  l'information  le  tour 
qui  leur  conviendrait.  L'essentiel  était  de  savoir  si  l'agriculture  ne 
demeurait  pas  en  arrière  de  ce  qui  se  passait  ailleurs,  si  elle  se  te- 
nait à  la  hauteur  des  autres  branches  de  l'activité  régnicole,  si  elle 
obéissait  ou  résistait  à  l'esprit  du  temps,  si  elle  admettait  ou  re- 
poussait les  procédés  nouveaux  qui  avaient  agrandi  le  domaine  des 
industries  manufacturières.  Tel  était  en  substance  le  langage  de 
M.  Cobden,  si  concluant  dans  sa  modération,  que  la  chambre  et  le 
premier  ministre  s'en  montrèrent  émus.  Malgré  les  avances  qui  leur 
étaient  faites,  les  conservateurs  se  tinrent  sur  leurs  gardes,  ils  virent 
le  piège  :  l'enquête  fut  encore  repoussée,  mais  l'effet  du  discours 
n'en  fut  pas  moins  grand.  Tiré  à  des  millions  d'exemplaires,  il  se 
répandit  de  maison  en  maison,  de  chaumière  en  chaumière. 

Cette  année  1846  fut  féconde  en  surprises.  Commencée  en  pleine 
sécurité  pour  les  conservateurs,  elle  s'acheva  dans  une  déroute  com- 
plète. Au  mois  de  février,  quand  le  parlement  s'ouvrit,  sir  Robert 
Peel  était  maître  de  la  situation;  il  pouvait  agir  ou  s'absten'u*;  ses 
plus  grands  embarras  lui  venaient  de  son  propre  parti.  Après  le 
trouble  d'un  premier  essai,  ses  réformes  avaient  réussi;  le  budget  se 
soldait  par  un  excédant,  la  consommation  s'était  accrue,  l'industrie 
était  en  plein  essor,  la  réduction  des  taxes  avait  abouti  à  de  plus  fortes 
recettes.  Encouragé  par  ces  résultats,  il  proposa  et  fit  adopter  des  ré- 
ductions nouvelles,  raya  du  tarif  430  articles,  dégreva  les  sucres,  les 
cotons  bruts,  le  verre  et  les  charbons  de  terre.  Sauf  les  grains,  tout 
était  refondu;  la  liberté  du  commerce  n'avait  plus  qu'un  point  à  em- 
porter; le  premier  ministre  lui  livrait  les  autres  à  titre  de  gages.  Les 
conservateurs  ne  s'y  trompaient  pas;  ils  assistaient  avec  tristesse  et 
avec  dépit  à  la  défaite  de  leurs  principes;  ils  se  sentaient  trahis,  et  les 
plus  ardens  d'entre  eux  n'épargnaient  à  leur  chef  ni  les  objections 
ni  les  sarcasmes.  Dans  le  camp  opposé,  on  acceptait  les  concessions 
sans  tenir  quitte  celui  qui  les  faisait.  On  appuyait  sur  l'omission  des 
grains  dans  cette  savante  nomenclature.  «  Notre  pain  est  taxé,  di- 
sait-on, mais  l'arsenic  entre  librement;  nous  ne  pouvons  nous  nour- 
rir, mais  nous  pouvons  nous  empoisonner  à  bon  marché.  Si  les  os 
sont  exempts  de  droits,  la  viande  en  reste  frappée;  les  animaux 


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ÉCONOMISTES   CONTEMPORAINS.  28b 

étrangers  peuvent  nous  fournir  leurs  peaux,  leur  poil,  leurs  cornes^ 
leur  queue,  tout,  excepté  leur  chair.  »  Le  premier  ministre  essuyait 
la  mauvaise  humeur  des  uns  et  l'ironie  des  autres  sans  sa  départir 
de  la  marche  qu'il  s'était  tracée;  aller  plus  loin,  c'eût  été  rompre 
avec  les  siens  sans  déssu'mer  ses  adversaires.  Il  ne  devait  toucher 
aux  grains  que  sous  l'empire  d'une  nécessité  bien  démontrée.  Les 
agitations  du  dehors  le  fatiguaient  sans  l'ébranler.  A  mesure  que  la 
saison  avançait,  ces  agitations  devenaient  plus  intenses.  Les  fermiers 
s'y  associaient;  on  discutait  dans  les  campagnes  comme  dans  les 
villes;  on  s'y  prenait  à  maudire  cette  loi  dont  on  se  faisait  naguère 
une  planche  de  salut.  A  Londres  même,  le  mouvement  gagnait  du 
terrain  :  un  comité  de  dames  s'y  était  formé  pour  renouveler  l'expé- 
rience qui  av^t  si  bien  réussi  à  Manchester.  Un  bazar  fut  ouvert  avec 
un  droit  d'entrée  et  une  vente  des  objets  exposés.  Le  théâtre  de  Co- 
vent-Garden,  transformé  en  salle  gothique,  reçut  une  collection  d'ob- 
jets qu'avaient  généreusement  fournis  les  villes  manufacturières  : 
des  tissus  de  Manchester,  des  ouvrages  de  Colbroodale  en  fer  et  en 
fonte,  des  instrumens  agricoles  et  des  aciers  de  Sheflield.  Parmi 
les  singidarités  figuraient  une  pièce  de  mousseline  fabriquée  par  le 
père  de  sir  Robert  Peel,  un  gâteau  monstre  du  poids  de  trois  cents 
livres,  et  une  mèche  de  cheveux  de  Walter  Scott.  Les  devises  du 
libre  échange  avaient  été  prodiguées  sur  les  panneaux;  les  portraits 
de  MM.  Gobden,  Bright  et  Villiers  se  retrouvaient  sur  tpus  les  murs, 
sur  les  étoffes,  sur  les  bronzes,  et  jusque  sur  les  articles  des  confi- 
seurs. La  foule  accourut  pour  jouir  du  coup  d'œil  et  faire  des  em- 
plettes. L'exposition  dura  dix-sept  jours,  sans  que  la  curiosité  pu- 
blique fût  assouvie.  La  recette  s'élevait  à  25,000  livres  (plus  de 
625,000  francs). 

En  même  temps,  lord  John  Russell  recommençait  les  hostilités  en 
proposant  au  cabinet  huit  points  à  résoudre,  parmi  lesquels  se  trou- 
vait la  question  des  grains;  de  son  côté,  M.  Villiers  renouvelait  sa 
motion.  Sir  Robert  Peel  n'eut  pas  de  peme  à  battre  l'un  et  l'autre, 
le  premier  en  lui  prouvant  qu'à  beaucoup  embrasser  il  n'avait  rien 
su  étreindre,  le  second  en  l'invitant  à  renoncer  à  une  proposition 
tant  de  fois  condamnée.  Cependant,  vers  la  fin  de  la  session,  le  lan- 
gage du  premier  ministre  était  moins  fier  et  moins  hostile  ;  il  se  dé- 
fendait plus  mollement,  il  faisait  des  réserves,  il  éprouvait  des  scru- 
pules. S'il  se  refusait  aux  conséquences  du  principe  qu'il  avait  posé, 
il  ne  contestait  pas  qu'un  jour,  par  la  force  des  choses,  ce  principe 
ne  pût  être  pleinement  appliqué.  C'est  qu'il  y  avait  alors  dans  l'air 
comme  un  présage  d'événemens  prochams.  Cette  réforme,  à  laquelle 
résistaient  les  hommes,  semblait  être  entrée  dans  des  dessems  plus 
hauts  que  les  leurs.  Au  mois  d'août  18AA,  quand  le  parlement  se  sé- 
para, de  vives  inquiétudes  régnaient  au  sujet  des  récoltes,  La  saison 


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:286  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avait  été  humide  et  froide;  tous  les  fmits  de  la  terre  étaient  en  retard. 
On  eût  dit  que  la  nature  se  mettait  du  côté  de  la  ligue  et  la  servait 
par  ses  rigueurs.  Quelques  semaines  s'écoulèrent  sans  que  le  soleil 
réparât  les  dommages  causés  par  ces  intempéries.  Sous  cette  in- 
fluence, le  blé  monta  rapidement;  de  i7  shillings  le  quarter,  il  fut 
porté  à  57  shillings.  Ce  n'était  là  que  le  moindre  mal.  En  octobre* 
une  nouvelle  alarme  se  répandit  dans  le  pays;  on  parla  d'une  mala- 
die mystérieuse  qui  venait  de  frapper  la  pomme  de  terre  et  de  laisser 
sans  ressources  des  populations  qui  n'avaient  pas  d'autre  aliment.  En 
effet,  la  pomme  de  terre  manqua  sur  plusieurs  points,  en  Ecosse  et 
en  Angleterre  dans  quelques  comtés,  en  Irlande  dans  tous  les  com- 
tés. Un  vide  énorme  allait  se  faire  dans  l'approvisionnement.  Là- 
dessus  un  cri  s'éleva  :  «  Ouvrez  les  ports  1  ouvrez  les  ports!  »  disait- 
on  de  tous  côtés.  «Ouvrez  les  ports!  répétait  M.  Gobden  dans  une 
réunion  tenue  à  Manchester;  pourquoi  tardez-vous  tant  à  le  faire? 
L'Allemagne,  la  Turquie,  la  Russie  vous  en  ont  donné  l'exemple; 
que  ne  le  suivez-vous?  Attendez-vous  des  Turcs  une  leçon  de  chris- 
tianisme et  des  Russes  une  leçon  d'humanité?  ou  bien  serait-ce  que 
notre  sultan  à  tous,  le  premier  ministre,  hésite  dans  la  crainte  de 
n'être  pas  appuyé  par  le  pays?  S'il  en  doutait,  nous  sommes  ras- 
semblés ici  pour  l'assurer  de  notre  concours.  Qu'il  ouvre  les  ports, 
il  en  a  le  pouvoir,  il  serait  coupable  de  n'en  pas  user  !  » 

Combattu  jusque-là,  sir  Robert  Peel  parut  prendre  un  parti.  Dans 
le  commencement  de  novembre,  le  cabinet  se  réunit  plusieurs  fois. 
Les  rapports  sur  l'état  des  récoltes  furent  examinés  avec  soin;  on  ou- 
vrit une  enquête  sur  la  situation  des  approvisionnemens,  on  chercha 
à  s'éclairer  sur  cette  maladie  inattendue  qui  allait  faire  de  l'Irlande 
un  pays  d'affamés,  on  consulta  les  savans  et  les  hommes  du  métier. 
Quelques  détails  sur  ces  séances  transpirèrent  dans  le  public.  On 
sut  que  sir  Robert  Peel,  qui  proposait  des  mesures  décisives,  avait 
rencontré  dans  le  conseil  de  graves  dissentimens,  que  trois  de  ses 
collègues  s'étaient  seuls  rangés  de  son  avis.  Quoi  qu'il  en  soit,  le 
conseil  se  sépara  sans  agir.  Déjà  les  esprits  s'irritaient,  quand  une 
lettre  de  lord  John  Russell,  rendue  publique  et  datée  d'Edimbourg, 
éclata  comme  un  coup  de  foudre.  La  lettre  de  lord  John  était  un 
abandon  formel  de  ses  anciennes  opinions  au  sujet  d'un  droit  fixe 
sur  les  grains.  On  sait  quelles  en  furent  les  conséquences  :  la  démis- 
sion de  sir  Robert  Peel,  présentée  le  8  décembre;  l'hésitation  de 
lord  John  Russell  à  se  charger  du  pouvoir;  enfm  la  rentrée  aux  af- 
faires de  sir  Robert,  dont  tous  les  collègues,  excepté  lord  Stanley, 
acceptaient  le  plan  de  réforme.  Dès  ce  moment,  la  ligue  aurait  pu 
laisser  les  événemens  suivre  leur  cours;  la  victoire  était  sftre  au 
prix  de  quelques  délais.  Cependant  son  conseil  exécutif  ne  déposa 
pas  les  armes,  il  se  crut  obligé  à  un  dernier  effort  :  M.  Cobden  en 


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ECONOMISTES   CONTEMPORAINS.  287 

expliqua  le  motif,  o  Quel  que  soit,  dit-il,  le  ministre  qui  se  charge 
de  la  défense  de  nos  principes,  nous  lui  devons  notre  appui.  Peu 
importent  son  opinion  et. son  parti;  dès  qu'il  est  avec  nous,  il  est 
des  nôtres!  »  Séance  tenante,  de  nouvelles  résolutions  furent  adop- 
tées. Un  quatrième  appel  avait  été  fait  pour  un  fonds  de  250,000  li- 
vres sterling  (7  millions  de  francs);  on  en  pressa  le  recouvrement 
pour  défrayer,  au  besoin,  les  plus  grandes  dépenses  :  60,000  livres 
furent  souscrites  immédiatement;  au  bout  d'un  mois,  on  atteignait 
150,000  livres.  L'élan,  il  faut  le  dire,  était  un  peu  artificiel  :  on 
voyait  arriver  les  hommes  de  la  dernière  heure,  ceux  qui  vont  vers 
le  succès  et  épousent  les  causes  quand  elles  sont  gagnées.  Les  sa- 
crifices d'ailleurs  n'étaient  qu'éventuels,  tandis  que  les  vétérans  de 
l'agitation  avaient  fait  les  leurs  sans  pensée  de  retour  et  sur  des  es- 
pérances bien  douteuses.  Dans  les  réunions  mêmes,  on  était  frappé 
de  l'attitude  des  nouveau-venus,  qui  cherchaient,  par  des  excès 
de  zèle,  à  relever  une  adhésion  un  peu  tardive.  Gomme  toutes  les 
puissances,  la  ligue  avait  des  parasites  et  des  officieux  ;  il  était  temps 
que  le  dénoûment  vînt  l'en  délivrer. 

Quand  le  parlement  se  rassembla  le  19  janvier  1846,  tous  les  vi- 
sages exprimaient  l'attente  et  la  préoccupation.  La  reine  l'ouvrit  en 
personne;  elle  parla  de  l'insuffisance  des  récoltes  et  de  la  nécessité 
d'y  porter  remède.  Dans  la  chambre  haute,  les  personnalités  ne 
furent  pas  ménagées;  le  duc  de  Richmond  demanda  avec  aigreur 
pourquoi  M.  Cobden  n'était  pas  nommé  pair  et  n'occupait  point  le 
banc  de  la  trésorerie.  Aux  communes,  sir  Robert  Peel  déclara  qu'au 
sujet  des  grains  son  opinion  avait  subi  un  changement  complet. 
Accueillies  par  les  applaudissemens  de  l'opposition ,  ces  paroles  ne 
rencontrèrent  que  le  silence  sur  les  bancs  ministériels.  On  attendait 
ses  propositions;  il  les  développa  à  quelques  jours  de  là.  La  cham- 
bre était  au  grand  complet;  le  prince  Albert  et  le  duc  de  Cambridge 
assistaient  à  la  séance.  Le  premier  ministre  entra  dans  les  détails. 
Après  quelques  réductions  annoncées  sur  divers  articles,  il  en  vint 
aux  grains;  après  trois  années  d'un  régime  mitigé  et  provisoire,  ils 
devaient  être  complètement  affranchis.  Est-il  besoin  de  rappeler 
comment  furent  accueillis  ces  projets  de  réformes  et  la  vive  irrita- 
tion qu'ils  provoquèrent  parmi  les  anciens  amis  du  ministre?  Jamais 
langage  plus  irritant,  jamais  attaques  plus  personnelles  ne  vinrent 
frapper  un  homme  sur  son  siège.  Les  mots  de  transfuge,  d'apostat, 
volaient  de  bouche  en  bouche.  Sir  Robert  Peel  supporta  le  choc  sans 
faiblir;  aux  personnalités  il  n'opposa  que  le  dédain,  et  se  borna  à 
justifier  ses  mesures  par  les  considérations  les  plus  élevées.  Trois 
admirables  discours  remplirent  ce  débat  et  resteront  comme  des 
monumens  de  dignité,  de  sagesse  et  d'éloquence. 

Dans  le  cours  de  la  discussion ,  les  membres  de  la  ligue  qui  sié- 


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388  RETtlE   DES   DEUX   MONDES. 

geaient  au  parlement  crurent  qu'il  était  de  bon  goût  de  s'effacer,  La 
question  était  bien  celle  qu'ils  avaient  conduite  à  maturité,  mais 
elle  s'agitait  au-dessus  de  leurs  tètes  et  à  leur  profit.  M.  Bright  et 
M.  Cobden  parlèrent  néanmoins  et  avec  un  certain  à-propos,  le  pre- 
mier poiu*  rendre  hommage  au  chef  du  cabinet,  le  second  pour  com- 
battre une  manœuvre  et  vider  un  fait  personnel.  Sir  Robert  Peel 
venait  de  prononcer  un  des  plus  beaux  discours  qu'eût  entendus  la 
tribune  anglaise.  Après  avoir  rappelé  les  avantages  de  position  et 
les  motifs  de  supériorité  qui  plaçaient  sa  nation  en  avant  des  autres, 
il  se  demandait  si  ce  n'était  pas  le  cas  de  faire  acte  de  libéralité  et 
de  se  soumettre  aux  chances  deia  concurrence.  On  pouvait  échouer 
ou  réussir  à  demi;  l'honneur  n'en  restait  pas  moins  grand.  Aucun 
spectacle  n'était  plus  dign^  de  respect.  Si  d'autres  misères  surve- 
naient, on  aurait  du  moins  la  conscience  d'avoir  tout  fait  pour  les 
conjurer.  «  Est-ce  que  vous  ne  direz  pas  alors  avec  une  joie  pro- 
fonde, ajoutait-il  en  terminant,  qu'aujourd'hui,  à  cette  heure  de 
prospérité  comparative,  sans  céder  à  aucune  clameur,  à  aucune 
crainte,  si  ce  n'est  à  cette  crainte  prévoyante  qui  est  la  mère  de  ïa 
sûreté,  vous  avez  prévenu  les  mauvais  joiu*s,  et  que,  longtemps 
avant  leur  venue,  vous  avez  écarté  tout  obstacle  à  la  libre  circu- 
lation des  dons  du  Créateur?  »  Ce  fut  à  cette  péroraison,  admirée 
de  tous,  que  M.  Bright  crut  devoir  rendre  ptÂliquement  justice. 
«L'honorable  baronet,  dit-il,  a  prononcé  hier  un  discours  d'une 
éloquence  qui  jamais  dans  cette  chambre  n'a  été  surpassée  ;  je  l'ai 
observé  à  sa  sortie,  et  pour  la  première  fois  je  lui  ai  envié  ses  sen- 
timens.  C'est  vous,  messieurs,  —  et  il  s'adressait  aux  conserva- 
teurs, —  qui  l'avez  porté  au  pouvoir.  Pourquoi?  Parce  qu'il  était  le 
plus  capable  de  votre  parti.  Vous  le  disiez  tous,  vous  ne  le  nierez 
pas  aujourd'hui.  Et  pourquoi  était-il  le  plus  capable?  Parce  qu'il 
avait  une  plus  grande  expérience,  des  connaissances  profondes  et 
une  honnête  sollicitude  pour  le  bien  du  pays...  C'est  quelque  chose 
que  d'avoir  à  répondre  du  pouvoir.  Portez  vos  regards  sur  les  popu- 
lations du  Lancashire  et  du  Yorkshire,  et  malgré  toute  votre  vail- 
lance, quoique  vous  parliez  sans  cesse  de  lever  le  drapeau  de  la  pro- 
tection, demandez-vous  à  vous-mêmes  s'il  y  a  dans  vos  rangs  des 
hommes  qui  veuillent  aller  occuper  ce  banc  où  siège  l'honorable 
baronet  à  la  condition  de  maintenir  la  loi  sur  les  grains.  Je  les  en 
défie!  »  L'éloge  était  heureux,  le  défi  habile;  le  double  trait  porta. 
M.  Cobden  ne  montra  pas  moins  de  tact.  Des  conservateurs  s'é- 
taient retranchés  dans  une  sorte  d'appel  au  peuple;  ils'  demandaient 
des  élections  nouvelles  pour  consulter  l'opinion  :  pure  tactique,  afin 
de  gagner  du  temps.  Le  chef  de  la  ligue  la  démasqua.  «  Vous  voulez, 
dit-il,  une  dissolution,  vous  parlez  de  vous  adresser  au  pays  :  est-ce 
bien  sérieusement?  Des  idées  aussi  démocratiques  ne  vous  sont  pas 


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lècONOMISTES  CONTEMPORAINS.  289 

habituelles.  Tenez,  je  connais  le  pays  aussi  bien  qu'aucun  de  vous, 
et  je  vous  affirme  en  son  nom  qu'il  ne  vous  donnerait  pas  la  majo* 
rite.  Votre  parti  y  est  en  pleine  dissolution.  11  y  a  bien  encore  dans 
les  comtés  du  nord  une  phalange  qui  vous  est  acquise,  mais  elle 
appartient  plus  au  premier  ministre  qu'elle  ne  vous  appartient. 
Combien  des  vôtres  se  sont  ralliés  à  la  liberté  du  commerce  !  Com- 
bien m'ont  dit  :  «  Sir  Robert  Peel  nous  la  donnera!  »  Mais  j'admets, 
par  hypothèse,  que  vous  ayez  une  majorité.  Voyons  ce  que  serait 
cette  majorité,  voyons  en  même  temps  quelle  minorité  vous  auriez 
en  face.  »  Et  M.  Cobden  mit  alors  au  défi  les  conservateurs  de  ral- 
lier à  leurs  opinions  une  seule  ville  de  plus  de  vingt  mille  âmes.  Des 
rires  et  des  dénégations  accueillant  ses  paroles  :  «  Bon,  répondit-il, 
riez  maintenant  comme  les  enfans  sifflent  dans  un  cimetière  pour 
se  donner  du  courage  I  Je  vous  répète  qu'aucune  viUe  de  vingt  mille 
âmes  ne  sera  pour  vous.  Il  est  bien  vrai  que  vous  avez  vos  bourgs 
de  poche  et  vos  nominations  de  comtés.  Supposons  encore  que  ces 
comtés  et  ces  bourgs  vous  fournissent  une  majorité  de  vingt  ou  de 
trente  membres;  mais  d'un  côté  seront  les  représentans  de  Londres 
et  de  toutes  les  grandes  cités,  des  comtés  les  plus  riches  et  les  plus 
industrieux;  de  l'autre  ceux  de  vos  Ripons,  Stamfords,  Woodstooks, 
Marlboroughs  et  autres  méchantes  bourgades  :  croyez-vous  que  vous 
vous  sentiriez  en  force  pour  maintenir,  malgré  le  vœu  du  pays,  des 
lois  qui  prélèvent  sur  ses  alimens  une  taxe  désormais  condamnée? 
Non ,  vous  n'y  tiendriez  pas  une  semaine,  et  vous  seriez  obligés  de 
nous  ouvrir  les  portes  toutes  grandes  pour  vous  donner  ce  qui  vous 
manque  et  vous  manquera  toujours,  la  puissance  de  l'opinion  !  » 

Après  dix-sept  jours  de  discussion  acharnée  et  à  la  suite  des  U*ois 
lectures,  la  chambre  des  communes  adopta,  à  98  voix  de  majorité, 
le  plan  de  sir  Robert  Peel;  106  conservateurs  seulement  se  rangè- 
rent de  son  côté;  les  autres,  au  nombre  de  222,  se  séparèrent  ou- 
vertement de  lui.  Les  whigs  et  les  radicaux  lui  furent  en  revanche 
fidèles,  et  on  le  conçoit  :  le  ministre  avait  fait  leurs  affaires  et  ne 
triomphait  que  sur  les  débris  de  son  propre  parti.  A  la  chambre  des 
lords,  les  mesures  passèrent  à  une  majorité  de  47  voix  sur  un  di^ 
cours  de  lord  Wellington.  Le  plan  de  sir  Robert  Peel  avait  traversé 
toutes  les  épreuves;  le  26  mai  1846,  il  devenait  la  loi  du  pays.  Dé- 
sormais sir  Robert  Peel  et  M.  Cobden  devaient  faire  assaut  de  bons 
procédés.  A  cinq  semaines  de  là,  sir  Robert  Peel  expiait  sa  victoire; 
la  majorité  à  laquelle  il  avait  fait  violence  se  reformait  contre  lui 
à  propos  d'un  bill  sur  l'Irlande.  Lord  Bentinck  la  ralliait  à  grand 
renfort  d'invectives:  il  conviait  ses  amis,  dans  un  langage  amer,  à 
chasser  le  ministre  du  pouvoir;  il  voulait  le  laisser  seul  ou  presque 
seul  entre  la  défection  des  siens  et  l'abandon  des  whigs,  qui  déjà 

TOMB  xxvn.  19 


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À k. 


290  REYUE   DES  DEUX  M0in>E8^ 

prenaient  leur  revanche.  M.  Gobden  votait  avec  ces  derniers,  mais 
il  ne  voulut  pas  que  le  motif  de  ce  vote  fût  dénaturé.  Il  répondit  à 
lord  Bentinck  :  «  Le  noble  lord  nous  a  dit  avec  franchise  que  le  but 
de  la  majorité  qui  va  se  former  était  de  faire  justice  du  très  hono- 
rable baronet  pour  sa  politique  durant  cette  session.  Il  a  dit,  si  je 
ne  me  trompe,  que  tout  honnête  homme  devait  vouloir  punir  le 
traître,  quoique  la  trahison  pût  plaire  à  quelques-uns...  Je  répudie 
pour  moi  et  pour  beaucoup  d'autres  honorables  membres  cette 
fausse  et  injuste  interprétation  de  notre  vote.  Nous  agirions  en  con- 
tradiction choquante  avec  l'opinion  populaire,  si  nous  acceptions 
une  telle  apparence  vis-à-vis  de  l'honorable  baronet...  Il  montre 
une  grande  modération  en  ne  se  prévalant  pas  de  la  force  qu'il  pos- 
sède au  dehors  pour  prendre  au  mot  ses  adversaires  et  en  appeler 
au  jugement  du  pays.  S'il  ne  le  fait  pas,  je  suis  certain  que  j'ex- 
prime le  sentiment  du  peuple  en  offrant  à  l'honorable  baronet  mes 
remerciemens  profonds  pour  l'infatigable  persévérance,  l'inébranla- 
ble fermeté  et  l'habileté  incomparable  avec  lesquelles,  pendant  ces 
six  derniers  mois,  il  a  conduit  à  travers  cette  chambre  une  des  plus 
magnifiques  réformes  qui  aient  jamais  été  accomplies  chez  aucune 
nation.  » 

Tombé  noblement  du  pouvoir,  sir  Robert  Peel  resta  sensible  à  ce 
langage  et  saisit  la  première  occasion  pour  le  témoigner.  Trois  jours 
après,  il  résignait  ses  fonctions  et  prononçait  devant  la  chambre  émue 
et  captivée  son  discours  d'adieux.  Après  avoir  rappelé  ses  actes  avec 
simplicité ,  exposé  quelles  en  étaient  les  intentions  et  les  consé- 
quences, il  ajouta  :  «  J'ai  dit  naguère  et  sincèrement  qu'en  propo- 
sant mes  mesures  de  liberté  commerciale,  je  ne  voulais  nullement 
enlever  à  d'autres  le  mérite  qui  leur  en  revient;  je  dirai  pour  les 
honorables  membres  qui  siègent  en  face  de  moi,  comme  je  le  dis 
poiu*  moi-même  et  pour  mes  amis,  que  ce  n'est  ni  à  moi-même,  ni  à 
eux,  ni  à  nous,  qu'appartient  l'honneur  de  cette  œuvre.  Des  partis 
en  général  opposés  se  sont  unis  :  cette  union  et  l'influence  du  gou- 
vernement ont  amené  le  succès  de  nos  mesures;  mais  le  nom  qui 
doit  être  placé  en  tête  de  ce  succès  ne  doit  être  ni  celui  du  noble 
lord  qui  dirige  le  parti  dont  nous  avons  eu  le  concours,  ni  le  mien  ; 
c'est  le  nom  d'un  homme  qui,  par  des  motifs  purs,  je  crois,  et  avec 
une  incessante  énergie,  a  fait  appel  à  notre  raison  à  tous  et  nous  a 
forcés  de  l'écouter  par  une  éloquence  d'autant  plus  admirable  qu'elle 
était  sans  prétention  et  sans  ornement  :  c'est  le  nom  de  Richard 
Gobden!  » 

La  loi  une  fois  votée,  qu'allait  faire  la  ligue?  En  d'autres  pays,  on 
n'eût  pas  renoncé  de  plein  gré  à  un  levier  semblable  ;  on  en  eût  va^ 
rié  et  forcé  l'emploi.  Ses  chefs  ne  commirent  pas  cette  faute;  ils 


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ÉGOXOilISTES   COKTEilPORAmS.  291 

avaient  réclamé  jusqu'au  bout  raffi-ancbissement  immédiat,  ils  eu- 
rent le  bon  sens  d'accepter  l'affrancbissement  à  terme  comme  une 
satisfaction  suffisante.  Le  conseil  exécutif,  assisté  de  nombreux  dé- 
légués accourus  de  tout  le  royaume,  tint  à  Manchester,  le  2  juillet, 
une  dernière  et  solennelle  séance.  M.  George  Wilson,  qui  l'avait  si 
longtemps  et  si  dignement  présidée,  résuma  les  opérations  de  la 
ligue  depuis  ses  débuts  jusqu'à  son  triomphe.  M.  Cobden  rendit  jus- 
tice aux  hommes  qui  y  avaient  contribué  et  avant  tout  à  sir  Ro- 
bert Peel,  qui,  en  perdant  son  portefeuille,  avait  fait  la  conquête 
du  pays,  u  Pour  ma  part,  dit-il,  j'aimerais  mieux  rentrer  dans  la  vie 
privée  comme  il  l'a  fait  que  de  monter  au  plus  haut  degré  du  pou- 
voir humain.  »  Il  termina  en  demandant  que  les  opérations  de  la 
ligue  fussent  closes  dans  le  plus  bref  délai  possible.  M.  Bright  ap- 

fmya  la  motion,  qui  passa  à  l'unanimité.  Des  détails  de  conduite 
urent  ensuite  réglés;  on  prit  des  précautions  contre  les  surprises; 
le  conseil  restait  juge  de  l'opportunité  d'une  reconstitution,  et  l'un 
des  membres  présens  s'écria  à  ce  sujet  qu'il  serait  prudent  de  la  part 
<ies  ligueurs  de  garder  leur  poudre  sèche.  On  ne  renonça  ni  à  la  siu*^ 
veillance  des  listes,  ni  à  l'influence  exercée  sur  les  élections.  Ces 
points  arrêtés ,  on  fit  la  part  de  la  reconnaissance.  Une  somme  de 
10,000  livres  sterlmg  fut  oflerte  au  président  pour  ses  inapprécia- 
bles services,  et  chacun  des  membres  du  conseil  eut  un  service  d'ar- 
gent pour  le  thé  et  le  café.  Vis-à-vis  de  MM.  Cobden  et  Bright,  le 
témoignage  prit  la  forme  d'une  souscription  publique  dont  l'élan 
fut  merveilleux  :  M.  Bright  reçut  en  don  une  magnifique  bibUo- 
thèque,  M.  Cobden  75,000  livres  sterling  (près  de  2  millions)  re- 
cueillies à  son  intention.  C'étaient  de  nobles  récompenses,  galam- 
ment ofi*ertes,  dignement  acceptées,  relevées  par  l'intention  et  ayant 
le  double  mérite  de  la  générosité  et  de  l'empressement. 

Ces  actes  étaient  un  adieu.  Immédiatement  après,  le  président  dé- 
<^lara  au  milieu  d'un  profond  silence  que  la  ligue  était  conditionnel- 
lement  dissoute.  Ce  congé  ne  fut  pas  reçu  sans  émotion  par  ces  cinq 
cents  délégués  qui,  dans  une  cause  commune,  avaient  pris  l'habitude 
de  se  voir  et  de  se  concerter.  Dans  le  nombre,  il  y  en  avait  beaucoup 
qui,  d'après  le  conseU  donné,  se  promirent  de  tenir  leur  poudre 
sèche.  Cette  poudre  resta  sans  emploi  ;  la  guerre  était  bien  finie. 
Trois  ans  après,  le  31  janvier  1849,  deux  mille  personnes  se  réunis- 
saient pour  un  banquet  dans  la  salle  de  Manchester  :  les  principaux 
chefs  de  la  ligue,  MM.  Cobden,  Bright,  George  Wilson,  y  assistaient; 
<)' était  la  veille  du  jour  où  le  droit  allait  être  aboli.  Des  discçurs  sui- 
virent le  repas  et  se  succédèrent  dans  le  cours  de  la  soirée;  personne 
ne  quitta  la  place.  Cinq  minutes  avant  minuit,  la  musique  joua  l'ahr 
populaire  de  la  ligue  :  Le  bon  temps  vient!  et  l'assemblée  le  répéta 


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292  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

en  chœur.  Quand  l'horloge  eut  sonné  les  douze  coups,  le  président 
commanda  le  silence  :  «  Le  bon  temps  est  venu,  »  dît-il.  D'intermi- 
nables applaudissemens  accueillirent  ces  mots  ;  on  entrait  dans  la 
période  d'affranchissement  du  commerce  des  grains. 

III. 

Voici  plus  de  onze  ans  que  ce  régime  est  en  vigueur  :  quelles  en- 
ont  été  les  conséquences?  Elles  ont  .dépassé  ce  que  ses  plus  fervens 
défenseurs  s'étaient  promis  et  ce  qu'ils  avaient  annoncé  au  public 
avec  une  assurance  qui  semblait  téméraire.  La  liberté,  mise  à  l'essai, 
a  étonné  jusqu'à  ceux  qui  doutaient  le  moins  d'elle.  Ils  avaient  pré- 
dit que,  sous  son  empire,  il  n'y  aurait  de  dommage  pour  personne, 
et  que  sur  tous  elle  étendrait  ses  bienfaits,  que  les  fermiers  et  les 
propriétaires,  qui  voyaient  leur  ruine  imminente,  ne  seraient  pas  les 
derniers  à  en  profiter,  que  l'industrie  s'y  retremperait,  que  le  com- 
merce et  la  navigation  y  prendraient  un  incalculable  essor,  que,  par 
l'effet  d'une  activité  plus  grande  et  d'un  emploi  plus  soutenu  des 
bras,  on  veiTait  les* salaires  s'élever,  le  nombre  des  pauvres  s'amoin- 
drir, les  crimes  décroître,  l'instruction  se  répandre,  la  mortalité  di- 
minuer, l'émigration  se  réduire,  enfin  le  revenu  public  grandir  en 
prenant  une  meilleure  assiette.  Toutes  ces  conjectures  se  sont  trou- 
vées justes  :  le  temps  n'en  a  démenti  aucune,  les  faits  sont  même 
allés  au-delà.  Et  qu'on  ne  dise  pas  que  ce  sont  là  des  présomptions, 
des  assertions  sans  preuves,  des  exagérations  de  langage!  Un  docu- 
ment distribué  en  1859  à  la  chambre  des  communes  permet  d'éta- 
blir au  vrai  la  situation.  Ce  document  comprend  en  détail  le  mouve- 
ment de  la  richesse  en  Angleterre  de  1844  à  1858  inclusivement, 
dans  tous  ses  modes,  dans  toutes  ses  branches.  C'est  l'inventaire 
du  régime  de  la  protection  mis  en  regard  de  celui  d'un  régime  de 
liberté  graduelle.  Le  rapprochement  est  significatif  :  il  est  à  sa  place 
dans  une  étude  où  l'on  cherche  non-seulement  à  raconter  la  vie  d'un 
homme,  mais  à  préciser  la  valeur  d'un  système. 

Il  faut  s'en  tenir  aux  chiffres  les  plus  saillans.  Pour  le  revenu  pu- 
blic, la  progression  se  mesure  sur  les  besoins;  on  ne  demande  à 
l'impôt  que  les  ressources  nécessaires  aux  dépenses  de  l'état.  En 
1844,  le  revenu  est  de  54,003,753  livres  sterling,  il  s'élève  à 
61,812,555  livres  en  1858.  Pendant  ce  temps,  les  charges  annuelles 
de  la  dette  ne  se  sont  point  accrues.  Le  capital,  il  est  vrai,  s'est 
élevé  de  787,598,145  livres  à  804,445,483  livres  :  les  guerres  de 
Crimée,  de  l'Inde  et  de  la  Chine  expliquent  cet  accroissement  de 
16,847,338  livres  (421  millions  environ),  tandis  que  nous  emprun- 
tions plus  de  2  milliards  pour  une  destination  analogue;  mais,  d'un 


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ÉCONOMISTES   CONTEMPORAINS.  293 

autre  côté,  le  budget  anglais  ne  demandait  plus,  en  1858,  que 
28,751,479  livres  pour  les  intérêts  et  T amortissement,  tandis  que  le 
même  service  exigeait,  en  1844,  30,495,459  livres.  L'allégement 
tient  aux  conditions  des  emprunts  et  au  mécanisme  de  l'échiquier. 
Sur  l'importation,  il  y  a  une  lacune  dans  le  document  dont  je  m'ap- 
puie. Avant  1854,  les  chiffres  manquent;  dans  un  document  anté- 
rieur, les  importations  figurent,  en  1842,  pour  65,200,000  livres: 
elles  sont,  en  1854,  de  152,389,053;  en  1858,  de  163,795,803  liv. 
Le  mouvement  de  l'exportation  est  présenté  avec  plus  de  détail  ;  on 
a  les  états  de  toute  la  période.  En  1844,  le  point  de  départ  consiste 
dans  une  exportation  de  58,534,705  livres,  total  déjà  élevé,  si  on  le 
compare  à  celui  de  1842,  exceptionnel,  il  est  vrai,  et  qui  n'est  que 
de  47,300,000  livres.  De  1844  à  1848,  le  chiffre  reste  stationnaire, 
il  descend  même  à  52,849,445  livres  dans  cette  année  d'ébranle- 
ment européen;  mais  à  partir  de  1849,  date  des  grandes  franchises, 
il  monte  à  vue  d'oeil  :  71,367,385  en  1850,  78,076,854  en  1852, 
98,933,781  en  1853.  La  rupture  avec  la  Russie  et  les  débouchés 
qu'elle  supprime  ne  l'arrêtent  même  pas;  il  garde  à  peu  près  son 
niveau  jusqu'en  1856  et  1857,  où  il  monte  à  115,826,948  et  à 
122,086,107  livres.  En  1858,  en  pleine  crise  commerciale,  il  est 
encore  de  116,614,331  livres.  L'écart  entre  le  moindre  chiffre  et 
le  plus  fort  est  de  76,786,107  pour  1842  et  de  63,551,402  pour 
1844;  2  milliards  dans  le  premier  cas,  1,600  millions  dans  le  second! 
Quel  surcroît  de  travail  et  de  salaires  ces  rapprochemens  représen- 
tent! Après  avoir  défrayé  les  besoins  du  pays,  l'activité  des  régni- 
coles,  moins  contenue,  mieux  encouragée,  averse  sur  tous  les  points 
du  globe  cet  incroyable  excédant  de  produits.  L'industrie  des  trans- 
ports marche  du  même  pas;  le  transit  d'une  valeur  en  nombres 
ronds,  de  2  millions  de  livres  enl851,  passe  à  4,500,000  livres  en 
1858;  le  tonnage  des  bâtimens,  de  10,346,769  tonneaux  en  1844,  à 
23,178,792  tonneaux  en  1857  et  22,309,981  en  1858;  les  construc- 
tions navales,  de  689  navires  à  voiles  et  à  vapeur  en  1844,  à  1,278 
en  1857  et  1,000  en  1858  :  réponse  péremptoire  à  ceux  qui  avaient 
annoncé  qu'en  renonçant  à  certains  privilèges  de  navigation,  l'An- 
gleterre signait  la  condamnation  de  sa  marine  I 

Ce  travail  de  comparaison  prend  un  intérêt  pïus  vif  encore  quand 
on  l'applique  au  sort  des  populations.  Y  a-t-il  eu  dans  les  nais- , 
sances,  dans  les  habitudes  morales,  dans  le  chiffre  de  la  mortalité, 
dans  l'état  des  pauvres,  dans  les  institutions  de  prévoyance,  dans  le 
nombre  des  délits  et  des  crimes,  un  mouvement  en  plus  ou  en  moins 
qui  corresponde  à  celui  de  cette  fortune  extérieure?  Le  document  offi- 
ciel de  1859  est  explicite  là-dessus,  il  suffit  de  le  citer.  Le  chiffre 
de  la  population  s'est  constamment  accru  :  il  était,  en  1844,  de 


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29h  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

16,520,000  pour  l'Angleterre,  de  3,004,290  pour  TÉcosse;  en  1858, 
de  19,523,000  pour  TAngleten-e,  de  3,093,000  pour  TÉcosse.  Sur 
l'Irlande,  le  document  se  tait;  on  sait  cpiels  vides  y  ont  causés  plu- 
sieurs années  de  famine.  Le  nombre  des  pauvres,  malgré  une  popu- 
lation accrue,  a  diminué  sensiblement  :  il  était,  en  Angleterre,  dans 
les  maisons  de  travail  ou  au  dehors,  de  934,  419  en  1844,  en  1868 
de  857,003;  en  Ecosse,  de  82,357  en  1844,  en  1858  de  79,199. 
Pour  l'Irlande,  les  états  où  je  puise  constatent  bien  les  violentes 
vicissitudes  de  ses  destinéesj  En  1851,  on  y  comptait  620,747  pau- 
ses; ce  nombre  était  réduitià  44,866  en  1868.  Il  convient  d'ajouter 
que  le  mot  de  pauvre  n'a  pjas  en  Angleterre  la  même  significafion 
qu'ailleurs;  nulle  part  on  ne  supporte  la  pauvreté  volontaire  avec 
une  tolérance  plus  voisine  de  l'encouragement.  L'émigration  n'af- 
fecte plus  ces  proportions  alarmantes  qui  la  portaient  à  368,000 
âmes  en  1852;  elle  n'est,  en  1858,  que  de  113,972  âmes.  Le  nom- 
bres des  délits  et  des  crimes  s'est  également  réduit  :  il  était,  pour 
l'Angleterre  et  le  pays  de  Galles,  de  18,919  en  1844;  il  n'est,  en  1868, 
que  de  13,246.  L'Ecosse  reste  à  peu  près  stationnaire;  l'Irlande,  au 
contraire,  obéit  aux  variations  qui  résultent  de  ses  cruelles  épreuves  : 
de  20,767  condamnations,  politiques  pour  la  plupart,  qui  la  frap- 
pent en  1850,  elle  descend  à  2,940  en  1858.  Les  caisses  d'épargnes 
ont  aussi  leur  progression,  lente,  mais  suivie  :  de  29,504,861  livres 
en  1844,  elles  passent  à  36,109,409  en  1858.  Enfin  les  décès  et  les 
naissances  se  mettent  en  équilibre  avec  l'accroissement  de  la  popu- 
lation dans  une  moyenne  qui  est  de  1  sur  46  habitans  pour  les  pre- 
miers et  dé  1  sur  35  pour  les  secondes,  moyenne  supérieure  dans 
les  deux  cas  aux  moyennes  ordinaires. 

Ainsi  cette  révolution  écoûomique  a  produit,  avec  une  évidence 
frappante,  des  fruits  supérieurs  à. ceux  qu'on  en  attendait.  Elle  a, 
par  des  usurpations  heureuses,  agrandi  son  domaine  et  ranimé  le 
sentiment  moral  là  même  où  l'on  n'avait  en  vue  que  la  satisfaction 
matérielle.  Non-seulement  elle  a  créé  de  nouvelles  richesses,  mais 
elle  les  a  distribuées  plus  équitablement.  Elle  se  fondait  sur  ce  qui 
apaise  et  touche  le  plus  les  Hommes,  un  retour  à  la  justice;  elle  leur 
accordait  ce  qu'ils  poursuivent  par  instinct,  même  au  prix  des  ora- 
ges, l'égalité  de  traitement. 'Elle  a  introduit  dans  le  régime  des  in- 
térêts un  principe  qu'on  ne  pourra  plus  méconnaître  sans  dommage 
ni  sans  péril,  et  qui  peut  se  résumer  en  quelques  mots  :  abandonner 
l'activité  privée  et  publique  à  son  cours  naturel  pour  en  tirer  tout 
l'effet  utile.  Il  semble  que  ce  soit  là  une  besogne  aisée  :  aucune  n'est 
plus  rude  ni  plus  remplie  d'embarras.  Tant  de  gens  prétendent  vivre 
aux  dépens  d' autrui  qu'un  gouvernement,  si  bien  inspiré  qu'il  soit, 
ne  peut  toujours  se  défendre  de  certaines  obsessions.  Il  lui  faut  un 


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ÉCONOMISTES  CONTEMPORAINS.  295 

certain  effort  pour  écarter  l'essaim  des  parasites  et  dominer  leurs 
murmures,  pour  voir,  au-dessus  et  au-delà  des  griefs  particuliers,  ce 
qui  importe  à  la  généralité  et  ce  qu'il  est  opportun  de  faire.  Les  mi- 
nistres anglais  ont  eu  ce  courage  et  ce  Ifon  sens  :  aucun,  depuis  sir 
Robert  Peel,  n'a  dévié  du  chemin  que  cet  homme  illustre  avait  tracé 
d'une  main  ferme  et  à  ses  dépens.  Il  n'y^  a  plus  en  Angleterre  deux 
doctrines  à  ce  sujet;  il  n'y  en  a  qu'une,  c'est  la  sienne.  La  protection 
a  été  inhumée  dans  la  même  tombe  que  la  loi  des  grains.  Comme  l'a 
dit  récemment  M.  Gladstone,  elle  habitait. autrefois  un  palais;  aujour- 
d'hui on  la  déloge  des  recoins.  Depuis  dix  ans,  la  politique  commer- 
ciale de  l'Angleterre  est  conforme  à  cette  donnée.  On  a  ouvert  les 
portes  de  plus  en  plus  grandes,  dégrevé  les  subsistances,  les  objets 
manufacturés,  les  matières  brutes,  de  manière  à  offrir  au  travail  de 
l'homme  un  champ  plus  libre  et  plus  d'occasions  de  s'exercer.  On  n'a 
pas  calculé  si  telle  ou  telle  industrie  aurait  à  en  souffrir,  si  quelques- 
unes  ne  succomberaient  pas  à  l'épreuve;  on  les  a  toutes  condamnées 
à  ne  compter  que  sur  elles-mêmes,  à  se  protéger  par  leurs  seuls  efforts, 
à  combattre  à  découvert,  quelles  que  fussent  les  chances  du  combat. 
C'est  ainsi  que  le  tarif  a  été  émondé  constamment  et,  on  peut  le 
dire,  implacablement;  c'est  ainsi  qu'on  ;en  a  retranché  les  branches 
gourmandes  qui  épuisaient  la  sève  au  préjudice  du  fruit.  En  1845, 
le  nombre  des  articles  soimis  aux  droit;s  de  douane  était  de  1163; 
en  1858,  ce  nombre  était  descendu  à  466,  en  1859  à  419;  dans  le 
budget  de  1860,  il  tombe  à  48  articles,  ^ont  15  seulement  essen- 
tiels et  les  autres  nominaux.  Les  15  articles  de  produit  Sont  le  sucre, 
le  thé,  le  tabac,  le  café,  le  vin,  les  bois  de  construction,  etc.;  les 
autres  ne  sont  maintenus  au  tarif  que  pour  balancer  des  taxes  inté- 
rieures. Tout  ce  qui  reste  en  dehors  de  ces  48  articles  entrera  dé- 
sormais en  pleine  franchise.  Qu'on  l'approuve  ou  non,  il  faut  re- 
connaître que  cette  manière  d'agir  a  une  certaine  grandeur  et  un 
remarquable  esprit  de  suite.  Ce  qu'en  font  nos  voisins  n'est  pas  pour 
autrui,  mais  pour  eux;  ils  croient  se  protéger  en  se  découvrant  :  c'est 
exactement  l'inverse  de  ce  que  l'on  voit  ailleurs.  Et  tandis  qu'ail- 
leurs on  procède  par  hypothèse,  ils  s'appuient,  eux,  sur  l'expérience. 
Ils  ont  vu  ce  que  la  liberté  coûte  et  ce  qu'elle  produit;  connaissant 
sa  vertu,  ils  se  l'appliquent  à  de  plus  fortes  doses.  Personne  ne  les 
y  pousse,  personne  ne^  les  imite;  ils  n'en  persistent  pas  moins.  Ils 
voient  que  les  dégrèvemens  de  taxe  portant  sur  de  certains  objets 
aboutissent,  après  un  bref  délai,  à  de  plus  fortes  rentrées  de  taxes; 
ils  dégrèvent.  Ils  voient  que  la  suppre$sion  d'autres  droits  répand 
le  bien-être  et  calme  les  agitations  populaires;  ils  les  suppriment. 
Ils  voient  enfin  que  le  pays  porte  avec  aisance  les  plus  lourds  far- 
deaux, des  armemens  ruineux,  les  fraia  de  querelles  lointaines,  les 


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296  BEVUE  DES  OEDX  MONDES* 

dépenses  exorbitantes  qu'exigent  le  renouvellement  du  matériel  na- 
val, l'entretien  de  la  milice,  l'augmentation  des  troupes  soldées, 
le  complet  état  de  la  défense  des  côtes,  et  ils  se  disent  qu'un  sys- 
tème qui  a  rendu  ces  sacrices  possibles  sans  ébranler  la  richesse 
publique,  sans  troubler  le  crédit,  est  une  de  ces  bienfaisantes  inspi- 
rations qui  arrivent  aux  peuples  qui  en  sont  dignes  et  qui  savent  en 
tirer  parti. 

Il  n'est  pas  jusqu'aux  violens  adversaires  de  la  réforme  qui  n'aient 
été  désarmés  par  le  spectacle  de  ces  faits.  Vainement  chercherait- 
on  aujourd'hui,  parmi  les  fermiers  et  les  propriétaires  du  sol,  im 
homme  qui  voulût  en  revenir  au  régime  dont  ils  ont  si  longtemps 
plaidé  la  nécessité.  Gomment  ce  retour  d'opinion  a-t-il  eu  lieu? 
Par  la  meilleure  des  leçons,  celle  de  l'essai.  L'agriculture,  quoi- 
qu'elle s'en  défendît,  s'endormait  dans  la  routine.  Menacée  par  la 
concurrence  étrangère,  elle  s'est  réveillée;  elle  a,  comme  on  le 
lui  conseillait,  appliqué  au  sol  les  procédés  de  la  manufacture  ;  elle 
a  mieux  étudié  l'instrument  qu'elle  avait  entre  les  mains,  elle  en  a 
vu  les  points  défectueux,  les  a  corrigés,  et,  à  l'aide  du  capital  et  du 
travail,  a  augmenté  le  produit  en  diminuant  la  dépense.  Sur  ses  pro- 
pres fonds  ou  avec  les  prêts  que  le  parlement  avait  consentis,  elle 
a  drainé  les  terres,  assaini  les  palus,  attaqué  les  landes,  varié  ses 
cultures,  amélioré  ses  méthodes,  vérifié  le  mérite  de  ses  exploita- 
tions par  le  contrôle  d'une  comptabilité  régulière.  De  là  une  force, 
une  vigueur  dont  elle  n'avait  pas  la  conscience,  et  qui  la  constituent 
en  profit  là  où  naguère  elle  n'avait  que  des  pertes.  Ainsi  armée,  elle 
a  attendu  ces  denrées  exotiques  dont  elle  croyait  avoir  tant  à  re- 
douter. De  ce  côté-là  se  produisait  le  phénomène  contraire.  Ces  gre- 
niers du  dehors,  que  l'on  présumait  inépuisables,  n'avaient  à  offrir 
que  des  approvisionnemens  limités.  Avilis  quand  ils  étaient  peu  de- 
mandés, les  grains  se  relevèrent  par  l'effet  de  demandes  soutenues, 
et  il  fut  bientôt  visible  que  l'équilibre  s'établirait  entre  les  marchés 
de  provenance  et  les  ports  de  destination.  C'est  une  loi  constante 
qui  des  livres  a  passé  dans  les  faits.  L'agriculture  anglaise  produi- 
sant à  plus  bas  prix,  les  pays  étrangers  vendant  plus  chèrement  ont 
fini  par  trouver  leur  point  de  rencontre.  Personne  n'y  a  perdu,  tout 
le  monde  y  a  gagné,  la  France  plus  que  qui  ce  soit  en  versant  dans 
les  entrepôts  du  royaume-uni  les  excédans  de  ses  récoltes  de  l'ouesi. 
Les  subsistances  de  l'Angleterre  étaient  assurées  sans  qu'elle  eût 
rien  compromis,  rien  sacrifié.  Elle  a  pu  recevoir  jusqu'à  dix  mil- 
lions de  quarters  de  grain  dans  une  année  sans  que  les  prix  de  ses 
marchés  aient  fléchi  de  manière  à  mettre  en  échec  sa  richesse  ru- 
rale. En  1835,  en  plem  privilège,  les  blés  étaient  descendus  jusqu'à 
89  shillings  le  quarter;  avec  la  liberté,  ce  prix  ne  s'est  rencontré 


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ÉGONOBnSTES   CONTEBIPOHAINS.  297 

qu'une  fois,  en  1850;  depuis  lors,  les  blés  se  sont  constamment  tenus 
plus  haut,  53,  72,  74,  69  shillings,  suivant  l'état  des  récoltes;  en 
1848,  en  pleine  abondance,  on  payait  le  quarter  44  shillings.  L'agri- 
culture ne  saurait  se  montrer  mécontente  de  ces  prix,  accompagnés 
de  rendemens  supérieurs,  et  d'autre  part  la  population  y  acquiesce; 
elle  sait  qu'elle  paie  les  choses  ce  qu'elles  valent,  rien  de  plus,  rien 
de  moins;  elle  n'a  plus  motif  de  s'en  prendre  à  personne,  et  la 
plainte  cesse  là  où  cesse  l'abus.  L'accord  s'est  fait;  l'usage  de  la 
liberté  en  a  donné  le  goût  à  ceux  qpii  y  résistaient  le  plus. 

IV. 

M.  Gobden  et  ses  amis  pouvaient  être  fiers  d'une  révolution  qui 
était  en  grande  partie  leur  œuvre;  il  semblait  qu'ils  n'eussent  plus 
qu'à  la  voir  tranquillement  se  développer.  Un  souci  leur  restait 
pourtant,  et  ils  ne  s'en  cachaient  pas.  Cette  richesse  naturellement 
venue  ne  pouvait  être  féconde  qu'à  la  condition  d'un  bon  emploi. 
Ils  craignaient  surtout  qu'on  ne  la  dissipât  dans  les  fantaisies  que 
se  permettent  les  états  où  les  ressources  abondent,  dans  la  guerre 
principalement,  de  toutes  les  fantaisies  la  plus  coûteuse.  Us  avaient 
à  ce  sujet  des  idées  aussi  arrêtées,  aussi  absolues  que  celles  dont 
ils  s'étaient  inspirés  pour  la  réforme  des  tarifs.  De  là  une  cam- 
pagne nouvelle  qui  fut  une  série  d'échecs,  comme  l'autre  avait  été 
une  série  de  victoires.  Dans  la  première,  ils  suivaient  le  courant  de 
l'opinion;  dans  la  seconde,  ils  voulaient  le  remonter.  Était-ce  le  cas, 
après  avoir  gagné  une  bonne  partie,  d'en  engager  une  mauvaise? 
Ne  valait-il  pas  mieux,  sinon  pour  soi,  du  moins  pour  la  cause  com- 
mune, garder  intactes  l'influence  et  l'autorité  acquises?  N'y  avait-il 
pas  de  l'imprudence  au  moins  à  quitter  le  terrain  solide  des  faits 
pour  se  jeter  dans  les  spéculations  imaginaires?  En  parlant  du  tra- 
vail, de  ses  lois,  de  ses  conditions,  M.  Gobden  et  ses  amis  étaient 
dans  leur  sujet;  ils  en  connaissaient  la  langue,  les  élémens;  ils 
avaient  pour  eux  l'expérience  et  le  droit,  ils  défendaient  leur  do- 
maine. Dans  les  redoutables  questions  de  paix  et  de  guerre,  ces 
avantages  s'effaçaient;  ils  n'avaient  plus  ni  la  même  force,  ni  les 
mêmes  titres,  ils  couraient  vers  les  aventures,  eux  qui  jusqu'alors 
s'en  étaient  si  bien  défendus;  ils  montraient  une  prétention  plus 
haute  que  leur  nom  et  leur  crédit.  Qu'apportaient-ils  à  cette  éter- 
nelle dispute,  où  les  plus  robustes  intelligences  ont  bronché?  Quel- 
ques vues  morales,  une  pensée  chrétienne,  des  calculs  ingénieux, 
tout  ce  que  la  tribune  et  la  chaire  ont  répété  bien  des  fois,  et  avec 
une  éloquence  toujours  déçue  :  rien  de  nouveau  dans  tout  cela, 
même  en  y  faisant  à  l'intérêt  une  part  plus  grande  qu'au  sentiment. 


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298  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Cette  fois  les  rôles  changèrent,  à  ce  qu'il  paraîtrait.  M.  Bright  prit 
le  commandement,  M.  Cobden  ne  vint  qu'en  second;  l'autorité  se 
déplaçait.  Pour  bien  juger  M.  Bright,  il  faut  se  souvenir  de  ce  qu'il 
est,  un  quaker,  et  un  quaker  convaincu.  C'est  ainsi  seulement  qu'on 
s'explique  ces  discours  si  étranges  de  la  part  d'un  Anglais,  et  où, 
se  faisant  l'homme  de  toutes  les  nations,  il  affecte  de  n'être  pas  de 
la  sienne.  La  croyance  chez  lui  domine  l'opinion  :  il  ne  voit  dans  le 
monde  que  des  frères  unis  en  Dieu  et  victimes  ici-bas  de  séparations 
artificielles;  il  n'admet  et^ne  veut  admettre  de  justice  que  dans  la 
paix;  il  refuse  formellement  aux  peuples  le  droit  de  s'entre-tuer..Il 
est  de  la  même  église  t[ue  l'un  de  ces  fiers  Américains  qui  disaient 
à  Voltaire  :  «  Nous  n'allons  jamais  à  la  guerre  ;  ce  n'est  pas  que  nous 
craignions  la  mort,  mais  nous  ne  sommes  ni  loups,  ni  tigres,  ni  do- 
gues, mais  humains,  mais. chrétiens.  »  Ses  discours  sont  comme  lui, 
tout  d'une  pièce,  plus  sincères  que  polis.  Sa  conscience  lui  fait-elle 
un  appel,  il  obéit  et  va  droit  au  but  comme  un  boulet;  aucune  puis- 
sance humaine  ne  saurait  l'en  détourner.  Ne  lui  demandez  pas  ces 
ménagemens  dans  lesquels  les  opinions  s'enveloppent  :  il  les  dédai- 
gne; il  a  des  formes  qui  n'appartiennent  qu'à  lui,  une  franchise  qui 
touche  à  la  crudité,  une  originalité  et  une  éloquence  qui  captivent 
même  quand  elles  choquient.  D'ambition,  il  n'a  que  celle  de  dire 
ce  qu'il  pense  et  ce  qu'il  sent;  de  politique,  il  n'en  sait  pas  de  meil- 
leure que  celle  dont  la  Bible  lui  a  livré  les  secrets.  Qu'on  le  trouve 
compromettant,  maladroit^  dangereux,  peu  lui  importe,  pourvu  qu'il 
ne  se  démente  en  rien  et  demeure  conforme  à  lui-même.  Il  est 
quaker  en  un  mot,  ami  dç  la  paix  coûte  que  coûte,  et  disposé,  pour 
la  maintenir,  à  beaucoup  d'accommodemens. 

M.  Cobden  est  aussi  un  ami  de  la  paix,  mais  avec  des  réserves  et 
sans  esprit  de  secte.  La  réflexion  et  le  calcul  l'ont  conduit  où  la 
croyance  a  conduit  M.  Bright.  Volontiers  il  serait  resté  en-deçà,  si 
son  compagnon  d'armes  y  eût  consenti;  il  n'a  marché  que  par  en- 
traînement. Cependant,  bien  que  le  but  fût  commun,  les  allures  ont 
été  différentes;  les  deux  partisans  de  la  paix  ne  l'ont  été  ni  de  la 
même  manière  ni  parle  même  motif.  L'esprit  positif  de  M.  Cobden 
ne  s'est  pas  entièrement  éclipsé  dans  cette  chasse  aux  chimères;  il 
en  a  du  moins  raisonné  d:e  sang-froid,  sans  trop  d'illusions  ni  d'é- 
carts, et  en  citoyen  anglais  plus  qu'en  citoyen  de  l'univers.  Sa  pré- 
occupation principale  était  ce  précieux  argent  qui  s'en  va  et  s'en  ira 
toujours  dans  ces  gouffre^  sans  fond  que  l'on  nomme  la  marine  et 
l'armée.  Il  cherchait  à  djétermmer  par  des  chiffres  précis  ce  que 
coûtent  aux  peuples,  année  par  année,  période  par  période,  cette 
terrible  manie  qu'ils  ont  de  s'attaquer  de  temps  à  autre,  et  par  suite 
la  nécessité  où  ils  se  trouvent  de  se  tenir  constamment  sur  un  pied 


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ÉCONOMISTES   CONTEMPORAINS.  299 

de  défense.  Ces  recherches  le  laissaient  dans  une  inquiétude  incu- 
rable sur  les  finances  du  pays,  inquiétude  que  les  événemens  n'ont 
que  trop  justifiée.  De  13,961,245  livres  allouées  en  1844,  les  ser- 
vices de  terre  et  de  mer  sont  arrivés  en  18(50  à  29,700  livres,  sans 
compter  les  deux  budgets  de  guerre  de  1855  et  1856 ,  —  l'un  de 
48,392,046  livres,  l'autre  de  78,113,055.  Si  les  recettes  ont  aug- 
menté, les  dépenses  ont  augmenté  dans  une  proportion  încompara-  ^ 
blement  plus  forte,  et  M.  Gladstone  a  dû  dire  récemment  à  la  cham- 
bre des  communes,  en  forme  d'avertissement  :  «  Entre  les  années 
1842  et  1853,  l'accroissement  de  la  richesse  générale  a  été  dans  la 
proportion  de  12  pour  100  et  l'accroisseifnent  des  dépenses  publiques 
dans  la  proportion  de  8  3/4  pour  100.  Entre  les  années  1853  et 
1859,  la  richesse,  prenant  un  bel  essor,  s'est  bien  accrue  de  16  1/2 
pour  100;  mais  les  dépenses  ont  augmenté  de  58  pour  100.  Telle 
est  la  situation  en  toute  sincérité.  »  Devant  de  pareils  chiffres,  com- 
ment se  défendre  d'un  peu  d'humeur?  comment  ne  pas  remonter  à 
la  cause  de  ces  sacrifices? 

La  justice  est  en  cela  d'accord  avec  l'intérêt;  M.  Cobden  s'est 
efforcé  de  l'établir  par  des  preuves  historiques.  11  a  choisi  pour 
exemple  cette  déplorable  prise  d'armes  de  1793,  qui,  sauf  de  courtes 
trêves,  mit  l'Europe  en  feu  pendant  vingt-deux  ans,  versa  le  sang  hu- 
main à  flots  et  causa  des  plaies  financières  que  quarante  années  de 
repos  n'ont  pas  encore  guéries.  Le  sujet,  traité  en  trois  lettres  adres- 
èées  à  un  pasteur,  forme  un  petit  voluftie  (1)  où  abondent  des  faits 
curieux.  L'auteur  y  montre  la  marche  pour  ainsi  dire  irrésistible  des 
ruptures  entre  les  états;  il  nous  fait  assister  à  celle  où  figurèrent, 
comme  agens  principaux,  lord  Grenville  d'une  part,  le  marquis  de 
Ghauvelin  de  l'autre.  La  correspondance  et  jusqu'aux  billets  confi- 
dentiels sont  cités  en  détail  ;  on  peut  juger,  on  peut  conclure.  La 
conclusion  de  M.  Cobden  est  formelle;  il  n'hésite  pas  à  mettre  les 
torts  du  côté  de  l'Angleterre,  et  pense  qu'avec  un  peu  plus  de  bonne 
foi  et  des  façons  plus  conciliantes,  cette  guerre,  qui  allait  durer  jus- 
qu'à épuisement,  aurait  pu  être  conjurée  dès  le  début.  Comment 
fut-on  amené  à  rompre?  Par  des  degrés  presque  insensibles.  Ce  n'é- 
tait d'abord  que  de  l'esprit  de  dénigrement,  quelques  écarts  de  lan- 
gage, plus  marqués  dans  la  presse,  plus  contenus  à  la  tribune;  puis 
le  ton  s'aigrit,  on  s'accusa  de  griefs  réciproques,  on  s'observa  avec 
défiance;  les  armemens  commencèrent  et  furent  poussés  avec  vi- 
gueur, les  notes  diplomatiques  s'envenimèrent,  et  cela  au  point  qu'il 
fallut  en  venir  à  une  déclaration  d'hostilités.  Les  mésintelligences 
3* étaient  engendrées  les  unes  les  autre$;  une  fois  la  série  comment 

(1)  1793  eM853  in  three  letters,  1  vol.  in-8». 


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300  BEVUE   DES   DEUX  MONDES* 

cée,  on  alla  fatalement  jusqu'au  bout.  Tel  est  le  souci  de  M.  Gobden; 
il  voit  dans  le  présent  des  symptômes  dont  le  passé  lui  démontre  la 
gravité,  les  récriminations,  les  armemens  ruineux,  les  notes  bles- 
santes, et  il  se  dit  qu'à  persister  on  serait  conduit  au  même  dénoû- 
ment.  Cette  conviction  acquise,  il  n*a  point  hésité;  il  s'est  mis  du 
côté  de  rintérêt  et  de  la  justice  contre  des  passions  qui  lui  parais- 
saient irréfléchies. 

Longtemps  avant  que  la  guerre  ne  sévit,  il  avait  attaqué  l'esprit 
de  guerre.  En  1849,  il  vint  à  Paris  pour  assister  à  un  congrès  de  la 
paix  qui  se  tmt  dans  la  salle  Sauite  -  Cécile.  Au  milieu  des  phrases 
prétentieuses  et  vides  qui  s'y  débitaient,  il  sut  rester  simple,  naturel, 
et  prononça  en  français  deux  discours  qui  avaient  au  moins  l'avan- 
tage de  conclure.  L'un  traitait  du  désarmement  naval,  et  prouvait 
que  ce  duel  de  préparatifs  qui  dure  toujours  sans  jamais  se  vider, 
et  où  chaque  peuple  cherche  à  prendre  l'avance,  est  à  la  fois  une 
duperie  et  une  ruine.  L'autre  discours  roulait  sur  les  emprunts  de 
guerre  et  proposait,  pour  les  frapper  d'impuissance,  un  moyen  plus 
ingénieux  que  solide  :  c'était  de  s'en  tenir  systématiquement  éloi- 
gné. Plus  tard,  à  Londres,  il  revint  sur  son  idée  en  l'appliquant  à 
im  emprunt  autrichien  qui  s'y  était  ouvert;  il  la  reproduisit  obstiné- 
ment dans  plusieurs  réunions  publiques,  et  pour  tous  les  subsides 
qui  avaient  une  prise  d'armes  pour  objet.  L'argent  ne  se  montra 
point  docile;  il  continua  à  ne  consulter  que  sa  propre  convenance  et 
à  chercher  ailleurs  que  dans  la  politique  le  mérite  et  la  règle  de  ses 
placemens.  M.  Cobden  en  fut  pour  ses  philippiques;  il  ne  se  décou- 
ragea point  et  porta  devant  le  parlement  la  partie  de  ses  plans  qui 
était  la  plus  susceptible  d'y  être  accueillie.  Il  ne  représentait  plus 
un  bourg,  mais  un  comté.  Pourvu  d'un  double  siège,  il  avait,  sur  le 
conseil  de  ses  amis,  opté  pour  le  West-Riding  du  Yorkshire,  l'une 
des  plus  vastes  circonscriptions  de  l'Angleterre.  Il  parla  dès  lors 
avec  d'autant  plus  d'autorité  qu'il  avait  derrière  lui  un  corps  plus 
nombreux.  Devant  la  chambre,  réunie  en  comité  de  finances,  il  fit 
en  1851  la  motion  formelle  d'ouvrir,  entre  la  France  et  l'Angleterre, 
une  négociation  pour  fixer,  de  part  et  d'autre,  une  limite  aux  arme- 
mens. Il  ajouta  qu'on  s'exagérait  les  difficultés  de  l'exécution,  qu'il 
y  aurait  dans  tous  les  cas  profit  à  les  discuter.  11  indiqua,  comme 
exemple,  ce  qui  s'était  passé,  entre  le  Canada  et  les  États-Unis,  au 
sujet  des  lacs  limitrophes ,  où  le  nombre  des  bâtimens  et  le  partage 
des  eaux  avaient  été  réglés  à  l'avantage  des  deux  peuples  et  sans 
inconvénient  sensible  dans  l'application.  Un  autre  exemple,  survenu 
depuis  lors,  a  montré  la  Russie  et  la  Turquie  limitant  leurs  forces  et 
souscrivant  à  la  neutralité  d'une  portion  de  leurs  mers.  Il  dit  enfin 
que  cet  arrangement,  quel  qu'il  fût,  valait  mieux  que  ce  jeu  puéril 


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ÉCONOMISTES   CON'TEMPORAi:VS.  301 

OÙ  les  deux  nations  mettent  leur  argent  et  leur  génie  à  se  surveiller 
et  à  se  tromper,  et  qu'ainsi  seulement  on  ferait  passer  dans  les  actes 
une  alliance  qui  jusqu'alors  n'avait  été  que  sur  les  lèvres. 

La  proposition  échoua,  on  le  devine,  et  il  est  aisé  de  s'expliquer 
cet  échec.  Une  nation  ne  se  lie  pas  ainsi  les  mains  sans  émousser  sa 
force  ni  s'exposer  à  des  surprises.  Une  difficulté  déjà  grande  existe 
dans  le  point  de  départ.  Limiter  les  armemens,  soit;  mais  comment, 
dans  quelle  proportion?  L'Angleterre  a  la  prétention  d'avoir  une 
marine  supérieure  d'un  tiers  aux  marines  européennes  réunies. 
Est-ce  une  donnée  admissible?  L'admît-on,  il  s'agirait  encore  de 
savoir  sur  quoi  reposerait  ce  calcul.  Serait-ce  dans  le  nombre  des 
navires,  dans  le  nombre  des  canons,  dans  la  puissance  des  ma- 
chines? Aucun  de  ces  élémens  ne  fournit  une  certitude  complète  : 
pris  à  part,  on  n'en  dégagerait  pas  la  valeur  exacte,  l'unité  appré- 
ciable, et,  à  les  combiner,  les  embarras  et  les  mécomptes  seraient 
plus  grands;  tout  se  réduirait  certainement  à  des  approximations 
où  chacun  chercherait  à  faire  pencher  la  balance  de  son  côté.  Tom- 
bât-on d'accord,  ce  qui  est  douteux,  il  faudrait  s'entendre  sur  un 
autre  point.  Cette  marine  ainsi  limitée  serait-elle  une  marine  im- 
mobile? Lui  serait-il  interdit  d'appliquer  à  son  matériel  réglemen- 
taire des  perfectionnemens  qui  en  accroîtraient  la  puissance?  Si  elle 
reste  libre  d'agir,  l'inégalité  recommence,  et  le  jeu  des  rivalités  se 
représente  sous  une  autre  forme.  Si  on  l'enchaîne,  on  n'a  plus  qu'un 
art  naval  stationnaire,  voué  au  dépérissement  et  atteint  dans  sa  di- 
gnité. Enfin  où  est  la  sanction  d'un  tel  régime?  Le  pacte  conclu» 
encore  faut-il  savoh*  comment  il  sera  observé.  Un  contrôle  est  donc 
nécessaire.  Ce  contrôle,  comment  l'exercer  sans  froissemens,  et,  si 
on  ne  l'exerce  pas,  où  sont  les  garanties?  Il  ne  reste  que  la  bonne 
foi  des  parties  contractantes.  Évidemment  ce  n'est  point  assez  :  au 
premier  soupçon,  fondé  ou  injuste,  les  méfiances  se  réveilleraient, 
et  la  guerre  naîtrait  des  précautions  mêmes  qu'on  aurait  prises  pour 
l'éloigner. 

Par  ce  détail,  on  peut  voir  quelle  inexpérience  apportaient  les 
amis  de  la  paix  dans  ces  questions  délicates  et  compliquées.  L'in- 
tention était  droite,  honnête;  elle  ne  suffisait  pas  pour  racheter  le 
vide  des  moyens.  Ils  n'avaient  plus  là,  comme  pour  les  matières  de 
commerce,  l'autorité  d'hommes  du  métier,  ayant  réponse  à  tout, 
allant  au-devant  des  objections  pour  les  écarter  ou  les  résoudre. 
Leur  point  d'appui  était  dans  une  force  d'emprunt,  dans  des  géné- 
ralités qui  supportaient  mal  l'examen,  dans  des  plans  dont  l'œil  le 
moins  exercé  eût  découvert  les  lacunes.  Quel  fonds  faire  sur  de  tels 
ballons  d'essai?  Il  n'en  faut  pas  moins  savoir  gré  à  M.  Cobden  et  à 
M.  Bright  du  langage  qu'ils  ont  tenu  au  sujet  de  la  France  dana 


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302  BEVTJE   DES   DEUX  MONDES. 

toutes  ces  discussions.  Ce  n'était  pas  seulement  le  ton  qui  convient 
entre  nations  qui  se  respectent,  c'était  celui  qui  doit  régner  lors- 
qu'on vise  à  des  rapports  vraiment  affectueux.  Que  le  témoignage 
fût  sincère  ou  qu'il  fût  seulement  un  artifice  de  plaidoirie,  il  n'en 
avait  pas  moins  pour  effet  de  rappeler  un  peuple  hautain,  enivré  de 
lui-même,  à  de  meilleures  habitudes.  Ce  qu'ils  en  faisaient  n'était 
pas  sans  péril  ni  dommage  pour  eux  ;  ils  y  engageaient  leur  crédit, 
leur  popularité,  leur  position  ;  ils  voyaient  à  leurs  côtés  le  vide  se 
feire  et  le  délaissement  commencer.  Malgré  tout,  ils  ne  renoncèrent 
pas;  ils  obéirent  à  leurs  sentimens  sans  tenir  compte  des  suites.  En 
toute  occasion,  dans  la  chambre  ou  au  dehors,  ils  prirent  à  cœur 
de  calmer  les  esprits,  d'aplanir  les  difficultés,  de  présenter  les  choses 
sous  le  meilleur  jour,  s' attachant  surtout  à  combattre  ce  système 
de  mauvais  procédés  qui  entretient  l'aigreur  et  rend  la  défiance  in- 
curable. Ils  admettaient  bien  qu'il  est  des  momens  où,  pour  des 
motifs  sérieux,  l'animosité  populaire  peut  et  doit  être  réveillée;  ils 
niaient  qu'il  fût  sage  et  utile  d'en  venir  là  sur  le  moindre  prétexte 
et  à  tout  propos.  Ils  trouvaient  indigne  d'un  peuple  sensé  d'avoir  à 
la  fois  le  défi  à  la  bouche  et  l'arme  au  repos,  de  se  répandre  en  bra- 
vades quand  il  n'était  ni  dans  ses  intérêts  ni  dans  ses  intentions  d'en 
venir  aux  mains,  et  concluaient  que  la  guerre,  cette  douloureuse 
nécessité,  s'affronte  et  se  poursuit  avec  d'autant  plus  de  vigueur 
qu'on  a  la  conscience  plus  libre  au  sujet  des  causes  qui  l'ont  amenée. 
Pendant  six  ans,  M.  Cobden  se  dévoua  à  cette  défense  ingrate  de 
la  paix.  Quelque  part  qu'elle  fût  menacée,  on  était  sûr  de  le  voir 
accourir;  il  se  fit  le  champion  de  la  Russie  comme  il  avait  été  le 
champion  de  la  France.  A  la  veille  de  la  campagne  de  Crimée,  il 
s'associa  avec  M.  Brîght  pour  la  frapper  d'un  blâme  formel,  et  n'en 
ménagea  pas  l'expression;  ils  trouvaient  l'un  et  l'autre  l'entreprise 
inopportune,  ruineuse  et  pleine  de  mécomptes,  même  dans  l'hypo- 
thèse d'un  succès.  Cette  opposition  ne  cessa  point  quand  les  armées 
furent  aux  prises;  c'était  dépasser  la  mesure  et  se  condamner  sans 
retour.  L'opinion  en  Angleterre  ne  pouvait  point  hésiter  là-dessus; 
peu  lui  importait  ce  que  coûterait  la  guerre,  pourvu  qu'elle  se  ter- 
minât glorieusement.  M.  Cobden  et  ses  amis  en  furent  pour  leurs 
calculs  et  leurs  remontrances.  Engagés  de  nouveau,  deux  années 
plus  tard,  dans  la  discussion  soulevée  par  la  première  querelle  avec 
la  Chine,  les  amis  de  la  paix  y  eurent  du  moins  l'appui  d'un  grand 
parti.  Sur  la  motion  de  M.  Cobden,  les  communes  désapprouvèrent 
la  conduite  du*  commissaire  anglais,  et  après  ce  vote  lord  Palmer- 
ston,  qui  avait  défendu  son  agent,  eut  à  choisir  entre  sa  retraite 
et  la  dissolution  de  la  chambre.  Il  préféra  la  dissolution;  l'opinion 
publique  fut  mise  en  demeure  de  se  prononcer.  Pour  les  partisans 


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ECONOMISTES  CONTEMPORAINS.  SOS 

systématiques  de  la  paix,  la  circonstance  était  critique;  ils  venaient 
de  se  séparer  des  whigs,  leurs  alliés  naturels.  On  était  au  printemps 
de  1857;  depuis  trois  ans,  les  esprits  étaient  animés  par  le  souffle 
de  la  guerre;  Tindifférence  et  la  tiédeur  passaient  pour  suspectes; 
«ncore  moins  supportait-on  une  résistance  à  ce  qui  faisait  battre 
d'orgueil  le  cœur  du  pays.  Les  élections  eurent  lieu  sous  cette  im- 
pression. Au  scrutin,  MM.  Gobden,  Brigbt  et  Milner  Gibson  restèrent 
en  minorité  de  voix.  Le  châtiment  était  rude,  et  il  portait  sur  des 
noms  auxquels  on  ne  pouvait  refuser  ni  la  considération,  ni  Téclat, 
ni  le  mérite  des  services. 

Que  devenait,  pendant  cette  expérience  malheureuse,  F  idée  plus 
juste  et  plus  féconde  à  laquelle  M.  Gobden  devait  sa  célébrité?  Pour 
en  suivre  la  marche,  il  faut  remonter  de  quelques  années  en  arrière. 
A  peine  les  réformes  commerciales  étaient-elles  inscrites  en  germe 
dans  la  loi  anglaise  que  M.  Gobden  eut  de  plus  grandes  ambitions 
pour  elles;  il  songea  à  les  introduire  dans  les  états  du  continent. 
Il  ne  lui  suffisait  plus  d'avoir  converti  l'Angleterre,  il  voulait  con- 
vertir l'Europe  :  entreprise  difficile  avec  les  préventions  qui  s'atta- 
chaient à  son  nom,  et  surtout  prématurée  tant  que  l'expérience  in- 
sulaire n'aurait  pas  dit  son  dernier  mot.  S'y  prendre  de  si  bonne 
heure,  n'était-ce  pas  prêter  le  flanc  au  soupçon  et  foumu  aux  dé- 
fenseurs des  tarifs  un  de  ces  argumens  qui  font  leur  chemin  d'une 
manière  d'autant  plus  sûre  qu'ils  sont  moins  sérieux?  Un  Anglais  prê- 
chant le  libre  échange,  quel  piège!  Évidemment  on  n'avait  pris  l'a- 
vance au-delà  du  détroit  que  pour  nous  entraîner;  la  manœuvre  se 
démasquait  d'elle-même.  Gomment  supposer  qu'un  peuple  si  pré- 
occupé de  ses  intérêts  donnât  aux  autres  un  conseil  qui  ne  fût  pas 
entaché  d'un  sentiment  d'égoïsme?  Que  pouvait-il  nous  venir  de  là, 
si  ce  n'est  la  ruine  de  nos  manufactures,  de  nos  forges,  de  nos  pro- 
priétés minérales  et  forestières?  Plus  que  jamais  il  fallait  se  tenir 
sur  ses  gardes  et  repousser  l'épidémie  par  un  cordon  sanitaire  de 
plus  en  plus  impénétrable.  Ainsi,  par  un  renversement  d'idées,  la 
présence  du  chef  de  la  ligue  allait  contre  son  but,  et  créait  plus 
d'embarras  qu'elle  n'apportait  de  force  au  petit  nombre  d'hommes 
qui,  en  France  surtout,  s'étaient  dévoués  à  la  défense  de  la  liberté 
commerciale.  M.  Gobden  ne  s'arrêta  point,  et  il  fit  bien,  devant  les 
commentaires  malveillans.  G' était  de  son  plein  gré  et  avec  un  com- 
plet désintéressement  qu'il  voulait  répandre  des  principes  dont  la 
vertu  lui  était  démontrée,  et  qu'il  croyait  bons  pour  tous  les  pays, 
quelle  que  fût  la  condition  de  leurs  industries.  Échouât-il  dans  ce 
dessein,  il  aurait  au  moins  l'avantage  de  se  mettre  en  rapport  avec 
ceux  qui  partageaient  ses  idées.  Il  quitta  l'Angleterre  dans  les  der- 
nietâ  mois  de  18A6. 


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soi  ftEVCE  DES  DEUX  MONDES* 

Paris  fut  naturellement  sa  première  étape;  il  y  trouva  un  groupe 
d'amis  qui  s'y  essayaient  à  l'agitation  avec  plus  d'ardeur  que  de 
fruit.  On  le  fêta  en  famille.  Des  économistes,  des  hommes  politiques, 
lui  donnèrent  un  banquet  où  il  eut  l'occasion  de  montrer  ce  qu'il  y 
a  chez  lui  de  rares  et  solides  mérites.  Dans  un  discours  d'un  fran- 
çais très  pur,  et  auquel  l'accent  ajoutait  une  saveur  particulière,  il 
résuma  les  travaux  de  la  ligue,  les  objections  qui  lui  avaient  été 
faites,  et  les  réponses  à  ces  objections.  Les  convives  restèrent  char- 
més du  ton  simple  et  modeste,  de  la  grâce  et  de  l'aisance  de  l'ora- 
teur. A  Bordeaux,  où  il  se  rendit  ensuite,  sur  cette  terre  des  grands 
crus,  le  voyageur  ne  pouvait  éluder  un  sujet  que,  par  calcul  ou  par 
réticence,  la  réforme  anglaise  n'avait  pas  encore  compris  dans  ses 
affranchissemens.  Il  s'en  tira  d'une  manière  plus  spirituelle  que 
concluante.  Rendant  justice  au  mérite  des  vins  qu'il  avait  goûtés,  il 
ajouta  qu'il  ne  connaissait  pas  de  remède  plus  sûr  contre  la  manie 
du  porto,  et  que  le  triomphe  du  claret,  s'il  était  ajourné,  n'en  se- 
rait pas  moins  certain.  Après  un  court  séjour  aux  Pyrénées,  M.  Gob- 
den  passa  en  Espagne.  J'ai  sous  les  yeux  des  notes  sur  ce  voyage, 
qui  fut  une  succession  de  banquets,  d'adresses  et  de  diplômes.  Les 
sociétés  savantes  tinrent  à  honneur  de  l'avoir  pour  membre  ou  pour 
associé.  Il  visita  Barcelone,  Malaga,  \alence,  Xérès,  Séville,  recueil- 
lant des  adhésions  et  emportant  des  promesses.  A  Madrid,  le  banquet 
qu'on  lui  donna  était  présidé  par  l'un  des  vétérans  de  la  science  éco- 
nomique. Florès  Estrada.  Mêmes  démonstrations  en  Italie,  où  il  ar- 
riva au  printemps  de  1847.  La  doctrine  y  avait  des  foyers  consacrés 
par  la  tradition  et  entretenus  par  l'étude;  l'héritage  des  Verri  et  des 
Galiani  n'était  pas  resté  vacant.  A  Turin,  à  Bologne,  à  Florence,  à 
Rome,  à  Naples,  on  le  harangua  dans  cette  langue  italienne  qui  prête 
si  bien  à  l'emphase.  Dans  les  deux  péninsules,  M.  Cobden  laissait 
plus  que  des  amis,  il  laissait  des  écoles  florissantes,  qu'il  avait  ani- 
mées par  sa  présence  et  fortifiées  par  ses  conseils. 

Au  fond  pourtant,  il  y  avait  là  plus  de  satisfactions  personnelles  que 
de  conquêtes  pour  ses  idées.  En  Angleterre,  M.  Cobden  ne  se  fût  pas 
contenté  de  l'apparat;  il  n'aurait  pas  cru  qu'il  suffît  de  traverser  son 
pays  pour  le  soumettre;  il  apportait  là  dans  son  entreprise  tout  ce 
qu'il  fallait  y  apporter  pour  obtenir  des  résultats  sérieux  :  la  con- 
naissance de  la  langue  et  des  hommes,  l'étude  du  terrain,  la  patience 
et  le  temps  nécessaires,  l'argent  aussi,  ce  nerf  de  toute  guerre.  Il 
faut  donc  voir  dans  cette  promenade  du  chef  de  la  ligue  à  travers  le 
continent  moins  un  effort  caractérisé  qu'un  délassement  après  de 
longs  travaux.  A  sa  rentrée  en  Angleterre,  il  pouvait  dire  aux  voya- 
geurs de  profession  qu'il  avait  fait  son  tour  de  France ,  d'Espagne 
et  d'Italie,  avec  des  honneurs  et  un  cortège  qu'aucun  d'eux,  si  opu- 


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icONOMISTES  CONTElf?0RAINS.  30& 

lent  qu'il  fût,  n'eût  obtenus  même  à  grands  frais.  Dans  cette  limite, 
l'ambition  de  M.  Cobden  n'avait  rien  d'excessif;  elle  aurait  eu  ce  ca- 
ractère, s'il  avadt  cru  que  quelques  mots  semés  au  passage  auraient 
la  vertu  de  gagner  les  populations  et  d'amener  les  intérêts  à  résipis- 
cence. Les  intérêts  ne  désarment  pas  ainsi;  ils  sont  d'une  nature  opi- 
niâtre, et  ils  le  prouvent  chaque  jour.  Quand  on  les  tient  pour  vaincus, 
ils  se  redressent  avec  l'énergie  du  désespoir;  même  à  terre,  ils  luttent 
encore.  Quelle  action  M.  Cobden  aurait -il  pu  exercer  sur  eux?  Les 
sentimens,  la  langue,  tout  différait.  Son  influence  ne  s'étendait  pas 
dès  lors  au-delà  du  cercle  d'esprits  déjà  convaincus  qui  s'étaient 
formés  sans  lui  ou  avant  lui,  et  qui  s'associaient  à  ses  victoires  comme 
à  un  triomphe  commun.  Après  comme  avant  sa  visite,  les  économiste» 
du  continent  restaient  aux  prises  avec  des  intérêts  irrités,  ombra- 
geux et  intraitables;  la  réforme  anglaise,  loin  de  dompter  ces  inté- 
rêts, n'avait  fait  que  les  aigrir. 

De  retour  à  Manchester,  il  y  reprit  le  cours  de  ses  occupations 
positives.  Quoique  le  pouvoir  eût  changé  de  mains,  la  liberté  com- 
merciale n'était  pas  menacée;  elle  gagnait  au  contraire  du  terrain  : 
les  tarifs  étaient  de  plus  en  plus  extirpés,  les  privilèges  de  naviga- 
tion allaient  disparaître.  Ce  fut  à  la  réforme  électorale  qu'il  s'atta- 
cha. A  Leeds,  à  Wakefield,  centres  du  comté  qui  l'avait  nommé,  iF 
revint  à  diverses  reprises,  devant  des  réunions  imposantes,  sur  le 
travail  des  listes  et  l'utilité  qu'il  y  avait  à  inscrire  le  plus  possible 
d'électeurs  à  àO  shillings.  En  attendant  que  la  loi  fournit  d'autres 
armes,' il  ne  fallait  pas  négliger  ceUes  qu'elle  mettait  à  la  disposi- 
tion des  hommes  vigilans.  L'avis  fut  écouté,  et  pendant  plusieurs 
années  l'enregistrement  électoral  fut  mené  avec  zèle  et  surveillé 
avec  soin.  On  préparait  ainsi  les  élémens  d'une  réforme  plus  com- 
plète, qui  des  vieux  bourgs  devait  faire  passer  la  prépondérance 
dans  les  centres  populeux.  Quant  aux  limites  de  cette  réforme,  il  ne 
semble  pas  qu'elles  aient  été  dès  lors  fixées  parmi  les  membres  de 
l'ancienne  ligue.  Le  vote  secret,  l'extension  du  suffrage,  semblent 
être  les  seuls  termes  sur  lesquels  on  fût  d'accord;  en  allant  plus 
loin,  on  eût  craint  de  se  confondre  avec  les  radicaux  et  les  char- 
tistes,  et  d'aboutir  aux  déceptions  du  suffrage  universel.  Ces  tra- 
vaux, commencés  en  1849,  conduisirent  M.  Cobden  jusqu'à  l'épo- 
que où  il  perdit  complètement  sa  voie  et  se  vit  abandonné  par  ses 
commettans.  Destitué  par  le  scrutin,  il  supporta  dignement  son 
échec,  et,  malgré  les  instances  qu'on  lui  fit,  il  se  refusa  à  d'autres 
candidatures  dont  les  chances  étaient  certaines.  Des  affaires  de  fa- 
mille, le  soin  de  sa  santé,  contribuaient  à  l'éloigner  de  la  vie  publi- 
que; le  goût  du  repos,  après  tant  d'agitations,  lui  était  venu.  Il  était 
sincère  en  cela;  il  n'y  mettait  ni  calcul,  ni  fausse  coquetterie.  Pour 
TOMi  xvnu  )0 


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306  BETDE  DBS  DEDX  M<»iDE6. 

supporter  la  lutte  et  en  affronter  les  émotions,  il  lui  fallait  la  con- 
science des  services  qu'il  pourrait  rendre.  Moins  écouté,  il  se  sentait 
affranchi  et  disposait  librement  de  lui-même. 

Pendant  deux  ans,  il  garda  un  silence  absolu  et  s'effaça  complè- 
tement. Au  printemps  de  1859,  des  intérêts  particuliers  l'appelèrent 
aux  États-Unis;  il  n'y  sortit  pas  de  sa  réserve.  A  deux  titres,  il  se 
trouvait  là  sur  son  véritable  terrain  :  comme  champion  de  la  liberté 
commerciale,  comme  ami  de  la  paix.  Aucun  pays  ne  se  prête  davan- 
tage aux  ovations,  et  pour  les  voir  se  multiplier,  il  eût  suffi  d'y  con- 
sentir. M.  Cobden  résista;  il  n'accepta  que  les  témoignages  qu'il  ne 
pouvait  empêcher  et  ceux  qui  avaient  im  caractère  privé.  A  Was- 
hington, il  fut  l'hôte  du  président  de  la  république,  et  reçut  du 
congrès  un  vote  de  compUmens  accompagné  des  discours  les  plus 
courtois.  Dans  les  villes  où  il  séjourna,  il  rencontra  le  même  accueil 
sans  distinction  de  partis  ni  de  classes.  Pendant  ce  temps,  l'Angle- 
terre lui  ménageait  une  surprise  des  plus  flatteuses.  Cette  réparation 
dont  il  n'avait  pas  voulu  quand  il  était  sur  les  lieux,  absent  et  à 
son  insu,  on  la  lui  imposa,  et  si  complète  qu'elle  dut  effacer  tout 
souvenir  amer,  s'il  en  eût  gardé.  Le  bourg  de  Rochdale  l'avait  élu 
au  parlement,  et  lord  Palmerston  lui  réservait  une  place  dans  le 
nouveau  cabinet,  celle  de  président  du  bureau  du  commerce.  C'est 
à  Liverpool  seulement  et  à  son  retour  que  M.  Cobden  apprit  les  deux 
nouvelles.  Ses  amis,  venus  des  comtés  voisins,  l'attendaient  sur  le 
môle  pour  le  féliciter;  trois  députations  et  quatre  adresses  occu- 
paient le  second  rang  avec  l'appareil  ordinaire.  Bien  qu'après  onze 
jours  de  mer,  pendant  lesquels  il  n'avait  vécu  que  de  sorbets,  il 
fût  exténué  de  fatigue  et  eût  préféré  le  repos  à  toute  espèce  d'ova- 
tion, il  n'en  reçut  pas  moins  les  députations  et  les  adresses,  répon- 
dant à  chacune  avec  une  liberté  d'esprit  et  un  enjouement  qui  n'a- 
vaient rien  d'un  malade.  Il  parla,  dit  im  journal  anglais,  en  enfant 
terrible,  et  laissa  prévoir  ses  dispositions  au  sujet  des  offres  du  pre- 
mier ministre.  Sans  se  lier  les  mains  et  en  répétant  qu'il  s'ouvrirait 
d'abord  à  qui  de  droit,  il  mamtint  ses  anciennes  opinions  sur  la 
paix,  sur  les  taxes  indirectes,  sur  la  liberté  du  commerce.  C'é- 
taient autant  d'incompatibilités.  Quelle  figure  eût-il  faite  auprès  de 
lord  Palmerston  avec  des  convictions  aussi  absolues,  aussi  inflexi- 
bles? Gêné  lui-même ,  il  eût  été  pour  ses  collègues  un  embarras;  à 
la  première  occasion  délicate,  'A  se  fût  retiré  de  son  propre  mouve- 
ment, ou  eût  été  jeté  à  la  mer  comme  un  hôte  dangereux.  11  ne  vou- 
lut pas  s'exposer  à  cette  alternative  :  son  premier  et  son  deniier 
mot  furent  un  refus. 


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ÉCONOMISTES  C0NTEMP0BAIN8«  807 

V. 

Il  n'en  sut  pas  moins  de  gré  au  cabinet  d'une  offre  qui  aurait  pu 
être  une  charge  et  qui  restait  un  honneur.  Dans  des  conditions  plus 
libres,  il  ne  renonça  point  à  l'appuyer  et  à  le  servir.  L'occasion  s'en 
présenta  bientôt.  Sa  santé  ne  lui  permettait  plus  d'habiter  l'Angle- 
terre pendant  l'hiver;  il  fallait  à  sa  poitrine  im  air  plus  doux  et  nme 
température  plus  égale.  Dès  les  premiers  jours  d'octobre  1869,  il 
passa  en  France.  Ceux  qui  l'ont  vu  alors  savent  qiie  le  hasard  est  pour 
beaucoup  dans  l'événement  qui  a  marqué  son  séjour.  Il  ne  venait 
à  Paris  que  pour  rejoindre  ses  enfans,  qui  y  achevaient  leur  édu- 
cation. Un  entretien  avec  le  chancelier  de  l'échiquier,  M.  Gladstone, 
était  le  seul  élément  qu'il  eût  emporté  de  Londres;  il  n'avait  ni 
mission  précise,  ni  caractère  officiel.  Ce  fut  librement,  sur  sa  propre 
inspiration  et  sous  sa  responsabilité  seule,  qu'il  fit  les  premières  dé- 
marches pour  un  rapprochement  de  l'Angleterre  et  de  la  France  sur 
le  terrain  commercial.  Dévoué  à  ses  idées,  il  ne  résistait  pas  au  désir 
de  les  introduire  partout  où  elles  étaient  méconnues.  Le  besoin  d'a- 
gir, de  paraître,  qui  avait  sommeillé  pendant  trois  ans,  s'était  réveillé 
chez  lui.  Il  vit  ses  amis,  sonda  le  terrain,  avec  peu  d'espoir  d'abord, 
puis  avec  plus  de  confiance.  Dès  le  début,  il  comprit  où  était  le  vé- 
ritable levier,  et,  écartant  les  scrupules,  il  y  eut  recours  en  homme 
qui  tient  moins  à  la  forme  qu'au  fond.  L'agitation  en  France  ne  pou- 
vait pas  avoir  un  caractère  libre  et  populaire;  c'est  dans  les  som- 
mets du  gouvernement  que  M.  Gobden  la  transporta.  Il  lui  était  ré- 
servé de  réussir  deux  fois  au  prix  des  plus  manifestes  contrastes.  La 
pensée  d'un  traité  de  commerce  entre  les  deux  nations  avait  été 
souvent  mise  en  avant,  puis  abandonnée;  on  la  reprit  dans  l'inten- 
tion de  la  faire  aboutir.  Sur  ce  point,  les  institutions  en  vigueur  sont 
sobres  de  formalités;  les  traités  de  commerce  restent  pour  la  France 
en  dehors  des  délibérations  ordinaires  et  entrent  dans  les  attributs 
de  la  souveraineté.  11  s'agissait  de  convaincre  quelques  hommes  dont 
les  conseils  avaient  du  crédit,  et  qui  avaient  qualité  pour  les  faire 
entendre.  Pendant  six  semaines,  M.  Gobden  s'en  occupa;  le  terrain 
était  plus  facile,  mieux  préparé  qu'il  ne  l'imaginait.  Dès  ce  moment, 
l'affaire  prit  un  autre  tour;  des  énonciations  précises  remplacèrent 
les  termes  assez  vagues  dans  lesquels  on  s'était  d'abord  renfermé. 
Les  points  de  détail  furent  débattus,  réglés,  sans  qu'il  s'élevât  de 
difficulté  sérieuse;  des  deux  côtés,  le  désir  de  conclure  dominait  les 
négociations.  L'Angleterre  abolissait,  sauf  deux  ou  trois  réserves, 
tous  les  droits  sur  les  objets  manufacturés;  elle  réduisait  dans  une 
large  proportion  les  droits  sur  les  eaux-de-vie  et  les  vins;  sur  quel- 


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SOS  BEVUE   DES  DEUX  MONDES. 

ques  autres  articles,  elle  ne  maintenait  que  des  taxes  d'équilibre 
correspondant  à  des  taxes  intérieures.  Toutes  ces  concessions,  à 
part  un  petit  nombre,  étaient  immédiates.  La  France,  à  diverses 
dates,  supprimait  la  prohibition  pour  la  remplacer  par  des  droits 
dont  le  maximum  serait  de  30  pour  100  de  la  valeur,  abaissés  à 
25  pour  100  à  une  époque  déterminée;  elle  réduisait  en  outre  les 
droits  sur  la  houille  et  le  coke,  la  fonte,  les  fers  et  les  aciers,  les 
outils  et  les  machines,  les  fils  et  les  étoffes  de  lin  et  de  chanvre. 
Telles  étaient  les  conditions  principales  sur  lesquelles  Taccord  s'était 
établi.  Alors,  mais  seulement  alors,  la  mission  de  M.  Gobden  chan- 
gea de  nature.  De  négociateur  il  devint  plénipotentiaire,  et  mit  sa 
signature  au  bas  du  traité.  Peut-être  n'était-il  pas  le  moins  étonné 
d'avoir  si  bien  réussi. 

Ce  traité  a  été  vivement  attaqué  des  deux  côtés  du  détroit.  On  lui 
a  reproché  de  n'être  pas  assez  étudié,  de  violer  les  principes,  d'être 
onéreux  aux  deux  parties.  Un  mot  suffit  pour  le  défendre  :  il  est  ce 
qu'il  pouvait  être,  rien  de  plus,  rien  de  moins.  S'il  blesse  profon- 
dément les  favoris  du  privilège,  il  ne  donne  pas  aux  amis  de  la 
liberté  une  satisfaction  sans  mélange.  Pour  les  uns  il  va  au-delà, 
pour  les  autres  il  reste  en-deçà  d'un  arrangement  vraiment  profi- 
table aux  intérêts  du  pays;  puis  une  condition  essentielle  lui  man- 
que, c'est  le  débat  libre.  11  faudrait  pourtant  se  mettre  d'accord 
sur  les  torts  qu'on  impute  à  ce  pacte.  En  France,  on  l'accuse  d'a- 
voir été  fait  au  profit  de  l'Angleterre,  en  Angleterre  d'avoh*  été  fait 
au  profit  de  la  France.  Ou  est  la  vérité?  Pour  les  hommes  de  bonne 
foi,  il  est  démontré  que  là  où  l'Angleterre  donne  un  gage  sérieux, 
la  France  ne  donne  qu'une  promesse  en  bien  des  points  illusoire. 
Dans  dix-huit  mois  d'ici,  un  mot,  la  prohibition,  aura  disparu  des 
tarifs;  mais  si  les  droits  sont  portés  au  maximum  du  traité,  la  chose 
restera.  L'interdit  sera  le  même,  l'écart  est  trop  grand  pour  qu'une 
concurrence  s'établisse.  Pourquoi  donc  la  manufacture  jette-t-eÙe 
de  si  hauts  cris?  On  ne  ferait  que  lui  donner  la  sécurité  sous  une 
autre  forme.  Se  sentirait-elle  plus  directement  menacée?  comment? 
dans  quelle  mesure?  On  ne  le  sait.  Là  est  le  vide,  le  défaut  du  traité; 
il  est  une  lettre  morte  jusqu'à  l'interprétation;  il  est  un  cadre,  reste 
à  savoir  comment  on  le  remplira;  il  garde  jusqu'au  bout  son  allure 
arbitraire.  Les  hommes  qui  n'aiment  pas  le  bruit  pour  rien  n'ont 
qu'à  attendre  et  à  se  réserver.  Quand  le  traité  sera  un  traité,  quand 
il  aura  une  consistance,  un  corps,  des  clauses  déterminées,  il  sera 
temps  déjuger  ce  qu'il  est,  où  il  va  et  quels  effets  il  doit  produire. 

M.  Cobden  n'a  pas  été  épargné  dans  les  attaques  dont  le  traité  de 
commerce  a  été  l'objet;  comme  le  traité  lui-même,  il  a  essuyé  un 
double  feu.  En  France  on  en  a  fait  un  agent  secret  de  l'Angleterre, 


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ECONOMISTES  CONTEMPORAINS.  300 

en  Angleterre  un  complice  de  la  France;  suivant  le  besoin,  il  a  été 
taxé  ici  de  subtilité,  là  d'ignorance.  Des  deux  parts  on  se  prétend 
blessé,  et  c'est  contre  lui  qu'on  se  retourne.  Que  le  traité  n'ait  point 
été  assez  étudié,  c'était  inévitable  avec  la  hâte  qu'on  y  a  mise. 
M.  Gobden  tenait  surtout  au  principe;  il  a  négligé  quelques  points 
de  détail.  Or  les  hommes  préoccupés  du  détail  sont  aussi  nombreux 
en  Angleterre  qu'en  France,  aussi  ombrageux,  aussi  jaloux  de  leurs 
droits.  Le  chef  de  la  ligue  avait  à  leurs  yeux  un  tort  irrémissible  :  en 
simplifiant  les  tarifs,  il  supprimait  les  emplois  :  de  là  des  colères 
qui  ont  trouvé  cette  occasion  pour  éclater.  Il  ne  faut  voir  là-dedans 
qu'une  querelle  de  bureaux.  Quand  notre  armée  de  fonctionnaires 
sera  menacée  par  une  réforme  sérieuse,  elle  n'aura  ni  plus  de  ré- 
signation ni  plus  de  philosophie.  On  peut  regretter  néanmoins  que 
M.  Gobden  ne  se  soit  pas  effacé  de  lui-même,  quand  il  a  vu  que  les 
choses  marchaient  toutes  seules  et  relevaient  d'une  influence  pré- 
pondérante. Il  aurait  laissé  à  d'autres  le  soin  d'achever,  à  titre  ac- 
crédité, ce  qu'il  avait  commencé  un  peu  à  l'aventure  et  de  son  propre 
mouvement  :  son  nom  n'y  eût  rien  perdu,  et  l'acte  y  eût  peut-être 
gagné.  Pour  la  France,  c'eût  été  un  épouvantail  de  moins,  épou- 
vantail  ridicule,  mais  réel;  pour  l'Angleterre,  c'était  un  sacrifice  à 
l'étiquette,  sacrifice  utile  dans  un  pays  où  on  ne  viole  pas  impuné- 
ment les  formes.  Il  eût  été  moins  exposé,  moins  attaqué  ;  il  est  vrai 
qu'il  y  eût  perdu  l'avantage  d'être  noblement  défendu  par  M.  Glad- 
stone. «  Quant  à  M.  Gobden,  a  dit  le  chancelier  de  l'échiquier,  par- 
lant dans  un  temps  où  toutes  les  colères  sont  éteintes,  je  ne  puis 
m' empêcher  de  lui  exprimer  mon  obligation  des  peines  qpi'il  a  prises 
et  des  sacrifices  personnels  qu'il  a  faits  pour  assurer  le  succès  d'une 
mesure  qu'il  considère,  lui  si  bon  juge,  comme  l'un  des  plus  grands 
triomphes  de  la  liberté  commerciale.  G' est  un  grand  bonheur  pour  un 
homme  qu'ayant,  il  y  a  quinze  ans,  rendu  à  l'Angleterre  un  service 
signalé,  il  ait  eu  cette  heureuse  fortune  de  pouvoir  rendre  de  nou- 
veau et  dans  la  même  cause  un  service  équivalent  à  son  pays,  qui, 
je  l'espère,  ne  se  montrera  point  ingrat.  »  La  réponse  à  cette  der- 
nière phrase  ne  s'est  pas  fait  attendre;  un  mois  après,  la  Gité  de 
Londres  accordait  à  M.  Gobden  le  droit  de  bourgeoisie. 

Vingt  années  de  la  vie  de  M.  Gobden,  les  dix  premières  surtout,  ont 
été  un  duel  acharné  contre  des  institutions  vivement  défendues.  On 
l'a  vu,  en  huit  jours,  parcourir  cinq  cents  lieues  et  parler  dans  six 
réunions  différentes,  en  prenant  à  peine  cpielques  heures  de  sommeil. 
Sa  volonté  dominait  ces  fatigues  où  de  plus  vigoureux  eussent  suc- 
combé. Si  le  corps  paraît  frêle,  l'esprit  est  indomptable.  Volontiers 
M.  Gobden  garde  le  silence  et  se  tient  au  repos;  mais  vienne  le  moment 
d'agir,  rien  ne  l'arrête.  11  recommence  alors  sa  lutte  obstinée  jusqu'à 


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810  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

épuisement  des  forces.  Son  visage  pensif  semble  réfléchir  un  travail 
intérieur;  il  ne  s'anime  que  sur  les  sujets  qui  le  touchent.  S'il  a  de 
l'ambition,  elle  se  déguise  sous  une  modestie  naturelle  et  une  simpli- 
cité de  manières  qui  ne  sont  pas  sans  charme.  On  voit  un  homme  qui 
se  contient;  rien  du  tribun  populaire,  comme  on  se  le  figure  sur  ce 
mot.  Ce  calme  et  cette  réserve  ont  désarmé  bien  des  préventions. 
Quand  il  entra  aux  communes,  son  nom  ne  se  séparait  pas  des  viva- 
cités de  langage  qui  accompagnent  les  luttes  extérieures.  Peu  à  peu, 
par  sa  modération,  il  a  gagné  ceux  qui  l'ont  mieux  connu  et  ramené 
les  autres  à  des  sentimens  moins  hostiles.  Il  n'est  plus  au  parlement 
comme  un  homme  qui  en  a  forcé  les  portes;  il  est  de  la  maison,  et 
on  compte  avec  lui.  A-t-il  pour  cela  l'étoffe  d'un  homme  politique? 
Il  s'en- défend,  et  il  a  raison.  Un  homme  vraiment  politique  se  classe 
mieux  et  d'une  manière  plus  nette  que  M.  Cobden  ne  l'a  fait.  Il  est 
des  choses  auxquelles  il  se  résigne,  d'autres  dont  il  sait  se  défendre. 
Même  en  vue  d'un  succès,  il  n'accepterait  pas  certains  compromis, 
il  ne  prendrait  point  de  toute  main  ce  qui  flatte  ses  idées  favorites. 
Pour  l'homme  politique,  il  y  a  plus  que  des  devoirs  de  conscience, 
il  y  a  des  devoirs  de  parti;  il  y  a  aussi  cet  esprit  de  discipline  qui 
crée  les  liens,  réprime  les  écarts  et  constitue  la  force.  Comme  l'ar- 
mée, la  politique  a  ses  cadres  :  rester  en  dehors,  ne  relever  que  de 
soi,  est  un  moyen  de  se  mettre  mieux  en  vue,  mais  on  y  perd  les 
bénéfices  de  la  règle  en  courant  les  risques  de  l'isolement. 

Il  est  vrai  que,  si  M.  Cobden  n'est  pas  d'un  parti,  il  est  d'une 
école  avec  M.  Bright  et  M.  Milner  Gibson.  Que  veut  cette  école?  où 
va-t-elle?  que  se  propose-t-elle?  Il  serait  difficile  de  le  dire  au  mi- 
lieu des  contradictions  qui  s'y  montrent.  Elle  a  tout  à  la  fois  des 
appétits  effrénés  de  liberté  et  de  singulières  faiblesses  pour  le  despo- 
tisme. Ces  mélanges  adultères  répugnent  à  des  esprits  sincèrement 
libéraux.  IF  faut  qu'une  école,  puisque  école  il  y  a,  sache  se  respec- 
ter elle-même  si  elle  veut  être  respectée,  qu'elle  se  garde  des  mau- 
vaises alliances,  ne  frappe  pas  à  tort  et  à  travers,  au  gré  du  caprice 
ou  d'on  ne  saurait  dire  quel  intérêt  du  moment;  il  faut  surtout 
qu'elle  distingue  nettement  ses  amis  et  ses  ennemis,  qu'elle  s'ap- 
puie sur  les  uns  et  rompe  avec  les  autres.  On  n'est  un  parti  et  même 
une  école  qu'à  ce  prix.  Au  fond,  chez  les  hommes  de  Manchester,  le 
sentiment  est  démocratique;  c'est  dans  l'excès  de  ce  sentiment  qu'ils 
puisent  leur  haine  pour  une  liberté  relative,  et  leurs  condescen- 
dances pour  le  despotisme  s'expliqueraient  par  un  penchant  secret 
pour  le  despotisme  de  la  multitude.  Ils  devraient  pourtant  en  être 
guéris  par  le  souvenir  des  épreuves  qu'ils  ont  traversées,  quand  le 
chartisme  grondait  à  leurs  portes  avec  ses  violences  contre  les  per- 
sonnes et  ses  attentats  contre  les  propriétés.  Voudraient-ils  se  con- 


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ECONOMISTES   CONTEMPORAINS.  311 

fondre  aujourd'hui  avec  Feargus  O'Gonnor  et  ses  bandes?  Non,  ils 
s'en  défendent,  et  on  doit  les  croire.  Dans  la  chambre,  hors  de  la 
chambre,  ils  se  séparent  ouvertement  des  radicaux;  mais  s'ils  ne 
sont  ni  radicaux,  ni  chartistes,  ni  whigs,  ni  tories,  que  sont-ils?  Se 
réservent-ils  d'être  un  peu  avec  tout  le  monde,  un  peu  contre  tout 
le  monde,  suivant  les  cas,  les  besoins,  les  inspirations  de  leur  fan- 
taisie ou  de  leur  vanité?  Ce  serait  une  gageure  qu'ils  ne  pourraient 
pas  pousser  bien  loin.  Quelque  art  qu'ait  mis  M.  Bright  à  s'emparer 
de  ces  riches  et  laborieuses  populations  du  comté  âe  Lancastre,  qu'il 
alarme  ou  excite  à  son  gré  en  leur  montrant  tantôt  la  guerre  à  leurs 
portes  avec  la  clôture  des  mers,  tantôt  la  noblesse  les  insultant  du 
haut  de  ses  bourgs-pourris,  il  arrivera  un  jour  où,  lasses  d'être  bal- 
lottées de  la  cupidité  à  l'envie,  elles  lui  demanderont  ce  qu'il  est,  où 
il  va,  ce  qu'il  entend  faire,  où  il  prétend  les  conduire.  Il  faudra  s'ex- 
pliquer alors  et  trouver  autre  chose  que  des  terreurs  à  froid  et  des 
déclamations  sans  consistance. 

Comme  économiste,  M.  Richard  Cobden  n'a  rien  dit,  rien  écrit 
qui  ressemble  à  un  corps  de  doctrines.  Il  a  été  conduit  à  la  science 
par  l'observation  plutôt  que  par  la  réflexion,  et  par  les  faits  plus  que 
par  l'étude.  Cette  méthode  n'est  pas  la  moins  sûre  :  elle  peut  laisser 
quelques  points  dans  l'ombre,  elle  n'égare  jamais.  De  quelques  prin- 
cipes bien  éprouvés,  le  chef  de  la  ligue  tirait  avec  discernement  toutes 
les  conséquences  dont  ils  étaient  susceptibles.  On  peut  le  voir  à  ses 
discours  :  rarement  il  y  cite  les  maîtres  de  la  science,  encore  moins 
s'y  livre-t-il  à  des  controverses.  Il  se  contente  de  ce  qu'il  y  a  de  plus 
élémentaire,  de  ce  qui  est  à  la  portée  de  tous  ses  auditeurs,  et  l'ap- 
plique vigoureusement  à  la  défense  de  sa  cause.  Rien  d'obscur  d'ail- 
leurs ni  de  tendu,  pas  même  l'ombre  d'une  subtilité.  Le  sujet  y  eût 
cependant  prêté  :  il  s'agissait  de  la  loi  des  grains  et  de  la  rente  du 
sol;  n'était-ce  pas  le  cas  de  s'appuyer  sur  la  théorie  de  Ricardo?  Il 
ne  la  mentionne  même  pas;  il  sent  qu'elle  est  un  embarras  plutôt 
qu'une  force.  La  notion  de  la  rente,  comme  on  l'appelle,  le  touchait 
moins  que  ses  effets,  et  il  aimait  mieux  combattre  la  rente  dans  ses 
abus  que  la  définir  dans  ses  origines.  Quand  la  doctrine  se  montre 
phez  lui,  elle  ne  laisse  dans  l'esprit  ni  trouble  ni  confusion;  elle  est 
d'une  clarté  qui  frappe,  elle  va  droit  au  but.  Ce  n'est  donc  pas 
comme  savant  qu'il  a  rendu  à  l'économie  politique  des  services  que 
Tonne  saurait  méconnaître  :  c'est  plutôt  comme  metteur  en  œuvre 
et  praticien.  Avec  une  idée  simple  et  juste,  obstinément  reproduite  et 
sous  les  formes  les  plus  variées,  il  a  fait,  çn  sept  ans,  gagner  à  la 
science  plus  de  terrain  qu'elle  n'en  avait,  par  ses  seules  forces,  ga- 
gné pendant  un  demi-siècle.  Adam  Smith  avait  répandu  la  semence, 
d'autres  ensuite  l'avaient  vue  lever;  M.  Cobden  a  eu  les  honneurs 
de  la  moisson. 


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312  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

^n  résumé,  il  y  a  dans  la  vie  de  M.  Gobden  trois  périodes  que, 
pour  le  bien  juger,  il  ne  faut  pas  confondre.  Dans  la  première,  il  est 
l'agitateur  purement  anglais,  sortant  de  sa  fabrique  pour  annoncer  à 
ses  compatriotes  que  l'heure  de  la  liberté  commerciale  est  venue,  et 
qu'au  prix  de  tous  les  sacrifices  de  temps,  d'argent,  de  paroles,  il 
faut  qu'elle  devienne  la  loi  du  pays.  On  a  vu  ce  qu'il  lui  en  a  coûté 
pour  cela,  et  quelle  somme  d'efforts  il  a  dépensée.  Si  la  résistance 
est  opiniâtre,  l'attaque  ne  l'est  pas  moins.  De  part  et  d'autre,  toutes 
les  forces,  toutes  les  énergies  se  produisent;  l'opinion  se  forme, 
s'éclaire,  et  le  champ  du  combat  reste  à  ceux  qui  ont  pour  eux  la 
vérité,  la  justice  et  le  nombre.  Devant  cet  arrêt,  les  vaincus  se  rési- 
gnent, et  par  une  modération  plus  grande  les  vainqueurs  désarment. 
On  arrive  au  but,  on  ne  le  dépasse  pas.  Ainsi  se  passent  les  choses 
dans  une  société  qui  dispose  d'elle-même.  C'est  le  beau  moment  de 
M.  Richard  Gobden,  son  titre  réel,  une  victoire  qui  l'honore.  Il  s'en 
enivre  et  veut  aller  plus  loin,  imposer  à  l'Europe  ce  que  dans  son 
pays  il  a  conquis  pied  à  pied.  Ici  commencent  les  illusions,  mêlées 
d'un  peu  d'orgueil  :  c'est  la  seconde  période;  il  est  impossible  de  la 
prendre  bien  au  sérieux.  Pour  l'enseignement  des  autres  peuples,  il 
fallait  s'en  remettre  au  spectacle  de  l'expérience  anglaise  et  à  l'im- 
pression lente,  mais  solide,  qu'elle  laisserait  dans  les  esprits.  Les 
missions  libres  ou  autorisées  étaient  de  trop.  Enfin  la  troisième  pé- 
riode est  celle  où  M.  Gobden,  à  ses  risques  et  périls,  se  fait  l'avocat 
systématique  et  absolu  de  la  paix.  De  ce  thème,  il  n'y  a  rien  à  dire, 
si  ce  n'est  qu'il  est  épuisé,  et  que  le  reprendre,  c'est  montrer  beau- 
coup de  candeur.  Toutefois  ce  qui  est  plus  nouveau  et  moins  accep- 
table, c'est  le  langage  que  tiennent  quelques  hommes  de  l'école  de 
Manchester,  M.  Bright  entre  autres,  pour  assurer,  coûte  que  coûte, 
l'effet  de  leurs  opinions;  ce  sont  les  moyens  dont  ils  s'appuient  pour 
comprimer  ce  qu'il  y  a  dans  l'homme  de  plus  généreux  et  de  plus 
viril,  le  point  d'honneur  par  exemple,  qui  est  la  meilleure  garantie 
de  la  dignité  d'un  peuple;  c'est  la  manière  dont  ils  fouillent  dans  les 
cœurs  pour  y  réveiller  ce  qu'ils  renferment  d'instincts  et  de  senti- 
mens  inférieurs.  Il  y  a  là  une  attemte  portée  à  la  moralité  publique, 
contre  laquelle  on  ne  saurait  protester  par  des  paroles  trop  sé- 
vères. Ces  appels  constans  à  l'intérêt,  à  Tintérêt  seul,  à  un  intérêt 
étroit,  égoïste,  exclusif,  sont  du  plus  détestable  exemple,  et,  s'ils 
étaient  écoutés,  ils  aboutiraient  infailliblement  à  l'abaissement  des 
caractères  et  à  la  décadence  des  institutions. 

Louis  Reybaud,  derinstiuit. 


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LA 


REINE  DU  SABBAT 


SCÈNES  DE  LA  VIE  DES  LANDES. 


I. 

La  petite  ville  de  Barcelonne^  située  dans  le  département  du 
Gers,  mais  dont  les  dernières  maisons  touchent  au  département  des 
Landes,  a  des  foires  renommées.  Les  Béarnais  et  les  Landais  s'y 
rendent  en  foule,  et  il  s'y  fait  un  grand  commerce  de  bœufs  de  la 
Chalosse  et  de  petits  chevaux  du  pays.  La  foire  de  décembre  1846 
(j'ai  quelques  raisons  pour  me  rappeler  cette  date)  fut  une  des  plus 
belles  que  j'aie  jamais  vues  dans  cette  modeste  localité.  Ce  jour-là, 
le  ciel  était  si  pur,  le  soleil  si  chaud ,  qu'on  se  serait  cru  en  plein 
été.  Vers  quatre  heures  cependant,  les  étrangers  qui  demeuraient 
loin  songèrent  à  partir.  A  cette  époque,  la  mode  des  cabriolets,  des 
tilburys,  ne  s'était  pas  répandue;  on  n'allait  pas  aux  foires  en  dili- 
gences ou  en  wagons;  les  hommes,  les  femmes,  les  enfans,  les  vieil- 
lards ne  voyageaient  qu'à  cheval.  Aussi,  dès  l'heure  où  commençait 
ce  qu'on  nomme  la  débâcle  de  la  foire,  de  longues  caravanes  sorties 
de  la  ville  qui  avait  donné  lieu  à  cette  commerciale  et  joyeuse  so- 
lennité allaient  se  perdre  aux  quatre  coins  de  l'horizon. 

Rien  n'était  plus  gai  que  ce  retour,  opéré  moitié  pendant  le  jour, 
moitié  pendant  la  nuit,  par  des  gens  habitués  à  revenir  ensemble. 
Toutes  les  classes  de  la  société  rustique  étaient  représentées  dans 
cette  foule  alerte.  On  y  voyait  les  négocians  en  eaux-de-vie  et  en 
grains  toujours  solidement  montés  sur  un  percheron  bon  trotteur. 


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31A  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  fils  de  famille  en  train  de  manger  au  billard  ce  que  son  père  lui 
avait  péniblement  amassé  »  le  propriétaire  aisé  qui  suit  toutes  les 
foires  sans  pouvoir  se  décider  à  vendre  ses  denrées,  le  petit  brocan- 
teur maintenant  de  son  mieux  une  vieille  jument  souvent  aveugle,  la 
jeune  campagnarde  solidement  assise  sur  un  bât  bien  rembourré, 
coquettement  coiffée  d'un  foulard,  ne  manquant  ni  une  foire  ni  un 
marché  afin  d'entretenir  les  espérances  de  cinq  ou  six  galans.  On  y 
voyait  aussi  le  meunier  qui,  sur  le  dos  de  son  mulet  déjà  trop  chargé 
de  blé,  trouvait  le  moyen  de  hisser  quelque  jolie  servante.  Tous  ces 
braves  gens  vivaient  en  assez  bonne  intelligence,  et  la  plus  franche 
gaieté  régnait  parmi  eux.  Malheureusement  la  cavalcade  s'appau- 
vrissait à  chaque  embranchement.  11  y  avait  des  bifurcations  où  elle 
perdait  la  moitié  de  son  monde,  et  les  plus  éloignés,  alors  que  la  nuit 
devenait  de  plus  en  plus  noire,  revenaient  seuls  chez  eux  à  travers 
les  bruyères  désertes. 

En  décembre  1845,  la  bande  dont  je  faisais  partie  tournait  le  dos 
à  TAdour  et  se  dirigeait  vers  le  Bas-Armagnac.  Outre  les  élémens 
que  je  viens  de  décrire,  elle  comptait  un  ecclésiastique.  C'était  un 
homme  qui  pouvait  avoir  quarante-cinq  ans,  aux  traits  mâles  et  ré- 
guliers, à  la  physionomie  assez  intelligente.  11  avait  retroussé  sa  sou- 
tane, qui  n'avait  plus  que  la  longueur  d'une  veste  de  hussard;  ses 
jambes  étaient  emprisonnées  dans  de  lourdes  bottes  à  l'écuyère 
garnies  de  longs  éperons  d'argent.  Je  demandai  à  mon  voisin  quel 
était  cet  ecclésiastique,  et  il  me  répondit  que  c'était  l'abbé  Garri- 
gues, curé  de  Carabussan.  Je  le  regardai  alors  avec  une  curiosité 
doublement  intéressée,  d'abord  parce  qu'il  devait  être  un  de  mes 
derniers  compagnons  sur  une  route  que  je  connaissais  mal,  ensuite 
parce  qu'il  avait  la  réputation  d'être  pousouèy  c'est-à-dire  sorcier. 

Cette  qualité,  bien  avérée  dans  le  pays,  n'empêchait  point  nos 
compagnons  de  voyage  de  causer  avec  l'abbé  Garrigues,  et  même 
de  lui  faire  bonne  mine.  11  paraissait  non-seulement  fort  affable, 
mais  de  joyeuse  humeur.  11  était  monté  sur  un  grand  cheval  noir 
au  poil  vif,  aux  oreilles  inquiètes,  et  qui  faisait  mille  folies  quand 
il  le  pinçait,  ce  qui  lui  arrivait  quelquefois.  Comme  j'appartenais  à 
l'arrière-garde,  je  pus  demander  quelques  détails  sur  le  curé  à  un 
brave  paysan  dont  la  jument  était  souvent  obligée  d'attendre  son 
poulain,  qui  faisait  l'école  buissonnière;  mais  je  ne  pus  tirer  de  mon 
homme  que  des  demi-confidences.  On  croyait  que  le  curé  était  sor- 
cier, et  pourtant  on  ne  pouvait  l'affirmer.  Ce  qu'il  y  avait  de  certain, 
c'est  que  l'oncle  du  curé,  ancien  desservant  de  la  même  commune, 
était  un  sorcier  comme  on  en  voit  rarement.  Du  reste,  tous  les  gens 
de  Carabussan  étaient  sorciers.  Ils  vivaient  au  milieu  des  étangs  et 
des  forêts,  et  le  sabbat  était  chez  eux  en  permanence.  On  pouvait  en 


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SCÈNES  DE  LA   VIE   DES   LANDES.  31& 

compter  une  douzaine  qui,  la  nuit,  se  déguisaient  en  loups  blancs. 
Le  mieux  était  de  ne  pas  avoir  affaire  avec  les  gens  de  ce  pays. 

La  nuit  commençait  à  venir  ;  mon  interlocuteur  me  quitta  pour 
suivre  un  petit  sentier,  et  je  m'aperçus  que  notre  troupe  était  sin- 
gulièrement diminuée.  Au  bout  d'un  quart  d'heure,  il  arriva  ce  que 
j'avais  prévu  :  j'étais  seul  avec  le  curé.  Nos  chevaux  se  mirent  au 
même  pas,  et  bientôt  s'engagea  une  conversation  pleine  d'intérêt 
sur  le  prix  des  vins  et  le  cours  des  bœufs.  Nous  parcourions  un  im- 
mense plateau  couvert  de  landes  et  nous  suivions  un  chemin  à  peine 
frayé.  Le  ciel  était  chargé  de  nuages,  et,  bien  que  l'on  fût  au  mois  de 
décembre,  on  apercevait  dans  la  direction  de  la  montagne  de  longs 
éclairs  qui  déchiraient  les  nues;  en  même  temps  de  grosses  gouttes 
commençaient  à  tomber.  Nous  piquâmes  nos  chevaux,  nous  nous 
enveloppâmes  dans  nos  manteaux,  mais  ce  furent  là  des  précau- 
tions inutiles.  Le  vent  de  la  montagne  nous  envoya  un  orage  qui 
versa  sur  nous  des  torrens  de  pluie.  Le  curé  Garrigues  m'offrit  l'hos- 
pitalité dans  son  presbytère.  J'acceptai,  car  je  me  sentais  incapable 
de  me  guider  dans  les  ténèbres.  Nous  avancions  d'un  assez  bon  pas, 
lorsque  tout  à  coup  nos  deux  chevaux  firent  chacun  un  écart  qui 
faillit  nous  désarçonner.  Noxis  leur  mîmes  l'éperon  au  ventre  :  le 
cheval  du  curé  se  cabra  d'une  façon  effrayante.  Quant  au  mien,  qui 
était  beaucoup  plus  pacifique,  il  se  contenta  de  reculer.  Le  gros  de 
l'orage  s'était  éloigné;  cependant  à  la  lueur  d'un  éclair  nous  crûmes 
voir  une  forme  humaine  qui  était  couchée  en  travers  du  chemin. 

—  Tenez  mon  cheval,  me  dit  le  curé,  je  vais  voir  ce  que  c'est. 

Il  descendit,  s'approcha  de  la  forme  entrevue  et  poussa  une  ex- 
clamation. —  C'est  bien  elle,  dit-il,  je  m'en  doutais.  Nous  sommes 
auprès  du  moulin,  monsieur,  continua- t-il  en  s'adressant  à  moi.  Il 
y  a  une  bonne  action  à  faire.  Voici  une  pauvre  vieille  femme  dont  la 
raison  est  altérée.  Nous  ne  pouvons  l'abandonner  par  une  pareille 
nuit  dans  cette  lande  déserte;  elle  y  périrait  de  froid.  Il  faut  que 
vous  m'aidiez  à  la  conduire  chez  elle.  Nous  serons  un  peu  plus 
mouillés,  mais  nous  sauverons  la  vie  à  une  créature  humaine. 

Je  consentis  facilement  à  ce  que  le  curé  demandait,  et  il  se  mit  à* 
secouer  le  bras  de  la  vieille,  qu'il  appela  à  plusieurs  reprises  d'un 
nom  bizarre;  mais  la  vieille  ne  bougeait  pas. 

—  Elle  est  peut-être  morte,  lui  dis-je. 

—  Morte  !  non  pas  ;  mais  le  vin  est  fort  cette  année,  et  quand  elle 
a  bu,  elle  vient  cuver  son  ivresse  auprès  de  ce  moulin.  Une  idée  de 
folle!  C'est  là  que  sa  grand' mère  fut  brûlée  il  y  a  cent  ans  environ. 

—  Briilée! 

—  Oui,  légalement,  comme  sorcière. 

L'aventure  se  compliquait.  La  vieille  femme  parut  enfin  disposée 
à  se  remettre  sur  ses  pieds. 


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316  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Il  faut  que  vous  me  prêtiez  votre  cheval,  me  dit  le  curé,  il  est 
moins  vif  que  le  mien.  Nous  la  mettrons  sur  votre  selle,  car  il  sera 
difficile  de  la  faire  marcher. 

Je  descendis  de  mon  cheval,  je  montai  sur  l'autre.  Le  curé,  après 
avoir  convenablement  placé  la  vieille  femme,  conduisit  sa  monture 
par  la  bride.  Les  chemins  étaient  mauvais  et  glissans,  mais  la  pluie 
avait  cessé.  La  lune,  dégagée  des  nuages,  éclaira  autour  de  nous  un 
pays  singulier.  Nous  avions  quitté  le  plateau  nu  et  découvert  pour 
descendre  dans  une  longue  vallée.  A  notre  droite  tout  était  ténèbres, 
une  côte  rapide  couverte  d'arbres  nous  interceptait  la  lumière;  à 
notre  gauche  au  contraire,  à  perte  de  vue,  des  roseaux  gigantes- 
ques agitaient  leurs  tètes  mobiles  avec  un  bruit  mystérieux.  Au  mi- 
lieu des  roseaux  brillaient,  éclairées  par  la  hme,  de  larges  flaques 
d'eau  dormante.  Le  bruit  de  nos  pas  faisait  envoler  des  poules  d'eau 
et  des  canards  sauvages  peu  habitués  à  être  dérangés  à  une  pareille 
heure,  et  il  me  sembla  entendre  deux  ou  trois  fois  le  hurlement  des 
loups.  A  ce  moment,  la  vieille  femme  s'agita  sur  le  cheval.  Elle  se 
mit  à  chanter,  et  je  pus  saisir  quelques  vers  dont  voici  le  sens  : 

Maudite  soit  la  guerre  ! 
Celui  qui  l'a  voulue,... 

—  Que  dit-elle?  demandai-je  au  curé. 

—  Rien,  répondit  celui-ci;  une  vieille  chanson. 
La  vieille  continua  de  chanter  : 

Voilà  son  corps  en  terre. 
Son  âme  en  paradis. 

—  Elle  pense  à  son  fils,  continua  le  curé  à  voix  basse.  Elle  se 
figure  qu'il  est  mort  au  service,  tandis  que  le  corps  du  pauvre  gar- 
çon est  au  fond  d'un  précipice  des  Pyrénées,  —  du  moins  ce  qu'en 
ont  laissé  les  aigles  et  les  vautours. 

—  Est-elle  ivre  ou  est-elle  folle?  demandai-je. 

—  Ivre  probablement,  folle  certainement.  Sa  grand'mère ,  ainsi 
que  je  vous  l'ai  dit,  a  été  brûlée  comme  sorcière,  et  celle-ci  s'ima- 
gine toutes  les  nuits  qu'elle  va  au  sabbat. 

Le  curé  avait  commis  une  imprudence  en  prononçant  ce  mot.  La 
vieille  femme,  qui  jusqu'à  ce  moment  s'était  tenue  assez  tranquille, 
leva  tout  à  coup  les  bras  au  ciel,  en  proie  à  une  vive  émotion.  — 
Sabbat,  sabbat!  cria-t-elle.  Harril  Harril  le  sabbat  était  beau  ce 
soir.  Les  marmites  bouillaient,  les  crapauds  chantaient,  et  les  son- 
neurs sonnaient  leurs  plus  jolis  airs. 

Je  suis  la  fille  dn  bourreau. 
Du  bourreau  de  la  ville. 
Quand  Tofficier  entend  cela, 
n  n*ose  lui  rien  dire. 


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SCÈNES   DE   LA  VIE   DES   LANDES.  317 

Ce  fut  avec  une  verve  inexprimable  qu'elle  chanta  ce  morceau  de 
ronde. 

—  Taisez-vous,  folle»  dit  le  curé;  taisez- vous r ou  je  vous  laisse 
auprès  de  Tétang,  et  les  loups  vous  mangermt. 

Mais  cette  menace  parut  faire  peu  d'impression  sur  la  vieille 
femme.  — Je  vous  connais  bien,  dit-elle,  vous  êtes  le  curé  sorcier? 
vous  avez  dit  la  messe  noire,  vous  avez  voulu  danser  avec  Marthe» 
mais  l'autre  n'a  pas  voulu  !  Et  elle  continua  sa  chanson. 

Je  ris  de  toi,  Je  ris  de  moi. 

Je  ris  de  ta  bêtise; 
Tu  m*as  laissé  passer  le  bois 

Sans  oser  me  rien  dire. 

Elle  se  tut  un  moment.  Nous  passions  alors  sur  la  digue  d'ui» 
grand  étang.  Le  curé,  à  l'extrémité  de  la  digue,  fit  détourner  le  che- 
val, et  nous  arrivâmes  devant  une  masure  de  la  plus  triste  appa- 
rence. Cette  masure  disparaissait  entièrement  sous  la  végétation 
puissante  qui  l'entourait,  et  qui,  bien  que  desséchée  par  l'hiver^ 
semblait  vouloir  l'engloutir. 

Nous  étions  arrivés.  Un  rayon  de  lune  passant  à  travers  les  fentes 
du  toit,  quelques  charbons  qui  brillaient  dans  l'âtre  nous  guidèrent 
dans  l'obscurité.  Le  curé  alluma  une  chandelle  de  résine;  l'aspect  de 
cette  tannière  était  affreux.  La  misère  s'y  montrait  partout.  Un  vieil 
escabeau,  une  table  boiteuse,  un  lit  ou  plutôt  une  sorte  d'auge  pleine 
de  paille,  tel  était  l'ameublement.  Sur  la  table,  on  apercevait  une 
quenouille  garnie  de  grossière  étoupe  et  une  grande  bouteille  à  moi- 
tié pleine. 

La  lueur  de  la  résine  me  permit  d'examiner  la  vieille  femme.  Elle 
était  de  petite  taille  et  d'une  maigreur  extrême.  Ses  yeux  enfoncés 
et  rouges,  son  nez  crochu,  sa  bouche  édentée,  ses  cheveux  gris  cou- 
pés en  rond  à  la  hauteur  des  oreilles,  mais  qui,  souillés  de  boue  et 
'dérangés  par  le  vent,  couvraient  en  partie  sa  figure,  les  haillons  bi- 
zarres et  de  toute  couleur  qui  l'habillaient  à  peine,  lui  donnaient 
tout  à  fait  la  tournure  d'une  sorcière.  Elle  fit  quelques  pas  dans  la 
chambre,  et  je  m'aperçus  qu'elle  boitait.  Le  curé  lui  ordonna  de  se 
coucher,  et  elle  alla  se  jeter  sur  le  grabat  dont  j'ai  parlé;  ensuite  il 
vida  par  terre  ce  qui  restait  de  vin  dans  la  bouteille.  La  vieille  voulut 
s'élancer  sur  le  curé,  qui  la  contint  en  lui  disant  d'un  ton  sévère  que 
si  elle  remuait,  il  la  ferait  mettre  en  prison.  Elle  se  contenta  de  pleu- 
rer et  de  se  plaindre  comme  un  enfant. 

—  Nous  pouvons  partir,  je  crois,  dit  le  curé;  elle  est  plus  tran- 
quille, et  elle  n'a  plus  de  vin. 

Nous  franchissions  déjà  le  seuil  de  la  porte  lorsque  la  vieille  se 
dressa  sur  son  séant.  —  Bernard,  s'écria-t-elle,  M&rthe  était  avec 
moi  cette  nuit,  et  Vautre  l'a  faite  notre  reine. 


Gooçle 


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318  BEYUE   DES   DEUX  MONDES. 

Et  elle  se  mit  à  rire. 

—  De  qui  veut -elle  parler  quand  elle  dit  l*  autre?  demandai -je 
au  curé  en  remontant  à  cheval. 

—  Du  diable,  répondit-il  laconiquement. 

Nous  nous  trouvâmes  de  nouveau  dans  les  ténèbres.  De  gros  nuages 
noirs  avaient  couvert  la  lune,  et  nous  étions  menacés  d'une  nouvelle 
bouirasque.  —  Laissez-moi  passer  devant,  me  dit-il,  le  chemin  est 
dangereux  ;  nous  sommes  au  milieu  des  étangs  et  des  marais. 

A  peine  avions-nous  quitté  la  masure  de  la  vieille  femme,  que 
nous  fûmes  surpris  par  ime  pluie  torrentielle.  Nos  chevaux  s'enfcm- 
çaient  dans  la  boue,  et  l'obscurité  était  telle  que  le  curé  fut  obligé 
de  reconnaître  qu'il  s'était  égaré  dans  sa  propre  paroisse.  Nous  avan- 
çâmes néanmoins,  et  il  poussa  un  cri  de  joie.  — Voyez-vous  là-bas 
cette  grande  lueur?  me  dit- il;  nous  sommes  sauvés i  nous  allons 
trouver  un  abri  et  un  bon  feu  pour  nous  sécher. 

J'aperçus  en  eifet  une  large  lueur  qui  ne  paraissait  pas  très  éloi- 
gnée. 

—  Quel  est  ce  feu?  demandai-je. 

—  C'est  une  brûlerie^  un  endroit  où  Ton  fait  de  l'eau-de-vie.  C'est 
là  que  demeure  un  bon  propriétaire  qui  nous  dcmnera  à  coucher,  si 
ce  temps  infernal  continue. 

Quelques  minutes  après  cette  promesse  consolante,  nous  arrivions 
devant  un  grand  bâtiment  dont  les  portes  étaient  ouvertes.  Nous 
descendîmes  de  cheval,  et  à  peine  le  curé  se  fut-il  montré,  que  deux 
ou  trois  hommes  sortirent  et  se  disputèrent  l'honneur  de  prendre 
soin  de  nos  montures.  J'avoue  que  lorsque  j'eus  franchi  le  seuil  de 
la  porte,  je  ciiis  n'avoir  fait  que  changer  de  ténèbres,  car  l'immense 
grange  où  je  me  trouvais  était  tellement  remplie  de  fumée  que  je 
n'aperçus  d'abord  que  des  formes  vagues  s' agitant  au  milieu  d'un 
nuage.  Mes  yeux  s'habituèrent  cependant  à  cette  atmosphère  cui- 
sante, et  je  pus  me  rendre  compte  des  objets  et  des  personnages 
qui  m'entouraient.  En  face  de  moi,  l'horizon  était  borné  par  d'é- 
normes cuves  de  bois,  foudres  gigantesques  dont  les  extrémités  se 
perdaient  dans  l'obscurité.  Sur  le  sol  se  dressait  l'alambic  avec  ses 
chaudières,  ses  colonnes,  ses  cornues,  ses  serpentins,  dont  le  cuivre 
rouge  reflétait  la  lueur  des  chandelles  de  résine.  Au-dessous  de  la 
principale  colonne  brillait  un  foyer  incandescent  où  brûlaient  sur  des 
grilles  chaufl*ées  à  blanc  des  troncs  entiers  de  chêne.  A  l'autre  extré- 
mité, on  voyait  couler  l'alcool  limpide  comme  l'eau  qui  sort  du  ro- 
cher. Le  premier  personnage  qui  frappa  mes  yeux,  dès  qu'ils  furent 
un  peu  accoutumés  à  la  fumée,  était  un  petit  homme  maigre,  trapu, 
avec  une  grosse  tête  pâle,  un  nez  d'aigle  et  des  yeux  d'orfraie.  Il 
marchait  sur  l'aj^areil  avec  une  agilité  singulière,  mettant  la  main 
tantôt  à  un  piston,  tantôt  à  un  robinet,  examinant  l'éprouvette,  pal- 


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SCiNES  DE  LA  VIE  DES  LANDES.  319 

panUe  chauflTe-vin,  toujours  en  éveil,  promenant  partout  son  grand 
œil  placide.  Il  semblait  doué  d'une  activité  et  d'une  mobilité  infati- 
gables. C'était  le  brûleur.  J'appris  depuis  qu'il  y  avait  trois  jours  qu'il 
ne  s'était  couché.  Autour  de  la  fournaise,  presque  roulés  dans  les 
cendres  brûlantes,  il  y  avait  tout  un  monde  d'enfans  et  de  chiens.  Les 
chiens  étaient  assez  tranquilles,  ils  dormaient  paisiblement,  heureux 
de  cette  bonne  aubaine  de  chaleur  qu'ils  ne  rencontraient  qu'une 
fois  dans  l'hiver  :  il  y  avait  deux  ou  trois  courans  à  poil  ras,  un  bel 
épagneul  et  un* gros  chien  des  Pyrénées;  mais  si  les  chiens  étaient 
tranquilles,  il  n'en  était  point  de  même  des  enfans,  et  je  remar- 
quai quatre  ou  cinq  drôles  (style  du  pays)  qui  faisaient  un  tapage 
épouvantable.  Ils  avaient  tous  une  charmante  figure,  filles  et  gar- 
çons, avec  leurs  yeux  qui  semblaient  être  des  diamans  noirs.  Ils  fai- 
ssdent  cuire  des  pommes  de  terre  et  des  châtaignes,  et  de  là  venaient 
les  grandes  colères  et  les  grands  cris.  Autour  d'eux  se  tenaient 
debout  cinq  ou  six  hommes  :  un  berger  de  la  montagne  enveloppé 
dans  sa  grande  cape  blanche,  un  vieillard  long,  osseux,  coiflé  d'un 
bonnet  en  peau  de  renard  et  qui  fumait  une  courte  pipe.  Éclairé  par 
le  reflet  sanglant  du  brasier,  cet  homme  me  parut  avoir  une  mine 
patibulaire.  Son  voisin  formait  avec  lui  un  paifait  contraste  par  sa 
physionomie  franche  et  ouverte.  C'était  le  maître  de  la  maison,  qui 
nous  accueillit  avec  les  démonstrations  les  plus  chaleureuses.  Il  vou- 
lait nous  faire  souper,  il  nous  offrait  un  lit;  nous  n'acceptâmes  pro- 
visoirement qu'une  place  à  son  excellent  feu,  déclarant  que  nous 
aviserions  plus  tard.  On  demanda  à  mon  compagnon  de  voyage  com- 
ment il  se  faisait  qu'il  se  fût  égaré.  Il  répondit  que  nous  avions  len- 
contré  la  Chouric  (la  chauve-souris)  étendue  au  milieu  de  la  Lande 
des  Sorciers,  et  qu'il  nous  avait  fallu  la  ramener  chez  elle. 

—  Elle  était  seule?  s'écria  le  brûleur. 

—  Oui. 

—  Le  sabbat  était  donc  fini?  —  Le  curé  secoua  la  tête.  —  Vous 
ne  croyez  pas  aux  sorciers,  vous,  monsieur  le  curé,  continua  le  brû- 
leur. Vous  y  croiriez  que  vous  ne  nous  le  diriez  pas.  Il  est  pourtant 
certain  qu'il  y  a  un  sabbat.  Sans  cela,  pourquoi  aurait-on  brûlé  la 
grand' mère  de  la  Chouric?  Pourquoi  les  curés  disaient-ils  autrefois 
avant  la  messe:  «  Sorciers  et  sorcières,  s'il  y  en  a  dans  cette  église, 
sortez?  »  Qui  donc  charmerait  les  gens  et  les  bêtes,  s'il  n'y  avait 
pas  de  sorciers?  Quant  à  moi,  je  n'ai  pas  à  me  plaindre  de  la  Chou- 
ric, elle  m'a  guéri  de  la  fièvre  quarte. 

—  Et  comment?  dirent  les  autres. 

—  Rien  de  plus  simple  :  elle  m'a  mis  au  cou  un  morceau  de  ro- 
seau dans  lequel  était  enfermée  une  cicoulane  vivante  (lézard  gris); 
la  cicoulane  est  morte,  et  j'ai  été  guéri. 

Personne  ne  se  permit  de  plaisanter  sur  cette  cure  miraculeuse  : 


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4(20  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

ce  fut  au  contraire  un  feu  roulant,  chacun  voulut  raconter  un  exploit 
de  la  sorcière. 

—  J'ai  failli,  dit  Tun  des  assistans,  la  brûler  toute  vive,  il  y  a  de 
cela  trois  ans.  Je  ne  sais  ce  qu'elle  avait  contre  moi;  toujours  est-il 

fu'elle  avait  jeté  un  charme  sur  ma  maison  :  mes  bœufs  et  ma  femme 
taient  malades.  Un  jour  qu'il  faisait  bien  chaud ,  sous  prétexte  de 
lui  faire  goûter  mon  vin,  je  l'attire  chez  moi.  11  faut  vous  dire  que 
préalablement  j'avais  fait  chauiTer  le  four,  qui  était  aussi  ardent  que 
le  brasier  qui  est  sous  cette  chaudière.  La  Chouric  arrive,  je  la  fais 
boire,  et  ensuite  je  lui  dis  :  Tu  vois  ce  four?  Eh  bien  1  je  vais  te  mettre 
dedans  si  tu  ne  guéris  pas  immédiatement  mes  bœufs  et  ma  femme. 
loL  Chouric  pleure,  elle  prétend  qu'elle  ne  m'a  pas  jeté  de  sort.  Je 
m'y  attendais,  je  la  laisse  parler  pendant  un  quart  d'heure;  ensuite 
je  la  prends,  je  la  soulève,  et  ma  foi  elle  avait  déjà  les  pieds  dans  le 
four,  lorsqu'elle  me  promet  de  lever  le  charme.  Je  la  pose  à  terre; 
€lle  me  demande  du  laurier  du  jour  des  Rameaux  et  de  l'eau  bénite, 
elle  va  asperger  ma  femme  et  mes  bœufe,  et  me  promet  que  le  len- 
demain ils  seront  guéris. 

—  Et  tu  la  laissas  aller?  dirent  les  auditeurs  en  riant. 

—  Ma  foi,  comment  auriez-vous  fait,  vous  autres?  D'ailleurs  je 
n'eus  pas  trop  à  me  plaindre  de  la  sorcière.  Ma  femme  mourut,  mais 
le  lendemain  mes  bœufs  étaient  aussi  frais  que  s'ils  n'eussent  jamais 
été  malades. 

—  Et  vous,  Noguès,  dit  le  brûleur  en  s'adressant  au  maître  de  la 
maison,  n'avez-vous  pas  eu  quelque  démêlé  avec  la  sorcière?  J'ai 
entendu  parler  d'un  coup  de  fusil... 

La  figure  de  Noguès  s'assombrit,  et  il  répondit  assez  brusquement 
que  c'était  une  vieille  histoire.  Le  curé  intervint  et  voulut  détour- 
ner la  conversation  en  parlant  de  la  qualité  du  vin  qu'on  brûlait 
alors.  Cependant  la  question  du  brûleur  me  parut  produire  sur  No- 
guès une  fâcheuse  impression. 

En  ce  moment,  une  femme,  sortant  de  l'obscurité,  pénétra  dans 
le  cercle  lumineux.  C'était  une  paysanne  de  grande  taille,  et  d'une 
physionomie  qui  attirait  immédiatement  l'attention.  Sa  figure  était 
très  pâle,  mais  d'une  régularité  qui  faisait  penser  aux  camées  an- 
tiques. 11  y  avait  quelque  chose  d'imposant,  je  dirais  presque  de 
majestueux  dans  toute  sa  personne.  11  était  difficile  de  deviner  quel 
pouvait  être  son  âge.  Sous  son  foulard  jaune,  ses  cheveux  étaient 
encore  d'un  noir  splendide;  mais  autour  de  ses  yeux  et  le  long  de 
ses  joues  des  rides  profondes  avaient  été  creusées  par  la  maladie  et 
par  le  chagrin. 

Aussitôt  qu'ils  l'eurent  aperçue,  les  enfans  s'élancèrent  vers  elle. 
Elle  s'adressa  au  curé,  elle  lui  dit  qu'elle  pensait  que  nous  vou- 
drions bien  faire  l'honneur  à  son  frère  d'accepter  l'bo^italité  sous 


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SCÈNES   DE   LA   VI£   DES   LANDES.  321 

son  toit,  et  que  nos  lits  étaient  préparés.  Elle  ajouta  quelques  pa- 
roles pleines  de  courtoisie  prononcées  avec  une  voix  très  douce.  Il  ne 
pleuvait  plus.  Le  curé  remercia  Noguès  et  sa  sœur  de  leurs  bonnes 
intentions,  et  malgré  leurs  instances  nous  nous  remîmes  en  selle. 
Le  cheval  du  curé,  qui  se  retrouvait  sur  un  chemin  connu,  n'eut 
garde  cette  fois  de  s'égarer.  Nous  arrivâmes  bientôt  au  presbytère, 
où  nous  fûmes  accueillis  par  une  servante  d'un  âge  très  canonique, 
qui,  après  nous  avoir  fait  souper,  me  conduisit  dans  une  chambre 
bien  close  où  se  trouvait  un  lit  bien  chaud. 

Le  lendemain  matin,  le  ciel  était  redevenu  pur,  et  le  curé  Garrigues 
me  proposa  avant  de  déjeuner  d'aller  voir  son  église.  Elle  était  pe- 
tite, mais  d'une  unité  de  style  parfaite  et  dans  une  charmante  situa- 
tion. Cette  église,  du  style  roman  le  plus  pur,  s'élevait  dans  un  véri- 
table jardin  anglais,  au  milieu  d'une  prairie  dominée  par  des  chênes 
séculaires.  On  eût  dit  la  chapelle  d^un  ermitage.  D'une  fenêtre  du 
presbytère,  le  curé  me  la  fit  admirer.  Il  avait  une  petite  exploitation 
agricole  qu'il  cultivait  de  son  mieux.  Il  ne  me  fit  grâce  d'aucune 
pièce  de  terre;  il  me  fallut  passer  en  revue  ses  bœufs,  seâ  vaches,  ses 
moutons  et  deux  beaux  chevaux  qu'il  avait  dsms  son  écurie.  L'ec- 
clésiastique ne  reparut  qu'après  le  propriétaire.  Nous  allâmes  enfin 
visiter  l'église  :  elle  était  à  l'intérieur  d'une  grande  simplicité;  la 
chapelle  de  la  Vierge  se  faisait  seule  remarquer  par  une  profusion 
de  vases  ornés  et  de  fleurs  en  papier  qui,  nouées  en  guirlandes  et  en 
festons,  couvraient  presque  la  statue  et  les  parois  de  l'autel.  Comme 
je  me  récriais  sur  cette  abondance  d'ornemens  :  —  C'est  Marthe  la 
marguillière,  me  dit-il,  qui  est  emportée  par  son  zèle.  La  pauvre 
fille  n'est  pas  heureuse,  la  religion  seule  a  des  consolations  pour 
elle;  mais  vous  l'avez  vue  déjà:  Marthe  est  la  sœur  du  propriétaire 
chez  qui  nous  nous  sommes  arrêtés  hier  au  soir. 

Pendant  le  déjeuner,  j'essayai  de  faire  causer  le  curé,  et  je  lui 
posai  plusieurs  questions  sur  la  vieille  femme  que  nous  avions  ren- 
contrée la  veille.  Je  m'attendais  à  une  histoire  complète,  une  véri- 
^table  histoire  de  sorcière.  Il  me  donna  des  renseignemens  assez 
vagues.  Elle  appartenait  à  une  famille  déconsidérée  dans  le  pays.  Sa 
grand' mère  ou  son  arrière-grand'mère  avait  été  brûlée  comme  sor- 
cière en  vertu  d'un  arrêt  du  parlement  de  Toulouse.  Le  supplice  avait 
eu  lieu  précisément  à  l'endroit  où  nous  l'avions  trouvée  la  veille. 
Elle  s'était  mariée  avec  un  assez  mauvais  sujet,  une  espèce  de  bohé- 
mien qui  faisait  le  commerce  des  chiens  de  chasse.  Il  l'avait  laissée 
veuve  de  bonne  heure.  Son  fils  unique  était  mort.  Cette  perte  avait 
troublé  sa  raison.  Elle  se  croyait  sorcière,  elle  le  disait  souvent,  et 
on  l'avait  prise  au  mot.  Il  était  incontestable  que  toutes  les  femmes 
de  cette  famille  avaient  certains  remèdes  secrets,  illusoires  pour  la 

TOME  xivn.  91 


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9SS  .WTDE  DBS  JMBUX  BfONIIB»* 

plupart,  mais  que  TeOiiNicitéjde.vqueltmçs-iiuid était.dîfficile àexpU- 
quer.  Voilà  tout  ce  que  je^^us  reweiUir  Je  premier  jour;  mais  je  «e- 
yins  voir  Jie  ciuïé  ixarriguos.  €'é.tatt  un  Ixoxmnejnstruit,  ÂtelUgii)^ 
charitable  daos  toute  Téieudue  évaogélique  dujnot,  extrômamdiit 
actifs  Nous  cbassioxis.  souvent  ensemble  .dans  les  marais.  Il:  était  tcès 
adroit  à  cette  cha^ae.  U  a^aivd'excellens  cigares  espi^ols<qu*il  ofi;aLt 
à  ses  .amis,  etdontilpreixaitsa.part.pour  isecpibattre,  disaitril,  tes 
miasmes  marécsigeux,, peut-être  aussi  pouremlormir  quelque  dou- 
leur secrète,  car,  malgré  ses  d^bors  remuans,  il'a\cait  des  heures.de 
mélancolie^profonde^Son  cacaetëre  me  convenait.  Je  le  voirais  assez 
souvent.  Un  jour,  apnës  unioQg'diaer,,il  pleuvait;, la  conv^rsatico 
vint  à  errer.çà.^t  là.  Nous  parlâmes  dusabbat. -^ Qn^préteod  (f$B 
vous  êtes  sorcier  l  lui,dis-je  en  riant. 

Il  secoua  la  tête.  —  Vous  voudriez ,  bien  savoir  rbistûiEre.de'ma 
sorcellerie?  répondit-il. 
,  J!avouai  que  .c'était  en  ce  monient  Iq  plus  cher  de  mes  vooux. 

—  £h  bien  1  écoutez  cette  histoire ,  et  vous  saurez  cemmeot  dans 
rims^gination.de  noa  braves  paysans. des  Landes  se  crée.ui^  céputa- 
tion  de  sorcier. 

n. 

J! avais  dix  ans  lorsque  j'arrivalà  Carabussan.  Je  venais  de  petdre 
ma  mère  ;  mon  père  était  mort  depuis  longtemps.  Ils  étaient,  pau- 
vres et  travaillaient  pour  vivre.  Avant  d'êtrç^  pasteur  d*&mes,  j'ai  été 
pasteur  de  brebis,  et  lorsque  mon  oncle  me  prit  apprès  de  lui,  je 
ne  savais  «que  .ce  que  l'on  éprend  au  pastourisy  des  cbansons.de 
veillée  et. des  histo*u*es  de  sorciers.  On  yjparlait  souvent  de  mon 
oncle  comme  d'un  habitué  du  sabbat.  Aussi,  lorsque,  accon^pagné 
de- sa  gouvernante,  je  partis  pour  Garabussan,  les  autres  petits  ber- 
gers me  suivirent , pendant  longtemps  en  criant:  «Au  sabbat!  .au 
sabbat  !  Oh  !  le  jol'^  pasteur  de  crapauds  I  »  Ce  fut  sous  cette  impres- 
sion que  j'arrivai  au  presbytère,  et  je  .dois  déclarer  que  la  figure 
de  mon  oncle  n'était  pas  faite  pour  jne  rassurer.  C'était,  mi  honu^e* 
de, grande  taille,  extrêmement  maigre.  Des  cheveux, gris,  crépus 
et. désordonnés,  lui  couvraient, la  moitié  de  la  face,  et  on  n'aperce- 
vait, au, premier  abord,  qu'un  nez  long  et  pointu,  que  des  .yeux 
noîrs  .d*une  petitesse  et  d'une. mobilité  extrêmes.  Sa  soutane  étiét 
d'une  propreté  douteuse.  Il  avait  de.  grosses  guêtres  cQuleur.de  can- 
nelle, qui,  sûnsi  que,ses»sauliers  et  ses  éperons,  étaient, tachées. de 
cette,boue  tenace  qu'on  trouve  dans. les.  marnières.,  Pour  m'embras- 
ser,  il  tira'  de, 3a  bouche lUne  longue. pipe  de  terre  dont  la  fuwée 
m'avait  dés^réablemant  affecté  lors^e.monieatrée. 


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SC£N86>  DB  LA'  TftE   DBS   liMIUS. 

kprif^vskjfdiii^  exAmiûét  atlentifvemmt  et  (iîtc[H6l<t«es  pau^oles- al^ 
feotoeusesv  il  4iie .  fit  ivisHer  le^  presbytère  et  t&iite  sa^pette  ekpM^ 
tatîon^  €bD4.4âi.ppopiteité  ei  Tordre  parf»^  contuastamilr  aveel^tél^ 
leU».(kiif^opriétaiiie(.  Il  me^oonduisità^  réeuvie;  etraei^montvai^unBs 
belle Juoiantr  bretonne^.  Dtios  unet  loge*  voisuiev  U  ly^aTak  wièi  juitKûCi 
<[u  pays,  accompagnée  d'usé  chan»aiiêe  pouliohev^  Je  du9iaNtoitl(er 
ensulle  UQe  paire  de  bcBufe  ha^ets  ^ooixhxrc  die  ffomBût^  unevaohe 
bigQuuda&e  et  âOD'Veatt,  unegéaisae.  Xoutceki^était  fraienet'grw^ 
les  chevaux^  le  bétail  avaient  de- Ia;^litiëré'jmqu'QfU' ventre;  lesrfi^ 
teUers  étaient  pieinsHle  fourrages (odorans.  J'airone  qm  raspèttdë» 
ces  richesses  augmenta  «de  beaucoup  TeslÂfnerquB  j'avais  ipouv  mofli 
oncle,  et  j'oubliai  uomosaeot  ses^cbeveux'enbroisBaiHeB,  sapîpe* 
ettsa  réjm^ion  de  soircier«  Nous  pas9âme6*>eii8!iite*aaijtidih,  qui  me 
parut  être  le*  paradis  terrest^.  Il  y  avait  peo^de<fleuiis^  mais'de  sl> 
beaux  chou»  et  de  si  beaux  arbre»  fpuiiiersten'quenouillédiet  eti'es^' 
paliers  I  Âpre»  m'a^^tm*  laissé  manger  une  quantité  nxisotonable  'dé^ 
poires  et  de  pâcbes.:  —  Pierre;  me  dit  moo  ooclev  ce  rfestfîpfas'toOf 
que*  de  s«Bger  au  corps,  il  faut  songera  Tâme.  Tik  astHM^aft^,  et  W 
ne  saie  pas  encore' lioe;  j'ai  bien  peur  que  to  ne^  sois^n  nKieéccdi^i 
Voici  la  leçon/qui  va  cominemier^  it  ne  fi»t  jamais  rmvoy^-au^  len^ 
demain  ce  qui  peut  se  faire*  le  joun  meniez  Suis^moi. 

Lasidie  oùitnonondè^  ra^iatrodnisit  étaitloiftid^offrïr  au 'regard^ 
Tordre  que  j'avais  admiré  dans  le  jardin  et  daine'  led  étafclési-  Lst* 
chambre  (était  baftse;  humide  et  assez  obscui^,^  piffce  que  ti^s  brsm- 
ches  de*  jasmin»  d^ Espagne*  et  'les'  tultpîers^de  Virginie*  ptaméS'  an- 
pndides  fenêtres  empêchaient  le  jourd'y  pénétrer  fhanohefnent.  Ce* 
qni) vae'hdijppâi  le^pk» enentranti,  ce  fut  d'iahnrd^une  grande  statue' 
d»  la  Vierge,  plaeée  sui»  le^dmmbmiïle  de  la^ cheminée,  et fenèrt té' 
rîannease>  quantité*  de  livres»  qui  encombraient 'la  cbantbrcf;  Il  yen' 
aivailr  de  toutesilce  reliures 'et  de  tous  lesformatev  les  iins  entassés^ 
en  pilexlaas*leecolnstie  la  pâèee;  lesi  antres 'ran^s<asBei$  régulière^' 
mentvsnr  despkncfaes)  mais  tons  plus  ou  moins  pai^atssMent  a^oi^* 
eu"à  sduflrin  de  la  visite' des^  rats  et  de<  rhunridilé.  Rbngè^  nm^ 
(^ks,  mangés  ides  vers  ^  couvertsde  poussière' et^dfe  toiles  d'arai*-- 
goée^^ilstavcdenten  outrera  subir  l'humiliant  cootaet  d^ objets  d^une< 
nattre  assez  dispaiate  :  c^ étaient  des-étrilies,'  de  vieux  contrés  de* 
cbârnie^  des  éperons j  des  brides;  d^  rebiiiets«de*cuivtiê,  des  ci^ 
seaox  à  tailler  les  arbres^  de>  grd«Miesi  booteilles^  renfermant  d9s> 
dmgms  do  vétérinaireç  etde  petiftes  fioles  bien  bouchées  qui-  pa**- 
raissaîent  avcririme  destivation  plus  chrétienne.  Il  ya^ait  aussi  des* 
fdbts  de  tottte  serte;  Dans  iwcoin,  on^afiercevait  une  de  ces  grandes^ 
afbalëtes'qui'serfenià'la  pêche  anx  grenouilles,  etr  une  canardière' 
dent^le-conoiriaAteignidi^eiplafbnd  t  elto  dërfaMéired^nn  poids  con^ 
sMésabhq  il»b^^^paairAre^ett  renoMtMr  de  smMabtes  dans;  ce' 


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32i  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

pays  d'étangs  et  de  marais.  Cette  arme  était  en  bon  état  d'entre- 
tien. Devant  une  table,  où  régnait  le  même  désordre  que  sur  les 
planches,  il  y  avait  une  jeune  fille  assise.  Elle  tenait  sa  tête  dans 
ses  deux  mains  et  étudiait  avec  une  attention  pleine  d'opiniâtreté. 
Notre  entrée  inattendue  ne  parut  pas  la  déranger.  —  Marthe,  lui  dit 
mon  oncle,  je  t'amène  un  compagnon  d'étude. 

La  jeune  fille  leva  la  tête.  Elle  était  très  brune,  avait  de  beaux 
yeux  noirs,  et  paraissait  âgée  de  quatorze  ans  environ.  Était-elle 
jolie?  Je  ne  me  le  rappelle  pas,  mais  elle  avait  une  physionomie  si 
ouverte,  si  intelligente,  si  avenante,  elle  me  regarda  avec  un  sou- 
rire si  doux  qu'elle  me  réconcilia  avec  tous  les  livres  qui  encom- 
braient cette  chambre,  et  qui  m'effrayaient  déjà. 

C'était  Marthe,  la  pauvre  fille  que  nous  avons  vue  si  pâle  la  nuit 
où  il  nous  fallut  chercher  refuge  à  la  brûlerie.  Elle  était  orpheline, 
et  mon  oncle  avait  pris  officieusement  sa  tutelle  ainsi  que  celle  de 
son  frère  Louis  Noguès.  Leurs  parens  leur  avaient  laissé  une  pro- 
priété d'environ  cinquante  hectares  située  dans  la  meilleure  portion 
de  la  commune.  Mon  oncle  avait  vainement  essayé  de  donner  quel- 
que instruction  au  jeune  Noguès.  L'enfant  s'était  montré  absolument 
rebelle  aux  premiers  élémens  de  toute  éducation.  Il  ne  voulut  jamais 
apprendre  à  lire,  et  ne  se  servit  de  son  alphabet  que  pour  bourrer 
une  longue  carabine,  arme  qu'il  savait  rendre  très  meurtrière  aux 
canards  de  nos  étangs. 

Vous  avez  vu  Noguès,  vous  avez  pu  le  juger.  Il  est  impossible 
de  rencontrer  un  meilleur  cœur  et  un  esprit  plus  étroit.  Chez  lui, 
la  matière  absorbe  l'intelligence,  et  il  tf  a  pas  même  cette  finesse  et 
cette  vivacité  d'imagination  qu'on  rencontre  chez  les  plus  grossiers 
de  nos  paysans;. mais  vous  ne  trouverez  pas  dans  le  canton  un  écuyer 
plus  hardi,  un  chasseur  plus  intrépide.  Il  ne  connaît  pas  de  chevaux 
vicieux,  et  il  ne  monte  jamais  que  des  bêtes  que  personne  ne  peut 
monter.  Il  a  dans  son  chenil  une  douzaine  de  chiens  courans  qui 
mangent  plus  de  pain  que  six  domestiques,  mais  ils  ont  ime  gorge 
sans  pareille.  Pendant  tout  l'hiver,  on  les  entend  hurler  dans  les 
landes  et  dans  les  bois,  et  il  rentre  le  soir  se  plaignant  d'avoir  fati- 
gué ses  chiens  sans  avoir  pu  se  fatiguer  lui-même.  Quand  il  ne  va  pas 
à  la  chasse,  il  va  aux  foires  et  aux  marchés.  Il  ne  peut  rester  chez 
lui,  il  est  toujours  par  monts  et  par  vaux.  Sa  femme  et  sa  sœur  di- 
rigent la  propriété  et  tiennent  la  clé  du  coffre-fort,  non  pas  qu'il  soit 
fainéant,  il  laboure  luirmême  quand  il  faut  semer;  de  sa  puissante 
épaule,  il  soutient  un  char  dans  les  chemins  dangereux  pendant  la 
saison  des  foins;  son  fléau,  dans  les  grands  jours  caniculaires,  vide 
les  épis  et  fait  jaillir  le  blé;  les  arbres  des  pressoirs  rendent  sous 
son  effort  des  sons  lamentables,  et  la  vis  descend  de  deux  pas.  Tout 
ce  qu'on  peut  exiger  raisonnablement  des  muscles  et  des  nerfs,  on 


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SCENES   DE   LA   TIE   DES   LANDES.  325 

peut  le  lui  demander,  mais  rien  de  plus.  Il  faut  pourtant  lui  rendre 
cette  justice,  Noguës  aime  sa  femme  et  ses  enfans,  et  il  observe  ses 
devoirs  de  chrétien. 

Mon  oncle  avait  été  plus  heureux  avec  la  sœur  qu'il  ne  l'avait  été 
avec  le  frère.  Marthe  venait  tous  les  jours  au  presbytère.  Elle  aidait 
la  vieille  femme  de  charge,  qui  commençait  à  être  un  peu  âgée,  à 
teoir  le  jardin  et  les  écuries  en  ordre.  Elle  allait  à  la  fontaine,  qui 
est  assez  éloignée  de  la  maison,  elle  ornait  les  chapelles,  elle  prépa- 
rait les  remèdes,  elle  blanchissait  les  aubes.  Marthe  fut,  à  vrai  dire, 
ma  véritable  institutrice.  J'avais  la  tête  dure,  et  mon  oncle  n'était 
point  patient.  J'appris  mes  lettres  avec  une  difficulté  extrême ,  et 
lorsqu'il  me  voyait  hésiter,  il  entrait  dans  des  fureurs  terribles.  Il 
me  renvoyait  à  mes  brebis,  il  me  disait  que  je  ne  serais  jamais  bon 
que  pour  le  fléau  et  pour  la  charrue,  et  il  sortait  en  s' arrachant  des 
poignées  de  cheveux.  Marthe  intervenait  alors,  elle  essuyait  mes 
larmes,  elle  me  flattait,  elle  me  faisait  reprendre  le  livre  et  étudiait 
avec  moi.  Quand  j'avais  triomphé  de  quelque  grande  difficulté,  elle 
m'embrassait  en  souriant.  Lorsqu'elle  allait  à  la  fontaine,  elle  me 
conduisait  avec  elle.  Revenait-elle  du  jardin,  c'était  toujours  avec 
des  fruits  pour  moi.  C'est  elle  qui  intercédait  auprès  de  mon  oncle 
et  qui  obtenait  de  lui  la  permission  de  me  laisser  aller  aux  foires 
et  aux  fêtes  locales.  Pendant  qu'elle  repassait  le  linge,  elle  avait 
toujours  quelque  jolie  chanson  à  me  chanter,  et  elle  ne  s'impatien- 
tait jamais  lorsqu'avec  mon  importunité  d'enfant  je  lui  disais  :  En- 
core! Pendant  les  vendanges,  elle  choisissait  le  sillon  voisin  du  mien 
et  m'aidait  à  remplir  mon  panier  pour  que  je  n'eusse  pas  la  honte 
d'être  en  retard.  Quand,  aux  veillées  joyeuses  que  ramène  la  saison 
du  maïs,  on  l'invitait  à  danser,  elle  me  prenait  la  main  et  m'entrai- 
aatt  dans  la  ronde.  Elle  me  donnait  chaque  jour  des  marques  d'ami- 
tié qui  ne  s'adressaient  pas  à  un  ingrat.  Je  n'avais  jamais  été  aimé, 
ou,  pour  mieux  dire,  ma  pauvre  mère  n'avait  eu  le  temps  de  me 
prouver  qu'elle  m'ain^ait  qu'en  se  tuant  pour  me  nourrir.  L'affection 
que  Marthe  me  témoignait  était  chose  toute  nouvelle  pour  moi.  Ma 
nature  rude  et  brutale  se  fondit  sous  les  rayons  de  cette  tendresse, 
et  je  vouai  à  Marthe  une  amitié  pleine  d'exaltation.  Je  n'ose  pas 
donner  un  autre  nom  au  sentiment  que  j'éprouvais  pour  elle,  car  je 
n'étais  encore  qu'un  enfant.  Bien  qu'elle  eût  à  peine  quatorze  ans, 
comme  elle  était  grande  et  bien  formée,  elle  paraissait  plus  âgée. 
Ses  traits  étaient  d'une  régularité  admirable,  et  elle  avait  une  gaieté 
placide  qui  donnait  à  sa  physionomie  un  charme  qu'elle  a  malheu- 
reusement perdu  depuis  longtemps.  C'est  certainement  à  Marthe 
que  je  dois  de  savoir  lire  et  écrire.  Tout  autre  professeur  eût  échoué. 

Mon  oncle  la  laissait  faire  ;  considérant  notre  âge,  il  ne  redou- 
tait aucun  danger  ni  pour  l'un  ni  pour  l'autre.  C'était  le  meilleur 


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SCS  RSFVE^  DES  j  DEUX.  MGNDfiS.>  ^ 

dé&'iioinme&y^vil/ComniBfla  ppodre,  ^ala^d'une  hootè  qui  allait  j^&r 
qi|*ài*  abnégation  Jaip^us  BubUme^.  ilexarç^tuoe  .véritable  dictature 
sur  ses  paroissiens,  qui  l'adoraient,  bien  qu  ils  le. considérassent 
comme  sorcier.,', et  voici  ppunqi|oi... — Mon  .oaclô^pfis.par.  la  gipande 
ré^sition  de  1792^  a.vait  été^  pendant  quelque  tempp  in&rmier  dans 
les. ambulances  de^Tànmée  des  Pyfénées.occidentales^.et  en.  avait 
rapporté  qiiielqaes  cofunaissances  médicales  ^ont  il  faisait  profiter 
ses.  ouailles  ^  mais  4e  véritable .  motif  qi^  le  faisait  considérer  comme 
soTrCier^  c'est  qye. depuis iji^^iLdeeservait  la  commune  de  Carabussan, 
iLn'avait  pas  ;grêlé  dans  cette  commune^  et  il  y  avait.de  cela; plus,  de 
trente  ans^  Or^'  p^ndantce  lapp  de  temps^. les  vignes  de&  communes 
d'alentour  fuirent  somment  dévastées:  par  lat  grêla  Eu  vain  avaienti- 
elles.cbangéJmirsclocbes  :  aucune  cloche;  même  da  ppid&le.pJua 
formidable^ , n'avait  été  assez  puissante  pour<  chasser  l'orage*  Plus 
d'^neïois.  on.  avait  vu.  les  nuéesÀbandes^^inistresrse  diviser,  lors- 
qu'elles arrivaient  aun-dessus  de.  Carabussan,  et  .'aller  ravager  les 
coteaux.,  eavironnans,  tandis  qi|e  ceuxde  la  commune  privilégiée 
restaient  intactSé  De  ce  faijt»  les.  commtnes  voisines  avaient  conclu 
que  mon  oncle,  était  sorcier,  ^tavaient  intrigjué  à  rarcheivêché  afin 
de  l'avoir  ppur  curé^  car  les.  paysans  se  soucient  beaucoup  plus  du 
salut  de  leuBS  vignes  que  detcelui.de  leur  p^teur;  Leurs  démarches 
néanmoins  étaient; restées, inutiles*  D'ailleurs  le&gens  de  Carabusrr 
San  ne.  l'eussent  point  laissé  partir.  Où  .eussentrils  .trouvé  un.. curé 
qui,  comme  mion:  oncle,.  Jeur;  eût  dit  au  prône  :  Mescbersirères^jf 
ne  prêcherai,  pas  aujourd'hui  etmouft.ne  dirons  p^s  vêpres.?  Le  vent 
d'autan  souffle  depuis-hier,  la.montagne  paraît /prêche,  il  pleuvra 
demain*  Rentrez  vos  foins  auJQurdîhui,.il.n'y.a.pa6  de  tempsà  pen- 
dre^car  ceux  qvki  n'iauront  pas  :  suivi  mes  conseils  pourront  con^)ter 
les-côtes  de  leurs.bœuferC6t»biver.  ^ —  ILm'^encourageait  foii;  à  m'oc^- 
cuper  d'agricultui^.car  il  cultivait  avec  .passion  .son  petit  bien..  Abl 
le.bon.  temps!:  et.au «milieuNde  qudsrrires  éclatans^.avec  Marthe, 
sesf  amie»  et  quelques  :  voisinsrchoisis, .  nous  faisiei»  la  ;récolte  ! 

Cette  heureuse  vie:  devait  ppurtant savoir  un. terme.  Mon  oncles 
voyant  que  larraiaan  de  Martbe  était  complètement  formée^  luiconrr 
veilla  d'aller  administrer  ianuûson  de  son  frère»  q^LétaitpiUéeparde 
mauvaises.servanteSi  et  je  me  trouvai  «seul  dans  notre  bienheur^euse 
salle  d'études,,  où  noua  avions  taat  tri.  Le^  dimanche,  j'apercevais 
Mâxthe  avec  .ses ramies) à. l'église^,  maisfellesfdevenaient  décidément 
de:grande3  filles.» Après leaoffices^.elleseertaient suivies d^unicor*^ 
tégg  de  g^lansy  pacmi  lesquela  je^  n'K)saîs  me  montrer.  .J'awaia  l'air 
d'iun.nain  aa.milieu.de  ces  géans!  D'aiHeucs  j'appiKK}hai3r  de  l'âge 
où.r/)n'devient  timide.  Martiiemie  faieaitpeuD,  etcependant  j^  ne  ces^ 
ssiede  songer  àellot  Je mepromenais seul  dansilës  bois^ et  le. long 
detfétaag^.  Mon^ondeme  sfuprituQjotrcouabéaumiieu  dee  ro^ 


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SCÈII6$>«B'  LA'I^EoVftS   IkABIBES.  187 

«8A«x;tje  he^ÀÉ  tetpi^mier^ohiipitre  :deo7M^«ftcP)'et ^  j[»l^ 
eompffit  iBÎetiX'qHe  mm,  à^ee^ju'il  paraît, ««eqitv  se^pasBait dasy^mm 
âme,  car  4e  ieodoiBatnlil  iiiëtfitivenipidaB&^a*  éfaambre^et ifse^Sit  : 
^^^jBernard,; lu  t'emiinesâci^ija t^aiappri^ àr^peu^ptèsT toUi ee^cpié*ie 
sais.  Aemaân  je.teiooodutfaiiatf  odlMfgeid^Jkiipe. 

III. 

:J^a^airpaisé'(fi3tTe'aDliées  au'CbMégs'ti^Mref^tidant  lesqa\iltes 
mes  impressions  d'enfance  s'étaient  fort  affaiblies,^  tersqnc  rewf'la 
fin*  dit  carnaval  on  vttit  me  'ohertjhcr^de  la  part'de' mon -oncle.'  Louis 
IibguèSf  iefnëre  ^d^Marthe*  -se^mariait  efc  rtfi'anrait  pris  pour  premier 
lit/uipA^nr^garçon^d^ honneur )/)Mon'>onble,  entièrement  rassuré*  sur 
Fétat  de  mon^cœur,  TO'avaitpermis'd'acoepteri'Bn  réaSté, ^Woguès 
faisait  un  assez  sot  mariage  :  il  épousait  la  fille  d'un'inaqufgnon 
DQBMiùé  Capin;  on  l'appelait  4a  Gapinette,  et  je  né  luiai  jamais  connu 
d'autre* non.  C'était  «ne  fille  de  p^itite  tàlHe,<'rDiide,  'blonde*aTec 
des.  yeux  >iK)irsJ  Hle  avait  wae^naturebatdie'et'turbulentc'et'qoèl- 
qaes  esprits  moroses  Ja  trouvaient' effronrtée.  On  pi'éteàdait  qtfà 
feree  de  courir  lesiêtes et'lesToires,^éHey>avait 'laissé  un-peuder-sa 
réputation.  Peut-être  ^ses  allures  étaient* eflles  cause  de  tous 'ces 
méohans' bruits.  Dans  touS'les  cas,  sa  réputation  uepouvMt' être 
plusinauvafêe  que  celle  >de-son  j^ère^Je  maquignon. 

'Vous  ^avez  vu  Capin  ohez^Noguès;  é^étairrhorame  qui  avait  sur 
ktète'une  casquetteide peaa de  renard.  JepuisncKrc-sans' blesser 
la  charité'  chrétienne^  que  c'est  tm'  fripon  .•  11  le  reconnaît  lài*îrtêrae, 
et  il  raconte  volontiers  les  bonstoursqtfil'a  joulésidans  sa  vîermais 
a»  serait  beureuxpoui'  lui  q«4l  n'eôt  sur  la'  conscience  que  des  du- 
peries CMnraises dans^ les  foires  et:dans  les'maHshés.'Acette'époque, 
Capin  n'était  qù'iiUpetit'SÎipe;  il  avait  naœiBérable' bien  *qurfie  lui 
doïmait  pas  de -quoi  vivre^et  son*  commerce  ,'*bien  qu'il*  em]f)lof  ât 
tous  les  moyens  possibles  pour  le 'rendre  fructueux ,  ne  kii-  fournis- 
sait pas  de  quoi  payer  les  cabaretiers^et  les  aubergiste8,"ear  c'était 
leiphis  -gmnd(débauché)des'e]iviroQs..U  fusait  des'dupes  partout  et 
trouvait  cependant  partout  bon  visage,  car  personne  n'étBit-|rt»s 
obséquieux  que  lui^aveo^sestsupérieurset  meilleur  compagnon  avec 
les  gens  deison  rang.  11 'avait  un  graind  «ombre  d'amis,-  eV  c? étaient 
ceux-là  qu'il  attrapait  de  préférence. 

ill's'étàitiàabilemeiit'enparé  def l'es^t dë^Noguës^qui i/était-pas 
difidIeÀtflédttire.  Il^ae  le  trompait  pas  trop* e»  lui' vendant' des  tèe- 
lamx;  il  lui  avait  appris  àijoaer  afij^bînard,'à  mettre  ^  Péaru-^de^vie 
dans ;soi\  café,  Àocndutre «uoat^kirge.'^U  lui*renâait  prescpe  tou- 
jours l'argent  qu  il  lui  empruntait.  Depuis  longtemps,  il  a;vîtlti«rtéié 
dans  son  taprit  qù^l^^le^mairieraEit  avec  4ia'flUe,*'qùi^arr2dtr  pas  de 


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828  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dot  :  il  avait  d'ailleurs  une  complice  innocente  dans  la  personne  de 
Marthe,  qui  aimait  beaucoup  la  Capinette.  On  les  voyait  toujours 
ensemble,  car  la  Gapinette  ne  pouvait  le  plus  souvent  rester  chez 
son  père,  qui  voyait  mauvaise  compagnie.  Mon  oncle  eût  bien  voulu 
empêcher  cette  union,  mais  Noguès  était  amoureux,  il  avait  la  tête 
faible;  la  fille  était  hardie  comme  un  page,  elle  et  son  père  voulaient 
à  tout  prix  ce  mariage.  Mon  oncle  craignit  un  scandale,  et  se  con- 
tenta de  faire  quelques  observations.  Il  ne  parut  même  pas  lors  du 
contrat  de  mariage,  que  le  maquignon  sut  faire  rédiger  complète- 
ment à  son  avantage. 

Ce  fut  Capin  qui  vint  me  chercher  au  collège.  J'étais  fier  d'être 
donzeloriy  je  me  sentais  à  moitié  monsieur.  J'espérais  produire  sur 
les  gens  de  la  noce  un  effet  flatteur  pour  mon  amour-propre,  et 
quoique  je  ne  ressentisse  aucune  sympathie  pour  Capin,  je  le  suivis 
joyeusement. 

En  quittant  le  collège^  nous  nous  dirigeâmes  vers  une  auberge 
borgne,  où  les  maquignons  de  son  espèce  avaient  coutume  de  des* 
cendre.  Ils  étaient  là  cinq  ou  six,  tous  gens  d'assez  mauvaise  mine, 
avec  de  grands  fouets  et  de  grandes  bottes,  fumant,  buvant  et  se 
querellant.  Aussitôt  qu'ils  aperçurent  Capin,  ils  se  pressèrent  autour 
de  lui  et  se  mirent  à  le  complimenter  bruyamment.  Je  ne  compris 
pas  tout  d'abord  la  cause  de  ces  félicitations,  mais  elles  me  sem- 
blaient faites  sur  un  ton  assez  goguenard.  Il  s'agissait  d'une  certaine 
pouliche  qui  aurait  été  avantageusement  placée ,  d'un  paysan  qui 
aurait  été  rudement  attrapé.  Je  finis  par  comprendre  que  sous  ces 
allégories  d'un  goût  brutal  se  cachaient  des  félicitations  au  sujet  du 
mariage  de  la  Capinette  avec  Noguès. 

Cependant  Cap'm  supportait  ces  plaisanteries  avec  impatience.  Il 
était  extrêmement  vaniteux.  —  Après  tout,  s'écria-t-il,  Noguès  ne 
fait  pas  im  si  vilain  mariage;  ma  fille  a  douze  mille  francs! 

En  entendant  ce  chiffre,  les  maquignons  se  laissèrent  aller  à  une 
hilarité  dont  l'explosion  faillit  menacer  la  solidité  de  l'édifice.  Ja- 
mais gasconnade  n'eut  un  pareil  succès. 

Capin  devint  pâle.  —  Ils  sont  portés  au  contrat  de  mariage!  con- 
tinua-t-il. 

—  Les  as-tu  comptés?  s'écrièrent  quelques-uns;  les  paieras- tu 
avec  des  mèches  de  fouet  ou  du  crin  de  cheval?  —  Et  l'hilarité  re- 
doubla. 

—  Je  les  compterai  en  bons  louis  d'or,  quand  il  le  faudra!  répon- 
dit-il d'un  ton  bourru,  et  il  me  fit  signe  de  quitter  la  salle.  Nous 
montâmes  à  cheval,  et  je  ne  pensai  plus  à  cette  scène,  où,  avec  un 
léger  effort  de  mémoire,  j'aurais  pu  trouver  plus  tard  l'explication 
de  bien  des  mystères. 

J'arrivai  à  Carabussan,  je  revis  Marthe;  elle  me  parut. plus  sé- 


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SCENES   DE   LA   VIE   DES   LANDES.  329 

rieuse,  mais  sa  beauté  avait  alors  un  éclat  qui  me  frappa  tout  d'a- 
bord. Mes  fonctions  m'introduisaient  dans  la  maison  Noguës  sur  un 
grand  pied  d'intimité.  Je  voyais  Marthe  tous  les  jours,  et  je  compris 
sans  grand  effroi  que  mes  anciens  sentimens  pourraient  bien  se  ré- 
veiller; je  dis  sans  grand  effroi,  car  j'étais  orgueilleux  de  ma  raison, 
et  je  me  croyais  de  force,  le  cas  échéant,  à  dompter  cette  passion 
renaissante. 

Dès  le  lendemain  de  mon  arrivée,  j'entrai  dans  mes  fonctions  de 
garçon  d'honneur  :  je  partis  pour  faire  les  invitations.  On  m'avait 
donné  pour  second  un  garçon  farinier  (Noguès  a  un  moulin  sur  le 
grand  étang);  il  se  nommait  Pierre  et  était  le  fils  de  la  Ghouric.  Il 
était  d'une  vigueur  peu  commune  et  pouvait  passer  pour  le  plus  bel 
homme  du  pays;  on  l'avait  vu  porter  sans  plier  les  genoux  un  sac 
de  blé  sur  chaque  épaule.  C'était  un  garçon  doux,  un  peu  endormi, 
mais  ayant  un  goût  prononcé  pour  la  musique.  Monté  sur  son  mu- 
let, il  aimait  à  siffler  les  rondes  du  pays  et  faisait  preuve  d'un  souffle 
puissant  et  d'une  rare  justesse  d'oreille.  Aussi,  en  entendant  les 
grelots  du  mulet  et  l'harmonieuse  mélodie  accompagnée  le  plus 
souvent  d'une  violente  batterie  de  coups  de  fouet,  les  filles  qui  tra- 
vaillaient dans  les  champs  disaient  :  Voilà  le  Muscadin  qui  passée. 
Ce  surnom  de  Muscadin,  il  l'avait  bien  mérité;  personne  ne  pous- 
sait plus  loin  que  lui  le  soin  de  sa  toilette.  Le  fils  de  la  Chouric  était 
habillé  de  droguet  blanc  des  pieds  à  la  tète,  comme  il  convient  à  un 
garçon  meunier,  mais  il  portait  au  cou  une  cravate  de  soie  rouge  ; 
des  boutons  en  filigrane  d'argent,  de  ceux  que  vendent  les  colpor- 
teurs catalans,  ornaient  son  gilet;  son  béret,  d'une  blancheur  écla- 
tante, était  choisi  parmi  les  plus  fins  de  ceux  fabriqués  à  Nay.  Son 
mulet  même  se  ressentait  de  ce  goût  pour  la  toilette,  il  le  couvrait  de 
grelots  et  de  pompons.  Il  n'est  pas  étonnant  que,  beau  et  vêtu  avec 
tant  d'élégance,  le  Muscadin  fût  en  grande  faveur  auprès  des  filles 
de  Carabussan  :  il  eût  trouvé  peu  de  cruelles;  cependant  il  ne  fit  au- 
cune victime.  Il  parlait  peu,  et  son  air  endormi  glaçait  les  plus  har- 
dies. Avait-il  un  amour  dans  le  cœur?  la  réputation  de  sa  mère  pe- 
sait-elle sur  lui?  C'est  ce  qu'il  était  difficile  de  savoir. 

Nous  partîmes  équipés  conformément  à  l'usage.  Marthe  nous  avait 
attaché  à  la  boutonnière  des  bouquets  de  fleurs  artificielles  et  des 
rubans  blancs.  Le  Muscadin  me  remit  une  paire  de  petits  pistolets  et 
s'arma  d'un  grand  fouet  dont  il  renouvela  soigneusement  la  mèche. 
Que  ces  pistolets  ne  vous  effraient  pas;  ils  devaient  simplement  an- 
noncer notre  arrivée  devant  les  maisons.  Quant  au  fouet,  il  devait 
avoir  un  usage  plus  pratique,  il  était  destiné  aux  chiens,  qui,  n'é- 
tant pas  invités  à  la  noce,  avaient  un  goût  peu  prononcé  pour  les 
grands  rubans  blancs  et  les  coups  de  pistolet. 

Le  Muscadin  n'était  pas  bavard.  Il  commença  d'abord  par  siffler 


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ses.  aka  \  favena; .  maifl»  tnottvant  <  sans  ^  doute  quec  cette  :  iBusique  de 
tousJea^  jours  n'/étaU.  pasià^la  faaateun  dea  Ibnoliooflr  qu*il  .reinplissail;^ 
il^tiKa^e  sa.poche  une  guitare»  JJSLg\^Â&^^4  cbesle»  payâRuiargaft- 
Cânsv^n'eal  auU'exhoae^i^e^oe.  qu'on  appelle  une  ^i/ein&ar^  •dans  Je 
nord;  maîs<  c'est  une  habitude  chez  nous^dO' donner  aux  choses  un 
nom  un  peu  p|us.relevé  qi^e  leur  condition.. Il  mit  la.gjdtare  dans 
sa  bouche,  et,  agitant  la  languette  d'acier,  il  me  régala  d'une  sorte 
de  mélopée  nasillarde  qi^i/n'ajouta' rien  aux  cbarmes  «duv. voyagea 

Nous  arrivâmes  à  la  premiàre  maisonMoà  nous  devions  faire  nos 
invitations.  Les  hurlemens^  des.  chiens  à<notre  approche  me  firent 
oomprendre  l'utilité  du  fouet  dont  s'était.muni  mon  collègue.  Il  Tenir 
ploya  ^savamment,  comme  iL  convenait  à.un  garçon. meunier.  Je  dé* 
chargeai  mes. deux  pistolets,  j'entrai  dans  la  maison*,  et  je  lia  les 
invitations  du  ton  le  plus  officiel  et  le  plus. cérémonieux..  On  nous 
servira  boiroi  le  Muscadin  chanta  une  chanson. de^c'u*oon^ance«  et 
nous  partknes  bien,  fôtôs.  Le  Muscadin^  excité*  pan xette  première 
libation,. reprit  sa  guitare,  qu'il  fit  résonner  avec  pl^s,  de  veiwovque 
j^aisi 

Nous  paFoourûmesrainBi  une  douzâ^n»  de^  maisons  et  autant  de 
kilomètres.  Pactout  noua  rencontrâmes  la  même  hospitalité*  Les  ILr 
bations  n'avaient vfait. aucune  impression  sur  le  Muscadin;  quanta 
moi|  je  me  sentais  let cerveau  untpeu  troublô^mais  je  faisais,  bonne 
contenance,.. ne  voulant  piis«  déshonorer  mes^rubaos  blanca.  Gomme 
la  nuit  commençait  à^tomber^  il  nous  fallut  traverser  les  landes  d^ 
sortes  où.nousmous  ége^âmes  l'autne  joiur^  £n-approcbant  du  vieuK 
moulin.,  jnon  compagnonme  p^ut  en  pf-oietà.une  pénible  impres^ 
sion;  son  passe  ralentit^  il  mit  sa  guitare^ dans  sa  poche;  il  regf^ 
dait  à  -drolteet  à.ig^^uche,'  comme  s'iLeûtcbercbé  un<  autre  chemiaé 
Enfin  il  s'arrêta^  me  regarda,  et.  me  dit  d'un  ton^  pprsuasif  : — Nous 
n'aurions  q^!à  escalader  deux  ou  .trote  clôtures,  qui  n'ont  pas  beau*^ 
coup  d'ép'mes,.le  ruisseau. n!estpas  très  profond^  l'eaun'estpaa  bien 
froide,,  nous  raccourcirions  beaucoup  le  chemin.. . 

—  Je  comprends  votre  pensée  v  lui:  répondis -je;  de  cette^façoa 
nous  ne  passerions,  pas  tdeyattt  le  MouUnr-du^Diable? 

Il^ecoua  sa..grosse  têtew . 

—  Et  nous  ne  risqi^ionspas.  de.rencontcer  le  loup.,  blanc :etile 
liëvreinoir? 

— Oni,  o'^st-cela^  dit-il. 

—  Maf(M,.répondis-J9>  excité,  par  \e  pfquepoiUi^  j'âne  et  le* lièvre 
ontde  longues  oreilles,  j^  veux.les  leur  tirer.  Déchirez  votre  culotte 
aux^éppes  des.«clôtiu*es,  .{M^oez.unj  bain  froid. si* ^^ekiVousnplait; 
moi,,  jç  poursuis  mon  chemin. 

Et  sans  attendre  sa  réponse,,  je  continuai  à  marcher  enligne  droite^ 
Il  me  laissa  marcher  environ  vingt  pas  et  courut  après. mol;,  il 


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SCnVBS^'BS'  LA '  VIE^ WS*  EAUDES.  SU 

merattrapn  fadHement. — •  Après^tout,  ^Ml,  «reui  ètes»à^rabitié-ettré, 
et  vous  «atircz  dire  learçarèics  ^Tiî  faut  ^dire.  O'aiHeurs'/'iiw/r^  rfo- 
seraît  rien  faire  au  neveu  de  votre  onde,-  ni  au  fils  de^naiÉère. 

^  La*  nruifr  se^  faisait  pkts-  obscure'  lorsque  îious^  arrivâmes  'S«r  ie  ^- 
teau.  Les  vaHées" étaient  couvertes  tic  bnrraer  settis,'tjoèhiu«s  fcle- 
cberssumageâiefit  commères  mâts  de  vaisseaux-  naàfragés/A^r ho- 
rizon, une  longue  bande  orange- annonçait  pouiUe'lendeHiain' une 
journée  tie  chaleur  et  Hie'*beau  temps.  La  terre^que  nous^^fouKons 
était  aride;  le  genêt  épineux,  au  lieu  de  porter  haut  sa  tète  oeuron- 
née'de Heurs  kFt)r,  rampait  sombre  et'Tabougri,^abfitant'TOàl  une 
berbe  'desséchée. 'L'heure 'était  triste,'  le  lieu  éfeit  sonfrbre.  En  s^ 
prochant  du  moulin,  mon  compagnon  me  serra  de  ^lus  prèsv5e  sen- 
tis son  épaule  contre  la^nrienne, -et,  passantdevant  un  t^crcle^de 
pierres' noires,  il  se'signa  avec'  ferveur  >Nous  n'aperçûmes  ni  te  knip 
bianc,  ni' lé  lièvre  noir,  et 'déjà  je  m'apprêtais  à  railler  lemoscadm, 
lorsque,  dans  l'endroit  où  le  plateau  s'abaisse  vers  la  gorge,  il  me 
scmbla^  apercevoir -une  forme  singulière.  Ce  ne  pouvâfit»ètre  un  ani- 
mal.'^Était-ce  un  être  humâirf?  Cela  ressemblait  ànn^  grand' corps 
tx)urbé  quimarèhait  avec  de  1res  petites  jambes.  Le  Muscadin  s'ar- 
rêta court  comme  umTiUlet  oriibrageux.  —  Là-bas,  lài*baà!*fiti-îl. 

Je  regardai  plus  attentivement.  —  Lâchas*?  dis-je,  c'est  frae-vicîHe 
fenme  qui  porte^un  faix. 

— '  C'est  vrai;'  mais;  qûrpeul^le! être  poup  oser  traverser  la.laride 
à* cette  heure? 

La'ïemme  s'approfchait  de  nous; .  die  montait,*  et  le  cfépuscirie 
Tédairait  urieux. 

— "C'est  votre-  mère  !  lui  dis-^je. 

'En  effet,  le  doute  n'était  ^as»possa)te."C' était* la  Chouric.-Hle 
•portait  sur  la  tète  un'faix  de  bois  mort.  Tour  imeux  placcr'son'  faç- 
^eau,  elle  avait' 4té  sa  coiffe,  et  ses  cheveux,' moitié  rouges  et»moitié 
•blancs,^ lui  couvraient  le  visage.'Elle  tenàfità'lawiawi  quelque*  èbose* 
'que'jene  pus 'pas- bien  distinguer, -^mais  qui,  examiné  avec  pjus 
'de  soin, 'fit -reculer 'd'horreur  le  Muscakim  :  ce  n'était '•ri^n'^moins 
qu'une  paire  de  vipères,  un  grand  lézard  vert  «et  quelques  fjlantes  à 
feuilles  grises  moufchètées deblanc,  qui, «en pareille compagwie  sur- 
tout, avaient  un  aspect  frien-skristre. 

— ^"-Ma  rtère,  ma  mère  l'^it-le  Muscadmert  frappant  %jt  piéd,^vaas 
m' avier promis  que  cèla:ne' «erait *^lus. 

— 'Eh^bien!  réponditflaCbounc.'Xïtfy'a-t^t?...  Ces  ineeètes'te 
font-ils  peur?- J'-en  ferai  ce  soir  unbouiHon  poui<  la  Jioujiou,  qui^est 
toïttbée  cn'languenr.'Et;quant'-aux''heH^s,  infusées  dans'une'bou- 
teîlle  de  vin,  elles  serviroÉt  àdésenfler'les  jarabes^iu  vieux  fterifflte. 
TiCdiablen^a  rien  àvoii^là*^dcWans.''Et  si  cdtequ'on  àhth\é€%4  oob- 


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S32  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tinua-t-elle  en  montrant  les  pierres  noires,  n'en  a  pas  fait  plus  que 
moi,  à  l'heure  qu'il  est,  elle  prie  pour  nous  dans  le  paradis. 

Le  Muscadin  secoua  la  tête  et  garda  le  silence.  —  Au  lieu  de  me 
quereller,  reprit  la  vieille  femme,  tu  ferais  mieux  de  porter  mon  faix 
jusqu'à  la  maison.  11  fait  noir,  et  je  pourrais  trébucher. 

J'intervins  alors.  —  Nous  allions  chez  vous,  dis-je  à  la  Ghouric, 
nous  allions  vous  inviter  à  la  noce. 

—  Alors,  dit-elle,  vous  me  ferez  l'honneur  d'accepter  le  vin  des 
donzelons. 

Nous  arrivâmes  à  la  cabane  que  vous  connaissez.  Elle  n'était  pas 
délabrée  alors;  l'intérieur  était  en  bon  état.  La  petite  vieille,  alerte 
et  propre,  alluma  une  chandelle  de  résine,  rinça  trois  verres  qu'elle 
nous  présenta  dans  une  assiette  de  faïence  à  fleurs,  et  nous  bûmes 
à  la  santé  de  la  maîtresse  de  la  maison.  Toutefois  le  Muscadin  ne 
chanta  pas.  —  Mère,  dit-il  en  s'en  allant,  est-ce  que  vous  irez  à  la 
noce? 

—  Et  pourquoi  n'irais-je  pas?  dit  sur  son  ton  le  plus  aigre  l'iras- 
cible Chouric.  Ne  suis-je  pas  leur  parente  et  leur  voisine?  Ont-ils  à 
rougir  de  moi?  Veulent-ils  économiser  le  pain  et  la  viande?  Ont-ils 
peur  que  mon  cotillon  et  ma  coiffe  ne  leur  fassent  honte?  M'ont-ils 
invitée  pour  me  faire  un  affront? 

J'essayai  de  la  calmer;  cela  fut  facile.  —  Oui,  oui,  dit-elle  en 
riant,  je  vois  ce  que  c'est.  Ce  grand  fou  a  peur  de  moi.  Il  craint 
que  je  ne  charme  le  nobi.  Il  me  croit  sorcière...  Ah!  mon  pauvre 
enfant  I  il  y  a  longtemps  que  je  ne  le  suis  plus.  Je  n'ai  jamais  su 
charmer  qu'un  seul  homme,  et  c'était  ton  père...  Oui,  continua  la 
Chouric,  j'irai.  La  Gapinette  a  toujours  été  bonne  avec  moi,  je  veux 
danser  à  sa  noce.  Je  veux  voir  Marthe  et  lui  parler,  car  tu  es  un 
grand  niais,  et,  sans  t'en  douter,  tu  es  bien  plus  sorcier  que  moi. 

Nous  revînmes  le  soir  même  chez  Noguès,  et  pendant  quelques 

»  jours  nous  continuâmes  cette  vie  sans  qu'il  se  produisit  de  nouveaux 

incidens.  C'était  toujours  la  même  histoire,  des  coups  de  fouet  aux 

chiens,  des  coups  de  pistolet  aux  portes,  des  rasades  à  plein  verre, 

des  chants  à  plein  gosier. 

J'accomplis  consciencieusement  toutes  mes  fonctions  de  donzelon. 
Le  dimanche  qui  précéda  la  noce,  j'assistai  à  la  fête  de  la  volaille^ 
ce  qui  est  une  façon  de  parler,  car  la  volaille  n'a  aucune  raison  de 
se  réjouir,  puisque  c'est  ce  jour-là  qu'on  la  plume.  Donzelles  et 
donzelons  travaillaient,  chantaient,  se  querellaient,  échangeaient 
des  insultes  bouffonnes,  et  puis  il  fallut  danser.  Ma  grandeur  me 
retenait  au  rivage.  Je  pensais  dès  lors  à  embrasser  l'état  ecclésias- 
tique, et  je  ne  voulais  pas  que  mon  exemple  pût  fournir  plus  tard  à 
mes  paroissiens  une  arme  contre  moi.  Cependant  j'enviai  le  Mus- 


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SCÈNES   DE   LA   VIE   DES   LANDES.  333 

cadin  quanjl  je  lui  vis  prendre  la  main  de  Marthe.  Grande,  svelte, 
sérieuse,  elle  était  alors  dans  toute  la  fleur  de  sa  beauté  :  son  regard 
restait  pensif  au  milieu  de  toute  cette  bacchanale,  son  pied  battait 
la  mesure;  à  quoi  pensait-elle?  Mes  yeux  ne  pouvaient  se  détacher 
de  son  visage.  Mon  amour  d'enfant  s'était  éteint;  mais  je  crois  que 
ce  soir-là  naquit  un  autre  amour,  qui,  grâce  à  Dieu,  s'est  éteint,  lui 
aussi,  pour  toujours. 

Heureusement  les  noces  de  Gascogne  ne  se  prêtent  pas  aux  mé- 
lancolies. Le  lendemain,  il  nous  fallut  transporter  chez  Noguès  le  lit 
de  la  nobi.  Dès  la  veille,  on  avait  préparé  un  char  couvert  d'un  drap 
blanc;  de  longues  guirlandes  de  buis  l'entouraient  de  leurs  festons, 
des  feuilles  de  laurier  fixées  en  croix  au  tissu  faisaient  presque  dis- 
paraître la  blancheur  du  drap.  Sur  leurs  cimiers  de  peau  de  mou- 
ton, les  bœufs  portaient  toute  une  jonchée.  Sur  ce  char  d'apparat, 
on  chargea  le  lit;  sur  le  devant  du  char  se  tenait  tout  droit  un  grand 
gaillard  à  miné  hâlée  portant  la  quenouille  de  la  mariée  et  filant 
gravement  au  milieu  des  éclats  de  rire  des  donzelles  mises  en  gaieté 
par  un  déjeuner  copieux.  Les  donzelons  et  les  donzelles  chantaient, 
s' arrêtant  devant  chaque  maison  qu'ils  rencontraient  et  demandant 
là  passade j  c'est-à-dire  du  vm,  qu'on  ne  leur  refusait  jamais.  J'é- 
tais resté  seul  derrière  le  char  avec  Marthe.  Il  y  avait  dans  l'air  une 
pointe  de  printemps.  Les  revers  des  chemins  creux  étaient  déjà  tout 
tapissés  de  violettes  et  de  primevères.  L'épine  noire  montrait  ses 
fleurs  blanches.  Les  genévriers  avec  leurs  baies  roses,  les  vieux 
chênes  couverts  de  mousse  pourpre  et  dorée  étincelaient  au  soleil. 
Marthe  marchait  silencieuse  ;  je  voulais  lui  parler,  j'avais  dans  ma 
tète  tout  un  trésor  de  paroles,  mais  j'en  avais  perdu  la  clé.  Mon 
amour  grandissait;  nous  marchions  tous  deux  sans  échanger  un 
mot,  écoutant  tout  ce  fracas  de  la  noce  qui  nous  précédait. 

Le  sou*,  il  fallut  encore  danser  et  manger;  mais  lorsque  j'entendis 
le  sonneur  qui  accordait  sa  vielle,  je  partis  et  je  retournai  au  pres- 
bytère. Chemin  faisant,  tout  auprès  du  grand  étang,  je  rencontrai  la 
Ghouric,  qui  ramassait  du  bois  dans  un  taillis.  Ma  présence  l'efl'raya, 
^jar  le  bois  ne  lui  appartenait  point,  et  les  branches  qu'elle  portait 
eussent  au  printemps  été  couvertes  de  feuilles.  —  Ne  me  trahissez 
pas,  monsieur  Bernard,  me  dit-elle;  il  n'y  a  que  vous  et  le  maqui- 
gnon qui  sachiez  que  je  viens  ici.  Je  fais  mal  sans  doute,  mais  les 
communaux  sont  si  loin ,  et  je  commence  à  être  vieille. 

Je  m'éloignai  en  lui  assurant  que  je  n'avais  pas  l'intention  de 
suppléer  le  garde  champêtre,  et  de  ma  vie  je  ne  me  fusse  rappelé 
cette  circonstance  sans  un  événement  que  je  vous  raconterai  tout  à 
l'heure. 

Le  lendemain,  le  soleil  qui  devait  éclairer  la  noce  se  leva  aussi 
brillant  qu'on  pouvait  le  désirer.  Mon  oncle  me  confia  sa  jument 


Gooçle 


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fftWiile, nofi.la» ^ttsÊriogante,  mats b!pfost8(^e;x)^tait wie bnaure 
peecbeomnebkiiioapablede  porÉer>l6  double  fandeau^que  je'Hiiiies- 
Jjaafe.  fremiev ^imzelany  Je  devais  fioetenla  fnremiëre  dcmzéUey^tla 
pfttittâèie  (donaelle,  c'était  Marthe. 

jLa.iinatinéefétfaLt  radteuse,  et  ks  étangs,  dégagés-4e  4a  Inrame, 
biillMeaifc'ConBfi&dea KitratFs; i«6  monta^estmontrateotlearsfAroikts 
neigeux  à  T  horizon  et  les  blés  verdoyaient  sur  la-iî#«'te;'LoHis'Nogttè8 
éloit  aoaoHi{i»agB^d*une^o«valoaâe^e  plus-île  vifr^*el»«vaux;  il  était 
«ûulaairtle<sieny:qiil<étattti«in  grkisdinavainraiS'O0Îr,*naais  obaoun^'cle 
QfttaB  amitmeiCOEjupagnecde  Yoytagey^etJes'iuis  au  trot,'4e8  autres  au 
galopvjHQiud'dévorionsfreBpaee.il  y  avaitdts  chewMix'inal^vés^i^ 
Hapati6ua:)de  oe<daobIe'£sirdeau,  sautaient,  ruaient  et 'se  cabraient; 
en<.entdDdait>alavs  des'cvis  perçanB^rasquetaussitôt  couverts  par 'des 
éidats.  oie  rive  forjfnidables  ;  d*  autres  s'amusaient  à  faire  caraoéler 
leiirtiiQontupe«daBS  les  'bourbiers  qu'ils  renGontraîent,*et'c'^tâient  des 
inpréaatiims'farieuses  qui  finissaient  bien' vUe  par  des^e^plo^ons^ 
glôeté.  iia^perohevenne  detimii  onôie  était  sage;  elle*  avait  unestlkve 
axti^éineaient 'douce.  Ilarthe,^ssise>mir  «len  manleau,  ne  bougeait 
pa»;t8oaii'teas  était  paadé  au'tour  de  ma'toitle,^lle  éût^pu-eompler 
k6i)ajfclei»€ui»4s(e  mon' cœur,  mais  tellene^  pensait  guère  àmon'coaur. 
faeit>ei«i  SMilaifd^jaune'qCt'étteavaH  s«r  la  tète,  «peut^tre  «aussi  le 
Ifenecaldfîiny  «qui,'plas^tegaiift  que  jamais,  faisait  jH^ffer^sa  mulecou- 
wtt&  de  t  g»elots,pr oc«q)aient  plus  que  moi . 

lA  une  bifetfcatienHrikiôbem'ui,  nous 'rencontrâmes  4a» cavalcade  de 
la'4ioii.t>aapin,'imMfité  43«ir  un  énorme  ébevctl  normand,  «portait^ la 
fiaptt»ilteJLexheval»était  presque  aveugle,  mais  son  cavalier^  te' mar- 
Qcoavrait  avec  une  Hbabileté  qui  «ne  permettait  pas  de-^upçonner 
Mn  iûiiFinité.  Iltespévait'le'vendre'àqttélque'persoimagede  lanoee, 
et  c'est  ce' qu'il 'fie 'manquai  pas  de  faire /En-sereneontPant,^les  deux 
oèotéges  redcmblèrent  leur  tapage.  Tous-se  mirent  en  chœur  4  chan- 
ter la  aa&i.i  Les' fiers  écuyers  faisaient  danser  >leups  dwvaux.  Dans 
ees'Obemins  étroits  et  profonds,  il  y  avait  une  -confufeieii  indieSble. 
IXojisiarPiiribmes  ài  l'église  sans  accident/Làtous^redevinrent  sérieux, 
la»n^i  etitevwo*/ étaient 'devant  la'poPteJEn  ma  qualité  de  premier 
ttmzdony  ]e  m'approchai  de  la  «/^«V  et  je  Tpassai  autow  de  sa  taille 
«vinilongiraban  blanc  dont  les  «?itréiûités  retMibaient 'j^tsqu'à  ses 
çiedfr:»c' était  la'cektture  symbole  de^sa  pureté.  'En  «*ôwe  temps  la 
première  donzéllcmettaitaureveps  de!  la»  veste  du^marié^wiie  fleur 
«rnôe  de-robans 'blancs  exprimant  le  >même  «ymbote.  La  cérémonie 
«eot  lieu  4ans  que^ri^  en  vint  troubler  le  'Pecueilleittent.  S^lîprattt 
ïfcttWtude,tla^«ioW»  garda  les'de«x»anneaux^  et»toute'la  noce>  rementa 
à  cheval.  Louis  Noguès  portait  la  Capinette  en  croupe,  et  Dieu  sait  ce 
<q»e»le  navarrais»fit  de  couri)ettes,' ruades,  écarts  et  saufts  de  mouton 
4antque  dura  la  routeJËnfm  on  allatdiner.illy  avait  à  taUe'pkis  de 


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8CÈ1V1S  DE  LA   YIE   D£S'LAin>ES.  335 

é^n  cents  conrives;  aucun  wton^Var  ne  s'y  trouvaïh'  mab  de  riches 
pttysfan^,  dés  artÊsans,  des  ouvriers  de  la  terre.  Tous  les  âges  étaient 
représentés;  depuis  les  enfttns  à  la  mamelle  juâqtr'atix' centenaires. 
•  Il  West' impossible  de  vousdéterirele  tnenu  dé  ce*  repas  pântagruè- 
lîlquev  C'était  qneltpie  chose  dé  confus  comme  une  ntêïée.  En  plein 
air,  sttrie  sol,  on  avait  construit  d* énormes  fôuroeaut  en  terre  d'bù 
sortaient  tout  bouillis  diés  armées  de  chapons  et  des  quartiers  de 
veatt  sans  nombre.  Il  y  avait  des  fours  qui  paraissaient  sans  fond;  et 
d'où*  Ton  extrayait  plus  de  dindons  et  d'agneaux  qu'on  ne  se  figu- 
rait qu'il  y  en  eût  dans  toute  la  commune.  Oti^^oyait  des  pàtêfe  gi- 
ganatesfjnes  dont  les  flancs  recelaient  un  agréable  tnélange  de  poires 
cuites  et  de  têtes  et  de  pattes  de  YOlaiWe.  Cette  chèrer  pouvait  n'être 
pas  délicate ,  mais  elle  plaisait  aux  convives.  Il  y  ^n'  avait  là  une 
bonne  moitié  qui  pendant  toute  leur^ie  avaient  mangé  pltis  d'^âil  et 
d'oignons  crus  que  de  viande;  aussi  fallkit-il  voir  la  fêtfe  qu'ils  fai- 
saient à  ces  plats  savoureux.  En  moyenne,  il  'se  consomma  bien  dbt 
livres  de  viande  par  tête,  et  les  chiens  n'eurent  que  dés  os  parfaite- 
ment rongés.  Cette  scène  de  gloutonnerie  se  passait  dans  un  vaste 
hangar,  et  la  table  était  dressée  au  milieu  de  foudre^' gigantesques  : 
rUn.  d'eux  avait  son  robinet  ouvert,  et  le  vin,  recueillî  dans  d'é- 
normes cruches,  ne  cessait  de  cfa-culer  parmi  les  convive^* 

Le  dîner  finit  au  milieu  d'un  grand  tumulte.  Tdut  le  rafondé  par- 
lait en  même  temps.  J'entendais  la  voix  du  maquignon,  qni  vantait 
les  qualités  dé  son  cheval  normand  à  un' paysan  qui  se  plaignait  qu'il 
lui  eût  vendu  dans  une  autre  circonstance  un  cheval  poussif.  A  deux 
pas  de  moi  se  passait  une  autre  scène  qui  attira  mon  attention:  La 
Chouric,  coiffée  d'une  capulette  qu'elle  n'avait  peut-être  pas  mise 
depuis  le  jour  de  son  mariage,  vêtue  d'une  robe  à  grands  ramages, 
était  rouge  comme  le  feu,  en  proie  à  une  exaltation  facile  à  expli^- 
querf  Elle  agitait  viofennnent  lés  bras,  et  paraissait  adresser  de 
vives  exhortations  au  Muscadin,  qui,  les  yeux  baissés,  secduait  la* 
tête  comme  une  persomie  qui  doute  de  ce  qu'un  lui  dit.  Le  débat 
dura  quelques  instans;  mais  la  Chouric  remporta  évidemment  la 
victoire,  car,  en  quittant  son  fils,  elle  se  mit  à  danser  toute  seule*  en* 
commandant  au  sonneur  de  jouer  une  ronde. 

Le  bal  commença.  ITàrthe  dansa.  II  me  sembla  que  bien  som'ént 
le-  hasard  la  mettait  auprès  du  Muscadm;  cela  me  donna  de  l'hu- 
meur. Tallais  me  retirer.  Quelques  amis  de  mon-  oncle  meforcèrent 
de  rester,  et  il  était  trois  heures  du  matin  lorsqu'on  parla  de  porter 
leréyeill^  anx  nabls^  qut  étaient  couchés  depuis  longtemps.  Il  pa- 
raît que  le  Muscadin  avait  promis  d'être  un  dés  premiers  à  cette 
cérémonie  assez  brutale,  à  laquelle  je  n'avais  pasTDulU  me  mêler. 
J'entendis  que  les  autres  donzelvns  l'appelaient  à  grands  cris.  Le 
Muscadin  ne  répondit  pas  à  l'appel  des  donzelons.  Machinalement 


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336  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

je  parcourus  du  regard  toute  la  salle.  Ni  Marthe,  ni  le  Muscadiu  n'y 
étaient.  Je  n'avais  pas  le  droit  d'être  jaloux;  Marthe  ne  savait  pas 
que  je  l'aimais.  Cependant  une  sorte  de  fureur  s'empara  de  moi, 
et,  sans  me  rendre  compte  de  ce  que  je  faisais,  je  sortis  décidé  à  • 
trouver  le  Muscadin,  et  bien  persuadé  qu'il  était  avec  Marthe.  Je 
n'eus  pas  beaucoup  de  chemin  à  parcourir  :  dans  un  petit  enclos 
attenant  à  la  maison,  j'aperçus  deux  formes  humaines.  A  sa  haute 
taille  et  à  son  béret  blanc,  qu'éclairait  un  rayon  égaré  de  la  lune, 
je  reconnus  le  Muscadin;  l'autre  personne  était  une  femme.  Il  lui 
parlait,  et  elle  semblait  lui  répondre  par  un  rire  contenu.  Je  me 
glissai  auprès  d'eux  sous  le  hangar.  Le  Muscadin  venait  d'adresser 
à  Marthe  la  question  qui,  dans  nos  campagnes,  précède  toute  de- 
mande en  mariage.  —  Marthe,  disait-il  d'une  voix  émue,  Marthe, 
voulez -vous  que  «  je  vous  enseigne  un  galant?  » 

Il  n'y  avait  plus  à  s'y  tromper,  c'était  une  déclaration  que  j'allais 
entendre ,  car  chez  nos  paysans  les  préliminaires  du  mariage  ont 
leur  rite  et  leurs  formules,*  comme  le  mariage  lui-même. 

Marthe  répondit  par  une  sorte  de  rire  nerveux.  Je  m'aperçus  alors 
que  sa  main  était  dans  celle  du  Muscadin. 

—  Je  vous  en  préviens,  continua-t-il;  le  galant  que  je  vous  pro- 
pose est  petit  et  laid,  il  est  gourmand,  il  est  fainéant... 

Le  rire  de  Marthe  devint  plus  nerveux. 

—  Dites,  voulez-vous  du  galant  que  je  vous  propose? 

—  Comment.voulez-vous  que  je  prenne  un  pareil  galant?  répondit 
Marthe.  Si  vous  n'en  ^vez  que  de  pareils  à  me  proposer,  je  n'eft 
prendrai  jamais  aucun. 

—  Ah  !  dit  le  Muscadin,  je  le  savais  bien  1 

Et  il  laissa  tomber  la  main  de  Marthe,  et  déjà  il  se  préparaît  à 
quitter  l'enclos;  mais  celle-ci,  lui  touchant  doucement  l'épaule  :  — 
Ne  partez  pas,  Pierre;  celui  que  vous  me  proposez  n'est  ni  fainéant 
ni  gourmand  :  il  est  au  contraire  vaillant  comme  le  feu,  braye  comme 
le  pain  et  sobre  comme  l'eau;  mais  il  est  pauvre,  et  n'a  pour  lui 
que  ses  deux  bras  et  sa  bonne  réputation.  Dites-lui  que  j'écouterais 
peut-être  un  galant  de  cette  sorte,  surtout  s'il  était  le  plus  grand 
ami  de  mon  frère. 

Rien  ne  peut  donner  une  idée  de  la  joie  que  manifesta  le  Muscadin 
en  entendant  ces  paroles  si  rassurantes;  il  étendit  les  bras,  sauta 
deux  ou  trois  fois,  battit  un  entrechat,  tira  sa  guitare  de  sa  poche 
et  exécuta  en  quelques  notes  une  fanfare  éblouissante,  puis  se  re- 
tourna vers  Marthe  pour  la  remercier;  mais  Marthe  était  partie.  Ce 
départ  le  rendit  pensif;  il  murmura  quelques  mots.  —  Peut-être  ne 
m'aime-t-elle  pasi  disait-il;  c'est  ma  mère  qui  lui  aura  jeté  un 
charme!  C'est  elle  qui  m'a  dit  que  Marthe  m'aimait;  comment  l'au- 
rait-elle  su?  —  Et  il  s'éloigna  en  marchant  à  pas  lents. 


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SCÈNES   DE   LA   VIE   DES   IAKDES.  337 

Au  moment  où,  moi  aussi,  je  quittais  ma  retraite,  je  m'aperçus 
que  je  n'avais  pas  été  seul  à  écouter  la  conversation  de  Marthe  et 
du  Muscadin.  Je  vis  dans  l'ombre  se  dessiner  la  longue  silhouette 
du  maquignon.  Il  cherchait  à  retrouver  la  porte  de  la  maison  en 
trébuchant,  et  murmurait  des  menaces  contre  Marthe  et  le  Musca- 
din. Sans  prêter  l'oreille  à  ses  paroles  incohérentes,  j'entrai  dans  la 
salle.  La  ronde  venait  de  recommencer.  C'était  le  Muscadin  qui  la 
menait.  Sa  joie  se  trahissait  par  des  bonds  prodigieux;  il  sautait 
d'une  façon  inquiétante  pour  les  jambons  pendus  au  plafond.  Il  riait, 
glapissait,  et  tout  en  sautant  il  ne  cessait  de  regarder  Marthe,  qui 
lui  donnait  la  main.  Elle  tenait  les  yeux  baissés.  Au  milieu  de  tous 
ces  visages  enlummés,  elle  était  pâle,  mais  belle  d'une  beauté  que 
je  ne  lui  avais  jamais  vue.  Elle  était  heureuse  du  bonheur  de  son 
galant.  Je  ne  restai  pas  longtemps  à  contempler  ce  spectacle,  je 
partis  désespéré,  emportant  de  cette  fête,  que  j'avais  tant  désirée, 
le  plus  cruel  chagrin  que  j'aie  ressenti  de  ma  vie. 

IV. 

Au  lieu  de  reprendre  le  chemin  le  plus  direct  pour  aller  au  pres- 
bytère, je  descendis  vers  les  étangs.  J'avais  besoin  d'être  seul,  de 
fuir  cet  odieux  son  de  vielle,  de  respirer  un  air  humide  et  frais,  car 
je  sentais  mes  artères  battre  avec  force  dans  mes  tempes.  La  lune, 
qui  s'était  levée  tard,  était  déjà  haute  et  donnait  toute  sa  lumière» 
La  soirée  était  douce,  et  on  n'entendait  d'autre  bruit  que  celui  du 
vent  qui  agitait  les  feuilles  flétries  des  roseaux.  Je  me  promenai 
pendant  quelque  temps  sur  la  digue  du  grand  étang.  On  raille  les 
peines  d'amour,  on  dit  que  cela  n'est  pas  dangereux;  je  n'en  ai  pas 
fait  une  longue  expérience,  mais  rien  au  monde  n'est  plus  doulou- 
reux :  il  me  semblait  que,  sous  l'effort  de  cette  angoisse  qui  me  tor- 
turait, tout  mon  être  allait  se  briser.  J'étais  en  proie  à  de  véritables 
hallucinations.  Par  momens,  il  me  semblait  apercevoir  Marthe  des- 
cendant la  colline  qui  domine  les  étangs,  il  me  semblait  que  sa  voix 
prononçait  mon  nom;  mais  j'écoutais  en  vain,  Marthe  n'arrivait  pas. 
Ce  que  j'avais  pris  pour  elle,  c'était  l'ombre  de  quelque  arbre  isolé, 
et  la  voix  qui  prononçait  mon  nom  n'existait  que  dans  le  délire  de 
la  fièvre  qui  me  rendait  presque  fou.  Cependant  il  arriva  un  mo- 
ment où  mon  illusion  eut  quelque  raison  d'être  :  une  voix  se  fit  en- 
tendre dans  ce  désert,  et  une  forme  humaine  se  dessina  nettement 
sous  les  rayons  de  la  lune.  Elle  ne  fut  bientôt  plus  qu'à  cent  pas 
de  moi.  C'était  une  femme;  elle  ne  marchait  pas,  elle  dansait,  elle 
sautait,  et  tout  en  sautant  elle  parlait  à  haute  voix  et  s'arrêtait  de 
temps  en  temps,  s' adressant  à  un  être  animé  qui  marchait  dans  son 

TOME  IXSiU  22 


Gooçle 


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ombnH  et  queje  n'âpercevate  pas  blen^dtetinctem^t.*  était-ce' un 
enfant?  étaitr-ce  unr  cbîen?  Un*  grognement,  strivr  d'un  aboîenwwt 
senorev  n>e  convainquit^qtte-  cettfe  dernière  bypoiWèse  était  la  ^)^n^e^. 
Le  chien  m'avait  aperçu.  —  T&is-tbi^  tais^toiy  b^ard,  dftlâfénnne; 
tu  vas^Téveiflerles^loups;  Oelm  qui  est  là  surla  dîgne  neme  fait^a* 
peur.  Quamd  les  botmneô-me  rencomtrent  la  nuit,  ils  se  sauvent. 
Harri!  barri!...  Tu  es  Wen' audacieux  dé^m'attendre!  Je  suislaCboa- 
rio,  jff^m'en'  vais  à  lafdire  de  minuitl 

C'étîùt' en  effet  la  Chouric;  8k  coiffé  était  rejétée  en'arrlèrc  et  ses 
cheveux  flattaient  auvent.  EHe  sautait  tomme  les  pâtres,  en  s'ap^ 
puyant  sur  un*  bâton  plus  haut  qu'elle.  Le  chîen  qui  la  suivait  avait 
assez  tnauvaisenaîne  :  c'était  unr  grand  cblen  blanc,  métis  dé  dogue 
et  de  chien' de  montagne,  qni\  malgré  Tinjonction  de  la  Chouric,  m& 
regardait  avec  des  yeux  sanglansi 

— ^Ahlahl  dit-elle* en  me  reconnaissant;  c'est  vous,  monsîeuî» 
Bernard?  Vous  avez  quitté  la  noce,  et  vous  venez  vous  égarer  dans 
le  pays  des  loups-garous?  Attendez-vous  quelque  frilette,  men{ï)l 
C'est  une  pitié  de  la  conduire  si  loin,  au  milieu  des  brumes  (de  ces 
marais.  L'ombre  des  paillers  ne  vous  suffi t-ellé  pas?...  Les  Noguès 
ont  cinq  paiUèrs;  dit-elfe,  passant  sans  transition  d'une  idée  à  une 
autrcî  ce  sont  des  gens  riches,  et  Marthe  est  le  piUs  beau  partt  de 
la  comtmune.  C'est  une' jolie  filîe'que  Marthe;  eïïe  est  tendre  comme 
la  rosées  et  ses  yeux*  semblent  deux  étoiles.  Qui  eût  dit  qu'elle  de- 
viendrait la  bru  de  là  Chouric?'  Cest  moi  qui  ai  tout  fait.  Tout  le 
monde  me' traite  de  sorcière*,  j'ai  montré  ce  que  la  sorcière  savait 
faire.  Marthe^n'âurait  pas  osé  se  marier  a.vec  un  pauvre  garçon  qui 
n'a  rien'  et  qui  est  le  fife  de  la  Chouric;  mais  j'ai  su  contraindre  sa 
volonté!  Sï  j'avais  voulu,  je  l'aurais  conduite  au  bout  du  monde,  au' 
sabbat  f  J'ai' bien  forcé  ce  chien  dé  me  suivre,  etil  y  a  une  heure  il 
ne  me* connaissait  pas;  Hàrri!  hanil...  Suis-moi,  mon  chieïi,  sus 
aux  loupsi  Miis  si^nous  rencontrons  le  loup  btonc,  faisons-lui  bonne 
mine,  c'est  *un  ami  qui  voyage. 

Eh  disant  ces  derniers  mots,  là  Chouric  conthiua  sa  routé;  elle 
s'avançait  par  bondà  irrégulîers,  adressant  des  encouragemens  à 
«on  chien,  quilà  suivait  docilement.  Les  divagations  de  cette  vieille 
femme -firent  une  impression  profonde  sur  mon  cerveau,  déjà  trou- 
blé par^la  jateusie.  Toutes  mes  supersthions  dé  pâtre  s'emparèrent 
de  nouveau  de  mon  esprit.  Je  m'élançai  à  là  poursuite  dé  la  Chou- 
ric, je  la  saisis  par  le  bras.  —  Vous  ne  voulez  pas  dire  que  vous  avez 
jeté  un  charme  sur  Marthe?  m'écriai-je. 

—  Un  charme-!  répondit-ellte  en  riant,  un  charme!  Qui  pourrait 

{îj  Etpre&aian  familière  :  «  mon  enfant  » 


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seins  >!1IE  MvnE'.AESrXâMDES.  SM 

fe  dire?' Qui  Fati^aî^Votre  0Mleak^t4L«bten  regardé  loi3Bfiu'il^ftllt 
lanmosfie?  PeatHèireiyiavait-il  uoe'CftBlliamde  {SOus  la'nappejsle 
Vsoâiel.  Le  {oss^yatr  ia*t-41<een|)lé^les  os'du  eimietière'tiPeat^rétre 
jiiiten>a-VHon  Yoléuii.  lie  aais-jerpttsdesffédwire'eDipoudré?:  ^<iave2H• 
-vouBifMS  îvuun  peu  de  f>OQSsièreîblanefae>sur  ie^bel  babilltment  âe 
•Martfae?  La  Qhmrtc  sait  soa  métier... 

—'Misérable  !  m'écriai-je. 

Nms  éiiens  iSurlehordde'laMdigoe  du  *graod  étang;  je^ia  saisis 
•avecioage,  |e  realevaiiet  je  ktbalançaiiaiHdessus'de  Feau. 
•"-  ^A:  moirSatan  !  's'écria-t^^tUe,  à  ^iuoi,  ^nion  diien  blanc  ! 
iLe.ehîen^s**éknça  sur  inei'et  mordit 'raonbabitauprëe  du  ooUet. 
Jeiak»ai  alleriasoroièFe,  etpapujQ  cfibrt  brusque  et  violent  je  fis 
daobenprtae  au  efaien.  La  Gbouric  profita  de* oe^moment  pour  s'en- 
fuie;'le  obien-me  regardait  Aeujomrs^en  grondant.- La  sorcière,  quand 
die  ûib^nne  certaine  distance,  lesifHa,  etiLla-suivit. 

Je  revins  au  presbytère.  «La  mût  approcbaitde  sa  fm.iLe  lende- 
main, toute  la  noce  devait  assister  à  ia^messe  d'<actions  de  grâces. 
J'aurais  •  voulu  i»e  dispenser  de  prendre  part  à  cette  cérémonie, 
yjraiis.'iféselude  ne  plus  revoir 'Marthe;  *  mais  mon  oncle  ^vint  me 
icliercher:iui-»4Bètt)e  :  il'voiriutqiie  je  lui  serviese'la  messe,  et  j*««8 
le  crève-cœur  «de  ivoir^arrivcr  la  cavalcade,  au  imlîeu  'de  laquelle 
oaraoc^t  le  ^Muscadin;  avec  ^Manhe  en  croupe.  tA  peine  la 'messe*  fu^ 
•elle  dite  que  je  quittaiFéglise-^et 'courus  nie  réfugier  tàansîle  pres- 
bytère. Caehé  derrière  un  volet, .j^entendais  le  piétinement  des  die- 
iwax  et  le.  rire  des  ^Bsde  ia  noee.  Laimariée  demanda<*où  j'étais. 
J'étais  à  deux'pa&d'elle,  la  tôte  dansTnes'deQX  mainSf-ne  pouvant 
•contenir  mes  larme»  ni^  mes  sanglols.  Tout  à  t^oup  monoBcie  entra, 
'aecompagoéde>Marti}e.'Qeile^ci  avait  les /yeux  baissés,  et  ne^'aper- 
çut'pasde  mon  désonire  extrême;  mais  je  ne* pus  le  dissimuler  aux 
yeux  de  mon ' oncle,  qui  secoua  la  tôte. 'A  mon  graHd  étomiement, 
nmifmcle  fit  entirerrMartbe  daBs  noU^  ancien  cabinet  de  travail.  Ils 
y  restèrent,  assez  longtemps.  'Lorsqu'elle  sorlit,' son  visage  était  ^ra- 
^ieux,<eUe  nie  salua  en  a»uriant;'màis  son  «regard»  n'était  pospour 
moi  .j  Le  ^Muscadin,  :{^liis»beau'et'pltts  pomponné  que  jamais,  l'aida  à 
tnuMiter  derrière  lui. 

— 'Marthe  épouee  i  le  Miwcadin,  «dît  «ion  tmcle  en  me  'regardant. 

Je  me- tus,  maisile  soir  je  demandai  l'autorisation  de  revenir  au 
•séminaire.  Il  medéolara  que  je  resterais  auprès  de^hii  jusqu'après 
la  pêche  des  étangs.  —  Il  faut  savoir  seivaincre,  dit-ril.  ^Tu  éviteras 
Marthe,  si  bon  te  semble;  mais  tu  resteras  auprès  de  moi. 

L*Annagnac  est  un  pays  de  «oocagoe.  dn<en  avait  à  peine  fmi 
javec  les  Joies  du  carnaval  que  les  ^grandes  pêches  commencèrent. 
fC^étaient  de  nouvelles  fôtes.  *A  cette  époque  surtout,  le  pays  était 
couvert  de  grands  étangs  qui  pendant  le  carême  fournissaient  du 


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âiO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

poisson  à  tous  les  départemens  voisins.  Tant  que  dure  la  pèche,  on 
campe  sur  les  digues,  situées  pour  la  plupart  au  milieu  des  bois. 
Le  piquepoult  coule  à  flots.  Tout  passant  devient  un  hôte,  et  peut 
à  son  gré  choisir  parmi  les  poissons  aux  écailles  d*or  qui  frétillent 
sur  l'herbe  et  faire  griller  celui  qu'il  a  choisi  sur  des  charbons  ar- 
dens.  Mon  oncle  avait  un  étang,  et  nous  flmes  la  pêche,  qui  fut  as- 
sez heureuse.  Le  lendemain,  Noguès  devait  pêcher  :  nous  étions  in- 
vités; mais  mon  oncle  ne  poussa  pas  la  cruauté  jusqu'à  me  forcer  de 
me  rendre  à  cette  invitation.  Nous  travaillions  tous  les  deux  au  jar- 
din, taillant  les  arbres  fruitiers,  lorsque  nous  vîmes  arriver  Noguès, 
Gapin  le  maquignon,  deux  ou  trois  voisins.  Noguès  était  extrême- 
ment pâle.  —  Monsieur  le  curé,  dit-il  en  entrant  dans  le  jardin,  je 
suis  ruiné,  complètement  ruiné.  J'ai  voulu  pêcher  ce  matin,  mais 
j'ai  trouvé  tous  mes  poissons  le  ventre  en  l'air.  Pas  un  n'était  vivant! 

—  C'est  un  grand  malheur,  répondit  mon  oncle.  Peut-être  a-t-on 
mis  du  lin  dans  l'étang.  C'est  un  grand  malheur;  mais  la  perte  de 
votre  poisson  ne  vous  ruinera  pas. 

—  Et  la  perte  des  bœufs,  et  la  perte  des  chevaux?  répondit  No- 
guès avec  une  ironie  pleine  de  colère.  J'ai  abattu  mon  plus  beau 
bœuf  ce  matin.  J'en  ai  un  autre  qui  ne  vaut  guère  mieux.  Un  cheval 
qui  m'a  coûté  plus  de  vingt-cinq  louis  est  devenu  boiteux  dans  l'é- 
curie. Tout  cela  n'est  pas  naturel,  il  y  faut  une  fin.  Les  sorciers  s'a- 
charnent après  moi.  Ils  ont  empoisonné  mon  poisson,  ils  ont  tué 
mes  bœufs,  ils  ont  estropié  mon  cheval.  Vous  êtes  notre  curé;  que 
vous  le  teniez  de  Dieu  ou  du  diable,  vous  avez  pouvoir  sur  ces  gens- 
là  :  je  viens  vous  demander  de  les  mettre  à  la  raison. 

Mon  oncle  essaya  de  le  calmer;  il  l'exhorta  à  la  patience,  il  lui 
représenta  les  accidens  dont  il  se  plaignait  comme  étant  produits 
par  le  hasard.  Malheureusement  il  voulut  démontrer  qu'il  n'y  avait 
pas  de  sorciers,  et  cette  démonstration  n'eut  aucun  succès.  J'enten- 
dis même  deux  ou  trois  paysans  dire  qu'en  matière  de  sorcellerie 
mon  oncle  savait  mieux  que  personne  à  quoi  s'en  tenir. 

—  Il  n'y  a  pas  de  sorciers?  s'écria  Noguès  en  riant  d'une  façon 
forcée.  Cela  vous  plaît  à  dire,  monsieur  le  curé;  mais  on  les  a  vus, 
les  sorciers,  ou  plutôt  la  sorcière.  On  l'a  vue  entrer  cette  nuit  dans 
mon  étable,  on  l'a  vue  se  promener  sur  la  digue  de  l'étang  et  le 
traverser  à  la  nage.  Elle  rôde  toutes  les  nuits  autour  de  ma  maison, 
et  si  vous  ne  voulez  pas  la  chasser  avec  de  l'eau  bénite,  je  la  chas- 
serai avec  du  plomb  numéro  deux. 

—  Et  qu' a-t-on  vu?  dit  mon  oncle. 

—  Oh  !  rien,  répondit  Gapin,  qui  prit  part  à  la  conversation,  un 
loup  blanc  grand  comme  un  âne.  On  sait  ce  que  cela  veut  dire.  Il 
n'est  pas  difficile  de  deviner  quelle  est  celle  qui  se  cache  sous  cette 
peau  de  bête. 


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SCENES  DE  LA   YIE   DES  LANDES.  3A1 

—  Et  qui  est  celle-là?  dit  mon  oncle. 

—  La  Chouric. 

Je  dois  reconnaître  que  ce  ne  fut  pas  Capin  seul  qui  prononça  ce 
nom;  il  fut  prononcé  en  même  temps  et  presque  instinctiYement 
par  tous  les  assistans. 

Mon  oncle  haussa  les  épaules. 

J'eus  la  malheureuse  idée  de  vouloir  apporter  «  moi  aussi,  une 
preuve  dans  ce  débat.  —  La  Chouric  s'est  vantée  devant  moi  d*ar- 
voir  jeté  un  charme  sur  Marthe. 

—  Vous  voyez?  s'écrièrent  en  même  temps  Noguès  et  Capin. 
Mon  oncle  me  commanda  sévèrement  de  me  taire,  et  il  mit  les 

autres  à  la  porte  de  son  jardin  en  leur  disant  qu'ils  étaient  fous.  Il 
me  fallut  essuyer  une  longue  mercuriale,  et  je  reconnais  msdntenant 
que  je  la  méritais  bien. 

Ce  soir-là  même,  j'étais  resté  dans  le  jaiadin.  Le  soleil  était  près 
de  se  coucher,  lorsque  derrière  une  haie  vive  je  vis  se  dresser  le 
long  corps  du  maquignon.  —  Monsieur  Bernard,  me  dit-il,  voulez- 
vous  nous  accompagner?  Le  loup  blanc  est  dans  le  bois  de  l'étang; 
nous  forcerons  la  Chouric  de  lever  le  charme  qu'elle  a  jeté  sur 
Marthe. 

Je  franchis  la  haie,  et  je  le  suivis. 

A  une  centaine  de  pas  du  bois  désigné,  je  trouvai  une  petite 
troupe  d'hommes,  tous  armés  de  fourches  et  de  faux;  Noguès  seul 
avait  un  fusil  à  un  coup.  Il  avait  entortillé  un  chapelet  autour  du 
canon  de  son  arme.  La  bande  paraissait  médiocrement  rassurée.  Le 
Muscadin  était  auprès  de  Noguès. 

—  Tu  as  tort  de  venir  avec  nous,  lui  dit  le  maquignon,  nous  al- 
lons peut-être  rencontrer  quelqu'un  de  ta  connaissance. 

—  Si  c'est  ma  mère,  répondit  le  Muscadin,  tant  pis  pour  elle! 
Meurent  les  sorciers! 

Cette  réponse  sauvage  nous  donna  du  cœur.  Nous  nous  diri- 
geâmes vers  le  taillis.  C'était  précisément  celui  où  j'avais  rencontré 
la  Chouric  volant  du  bois.  Le  jour  devenait  de  plus  en  plus  sombre, 
et  le  taillis  était  si  épais  que  les  dernières  lueurs  du  crépuscule  arri- 
vaient avec  peine  sous  les  branches.  On  n'entendait  que  le  bruit  de 
nos  pas  sur  les  feuilles  sèches.  Tout  à  coup  le  maquignon  fit  un 
geste;  nous  nous  arrêtâmes.  Il  nous  montra  quelque  chose  avec  son 
doigt.  A  trente  pas  de  nous,  dans  une  petite  clairière,  au  pied  d'un 
grand  chêne,  nous  aperçûmes  une  grande  forme  blanche  qui  nous 
parut  être  celle  d'un  loup  ou  d'un  chien.  —  C'est  la  Chouric,  mur- 
mura à  voix  basse  le  maquignon;  je  vais  lui  couper  la  retraite. 
Comptez  jusqu'à  cent,  et  tirez  sur  elle. 

Personne  de  nous  n'envia  le  poste  que  le  maquignon  s'était  ré- 
servé. Nous  nous  serrâmes  les  uns  contre  les  autres.  Il  faut  rendre 


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3Aâ  cvsvUE  'IBSS  ^BUX  i MOHD16. 

cette  justice  à  Noguès  :  U  n'hésita  pas?  ilcompta  jesqtf  à*45ent;se  si- 
gna rapidement,  ajusta  et  fit  feu.  Nous  entendîmes  d'àboi^d^nri^hurie- 
mciit'^laîatlf,  et  ppesque^enr  irième'teffips^«eiatitre'dét<mation?  mais 
commet  le  gparid  étowg»avàit|>lttsieur9«éfchos/n(ms'«e^fimt;s  pas- at- 
tention au  bruit  de  cet  autre  coup  de  feu. 

Dans  un  taillis  aussi  fourré  que  céhii' tiù nou^nou^ trouvions,  la 
ibmée»s*élève>4entoïïeftt.  Quarid^elte'ettt'^dispapu,  la -clainère  était 
vîdermàis'îl'  Dous'seriibla' apercevoir  àf  travers^  ies-  aH)res  la  Terme 
blanche  qui  s'enfuyait,  et  par  intervalles?  le  rtième  crrplaintîf  se  fai- 
sait eMeiidre.  î^ersonneih'esa'ptsîrrsttrvre'^a^sorcière/ee^fat  niême 
a;vec  une  ccrtaioe*  anxîétéMiaeTious'  attendîme^-le  retour  idu  maqui- 
gnwi.^l  revint?  etifra.  Itétiïit  't^ès  -essotflBé.  — ^  C'étàit^bien  la  6hou- 
ric,'dit41;votts'kiiavez  donfté  une  leçon  vj^^Tar  vue  passer  sur*  trois 
pattes,  elle  se  dirige  du  côté  de  sa  maison. 

—  Pourqubiae^Favea^vous  pas  acheVéé'?''dipentf4es*atrtres. 
- — Messieurs,  r^oridit-il,- je  n^ài  pas'osé  l'érttaquer,  h' ayant  que 
c^tte^fourche'  et?Tidn  Ije*  béni^sur'môi. 

ilMut  éécMéque^n^ytre  fehasseen 'Testerait* là.^€eperidattt,- avant 
deT[)artir,  j'éftlai  aupi^sHèhi'  gros'èhènevau  pWd  'duquèt  nous  avions 
aperçu  la  forme  blanche,  et  je  trouvai  un  quartier  d'agneau*  à* înèi- 
tié  rongé.  Me  rappelant  ce  que.iù' avait- souveiit ^^t  mon  t)ncle  au 
sttjet  du  maxjùignon,*' je  commençai^ à  *deuter  du  sortilège,  et  pensai 
que'  te  bhien  Wanc  pourrai t'bien^  èire  eètûi  q«e  que  j^avàis  rencon- 
tté  avec  la  Chouric  la'nûit'dé  la  noce.  Aussi,  refusant  le  souper  tjue 
iti'ofiTàit*^giiiès,'je*tjmttai  la  bande  armée  et  me  dirigeai  rapide- 
ment vers  le  presbytère,  où,  comme  vous  4e  pensez*  bien,  je  ne  me 
vafttai'pas'dejmen'  expédition. 

Le  lendemain  matin, mononcleentra  de' bonne' heure  dans-ma 
èhartîbre;  il  était  fort  iriité.  — *11  vient 'de  se  commettre  un  assas- 
sinat, me  dit-il;  viens  avec  moi  chez  Noguès  :  il' faut  tjne  je'lave  la 
tête  à  cette  bawde  de**fous.  La  pauvre 'Cliottric  est  bien  malade  :  on 
lûi'a' tii^'  uncoup  de*feu  hier  au  soir.  'Si  j'étais  arrivé  une' heure 
pltts*tard,'Thèmorragie  l'emportait. ^Jeue  sais  si  elle  pourra  jamais 
se  servir'de  sa  jariibe. 

Cette  nouvelle  me  rendit*  toute  ma-crédùlité.  Que  ce  Tût  sur  mi 
k)up  ou  surun-fchien,  c'étaitcertainement  surtm  animal^t  non  sur 
une  femme ^e%>g^ès  avait  tiré.^  11  l'avait'  blessé  à'  la  janibe,  et  la 
Chouric  était  précisément  blesâée  àla  jaiAbe  d'un  coup 'de  feu.  ^  Les 
fehoses  ne  se  passaient  pas  auti-ement  *dans' les  légendes  tjue  les 
pfrtres^ont  coutume  'de  se  raconter.  Il  y- a  toujours  un  grand  sorcier 
qùi-sedéguise  en  loup* blanc,  on  lui 'ttrerun- coup 'défusfll,  et'le^ len- 
demain les  parens  du  sorcier  le'font  enterrer  sans  penwettre  qù^on 
visite  son  corps,  parce  qu'il  est  criblé  de  grains  de  plomb. 

^"ious  arrivâmes  thez  Noguès.  On  savait  déjà  que  la' Chouric  était 


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SCéttfiftjrDfi   L1.^YIB  DES*  LAMDES.  3tS 

blttSdéei.  NoguèSy<^Uiiiudk«r*dB  sœcompagaoû»  de  la  veiUe^  puraiff»* 
sak  radieiu^ 

—  -Eh.lHCQl  monsieur  le  cuoô^dît^lv  y.a^t^il  des'  aotcieiB;.etfla 
Chouncest^elleisomiëceZ  Jelui  fais/gr&oefxmr  cette»  fois^  maîs^'eUe 
n'^y/evieanerplusil  Maîateaaot  quej'aiitâ^tdece  gibier^là^la^maai 
ne  jnar.tremblem  plusf  etije  ne  la  .manquerai  pas. 

— -Uia^ràbUi  répandit ) mon: onekt  veusijpouvas.aUer  eo^'Caur 
d'assises^l  > 

—  En  coar.d'aasifiesl  qu'ain^  fut?  J'arttirésupomiloupblatDCi 
Cela  n!e»Wil*paa penois?  IL.y  a  ^pliis  de  dix  peraQnnefttquLm'oiit  vu 
tirec^  Votre  neveu  luinoDiêmeiétailt^piTësent.  SiilaCbouric  ne  Veut  pas 
qu'on  tire  son  ellSf  pourquoi 'S'JiabUle^tr-elle  en^béte? 

Mon  onoleme  reganda.sèvëffemeati  II  easaya/dt  sonder  le  maa^iie 
impônétrable-du  maquignon  :  ilvpensait  avec  raison  que  le  couppaiy- 
taitdelàf^t  soupçonnait  qoelque^eruelle^supereherie;  maisle  mo^ 
meot  de  cherober  à  latdévoilejr  n'était  pas  venu.;  Noguès  avaiti  ponr 
lui.rautorâtétdes  faita.^Tous  ceux  qui  étaient  là  sefusaont  déelaréi 
ensaifaveac.  Ayant^perçu  le^Muacadin.:  -r— <)ue  fais^tudans  cetlie 
maison?  lui  dit  mon  oncle  durement;. va* soigner  taîmèrei: 

Le  Musca^Un  hésita^  il  balbutia  quelques:  mots;  puîs^i  faisant  un 
effort  sur  lui-même^  :  — Tant  pisrpoun.la  sorcière !..•  s'icriar4t41$ 
qu'elle  aille  chercher  une  famille  au  sabbat!  — M^tre,  coaflinu»«t4I 
en  .se  tournant  tvera-MegMës,  payeKrimoL  ce  ijue  vous  me  devajL  Je 
partirai,  ce^jsohr,  je  me  ferai  soldat  Quand  ibien  mèose  Muthe  me 
voudraitencarOf.  JQ'He  puift^la^prendie  pour  femme;,  qui  isait  qud 
charme  elle  luiia.jçté? 

Marthe  fit  un  mouvement.  Sa;  bouche  s'ouvrit^  insôs  tropcde  re^^ 
gfffds.  étaient  dirigés,  sur  elle..  Devant  cette  réprobation  générakv 
elle  garda,  le. silence..  Nous.retoumâmes  au  .presbytèret.  Ge-^r^là 
mème^  Je.Musoadin  qi^ttait^Cacabussai^-  et  moi  «je  retournaie  À  Aira. 

Vi 

J'étais  heureux  de  revenir  au(  séminaire.  J'avais  besoinideviwe 
dansicette  calme  atmo^ère  pour  recouvrer  l'équilibrée det-mes.fa- 
cultes^  gravement  compromLS4  et  par.  mon.  amour,  et  pan  les  soènea 
étranges  dont  j'avais  été.  le  témoin^  Je  cherchai. dans,  un  ;  travail 
opiniâtre  un  remède  contre  le  trouble  qui  m'agitait.  Je  déployai 
un  zèle  ei-traordinaire  dans  l'exercice  de  mes  devoirs  religieux..  Je 
trouvai  dansila  prière  un.  auxiliaire  puissant^  et  néanmoins,,  pen- 
dant les  deuK  années  que^  je  pf^ssai  au  petit  séminairev  je  pensai 
biunasouvent  à  JAarthen.  Des.  fenêtres  de  m^  chambrov  j'apercevais 
une  grande  partie  de  la  vallée  de  l'Adour;  je  n'avala  pour  horizon 
que  les  montagnes  et  les  pifiadas.  Combien  de  journées,  combien 


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3i&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  nuits  ai-je  passées  à  ces  fenêtres  1  combien  de  fois  me  suis-je 
demandé  si  ce  n'était  pas  Noguès  qui  avait  raison,  s'il  était  im- 
possible que  Tenneûii  des  hommes  eût  donné  à  des  êtres  humains 
un  pouvoir  sur  d'autres  êtres!  Avec  quelle  fièvre  je  lisais  tout  ce 
qui  avait  rapport  à  la  démonologie  I  Je  n'osais  interroger  nos  pro- 
fesseurs sur  cette  question  délicate,  je  craignais  qu'ils  ne  se  mo- 
quassent de  moi;  mais  s'ils  parlaient  de  sorciers  et  de  sorcières, 
avec  quelle  avidité  je  les  écoutais!  Aucun  d'eux  n'y  croyait;  leurs 
railleries,  dirigées  contre  les  paysans  qui  racontaient  des  histoires 
de  sabbat,  me  faisaient  mal.  J'aurais  voulu  croire  aux  sorciers,  cra 
alors  j'aurais  pu  admettre  que  Marthe  était  la  victime  d'un  charme. 

J'allais  chaque  année  passer  les  vacances  à  Carabussan.  La  pre- 
mière fois  que  je  revins  chez  mon  oncle,  j'espérais  trouver  Marthe 
guérie  de  son  amour  ou  de  son  charme.  Je  rêvais  un  accueil  cordial, 
une  familiarité  aussi  douce  que  celle  des  premières  années;  mais 
lorsque  le  dimanche  qui  suivit  mon  arrivée  je  la  saluai  au  sortir  de 
la  messe,  ses  yeux  restèrent  tristes  et  mornes,  et  d'une  voix  indo- 
'  lente  elle  me  dit  :  —  Bonjour,  monsieur  Bernard.  —  Tout  était  bien 
fini.  Sa  pâleur  me  fit  mal;  qu'il  fût  naturel  ou  surnaturel,  le  charme 
opérait  toujours.  Elle  ne  m'avait  jamais  aimé,  elle  ne  m'aimerait 
jamais.  Dès  lors,  j'évitai  toute  occasion  de  la  revoir.  Je  restais  en- 
fermé dans  le  presbytère,  et  je  ne  sortais  que  lorsque  j'y  étais  ab- 
solument contraint  par  mon  oncle.  Les  vacances  se  passèrent  assez 
tristement.  Mes  anciens  amis  s'étonnèrent  d'abord  de  ce  change- 
ment dans  mon  caractère;  mais  ils  prirent  facilement  leur  parti  :  on 
l'a  fait  trop  étudier,  et  il  est  devenu /?^r,  disaient-ils;  or  qui  ôXipec 
dit  idiot.  Cependant,  malgré  moi,  j'appris  plus  de  choses  que  je  ne 
désirais  en  savoir.  Marthe  allait  souvent  à  la  dérobée  chez  la  vieille 
Chouric,  qui  n'était  pas  morte  de  son  coup  de  feu,  mais  qui  était 
demeurée  boiteuse.  Le  Muscadin  ne  s'était  pas  fait  soldat,  mais  con- 
trebandier. 11  avait,  en  quittant  Carabussan,  rencontré  un  berger 
de  la  montagne  qui  l'avait  adressé  à  une  maison  d'OIoron.  Il  faisait 
la  contrebande  dans  les  Pyrénées.  Il  envoyait  souvent  de  l'argent  à 
mon  oncle,  qui  le  remettait  à  la  Chouric. 

Lorsque  j'eus  fini  ma  rhétorique  et  ma  philosophie ,  je  revins  à 
Carabussan.  Il  était  convenu  avec  mon  oncle  que  je  resterais  pen- 
dant six  mois  avec  lui,  et  qu'ensuite  je  prendrais  un  parti.  «  Si  tu 
veux  te  faire  prêtre,  m'avait-il  dit,  tu  entreras  au  grand  séminaire; 
dans  le  cas  contraire,  j'ai  une  douzaine  d'hectares  de  terre  qui  ne 
doivent  rien  à  personne.  Tu  oublieras  ton  grec  et  ton  latin  ;  tu  pren- 
dras une  bonne  femme  et  une  charrue,  et  à  la  grâce  de  Dieu  I  »  Je 
quittai  le  collège  d'Aire  avec  plusieurs  camarades.  Mon  oncle  m'avait 
envoyé  sa  jument  par  le  maquignon ,  qui  avait  des  affaires  de  ce 
côté.  Mes  camarades  étaient  pressés  de  savoir  des  nouvelles  du 


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SCÈNES   DE   LA    VIE   DES   LANDES.  3^5 

pays,  et  il  y  en  avait  quelques-unes  que  le  maquignon  n'était  pas 
moins  pressé  de  leur  communiquer,  surtout  en  ma  présence.  L'un 
d'eux  parla  de  Marthe  Noguès. 

—  Marthe  Noguès!  dit  le  maquignon,  dont  le  petit  œil  noir  me 
guetts^t.  Ohl  la  pauvrette!  elle  est  dans  un  grand  danger. 

—  Malade  !  m'écriai-je. 

—  Non,  non,  dit  Capin  en  souriant  méchamment,  car  la  ruse  avait 
réussi.  Son  corps  va  bien,  mais  son  âme  !  M.  le  curé  n'a  pas  voulu 
écouter  mon  gendre,  qui  voulait  faire  rebaptiser  Marthe.  Il  avait 
peut-être  ses  raisons.  Marthe  est  un  peu  âgée  pour  être  rebaptisée, 
et  nous  aurions  été  sûrs  d'être  grêlés  à  plat,  car  Vautre  ne  plaisante 
pas  quand  on  lui  enlève  son  gibier;  mais  c'est  une  pitié  de  voir  une 
aussi  jolie  fiUe  aller  au  sabbat. 

—  Au  sabbat!  firent  mes  compagnons  de  voyage,  les  uns  avec 
l'intonadon  de  l'ironie,  les  autres  avec  effroi. 

—  Oui,  au  sabbat,  reprit  le  maquignon.  Elle  y  va  avec  la  Ghouric. 
Je  ne  devrais  pas  le  dire,  c'est  presque  ma  parente;  mais  ce  n'est 
plus  un  mystère.  La  Ghouric  raconte  partout  ce  qu'elles  font  en- 
semble. Il  n'y  a  pas  trois  nuits  qu'elles  sont  allées  au  Pic  du  Midi, 
et  il  parait  que  la  pauvre  Marthe  a  conduit  la  danse  avec  le  grand 
bouc.  Louis  est  désolé.  Il  veut  tuer  la  Ghouric.  Marthe  ne  se  ma- 
riera jamais  :  qui  voudrait  épouser  une  sorcière?  D'ailleurs  il  y  a  du 
danger.  Il  s'est  présenté  deux  galans  pour  elle  ;  l'un  d'eux  est  mort, 
et  l'autre,  pauvre  garçon,  n'en  vaut  guère  mieux.  Je  crois  bien  que 
le  troisième  ne  sera  jamais  assez  hardi  pour  la  demander. 

Je  savais  que  le  maquignon  mentait;  mais  ce  que  j'avaûs  vu  et 
■entendu  moi-même  était  si  étrange  que  ces  récits  jetaient  le  trouble 
dans  mon  intelligence.  Il  cessa  de  parler  de  Marthe,  et  je  cessai  de 
i'^couter. 

Deux  jours  après  mon  arrivée  à  Garabussan,  mon  oncle  me  rap- 
pela ce  qu'il  m'avait  dit.  —  Mon  parti  est  tout  pris,  lui  répondis-je; 
si  Marthe  Noguès  veut  de  moi,  je  laisserai  les  livres  et  prendrai  la 
charrue. 

Mon  oncle  parut  étonné.  Il  balbutia  d'abord.  —  Marthe  était  ime 
brave  et  honnête  fille,  une  fille  pieuse,  une  fille  qui  avait  du  cœur, 
sa  dot  était  convenable;  mais  elle  était  plus  âgée  que  moi...  Elle 
pensait  peut-être  encore  au  Muscadin,  qui  pouvait  revenir...  Marthe 
était  sage,  et  ce  premier  amour  avait  dû  laisser  une  profonde  im- 
pression dans  son  cœur.  Gela  méritait  réflexion,  nous  en  reparle- 
rions plus  tard.  —  Mais  j'en  étais  arrivé  à  un  point  qui  ne  me  per- 
mettait plus  d'attendre.  L'incertitude  me  tuait.  Je  voulais  essayer 
de  rompre  le  cercle  magique  tracé  autour  de  Marthe.  Le  sort  des 
autres  prétendans^  ne  m'effrayait  pas,  et  m'inspirait  au  contraire 


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S&6  «nPUE  ^BES  4>£UX4M0IID£S. 

i»e  exaJtokÎQitoberoinResqiie.)  J'^éÉaûr-déteraniiâià^iiter  rmvetitare. 
Sit  j'écbouais,  Î6r>i]raitteAchrai9'.pa8)defdâlaif'fixé>  pAr^m^n^on^ele/^^ 
j'irais  cacher  derrière  les  murs  d'un  sèmiBaire  4a  boirte  der^maréé- 
faite.. iMalfafturaiisemeiit  personne '«Kma  que  raorloféisâV'Mt  pour 
entamer  celte:qHestion^délicateJ  aTec^anrÛie.^'J'Atms  au  T^lus^haftt 
degré  ce  que  nos  paysans,  se  servant  davien»  mot  français,  ap- 
pdiBntldiverffQffrw.Mw.lmf^e^ae  f&t  ooUéeiàtnion  patai»  avant-que 
jteniS8e:;|urofiQneéia  mottié-^de  lan  ppemiëre'plints&'.'saeraiiienteHe  : 
(tîKarthe, •^Qulfiz-vouscque'jefvous 'eMeignema godant?  ncjfeis j'^ens 
UBe»hewrBtise;iBspiraiion,»et  je  m'adressai^àt  la^iomme-de^ftogaès, 
àiaiG^piaelle^  Hâge  Hayaiturendue  phisitranquIUe^tEHearvait  quatre 
enfans,  et.laMJeunesifille  tropi  éveîUée  était  devanue  une  ootnaiève 
joyeuse,  mais  qui  ne  faisait  pas  parler t d'elle JJe^  lui  dîsi toutt snn- 
ple«(ieiit  que  j'ainiai&Mafthe.'BUevsenfnit'd'abofd  à  rire* —  Je  m'en 
doutais  depuis  longtemps,!s'écm^^-6lle.  Puis  elle  ^vint^séfiease. 
— ihhlilB&msffdr  Gontinua-ti^ellB,  je'  iroudrais  voue^  voir^marié  avec 
llarthe.  Je  £^ai  en  sorte. que  cela.  soit,t  mais  j'aii  bîan^pear  que  la 
pauvre  Afai!the  ne  se  marie  :|amais... 

i  Jëfluidemandai  si  c'étoittsoniamour  pour  le  Mvscadinqùi  empé- 
ctecait 'Marthe  de  «>se  .marier. 'La  Gapinettei  me  répondit  ôbligeam- 
mant  quefjesauriwabien.:faire  oublier. le  Muscadin,,  et  je  crus'.ce 
qu'elle  merdisait;  mais  bi^itôt  elle  se  jetaidaos  une  suite 'de  propos 
décousus.  Il  fallait  prendre  les  plusugcandesDprécautfoas;  elle  «se 
chargeait  de  parler,  à  Marthe,  mais  je  ineidevais  communiquer  mon 
projet  à  personne;  il  y  avait  du, Ranger. 

—  Oui^  oui,  lui  dis-je?îl  paaraît  qu'il  y  a  déjà  deuxides^gakns'de 
Marthe  qui  sont  morts? 

— 'Jl.y>en  a  uftideimort,  répondit  la  Gapinette^  G^«st  vrai;  je  lîa- 
vais  trop  fait  danser.  Quant  à  l'autre,  il  a  plus  de  peur  que  de  mal  ; 
c'est  un  iniais  qui  8''estilaifiBétpersuader 'par  mon  père. . . 

•En  prononçant  ^e  demier-îmot^  elle  a'arrêta'OOurt.iElle'semWait 
craindre 'd'en  avoir  trop  dit-vEUe  cantimla^^un'moment4aprè8,'et«ne 
quitta  en  me  donnant  les  meilleures  espérances. 

lA  œt»endraitide  son  récitilecuréBarrigws^fit  uoe^ou^te'paose. 
— r)  Je  serai  itrès  bref  sur  la  fin*demon'h48toire,*Teprit-il'eniSOuriant 
tpifitementi  Une  faut  pasjoueravec  le  fou.  Jesuis-guéri,  oomplôte- 
ment  guéri  ;  je  puis  voinMarlhetsaas^prouver'dans  mon- cœur  auomi 
trassaiUmnent  :  j'ai  soin  méanmcûns  âene^pastrévéiller  lesrSOivreDirs 
de  celte  époque.  J'ai  ccu'un. ia8tanttque>  j'étais  aimé^<Qaelque3>jotirs 
sevrés  la  cottveiisationiqae  j:'ai/cberehé. à' résumer,  4a  Copinette  ^iùt 
me^àke  jqaefMactheaagnéaitimatfeKiienshey  et^ue  Loms^eerait)  le 
plus  heuroux.éeffbûnunesdeirae^voir  soitbaau-frère.»  Je  vousiaiiâit 
qae-j&:cro]OBÎs>ttreiinD(ié;  je  dois  ajouter  .qu^l-me^fattaiti^beauiooiç 


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SCÈNfiSDB   LAi.VlE  D£S   LAliDES.  347 

de  bonne  v#kiilë  ppur/croiite^ikfcel  amouci;  Ifesthe  se  montnûi  pp«H: 
moi  pleine  de  douceur  et  me  seuflmt  peAiemment  aupoës*  d'elle; 
EUe  .écouiaifr'tous.  mes  longs  disoouratsans  J^mBUr  témoigner  d*hui^ 
meur^  car  jnalaajgi^  s'étaii  déoauéev  et  j'étais  ^deveno  un  âMouveox 
terriblemeot bavard;  EUe  aeceptait  mes  seiofi-de  cavalier  servante 
J9  la  portais  ea<croupa.auxrmarclkéSt  j'^tllais.  aux  champe-  travailler 
aArec.elle^  et  j'essayais  de  lui  prendre  upe  p^tie  xle  sa^bfesogiie.  Je 
dois  mâme^ireqye  je  réus8is8ai6naâ6ez.naal;.caneUe  était  plua  ad 
qi|e  moi  dans- toos  lesrtravaux.cbainpèireBf.et  c'était  elle  auncooi- 
traire  qui-m!aidait.Je*raccompagnai9 lorsqu'elle  sortait  de  la  mease 
et  des  vôpres.^  Elle  était,  bien  veillante- pour  mol.»  mais,  ea  mÔBoie 
temps  toujpurs  fmide  et  sérieuse^  Si  elle  voulait  .sourire^  ^on  sou-»- 
rire. était  contraint;  sa  maia  restait  inerte  dans  la  miennet  Qudque^ 
fois  elle  me  disait.:  —  Mon  Dieut  Bernard!  pourquoi  m!€wez-vo<is 
choisie?  quelle  triste  femme  vous  ailes  avoiul . 

Ces  paroles  me  décourageaient  bien^un  peu,  mais<la£apinette  me 
rendait  le  courage. 

—  Elle  voua  aimera,  dU-elle  ;  vous  ne  savez. pas  ce  que  nous  dir- 
sons  entre  nous^  nous  autres  filles  de  campagne  : .«  Quand  iLsera4e 
mien^  il  faudra  q\ie  j^  l'aime i  )>  Elle. me  reconrunandait  en  même 
temps  de  ne  pas  afficfaerinotre^amour  ou  de  nous  marier  le  plos  vite 
possiJble.  LajQie.que  j'jéprouvais  d!étrec auprès  de  Marthe  me- fit  ou-r 
blier  la.première  recommandation •^  Quant  au  mariage,  Marthe  ne 
voulait  pas  en  en  tendre  (parler  avant  le- carnaval  suivante  Lemaqui'^ 
gnon,  .que  jç  rançon traL&  souvent;  paraissait  avoir  oublié  tout  ce 
quIU  avait,  dit  .de.  Marthe^  11  me  .félicitait  et  semblait  impatient  de 
voir  «arriver  le  jour  de  la.  noce,  se  pronaettant<de  danser;  mais  le 
jour  de- la  noce  était  bien,  loia,  car  <  nous,  nt étions  encore  qu'à /la 
Saint-Jean.  J'étais  à  ce  moment  le  plus  heureux  des  hommes.  Dopais 
qi^elqaes 'jours,  il  me  !  semblait,  qi^e  Marthe  était. plus  joyeuse»  Ses 
joues  avaient  repris  leurs  couleurs;  je  l'avais  entendue  chanter;  elle 
rkLit,.seS'y^a\iétaient  briUaas«  La  Marthe  d'autrefois  avait  .vaiMcu 
le  cbaïune,.  Mon  onde^  qui<  n'était  pas  partisan  des  longues  amouns, 
s'était  eogagé  à  hâter  notre  mariage;  Aussi,  le  soir  de  la  Saint-Jôaa, 
àp^inele  soleil  était*îl  couché,:  je- m!en.allai  chez  Nogoès^  J'étais 
dans:  d'excellentes  dispositions  rpouriprendue;  ma  part  des  divertis» 
semenside  cette  soinéev 

G'étaitialors'dans  nos Jandes-une grande ^olennité-qoeJa  fête  de 
saint  Jean,  et  pas  un  chef  de  maison  n'eût  oublié  ce  JQur-làd'alluh 
raer^la  AaiUe}  qiiaodi.j'^trrivaichefiB.Noguës,  je  vis  qu'on  la  (dépa- 
rait sur  le  point  culminant  du  coteau  où  était  située  la  maison.  Au- 
tour d'une  longue  barre.de  bpis  fixée  en  terre,  on  entassait  des 
épines  sèches,  des  sarmens,  et  les  enfans  regardaient  ces  apprêta 


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SAS  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avec  curiosité  et  impatience.  Je  demandai  où  était  Marthe;  la  Capi- 
nette  jeta  avec  étonnement  les  yeux  autour  d'elle,  et  me  dit  que 
Marthe  était  probablement  à  la  plaine,  qu'elle  allait  rentrer.  La  nuit 
tomba  tout  à  fait,  Marthe  ne  rentrait  pas.  Je  commençais  à  être  in- 
quiet, peut-être  un  peu  jaloux.  Elle  arriva  enfin.  Elle  était  tout  es- 
soufflée. Elle  portait  sur  sa  tête  un  grand  tablier  rempli  de  fèves  et 
de  pois.  Son  arrivée  fut  le  signal  de  la  fête.  Déjà,  à  tous  les  points 
de  l'horizon,  on  voyait  s'élever  vers  le  ciel  de  longues  colonnes  de 
flammes  rouges  qui  pendant  quelques  instans  brillaient  dans  l'obs- 
curité, qu'elles  constellaient  d'ét'mcelles,  et  disparaissaient  comme 
des  étoiles  filantes.  Le  vent  nous  apportait  les  chants  et  les  cris  de 
fête,  et  nous  pouvions  voir  se  dessiner  autour  de  la  flamme  les  sil- 
houettes des  paysans  qui  dansaient  autour  des  feux  les  plus  rappro- 
chés. Noguës  alluma  la  haille  aux  vifs  applaudissemens  des  enfans, 
qui  attendaient  ce  moment  avec  impatience.  Le  maitre,  la  maîtresse, 
tous  les  domestiques  de  la  maison  et  quelques  voisins  se  prirent  par 
la  main  et  commencèrent  une  ronde  autour  du  feu  de  joie.  Marthe 
ne  dansait  pas ,  elle  se  tenait  à  l'écart.  A  la  lueur  de  cette  grande 
flamme,  elle  me  parut  pâle  et  inquiète.  Je  lui  adressai  deux  ou  trois 
fois  la  parole,  elle  me  répondit  à  peine.  Je  ne  m'en  étonnai  point, 
elle  n'aimait  pas  ces  divertissemens  bruyans.  La  hailley  après  avoir 
jeté  une  vive  lueur,  s'éteignit  peu  à  peu,  et  avec  elle  les  chants 
cessèrent.  Les  enfans  s'exercèrent  à  franchir  la  flamme,  devenue 
plus  modeste;  les  gens  superstitieux  se  chauffèrent  le  dos,  car  il  est 
reconnu  que  ceux  qui  se  chaufifent  le  dos  au  feu  de  la  Saint-Jean 
sont  préservés  de  la  scîatique;  d'autres  faisaient  cuire  de  l'ail  dans 
la  cendre,  ce  qui  guérit  de  je  ne  sais  quelle  autre  maladie.  Le  feu 
finit  par  s'éteindre  entièrement,  et  tout  rentra  dans  l'obscurité  et  le 
silence. 

—  En  voilà  jusqu'à  l'année  prochaine  1  dit  une  voix  à  côté  de 
moi. 

Je  me  retournai  et  j'aperçus  le  maquignon.  Ce  personnage  m'in- 
spirait une  répulsion  que  je  ne  me  donnais  plus  la  peine  de  dissi- 
muler :  je  ne  lui  répondis  pas;  mais  l'impudence  était  l'essence  même 
de  sa  nature.  —  Une  belle  nuitpour  le  sabbat!.,  continua-t-il.  Les 
sorcières  auront  beau  jeu  pour  ramasser  la  graine  de  fougère  et 
pour  attraper  les  mandagots  (1).  C'est  le  jour  ou  plutôt  c'est  la  nuit 
de  leur  passage.  Vous  n'avez  jamais  eu  l'idée  d'attraper  une  paire 
de  mandagots? 

Je  hâtai  le  pas  sans  lui  répondre;  mais  il  continua  sans  se  laisser 

(i)  Les  mandagots  sont  des  chats  qui,  à  cmix  qui  s'en  rendent  maîtres,  rérèlent  les 
trésors  cacliés. 


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SCÈNES   DE   LA   VIE   DES   LANDES.  3&9 

intimider.  —  Si  vous  n'y  allez  pas,  une  autre  ira  à  votre  place,  et 
j'ai  ridée  que  Marthe  vous  en  rapportera  demain  une  provision. 

Je  m'arrêtai.  —  Capin,  lui  dis-je  assez  durement,  pas  plus  que 
moi  vous  ne  croyez  au  sabbat  ni  aux  mandagots.  Vous  voulez  Taire 
du  tort  à  Marthe;  mais  sous  peu  de  jours  elle  sera  ma  femme,  et  je 
la  défendrai. 

Le  maquignon,  approchant  alors  sa  bouche  de  mon  oreille  :  —  Et  si 
cette  nuit,  me  dit-il,  je  vous  la  montrais  dans  la  Lande  des  Sorciers? 

Je  lui  répondis  par  une  sorte  de  sifflement  qui  indiquait  l'incré- 
dulité la  plus  complète. 

—  Je  vous  dis  la  vérité,  continua-t-il.  La  soirée  est  belle,  venez 
avec  moi  jusqu'à  la  lande.  Si  vous  ne  voyez  pas  le  sabbat,  vous  ver- 
rez peut-être  autre  chose,  et  vous  ne  direz  plus  que  je  suis  un  men- 
teur. 

Si  j'avais  pu  entrer  dans  la  maison  de  Noguès,  je  n'aurais  pas 
suivi  le  maquignon  ;  mais  tout  le  monde  était  couché,  je  ne  voulais 
pas  faire  de  scandale,  je  suivis  Capin. 

La  nuit  était  belle.  Quelques  hailles  retardataires  flamboyaient  de 
loin  en  loin.  La  lune  montait  à  l'horizon.  Les  chemins  étaient  dé- 
serts*. Capin  marchait  auprès  de  moi.  Nous  gardions  tous  deux  le 
silence.  J'étais  en  colère  contre  lui  et  contre  moi  :  contre  lui,  car  je 
voyais  bien  qu'il  allait  essayer  de  me  rendre  victime  de  quelque 
supercherie  ourdie  par  ses  mains;  contre  moi,  car  je  manquais  de 
confiance  vis-à-vis  de  Marthe,  et  je  me  sentais  coupable  d'une  sorte 
de  trahison.  Il  marchait  très  rapidement,  et  je  m'aperçus  qu'il  pre- 
nait le  chemin  le  plus  difficile,  mais  le  plus  direct. 

Nous  arrivâmes  enfin  sur  lé  plateau,  qui  était  éclairé  par  la  lune. 
La  lande  était  déserte;  la  vieille  tour  du  moulin  planait  sur  cette 
solitude.  Le  silence  le  plus  complet  régnait  partout.  Le  maquignon 
jeta  un  regard  rapide  autour  de  lui. 

— ^  Eh  bien?  lui  dis-je. 

—  Attendez,  répondit-il.  Et  il  m'entraîna  derrière  une  toufle  de 
genêt  épineux  parvenu  à  l'état  arborescent. 

Nous  n'attendîmes  pas  longtemps.  Une  voix  se  fit  entendre,  une 
voix  que  je  connaissais,  celle  de  la  Chouric,  et  bientôt  nous  pûmes 
l'apercevoir.  Elle  n'était  pas  seule.  A  côté  d'elle  était  une  autre 
femme  couverte  d'une  capule.  Cette  femme  avait  la  taille  de  Marthe; 
mais  eût-il  fait  grand  jour,  on  n'eût  pu  la  reconnaître,  car  sa  figure 
était  soigneusement  cachée.  Je  serrai  violemment  le  bras  du  maqui- 
gnon. —  Ce  n'est  pas  Marthe,  lui  dis-je. 

Il  se  contenta  de  répondre  encore  :  —  Attendez. 

Les  deux  femmes  se  dirigèrent  vers  le-  moulin.  Elles  y  entrèrent 
et  y  restèrent  quelques  momens.  Lorsqu'elles  en  sortirent,  une  troi- 


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310.  '  BË^fCE   DBS  BWOX  MMIDBN' 

sième  pMiso«a»  le&acoosipagQftit.'  ûstteîtroifiîèiiie'peMOBne  étaH  unt 
homme  de  baate^  taUle  qui  pi)fftAh>^;le  costuMie  caUUn.U  avâÂt  uner 
oulc^te.  courte /^lea-espiulRiUos:  et  lOb  gicâad.  bonnet  de*  laiae'  ddnt 
rextfémité  arrondie  Itti  retombaîl  au  miHeiiidudoev  U  s'assit  s«r 
une  groase^pierre.  Lâ^  femme  rà via >càptii&  se  tenait  debouttâuprès  dé) 
lui.  Je  ne  pouvais  distinguer  la  figure  de  l'homme,  qui  s'étaitplacéi 
dans  l'omtoe  prqjetée^par  lai  tour  dta  monliai  U.  mer semUai  qu'il 
mangeait: et. quJil  buvais. 

La.  Cboujric.s^étaitiéltMgQée'^'^ux.  Bile  seipromenatd^abordi  paisi- 
blement, puis  elle  se  mit  à  sauter,  à  danser  et^àrcbanter.  Elle  iottèai 
ensttile  k'  miaulem;a:it  duichtatet  ciûa^tout  haut/:  Mounim,  meumn^ 
qui  est  le  nem  des*  chats  dans  le-  pays;  Après  ai^oir  i^ki  quelque: 
temp3  ce*  manège,  elle  rentra  daas  le  moulin^  et  elle  en  sortît)  tinaot^ 
après  elle  un  animal  de  petite  taille  qui  paraissait  avoir  des  coraen 
formidables^ 

—  Le  sabbat  v:aKxnnmenoer4  dit  le  maquignon. 

Mais  en  ce  moment  un  cheval*  ayant' henni  dÀasrUâe  pâture  ve^ 
stie,  ranimai  mystérieux  semit  à^^brainede  la  façons  la  pliiSi  ac- 
centuée. Pour  moi»  je  m'inquiétais  peu  de  ce  que  faisait  la^sorv- 
cières  L'homme  avait  fmi  de  mangeit  La* femme  à^la  ca^MiIe  s'étak' 
assise.auprès  de  lui.  U  a^aît  allumé  une*  cigarette,  et  ils  causaient^ 
Parfois;  le  vent  m^apportait  le  bruit  d'«n  diuchotement  confus  où  jer 
ne  retrotwaiâ  aucune  ymn  conacie.  Je.souffipais'horriblementy  j'étai»'^ 
plongé  dans  une  anxiétéquime  tuait.  Était^e  Marthe  que  je  voyais?  > 
Quel  étaiicet  homme?  Tout  à  coaptufiisomnasiUardsefiteQtendrev. 
le  son  d'une  guitare-. 

Je  ne*  pM  m'eflq)ôciiw  de  dk^e  poeôqne^  tout  haut  :.— «Cest  le 
Mtiscadin* 

—  Patience  !  mer  répondit  Gapin  àvoiK^baase; 

—  Mais  ce  n'est  pas  Marthe. 

—  Suivez-moi,  dit-il,  courbez  la  tète. 

Je  fisfce  quil  me  contiuaudait  de  faire.  It«iistcontoiin^Uttes-là 
lande,  et  il  me  conduisit  sur^  un  petit  chemîoeninupéî de'; hâtes: 
vives. — Ellefva passer  liw  dit^l^  siirvRiaaveEaia  peu  de cooiir^  veus 
pourrez  savoir  si  c'est  Mairthe^qni  cause  avec  le  Moscadiniv 

Nous  attendiraesiun: quart  d^heur&environiy  Le  bruit: de  la^gaiteve: 
aurivait 'josqu'àtnous;  Je  reoonaaiasais  tMs*  les  airs  favoris 'du Mm^- 
cadin..  Enfia  la  guîtane-settot.  J'entendis  la  veix  ds'l&C^ourâc:;  eUei 
passai devant»nous.  L'avtro.femraela  saivait,  se  tenai£( ékignée'  dé; 
quelques  pas.  J'eus  un  moment  àt  faiblesse^  j'hésètai  ;  je  sentais^quet 
le  sort  de  ma  vie^enlîira^  allait  se  décidérw  Le^sen^dela^gratarese 
fiti  enlandre  de^nouveait;  jei  nrfélançaiv.et  j'éoastai^violeiiiiMnt  les 
bonld  d8<  lai cQptite.  La^  liiaet  édâîra^eoipleint  le^visage.de* Marthe. 


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SCENES  J)|£  LA   TIE .  0CS  ,  J^VOES.  9&i 

Elle^poussa  un  er'u^t  caoba  .3a  jtâte  dans  i  sas  nuûns.  Il  nae  sembla 
qu'elle  .ehancalalt ,  -ioais  moironême  je^seutals  la.  terre  fuir  sous,  me» 
pieds.  Tétais. fou.  — .P^ptonsl  dis-^^«a maquigaou.  Nouspasa&mes 
devantia  Chourict  qui. s'arrtita tout  éUumée,  ot  ngius  rfinteudifflie& 
crier  :  — .  Sî^bat  !  ^âbbftt  ! 

J'étais^guérl  de  lua  croyance  tftux  sorcljera;  je  ne  .crus  plus  qu'.à'la 
perfidie^das  fanunes.  Ce  m* était  guère  jnoins^b^urde  dans  les, cir- 
constances où  (je  me.trouyais.  Ai-je  besoin  4e,vous\direiquq,.J)Qn 
gré,  n^al.gré^mon  Q]icleiutobli^4e.n)e,laissei;.pai;tirJeJeQden)ain 
pour  le  grand  séminaire?  La  plaie  que  jje  portais.au  cœur,.fut.lei^ 
à  se  .guérir,  mais  cette  fois  U  guérison  Xut  radicale.  tLorsqu'/^pirës 
la  mortrde.mon  oncle,  je  .fus  nommé,  sur, ma. demanda,. à  la  cure 
de  Carabussan,  j'étais  sûr  de  moi,  etje  pouvai&re^iriMartbe^ans 
craindre, une  rechute ..JLaîpauvre  fille  «n'était , pas  mariée  ;  elle.nfrse 
mariera,  jamais.,.  Le , jour  de  la  SaîntrJean ,  les, gendarmes,  avertis 
par  Capin,  firent  ^une  descente  dana Je  moulin, ahandonné^r, Le  Mus- 
cadin put  toutefois  éch^per.À  leurs  recherches.  Il  :avait  été  con- 
damné comme  contrebandier  dans  le  département  des  Basses^Py- 
rénées,'  et,  traqué  dans  ee  département,  il  était;  venu  chercher  un 
refuge,  à  Carabussan.  Il  .se  cacha  pendant  qud,que.  temps  dans  Ja 
commune,  et  il  repartit  pour  j^prendre  %son  dangereux  métier. , De 
temps -en  temps,  il  envoyait  un  peu  d'aiçgent  à  (mon  .oncle,  x{ui  le 
remettait  à  la  Cbauric.  Les, envois  d^argant  cessèrent.  .Un  berger  de 
Lamns  raconta  que,  poursuivi  par  les  douaniers  de  .Gabas,.  te  .Mus- 
cadin était  tombé  dans  un  précipice;  on . n'avait  .jamais  retrouvé  9on 
cadavre.  On  eutlacr^iauté  d'apprendre  sans,  précaution  celte  nou- 
velle A  la.Chouxic,  qui  devint  tout  à  fait  foUe.:.EUe-jBe  figure  que^eon 
fils  a  été.  ttié.à.  la.  guerre ,  et  elle  maudit  ceux  xpii  la  font.,  £lle  ^rre 
pendant  la  nuit  et  croit  a^ister.  à  des  sabbats  imaginaires  dont  «lie 
fait  la  description..  Elle  y  place  tous  les^gens  dont  Jes  nom»  lui  vien- 
nent à  l'esprit,  et  surtout  ceux  qu'elle  aîme^  Comme  «Marthe  et  moi 
nous  venons  à  son  aide,  elle  ne<  manque  jamais.de  nous  y  faire  figu- 
rer iwi^remier  rang.  JEUeprétend  que  je  dis  des  ^messes  magiques, 
et  que  le  diable  a  choisi  Marthe  pour  être  la  reine  du  sabbat.  Les 
paysans  ,qui  l'écoutent  la  croient,sur  parole;  ils..partent,toutîbas  de 
ce  qui  me  concerne;  quant  à  Marthe,  elle  est  irrévocablement. per- 
due à  leurs  yeux.  La  sœur  de  N.Qigiiès..a.au  heureusement  élever  son 
âme^au^ssus  deamalheuràde^laterre. .Lare^gioà.la  console.rLa 
Gapinette  ^st  d'ailleurs  excellente^pour  elle,  .et  eHe  .est  jadorée  d^ 
enîans  de.aan  frère. 

-r  Je  suis  bien  de  votre  avis,  dis-jé  au  curé  quand  il  eut  fini  son 
histoire,  et  je  crdismoins  que  jamais  aux  sorciers;  mais  l'histoire  du 
loup  blanc  reste  encore  pour  moi  un  mystère. 


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^ 


352  REVUE   DES   DEtrX   MONDES. 

—  Rien  n'est  plus  facile  à  expliquer,  répondit-il.  Le  maquignon 
avait  promis  une  dot  de  douze  mille  francs  à  sa  fille.  Il  lui  était  im- 
possible de  la  payer;  n'en  eût-il  payé  qu'une  portion,  il  se  serait 
ruiné  entièrement.  Or  il  avait  stipulé  dans  le  contrat  que  cette  dot 
ne  serait  payable  que  lors  du  mariage  de  Marthe,  et  Û  avait  préa- 
lablement décidé  que  la  pauvre  fille  ne  se  marierait  jamais.  L'a- 
mour du  Muscadin  dérangeait  son  plan.  11  se  servit  habilement  de 
la  réputation  de  la  mère  pour  empêcher  le  mariage  du  fils.  C'est  lui 
qui  avait  empoisonné  les  poissons  de  l'étang  et  les  bœufs  de  Noguès. 
Cependant,  comme  il  voyait  que  ce  dernier  hésitait  encore,  il  tenta 
un  coup  hardi.  Il  savait  que  la  vieille  femme  allait  avec  son  chien 
tous  les  soirs  à  la  maraude  dans  un  petit  bois.  Il  éloigna  le  chien 
de  la  maison  à  l'aide  d'un  quartier  d'agneau,  et  tira  sur  la  Chouric, 
tandis  que  Noguès  tirait  sur  le  prétendu  loup  blanc.  Il  avait  caché 
son  fusil  dans  le  bois.  Il  pouvait  d'autant  plus  facilement  hasarder 
cette  fourberie  que  tous  les  gens  qui  faisaient  partie  de  notre  bande 
étaient  à  moitié  morts  de  peur;  aucun  n'avait  conservé  son  sang- 
froid.  Vous  savez  comment  il  s'y  prit  pour  empêcher  mon  mariage. 
En  résumé,  il  voulait  que  Marthe  restât  fille,  et  il  a  réussi.  Il  n'y  a 
dans  tout  cela  rien  de  prodigieux,  si  ce  n'est  la  bêtise  de  mes  parois- 
siens et  l'esprit  de  ruse  infernal  déployé  par  le  maquignon. 

Le  soir  même  du  jour  où  le  curé  m'avait  raconté  cette  histoire, 
je  revenais  chez  moi.  J'avais  pris  le  plus  long,  parce  que  je  voulais 
revoir  la  cabane  de  la  sorcière.  Chemin  faisant,  je  rencontrai  le  brû- 
leur qui  avait  été  guéri  de  la  fièvre  quarte,  et  nous  causâmes  de 
choses  et  d'autres.  Nous  arrivâmes  devant  la  maison  de  la  Chouric. 
Dans  le  petit  jardin,  encombré  de  ronces  et  de  mauvaises  herbes, 
nous  aperçûmes  deux  femmes  :  c'était  la  Chouric  et  Marthe. 

Quand  nous  fûmes  à  une  petite  distance,  le  brûleur  me  dit  en 
fermant  un  œil  et  en  souriant  de  son  air  le  plus  fin  :  —  Il  paraît 
qu'il  y  aura  fête  ce  soir! 

—  Vous  voulez  parler  du  sabbat?  lui  dis-je. 

—  Oui,  répondit-il  ;  il  y  a  bien  des  gens  qui  iront,  et  dont  on  ne 
se  méfie  guère. 

—  M.  le  curé  par  exemple?  ajoutai-je,  voulant  faire  l'homme  bien 
informé. 

—  Peut-être,  dit  le  brûleur.  Dans  tous  les  cas,  il  n'est  pas  aussi 
bon  sorcier  que  son  oncle.  Il  a  grêlé  deux  fois  depuis  qu'il  est  ici; 
mais  il  n'est  pas  étonnant  (jue  l'autre  ne  soit  pas  très  bien  avec  lui  : 
ils  aiment  tous  les  deux  la  même  femme,  la  reine  du  sabbat. 

Eugène  Ducom. 


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DE 


LA  SITUATION  DE  LA  FRANCE 


DE  LA  PAPAUTÉ  EN  ITALIE 


Je  veux  mettre  en  lumière  les  deux  traits  principaux  de  la  situa- 
tion de  la  France  et  de  la  papauté  en  Italie,  et  je  demande  la  per- 
mission de  commencer  par  les  deux  conclusions  auxquelles  je  veux 
arriver. 

1^  Quelles  que  soient  les  apparences  et  quelles  que  soient  les  cir- 
constances, Rome  ne  peut  pas  se  brouiller  avec  la  France,  et  la 
France  ne  peut  pas  non  plus  se  brouiller  avec  Rome.  Rome  a  besoin 
de  la  France  en  Italie,  et  la  France  a  besoin  aussi  de  Rome  en  Italie. 

2''  La  cour  de  Rome  a  beau  s'obstiner  depuis  dix  ans  à  ne  pas 
faire  de  réfomves  dans  son  administration;  elle  sera  forcée  d'en  faire, 
et  c'est  par  les  réformes  qu'elle  recouvrera  les  populations  qu'elle 
risque  de  perdre. 

La  première  de  ces  conclusions  a  pour  elle  l'histoire  de  la  France 
et  de  la  papauté  depuis  onze  cents  ans,  l'expérience  très  signifi- 
cative de  l'expédition  de  Rome,  faite  par  la  république  française  de 
1849,  et  l'occupation  continuée  par  l'empire  depuis  dix  ans. 

La  seconde  de  ces  conclusions  a  pour  elle  le  témoignage  de  tous 
les  états  européens  qui,  depuis  1830,  ont  pressé  le  gouvernement  du 
saint-siége  de  se  réformer;  les  généreux  efforts  de  Pie  IX,  qui,  en 
1846  et  1847,  a  tenté  une  réforme  que  l'esprit  révolutionnaire  a  in- 
terrompue; les  représentations  que  le  gouvernement  français  a  faites 
depuis  dix  ans  au  gouvernement  pontifical.  Je  ne  sais  pas  quand 

TOUS  XXVII.  i3 


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35&  BEYU^  DES   DEUX  MONDES. 

viendront  ces  réformes;  je  sais  seulement  que,  comme  il  est  encore 
plus  impossible  à  la  papauté  de  continuer  l'état  de  choses  actuel  que 
•de  se  réformer,  la  réforme  est  inévitable  et  prochaine. 

Je  dois  maintenant  reprendre  ces  conclusions  et  les  expliquer  ra- 
pidement. 


I. 


Toutes  les  fois  que  la  France  n'a  pas  cherché  à  s'établir  en  Italie 
et  à  y  avoir  des  possessions,  elle  a  eu  le  saint-siége  pour  allié  sin- 
cère, et  elle  a  été  l'amie  et  la  protectrice  sincère  aussi  du  saint-siége. 

11  faut  distinguer  ici  dans  le  pape  le  prince  et  le  pontife.  Le  pon- 
tife a  eu  souvent  des  démêlés  avec  les  rois  de  France  comme  avec 
les  autres  princes  de  l'Europe;  mais  cela  tenait  au  vieux  débat  entre 
le  spirituel  et  le  temporel.  Le  pontife,  comme  chef  de  la  chrétienté, 
voulait  soumettre  les  rois  et  les  princes  à  la  loi  chrétienne  ou  même 
à  la  loi  ecclésiastique.  Les  rois  et  les  princes  résistaient,  tantôt  ayant 
raison  et  tantôt  ayant  tort.  Les  rois  et  les  princes,  de  leur  côté,  vou- 
laient soumettre  les  évêques  et  les  prêtres  de  leurs  états  à  leurs 
volontés  ou  à  des  décrets  plus  ou  moins  justes.  Les  évêques  et  les 
prêtres  s'appuyaient  sur  le  pape  pour  résister.  De  là,  de  fréquentes 
querelles;  mais  ces  querelles  ne  venaient  pas  de  ce  que  le  pape 
était  prince,  l'intégrité  des  états  du  saint-siége  n'était  pour  rien 
dans  la  question.  Quand  le  pape  Innocent  III  ordonnait  à  Philippe- 
Auguste  de  quitter  Agnès  de  Méranie  et  de  reprendre  sa  première 
lemme  Ingelburge,  les  papes  parlaient  comme  pontifes,  comme  dé- 
positaires du  pouvoir  spirituel,  et  non  comme  princes.  Dans  la  lutte 
çntre  Philippe  le  Bel  et  Boniface  VIII,  il  ne  s'agit  pas  des  états  du 
saint-siége,  mais  du  droit  que  Philippe  le  Bel  veut  avoir  d'imposer 
le  clergé  et  du  droit  que  le  pape  réclame  de  nomnysr  les  évêques 
en  France  sans  l'intervention  du  roi.  Le  spirituel  empiète  sur  le 
temporel,  le  temporel  empiète  sur  le  spirituel  ;  mais  la  principauté 
pontificale  n'est  pas  mise  en  question.  Quand  Louis  XIV  lutte  contre 
le  pape,  quand  il  fait  proclamer  par  les  évêques  de  France  les  quatre 
fameux  articles  qui  contiennent  la  doctrine  de  l'église  gallicane  ^ 
c'est  le  pontife  qu'il  prend  à  partie,  et  non  le  prince  qui  est  à  Rome. 

Nous  rappelons  ces  faits  parce  qu'il  y  a  quelques  personnes  qui 
croient  que,  si  le  pape  perdait  son  pouvoir  temporel,  s'il  cessait 
d'être  prince  indépendant,  les  vieilles  luttes  entre  le  pouvoir  tem- 
porel et  le  pouvoir  spirituel  prendraient  fin  comme  par  enchante- 
ment. Il  n'en  serait  rien.  Il  est  possible  qu'en  Italie  le  pape,  étant 
prince,  soit  souvent  gêné  dans  l'exercice  de  son  pouvoir  pontifical 


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LÀ  FRANCE  ET  LA  PAPAUTÉ  EN  ITALIE.  355 

par  les  nécessités  de  Tordre  temporel,  de  même  que  le  prince,  étant 
prêtre,  est  souvent  gêné  aussi  dans  l'exercice  de  son  pouvoir  poli- 
tique par  les  obligations  de  Tordre  spirituel.  Ce  sont  là  des  embarras 
assurément,  mais  ces  embarras-là  ne  sont  pour  rien  dans  la  querelle 
des  investitures  et  dans  la  lutte  immémoriale  du  pouvoir  spirituel 
et  du  pouvoir  temporel.  Qu'est-ce  qui  Temportera  dans  ce  monde 
du  principe  spirituel  ou  du  principe  temporjel?  Qu'est-ce  qui  régnera 
et  qui  gouvernera,  la  couronne  ou  la  tiare,  le  sabre  ou  la  crosse? 
Voilà  quel  est  le  débat  qui  a  rempli  Thistoire  moderne.  S'imaginer 
qu'ôter  au  pape  sa  principauté  temporelle  en  Italie,  ce  serait  lui 
ôter  sa  prépotence  spirituelle,  grande  erreur.  Le  pape  aura  beau 
n'être  plus  à  Rome,  il  sera  toujours  le  pape,  le  chef  du  spiritualisme 
catholique,  et  à  ce  titre  il  aura  toujours  le  droit,  s'il  plaît  aux  rois 
et  aux  empereurs  de  nommer  des  évêques  comme  ils  nomment  des 
préfets,  de  refuser  à  ces  préfets  le  pouvoir  de  lier  et  de  délier  les 
consciences.  Prisonnier  à  Fontainebleau,  le  pape  Pie  VII  luttait 
contre  Tempereur;  il  n'avait  pourtant  plus  un  pouce  de  terre  en 
Italie  :  en  quoi  son  pouvoir  spirituel  se  trouvait-il  affaibli?  en  quoi 
la  vieille  guerre  entre  le  pouvoir  spirituel  et  le  pouvoir  temporel 
était-elle  moins  ardente?  Pie  VII  à  Rome,  encore  prince,  encore  in- 
dépendant, aurait -il  mieux  soutenu  la  lutte  que  Pie  VII  captif  et 
dépouillé  de  ses  états?  ♦ 

Les  querelles  que  les  papes  ont  eues  avec  les  souverains  de  la 
France  n'ont  presque  jamais  eu  pour  cause  la  principauté  tempo- 
relle des  papes  en  Italie.  C'est  lorsque  la  France  a  voulu  s'établir 
et  régner  en  Italie,  sous  Charles  VIII,  sous  Louis  XII  et  sous  Fran^ 
çois  P%  c'est  alors  seulement  que  la  France  a  eu  les  papes  pour 
ennemis.  Alors  le  pape,  comme  prince  italien,  a  combattu,  même 
avec  les  armes  spirituelles,  pour  défendre  ou  pour  recouvrer  son 
indépendance  italienne ,  pour  augmenter  ses  états.  Alexandre  VI  se 
ligue  avec  les  Vénitiens,  les  Espagnols  et  les  Allemands,  pour  ar- 
racher TItalie  à  Charles  VIII,  qui  Ta  conquise  en  courant;  Jules  II 
en  fait  de  même  contre  Louis  XII.  Ce  ne  sont  pas  les  papes  seuls 
qui,  à  la  fin  du  xv*  siècle  et  au  commencement  du  xvi**,  s'efforcent 
d'affranchir  TItalie  du  joug  de  la  France;  ce  sont  tous  les  princes 
italiens,  petits  et  grands.  Comme  la  France,  à  cette  époque,  reven- 
dique à  la  fois  le  duché  de  Milan  et  le  royaume  de  Naples,  c'est- 
à-dire  TItalie  du  nord  et  TItalie  du  midi,  il  ne  faut  pas  s'étonner 
de  cette  conspiration  universelle  des  Italiens  contre  nous.  L'Italie 
veut  dès  ce  moment  rejeter  de  son  sol  ce  qu'elle  nomme  les  bar- 
bares; seulement  elle  s'y  prend  mal.  Elle  appelle  les  Espagnols  et 
les  Allemands  pour  repousser  les  Français,  elle  appellera  plus  tard 
les  Français  pour  repousser  les  Espagnols.  —  L'unité  de  TItalie, 


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856  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dira-t-on,  peut  seule  créer  son  indépendance. —  Je  sais  que  chaque 
état  de  Tltalie  a  tour  à  tour  essayé  de  fonder  l'unité  italienne  à  son 
profit:  les  Vénitiens  y  ont  songé,  les  papes  Font  essayé  sous  Jules  II, 
les  Espagnols  y  ont  presque  réussi  au  xvi«  et  au  xvii*  siècle,  quand 
ils  étaient  maîtres  à  la  fois  du  royaume  de  Naples  et  du  duché  de 
Milan.  Ils  ont  perdu  leur  suprématie  italienne  au  xviii''  siècle,  quand 
r Autriche  s'est  emparée  *du  Milanais.  Aujourd'hui  le  Piémont  tente 
à  son  tour  de  fonder  l'unité  de  l'Italie  à  son  profit.  Il  n'est  pas  plus 
Italien  que  ne  l'étaient  les  Vénitiens  du  xiv*  et  du  xv*  siècle,  ou  les 
papes,  qui,  depuis  la  fin  du  xv*  siècle,  sont  tous  Italiens;  mais  il  est 
plus  fort  que  Venise,  parce  qu'il  a  en  Italie  une  base  cont'mentale 
plus  large  et  plus  solide  ;  il  est  plus  puissant  aussi  que  la  papauté, 
qui  n'a  que  des  chefs  électifs  ordinairement  vieux,  et  qui  ne  peuvent 
pas  longtemps  poursuivre  leurs  desseins.  Le  Piémont  fait  donc  en 
ce  moment  une  grande  expérience,  qui  jusqu'à  lui  n'a  pas  réussi. 
Il  veut  fonder  l'unité  de  l'Italie  par  les  Italiens.  Est-il  besoin  pour 
cela  de  réunir  par  annexion  ou  par  conquête  à  ses  états  hérédi- 
taires les  diverses  parties  de  l'Italie  centrale  et  méridionale?  Il  y 
a  là  une  question  qu'on  peut  résoudre  en  sens  différens  :  l'avenir 
verra.  Je  ne  veux  faire  sur  cette  unité  nouvelle  de  l'Italie  qu'une 
seule  réflexion. 

Il  est  bien  à  souhaiter  que  cette  unité  réussisse  et  qu'elle  réus- 
sisse par  la  justice  plutôt  que  par  la  force,  par  la  modération  plutôt 
que  par  l'ambition,  par  la  confédération  plutôt  que  par  l'annexion; 
car  si  cette  unité  nouvelle  ne  réussit  pas.  Dieu  sait  ce  que  devien- 
di*a  l'Italie  maniée  et  remaniée  plusieurs  fois  par  l'esprit  de  révolu- 
tion et  par  l'esprit  de  conquête.  Elle  retombera  au  pouvoir  de  l'é- 
tranger, qui  lui  apportera  l'oppression  sous  le  nom  de  repos.  Ayant 
perdu  le  centre  nouveau  qu'elle  aura  voulu  se  donner,  et  n'ayant 
plus  les  centres  locaux  qu'elle  avait  jusque-là,  elle  serait  en  proie 
au  premier  occupant,  qui  profitera  à  son  aise  des  remaniemens  an- 
térieurs et  qui  aura  le  droit  de  ne  pas  se  soucier  beaucoup  des  dé- 
marcations anciennes  qu'il  trouvera  effacées.  Nous  souhaitons  donc 
vivement  le  succès  pacifique  de  l'expérience  que  tente  en  ce  mo- 
ment le  Piémont  pour  fonder  l'unité  de  l'Italie,  car,  encore  un  coup, 
aï  cette  expérience  ne  réussit  pas,  elle  laissera  l'Italie  dans  un  état 
pire  qu'elle  l'a  prise;  elle  la  laissera  plus  faible,  plus  impuissante, 
plus  livrée  à  l'ambition  de  l'étranger. 

Si  la  France  souhaite  le  succès  de  l'unité  italienne,  diront  quel- 
ques personnes,  que  la  France  alors  ne  la  contrarie  et  ne  la  chicane 
pas.  Il  faut  s'entendre  sur  ce  point.  Y  a-t-il  des  Italiens  décidés  à 
mettre  sur  le  compte  de  la  France  tous  les  échecs  que  pourra  ren- 
contrer l'unité  italienne?  Y  a-t-il  des  Italiens  décidés  à  nous  rendre 


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LA   FRANCE   ET  LA  PAPAUTÉ   EN   ITAUE.  357 

responsables  des  mésaventures  possibles  de  Texpérience  qu'ils  en- 
treprennent? Que  faudrait-il  donc  faire  pour  éviter  ces  soupçons? 
Faudrait-il  faire  de  nos  mains  et  à  nos  risques  et  périls  Tunité  ita- 
lienne? et  jusqu'où  s'étendra  cette  unité  que  nous  aurions  à  fonder? 
Quels  sont  les  nouveaux  états  italiens  dont  il  faudrait  procurer  l'an- 
nexion? Il  n'en  reste  que  trois  :  Venise,  I\ome  et  Naples. 

Un  mot  sur  chacun  de  ces  états.  Nous  sommes  de  ceux  qui  ont 
vivement  regretté  que  la  paix  de  Villafranca  n'ait  pas  été  faite  trois 
jours  plus  tard,  c'est-à-dire  quand  notre  brave  marine  aurait  eu' 
délivré  Venise  des  Autrichiens.  Encore  trois  jours,  disent  tous  nos 
marins,  et  nous  entrions  à  Venise,  et  la  vieille  reine  de  l'Adriatique 
était  libre.  Nous  sommes  grands  partisans  de  la  paix  de  Villafranca, 
nous  l'avons  toujours  trouvée  bonne  et  nous  la  trouvons  encore 
bonne,  aujourd'hui  qu'elle  n'a  plus  de  valeur  que  dans  l'histoire; 
mais  il  y  a  un  reproche  dont  nous  n'avons  jamais  pu  songer  à  justi- 
fier le  traité  de  Villafranca  :  Venise  est  restée  autrichienne.  La  pos- 
session du  fameux  quadrilatère  est  une  question  très  italienne,  mais 
l'affranchissement  de  Venise  était  une  question  européenne.  Pour  la 
France,  c'était  l'expiation  de  la  vieille  faute  de  Campo-Formio;  pour 
la  civilisation,  c'était  un  grand  nom  rendu  à  l'avenir.  Nous  devons 
donc  en  Italie  être  favorables  à  toutes  les  circonstances  qui  pourront 
amener  la  délivrance  de  Venise.  Il  y  a  là  un  arriéré  à  solder  de  la 
guerre  de  1859. 

Passons  à  Rome.  S'il  y  a  quelques  personnes,  soit  en  France,  soit 
en  Italie,  qui  souhaitent  que  les  graves  démêlés  qui  séparent  le 
saint-siége  du  royaume  de  Sardaigne  s'apaiseat  peu  à  peu,  nous 
nous  mettons  sans  hésiter  de  ce  parti,  si  petit  qu  il  soit.  Nous  savons 
combien  est  grande  la  difficulté  :  l'annexion  de  la  Romagne  a  tout 
envenimé.  Le  saint-siége  se  trouve  dépouillé  :  comment  se  récon- 
cilier avec  le  spoliateur?  Le  roi  de  Sardaigne  a  accepté  l'annexion 
de  la  Romagne  :  comment  la  rendre  au  pape?  Je  n'ai  pas  la  préten- 
tion de  dire  comment  peut  finir  ce  procès;  mais  je  n'hésite  pas  à 
dire  qu'il  est  de  l'intérêt  de  la  Sardaigne  de  se  réconcilier  avec  le 
saint-siége  et  de  revenir  à  la  politique  de  Gioberti,  de  Manzoni,  de 
Balbo,  c'est-à-dire  à  la  politique  qui  voulait  arriver  à  la  délivrance 
de  l'Italie  par  l'union  de  toutes  les  forces  et  de  toutes  les  gran- 
deurs de  l'Italie,  qui,  parmi  ces  forces  et  ces  grandeurs  de  l'Italie, 
se  gardait  bien  d'oublier  Rome  et  la  papauté.  Loin  de  considérer 
Rome  et  la  papauté  comme  un  obstacle  à  l'unité  de  l'Italie,  cette 
première  école  des  libéraux  italiens  la  considérait  comme  un  des 
moyens  les  plus  efficaces  de  cette  unité. 

Il  est  vrai  qu'il  y  a,  si  je  puis  ainsi  parler,  deux  sortes  d'unités 
de  l'Italie;  if  y  a  l'unité  matérielle  et  l'unité  morale.  L'unité  ma- 


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358  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

térielle  ressemble  à  notre  centralisation  française;  elle  fait  peu  de 
cas  des  indépendances  locales;  elle  les  regarde  comme  des  gênes  et 
des  embarras.  Elle  vise  en  tout  à  l'uniformité.  Ne  parlez  pas  aux 
partisans  de  ce  genre  d'unité  de  respecter  les  souverainetés  locales» 
Une  grande  armée,  un  grand  bureau,  une  grande  caisse  centrale, 
voilà  à  leurs  yeux  l'idéal  de  l'état  parfait,  et  tant  que  l'Italie  n'aura 
pas,  du  nord  au  sud  et  de  l'ouest  à  l'est,  les  mêmes  règlemens  ad- 
ministratifs, financiers  et  militaires,  l'unité  de  l'Italie  ne  sera  pas 
accomplie.  L'unité  morale  est  moins  dure  et  moins  systématique» 
Quand  un  pays  a  la  même  origine,  la  même  langue,  la  même  reli- 
gion, mais  qu'il  est  partagé  en  états  différens  par  des  causes  histo- 
riques et  par  une  disposition  particulière  de  l'esprit  national,  les 
partisans  de  l'unité  morale  essaient  d'augmenter  les  ressemblances 
entre  ces  états  différens  sans  viser  pourtant  à  l'uniformité.  L'unité 
morale,  pour  faire  de  grandes  choses,  n'a  pas  besoin  d'aboutir  à 
l'unité  matérielle.  Il  y  a  un  glorieux  exemple  de  cette  vérité  dans 
l'histoire  de  l'Allemagne  en  1813  et  1814.  C'est  par  son  unité  mo- 
rale qu'elle  s'est  affranchie.  En  1848,  l'Allemagne  a  voulu  pous- 
ser cette  unité  morale  jusqu'à  l'unité  politique.  Elle  a  échoué  par 
des  causes  intérieures  et  sans  qu'aucune  intervention  étrangère  l'ait 
contrariée  dans  les  efforts  qu'elle  faisait  pour  fonder  son  unité  poli- 
tique. Ces  deux  grandes  expériences  de  1813  et  de  1848  ont  ensei- 
gné à  l'Allemagne  quelle  était  la  puissance  de  son  unité  morale  et 
quelles  en  étaient  aussi  les  limites.  Je  ne  dis  pas  que  l'Italie  ne  soit 
pas  plus  propre  à  l'unité  que  l'Allemagne  :  elle  l'est  peut-être,  quoi- 
qu'elle lie  l'ait  pas  montré  jusqu'à  ces  derniers  temps;  mais  quel  est 
le  genre  d'unité  dont  elle  est  le  plus  capable?  Est-ce  l'unité  morale, 
est-ce  l'unité  matérielle?  L'école  de  Gioberti  visait  surtout  à  l'unité 
morale,  et  l'intime  et  sincère  union  de  la  papauté  avec  la  Sardaigne 
était  le  moyen  le  plus  sûr  de  créer  cette  unité  morale. 

Faut-il  aujourd'hui  abandonner  l'unité  morale  de  l'Italie  et  ne 
plus  songer  qu'à  son  unité  matérielle?  C'est  la  doctrine  qui  semble 
prévaloir  en  Italie;  mais  la  France  n'est  pas  tenue  de  rien  faire  pour 
le  succès  de  cette  doctrine.  Faudrait-il  pour  la  servir  laisser  Rome 
s'annexer  et  se  subordonner  à  Turin?  Qu'y  gagneraient  la  France, 
l'Europe,  l'Italie?  Si  le  pape  restait  à  Rome,  la  France  aurait  un 
sujet  du  roi  de  Piémont  pour  chef  spirituel  de  son  église.  Cette  fa- 
meuse épée  de  saint  Pierre,  dont  la  pointe,  disait-on,  est  partout  et 
la  poignée  à  Rome,  où  en  serait  la  poignée?  A  Turin.  Ce  serait  le  cas 
de  restaurer  bien  vite  toutes  les  vieilles  libertés  de  l'église  gallicane 
et  de  les  relever  pour  ainsi  dire  jusqu'au  schisme.  L'Europe  catho- 
lique recevrait  des  encycliques  contre -signées  par  les  ministres  du 
roi  de  Sardaigne.  Quant  à  l'Italie,  si  le  pape  quittait  Rome,  que  de- 


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LA  FBANCE  ET  LA  PAPAUTÉ  EN  ITALIE.  359 

viendrait  Rome?  et  que  gagnerait  l'Italie,  perdant  à  Rome,  qui  ne 
serait  plus  qu'un  musée,  son  plus  ancien  centre  et  sa  plus  vieille 
grandeur?  L'unité  morale  respecte  toutes  les  grandeurs  italiennes; 
r  unité  matérielle  les  sacrifie  toutes  à  une  grandeur  unique  et  nou- 
velle qui  devient  la  seule  ressource  de  Tltalie  et  son  seul  avenir. 
Elle  met  tout  sur  une  seule  carte. 

Je  dirai  de  Naples  ce  que  je  viens  de  dire  de  Rome.  Dans  l'incerti- 
tude de  l'expérience  que  tente  en  ce  moment  l'Italie,  il  n'est  pas  de 
l'intérêt  de  la  France  de  s'employer  à  détruire  l'indépendance  du 
royaume  des  Deux-Siciles.  Si  les  populations  de  l'Italie  méridionale 
veulent  s'unir  avec  les  populations  de  l'Italie  septentrionale  et  ne  plus 
former  qu'un  seul  état,  la  France  ne  doit  ni  empêcher  ce  mouvement 
ni  y  aider;  mais  elle  n'a  aucun  intérêt  à  défaire  de  ses  propres 
mains  ce  qjii  reste  d'indépendances  locales  en  Italie.  Pourquoi  dé- 
ferait-elle elle-même  ou  la  principauté  temporelle  du  pape,  ou  l'in- 
dépendance du  royaume  des  Deux-Siciles?  Si  l'Italie  préfère  son 
unité  politiquer  à  tout,  elle  est  bien  assez  forte  pour  l'accomplir.  Nous 
estimons  fort  l'unité  des  états,  nous  ne  croyons  pas  cependant  que 
l'unité  soit  le  seul  bien  des  peuples;  nous  n'adoptons  pas  la  vieille 
et  triste  devise  de  la  république  française  :  unité,  fraternité,  indivi- 
sibilité ou  la  mort.  Nous  souhaitons  à  l'Italie,  nous  souhaitons  aussi 
à  l'Allemagne  d'arriver  à  toute  l'unité  qu'elles  peuvent  comporter. 
Nous  ne  pensons  pas  pourtant  qu'en  Allemagne  la  civilisation,  les 
lettres,  les  sciences  et  les  arts  aient  à  se  plaindre  que  Munich,  Dresde, 
Stuttgart  ou  Weimar  ne  soient  point  depuis  longtemps  des  chefs- 
lieux  de  préfecture  prussiens  ou  autrichiens. 

J'ai  dû  m'expliquer  sur  l'unité  de  l'Italie,  qui  est  la  grande  ques- 
tion du  moment.  Je  reviens  à  la  situation  de  la  papauté  en  Italie  et 
à  son  union  nécessaire  avec  la  France,  aussitôt  que  la  France  cesse 
de  vouloir  tenir  des  possessions  en  Italie. 


II. 

Lorsqu'au  viii*  siècle  de  notre  ère  les  papes  se  virent  abandonnés 
par  l'empire  d'Orient,  trop  faible  pour  défendre  Rome,  et  qu'ils  se 
sentirent  menacés  par  les  Lombards,  qui,  maîtres  de  l'Italie  septen- 
trionale, visaient  à  s'emparer  de  toute  l'Italie,  ils  s'adressèrent  aux 
Francs,  à  Pépin  le  Bref,  à  Charlemagne.  Le  pape  Etienne  II  supplia 
Pépin  le  Bref  de  venir  à  son  secours,  et  pour  mieux  toucher  le  cœur 
du  roi  de  France,  il  fit  parler  saint  Pierre  lui-même.  C'est  saint 
Pierre  qui  demande  à  ses  fils  adoptifs  de  défendre  Rome  contre  les 
attaques  de  ses  ennemis,  Rome,  c'est-à-dire  le  lieu  où  il  repose  selon 


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360  BEVUE. DES  DEUX  MONDES. 

la  chair  et  qu'il  faut  arracher  à  la  profanation  des  gentils,  u  Venez 
donc,  dit  saint  Pierre,  avec  toutes  vos  forces  au  secours  de  mon 
peuple  romain,  afin  que  je  vous  secoure  moi-même  dans  cette  vie  et 
au  jour  du  jugement  dernier  (1).  » 

Le  soin  que  la  papauté  avait  alors  de  rester  en  bonne  intelligence 
avec  les  Carlovingiens  éclate  encore  mieux  dans  une  lettre  que  le 
pape  Etienne  III  adresse  à  Charlemagne  et  à  son  frère  Carloman  au 
commencement  de  leur  règne.  D'ennemis  des  Francs,  les  Lombards 
semblaient  près  de  devenir  leurs  amis.  On  parlait  de  mariages  entre 
Charlemagne  et  la  fille  de  Didier,  roi  des  Lombards,  entre  le  fils  de 
Didier  et  Giselle,  sœur  de  Charlemagne.  Etienne  III  supplie  Charle- 
magne de  renoncer  à  cette  union.  La  diplomatie  de  cette  époque 
n'est  guère  polie;  Etienne  dit  que  ce  projet  de  mariage  n'est  qu'une 
inspiration  diabolique  :  «  En  effet,  mes  très  chers  et  très  illustres  fils, 
grands  rois,  quelle  est  cette  erreur  qu'on  peut  à  peine  exprimer? 
La  grande  nation  des  Francs,  qui  l'emporte  sur  toutes  les  autres 
nations,  votre  royale  famille,  si  magnifique  et  si  noble,  se  souiller 
par  l'alliance  de  la  race  perfide  et  impure  des  Lombards,  qui  n'est 
pas  mise  au  nombre  des  nations,  et  dont  il  est  certain  que  sont  sor- 
tis les  lépreux  !  »  Malgré  les  prières  et  les  menaces  du  pape,  Char- 
lemagne épousa  la  fille  de  Didier;  mais  il  la  répudia  au  bout  d'un 
an  et  détruisit  le  royaume  des  Lombards  (2). 

L'accroissement  du  pouvoir  spirituel  et  temporel  des  papes  date 
de  leur  alliance  avec  les  Carlovingiens  et  de  la  destruction  du 
royaume  des  Lombards.  Dès  ce  moment  fut  fondée  en  Italie  une 
puissance  essentiellement  italienne;  plus  tard  naquirent  les  répu- 
bliques italiennes,  et  on  peut  dire  sans  hésiter  que  pendant  tout  le 
moyen  âge,  malgré  les  fréquentes  invasions  des  césars  d'Allema- 
gne, l'activité  de  l'Italie  a  été  tout  italienne.  C'est  le  temps  de  la 
poésie,  qui  fleurit  avec  Pétrarque  et  avec  Dante;  c'est  le  temps  des 
beatix-arts  renaissans;  c'est  le  temps  aussi,  il  est  vrai,  de  je  ne  sais 

(i)  «  Ego  Petrus  apostolus,...  qui  yos  adoptivos  habeo  filios,  ad  defendendum  de 
manibus  advrersariorum  banc  romanam  civitatem  et  populum  inibi  à  Deo  commissum, 
sed  et  domum,  ubi  secundum  carnem  requieeco,  de  contaminatione  gentium  eruendaro« 
veetram  omnium  proyocans  dilectionem,  adbortor...  Pnestate  ergo  populo  meo  romano, 
mibi  a  Deo  commisse,  prssidia  totis  yestris  yiribus,  ut  ego  Petrus  vocatos  Dei  aposto- 
lus,  in  bac  vita  et  in  die  futuri  examinis  yobis  alterna  impendam  patrocinia...  *  {Lehr^ 
buch  der  Kirchengeschichte,  yon  Gieseler,  t.  H,  p.  30.) 

(2)  a  Quod  certe  si  ita  est,  boc  proprie  diabolica  est  immissio,  et  non  tam  matrimonii 
conjunctio...  Que  est  enim,  precellentissimi  filii,  magni  reges,  talis  desipientia,  ut 
penitus  vel  dici  liceat,  quod  yestra  pneclara  Francorum  gens,  quœ  super  omnes  gentea 
enitet,  et  tam  splendiflua  ac  nobilissima  regalis  yestre  potenti»  prolea,  perfidà,  quod 
absit,  ac  fœtentissimà  gente  Longobardorum  polluatur,  quœ  in  numéro  gentium  nequa- 
quam  computatur,  de  cujus  natione  et  leprosorum  genus  oriri  certum  est.  )i  {Lehrback 
der  KirchengêschichU,  yon  Gieseler,  t.  II,  p.  31.) 


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LÀ  FBàNCE   et  la  PAPAUTE   EN   ITAUE.  361 

combien  de  guerres  civiles  et  de  dissensions.  Alors  luttent  les  guelfes 
contre  les  gibelins  :  les  gibelins  défendant  les  empereurs  d'Alle- 
magne à  la  condition  que  ceux-ci  deviendront  des  césars  d'Italie,  et 
avec  Frédéric  II,  le  dernier  des  princes  de  la  maison  de  Souabe,  la 
métamorphose  est  presque  faite  ;  les  guelfes  au  contraire  défendant 
l'indépendance  de  l'Italie,  et  les  papes  sont  presque  toujours  à  la 
tête  du  parti  guelfe,  qu'ils  font  triompher. 

A  l'ère  agitée  des  républiques  succède  l'ère  des  principautés  ita- 
liennes, qui  trop  souvent  appellent  les  étrangers  au  secours  de  leurs 
ambitions  et  de  leurs  rivalités.  C'est  ainsi  que  nous  arrivons  au  xv*  et 
au  XVI*  siècle,  où  les  étrangers  prennent  en  Italie  une  prépondé- 
rance décisive.  Après  la  défaite  de  François  I"  à  Pavie  et  la  prise  de 
Rome  par  le  connétable  de  Bourbon  au  nom  de  Charles-Quint,  qui 
défend  de  se  réjouir  d*une  victoire  remportée  sur  le  pape,  mais  qui 
se  hâte  d'en  profiter  et  même  d'en  abuser,  la  prépotence  des  Espa- 
gnols en  Italie  est  assurée.  Ils  ont  le  Milanais  et  le  royaume  de  Na- 
ples;  ils  influent  d'une  manière  impérieuse  partout  où  ils  ne  com- 
mandent pas.  Venise  n'est  plus  rien  et  s'achemine  doucement  vers 
une  décadence  cachée  sous  les  plaisirs.  Alors  les  papes,  se  soumet- 
tant avec  répugnance  à  cet  ascendant  de  l'Espagne,  essaient  de  se 
tourner  vers  la  France  ;  mais  la  France,  à  la  fin  du  xvi*  siècle,  se 
débat  elle-même  avec  peine  contre  la  puissance  de  l'Espagne  :  ce 
n'est  qu'avec  Henri  IV  qu'elle  recouvre  son  indépendance  et  sa  force. 
Dès  ce  moment,  les  papes  savent  qu'ils  peuvent  trouver  en  France 
un  appui  contre  l'Espagne,  et  ils  s'en  servent  comme  font  les  autres 
princes  italiens  (1).  Ils  ne  souhaitent  pas  que  les  Français  rentrent  en 

(i)  Je  trouve  dans  an  recueil  de  lettres  inédites  d*Henri  IV,  que  vient  de  publier 
M.  le  prince  Galitzin,  un  passage  curieux  sur  la  politique  d'Henri  IV  avec  le  saint-siége. 
«  L*alliance  de  Téglise,  dont  Je  suis  le  fils  aîné,  disait-il  à  un  ambassadeur  de  la  répu- 
blique de  Venise,  m*est  plus  précieuse  et  plus  étroite  que  toutes  les  autres.  Personne 
ne  voudra  quitter  Rome  pour  Venise,  ni  Saint-Pierre  pour  Saint-Marc,  et  moi  moins  que 
tous,  de  qui  les  prédécesseurs  ont  passé  les  Alpes  tant  de  fois  pour  secourir  les  papes. 
Ne  doutez  point  qu'en  vous  raidissant  contre  les  censures,  vous  ne  perdiez  partie  de 
vos  peuples.  Les  princes  voisins,  et  surtout  le  roi  d'Espagne,  profiteront  volontiers  de 
votre  débris,  car  en  moindre  occasion  Florence^  Sienne  et  Pise  ont  perdu  leur  première 
liberté.  C'est  une  fnvention  de  Satan,  qui  tàcbe  d'affaiblir  les  chrétiens  par  leurs  divi- 
sions, lorsque  leur  commun  ennemi  tend  aux  abois  (le  Turc).  Toujours  faudra-t-il  venir 
à  quelque  composition  ou  demeurer  à  Jamais  schismatique.  Enfin  Je  ne  trouve  point  dans 
la  révocation  de  vos  décrets  tant  d'inconvéniens  que  dans  le  divorce  d'avec  la  chaire 
apostolique,  m  (Mathieu,  Henri  le  Grand,  liv.  m,  p.  746.)  Et  comme  l'ambassadeur,  après 
s'être  longtemps  étendu  sur  le  danger  que  faisaient  courir  à  l'autorité  civile  les  préten- 
tions des  papes,  demandait  à  Henri  IV  ce  qu'on  pourrait  attendre  de  lui,  si  on  en  venait 
aux  armes,  il  lui  dit  nettement  en  la  galerie  du  Louvre,  le  25  Janvier  i607,  «  qu'il  serait 
toujours  pour  le  pape,  mais  qu'il  ferait  tout  ce  qu'il  pourrait  pour  ne  déduire  les  affaires 
en  ces  extrémités;  que  si  les  Vénitiens  refusaient  les  conditions  que  Ton  Jugeait  raison- 
nables, on  les  verrait  dans  peu  de  temps  la  proie  de  leurs  voisins.  » 


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362  BEYUE   DES   DEUX  MONDES. 

Italie,  mais  ils  souhaitent  trouver  en  eux  des  protecteurs  contre  la. 
tyrannie  de  F  Espagne.  Gregorio  Leti,  écrivain  bavard  du  xvii*  siècle, 
mais  bavard  parfois  pénétrant  et  sagace,  traite  dans  ses  Dialoghi 
politici  des  causes  et  des  raisons  qui  poussent  les  princes  et  les  ré- 
publiques d'Italie  à  pencher  tantôt  vers  la  France  et  tantôt  vers  l'Es- 
pagne. «  Ne  serait-ce  pas  un  bon  coup,  dit  un  des  interlocuteurs  de 
son  sixième  dialogue,  de  pouvoir  chasser  les  Espagnols,  et  que  l'Ita- 
lie n'ait  plus  que  des  princes  italiens?  »  Voilà  la  vieille  pensée  de 
l'indépendance  italienne.  «  Oui,  répond  l'autre  interlocuteur,  mais 
cela  ne  pourrait  pas  se  faire  sans  un  secours  extraordinaire  de  la 
France,  et  la  France  ne  voudra  pas  dépenser  son  sang  et  son  argent 
pour  chasser  les  Espagnols  sans  se  mettre  à  leur  place...  Il  vaut  donc 
mieux  peut-être  garder  les  Espagnols,  que  nous  connaissons,  que  les 
Français,  avec  lesquels  il  faudrait  faire  connaissance...' —  Eh  bienl 
conservons  les^  Espagnols  en  Italie  comme  ennemis,  et  les  Fran- 
çais hors  de  l'Italie  comme  amis,  s'ils  veulent  se  contenter  de  ce 
rôle  (1).  »  Ce  dialogue  exprime  fidèlement  les  sentimens  de  l'Italie 
au  xYii*"  siècle  et  de  tout  temps.  Avant  tout  l'indépendance  de  l'Ita- 
lie; mais  cette  indépendance  n'est  pas  possible  par  les  efforts  de 
l'Italie  seulement,  qui  ne  peut  chasser  les  Espagnols  qu'avec  l'aide 
des  Français.  Ceux-ci  seront  des  maîtres  à  leur  tour.  Les  Français 
ne  peuvent  être  aimés  de  l'Italie  que  s'ils  restent  hors  de  l'Italie , 
s'ils  la  secourent  sans  la  posséder.  Le  secret  de  notre  influence  en 
Italie  est  là. 

Voilà  pour  l'Italie  en  général.  Voyons  pour  la  papauté.  «  Si  les 
papes,  continue  l'interlocuteur  principal  des  dialogues  de  Leti,  fai- 
saient plus  d'attention  aux  intérêts  du  saint-siége  qu'à  leurs  inté- 
rêts particuliers  ou  à  ceux  de  leurs  neveux  (2),  ils  pencheraient 
plutôt  vers  la  France  que  vers  l'Espagne,  car,  à  dire  vrai,  l'église  a 
toujours  reçu  plus  de  secours  et  plus  de  protection  de  la  France  que 
de  l'Espagne.  Quel  roi  d'Espagne  est  jamais  venu  secourir  le  pape 
menacé  dans  Rome?...  Quelle  province  l'Espagne  a-t-elle  jamais 
donnée  à  l'église  romaine?  Sixte-Quint  disait  un  jour  à  un  Espagnol 
qui  attaquait  les  Français  comme  étant  des  hérétiques  :  L'église  a 
pourtant  reçu  plus  de  faveurs  dé  la  France,  que  vous  nommez  héré- 
tique, que  de  l'Espagne,  qu'on  croit  si  catholique...  Depuis  Paul  IV 
(1555)  jusqu'à  Urbain  VIII  (1623),  les  Espagnols  ont  été  dans  Rome 
plutôt  des  maîtres  que  des  amis.  Cette  sujétion  déplaisait  à  quel- 
ques papes;  mais  ils  n'osaient  pas  lutter  contre  les  Espagnols  et 
risquer  par  là  la  fortune  de  leur  maison,  instruits  par  l'exemple  du 

(1)  Dialogo  sesto. 

(2)  Leti  s*était  converti  au  calvinisme.  Il  est  très  malveillant  pour  la  cour  de  Rome, 
qu'il  attaque  partout  dans  ses  ouvrages. 


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LA  FRANCE  ET  LA  PAPAUTÉ  EN  ITALIE.  868 

cardinal  Aldobrandinî,  neveu  de  Clément  VIII  (1592).  Comme  ce 
pape  n'avait  pas  été  favorable  à  l'Espagne,  son  neveu  fut  persécuté 
par  les  Espagnols...  De  plus,  les  Espagnols  ont  de  grosses  abbayes 
à  donner  dans  leurs  états,  et  les  neveux  des  papes  tirent  plus  de 
profit  du  roi  catholique  que  du  roi  très  chrétien,  ce  qui  les  rend 
Espagnols  d'intérêt,  sinon  de  cœur.  —  J'entends,  répond  l'interlo- 
cuteur, la  France  est  plus  utile  au  saint-siége  qu'aux  particuliers, 
et  l'Espagne  aux  particuliers  qu'au  saint-siége  (1).  » 

Appliquons  au  temps  présent  ce  que  nous  venons  de  lire  :  d'abord 
les  papes  n'ont  plus  de  neveux,  ou  du  moins  le  népotisme  ne  pré- 
vaut plus  à  Rome.  Les  papes  n'ont  donc  plus  ces  intérêts  particu- 
liers qui  les  poussaient  à  ménager  les  Espagnols;  ils  n'ont  plus  qu'à 
s'occuper  des  intérêts  du  samt-siége,  première  cause  d'union  avec 
la  France. 

Il  n'y  a  plus  d'Espagnols  non  plus  en  Italie,  mais  il  y  a  encore 
deux  ans  l'Autriche  dominait  en  Italie,  comme  autrefois  l'Espagne. 
La  papauté  semblait  aussi  partagée  entre  deux  influences  qu'elle  op* 
posait  l'une  à  l'autre,  celle  de  l'Autriche  et  celle  de  la  France.  De 
ces  deux  influences,  quelle  était  celle  que  devait  préférer  la  papauté? 
Amour-propre  national  à  part,  nous  n'hésitons  pas  à  croire  que  c'é- 
tait l'influence  de  la  France,  d'une  part  à  cause  du  service  rendu 
par  la  France  à  la  papauté  en  1849,  et  d'autre  part  à  cause  de  notre 
*  désintéressement  territorial  en  Italie.  L'Autriche  avait  la  Lombardie 
et  la  Vénétie,  l'Autriche  avait  garnison  à  Ferrare;  nous  n'avions  pas 
un  pouce  de  terre  en  Italie  :  grande  raison  au  xix*  siècle,  comme 
au  XTii*  siècle,  pour  être  bons  amis  avec  les  Italiens.  Nous  occu- 
pions Rome,  il  est  vrai,  pour  y  défendre  le  pape  contre  l'esprit 
révolutionnaire;  mais  l'Autriche  occupait  les  Légations,  et  les  oc- 
cupait par  contiguïté  avec  ses  possessions  italiennes,  tandis  que 
entre  Rome  et  Marseille  il  y  a  la  mer.  Nous  étions  donc  des  amis 
pas  trop  voisins,  des  protecteurs  qui  ne  pouvaient  pas  et  ne  voulaient 
pas  devenir  des  maîtres. 

La  guerre  de  1859  ne  nous  a  pas  ôté  ce  caractère  de  désintéres- 
sement territorial  qui  est  si  important  pour. nous  en  Italie.  Nous 
avons  vaincu,  nous  n'avons  rien  conquis  en  Italie.  L'annexion  de 
la  Savoie  a  fait  quelqpies  Français  de  plus,  elle  ne  fait  pas  de  nous 
une  puissance  italienne.  Nous  devons  garder  soigneusement  cette 
situation,  qui  fait  de  la  France  l'alliée  naturelle  de  l'Italie  et  la  pro- 
tectrice la  moins  gênante  de  la  papauté  à  Rome. 

Nous  sommes  persuadés  que  cette  vérité  sera  de  jour*  en  jour 
mieux  comprise  et  mieux  sentie  à  Rome  et  à  Paris.  Il  y  a  des  ch*- 

(1)  Leti,  dialogue  sixième. 


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36A  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

constances  momentanées  qui  peuvent  la  contrarier  en  apparence  ;  il 
n'y  en  a  pas  qui  puissent  la  détruire,  sauf  une  seule  :  un  établisse- 
ment de  la  France  en  Italie.  Grâce  à  Dieu,  nous  n'en  sommes  pas 
là  :  nous  ne  voulons  être  ni  les  héritiers  de  Charles  VIII  à  Naples, 
ni  ceux  de  Louis  XII  à  Milan,  ni  ceux  du  brave  et  malheureux  Murât 
dans  l'Italie  méridionale,  ni  ceux  de  l'enfant  qui  fut  roi  de  Rome, 
ni  ceux  du  prince  Eugène  dans  le^  royaume  d'Italie.  Avec  cette  réso- 
lution, nous  sommes,  en  dépit  des  querelles  et  des  émotions  pas- 
sagères, les  amis  et  les  alliés  nécessaires  du  saint-siége  en-Italie.  On 
a  beau  dire  qpie  par  notre  système  de  laisser  faire  et  de  laisser  passer 
nous  avons  pris  part  à  l'annexion  de  la  Romagne,  et  qu'à  ce  titre  la 
bulle  d'excommunication  nous  atteint  d'une  façon  plus  ou  moins  di- 
recte. Je  ne  cherche  pas  à  savoir  si  nous  répudions  l'annexion  des 
Romagnes  plus  que  nous  n'y  consentons,  ou  si  nous  y  consentons 
plus  que  nous  ne  la  répudions;  il  y  a  là  un  mystère  ou  une  incerti- 
tude que  je  ne  veux  pas  essayer  d' expliquer.  Ce  que  je  sais  et  ce  que 
j'ose  affirmer,  c'est  que  la  question  des  Romagnes,  quelque  impor- 
tante qu'elle  puisse  être,  ne  l'est  pas  assez  pour  détruire  les  causes  . 
fondamentales  d'union  entre  le  saint-siége  et  la  France,  tant  que  la 
France  n'a  pas  de  possessions  en  Italie. 

Je  vois  bien  qu'à  Paris  on  parle  avec  humeur  des  sages  conseUs 
qui  ont  été  donnés  au  pape  et  qui  n'ont  pas  été  suivis;  je  vois  bien 
qu'à  Rome  on  parle  avec  tristesse  des  promesses  qui  ont  été  faites  • 
et  qui  n'ont  pas,  dit-on ,  été  tenues.  A  Paris,  on  adopte  presque 
tout  entière  la  doctrine  de  la  souveraineté  nationale  des  peuples,  et 
on  est  tout  près  d'approuver  l'annexion  des  Romagnes  à  la  Sar- 
daigne.  A  Rome,  on  adopte  sans  hésiter  la  doctrine  des  traités  de 
1815  et  de  l'immutabilité  des  principautés  fondées  sur  le  vieux  droit 
européen.  Le  dissentiment  est  profond.  Il  faut  savoir  cependant  jus- 
qu'où il  va.  Supposons  que  Rome  soit  menacée  par  la  Sardaigne, 
que  le  patrimoine  de  saint  Pierre  soit  près  d'être  englouti  dans  le 
royaume  des  Lombards  :  à  qui,  dans  l'état  actuel  de  l'Europe,  le 
saint-siége  demandera-t-il  protection?  Je  défie  que  ce  ne  soit  pas  à 
la  France  malgré  les  dépits  qu'il  a  pu  avoir  contre  la  France.  La 
France,  à  son  tour  mécontente  et  aigrie,  refusera-t-elle  son  appui 
au  saint-siége?  Je  l'en  défie.  De  telle  sorte  que,  malgré  les  aigreurs, 
les  difficultés,  les  reproches  mutuels,  le  saint-siége  sera  secouru 
par  la  France;  de  telle  sorte  que,  quoique  la  France  soit,  dit- 
on,  très  révolutionnaire,  elle  ne  permettra  pas  à  la  révolution  de 
mettre  ht  main  sur  Rome,  pas  plus  en  1860  qu'en  18A9;  de  telle 
sorte  enfin  que  le  saint-siége,  quoique  invoquant  sans  cesse  le  droit 
européen  de  1815,  appellera  très  volontairement  à  son  secours  la 
puissance  qui  a  le  plus  contesté  et  enfreint  ce  droit  européen  de 


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LA  FRANCE  ET  LA  PAPAUTÉ  EN  ITALIE.  365 

1815.  Les  répugnances  créées  par  la  différence  des  doctrines  céde- 
ront à  la  force  des  choses. 

Ce  ne  sera  certes  pas  la  première  fois  dans  le  monde,  et  à  Rome 
ou  à  Paris.  Quelles  différences  de  doctrines,  de  sentimens  et  d'idées 
entre  la  révolution  de  1848  et  la  papauté  !  C'est  cependant  la  ré-^ 
publique  sortie  de  la  révolution  de  1848  qui  a  fait  l'expédition  de 
Rome  en  1849.  Je  reconnais  que  ces  différences  de  doctrines  se  sont 
fait  sentir  dans  les  délibérations  qui  ont  amené  l'expédition  de  Rome 
et  jusque  dans  les  événemens  mêmes  de  la  guerre;  mais  la  nécessité 
de  l'union  entre  Rome  et  la  France,  cette  force  des  choses  qui  fait 
de  la  France  l'alliée  et  la  protectrice  naturelle  de  la  papauté,  a  tout 
décidé  et  tout  dominé. 

Qu'ai-je  besoin,  après  tout,  de  citer  1849  ou  de  faire  des  hypo- 
thèses? Le  président  du  conseil  d'état,  l'orateur  du  gouvernement^ 
n'a-t-il  pas  déclaré  tout  récemment  que  «  les  troupes  françaises  ne 
seraient  retirées  de  Rome  que  lorsque  le  saint-père,  suffisamment 
confiant  dans  ses  propres  troupes,  se  jugerait  assez  fort  pour  se 
passer  de  l'appui  de  nos  soldats?  »  Remarquez  que  le  discours  danâ 
lequel  M.  le  président  du  conseil  d'état  faisait  cette  déclaration  so- 
lennelle était  un  discours  plutôt  sévère  qu'indulgent  pour  le  gouver- 
nement pontifical.  L'orateur  du  cabinet  français  reprochait  au  saint- 
siége  de  n'avoir  pas  fait  les  réformes  convenables,  de  n'avoir  pas 
écouté  les  conseils  de  sagesse  qui  lui  étaient  donnés.  Il  y  avait  de 
l'humeur  enfin  contre  la  papauté,  et  encore  plus  contre  ses  défen- 
seurs, humeur  respectueuse,  mais  visible,  et  cependant  M.  Barochè 
déclarait  en  même  temps  que  le  gouvernement  français  se  garderait 
bien  d'évacuer  Rome,  d'abandonner  le  saint-siége  à  ses  propret 
forces,  de  le  laisser  aux  prises  avec  la  révolution,  de  faire  enfin  «  l'ex- 
périence du  lendemain,  »  c'est-à-dire  de  mettre  le  pape  dans  l'em- 
barras, afin  de  lui  prouver  qu'il  était  dans  son  tort.  —  Singulière 
contradiction ,  dira-t-on  :  soutenir  un  pouvoir  qui  vous  a  presque 
excommunié!  Pourquoi  ne  pas  le  punir  en  lui  retirant  l'appui  qui 
seul  l'empêche  de  tomber?  —  Pourquoi!  parce  qu'il  faudrait  le  re- 
lever, à  peine  tombé,  parce  qu'il  n'est  ni  de  l'intérêt  ni  de  l'hon- 
neur de  la  France  de  laisser  Rome  aux  mams  de  la  révolution.  Nos 
soldats  protègent  à  Rome  la  sécurité  et  l'indépendance  de  la  pa- 
pauté; ils  n'abandonneront  Rome  que  lorsque  la  papauté  se  croira 
assez  forte  pour  défendre  elle-même  sa  sécurité  et  son  indépen- 
dance. Assurément,  et  à  ne  consulter  que  la  logique,  il  y  a  une  con- 
tradiction de  la  part  du  gouvernement  français  à  parler  contre  le 
pape  et  à  agir  en  sa  faveur,  de  même  qu'il  y  a  contradiction  aussi 
de  la  part  du  pape  à  se  plaindre  de  la  France  et  à  recevoir  ses  ser- 
vices; mais  la  force  des  choses  domine  et  maîtrise  toutes  ces  contra- 


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366  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dictions  apparentes.  Les  inconséquences  de  la  raison  valent  mieux 
que  les  conséquences  de  la  logique,  parce  qu'elles  sont  au  profit  du 
bon  sens. 

Ici  je  dois  parler  d'une  tentative  que  fait  en  ce  moment  la  papauté 
pour  échapper  à  cette  contradiction  apparente.  Le  pape  vient  d'ap- 
peler au  commandement  de  ses  troupes  un  de  nos  anciens  et  de  nos 
plus  illustres  généraux  d'Afrique,  le  général  Lamoricière.  Il  m'est 
impossible  de  concevoir  pourquoi  quelques  orateurs  du  sénat  et  du 
corps  législatif  ont  vu  avec  humeur  le  général  Lamoricière  accepter 
le  commandement  qui  lui  a  été  confié.  Le  gouvernement  français  a 
autorisé  le  brave  général  à  servir  à  l'étranger,  puisque  les  circon- 
stances l'empêchaient  de  servir  en  France.  Tout  est  donc  régulier. 
J'ajoute  que  tout  est  conforme  à  la  bonne  politique  française.  Si  le 
pape  peut  à  Rome  se  passer  de  nos  soldats,  il  est  bon  que  ce  soit  à 
l'aide  de  l'activité  et  des  talens  d'un  de  nos  généraux  français,  et 
s'il  ne  peut  pas  s'en  passer,  il  est  bon  encore  que  ce  soit  un  général 
français  qui,  à  la  tête  des  troupes  pontificales,  se  prête  à  la  combi- 
naison des  deux  forces  qui  représentent  l'indépendance  de  la  pa- 
pauté. J'entends  dire  par  des  amis  sincères  et  dévoués  du  saint- 
siège  qu'à  Rome  ce  n'est  pas  seulement  un  général  français  qu'il 
faudrait;  il  y  faudrait  aussi  quelques  administrateurs  français.  Je  ne 
sais  pas  jusqu'à  quel  point  l'esprit  italien  et  l'esprit  romain  accep- 
teraient de  bon  cœur  ces  moniteurs  d'administration  et  de  compta- 
bilité française.  Ce  qpie  je  sais,  c'est  que,  si  le  saint-siège  entrait 
dans  cette  voie  de  réformation  volontaire,  la  France  aurait  bien  tort 
de  s'en  plaindre.  Si  la  papauté  peut  se  passer  de  nous  à  l'aide  de 
nous,  où  est  le  mal?  Si  l'administration  romaine  se  francise^  et  par 
conséquent  se  sécularise  de  bonne  grâce,  où  est  le  mal?  N'est-ce 
pas  là  ce  que  nous  demandons  depuis  1881?  Il  est  possible  que  cela 
se  fasse  un  peu  par  pique  contre  la  France  :  qu'importe?  le  bien 
n'en  sera  pas  moins  fait,  et  par  des  mains  françaises. 

De  deux  choses  l'une  :  ou  la  tentative  du  général  Lamoricière 
réussira,  ou  elle  échouera.  Supposons  qu'elle  échoue,  et  c'est  là 
l'espoir  malveillant  de  quelques  personnes  :  cet  échec  ne  sera  pas 
assurément  un  motif  pour  nous  retirer  de  Rome.  Quand  il  sera 
bien  prouvé  qu'à  cause  de  la  difficulté  des  temps  le  pape  est  en  ce 
moment  impuissant  à  se  protéger  lui-même ,  ce  ne  sera  pas  une 
raison  de  plus  pour  abandonner  Rome  et  la  papauté  aux  chances  de- 
cette  faiblesse.  La  république  française  de  18A9  ne  l'a  point  fait; 
aucun  gouvernement  français  ne  le  fera.  Il  y  a  pour  cela  une  raison 
fort  simple  :  c'est  que  les  embarras  où  se  trouve  le  pape  n'étant 
jamais  les  embarras  d'un  prince  isolé,  mais  des  embarras  euro- 
péens, il  est  impossible  que,  bon  gré,  mal  gré,  la  France  n'y  prenne 


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LA  FRANGE  ET  LA  PAPAUTÉ  EN  ITALIE.        .  367 

pas  part  comme  à  toutes  les  grandes  complications  européennes.  Le 
jour  où  elle  voudrait  s'en  abstenir,  elle  renoncerait  à  être  quelqiie 
chose  dans  le  monde. 

Supposons  au  contraire  que  la  tentative  du  général  Lamoricière 
réussisse;  supposons  même  que  l'Europe  catholique  parvienne  à 
son  but,  qui  me  paraît  noble  et  élevé,  quoique  difficile  à  attein- 
dre, supposons  qu'elle  puisse  créer  et  conserver  au  pape  une  ar- 
mée indépendante  et  forte  :  en  quoi  cette  indépendance  militaire 
peut-elle  blesser  la  France?  Ce  n'est  pas  assurément  contre  elle 
qu'elle  est  dirigée  ;  elle  en  serait  plus  naturellement  l'auxiliaire  que 
l'adversaire,  car  l'indépendance  du  saint-siége  est  un  des  intérêts 
de  la  France  en  Italie.  A  considérer  les  intérêts  ecclésiastiques,  la 
France,  ne  peut  pas  souhaiter  que  le  pape  soit  le  sujet  du  roi  de 
Sardaigne  ou  qu'il  soit  l'hôte  du  roi  de  Naples,  si  le  roi  de  Naples  a 
«ncore  une  hospitalité  à  lui  offrir.  Si  l'Autriche  redevenait  puissante 
en  Italie,  la  France,  à  consulter  l'intérêt  de  l'équilibre  européen,  ne 
peut  pas  permettre  que  cette  prépondérance  s'étende  jusque  sur 
Rome.  L'expédition  d'Ancône  en  1832,  celle  de  Rome  en  1849,  ont 
été  faites  toutes  les  deux  pour  préserver  la  papauté  de  la  prépondé- 
rance de  l'Autriche.  On  peut  même  dire  sans  paradoxe  que  tant  qu'il 
y  a  des  Autrichiens  en  Italie,  il  faut  qu'il  y  ait  aussi  des  Français 
quelque  part;  il  faut  que  nous  soyons  au  jeu,  cela  importe  à  l'hon- 
neur de  la  France  et  à  l'intérêt  de  l'équilibre  européen.  Voilà  pour- 
quoi, par  exemple  en  1839,  M.  Guizot,  M.  le  duc  de  Broglie* 
M.  Thiers,  M.  Duchâtel,  blâmaient  si  vivement  l'évacuation  d'An- 
cône faite  par  M.  Mole. 

Si  cette  indépendance  du  saint-siége,  que  nous  avons  soutenue 
en  1832  par  l'occupation  d'Ancône  faite  malgré  le  pape,  en  1849  par 
l'expédition  et,  depuis  1849,  par  l'occupation  de  Rome,  si  cette  in- 
dépendance, qui  est  pour  la  France  une  maxime  d'état,  est  désor- 
mais assurée  par  ime  armée  pontificale  indépendante,  de  quoi  la 
France  peut-elle  se  plaindre?  ses  vœux  ne  sont-ils  pas  accomplis? 
Qu'il  y  ait  une  crise  nouvelle  en  Italie,  que  le  système  des  an- 
nexions continue  à  s'étendre,  cette  armée  préservera  Rome;  si  elle 
n'y  suffit  pas,  notre  armée  lui  viendra  en  aide,  et  elle  s'entendra  ai- 
sément avec  le  brave  et  habile  général  français  qui  commande  l'ar- 
mée pontificale.  Notre  armée  à  Rome  est  l' en-cas  suprême  de  l'in- 
dépendance pontificale;  il  faut  que  cet  en-cas  soit  toujours  prêt. 


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308  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 


III. 


Nous  avons  essayé  de  justifier  la  première  de  nos  conclusions  :  en 
Italie,  la  papauté  a  besoin  de  la  France,  à  la  condition  que  la  France 
n'y  soit  pas  possessionnée  ;  en  Italie,  la  France  a  besoin  de  la  pa- 
pauté indépendante,  comme  garantie  de  l'indépendance  de  l'église 
catholique.  Voyons  maintenant  notre  seconde  conclusion  :  la  réforme 
de  l'administration  pontificale  est  inévitable;  elle  se  fera  en  dépit 
de  toutes  les  répugnances. 

n  m'est  impossible  de  ne  pas  remarquer  qu'elle  est  déjà  com- 
mencée. Le  commandement  de  l'armée  pontificale  remis  au  général 
Lamoriciëre,  le  ministère  des  armes  confié  à  M.  de  Mérode,  ce  sont 
là  des  principes  de  réforme.  Je  sais  que  les  moqueurs  superficiels 
n'ont  pas  manqué  en  France  de  railler  un  général  français  trans- 
formé en  soldat  du  pape.  A  Rome,  au  contraire,  les  réactionnaûnes 
du  retour  de  Gaëte  disent  que ,  si  les  choses  continuent  à  marcher 
comme  elles  font,  ce  ne  sera  plus  M.  Lamoricière  qui  sera  le  soldat 
du  pape,  ce  sera  Pie  IX  qui  deviendra  le  pape  du  soldat.  Laissons  de 
côté  ces  murmures  naturels  de  l'esprit  révolutionnaire  et  de  l'esprit 
réactionnaire.  Il  se  fait  en  ce  moment  à  Rome  une  expérience  grande- 
pt  décisive.  En  face  de  l'Italie  nouvelle,  laisser  l'adramistration  pon- 
tificale telle  qu  elle  était,  sans  lui  donner  une  vie  nouvelle,  serait  la 
plus  grande  des  erreurs  et  la  plus  promptement  punie.  Mais  cette  vie 
nouvelle,  où  la  prendre?  Sera-ce  dans  Thnitation  docile  de  toutes  les 
pratiques  du  droit  administratif  moderne,  dans  la  centralisation? 
Beaucoup  de  personnes  ignorent  que  l'administration  romaine  n'a 
qu'un  seul  tort,  c'est  de  ressembler  déjà  beaucoup  trop  à  l'adminis- 
tration française.  Elle  en  a  tous  les  défauts  sans  en  avoir  les  qualités. 
On  croit  que  la  centralisation  est  un  instrument  de  gouvernement  si 
merveilleux  que  quiconque  s'en  sert  gouverne  bien.  On  se  trompe.  Là 
comme  ailleurs,  l'outil  dépend  de  l'ouvrier.  Ce  qui  fait  le  mérite  de 
l'administration  française,  ce  sont  les  qualités  de  l'esprit  et  du  ca- 
ractère français.  Au  fond,  la  centralisation  n'est  que  Funité  orga- 
nisée du  commandement;  mais  ce  commandement  a  besoin  d'avoir 
beaucoup  d'activité,  de  justice,  de  probité.  Quand,  en  1814,  l'admi- 
nistration française  quitta  Rome,  la  centralisation  y  resta  comme  un 
système  commode  et  facile;  mais  eUe  y  resta  moins  les  qualités  fran- 
çaises qui  la  justifient,  plus  les  défauts  italiens  qui  la  rendirent  in- 
supportable. Il  y  avait  un  vieux  gouvernement  pontifical  créé  par 
Sixte-Qumt  ;  c'éftait  une  administration  collective  et  qui  avait  quelque 
chose  de  là  polysynodie  du  bon  abbé  de  Saint-Pierre.  Les  pouvoirs 


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LA  FRANCE   ET  LA  PAPAUTÉ   EN  ITAUE.  S69 

émanaient  tous  du  pape,  mais  ils  étaient  divisés  et  tempérés  dan» 
ses  délégués.  En  181A,  toutes  ces  administrations  collectives  ne  fu- 
rent plus  qye  des  bureaux,  et  l'autorité  se  trouva  centralisée  entre 
les  mains  du  cardinal  secrétaire  d'état. 

La  réforme  à  faire  à  Rome  doit  donc  autant  s'appliquer  aux  abu» 
de  la  centralisation  moderne  qu'aux  abus  de  la  vieille  administra- 
tion romaine.  Il  ne  s'agit  pas,  pour  tout  améliorer,  de  substituer 
l'esprit  de  notre  siècle  à  l'esprit  des  siècles  passés;  cette  substitu- 
tion a  déjà  été  faite  et  n'a  pas  réussi  :  il  s'agit  de  reprendre  dans  le 
passé  beaucoup  de  libertés  locales,  qui  faisaient  la  vie  des  munici- 
palités italiennes  et  que  la  centralisation  a  détruites.  11  y  a  des  per- 
sonnes de  très  bonne  foi  qui  s'imaginent  que  le  remède  à  tous  les 
maux  de  l'administration  romaine  est  de  mettre  des  laïques  partout 
où  il  y  a  des  prêtres.  Sécularisez  l'administration,  et  tout  ira  bien. 
On  a  déjà  répondu  que  les  laïques  pullulent  dans  l'administration 
romaine.  D'ailleurs  il  ne  suffit  pas  d'être  laïque  pour  avoir  la  capa- 
cité administrative  :  il  n'est  pas  non  plus  établi  par  l'expérience  de 
l'histoire  que  les  prêtres  sont  incapables  de  gouverner.  Il  y  a  des 
ecclésiastiques  qui  ont  l'esprit  très  séculier,  je  le  dis  en  bonne  part, 
et  des  laïques  qui  ont  l'esprit  très  clérical.  Ce  n'est  donc  pas  le  laï- 
cisme  partout  triomphant  qui  régénérera  Rome,  c'est  le  libéralisme 
intelligent,  tel  qu'il  convient  à  l'église  catholique,  ce  libéralisme 
qui  sait  reprendre  dans  le  passé  les  vieilles  traditions  de  la  liberté 
et  les  appliquer  à  la  société  nouvelle,  qui  ne  croit  pas  que  tout  ce 
qui  est  ancien  soit  mauvais,  et  qui  ne  croit  pas  non  plus  que  tout  ce 
qui  est  moderne  soit  impie.  Les  laïques  et  les  prêtres  ne  valent  point 
par  leur  habit,  mais  par  leur  esprit  :  c'est  à  l'esprit  et  non  à  la  robe 
qu'il  faut  s'attacher. 

Que  ceux  qui  veulent  la  destruction  pure  et  simple  du  grand  pon- 
tificat catholique  répètent  à  tout  propos  qu'il  faut  séculariser  l'ad- 
ministration romaine,  que  c'est  là  le  seul  remède  à  tous  les  abuSt 
je  comprends  parfaitement  ce  système;  mais  que  ceux  qui  veulent 
maintenir  la  souveraineté  pontificale  se  laissent  aller  à  croire  que  le 
pape  peut  être  le  seul  prêtre  de  son  administration,  c'est  là  ce  que 
je  conçois  moins  bien.  Le  jour  où  à  Rome,  de  sécularisations  en 
sécularisations,  il  n'y  aura  plus  que  le  pape  qui  ne  soit  pas  un  sé- 
culier, la  sécularisation  de  la  papauté  est  faite.  L'évêque  devient 
prince  et  fonde  une  principauté  héréditaire,  s'il  en  a  la  force,  ou 
bien  Rome  tombe  en  des  mains  étrangères,  et  le  pape  n'est  plus 
qu'un  curé  de  paroisse. 

La  réforme  de  l'administration  romaine  doit  se  faire  entre  ces 
deux  écueils  à  éviter  :  un  cléricanisme  étroit  et  se  tenant  avec  une 
préméditation  opiniâtre  hors  des  conditions  de  la  société  moderne  ; 

Tom  xxvn.  24 


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370.  RE?UE.  DES  DEUX  UmDBfi. 

une  sécularisation  excessive  et  rompant  brusquement  avec  le  prin- 
cipe même  de  la  souveraineté  pontificale.  La  route  est  difficile  à 
suivre,  et  difficile  surtout,  si  Ton  veut  faire  d'avance  un  système 
complet  de  réforme.  Il  ne  s'agit  pour  le  moment  que  de  consi- 
dérer la  marche  des  événemens  et  de  pourvoir  aux  nécessités  de 
chaque  jour.  L'appel  du  général  de  Lamoricière  à  Rome  et  la  réor- 
ganisation de  l'armée  pontificale  étaient  une  de  ces*  nécessités.  11 
fallait  avoir  une  force  disponible  contre  un  coup  de  main  ;  cette  force 
créée,  il  faut  savoir  s'en  servir  habilement,  c'est-à-dire  ne  point 
provoquer  mal  à  propos  l'ennemi  extérieur,  et  ne  point  non  plus 
employer  cette  force  nouvelle  à  continuer  la  réaction  cléricale.  Cette 
réaction  a  été  essayée  depuis  dix  ans  comme  moyen  de  gouverne- 
ment; elle  n'a  pas  réussi.  Qu'en  peut-on  attendre  encore? 

Rester  fermement  l'arme  au  bras  en  face  de  l'ennemi  extérieur, 
libéraliser  l'administration  qui  date  de  1814  par  les  traditions  de 
Sixte-Quint,  favoriser  dans  les  États-Romains  le  retour  de  l'esprit 
municipal,  afin  de  se  défendre  contre  l'esprit  unitaire,  voilà  quelques- 
imes  des  pensées  de  prudence  qui  prévaudront  chaque  jour  davantage 
à  Rome,  et  qui  amèneront  la  réforme  que  nous  souhaitons  avec  d'au- 
tant plus  de  confiance  que  nous  la  regardons  comme  inévitable.  La 
crise  qui  vient  d'avoir  lieu  a  été  violente.  La  papauté  temporelle 
n'est  pourtant  pas  tombée  du  coup.  C'est  là  le  point  capital.  Deux 
choses  l'ont  soutenue  :  à  Rome  et  sur  les  lieux,  la  présence  de  notre 
armée;  en  Europe,  l'émotion  catholique  qui  s'est  manifestée.  Cette 
émotion  a  été  sincère;  elle  est  devenue  une  force  pour  la  papauté. 
Qu'on  ne  croie  pas  cependant  à  Rome  que  cette  force  extra-italienne, 
étant  toute  pontificale,  soit  décidée  à  soutenir  purement  et  simple- 
ment la  réaction  cléricale  des  dix  dernières  années  :  elle  sait  bien 
que  Rome  ne  peut  être  sauvée  que  par  des  mesures  libérales,  par  un 
esprit  différent  de  celui  qui  l'a  perdue.  C'est  donc  à  l'esprit  de  1847,  à 
l'esprit  des  premiers  jours  de  Pie  IX,  qu'il  faudra  tôt  ou  tard  recourir. 
Quoiqu'on  parle  beaucoup  de  l'ingratitude  et  de  l'oubli  des  peuples, 
et  qu'il  y  ait  lieu,  je  l'avoue,  d'en  beaucoup  parler,  l'Italie  cepen- 
dant n'a  point  perdu,  j'en  suis  sûr,  le  souvenir  des  premiers  jours 
de  Pie  IX,  et  elle  n'attend  pour  s'en  souvenir  que  de  voir  le  pape 
en  reprendre  lui-même  la  mémoire. 

Saint-Marc  Girardin. 


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LA 


COMEDIE  ANGLAISE 

SOUS  LA  RESTAURATION 


IL 

LES  POÈTES. 


I. 

Au  XVII*  siècle  s'ouvre  en  Europe  un  genre  de  vie  nouveau,  la  vie 
mondaine,  qui  bientôt  prime  et  façonne  les  autres  (1).  C'est  en 
France  surtout  et  en  Angleteire  qu'elle  parait  et  qu'elle  règne, 
pour  les  mêmes  causes  et  dans  le  même  temps. 

Pour  remplir  les  salons,  il  faut  un  certain  état  politique,  et  cet 
état,  qui  est  la  suprématie  du  roi  jointe  à  la  régularité  de  la  police, 
s'établissait  à  la  même  époque  des  deux  côtés  du  détroit.  La  police 
régulière  met  la  paix  entre  les  hommes,  les  tire  de  l'isolement  et 
de  l'indépendance  féodale  et  campagnarde,  multiplie  et  facilite  les 
communications,  la  confiance,  les  réunions,  les  commodités  et  les 
plaisirs.  La  suprématie  du  roi  institue  une  cour,  centre  des  conver- 
sations, source  des  grâces,  théâtre  des  jouissances  et  des  splendeurs. 
Ainsi  attirés  l'un  vers  l'autre  et  vers  le  trône  par  la  sécurité,  la  cu- 
riosité, l'amusement  et  l'intérêt,  les  grands  seigneurs  s'assemblent,  et 
du  même  coup  ils  deviennent  gens  du  monde  et  gens  de  cour.  Ce  ne 
sont  plus  les  barons  du  siècle  précédent,  debout  dans  la  haute  salle, 

(i)  Voyez  la  Revue  au  !•'  mai. 


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372  REVUE  DE8  DEUX  M0NDE8. 

armés  et  sombres,  occupés  de  Tidée  qu'ils  pourront  bien  au  sortir 
<lu  palais  se  tailler  en  pièces,  et  que  s'ils  se  frappent  dans  le  palais, 
le  bourreau  est  là  pour  leur  couper  la  main  et  boucher  les  veines 
avec  un  fer  rouge,  sachant  de  plus  que  le  roi  leui-  fera  peut-être 
idemain  trancher  la  tête,  partant  prompts  à  s'agenouiller  pour  se  ré- 
pandre en  protestations  de  fidélité  soumise,  mais  comptant  tout  bas 
les  épées  qui  prendront  leur  querelle  et  les  hommes  sûrs  qui  font 
sentinelle  derrière  le  pont-levis  de  leur  château.  Les  droits,  les 
pouvoirs,  les  contraintes  et  les  attraits  de  la  vie  féodale  ont  disparu. 
Ils  n'ont  plus  besoin  que  leur  manoir  soit  une  forteresse.  Ils  n'ont 
plus  le  plaisir  d'y  régner  comme  dans  un  état.  Ils  s'y  ennuient,  et 
ils  en  sortent.  N'ayant  plus  rien  à  disputer  au  roi,  ils  vont  chez  lui. 
Sa  cour  est  un  salon ,  le  plus  agréable  à  voir  et  le  plus  utile  à  fré- 
quenter. On  y  trouve  des  fêtes,  des  ameublemens  splendides,  une 
-compagnie  parée  et  choisie,  des  nouvelles  et  des  commérages  :  on  y 
rencontre  des  pensions,  des  titres,  des  places  pour  soi  et  pour  les 
siens;  on  s'y  divertit  et  on  y  profite  :  c'est  tout  gain  et  tout  plaisir. 
Les  voilà  donc  qui  vont  au  lever,  assistent  au  dîner,  reviennent  pour 
le  bal,  s'assoient  pour  le  jeu,  sont  là  au  coucher.  Ils  y  font  belle 
figure  avec  leurs  habits  demi-français,  leurs  perruques,  leurs  cha- 
peaux chargés  de  plumes,  leurs  hauts-de-chausses  en  étages,  leurs 
•canons,  et  les  larges  rosettes  de  rubans  qui  couyrent  leurs  souliers. 
Les  dames  se  fardent  (1),  se  mettent  des  mouches  (2),  étalent  des 
Tobes  de  satin  et  du  velours  le  plus  magnifique,  toutes  galonnées 
d'argent  et  traînantes,  au-dessus  desquelles  paraît  la  blancheur  de 
leur  poitrine,  dont  l'éclatante  nudité  se  continue  sur  toute  l'épaule  et 
jusqu'au  bras.  On  les  regarde,  on  salue  et  on  approche.  Le  roi  monte  à 
cheval  pour  sa  promenade  à  Hyde-Park  ;  à  ses  côtés  courent  la  reine» 
et  avec  elle  ses  deux  maîtresses,  lady  Gastlemaine  et  mistress  Ste- 
wart  :  «  la  reine  (3)  en  gilet  blanc  galonné,  en  jupon  court  cramoisi,  et 
coiffée  à  la  négligence;  mistress  Stewart  avec  son  chapeau  à  cornes, 
sa  plume  rouge,  ses  yeux  doux,  son  petit  nez  romain,  sa  taille  par- 
faite. »  On  rentre  à  White-Hall,  «  les  dames  vont,  viennent,  causant. 
Jouant  avec  leurs  chapeaux  et  leurs  plumes,  les  échangeant,  chacune 
essayant  tour  à  tour  ceux  des  autres  et  riant,  m  En  si  belle  compagnie 
la  galanterie  ne  manque  pas.  «  Les  gants  parfumés ,  les  miroirs  de 
poche,  les  étuis  garnis,  les  pâtes  d'abricot,  les  essences,  et  autres 
menues  denrées  d'amour  arrivent  de  Paris  chaque  semaine.  »  Lon- 
ges fournit  «  des  présens  plus  solides,  comme  vous  diriez  boucles 
4d'oreilles,  diamans,  brillans  et  belles  guinées  de  Dieu;  les  belles 

(i)  1054. 
(2)  1660. 
<3)  Pepy».  1663. 


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LA   COMÉDIE  ANGLAISE.  37S 

S* en  accommodaient,  comme  si  cela  fût  vena  de  plus  loin.  »  Les  in- 
trigues trottent,  Dieu  sait  combien  et  lesquelles.  Naturellement  aussi 
la  conversation  va  son  train.  On  développe  tout  haut  les  aventures 
de  M"*  Warmestré  la  dédaigneuse,  «qui,  surprise  apparemment 
pour  avoir  mal  compté,  prend  la  liberté  d'accoucher  au  milieu  de  la 
cour.  »  On  se  répète  tout  bas  les  tentatives  de  M"*  Hobart,  Theu- 
reox  malheur  de  M*'""  Churchill,  qui,  étant  fort  laide,  mais  ayant  eu 
l'esprit  de  tomber  de  cheval,  toucha  les  yeux  et  le  cœur  du  duc 
d'York.  Le  chevalier  de  Grammont  conte  au  roi  l'histoire  de  Termes  • 
ou  de  l'aumônier  Poussatin,  tout  le  monde  quitte  le  bal  pour  venir 
l'écouter,  et  le  conte  fait,  chacun  rit  à  se  tenir  les  côtes.  Vous  voyez 
que  si  ce  monde  n'est  pas  celui  de  Louis  XIV,  c'est  néanmo'ms  le 
monde,  et  que  s'il  a  plus  d'écume,  il  va  du  même  courant.  Le  grand 
objet  y  est  aussi  de  s'amuser  et  de  paraître.  On  veut  être  homme  à 
la  mode;  un  habit  rend  célèbre  :  Grammont  est  tout  désolé  quand  la 
coquinerie  de  son  valet  l'oblige  à  porter  deux  fois  le  même.  Tel 
autre  se  pique  de  faire  des  chansons,  de  bien  jouer  de  la  guitare. 
<(  Russell  avait  un  recueil  de  deux  ou  trois  cents  contredanses  en 
tablature,  qu'il  dansait  toutes  à  livre  ouvert.  »  Jermyn  est  connu 
pour  ses  bonnes  fortunes.  «  Un  gentilhomme,  dit  Etheredge,  doit 
s'habiller  bien,  danser  bien,  fau-e  bien  des  armes,  avoir  du  talent 
pour  les  lettres  d'amour,  une  voix  de  chambre  agréable,  être  très 
amoureux,  assez  discret,  mais  point  trop  constant.  »  Voilà  déjà  l'air 
de  cour  tel  qu'il  dura  chez  nous  jusque  sous  Louis  XVL  Avec  de 
pareilles  mœurs,  la  parole  remplace  l'action.  La  vie  se  passe  en  vi- 
sites, en  entretiens.  L'art  de  causer  devient  le  premier  de  tous,  bien 
entendu  qu'il  s'agit  de  causer  agréablement,  pour  employer  une 
heure,  sur  vingt  sujets  en  une  heure,  toujours  en  glissant,  sans  ja- 
mais enfoncer,  de  telle  façon  que  la  conversation  ne  soit  pas  un 
travaU,  mais  une  promenade.  Au  retour,  elle  continue  par  des  let- 
tres qu'on  écrit  le  soir,  par  des  madrigaux  ou  des  épigrammes  qu'on 
lira  le  matin,  par  des  tragédies  de  salon  ou  des  parodies  de  société. 
Ainsi  naît  ime  littérature  nouvelle,  œuvre  et  portrait  du  monde  qui 
l'a  pour  public  et  pour  modèle,  qui  en  sort  et  y  aboutit. 

Encore  faut-il  qu'ils  sachent  causer,  et  ils  commencent  à  l'ap- 
prendre. Une  révolution  s'est  faite  dans  l'esprit  comme  dans  les 
mœurs.  En  même  temps  que  les  situations  reçoivent  un  nouveau 
tour,  la  pensée  prend  une  nouvelle  forme.  La  renaissance  finit, 
l'âge  classique  s'ouvre,  et  l'artiste  fait  place  à  l'écrivain.  L'homme 
revient  de  son  premier  voyage  autour  des  choses;  l'enthousiasme, 
le  trouble  de  l'imagination  soulevée,  le  fourmillement  tumultueux 
des  idées  neuves,  toutes  les  facultés  qu'éveille  une  première  décou- 
verte se  sont  contentées,  puis  affaissées.  Leur  aiguillon  est  émoussé 


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87i  BETUE   DES  DEUX  MONDES. 

parce  que  leur  œuvre  est  faite.  Les  bizarreries,  les  profondes  percées^ 
l'originalité  sans  frein ,  les  irruptions  toutes-puissantes  du  génie 
lancé  au  centre  de  la  vérité  à  travers  les  extrêmes  folies,  tous  les- 
traits  de  la  grande  invention  ont  disparu.  L'imagination  se  tempère, 
l'esprit  se  discipline  :  il  revient  sur  ses  pas;  il  parcourt  une  seconde 
fois  son  domaine  avec  une  curiosité  calmée,  avec  une  expérience 
acquise.  Il  se  déjuge  et  se  corrige.  Il  trouve  une  religion,  un  art, 
une  philosophie  à  reformer  et  à  réformer.  Il  n'est  plus  propre  à 
l'intuition  inspirée,  mais  à  la  décomposition  régulière.  Il  n'a  plus  le 
sentiment  ou  la  vue  de  l'ensemble;  il  a  le  tact  et  l'observation  des 
parties.  Il  choisit  et  il  classe ,  il  épure  et  il  ordonne.  Il  cesse  d'être^ 
créateur,  il  devient  discoureur.  Il  sort  de  l'invention,  il  s'assoit 
dans  la  critique.  Il  entre  dans  cet  amas  magnifique  et  confus  de 
dogmes  et  de  formes  où  l'âge  précédent  a  entassé  pêle-mêle  les 
rêveries  et  les  découvertes;  il  en  retire  des  idées  qu'il  adoucit  et 
qu'il  vérifie.  Il  les  range  en  longues  chaînes  de  raisonnemens  aisés, 
qui  descendent  anneau  par  anneau  jusqu'à  l'intelligence  du  public, 
n  les  exprime  en  mots  exacts,  qui  offrent  leur  série  graduée,  éche- 
lons par  échelons,  à  la  réflexion  du  public.  Il  institue  dans  tout  le 
champ  de  la  pensée  une  suite  de  compartimens  et  un  réseau  de^ 
routes  qui,  empêchant  toute  erreur  et  tout  écart,  mènent  insensible- 
ment tout  esprit  vers  tout  objet.  Il  atteint  la  clarté,  la  commodité, 
l'agrément.  Et  le  monde  l'y  aide.  Les  circonstances  rencontrées 
achèvent  la  révolution  naturelle.  Le  goût  change  par  sa  propre 
pente,  mais  aussi  par  Tascendant  de  la  cour.  Quand  la  conversation- 
devient  la  première  affaire  de  la  vie,  elle  façonne  le  style  à  son 
image  et  selon  ses  besoins.  Elle  en  chasse  les  écarts,  les  images  ex- 
cessives, les  cris  passionnés,  toutes  les  allures  décousues  et  vio- 
lentes. On  ne  peut  pas  crier,  gesticuler,  rêver  tout  haut  dans  un» 
salon  :  on  s'y  contient;  les  gens  s'y  critiquent  et  s'y  observent;  le 
temps  s'y  passe  à  conter  et  à  discuter;  il  y  faut  des  expressions 
nettes  et  un  langage  exact,  des  raisonnemens  clairs  et  suivis  ;  sinon, 
on  ne  peut  s'escarmoucher  ni  s'entendre.  Le  style  correct,  la  bonne 
langue,  le  discours  y  naissent  d'eux-mêmes,  et  ils  s'y  perfection- 
nent bien  vite,  car  le  raffinement  est  le  but  de  la  vie  mondaine;  on 
s'étudie  à  rendre  toutes  choses  plus  jolies  et  plus  commodes ,  les- 
meubles  comme  les  mots,  les  périodes  comme  les  ajustemens.  L'art 
et  l'artifice  y  sont  la  grande  marque.  On  se  pique  de  savoir  parfai- 
tement sa  langue,  de  ne  jamais  manquer  au  sens  exact  des  termes,, 
d'écarter  les  expressions  roturières,  d'aligner  les  antithèses,  d'em- 
ployer les  développemens,  de  pratiquer  la  rhétorique.  Rien  de  plus 
fort  que  le  contraste  des  conversations  de  Shakspeare  et  de  Fletcher, 
mises  en  regard  de  celles  de  Wycherley  et  de  Congreve.  Chez  Shaks- 


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LA   GOMEDIB   ANGLAISE.  37& 

peare,  les  entretiens  ressemblent  à  des  assauts  ;  vous  croiriez  voir 
des  artistes  qui  s'escriment  de  mots  et  de  gestes  dans  une  salle 
d'armes.  Ils  bouffonnent,  ils  chantent,  ils  songent  tout  haut,  ils 
éclatent  en  rires,  en  calembours,  en  paroles  de  poissarde  et  de 
poète,  en  bizarreries  recherchées  ;  ils  ont  le  goût  des  choses  sau- 
grenues, éclatantes;  tel  danse  en  parlant;  volontiers  ils  marcheraient 
sur  leurs  mains;  il  n'y  a  pas  un  grain  de  calcul  et  il  y  a  plus  de 
trois  grains  de  folie  dans  leurs  têtes.  Ici  les  gens  sont  posés;  ils  dis- 
sertent ou  disputent  ;  le  raisonnement  est  le  fond  de  leur  style  ;  ils 
sont  écrivains  si  bien  qu'ils  le  sont  trop,  et  qu'on  voit  à  travers  eux 
l'auteur  occupé  à  combiner  des  phrases.  Ils  arrangent  des  portraits, 
ils  redoublent  des  comparaisons  ingénieuses,  ils  balancent  des  pé- 
riodes symétriques.  Tel  personnage  débite  une  satire,  tel  autre  com- 
pose un  petit  essai  de  morale.  On  tirerait  des  comédies  du  temps  un 
volume  de  sentences;  elles  sont  pleines  de  morceaux  littéraires  qui 
annoncent  déjà  le  Speclator.  Ils  recherchent  l'expression  adroite  et, 
heureuse,  ils  habillent  les  choses  hasardées  avec  des  mots  conve- 
nables, ils  glissent  prestement  sur  la  glace  fragile  des  bienséances 
et  la  rayent  sans  la  briser.  Je  vois  des  gentilshommes,  assis  sur 
des  fauteuils  dorés,  fort  calmes  d'esprit,  fort  étudiés  dans  leurs  pa- 
roles, observateurs  froids,  sceptiques  diserts,  experts  en  matière  de 
façons,  amateurs  d'élégance,  curieux  du  beau  langage  autant  par 
vanité  que  par  goût,  et  qui,  occupés  à  discourir  entre  un  compliment 
et  une  révérence,  n'oublieront  pas  plus  leur  bon  style  que  leurs 
gants  fins  ou  leur  chapeau. 

Ce  sont  là  les  mœurs  oratoires  et  polies  qui  peu  à  peu,  à  travers 
l'orgie,  percent  et  prennent  l'ascendant.  Insensiblement  le  courant 
se  nettoie  et  marque  sa  voie,  comme  il  arrive  à  un  fleuve  qui,  en- 
trant violemment  dans  un  nouveau  lit,  clapote  d'abord  dans  une 
tempête  de  bourbe,  puis  pousse  en  avant  ses  eaux  encore  fangeuses, 
qui  par  degrés  vont  s'épurer.  Ces  débauchés  tâchent  d'être  gens  du 
monde,  y  réussissent  parfois.  Wycherley  écrit  bien,  très  clairement, 
sans  la  moindre  trace  d'euphémisme,  presque  à  la  française.  Son 
Dapperwitt  dit  de  Lucy,  en  périodes  balancées  :  «  Elle  est  belle  sans 
affectation,  folâtre  sans  grossièreté,  amoureuse  sans  impertinence.  » 
Au  besoin  Wycherley  est  ingénieux,  ses  ^«i//^w^n  échangent  des 
comparaisons  heureuses.  «  Les  maîtresses,  dit  l'un,  sont  comme  les 
livt-es  :  si  vous  vous  y  appliquez  trop,  ils  vous  alourdissent,  et  vous 
rendent  impropre  au  monde;  mais  si  vous  en  usez  avec  discrétion, 
vous  n'en  êtes  que  plus  propre  à  la' conversation.  —  Oui,  dit  un 
autre,  une  maîtresse  devrait  être  comme  ime  petite  retraite  à  la 
campagne,  près  de  la  ville,  non  pour  y  demeurer  constamment, 
mais  pour  y  passer  la  nuit  de  temps  en  temps.  Et  vite  dehors,  afin 


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376  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  mieux  goûter  la  ville  au  retour!  »  Ces  gens  font  du  style,  et 
même  à  contre-temps,  en  dépit  de  la  situation  ou  de  la  condition 
des  personnages.  Un  cordonnier  dit  dans  Etheredge  :  «  II  n* y  a  per- 
sonne dans  la  ville  qui  vive  plus  en  gentilhomme  que  moi  avec  sa 
femme.  Je  ne  m'inquiète  jamais  de  ses  sorties,  elle  ne  s'informe 
jamais  des  miennes;  nous  nous  parlons  civilement  et  nous  nous 
haïssons  cordialement.  »  L'art  est  parfait  dans  ce  petit  discours  : 
tout  y  est,  jusqu'à  l'antithèse  symétrique  de  mots,  d'idées  et  de 
sons  ;  quel  beau  diseur  que  ce  cordonnier  satirique  ! — Après  la  satire, 
le  madrigal.  Tel  personnage,  au  beau  milieu  du  dialogue  et  en 
pleine  prose,  décrit  «  de  jolies  lèvres  boudeuses  avec  une  petite 
moiteur  qui  s'y  pose,  pareilles  à  une  rose  de  Provins  fraîche  sur  la 
branche,  avant  que  le  soleil  du  matin  en  ait  séché  toute  la  rosée.  » 
Ne  voilà-t-il  pas  les  gracieuses  galanteries  de  la  cour?  Rochester 
lui-même  parfois  en  rencontre.  Deux  ou  trois  de  ses  chansons  sont 
encore  dans  les  recueils  expurgés  à  l'usage  des  jeunes  filles  pu- 
diques. Ils  ont  beau  polissonner  de  fait,  à  chaque  instant  il  faut 
qu'ils  complimentent  et  saluent;  devant  les  femmes  qu'ils  veulent 
séduire,  ils  sont  bien  obligés  de  roucouler  des  tendresses  et  des  fa- 
deurs; s'ils  n'ont  plus  qu'un  frein,  l'obligation  de  paraître  bien  éle- 
vés, ce  frein  les  retient  encore.  Rochester  est  correct  même  au  mi- 
lieu de  ses  immondices;  il  ne  dit  d'ordures  que  dans  le  style  habile 
et  solide  de  Boileau.  Tous  ces  viveurs  veulent  être  gens  d'esprit  et 
du  monde.  Sir  Charles  Sedley  se  ruine  et  se  salit,  mais  Charles  II 
l'appelle  «  le  vice-roi  d'Apollon,  »  Buckingham  exalte  «  la  magie 
de  son  style.  »  Il  est  le  plus  charmant,  le  plus  recherché  des  cau- 
seurs; il  fait  des  mots,  et  aussi  des  vers,  toujours  agréables,  quel- 
quefois délicats;  il  manie  avec  dextérité  le  joli  jargon  mythologique; 
il  insinue  en  légères  chansons  coulantes  toutes  ces  douceurs  un  peu 
apprêtées  qui  sont  comme  les  friandises  des  salons.  «  Ma  passion, 
dit-il  à  Chloris,  croissait  avec  votre  beauté,  et  l'Amour  à  mon  cœur, 
pendant  que  sa  mère  vous  favorisait,  lançait  un  nouveau  dard  de 
flamme.  »  Puis  il  ajoute  en  manière  de  chute  :  «  Ils  employaient 
tout  leur  art  amoureux,  lui  pour  faire  un  amant,  elle  pour  faire  une 
beauté.  » 

Il  n'y  a  point  du  tout  d'amour  dans  ces  gentillesses;  on  les  ac- 
cepte comme  on  les  offre,  —  avec  un  sourire  ;  elles  font  partie  du 
langage  obligé,  des  petits  soins  que  les  cavaliers  rendent  aux  dames  : 
j'imagine  qu'on  les  envoyait  le  matin  avec  le  bouquet  ou  la  boîte  de 
cédrats  confits.  Roscommon  compose  une  pièce  sur  un  petit  chien 
mort,  sur  le  rhume  d'une  jeune  fille;  ce  méchant  rhume  l'empê- 
che de  chanter  :  maudit  hiver!  Et  là-dessus  il  prend  l'hiver  à  par- 
tie, l'apostrophe  longuement.  Vous  reconnaissez  les  amusemens 


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LA  COMÉDIE  ANGLAISE.  '  377 

littéraires  de  la  vie  mondaine.  On  y  prend  tout  légèrement,  gaie- 
ment, Tamour  d'abord,  et  aussi  le  danger.  La  veille  d'une  ba- 
taille navale,  Dorset,  en  mer,  au  roulis  du  vaisseau,  adresse  aux 
dames  une  chanson  célèbre.  Rien  n'y  est  sérieux,  ni  le  sentiment  ni 
l'esprit;  ce  sont  des  couplets  qu'on  fredonne  en  passant;  il  en  part 
im  éclair  de  gaieté;  un  instant  après,  on  n'y  pense  plus.  «  Surtout^ 
leur  dit  Dorset,  pas  d'inconstance!  Nous  en  avons  assez  ici  en  mer.» 
Et  ailleurs  :  «  Si  les  Hollandais  savaient  notre  état,  ils  arriveraient 
bien  vite;  quelle  résistance  leur  feraient  des  gens  qui  ont  laissé 
leurs  cœurs  au  logis?  n  Puis  viennent  des  plaisanteries  trop  an- 
glaises :  «  Ne  nous  croyez  pas  infidèles  si  nous  ne  vous  écrivons 
point  à  chaque  poste.  Nos  larmes  prendront  une  voie  plus  courte;  la 
marée  vous  les  apportera  deux  fois  par  jour.  »  Voilà  des  larmes  qui 
ne  sont  guère  tristes;  la  dame  les  regarde  comme  l'amant  les  verse, 
de  bonne  humeur,  en  un  lieu  agréable  (il  s'en  doute  et  l'écrit), 
offrant  sa  main  bUmche  à  un  autre  qui  la  baise,  et  se  donnant  une 
contenance  avec  le  froufrou  de  son  éventail.  Dorset  ne  s'en  afflige 
guère,  continue  à  jouer  avec  la  poésie,  sans  excès  ni  assiduité,  au 
courant  de  la  plume,  écrivant  aujourd'hui  un  couplet  contre  Do- 
rinda,  demain  une  satire  contre  M.  Howard,  toujours  facilement  et 
sans  étude,  en  véritable  gentilhomme.  Il  est  comte,  chambellan, 
riche,  pensionne  et  patronne  les  poètes  comme  il  ferait  des  co- 
quettes, c'est-à-dire  pour  se  divertir  sans  s'attacher.  Le  duc  de 
Buckingham  fait  la  même  chose  et  le  contraire,  caresse  l'un,  paro- 
die l'autre,  est  adulé,  moqué,  et  finit  par  attraper  son  portrait,  qui 
est  un  chef-d'œuvre,  mais  pomt  flatté,  de  la  main  de  Dryden.  On  a 
vu  en  France  ces  passe-temps  et  ces  tracasseries;  on  trouve  ici  les 
mêmes  façons  et  la  même  littérature,  parce  qu'on  y  rencontre  la 
même  société  et  le  même  esprit. 

Entre  ces  poètes,  au  premier  rang,  est  Edmund  Waller,  qui  vécut 
et  écrivit  ainsi  jusqu'à  quatre-vingt-deux  ans  :  homme  d'esprit  et  à 
la  mode,  bien  élevé,  familier  dès  l'abord  avec  les  grands,  ayant  du 
tact  et  de  la  prévoyance,  prompt  aux  reparties,  difficile  à  déconte- 
nancer, du  reste  personnel,  de  sensibilité  médiocre,  ayant  changé 
plusieurs  fois  de  parti,  et  portant  fort  bien  le  souvenir  de  ses  volte- 
faces;  bref,  le  véritable  modèle  du  mondain  et  du  courtisan.  C'est 
lui  qui,  ayant  loué  Gromwell,  puis  Charles  II,  mais  celui-ci  moins 
bien  que  l'autre,  répondait  pour  s'excuser  :  «  Les  poètes,  sire, 
réussissent  mieux  dans  la  fiction  que  dans  la  vérité.  »  Dans  cette 
sorte  de  vie,  les  trois  quarts  des  vers  sont  de  circonstance  :  ils  font 
la  menue  monnaie  de  la  conversation  ou  de  la  flatterie;  ils  ressem- 
blent aux  petits  événemenset  aux  petits  sentimens  d'où  ils  sont 
nés.  Telle  pièce  est  sur  le  thé,  telle  autre  sur  un  portrait  de  la  reine  : 
il  faut  bien  faire  sa  cour;  d'ailleurs  a  sa  majesté  a  commandé  les 


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S78  HETUE  DES  DEUX  MONDES. 

vers.  »  Une  dame  lui  fait  cadeau  d'une  plume  d'argent,  vite  un  re- 
merciement rimé  ;  une  autre  peut  dormir  à  volonté,  vite  un  couplet 
enjoué;  un  faux  bruit  se  répand  qu'elle  vient  de  se  faire  peindre, 
vite  des  stances  sur  cette  grosse  affaire.  Un  peu  plus  loin,  il  y  aura 
des  vers  à  la  comtesse  de  Garlisle  sur  sa  chambre,  des  condoléances 
à  lord  Northumberland  sur  la  mort  de  sa  femme ,  un  joli  mot  sur 
une  dame  qui  a  été  pressée  dans  la  foule,  une  réponse,  couplet 
pour  couplet,  à  des  vers  de  sir  John  Suckling.  Il  prend  au  vol  les 
frivolités,  les  nouvelles ,  les  bienséances,  et  la  poésie  n'est  qu'une 
conversation  écrite,  j'entends  la  conversation  qu'oii  fait  au  bal, 
quand  on  parle  pour  parler,  en  relevant  une  boucle  de  perruque 
ou  en  tortillant  un  gant  glacé.  La  galanterie,  comme  il  convient,  en 
a  la  plus  grande  part,  et  on  se  doute  bien  que  l'amour  n'y  est  pas 
trop  sincère.  Au  fond,  Waller  soupire  avec  réflexion  (Sacharissa  avait 
une  belle  dot),  à  tout  le  moins  par  convenance;  ce  qu'il  y  a  de  plus 
visible  dans  ses  poèmes  tendres,  c'est  qu'il  souhaite  écrire  coulam- 
ment  et  bien  rimer.  11  est  affecté,  il  exagère,  il  fait  de  l'esprit,  il 
est  auteur.  Il  s'adresse  à  la  suivante ,  «  sa  compagne  de  servage ,  » 
n'osant  s'adresser  à  Sacharissa  elle-même.  «  Ainsi,  dans  les  nations 
qui  adorent  le  soleil,  un  Persan  modeste,  un  Maure  aux  yeux  affaiblis 
n'ose  point  élever  ses  regards  éblouis  au-delà  du  nuage  doré  qui, 
sous  la  lumière  du  dieu  triomphant,  orne  le  ciel  oriental,  et  honoré 
de  ses  rayons,  dépasse  en  splendeur  tout  le  reste.  »  Bonne  compa- 
raison! Voilà  une  révérence  bien  faite  :  j'espère  que  Sacharissa  ré- 
pond par  une  révérence  aussi  correcte.  Ses  désespoirs  sont  du  même 
goût;  il  perce  de  ses  cris  les  allées  de  Penshurst,  «  raconte  sa  flamme 
aux  hêtres,  »  et  les  hêtres  bien  appris  «  inclinent  leurs  têtes  par  com- 
passion. ))  Il  est  probable  que  dans  ces  promenades  douloureuses  son 
plus  grand  soin  était  de  ne  pas  mouiller  ses  souliers  à  talons.  Ces 
transports  d'amour  amènent  les  machines  classiques,  Apollon,  les 
Muses;  Apollon  est  fâché  qu'on  maltraite  un  de  ses  serviteurs,  lui 
dit  de  s'en  aller,  et  il  s'en  va  en  effet,  disant  à  Sacharissa  qu'elle 
est  plus  dure  qu'un  chêne,  et  que  certainement  elle  est  née  d'un 
rocher. 

Ce  qu'il  y  a  de  bien  réel  en  tout  cela,  c'est  la  sensualité,  non  pas 
ardente,  mais  leste  et  gaie;  il  y  a  telle  pièce  sur  une  chute  qu'un 
abbé  de  cour  sous  Louis  XV  eût  pu  écrire  :  «  Ne  rougissez  pas, 
belle,  ne  prenez  pas  l'air  sévère;  que  pouvait  faire  l'amant,  hélas! 
sinon  fléchir  quand  tout  son  ciel  sur  lui  s'appuyait?  Son  tort  unique, 
s'il  en  eut  un,  fut  de  vous  laisser  vous  relever  trop  tôt.  »  D'autres 
mots  se  sentent  de  l'entourage  et  ne  sont  point  assez  polis.  «  Amo- 
ret,  s'écrie-t-il,  vous  aussi  douce,  aussi  bonne  que  le  mets  le  plus 
délicieux,  qui,  à  peine  goûté,  verse  dans  le  cœur  la  vie  et  la  joie...» 
Je  ne  serais  pas  satisfait,  si  j'étais  femme,  d'être  comparée  à  un 


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.  LA   COMÉDIE   ANGLAISE.  370 

heefHeak^  même  appétissant;  je  n'aimerais  pas  davantage  à  me 
voir,  comme  Sacbarissa,  mise  au  niveau  du  bon  vin  qui  porte  à  la 
tête  :  c'est  trop  d'honneur  pour  le  porto  et  pour  la  viande.  Le  fond 
anglais  perçait  ici  et  ailleurs;  par  exemple,  la  belle  Sacharissa,  qui 
n'était  plus  belle ,  ayant  demandé  à  Waller  s'il  ferait  encore  des 
vers  pour  elle  :  «  Oui,  madame,  répondit-41,  quand  vous  serez  aussi 
jeune  et  aussi  belle  qu'autrefois.  »  Toilà  de  quoi  scandaliser  un 
Français.  Néanmoins  Waller  est  d'ordinaire  aimable;  une  sorte  de 
lumière  riante  flotte  comme  une  gaze  autour  de  ses  vers;  il  est  tou- 
jours élégant,  souvent  gracieux.  Cette  grâce  est  comme  le  parfum 
qui  s'exhale  du  monde;  les  fraîches  toilettes,  les  salons  parés,  l'a- 
bondance et  la  recherche  de  toutes  les  commodités  délicates  mettent 
<lans  l'âme  une  sorte  de  douceur  qui  se  répand  au  dehors  en  com- 
plaisances et  en  sourires  ;  Waller  en  a,  et  des  plus  caressans,  à  pro- 
pos d'un  bouton,  d'une  ceinture,  d'une  rose.  Ces  sortes  de  bouquets 
<X)nviennent  à  sa  main  et  à  son  art.  Il  y  a  une  galanterie  exquise 
dans  ses  stances  à  la  petite  lady  Lucy  Sidney  sur  son  âge.  Et  quoi 
de  plus  attrayant  pour  un  homme  de  salon  que  ce  frais  bouton  de 
jeunesse  encore  fermé,  mais  qui  déjà  rougit  et  va  s'ouvrir?  «  Pour- 
tant, charmante  fleur,  ne  dédaignez  pas  cet  âge  que  vous  allez  con- 
naître si  tôt;  le  matin  rose  laisse  sa  lumière  se  perdre  dans  l'éclat 
plus  riche  du  midi.  »  Tous  ses  vers  coulent  avec  une  harmonie,  une 
limpidité,  une  aisance  continues,  sans  que  jamais  la  voix  s'élève,  ou 
détonne,  ou  éclate,  ou  manque  au  juste  accent,  sinon  par  l'aflecta- 
tion  mondaine  qui  altère  uniformément  tous  les  tons  pour  les  assou- 
plir. Sa  poésie  ressemble  à  une  de  ces  jolies  femmes  maniérées, 
attifées,  occupées  à  pencher  la  tète,  à  murmurer  d'une  voix  flûtée 
des  choses  communes  qu'elles  ne  pensent  guère,  agréables,pour- 
tant  dans  leur  parure  trop  enrubannée,  et  qui  plairaient  tout  à  fait  si 
«lies  ne  songeaient  pas  à  plaire  toujours. 

Ce  n'est  pas  qu'ils  ne  puissent  toucher  les  sujets  graves;  mais 
ils  les  touchent  à  leur  façon,  sans  sérieux  ni  profondeur.  Ce  qui 
manque  le  plus  à  l'homme  de  cour,  c'est  l'émotion  vraie  de  l'idée 
inventée  et  personnelle.  Ce  qui  intéresse  le  plus  l'homme  de  cour, 
c'est  la  justesse  de  la  décoration  et  la  perfection  de  l'apparence  ex- 
térieure. Ils  s'attachent  médiocrement  au  fond,  et  beaucoup  à  la 
forme.  En  effet,  c'est  la  forme  qu'ils  prennent  pour  sujet  dans  pres- 
que toutes  leurs  poésies  sérieuses;  ils  sont  critiques,  ils  posent  des 
préceptes,  ils  font  des  arts  poétiques.  Denham,  puis  Roscommon, 
dans  un  poème  complet,  enseignent  l'art  de  bien  traduire  les 
vers.  Le  duc  de  Buckingham  versifie  un  Essai  sur  la  poésie  et  un 
Essai  sur  la  satire.  Dryden  est  au  premier  rang  parmi  ces  péda- 
gogues. Comme  Dryden  encore.  Us  se  font  traducteurs,  amplifica- 
teurs. Roscommon  traduit  VArt  poilique  d'Horace,  Waller  le  pre-* 


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380  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mier  acte  de  Pompée  y  Denham  des  fragmens  d'Homère,  de  YirgUe, 
un  poème  italien  sur  la  justice  et  la  tempérance.  Rochester  com- 
pose un  poème  sur  V homme  dans  le  goût  de  Boileau ,  une  épître 
sur  le  rien  ;  Waller,  l'amoureux ,  fabrique  un  poème  didactique  sur 
la  crainte  de  Dieuy  un  autre  en  six  chants  sur  T amour  divin.  Ce  sont 
des  exercices  de  style.  Ces  gens  prennent  une  thèse  de  théologie, 
un  lieu-commun  de  philosophie,  un  précepte  de  poésie,  Bt  le  déve- 
loppent en  prose  mesurée,  munie  de  rimes;  jls  n'inventent  rien,  ne 
sentent  pas  grand' chose,  et  ne  s'occupent  qu'à  faire  de  bons  raison- 
nemens  avec  des  métaphores  classiques,  en  termes  nobles,  sur  un 
patron  convenu.  La  plupart  des  vers  consistent  en  deux  substantifs 
munis  de  leurs  épithètes  et  liés  par  un  verbe ,  à  la  façon  des  vers 
latins  de  collège.  L'épithète  est  bonne;  il  a  fallu  feuilleter  le  Gradus 
pour  la  trouver,  ou,  comme  dit  Boileau,  emporter  le  vers  inachevé 
dans  sa  tête,  et  rêver  une  heure  en  plein  champ,  jusqu'à  ce  que 
au  coin  d'un  bois  on  ait  trouvé  le  mot  qui  avait  fui.  —  Je  bâille, 
mais  j'applaudis.  C'est  à  ce  prix  qu'une  génération  finit  par  former 
le  style  soutenu  qui  est  nécessaire  pour  porter,  publier  et  prouver 
les  grandes  choses.  En  attendant,  avec  leur  diction  ornée,  officielle, 
et  leurs  pensées  d'emprunt,  ils  sont  comme  des  chambellans  bro- 
dés, compassés,  qui  assistent  à  un  mariage  royal  ou  à  un  baptême 
auguste  l'esprit  vide,  l'air  grave,  admirables  de  dignité  et  de  ma- 
nières, ayant  la  correction  et  les  idées  d'un  mannequin. 

Un  d'eux  (Dryden  toujours  à  part)  s'est  élevé  jusqu'au  talent, 
sir  John  Denham,  secrétaire  de  Charles  1*%  employé  aux  affaires 
publiques,  qui,  après  une  jeunesse  dissolue,  revint  aux  habitudes 
graves,  et  laissant  derrière  lui  des  chansons  satiriques  et  des  polis- 
sonneries de  parti,  atteignit  dans  un  âge  plus  mûr  le  haut  style  ora- 
toire. Son  meilleur  poème,  Cooper's  Hilly  est  la  description  d'une 
colline  et  de  ses  alentours,  jointe  aux  souvenirs  historiques  que  sa 
vue  réveille  et  aux  réflexions  morales  que  son  aspect  peut  suggérer. 
Tous  ces  sujets  sont  appropriés  à  la  noblesse  et  aux  limites  de  l'es- 
prit classique,  et,  déployant  ses  forces  sans  révéler  ses  faiblesses,  le 
poète  peut  ainsi  ne  dire  que  ce  que  ses  yeux  ont  vu  et  ce  que  son 
âme  a  pensé.  Le  beau  langage  rencontre  alors  toute  sa  beauté,  parce 
qu'il  est  sincère.  On  a  du  plaisir  à  suivre  le  déroulement  régulier  de 
ces  phrases  abondantes  où  les  idées  opposées  et  redoublées  attei- 
gnent pour  la  première  fois  leur  assiette  définitive  et  leur  clarté 
complète,  où  la  symétrie  ne  fait  que  préciser  le  raisonnement,  où  le 
développement  ne  fait  qu'achever  la  pensée,  saris  que  jamais  l'anti- 
thèse et  la  répétition  y  apportent  leurs  badinages  et  leurs  afléteries, 
où  la  musique  des  vers,  ajoutant  l'ampleur  du  son  à  la  plénitude  du 
sens,  conduit  le  cortège  des  idées  sans  effort  et  sans  désordre  sur 
un  rhythme  approprié  à  leur  bel  ordre  et  à  leur  mouvement.  L'agré- 


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LA   COMEDIE   ANGLAISE.  S8f 

ment  se  joint  à  la  solidité;  l'auteur  de  Coopères  Hill  sait  plaire  au- 
tant qu'imposer.  Son  poème  est  comme  un  parc  monarchique,  digne 
et  nivelé  sans  doute,  mais  arrangé  pour  le  plaisir  des  yeux  et  rempli 
de  points  de  vue  choisis.  11  nous  promène  en  détours  aisés  à  travers 
une  multitude  d'idées  variées.  Il  rencontre  ici  une  montagne,  là-bas 
un  souvenir  des  nymphes,  souvenir  classique  qui  ressemble  à  un  por- 
tique de  statues,  plus  loin  le  large  cours  d'im  fleuve,  et  à  côté  les 
débris  d'une  abbaye  :  chaque  page  du  poème  est  comme  une  allée 
distincte  qui  a  sa  perspective  distincte.  Un  peu  après,  la  pensée  se 
reporte  vers  les  superstitions  du  moyen  âge  ignorant  et  vers  les  excès 
de  la  révolution  récente;  puis  vient  Vidée  d'une  chasse  royale,  on  voit 
le  cerf  inquiet  arrêté  au  milieu  du  feuillage.  «  Il  se  rappelle  sa  force^ 
puis  sa  vitesse  ;  ses  pieds  ailés,  puis  sa  tête  armée,  les  uns  pour  fuir 
son  destin,  l'autre  pour  l'affronter.  »  Il  fuit  pourtant,  et  les  chien» 
aboyans  le  pressent.  Ce  sont  là  les  spectacles  nobles  et  la  diversité 
étudiée  des  promenades  aristocratiques.  Chaque  objet  d'ailleurs  re- 
çoit ici,  comme  en  une  résidence  royale,  tout  l'ornement  qu'on  peut 
lui  donner;  les  épithètes  d'embellissement  viennent  recouvrir  les 
substantifs  trop  maigres;  les  décorations  de  l'art  transforment  la 
vulgarité  de  la  nature  ;  les  vaisseaux  sont  des  «  tours  flottantes;  »  la 
Tamise  est  la  fille  bien-aimée  de  l'Océan;  la  montagne  cache  sa  tète 
altière  au  sein  des  nues,  pendant  qu'un  manteau  de  verdure  flotte 
sur  ses  épaules  et  sur  ses  flancs.  Entre  les  diverses  sortes  d'hnagi- 
nations,  il  y  en  a  une  monarchique ,  toute  pleine  de  cérémonies  of- 
ficielles et  magnifiques,  de  gestes  contenus  et  d'apparat,  de  figures 
correctes  et  commandantes,  uniforme  et  imposante  comme  l'ameu- 
blement d'un  palais:  c'est  d'elle  que  les  classiques  et  Denham  tirent 
toutes  leurs  couleurs  poétiques  ;  les  objets,  les  événemens,  prennent 
sa  teinte,  parce  qu'ils  sont  contraints  de  la  traverser.  Ici  les  objets 
et  les  événemens  sont  contraints  de  traverser  encore  autre  chose. 
Denham  n'est  pas  seulement  courtisan,  il  est  Anglais,  c'est-à-dire 
préoccupé  d'émotions  morales.  Souvent  il  quitte  son  paysage  pour 
entrer  dans  quelque  réflexion  grave;  la  politique,  la  religion» 
viennent  déranger  le  plaisir  de  ses  yeux  ;  à  propos  d'une  colline  oi» 
d'une  forêt,  il  médite  sur  l'homme;  le  dehors  le  ramène  au  dedans, 
et  l'impression  des  sens  à  la  contemplation  de  l'âme.  Les  gens  de 
cette  race  sont  par  nature  et  par  habitude  des  hommes  intérieurs. 
Lorsqu'il  voit  la  Tamise  se  jeter  dans  la  mer,  il  la  compare  «  à  la 
vie  mortelle  qui  court  à  la  rencontre  de  l'éternité.  »  Le  front  d'une 
montagne  battue  par  les  tempêtes  lui  rappelle  «  la  commune  desti- 
née de  tout  ce  qui  est  haut  et  grand.  »  Le  cours  du  fleuve  lui  sug- 
gère des  idées  de  réformation  intérieure,  a  Âh  !  si  ma  vie  pouvait 
couler  comme  ton  onde,  si  je  pouvais  prendre  ton  cours  pour  mo- 
dèle, comme  je  l'ai  pris  pour  sujet,  limpide,  quoique  profond,  doux 


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382  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  non  endormi^  puissant  sans  fareur,  plein  sans  débordemens!  »  II 
y  a  dans  ces  âmes  un  fonds  indestructible  d'instincts  moraux  et  de 
mélancolie  grandiose,  et  c'en  est  la  plus  grande  marque  que  de  re- 
trouver ce  fonds  à  la  cour  de  Charles  II. 

Ce  ne  sont  là  pourtant  que  des  percées  rares,  et  comme  des  affleu- 
remens  de  la  roche  primitive.  Les  habitudes  mondaines  font  une 
couche  épaisse  qui  partout  la  recouvre  ici.  Les  mœurs,  la  conversa- 
tion, le  style,  le  théâtre,  le  goût,  tout  est  français  ou  tâche  de  l'être; 
ils  nous  imitent  comme  ils  peuvent  et  vont  se  former  en  France.  Beau- 
coup de  cavaliers  y  vinrent,  chassés  par  Gromwell.  Denham,  Waller, 
Roscommon  et  Rochester  y  résidèrent;  la  duchesse  de  Newcastle, 
poète  du  temps,  se  maria  à  Paris;  le  duc  de  Buckingham  fit  une 
campagne  sous  Turenne  ;  Wycherley  fut  envoyé  en  France  par  son 
père,  qui  voulait  le  dérober  à  la  contagion  des  opinions  puritaines; 
Van  Brugh,  un  des  meilleure  comiques,  alla  s'y  polir.  Les  deux  cours 
étaient  alliées  presque  toujours  de  fait  et  toujours  de  cœur,  par  la 
communauté  d'intérêts  et  de  principes  religieux  et  monarchiques; 
Charles  II  recevait  de  Louis  XIV  une  pension,  une  maîtresse,  des 
conseils  et  des  exemples  ;  les  seigneurs  suivaient  le  prince,  et  la 
France  était  le  modèle  de  la  cour.  Sa  littérature  et  ses  mœurs,  les 
plus  belles  de  l'âge  classique,  faisaient  la  mode.  On  voit  dans  les 
écrits  anglais  que  les  auteurs  français  sont  leurs  maîtres,  et  entre 
les  mains  de  tous  les  gens  bien  élevés.  On  consulte  Bossu,  on  tra- 
duit Corneille,  on  imite  Molière,  on  respecte  Boileau.  Cela  va  si 
loin,  que  les  plus  galans  tâchent  d'être  tout  à  fait  Français,  de  mêler 
dans  toutes  leurs  phrases  des  bribes  de  phrases  françaises.  «  Parler 
en  bon  anglais,  dit  Wycherley,  est  maintenant  une  marque  de  mau- 
vaise éducation ,  comme  écrire  en  bon  anglais ,  avoir  le  sens  droit 
ou  la  main  brave.  »  Ces  fats  (1)  sont  complimenteurs,  toujours  pou- 
drés, parfumés,  «  éminens  pour  être  bien  gantés.  »  Us  affectent  la 
délicatesse,  font  les  dégoûtés,  trouvent  les  Anglais  brutaux,  tristes 
et  raides,  essaient  d'être  évaporés,  étourdis,  rient,  bavardent  à  tort 
et  à  travers,  et  mettent  la  gloire  de  l'homme  dans  la  perfection  de 
la  perruque  et  des  saints.  Le  théâtre,'£»qui  raille  ces  imitateurs,  est 
imitateur  à  leur  manière.  La  comédie  française  devient  un  modèle 
comme  la  politesse  française.  On  les  copie  l'une  et  l'autre  en  les 
altérant,  sans  les  égaler,  car  la  France  monarchique  et  classique  se 
trouve  entre  toutes  les  nations  la  mieux  disposée  par  ses  instincts  et 
sa  constitution  pour  les  façons  de  la  vie  mondaine  et  les  œuvres  de 
l'esprit  oratoire.  L'Angleterre  la  suit  dans  cette  voie,  emportée  par 
le  courant  universel  du  siècle,  mais  à  distance,  et  tirée  de  côté  par 
ses  inclinations  nationales.  C'est  cette  direction  commune  et  cette 

(1)  Etheredge  dans  Sir  Fopling  FluUer,  Wycherley  dans  Monsieur  d$  Paris» 


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LA   COMIÊDIE   ANGLAISE.  S8S 

déviation  particulière  que  le'  monde  et  sa  poésie  ont  annoncées,  que 
le  théâtre  et  ses  personnages  vont  manifester. 

IL 

Quatre  écrivains  principaux  établissent  cette  comédie  :  Wycherley, 
Congreve,  Van  Brugh,  Farquhar  (1),  —  le  premier  grossier  et  dans 
la  première  irruption  du  vice,  les  autres  plus  rassis,  ayant  le  goût 
de  Turbanité  plutôt  que  du  libertinage,  tous  du  reste  hommes  du 
monde  et  se  piquant  de  savoir  vivre,  de  passer  leur  temps  à  la  cour 
ou  dans  les  belles  compagnies,  d'avoir  les  goûts  et  la  carrière  des 
nobles.  «  Je  ne  suis  pas  un  écrivain,  disait  Congreve  à  Voltaire,  je 
suis  un  gentleman.  »  En  effet,  dit  Pope,  «  il  vécut  plus  comme  im 
homme  de  qualité  que  comme  un  homme  de  lettres,  fut  célèbre 
pour  ses  bonnes  fortunes,  et  passa  ses  dernières  années  dans  la 
maison  de  la  duchesse  de  Marlborough.  »  On  a  vu  que  Wycherley, 
sous  Charles  II,  était  un  des  courtisans  les  plus  à  la  mode.  Il  servit 
à  l'armée  quelque  temps,  comme  aussi  Van  Brugh  et  Farquhar;  rien 
de  plus  galant  que  le  nom  «  de  capitaine  »  qu'ils  prenaient,  les  récits 
militaires  qu'ils  rapportaient,  et  la  plume  qu'ils  mettaient  Ȉ  leur 
chapeau.  Ils  écrivirent  tous  des  comédies  du  même  genre,  mondain 
et  classique,  composées  d'a<îtions  probables,  telles  que  nous  en 
voyons  autour  de  nous  et  tous  les  jours,  de  personnages  bien  élevés, 
tels  qu'on  en  rencontre  ordinairement  dans  un  salon,  de  conversa- 
tions correctes  ou  élégantes,  telles  que  les  gens  bien  élevés  peuvent 
en  tenir.  Ce  théâtre,  dépourvu  de  poésie,  de  fantaisie  et  d'aventures, 
îmitatif  et  discoureur,  se  forme  en  même  temps  que  celui  de  Molière, 
par  les  mêmes  causes,  et  d'après  lui,  en  sorte  que,  pour  le  com- 
prendre, c'est  à  celui  de  Molière  qu'il  faut  le  comparer. 

«  Molière  n'est  d'aucune  nation,  disait  un  grand  acteur  anglais; 
un  jour  le  dieu  de  la  comédie,  ayant  voulu  écrire,  se  fit  homme,  et 
par  hasard  tomba  en  France,  »  Je  le  veux  bien  ;  mais  en  devenant 
homme  il  se  trouva  du  même  coup  homme  du  xvii*  siècle  et  Fran- 
çais, et  c'est  pour  cela  qu'il  fut  le  dieu  de  la  comédie.  «  Divertir  les 
honnêtes  gens,  disait  Molière,  quelle  entreprise  étrange!  »  Il  n'y  a 
que  l'art  français  et  du  xvii®  siècle  qui  pouvait  y  réussir ,  car  il  con- 
siste à  conduire  aux  idées  générales  par  un  chemin  agréable,  et  le 
goût  de  ces  idées  est,  comme  l'habitude  de  ce  chemin,  la  marque 
propre  des  honnêtes  gens.  Molière,  comme  Racine,  développe  et 
compose.  Ouvrez  la  première  venue  de  ses  pièces  à  la  première 
scène  venue;  au  bout  de  trois  réponses,  vous  êtes  entraîné  ou  plu- 
tôt emmené.  La  seconde  continue  la  première,  la  troisième  achève 

(1)  De  1672  à  1726. 


Gooçle 


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38&  KEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  seconde^  la  quatrième  complète  le  tout;  un  courant  s*est  formé 
qui  me  porte,  m'emporte  et  ne  me  lâche  plus.  Nul  arrêt,  nul  écart: 
point  de  hors-d'œuvre  qui  vienne  me  distraire.  Pour  empêcher  les 
échappées  de  l'esprit  distrait,  un  personnage  secondaire,  le  laquais, 
la  suivante,  l'épouse,  viennent  couplet  par  couplet  doubler  en  style 
différent  la  réponse  du  principal  personnage,  et  à  force  de  symétrie 
et  de  contraste  me  maintenir  dans  la  voie  tracée.  Arrivés  acu  terme, 
un  second  courant  nous  prend  et  fait  de  même.  Il  est  composé 
comme  le  premier  et  en  vue  du  premier.  Il  le  rend  visible  par  son 
opposition  ou  le  fortifie  par  sa  ressemblance.  Ici  les  valets  répètent 
la  dispute,  puis  la  réconciliation  des  maîtres.  Là-bas  Alceste,  tiré 
d'un  côté  pendant  trois  pages  par  la  colère,  est  ramené  du  côté  con- 
traire et  pendant  trois  pages  par  l'amour.  Plus  loin,  les  fournisseurs, 
les  professeurs,  les  proches,  les  domestiques  se  relaient  scène  sur 
âcëne  pour  mieux  mettre  en  lutaière  les  prétentions  et  la  duperie  de 
M.  Jourdain.  Chaque  scène,  chaque  acte  relève,  termine  ou  prépare 
l'autre.  Tout  est  lié  et  tout  est  simple;  l'action  marche  et  ne  marche 
que  pour  porter  l'idée;  nulle  complication,  point  d'incidens.  Un  évé- 
nement comique  suffit  à  la  fable.  Une  douzaine  de  conversations 
composent  le  Misanthrope.  La  même  situation  cinq  ou  six  fois  re- 
nouvelée est  toute  l'École  des  Femmes.  Ces  pièces  sont  «  faites  avec 
rien.  »  Elles  n'ont  pas  besoin  d'événemens,  elles  se  trouvent  au  large 
dans  l'enceinte  d'une  chambre  et  d'une  journée,  sans  coups  de  main, 
sans  décoration,  avec  une  tapisserie  et  quatre  fauteuils.  Ce  peu  de 
matière  laisse  l'idée  percer  plus  nettement  et  plus  vite;  en  effet,  tout 
leur  objet  est  de  mettre  cette  idée  en  lumière  :  la  simplicité  du  su- 
jet, le  progrès  de  l'action,  la  liaison  des  scènes,  tout  aboutît  là.  A 
chaque  pas,  la  clarté  croit,  l'impression  s'approfondit,  le  vice  fait 
saillie,  le  ridicule  s'amoncelle,  jusqu'à  ce  que  sous  ces  sollicitations 
appropriées  et  combinées  le  rire  parte  et  fasse  éclat.  Et  ce  rire  n'est 
pas  une  simple  convulsion  de  gaieté  physique  ;  un  jugement  l'a  pro- 
voqué. L'écrivain  est  un  philosophe  qui  nous  fait  toucher  dans  un 
exemple  particulier  une  vérité  universelle.  Nous  comprenons  par 
lui,  comme  par  La  Bruyère  ou  Nicole,  la  force  de  la  prévention, 
l'entêtement  du  système,  l'aveuglement  de  l'amour.  Les  couplets  de 
son  dialogue,  comme  les  argumens  de  leurs  traités,  ne  sont  que  les 
preuves  suivies  et  la  justification  logique  d'une  conclusion  précon- 
çue. Nous  philosophons  avec  lui  sur  l'homme,  et  nous  pensons  parce 
qu'il  a  pensé.  Et  il  n'a  pensé  ainsi  qu'à  titre  de  Français,  pour  un 
auditoire  de  Français  gens  du  monde.  Nous  goûtons  chez  lui  notre 
plaisir  national.  Notre  esprit  fin  et  ordonnateur,  le  plus  exact  à  saisir 
la  filiation  des  idées,  le  plus  prompt  à  dégager  les  idées  de  leur  ma- 
tière, le  plus  curieux  d'idées  nettes  et  accessibles,  trouve  ici  son 
aliment  avec  son  image.  Aucun  de  ceux  qui  ont  voulu  nous  itiontrer 


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LA   COMÉDIE   ANGLAISE.  385 

rhomme  ne  nous  ont  conduits  par  une  voie  plus  droite  et  plus  com- 
mode vers  un  portrait  mieux  éclairé  et  plus  parlant. 

J'ajoute  :  vers  un  portrait  plus  agréable,  et  c'est  là  le  grand  talent 
comique  ;  il  consiste  à  effacer  l'odieux ,  et  remarquez  que  dans  le 
monde  l'odieux  foisonne  !  Sitôt  que  vous  voulez  le  peindre  avec  vérité, 
en  philosophe,  vous  rencontrez  le  vice,  l'injustice  et  l'indignation  ;  le 
divertissement  périt  sous  la  colère  et  la  morale.  Regardez  au  fond  du 
Tartufe  y  un  sale  cuistre,  un  paillard  rougeaud  de  sacristie  qui,  fau- 
filé dans  une  honnête  et  délicate  famille,  veut  chasser  le  fils,  épouser 
la  fille,  suborner  la  femme,  ruiner  et  emprisonner  le  père,  il  y  réus- 
sit presque,  non  par  des  ruses  fines,  mais  avec  des  momeries  de 
carrefour  et  par  l'audace  brutale  de  son  tempérament  de  cocher: 
quoi  de  plus  repoussant?  Et  comment  tirer  de  l'amusement  d'une 
telle  matière,  où  Beaumarchais  et  La  Bruyère  vont  échouer?  Pareil- 
lement, dans  le  Misanihropey  le  spectacle  d'un  honnête  homme  loya- 
lement sincère,  profondément  amoureux,  que  sa  vertu  finit  par  com- 
bler de  ridicules  et  chasser  du  monde,  n'est-il  pas  triste  à  voir? 
Rousseau  s'est  irrité  qu'on  y  ait  ri,  et  si  nous  regardions  la  chose, 
non  dans  Molière,  mais  en  elle-même,  nous  y  trouverions  de  quoi 
révolter  notre  générosité  native.  Parcourez  les  autres  sujets  :  c'est 
George  Dandin  qu'on  mystifie,  Géronte  qu'on  bat,  Amolphe  qu'on 
dupe.  Harpagon  qu'on  vole,  Sganarelle  qu'on  marie,  des  filles  qu'on 
séduit,  des  maladroits  qu'on  rosse,  des  niais  qu'on  fait  financer.  II  y 
a  des  douleurs  en  tout  cela,  et  très  grandes;  bien  des  gens  ont  plus 
d'envie  d'en  pleurer  que  d'en  rire  :  Amolphe,  Dandin,  Harpagon, 
approchent  de  bien  près  des  personnages  tragiques,  et  quand  on  les 
regarde  dans  le  monde,  non  au  théâtre,  on  n'est  pas  disposé  au  sar- 
casme, mais  à  la  pitié.  Faites-vous  décrire  les  originaux  d'après  les- 
quels Molière  compose  ses  médecins.  Allez  voir  cet  expérimentateur 
hasardeux  qui,  dans  l'intérêt  de  la  science,  essaie  une  nouvelle  scie 
ou  inocule  un  virus  ;  pensez  aux  longues  nuits  d'hôpital,  au  patient 
hâve  qu'on  porte  sur  un  matelas  vers  la  table  d'opérations  et  qui 
étend  la  jambe,  ou  bien  encore  au  grabat  du  paysan,  dans  la  chau- 
mière humide  où  suflbque  la  vieille  mère  hydropique  (1),  pendant 
que  ses  enfans  comptent^  en  grommelant,  les  écus  qu'elle  a  déjà  coû- 
tés. Vous  en  sortez  le  cœur  gros,  tout  gonflé  par  le  sentiment  de  la 
misère  humaine  ;  vous  découvrez  que  la  vie,  vue  de  près  et  face  à 
face,  est  un  amas  de  crudités  triviales  et  de  passions  douloureuses; 
vous  êtes  tenté ,  si  vous  voulez  la  peindre,  d'entrer  dans  la  fange 
lugubre  où  bâtit  Shakspeare;  vous  n'y  voyez  d'autre  poésie  que  l'au- 
dacieuse logique  qui,  dans  ce  pêle-mêle,  dégage  les  forces  maîtresses, 

(i)  Médecin  malgré  lui. 
tOMB  ixvu.  *  25 


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IB6  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

OU  rillumination  du  génie  qui  flamboie  sur  le  fourmillement  et  sur 
les  chutes  de  tant  de  malheureux  salis  et  meurtris-  Comme  tout 
change  aux  mains  de  mon  léger  Français  I  comme  toute  laideur  s'ef- 
face! comme  il  est  amusant  le  spectacle  que  Molière  vient  d'arran- 
ger pour  lui!  comme  nous  savons  gré  au  grand  artiste  d'avoir  si 
bien  transformé  les  choses!  Enfin  nous  avons  im  monde  riant,  en 
peinture  il  est  vrai;  on  ne  peut  l'avoir  autrement,  mais  nous  l'avons. 
Qu'il  est  doux  d'oublier  la  vérité  !  quel  art  que  celui  qui  nous  dé- 
robe à  nous-mêmes  !  quelle  perspective  que  celle  qui  transforme  en 
grimaces  comiques  les  contorsions  de  la  souffrance  !  La  gaieté  est 
venue;  c'est  le  plus  clair  de  notre  avoir  à  nous  gens  de  France  :  les 
soldats  de  Villars  dansaient  pour  oublier  qu'ils  n'avaient  plus  de 
pain.  De  tous  les  avoirs,  c'est  aussi  le  meilleur.  Celui-ci  ne  détruit 
pas  la  pensée,  il  la  recouvre.  Chez  Molière,  la  vérité  est  au  fond, 
mais  elle  est  cachée;  il  a  entendu  les  sanglots  de  la  tragédie  hu- 
maine, mais  il  aime  mieux  ne  pas  leur  faire  écho.  C'est  bien  assez 
de  senth"  nos  plaies;  n'allons  pas  les  revoir  au  théâtre.  La  philoso- 
phie, qui  nous  les  montre,  nous  conseille  de  n'y  pas  trop  penser. 
Égayons  notre  condition,  comme  une  chambre  de  malade ,  de  con- 
versation libre  et  de  bonne  plaisanterie.  Affublons  Tartufe,  Harpa- 
gon, les  médecins,  de  gros  ridicules;  le  ridicule  fera  oublier  le  vice  : 
ils  feront  plaisir  au  lieu  de  faire  horreur.  Qu'Alceste  soit  bourru  et 
maladroit,  cela  est  vrai  d'abord,  nos  plus  vaillantes  vertus  ne  sont 
que  les  heurts  d'un  tempérament  mal  ajusté  aux  circonstances  5 
mais  par  surcroît  cela  sera  agréable.  Ses  mésaventures  ne  seront 
plus  le  martyre  de  la  justice,  mais  les  désagrémens  d'un  caractère 
grognon.  Quant  aux  mystifications- des  maris,  des  tuteurs  et  des 
pères,  j'imagine  que  vous  n'y  voyez  point  d'attaques  en  règle  contre 
la  société  ou  la  morale.  Ce  soir,  nous  nous  divertissons,  rien  de  plus. 
Les  lavemens  et  les  coups  de  bâton,  les  mascarades  et  les  ballets 
montrent  qu'il  s'agit  de  bouffonneries.  Ne  craignez  pas  de  voir  la 
philosophie  périr  sous  les  pantalonnades;  elle  subsiste  même  dans 
le  Mariage  forcé  y  même  dans  le  Malade  imaginaire.  Le  propre  du 
Français  et  de  l'homme  du  monde  est  d'envelopper  tout,  même  le 
sérieux,  sous  le  rire.  Quand  il  pense,  il  ne  veut  pas  en  avoir  l'air;  il 
reste,  aux  plus  violens  momens,  maître  de  maison,  hôte  aimable;  il 
vous  fait  les  honneurs  de  sa  réflexion  ou  de  sa  souffrance.  Mirabeau 
à  l'agonie  disait  en  souriant  à  un  de  ses  amis  :  «  Approchez  donc, 
monsieur  l'amateur  des  belles  morts,  vous  verrez  la  mienne!  » 
C'est  dans  ce  style  que  nous  causons  quand  nous  nous  montrons  la 
vie;  il  n'y  a  pas  d'autre  nation  où  l'on  sache  philosopher  lestement 
et  mourir  avec  bon  goût. 

C'est  pour  cela  qu'il  n'y  en  a  pas  d'autre  où  la  comédie,  en  res- 


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LA  COMÉDIE   ANGLAISE.  38c7 

tant  comique,  offre  une  morale;  Molière  est  le  seul  qui  nous  donne 
des  modèles  sans  tomber  dans  la  pédanterie,  sans  toucher  au  trar- 
gique,  sans  entrer  dans  la  solennité.  Ce  modèle  est  «  Thonnéte 
hoipme,  »  comme  on  disait  alors,  Philinte,  Ariste,  Clitandre, 
Éraste  (1);  il  n'y  en  a  point  d'autre  qui  puisse  nous  instruire  et  en 
même  temps  nous  amuser.  Son  esprit  est  im  fonds  de  réflexion , 
mais  cultivé  par  le  monde.  Son  caractère  est  un  fonds  d'honnêteté, 
mais  accommodé  au  monde.  Vous  pouvez  l'imiter  sans  manquer  à 
la  raison  ni  au  devoir  ;  ce  n'est  ni  un  freluquet  ni  un  viveur.  Vous 
pouvez  l'imiter  sans  négliger  vos  intérêts  et  sans  encourir  le  ridicule; 
ce  n'est  ni  un  niais  ni  un  malappris.  Il  a  lu  et  comprend  le  jargon  de 
Trissotin  et  de  M.  Lycidas,  mais  c'est  pour  les  percer  à  jour,  les 
battre  avec  leurs  règles  et  égayer  à  leurs  dépens  toute  la  galerie.  Il 
disserte  même  de  morale,  même  de  religion,  mais  en  style  si  na- 
turel, en  preuves  si  claires,  avec  une  chaleur  si  vraie,  qu'il  mtéresse 
les  femmes  et  que  les  plus  mondains  l' écoutent.  Il  connaît  l'homme 
et  il  en  raisonne,  mais  en  sentences  si  courtes,  en  portraits  si  vi- 
vans,  en  moqueries  si  piquantes,  que  sa  philosophie  est  le  meilleur 
des  divertissemens.  Il  est  fidèle  à  sa  maîtresse  ruinée,  à  son  ami  ca- 
lomnié, mais  sans  fracas,  avec  grâce.  Toutes  ses  actions,  même  les 
belles,  ont  un  tour  aisé  qui  les  orne;  il  ne  fait  rien  sans  agrément. 
Son  grand  talent  est  le  savoir-vivre;  ce  n'est  plus  seulement  dans 
les  petites  formalités  de  la  vie  courante  qu'il  le  porte,  c'est  dans  les 
circonstances  violentes,  au  fort  des  pires  embarras.  Un  bretteur  de 
qualité  veut  le  prendre  pour  témohi  de  son  duel  ;  il  réfléchit  un  in- 
stant, prononce  vingt  phrases  qui  le  dégagent,  et,  «sans  faire  le 
capitan,  »  laisse  les  spectateurs  persuadés  qu'il  n'est  point  lâche. 
Armande  l'injurie,  puis  se  jette  à  sa  tête;  il  essuie  poliment  l'orage, 
écarte  l'offre  avec  la  plus  loyale  franchise,  et,  sans  essayer  un  seul 
mensonge,  laisse  les  spectateurs  persuadés  qu'il  n'est  pas  gros- 
sier {2).  Quand  il  aime  Eliante,  qui  préfère  Alceste  et  qu'Alceste  un 
jour  peut  épouser,  il  se  propose  avec  ime  délicatesse  et  une  dignité 
entières,  sans  s'abaisser,  sans  récrimmer,  sans  faire  tort  à  lui-même 
ou  à  son  ami.  Quand  Oronte  vient  lui  lire  un  sonnet,  au  lieu  d'exiger 
d'un  fat  le  naturel  qu'il  ne  peut  avoir,  il  le  loue  de  ses  vers  conve- 
nus en  phrases  convenues,  et  n'a  pas  la  maladresse  d'étaler  une 
poétique  hors  de  propos.  Il  prend  dès  l'abord  le  ton  des  circon- 
stances; il  sent  du  premier  coup  ôe  qu'il  faut  dire  ou  taire,  dans 
quelle  mesure,  avec  quelles  nuances,  quel  biais  précis  accommodera 
la  vérité  et  la  mode,  jusqu'où  il  faut  transiger  ou  résister,  quelle 

(i)  Parmi  les  femmes,  Éliante,  Henriette,  Élise,  Uranie,  Elmire. 

ifi)  Voyei  radmiria)le  tact  et  le  sang-froid  d'ÉUante,  d'Henriette  et  d*Elmirtt. 


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S88  BEVUE    DES   DEUX   MONDES. 

fine  limite  sépare  les  bienséances  et  la  flatterie,  la  véracité  et  la  ma- 
ladresse. Sur  cette  ligne  étroite,  il  avance  exempt  d'embarras  et  de 
méprises,  sans  être  jamais  dérouté  par  les  heurts  ou  les  cbangemens 
du  contour,  sans  permettre  au  fin  sourire  de  la  politesse  de  quit^ 
ter  jamais  ses  lèvres,  sans  manquer  une  occasion  d'accueillir  par  le 
rire  de  la  belle  humeur  les  balourdises  de  son  voisin.  C'est  cette 
dextérité  toute  française  qui  concilie  en  lui  l'honnêteté  foncière  et 
l'éducation  mondaine;  sans  elle,  il  irait  tout  d'un  côté  ou  tout  de 
l'autre.  C'est  par  elle  qu'entre  les  roués  et  les  pécheurs  la  comédie 
trouve  son  héros. 

Un  tel  théâtre  peint  une  race  et  un  siècle.  Ce  mélange  de  solidité 
et  d'élégance  appartient  au  xvii^  siècle  et  nous  appartient.  Le  monde 
ne  nous  déprave  point,  il  nous  développe.  Ce  n'étaient  pas  seule- 
ment les  manières  et  l'intérieur  qu'il  polissait  alors,  mais  encore  les 
sentimens  et  les  idées.  La  conversation  provoquait  la  pensée;  elle 
n'était  pas  un  bavardage,  mais  im  examen.  Avec  l'échange  des  nou- 
velles, elle  provoquait  le  commerce  des  réflexions.  La  théologie  y  en- 
trait, et  aussi  la  philosophie  ;  la  morale  et  l'observation  du  cœur  en 
faisaient  l'aliment  quotidien.  La  science  gardait  sa  sève  et  n'y  perdait 
que  ses  épines.  L'agrément  recouvrait  la  raison  sans  l' étouffer.  Nulle 
part  nous  ne  pensons  mieux  qu'en  société:  le  jeu  des  physionomies 
nous  excite  ;  nos  idées  si  promptes  naissent  en  éclairs  au  choc  des 
idées  d' autrui.  L'allure  inconstante  des  entretiens  s'accommode  de 
nos  soubresauts,  le  fréquent  changement  de  sujets  renouvelle  notre 
invention  ;  la  finesse  des  mots  piquans  réduit  les  vérités  en  monnaie 
menue  et  précieuse,  appropriée  à  la  légèreté  de  notre  main.  Et  le 
cœur  ne  s'y  gâte  pas  plus  que  l'esprit.  Le  Français  est  de  tempéra- 
ment sobre,  peu  enclin  aux  brutalités  d'ivrognes,  à  la  jovialité  vio- 
lente, au  tapage  des  soupers  sales;  il  est  doux  d'ailleurs,  prévenant, 
toujours  disposé  à  faire  plaisir;  il  a  besoin  pour  être  à  l'aise  de  ce 
courant  de  bienveillance  et  d'élégance  que  le  monde  forme  et  nour- 
rit. Et  là-dessus  il  érige  en  maximes  ses  inclinations  tempérées  et 
aimables;  il  se  fait  un  point  d'honneur  d'être  serviable  et  délicat. 
Voilà  l'honnête  homme,  œuvre  de  la  société  dans  une  race  sociable. 
Il  n'en  était  pas  ainsi  en  Angleterre.  Les  idées  n'y  naissent  point  dans 
l'élan  de  la  causerie  improvisée,  mais  dans  la  concentration  des  mé- 
ditations solitaires;  c'est  pourquoi  alors  les  idées  manquaient.  L'hon- 
nêteté n'y  est  pas  le  fruit  des  instincts  sociables,  mais  le  produit  de 
la  réflexion  personnelle;  c'est  pourquoi  alors  l'honnêteté  était  ab- 
sente. Le  fonds  brutal  était  resté,  l'écorce  seule  était  unie.  Les  façons 
étaient  douces  et  les  sentimens  étaient  durs;  le  langage  était  paré, 
les  idées  étaient  frivoles.  La  pensée  et  la  délicatesse  d'âme  étaient 
rares,  les  talens  et  l'esprit  disert  étaient  fréquens.  On  y  rencontrait 


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LA   COMEDIE   ANGLAISE.  380 

la  politesse  des  formes,  non  celle  du  cœur;  ils  n'avaient  du  inonde 
que  la  convention  et  les  convenances,  l'étourderie  et  l'étourdisse- 
ment. 

Leurs  comiques  peignent  ses  vices  et  les  ont.  Ces  vices,  que  leur 
théâtre  imite,  se  communiquent  à  lui.  L'art  y  manque,  et  la  philo- 
sophie aussi.  Les  écrivains  ne  vont  pas  vers  une  idée  générale,  et 
ils  ne  vont  pas  par  le  chemin  le  plus  droit.  Ils  composent  mal,  et 
s'embarrassent  de  matériaux.  Leurs  pièces  ont  communément  deux 
intrigues  entre -croisées,  visiblement  distinctes  (1),  réunies  pour  amon- 
celer les  événemens,  et  parce  que  le  public  a  besoin  d'un  surcroît 
de  personnages  et  d'action.  Us  veulent  un  gros  courant  d'actions 
tumultueuses  pour  remuer  leurs  sens  épais;  ils  font  comme  les  Ro- 
mains, qui  fondaient  en  une  seule  plusieurs  pièces  attiques.  Ils  s'en- 
nuient de  la  simplicité  de  l'action  française,  parce  qu'ils  n'ont  pas 
la  fmesse  du  goût  français.  Leurs  deux  séries  d'actions  se  confon- 
dent et  se  heurtent.  On  ne  sait  où  l'on  va;  à  chaque  instant,  on  est 
détourné  de  son  chemin.  Les  scènes  sont  mal  liées;  elles  changent 
vingt  fois  de  lieu.  Quand  l'une  commence  à  se  développer,  un  dé- 
.  luge  d'incidens  vient  l'interrompre.  Les  conversations  parasites 
traînent  entre  les  événemens.  On  dirait  d'un  livre  où  les  notes  sont 
pôle-méle  entrées  dans  le  texte.  Il  n'y  a  pas  de  plan  véritablement 
calculé  et  rigoureusement  suivi;  ils  se  sont  donné  un  canevas,  et 
en  écrivent  les  scènes  au  fur  et  à  mesure,  à  peu  près  comme  elles 
viennent.  La  vraisemblance  n'est  pas  bien  gardée;  il  y  a  des  dégui- 
semens  mal  arrangés,  des  folies  inal  simulées,  des  mariages  de 
paravent,  des  attaques  de  brigands  dignes  tout  au  plus  de  l'opéra- 
comique.  C'est  que  pour  atteindre  l'enchaînement,  la  vraisem- 
blance, il  faut  partir  de  quelque  idée  générale  ;  une  conception  de 
l'avarice,  de  l'hypocrisie,  de  l'éducation  des  femmes,  de  la  dispro- 
portion en  fait  de  mariage,  arrange  et  lie  par  sa  vertu  propre  les 
événemens  qui  peuvent  la  manifester.  Ici  cette  conception  manque. 
Congreve,  Farquhar,  Van  Brugh  ne  sont  que  des  gens  d'esprit,  et 
non  des  penseurs.  Ils  glissent  à  la  surface  des  choses,  ils  n'y  pé- 
nètrent pas.  Ils  jouent  avec  les  personnages.  Ils  visent  au  succès,  à 
l'amusement.  Ils  esquissent  des  caricatures,  ils  filent  vivement  la 
conversation  futile  et  frondeuse;  ils  heurtent  les  répliques,  ils  lan- 
cent les  paradoxes;  leurs  doigts  agiles  manient  et  escamotent  les 
événemens  en  cent  façons  ingénieuses  et  imprévues.  Ils  ont  de  l'en- 
train, ils  abondent  en  gestes,  en  ripostes;  le  va-et-vient  du  théâtre 
et  la  verve  animale  font  autour  d'eux  comme  un  pétillement.  Néan- 

(1)  Dryden  l'eD  Ttnte.  n  y  a  toHJoore  ches  lui  ane  comédie  complèto  amalgamé» 
grosiièrement  avec  une  tragédie  complète. 


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300  REYUE   DES  DEUX  MONDES. 

moins  tout  ce  plaisir  reste  à  fleur  de  peau  ;  on  n'a  rien  vu  du  fonds 
éternel  et  de  la  vraie  nature  de  l'homme;  on  n'emporte  aucune 
pensée;  on  a  passé  une  heure ,  et  voilà  tout;  le  divertissement  vous 
laisse  vide ,  et  n'est  bon  que  pour  occuper  des  soirées  de  coquettes 
et  de  fats. 

Ajoutez  que  ce  plaisir  n'est  pas  franc;  il  ne  ressemble  pohit  au 
bon  rire  de  Molière.  Dans  le  comique  anglais,  il  y  a  toujours  un 
fonds  d'âcreté.  On  l'a  vu,  et  de  reste,  chez  Wycherley;  les  autres, 
quoique  moins  cruels,  raillent  âprement.  Leurs  personnages,  par 
plaisanteries,  échangent  des  duretés;  ils  s'amusent  à  se  blesser;  un 
Français  souffre  d'entendre  ce  commerce  de  prétendues  politesses; 
nous  n'allons  point  par  gaieté  à  des  assauts  de  pugilat.  Leur  dia- 
logue tourne  naturellement  à  la  satire  haineuse;  au  lieu  de  cou- 
vrir le  vice,  il  le  met  en  saillie;  au  lieu  de  le  rendre  risible,  il  le 
rend  odieux.  «  A  quoi  avez- vous  passé  la  nuit?  dit  une  dame  à  son 
amie  (1).  —  A  chercher  tous  les  moyens  de  faire  enrager  mon  mari. 
—  Rien  d'étonnant  que  vous  paraissiez  si  fraîche  ce  matin  après 
une  nuit  de  rêveries  si  agréables  !  »  Ces  femmes  sont  vraiment  mé- 
chantes et  trop  ouvertement.  Partout  ici  le  vice  est  cru,  poussé  à  ses 
extrêmes,  présenté  avec  ses  accompagnemens  physiques.  «  Quand 
j'appris  que  mon  père  avait  reçu  une  balle  dans  la  tête,  dit  un  hé- 
ritier, mon  cœur  fit  une  cabriole  jusqu'à  mon  gosier.  —  Consultez 
les  veuves  de  la  ville,  dit  une  jeune  dame  qui  ne  veut  pas  se  rema- 
rier, elles  vous  diront  qu'il  ne  faut  pas  prendre  à  bail  fixe  une  mai- 
son qu'on  peut  louer  pour  trois  mois.  »  Les  gentlemen  se  collettent 
sur  la  scène,  brusquent  les  femmes  aux  yeux  du  public,  achèvent 
l'adultère  à  deux  pas,  dans  la  coulisse.  Les  rôles  ignobles  ou  féroces 
abondent.  Il  y  a  des  furies  comme  mistress  Loveit  et  lady  Touch- 
wood.  Il  y  a  des  pourceaux  comme  le  chapelain  Bull  et  l'entre- 
metteur Coupler.  Lady  Touchwood ,  sur  la  scène,  veut  poignarder 
son  amant;  Coupler,  sur  la  scène,  a  des  gestes  qui  rappellent  la  cour 
de  notre  Henri  III.  Les  scélérats  comme  Fainalî  et  Maskwell  restent 
entiers,  sans  que  leur  odieux  soit  dissimulé  par  le  grotesque.  Les 
femmes  même  honnêtes,  comme  Silvia  et  mistress  Sullen,  sont  aven- 
turées jusqu'aux  situations  les  plus  choquantes.  Rien  ne  choque  ce 
public;  il  n'a  de  l'éducation  que  le  vernis. 

Il  y  a  une  correspondance  forcée  entre  l'esprit  d'un  écrivain,  le 
monde  qui  l'entoure  et  les  personnages  qu'il  produit,  car  c'est  dans 
cet  esprit  et  dans  ce  monde  qu'il  prend  les  matériaux  dont  il  les 
fait.  Les  sentimens  qu'il  contemple  en  autrui  et  qu'il  éprouve  en 
lui-même  s'organisent  peu  à  peu  en  caractères;  il  ne  peut  inventer 

(i)  Van  Brugh,  C<mfêderacy,  acte  H,  scène  r*. 


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LA  COMEDIE   ANGLAISE.  S91 

que  d'après  sa  structure  donnée  et  son  expérience  acquise,  et  ses 
personnages  ne  font  que  manifester  ce  qu'il  est,  ou  abréger  ce  qu'il  a 
vu.  Deux  traits  dominent  dans  ce  monde,  ils  dominent  aussi  dans  ce 
théâtre.  Tous  les  personnages  réussis  s'y  ramènent  à  deux  groupes  : 
les  êtres  naturels  d'un  côté,  les  êtres  artificiels  de  l'autre;  les  uns 
avec  la  grossièreté  et  l'impudeur  des  inclinations  primitives,  les 
autres  avec  la  frivolité  et  les  vices  des  habitudes  mondaines;  les 
uns  incultes,  sans  que  leur  simplicité  révèle  autre  chose  que  la  bas- 
sesse native,  les  autres  cultivés,  sans  que  leur  raffinement  leur  im- 
prime autre  chose  qu'une  corruption  nouvelle.  Et  le  talent  dés  écri- 
vains est  propre  à  la  peinture  de  ces  deux  groupes  :  ils  ont  la  grande 
faculté  anglaise,  qui  est  la  connaissance  du  détail  précis  et  des  sen- 
timens  réels;  ils  voient  les  gestes,  les  alentours,  les  habits,  ils  en- 
tendent les  sons  de  voix.  Ils  osent  les  montrer;  ils  ont  hérité  bien 
peu,  et  de  bien  loin,  et  malgré  eux,  mais  ils  ont  hérité  de  Shaks- 
peare.  Ils  manient  franchement,  et  sans  l'adoucir,  le  gros  rouge  cru 
qui  seul  peut  rendre  la  figure  de  leurs  brutes.  D'autre  part,  ils  ont 
la  verve  et  le  bon  style;  ils  peuvent  exprimer  le  caquetage  étourdi, 
les  affectations  folâtres,  l'intarissable  et  capricieuse  abondance  des 
fatuités  de  salon;  ils  ont  autant  d'entrain  que  les  plus  fous,  et  e& 
même  temps  ils  parlent  aussi  bien  que  les  mieux  appris.  Ils  peuvent 
donner  le  modèle  des  conversations  ingénieuses.  Ils  ont  la  légèreté 
de  touche,  le  brillant;  ils  ont  la  facilité,  la  correction  sans  lesquelles 
on  ne  fait  pas  le  portrait  des  gens  du  monde.  Ils  trouvent  naturel- 
lement sur  leur  palette  les  fortes  couleurs  qui  conviennent  à  leurs 
barbares  et  les  jolies  enluminures  qui  conviennent  à  leurs  élégans. 
Il  y  a  d'abord  le  butor,  lé  squire  Sullen  (1),  ou  sir  John  Brute  (2), 
sorte  d'ivrogne  ignoble  <c  qui,  le  soir,  roule  dans  la  chambre  de  sa 
femme  en  trébuchant  comme  un  passager  qui  a  le  mal  de  mer,  en- 
tre brutalement  au  lit,  les  pieds  froids  comme  de  la  glace,  l'haleine 
chaude  comme  une  fournaise,  les  mains  et  la  face  aussi  grasses  que 
son  bonnet  de  flanelle,  renverse  les  matelas,  retrousse  les  draps 
par-dessus  ses  épaules  et  ronfle.  »  On  lui  demande  pourquoi  il  s'est 
marié.  «  Pourquoi  je  me  suis  marié?  Je  me  suis  marié  parce  que 
j'avais  Tidée  de  coucher  avec  elle,  et  qu'elle  ne  voulait  pas  me  lais- 
ser faire.  »  Il  fait  de  son  salon  une  écurie,  fume  jusqu'à  l'empester 
pour  en  chasser  les  femmes,  leur  jette  sa  pipe  à  la  tête,  boit,  jure 
et  sacre.  Les  gros  mots,  les  malédictions  coulent  dans  sa  conversa- 
tion comme  les  ordures  dans  un  ruisseau.  Il  se  soûle  au  cabaret  et 
hurle  :  «  Au  diable  la  morale,  au  diable  la  garde  I  et  que  le  constable 

(i)  Farqahar,  The  Beaux  Stratagem. 
(2)  Van  Brogh,  Provoked  Wife. 


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302  BEVUE   DES   DEUX   MONDES. 

soit  marié!  »  Il  crie  qu'il  est  Anglais,  homme  libre;  il  veut  sortir  et 
tout  casser.  «  Laissez-moi  donc  tranquille  avec  ma  femme  et  votre 
maltresse,  je  les  donne  au  diable  toutes  les  deux  de  tout  mon  cœur, 
et  toutes  les  jambes  qui  traînent  une  jupe,  excepté  quatre  braves 
drôlesses,  et  Betty  Sands  en  tête,  qui  se  grisent  avec  lord  Rake  et 
moi  cinq  fois  par  semaine.  »  Il  sort  de  Tauberge  avec  des  chenapans 
avinés,  et  court  sus  aux  femmes  à  travers  les  rues.  Il  détrousse  un 
tailleur  qui  portait  une  soutane,  s'en  habille,  rosse  la  garde.  On 
l'empoigne  et  on  le  mène  au  constable;  il  déblatère  en  chemin,  et 
finit,  au  milieu  des  hoquets  et  des  rabâchages  d'ivrogne,  par  pro- 
poser au  constable  d'aller  pêcher  quelque  part  ensemble  une  bou- 
teille et  une  fille.  Il  rentre  enfin,  «  couvert  de  sang  et  de  boue,  » 
grondant  comme  un  dogue,  les  yeux  gonflés,  rouge,  appelant  sa 
nièce  salope  et  sa  femme  menteuse.  Il  va  à  elle,  l'embrasse  de  force, 
et  comme  elle  se  détourne  :  «  Ah  I  ah  I  je  vois  que  cela  vous  fait  mal 
au  cœur.  Eh  bien!  justement  à  cause  de  cela,  embrassez-moi  encore 
une  fois.  »  Là-dessus  il  la  chiflbnne  et  la  bouscule  :  «  Bon;  mainte- 
nant que  vous  voilà  aussi  sale  et  aussi  torchonnée  que  moi,  les  deux 
cochons  font  la  paire  (1).  »  Il  veut  prendre  la  théière  dans  une  ar- 
moire, enfonce  la  porte  d'un  coup  de  pied,  et  découvre  le  galant  de 
sa  femme  avec  celui  de  sa  nièce.  Il  tempête,  vocifèi-e  de  sa  langue 
pâteuse  un  radotage  d'imbécile,  puis  tout  d'un  coup  tombe  endormi. 
Son  valet  arrive  et  charge  sur  son  dos  cette  carcasse  inerte.  C'est  le 
portrait  du  pur  animal,  et  je  trouve  qu'il  n'est  pas  beau. 

Voilà  le  mari,  voyons  le  père,  sir  Tunbelly,  un  gentilhomme  cam- 
pagnard, élégant  s'il  en  fut.  Tom  Fashion  frappe  à  la  porte  du 
château,  qui  a  l'air  d'un  poulailler,  et  où  on  le  reçoit  comme  dans 
une  ville  de  guerre.  Un  domestique  parait  à  la  fenêtre,  l'arquebuse 
à  la  main;  à  grand'peine,  à  la  fin,  il  se  laisse  persuader  qu'il  doit 
avertir  son  maître  :  «  Vas-y,  Ralph,  mais  écoute;  appelle  la  nour- 
rice pour  qu'elle  enferme  miss  Hoyden  avant  que  la  porte  soit  ou- 
verte. »  Vous  remarquerez  que  dans  cette  maison  on  prend  des  pré- 
cautions à  l'endroit  des  filles.  Sir  Tunbelly  arrive  avec  ses  gens 
munis  de  fourches,  de  faux  et  de  gourdins,  d'un  air  peu  aimable, 
et  veut  savoir  le  nom  du  visiteur,  «  car  tant  que  je  ne  saurai  pas 
votre  nom,  je  ne  vous  demanderai  pas  d'entrer  chez  moi,  et  quand 
je  saurai  votre  nom,  il  y  a  six  à  parier  contre  quatre  que  je  ne  vous 
le  demanderai  pas  non  plus.  »  Il  a  l'air  d'un  chien  de  garde  qui 
gronde  et  regarde  les  mollets  d'un  intrus;  mais  bientôt  il  apprend 
que  cet  intrus  est  son  futur  gendre  :  il  s'exclame,  il  s'excuse,  il  crie 
à  ses  domestiques  d'aller  mettre  en  place  les  chaises  de  tapisserie, 

(i)  «  We  will  pig  together.  »  f  ai  pris  le  sens  le  plot  décent. 


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LA  COMEDIE   ANGLAISE.  SOS 

de  tirer  de  Tarmoire  les  grands  chandeliers  de  cuivre,  de  «  lâcher  » 
miss  Hoyden,  de  lui  faire  passer  une  gorgerette  propre,  «  si  ce  n'a 
pas  été  aujourd'hui  le  jour  du  changement  de  linge.  »  Le  faux  gendre 
veut  épouser  Hoyden  tout  de  suite  :  «  Oh  1  non,  sa  robe  de  noces 
n'est  pas  encore  arrivée.  —  Si,  tout  de  suite,  sans  cérémonie,  cela 
épargnera  de  l'argent.  —  De  l'argent,  épargner  de  l'argent,  quand 
c'est  la  noce  d'Hoyden!  Vertudieul  je  donnerai  à  ma  donzelle  un 
dîner  de  noces,  quand  je  devrais  aller  brouter  l'herbe  à  cause  de 
cela  comme  le  roi  d'Assyrie,  et  un  fameux  dîner,  qu'on  ne  pourra 
pas  cuire  dans  le  temps  de  pocher  un  œuf.  Ah  !  pauvre  fille,  comme 
elle  sera  effarouchée  la  nuit  des  noces  !  car,  révérence  parler,  elle 
ne  reconnaîtrait  pas  un  homme  d'une  femme,  sauf  par  la  barbe  et 
les  culottes.  »  Il  se  frotte  les  mains,  fait  l'égrillard.  Plus  tard  il  se 
grise,  il  embrasse  les  dames,  il  chante,  il  essaie  de  danser.  «  Voilà 
ma  fille;  prenez,  tâtez,  je  la  garantis,  elle  pondra  comme  une  la- 
pine apprivoisée.  »  Arrive  Foppington,  le  vrai  gendre.  Sir  Tunbelly, 
le  prenant  pour  un  imposteur,  l'appelle  chien;  Hoyden  propose  qu'on 
le  traîne  dans  l'abreuvoir;  on  lui  lie  les  pieds  et  les  mains,  et  on 
le  fourre  dans  le  chenil  ;  sir  Tunbelly  lui  met  le  poing  sous  le  nez, 
voudrait  lui  enfoncer  les  dents  jusque  dans  le  gosier.  Plus  tard, 
ayant  reconnu  l'imposteur  :  «  Mylord,  dit-il  du  premier  coup,  lui 
couperai-je  la  gorge,  ou  sera-ce  vous?  »  Il  se  démène,  il  veut  tom- 
ber dessus  à  grands  coups  de  poing.  Tel  est  le  gentilhomme  de  cam- 
pagne, seigneur  et  fermier,  boxeur  et  buveur,  braillard  et  bête.  U 
sort  de  toutes  ces  scènes  un  fumet  de  mangeaille,  im  bruit  de  bous- 
culades, une  odeur  de  fumier. 

Tel  père,  telle  fille.  Quelle  ingénue  qu^miss  Hoyden  I  Elle  gronde 
toute  seule  «  d'être  enfermée  comme  la  bière  dans  le  cellier.  — 
Heureusement  qu'il  me  vient  un  mari,  ou,  par  ma  foi!  j'épouserais 
le  boulanger,  je  l'épouserais!  »  Quand  la  nourrice  annonce  l'arri- 
vée du  futur,  elle  saute  de  joie,  elle  embrasse  la  vieille  :  «  0  bon 
Dieu!  je  vais  mettre  une  chemise  à  dentelles,  quand  je  devrais  pour 
cela  être  fouettée  jusqu'au  sang.  »  Tom  vient  lui-même  et  lui  de- 
mande si  elle  veut  être  sa  femme.  «  Monsieur,  je  ne  désobéis  jamais 
à  mon  père,  excepté  pour  manger  des  groseilles  vertes.  —  Mais  votre 
père  veut  attendre  une  semaine?  —  Oh  I  une  semaine  I  je  serai  une 
vieille  femme  après  tant  de  temps  que  cela  !  »  Je  ne  puis  pas  tra- 
duire toutes  ses  réponses.  Il  y  a  un  tempérament  de  chèvre  sous 
ses  phrases  de  servante.  Elle  épouse  Tom  en  secret,  à  l'instant,  et 
le  cbapelam  leur  souhaite  beaucoup  d'enfans.  «  Par  ma  foi  I  de  tout 
mon  cœur!  plus  il  y  en  aura,  plus  nous  serons  gais,  je  vous  le  pro- 
mets, hé  !  nourrice.  »  Mais  le  vrai  futur  se  présente,  et  Tom  se  sauve. 
A  l'instant  son  parti  est  pris,  elle  dit  à  la  nourrice  et  au  chapelain  de 


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soft  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

tenir  leurs  langues;  «  j'épouserai  celui-là  aussi,  voilà  la  fin  de  l'his- 
toire. »  Elle  s'en  dégoûte  pourtant,  et  assez  vite,  il  n'est  pas  bien 
bâti,  il  ne  lui  donne  guère  d'argent  de  poche  ;  elle  hésite  entre  les 
deux,  calcule  :  «  Comment  est-ce  que  je  m'appellerais  avec  l'autre? 
mistress,  mistress,  mistress  quoi?  Comment  appelle-t-on  cet  homme 
que  j'ai  épousé,  nourrice?  —  Squire  Fashion.  —  Squire  Fasbion?  Oh 
bienl  squire,  cela  vaut  mieux  que  rien.  —  Mais,  mylady,  cela  vaut 
mieux  encore.  — Est-ce  que  vous  croyez  que  je  l'aûme,  nourrice?  Par 
ma  foi  I  je  ne  me  soucierai  guère  qu'il  soit  pendu  quand  je  l'aund 
épousé  ime  bonne  fois.  Non,  ce  qui  me  plaît,  c'est  de  penser  au  fra- 
cas que  je  ferai  ime  fois  à  Londres,  car  quand  je  serai  les  deux 
choses,  épousée  et  dame,  par  ma  foi!  nourrice,  je  me  pavanerai 
avec  les  meilleures  d'entre  elles  toutes.  »  Elle  est  prudente  pour- 
tant, elle  sait  que  son  père  a  «  son  fouet  de  chiens  »  à  la  ceinture, 
et  «  qu'il  la  secouera  ferme,  d  Elle  prend  ses  précautions  en  consé* 
quence  :  (c  Dites  donc,  nourrice,  faites  attention  de  vous  mettre 
entre  moi  et  mon  père,  car  vous  savez  ses  tours,  il  me  jetterait  par 
terre  d'un  coup  de  poing.  »  Voilà  la  vraie  sanction  morale;  pour  un 
si  beau  naturel,  il  n'y  en  a  pas  d'autre,  et  sir  Tunbelly  fait  bien  de 
la  tenir  à  l'attache,  avec  un  régime  suivi  de  coups  de  pied  quoti- 
diens. 

Conduisons  à  la  ville  cette  personne  modeste,  mettons-la  avec  ses 
pareilles  dans  la  société  des  beaux.  Toutes  ces  ingénues  y  font  mer- 
veille, d'action  et  de  maximes.  U Épouse  campagnarde  de  Wycherley 
a  donné  le  ton.  Quand  par  hasard  une  d'elles  se  trouve  presqu'à 
demi  honnête  (1),  elle  a  les  façons  et  l'audace  d'un  hussard  en  robe. 
Les  autres  naissent  avec  des  âmes  de  courtisane  et  de  procureuse. 
«  Si  j'épouse  mylord  Aimwell,  dit  Dorinda,  j'aurai  titre,  rang,  pré- 
séance, le  parc,  le  théâtre,  l'antichambre,  de  la  splendeur,  un  équi- 
page, du  bruit,  des  flambeaux.  —  Holàl  ici  les  gens  de  mylady 
Aimwell!  —  Des  lumières,  des  lumières  sur  l'escalier!  —  Faites 
avancer  le  carrosse  de  mylady  Aimwell.  —  Otez-vous  de  là,  faites 
place  à  sa  seigneurie.  —  Est-ce  que  tout  cela  n'a  pas  son  prix?  » 
Elle  est  franche,  et  les  autres  aussi,  Corinna,  miss  Betty,  Belinda 
par  exemple.  Belinda  a  dit  à  sa  tante ,  dont  la  vertu  chancelle  : 
((  Plus  tôt  vous  capitulerez,  mieux  cela  vaudra.  »  Un  peu  plus  tard, 
quand  elle  se  décide  à  épouser  Heartfree,  pour  sauver  sa  tante  com- 
promise, elle  fait  une  profession  de  foi  qui  pronostique  bien  claire- 
ment l'avenir  danouvel  époux  :  «  Si  votre  affaire  n'était  pas  dans  la 
balance,  je  songerais  plutôt  à  pêcher  quelque  odieux  mari,  homme  de 
qualité  pourtant,  et  je  prendrais  le  pauvre  Heartfree  seulement  pour 

(i)  L*Hippoly^  à^  Wycherley,  la  Silria  de  Farquhar. 


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LA   COMEDIE   ANGLAISE.  395 

galant.  »  Ces  demoiselles  sont  savantes  et  en  tout  cas  très  disposées 
à  suivre  les  bonnes  leçons.  Écoutez  plutôt  miss  Prue  :  «  Regardez 
cela,  madame,  regardez  ce  que  M.  Tattle  m*a  donné.  Regardez,  ma 
cousine,  une  tabatière!  Et  il  y  a  du  tabac  dedans;  tenez,  en  voulez- 
vous?  Oh!  Dieu!  que  cela  sent  bon!  M.  Tattle  sent  bon  partout,  sa 
perruque  sent  bon,  et  ses  gants  sentent  bon,  et  son  mouchoir  sent 
bon,  très  bon,  meilleur  que  les  roses.  Sentez,  maman,  madame, 
veux-je  dire.  Il  m'a  donné  cette  bague  pour  un  baiser.  (A  Tattle.) 
Je  vous  prie,  prêtez-moi  votre  mouchoir.  Sentez,  cousine.  Il  dit 
qu'il  me  donnera  quelque  chose  qui  fera  que  mes  chemises  senti- 
ront aussi  bon  ;  cela  vaut  mieux  que  la  lavande  ;  je  ne  veux  plus 
que  ma  nourrice  mette  de  lavande  dans  mes  chemises.  »  C'est  le 
caquetage  étourdissant  d'une  jeune  pie  qui  pour  la  première  fois 
prend  sa  volée.  Tattle,  resté  seul  avec  elle,  lui  dit  qu'il  va  lui  faire 
l'amour.  «  Bien,  et  de  quelle  façon  me  ferez-vous  l'amour?  Allez,  je 
suis  impatiente  que  vous  commenciez.  Dois- je  faire  l'amour  aussi? 
n  faut  que  vous  me  disiez  comment.  —  Il  faut  que  vous  me  lais- 
siez parler,  miss,  il  ne  faut  pas  que  vous  parliez  la  première  ;  je 
vous  ferai  des  questions,  et  vous  me  ferez  les  réponses.  — Ah!  c'est 
donc  comme  le  catéchisme?  Eh  bien!  allez,  questionnez.  —  Pen- 
sez-vous que  vous  pourrez  m' aimer?  —  Oui.  —  Oh!  diable!  vous 
ne  devez  pas  dire  oui  si  vite  ;  vous  devez  dire  non,  ou  que  vous  ne 
savez  pas,  ou  que  vous  ne  sauriez  répondre.  —  Comment  !  je  dois 
donc  mentir?  —  Oui,  si  vous  voulez  être  bien  élevée  ;  toutes  les  per- 
sonnes bien  élevées  mentent;  d'ailleurs  vous  êtes  femme,  et  vous 
ne  devez  jamais  dire  ce  que  vous  pensez.  Ainsi,  quand  je  vous  de- 
mande si  vous  pouvez  m* aimer,  vous  devez  répondre  non  et  m'aimer 
tout  de  même.  Si  je  vous  demande  de  m'embrasser,  vous  devez  être 
en  colère,  mais  ne  pas  me  refuser.  —  0  bon  Dieu!  que  ceci  est 
gentil  !  j'aime  bien  mieux  cela  que  notre  vieille  façon  campagnarde 
de  dire  ce  qu'on  pense.  Eh  bien  !  vrai,  j'ai  toujours  eu  grande  envie 
de  dire  des  mensonges,  mais  on  me  faisait  peur,  et  on  me  disait  que 
c'est  un  péché.  —  Eh  bien  !  ma  jolie  créature,  voulez-vous  me  rendre 
heureux  en  me  donnant  un  baiser?  —  Non  certes,  je  suis  en  colère 
contre  vous.  (Elle  court  à  lui  et  l'embrasse.)  —  Holà!  holà!  c'est 
assez  bien,  mais  vous  n'auriez  pas  dû  me  le  donner,  vous  auriez  dû 
me  le  laisser  prendre.  —  Ah  bien  !  nous  recommencerons.  »  Elle 
fait  des  progrès  si  prompts  qu'il  faut  enrayer  la  citation  tout  de 
suite.  Et  remarquez  que  la  caque  sent  toujours  le  hareng.  Toutes 
ces  charmantes  personnes  arrivent  très  vite  au  langage  des  laveuses 
de  vaisselle.  Quand  Ben,  le  marin  balourd,  veut  lui  faire  la  cour, 
elle  le  renvoie  avec  des  injures,  elle  se  démène,  elle  lâche  une  gar- 
gouillade  de  petits  cris  et  de  gros  mots,  elle  l'appelle  grand  veau 


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S06  BEVUE   DES  DEUX  MONDES. 

marin.  «Veau  marin!  sale  torchon  que  vous  êtes!  je  ne  suis  pas 
assez  veau  pour  lécher  votre  museau  peint,  votre  face  de  fromage!  » 
Excitée  par  ces  aménités,  elle  s'emporte,  elle  pleure,  elle  l'appelle 
barrique  de  'goudron  puant.  On  vient  mettre  le  holà  dans  cette  pre- 
mière entrevue  toute  galante.  Elle  s'enflamme,  elle  crie  qu'elle  veut 
épouser  Tattle,  ou,  au  défaut,  Robin,  le  sommeiller.  Son  père  la  me- 
nace des  verges  :  «  Au  diable  les  verges  1  je  veux  un  homme,  j'aurai 
un  homme  !  »  Ce  sont  des  cavales,  jolies  si  vous  voulez  et  bondis- 
santes; mais  décidément,  entre  les  mains  de  ces  poètes,  l'homme 
naturel  n'est  plus  qu'un  échappé  d'écurie  ou  de  chenil. 

Serez-vous  plus  content  de  l'homme  cultivé?  La  vie  mondaine 
qu'ils  peignent  est  un  carnaval  ;  les  têtes  de  leurs  héroïnes  sont 
des  moulins  d'imaginations  extravagantes  et  de  bavardage  effréné. 
Voyez  dans  Congreve  conmfie  elles  caquettent,  avec  quel  flux  de  pa- 
roles, d'afiectations,  de  quelle  voix  flûtée  et  modulée,  avec  quels 
gestes,  quels  tortillemens  des  bras,  du  cou,  quels  regards  levés 
au  ciel,  quelles  gentillesses  et  quelles  singeries  (1)!  »  Es-tu  sûre  que 
sir  Rowland  n'oubliera  pas  de  venir,  et  qu'il  ne  s'oubliera  pas  s'il 
vient?  Sera-t-il  importun,  Foible,  et  me  pressera-t-il?  car  s'il  n'é- 
tait pas  importun...  Oh!  je  ne  violerai  jamais  les  convenances!  je 
mourrai  de  confusion  si  je  suis  forcée  de  faire  des  avances  !  Oh  !  non, 
je  ne  pourrai  jamais  faire  d'avances.  Je  m'évanouirai  s'il  s'attend  à 
des  avances.  Non,  j'espère  que  sir  Rowland  est  trop  bien  élevé  pour 
mettre  une  dame  dans  la  nécessité  de  manquer  aux  formes.  Je  ne 
veux  pas  pourtant  être  trop  retenue,  je  ne  veux  pas  le  mettre  au  dés- 
espoir; mais  un  peu  de  hauteur  n'est  pas  déplacé,  un  peu  de  dé- 
dain attire.  —  Oui,  un  peu  de  dédain  convient  à  madame.  —  Oui, 
mais  la  tendresse  me  convient  mieux  que  tout  :  une  sorte  d'air  mou- 
rant. Tu  vois  ce  portrait,  —  n'est-ce  pas,  Foible?  — tu  vois  qu'il 
a  quelque  chose  de  noyé  dans  le  regard.  Oui,  j'aurai  ce  regard -là. 
Ma  nièce  veut  l'avoir,  mais  elle  n'a  pas  les  traits  qu'il  faut.  Sir  Row- 
land est-il  bien?  Qu'on  enlève  ma  toilette,  je  m'habillerai  en  haut.  Je 
veux  recevoir  sir  Rowland  en  haut.  Est-il  bien?  Ne  me  réponds  pas. 
Je  ne  veux  pas  le  savoir.  Je  veux  être  surprise.  Je  veux  qu'on  me 
prenne  par  surprise.  Et  quel  air  ai-je,  Foible? — Un  air  tout  à  fait 
vainqueur,  madame.  —  Bien,  mais  comment  le  recevrai-je?  Dans 
quelle  attitude  ferai-je  sur  son  cœur  la  première  impression?  Serai- 
je  assise?  Non,  je  ne  veux  pas  être  assise.  Je  marcherai.  Oui,  je  mar- 
cherai quand  il  entrera  comme  si  je  venais  de  la  porte,  et  puis  je  me 
retournerai  en  plein  vers  lui!  Non,  ce  serait  trop  soudain.  Je  sersâ 
couchée;  c'est  cela,  je  serai  couchée.  Je  le  recevrai  dans  mon  petit 

(i)  Ck>Dgre?e,  The  Way  ofihe  World. 


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LA   COMÉDIE   ANGLAISE.  397 

boudoir,  il  y  a  un  sopha.  Oui,  je  ferai  la  première  impression  sur  un 
sopha.  Je  ne  serai  pas  couchée  pourtant,  mais  penchée  et  appuyée 
sur  un  coude,  avec  un  pied  un  peu  pendant,  dépassant  la  robe  et 
dandinant  d'une  façon  pensive.  Oui,  et  alors,  aussitôt  qu'il  paraîtra, 
je  sursauterai,  c'est  cela,  je  sursauterai,  et  je  serai  surprise,  et  je 
me  lèverai  pour  aller  à  sa  rencontre  dans  le  plus  joli  désordre.  »  Ces 
agitations  de  coquette  mûre  deviennent  encore  plus  véhémentes  au 
moment  critique  (1).  Lady  Pliant,  sorte  de  Belise  anglaise,  se  croit 
aimée  de  Millefond,  qui  ne  l'aime  pas  du  tout  et  tâche  en  vain  de  la 
détromper  :  «  Pour  l'amour  du  ciel,  madame!  —  Ohl  ne  nommez 
plus  le  ciel.  Bon  Dieu,  comment  pouvez-vous  parler  du  ciel  et  avoir 
tant  de  perversité  dans  le  cœur?  Mais  peut-être  vous  ne  pensez  pas 
que  ce  soit  un  péché.  On  dit  qu'il  y  a  des  gentlemen  parmi  vous  qui 
ne  pensent  pas  que  ce  soit  un  péché.  Peut-être  n'est-ce  point  un 
péché  pour  ceux  qui  pensent  que  ce  n'en  est  pas  un.  En  vérité,  si 
je  pensais  que  ce  n'est  pas  un  péché...  Pourtant  mon  honneur... 
Non,  non,  levez-vous,  venez,  vous  verrez  combien  je  suis  bonne.  Je 
sais  que  l'amour  est  puissant,  et  que  personne  ne  peut  s'empêcher 
d'être  épris.  Ce  n'est  pas  votre  faute...  Et  vraiment  je  jure  que  ce 
n'est  pas  non  plus  la  mienne.  Comment  pouvais -je  m' empêcher 
d'avoir  des  charmes?  Et  comment  pouviez -vous  vous  empêcher 
de  devenir  mon  captif?  Je  jure  que  c'est  une  vraie  pitié  que  ce  soit 
une  faute;  mais  mon  honneur...  Oui,  mais  votre  honneur  aussi... 
Et  le  péché!  Oui,  et  la  nécessité!...  0  Seigneur  Dieu,  voici  quelqu'un 
qui  vient.  Je  n'ose  rester.  Bien ,  vous  devez  réfléchir  à  votre  crime, 
et  lutter  autant  que  vous  pourrez  contre  lui, — lutter,  certainement; 
mais  ne  soyez  pas  mélancolique,  ne  vous  désespérez  pas.  N'imaginez 
pas  non  plus  que  je  vous  accorderai  jamais  quoi  que  ce  soit.  Oh  ! 
non,  non...  Mais  faites  état  qu'il  vous  faut  quitter  toutes  les  idées  de 
mariage,  car  j'ai  beau  savoir  que  vous  n'aimiez  Cynthia  que  comme 
un  paravent  de  votre  passion  pour  moi,  cela  pourtant  me  rendrait 
jalouse.  Oh!  bon  Dieu,  qu'est-ce  que  j'ai  dit?  Jalouse,  non,  non.  Je 
ne  peux  pas  être  jalouse,  puisque  je  ne  dois  pas  vous  aimer.  Aussi 
n'espérez  pas;  mais  ne  désespérez  pas  non  plus.  Oh!  les  voilà  qui 
viennent,  il  faut  que  je  me  sauve.  »  Elle  se  sauve,  et  nous  ne  cou- 
rons pas  après. 

Cette  étourderie,  cette  volubilité,  cette  jolie  corruption,  ces  fa- 
çons évaporées  et  affectées  se  rassemblent  en  un  portrait  le  plus 
brillant,  le  plus  mondain  de  ce  théâtre,  celui  de  mistress  Millamant, 
«  une  belle  dame,  »  dit  la  liste  des  personnages  (2).  Elle  entre 

(i)  Congreye,  Double  Dealer, 

(2)  GoDgreve,  7^  Way  of  ihe  World. 


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398  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  toutes  voiles  dehors,  l'éventail  ouvert,  »  traînant  l'éipiipage  de  ses 
falbalas  et  de  ses  rubans,  fendant  la  presse  des  beaux  dorés,  attifés^ 
en  perruques  fines,  qui  papillonnent  sur  son  passage,  dédaigneuse 
et  folâtre,  spirituelle  et  moqueuse,  jouant  avec  les  galanteries,  pé- 
tulante, ayant  horreur  de  toute  parole  grave  et  de  toute  action  sou- 
tenue, ne  s* accommodant  que  du  changement  et  du  plaisir.  Elle  rit 
des  sermons  de  Mirabell,  son  prétendant.  «  N'ayez  donc  pas  cette 
figure  tragique,  inflexiblement  sage,  comme  Salomon  dans  une 
vieille  tapisserie,  qusnd  on  va  couper  l'enfant.  —  Hal  ha!  ha!  par- 
donnez-moi, il  faut  que  je  rie;  ha!  hal  ha!  quoique  je  vous  accordo 
que  c'est  un  peu  barbare.  »  Elle  éclate,  puis  elle  se  met  en  colère, 
puis  elle  badine,  puis  elle  chante,  puis  elle  fait  des  mines.  Le  dé^ 
cor  change  à  chaque  mouvement  et  à  vue.  C'est  un  vrai  tourbillon; 
tout  tourne  dans  sa  cervelle  comme  dans  une  horloge  dont  on  a  cassé 
le  grand  ressort.  Rien  de  plus  joli  que  sa  façon  d'entrer  en  ménage. 
«  Ah  !  je  ne  me  marierai  jamais  que  je  ne  sois  sûre  d'abord  de  faire 
ma  volonté  et  mon  plaisir.  Écoutez  bien,  je  ne  veux  pas  qu'on  me 
donne  de  petits  noms  après  que  je  serai  mariée;  positivement,  je 
ne  veux  pas  de  petits  noms.  —  De  petits  noms?  —  Oui,  comme  ma 
femme,  mon  amie,  ma  chère,  ma  joie,  mon  bijou,  mon  amour,  mon 
cher  cœur,  et  tout  ce  vilain  jargon  de  familiarité  nauséabonde  entre 
mari  et  femme.  Je  ne  supporterai  jamais  cela.  Bon  Mirabell,  ne 
soyons  jamais  familiers  ou  tendres.  N'allons  jamab  en  visite  en- 
semble, ni  au  théâtre  ensemble.  Soyons  étrangers  l'un  pour  l'autre 
et* bien  élevés;  soyons  aussi  étrangers  que  si  nous  étions  mariés 
depuis  longtemps,  et  aussi  bien  élevés  que  si  nous  n'étions  pas  ma- 
riés du  tout...  J'aurai  la  liberté  de  rendre  des  visites  à  qui  je  vou- 
drai, et  d'en  recevoir  de  qui  je  voudrai,  d'écrire  et  recevoir  des 
lettres,  sans  que  vous  m'interrogiez,  sans  que  vous  me  fassiez  la 
mine.  Je  viendrai  dîner  quand  il  me  plaira;  je  dînerai  dans  mon 
boudoir  quand  je  serai  de  mauvaise  humeur,  et  cela  sans  donner  de 
raison.  Mon  cabinet  sera  inviolable;  je  serai  la  seule  reine  de  ma 
table  à  thé,  vous  n'en  approcherez  jamais  sans  demander  permis- 
sion d'abord,  et  enfin,  partout  où  je  serai,  vous  frapperez  toujours 
à  la  porte  avant  d'entrer.  »  Le  code  est  complet;  j'y  voudrais  pour- 
tant encore  un  article,  la  séparation  de  biens  et  de  corps;  ce  serait 
le  vrai  mariage  mondain,  c'est-à-dire  le  divorce  décent.  Et  je  ré- 
ponds que  dans  deux  ans  Mirabell  et  sa  femme  y  viendront.  Au 
reste  tout  ce  théâtre  y  aboutit,  car  remarquez  qu'en  fait  de  femmes, 
d'épouses  surtout,  je  n'en  ai  présenté  que  les  aspects  les  plus  doux. 
Il  est  sombre  au  fond,  amer,  et  par-dessus  tout  pernicieux.  11  pré- 
sente le  ménage  comme  une  prison,  le  mariage  comme  une  guerre, 
la  femme  comme  une  révoltée,  l'adultère  comme  une  issue,  le  dés- 


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tk  COMÉDIE  ANGLAISE.  399 

ordre  comme  un  droit,  et  l'extravagance  comme  un  plaisir.  Une 
femme  comme  il  faut  se  couche  au  matin,  se  lève  à  midi,  maudit 
son  niari,  écoute  des  gravelures,  court  les  bals,  hante  les  théâtres, 
déchire  les  réputations,  met  chez  elle  un  tripot,  emprunte  de  Tar^ 
gent  (1),  agace  les  hommes,  traîne  et  accroche  son  honneur  et  sa 
fortune  à  travers  les  dettes  et  les  rendez-vous^.  «  Nous  sommes  aussi 
perverses  que  les  hommes,  dit  lady  Brute,  mais  nos  vices  prennent 
une  autre  pente.  A  cause  de  notre  poltronnerie,  nous  nous  conten- 
tons de  mordre  par  derrière,  de  mentir,  de  tricher  aux  cartes,  et  au- 
tres choses  pareilles;  comme  ils  ont  plus  de  courage  que  nous,  ils 
commettent  des  péchés  plus  hardis  et  plus  imprudens  :  ils  se  que- 
rellent, se  battent,  jurent,  boivent,  blasphèment,  et  le  reste.  )x  Excel* 
lent  résumé,  où  les  gentlemen  sont  compris  comme  les  autres!  Le 
monde  n*a  fait  que  les  munir  de  phrases  correctes  et  de  beaux  habits. 
Ils  ont  ici,  chez  Congreve  surtout,  le  style  le  plus  élégant;  ils  savent 
donner  la  main  aux  dames,  lés  entretenir  de  nouvelles;  ils  sont  ex- 
perts dans  l'escrime  des  ripostes  et  des  répliques;  ils  ne  se  décon- 
tenancent jamais,  ils  trouvent  des  tournures  pour  faire  entendre  les 
idées  scabreuses;  ils  discutent  fort  bien,  ils  parlent  excellemment,  ils 
saluent  mieux  encore  ;  mais  en  somme  ce  sont  des  drôl^.  Ils  sont 
épicuriens  par  système,»  séducteurs  par  profession.  Ils  mettent  l'im- 
moralité en  maximes  et  raisonnent  leur  vice.  «  Donnez-moi,  dit  l'un 
d'eux,  un  homme  qui  tienne  ses  cinq  sens  aiguisés  et  brillans  comme 
son  épée,  qui  les  garde  toujours  dégainés  dans  l'ordre  convenable, 
avec  toute  la  portée  possible,  ayant  sa  raison  comme  général,  pour 
les  détacher  tour  à  tour  sur  tout  plaisir  qui  s'offre  à  propos,  et  pour  or- 
donner la  retraite  à  la  moindre  apparence  de  désavantage  et  de  (lan- 
ger. J'aime  une  belle  maison,  mais  pourvu  qu'elle  soit  à  un  autre, 
et  voilà  justement  comme  j'aime  une  belle  femme.  »  Tel  séduit  de 
parti-pris  la  femme  de  son  ami;  un  autre,  sous  un  faux  nom,  prend 
la  fiancée  de  son  frère.  Tel  suborne  des  témoins  pour  accrocher  une 
dot.  Je  prie  le  lecteur  d'aller  lire  lui-même  les  stratagèmes  délicats 
de  Worthy,  de  Mirabell  et  des  autres.  Ce  sont  des  coquins  froids 
qui  manient  le  faux,  l'adultère,  l'escroquerie  en  experts.  On  les  pré- 
sente ici  comme  des  gens  de  bel  air;  ce  sont  les  jeunes-^premiersty 
les  héros,  et  comme  tels  ils  obtiennent  à  la  fin  les  héritières.  Il  faut 
voir  dans  Mirabell,  par  exemple,  ce  mélange  de  corruption  et  d'élé- 
gance ;  mistress  Fainall,  son  ancienne  maîtresse,  mariée  par  lui  à 
un  ami  commun  qui  est  un  misérable,  se  plaint  à  lui  de  cet  odieux 

(1)  «Je  suis  folle  des  assemblées,  j*adore  les  mascarades,  mon  coeur  saute  à  Tidée 
d'un  bal  ;  J*aime  le  thé&tre  à  Tidolàtrie,  les  cartes  m'enchantent,  les  dés  mettent  ma 
petite  cervelle  hors  d'elle-même...  Cher,  cher  hasard,  quelle  musique  que  le  roolemeot 
468  dés,  comparé  à  un  opéra  qui  endort!  »  —  Van  Brugh,  A  Joumey  to  London. 


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hOO  REYtE  DES  DEUX  MONDES. 

mariage.  Il  l'apaise,  il  la  conseille,  il  lui  indique  la  mesure  précise, 
le  vrai  biais  qui  doit  aocommoder  les  choses  :  «  Vous  devez  avoir  du 
dégoût  pour  votre  mari,  mais  tout  juste  ce  qu'il  en  faut  afin  d'avoir 
du  goût  pour  votre  amant.  »  Elle  s'écrie  avec  désespoir  :  «  Pourquoi 
m'avez-vous  fait  épouser  cet  homme?  »  Il  sourit  d'un  air  compo^  : 
((  Pourquoi  commettons-nous  tous  les  jours  des  actions  dangereuses 
et  désagréables?  Pour  sauver  cette  idole,  la  réputation.  »  Gomme 
ce  raisonnement  est  tendre!  Peut-on  mieux  consoler  une  femme 
qu'on  a  jetée  dans  l'extrême  malheur?  Et  comme  l'insinuation  qui 
suit  est  d'une  logique  touchante  I  «  Si  la  familiarité  de  nos  amours 
avait  produit  les  conséquences  que  vous  redoutiez,  sur  qui  auriez- 
v^us  fait  tomber  le  nom  de  père  avec  plus  d'apparence  que  sur  un 
mari?  »  Il  insiste  en  style  excellent;  écoutez  ce  dilemme  d'un  homme 
de  cœur  :  «  Votre  mari  était  juste  ce  qu'il  nous  fallsdt,  ni  trop  vil,  ni 
trop  honnête.  Dn  meilleur  eût  mérité  de  ne  pas  être  sacrifié  à  cette 
occasion,  un  père  n'aurait  pas  répondu  à  notre  idée.  Quand  vous 
serez  lasse  de  lui,  vous  savez  le  remède.  »  C'est  ainsi  qu'on  ménage 
les  sentimens  d'une  femme,  surtout  d'une  femme  qu'on  a  aimée. 
Pour  comble,  ce  délicat  entretien  a  pour  but  de  faire  entrer  la  pauvre 
délaissée  dans  une  intrigue  basse  qui  procurera  k  Mirabell  une  jolie 
femme  et  une  belle  dot.  Certainement  le  gentleman  sait  son  monde, 
on  ne  saurait  mieux  que  lui  employer  une  ancienne  maîtresse.  Voilà 
les  personnages  cultivés  de  ce  théâtre,  aussi  malhonnêtes  que  les 
personnages  incultes,  ayant  transformé  les  mauvais  instincts  en  vices 
réfléchis,  la  concupiscence  en  débauche,  la  brutalité  en  cynisme,  la 
perversité  en  dépravation,  égoïstes  de  parti-pris,  sensuels  avec  cal- 
cul, immoraux  de  maximes,  réduisant  les  sentimens  à  l'intérêt, 
l'honneur  aux  bienséances,  et  le  bonheur  au  plaisir. 

La  restauration  anglaise  tout  entière  fut  une  de  ces  grandes  crises 
qui,  en  faussant  le  développement  d'une  société  et  d'une  littérature, 
manifestent  l'esprit  intérieur  qu'elles  altèrent  et  qui  les  contredit.  Ni 
les  forces  n'ont  manqué  à  cette  société,  ni  le  talent  n'a  manqué  à  cette 
littérature;  les  hommes  du  monde  ont  été  polis,  et  les  écrivains  ont 
été  inventifs.  On  eut  une  cour,  des  salons,  une  conversation,  la  vie 
mdndaine,  le  goût  des  lettres,  l'exemple  de  la  France,  la  paix,  le 
loisir,  le  voisinage  des  sciences,  de  la  politique,  de  la  théologie, 
bref  toutes  les  circonstances  heureuses  qui  peuvent  élever  l'esprit 
et  civiliser  les  mœurs.  On  eut  la  vigueur  satirique  de  Wycherley,  le 
brillant  dialogue  et  la  fine  moquerie  de  Gongreve,  le  franc  naturel 
et  l'entrain  de  Tan  Brugh,  les  inventions  multipliées  de  Farquhar, 
bref  toutes  les  ressources  qui  peuvent  nourrir  l'esprit  comique  et 
ajouter  un  vrai  théâtre  aux  meilleures  constructions  de  l'esprit  hu- 
main. Rien  n'aboutit,  et  tout  avorta.  Ce  monde  n'a  laissé  qu'un 


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LA   COMÉDIE   ANGLAISE.  hOi 

souvenir  de  corruption  ;  cette  comédie  est  demeurée  un  répertoire 
de  vices;  cette  société  n'a  eu  qu'une  élégance  salie;  cette  littérature 
n'a  atteint  qu'un  esprit  refroidi.  Les  mœurs  ont  été  grossières,  fri- 
voles; les  idées  sont  demeurées  incomplètes  ou  futiles.  Par  dégoût 
et  par  contrastt,  une  révolution  se  préparait  dans  les  inclinations 
littéraires  et  dans  les  habitudes  morales  en  même  temps  que  dans 
les  croyances  générales  et  dans  la  constitution  politique.  L'homme 
changeait  tout  entier,  et  d'une  seule  volte-face.  La  même  répu- 
gnance et  la  même  expérience  le  détachaient  de  toutes  les  parties 
de  son  ancien  état.  L'Anglais  découvrait  qu'il  n'est  point  monar- 
chique, papiste  ni  sceptique,  mais  libéral,  protestant  et  croyant.  Il 
comprenait  qu'il  n'est  point  viveur  ni  mondain,  mais  réfléchi  et 
intérieur.  Il  y  a  en  lui  un  trop  violent  courant  de  vie  animale  pour 
qu'il  puisse  sans  danger  se  lâcher  du  côté  de  la  jouissance.  Il  lui 
faut  une  barrière  de  raisonnemens  moraux  qui  réprime  ses  débor- 
demens.  Il  y  a  en  lui  un  trop  fort  courant  d'attention  et  de  volonté 
pour  qu'il  puisse  s'employer  à  porter  des  bagatelles;  il  lui  faut 
quelque  lourd  travail  utile  qui  dépense  sa  force.  Il  a  besoin  d'une 
digue  et  d'un  emploi.  Il  lui  faut  une  constitution  et  une  religion  qui 
le  réfrènent  par  des  devoirs  à  observer,  et  qui  l'occupent  par  des 
droits  à  défendre.  Il  n'est  bien  que  dans  la  vie  sérieuse  et  réglée;  il 
y  trouve  le  canal  naturel  et  le  débouché  nécessaire  de  ses  facultés 
et  de  ses  passions.  Dès  à  présent  il  y  entre,  et  ce  théâtre  lui-même 
en  porte  la  marque.  Il  se  défait  et  se  transforme.  Collier  l'a  dis- 
crédité, Addison  le  blâme.  Le  sentiment  national  s'y  réveille  :  les 
mœurs  françaises  y  sont  raillées;  les  prologues  célèbrent  les  dé- 
faites de  Louis  XIV  :  on  y  présente  sous  im  jour  ridicule  ou  odieux 
la  licence,  l'élégance  et  la  religion  de  sa  cour.  L'immoralité  par 
degrés  y  diminue,  le  mariage  est  plus  respecté,  les  héroïnes  ne 
vont  plus  qu'au  bord  de  l'adultère;  les  viveurs  s'arrêtent  au  mo- 
ment scabreux  :  tel  à  cet  instant  se  dit  purifié  et  parle  en  vers  pour 
mieux  marquer  son  enthousiasme,  tel  loue  le  mariage;  quelques- 
uns,  au  cinquième  acte,  aspirent  à  la  vie  rangée.  Désormais  la  co- 
médie décline,  et  le  talent  littéraire  se  porte  ailleurs.  L'essai,  le 
roman,  le  pamphlet,  la  dissertation,  remplacent  le  drame,  et  l'es- 
prit anglais  classique,  abandonnant  des  genres  qui  répugnent  à  sa 
structure,  commence  les  grandes  œuvres  qui  vont  l'éterniser  et 
Texprimer. 

H.  Taine. 


TOm  XXYH.  i6 


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LA  TURQUIE 

SON  GOUVERNEMENT  ET  SES  ARMÉES 

PENDANT  LA  GUERRE  D'ORIENT. 


I. 

LA  CAMPAGNE  D'ARMÉNIE. 


P^^^tn  rtUUivt  iomittlary  alfàin  inAHatie  Twrke^  amd ^ Dtfmee  amdCapUukUim  of  Kmr$, 
presented  to  both  bouMS  of  parliament  bj  eommand  of  ber  majeity.  London  IU6. 


I. 

L'histoire  des  guerres  modernes  n'est  considérée  le  plus  souvent 
qu'au  point  de  vue  de  la  stratégie  :  elle  ne  s'adresse  pas  dès  lors  à 
toutes  les  intelligences,  nous  ne  le  contestons  nullement;  mais  on 
la  trouvera,  ce  nous  semble,  féconde  en  enseignemens  d'un  intérêt 
général,  si,  laissant  de  côté  la  partie  technique,  on  vient  à  l'étudier 
dans  ses  rapports  avec  l'état  des  sociétés.  La  guerre,  qui  met  en  jeu 
toutes  les  forces  vives  des  nations,  ne  nous  apprend  pas  seulement 
ce  que  vaut  leur  organisation  militaire,  elle  nous  révèle  encore  l'es- 
prit de  leurs  institutions  politiques,  l'étendue  de  leurs  ressources 
matérielles;  elle  nous  fait  apprécier  le  développement  de  leur  in- 
telligence, de  leur  civilisation,  de  leur  industrie,  en  un  mot  les 
conditions  mêmes  de  leur  existence  sociale.  Les  observer  en  temps 
de  paix,  c'est  en  quelque  sorte  observer  la  nature  au  repos.  La  part 
que  les  Turcs  ont  prise  à  la  guerre  d'Orient  mérite,  dans  cet  ordre 
d'idées,  toute  notre  attention;  elle  n'eut  pas  sans  doute  d'influence 


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LÀ  TOBQUIB  PENDANT  LA  GUERRE.  &03 

réelle  sur  les  événeinens  de  cette  époque,  mais  elle  nous  p^met 
d'aualyser  la  situation  de  Tempire  ottoman  au  sortir  d'une  de  ces 
révolutions  qui  parfois  rendent  aux  nations  une  nouvelle  vie,  qui 
parfois  aussi  épuisent  leurs  dernières  forces. 

La  tâche  que  le  sultan  Mahmoud  avait  si  laborieusement  pour- 
suivie pendant  le  cours  de  son  règne  pouvait  être  considérée  vers 
la  fin  de  1853  comme  défmkivement  accomplie.  L'antique  organi- 
sation militaire  et  féodale  due  au  génie  des  premiers  conquérans 
turcs  était  détruite  de  fond  en  comble  :  les  milices  des  sips^is  et 
des  janissaires,  qui  en  formaient  la  base,  avaient  perdu  leurs  privi- 
lèges et  leurs  doma'mes;  le  régime  du  sabre  faisait  place  aux  formes 
savantes  et  compliquées  d*^un  gouvernement  emprunté  à  la  civili- 
sation la  plus  avancée;  les  institutions  nouvelles  étaient  acceptées 
sans  résistance,  et  déjà  des  esprits  ardens  voyaient  en  elles  la  régé- 
nération de  la  Turquie.  Cependant  l'œuvre  de  Mahmoud  n'avait  pas 
encore  subi  sa  dernière  épreuve  :  la  guerre  allait  faire  reparaître, 
à  travers  cette  couche  d'une  civilisation  factice,  lesTices  qui  depuis 
des  siècles  minent  l'existence  de  l'empire. 

Aujourd'hui  la  situation  de  la  Turquie  ne  pourrait  laisser  d'illusion 
à  personne,  si  les  idées  n'avaient  été  complètement  faussées  par  les 
publications  passionnées  qui,  pendant  le  cours  de  la  dernière  guerre 
d'Orient,  vinrent  inonder  l'Europe.  Les  apologistes  de  la  Turquie 
avaient  alors  seuls  la  parole  :  ils  se  gardaient  de  nous  dévoiler  les 
hontes  et  les  misères  de  nos  alliés;  ils  nous  les  montraient,  au  mi- 
Keu  même  de  leurs  malheurs,  dignes  de  toutes  nos  sympathies  par 
les  mâles  «vertus  dont  ils  avaient  conservé  l'héritage.  Depuis  six 
mois,  ne  tenaient-ils  pas  en  échec  les  armées  du  tsar  sur  les  bords 
du  Danube?  n'avaient-ils  pas  remporté  la  victoire  dans  de  san- 
glantes rencontres  où  ils  combattaient  un  contre  quatre?  Ces  fables 
et  tant  d'autres  que  l'imagination  des  Turcs  enfantait  au  milieu  des 
émotions  de  la  guerre  étaient  accueillies  avec  enthousiasme  par  la 
presse  européenne,  qui  les  livrait  en  pâture  à  la  crédulité  de  ses 
lecteurs  ;  elles  sont  insensiblement  passées  depuis  lors  presque  à 
l'état  de  vérités  historiques. 

Si  nous  voulons  cependant  nous  former  une  idée  juste  de  la  Tur- 
quie, de  son  gouvernement  et  de  ses  armées,  il  nous  faut  détom-ner 
notre  attention  des  bords  du  Danube,  où  les  Turcs  obtenaient  des 
succès  illusoires,  pour*  interroger  les  souvenirs  de  la  guerre  qui 
s'engagea  en  Asie  et  se  termina  par  la  capitulation  de  Kars.  Les 
incidens  de  cette  guerre  sont  demeurés  à  peu  près  inaperçus  en 
France;  mais,  de  l'autre  côté  du  détroit,  ils  furent  l'objet  de  vives 
préoccupations,  qu'explique  la  jalousie  inquiète  de  la  nation  an- 
glaise en  ce  qui  touche  sa  prépondérance  en  Asie.  La  chute  de  Kars 


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iOA  BEVUE  DEB  DEUX  MONDES. 

causa  dans  toute  l'Angleterre  une  profonde  émotion,  bientôt  suivie 
de  récriminations  auxquelles  le  ministère  crut  devoir  répondre  par 
la  publication  de  sa  correspondance  avec  lord  Stratford  de  Red- 
cliffe,  le  colonel  Williams  et  les  oiBciers  qui  dirigèrent  la  défense  de 
la  place.  Cette  correspondance  nous  initie  aux  moindres  détails  de 
l'organisation  militaire  des  armées  turques,  et  par  là  même  nous 
permet  de  remonter  aux  causes  premières  des  désastres  qu'elles  es- 
suyèrent en  Asie.  Les  armées  sont  en  tout  pays  ce  que  les  font  les 
institutions  qui  les  régissent.  Or,  nous  le  savons  maintenant  par  des 
témoignages  irrécusables,  les  institutions  politiqpies  et  militaires  de 
l'empire  ottoman  sont  profondément  viciées  par  la  corruption  géné- 
rale des  mœurs;  la  société  tout  entière  est  arrivée  à  son  dernier 
terme  de  décomposition.  Cette  fois,  pour  nous,  le  voile  se  déchire, 
et  la  Turquie  nous  apparaît  dans  toute  sa  misère  et  sa  décrépitude. 

Ce  fut  vers  le  milieu  de  l'année  1854  que  lord  Clarendon,  alarmé 
des  nouvelles  qu'il  recevait  d'Asie,  se  résolut  à  envoyer  à  Kars  le  co- 
lonel d'artillerie  Williams.  Les  instructions  de  cet  officier  lui  prescri- 
vaient de  rendre  compte  à  son  gouvernement  de  la  situation  des 
Turcs  et  de  s'efforcer  en  même  temps  de  mettre  un  terme  aux  désor- 
dres de  tout  genre  qui,  s'il  fallait  en  croire  les  renseignemens  trans- 
mis dès  lors  par  l'ambassadeur  d'Angleterre  à  Constantinople,  mena- 
çaient d'anéantir  en  Asie  non-seulement  l'armée,  mais  la  domination 
même  du  sultan.  Ces  renseignemens  n'étaient  que  trop  exacts.  Au 
moment  où  le  colonel  arrivait  à  sa  destination ,  l'armée  de  Kars 
n'existait  plus  que  de  nom  ;  l'incurie  du  gouvernement,  r«ignorance 
barbare  et  l'impudente  rapacité  des  généraux,  l'inconduite,  l'ivrogne- 
rie, l'ignominieuse  lâcheté  des  officiers  avaient  été  pour  elle  la  source 
d'une  longue  suite  de  désastres.  Tous  les  services  étaient  désor- 
ganisés, les  magasins  épuisés,  les  caisses  vides,  le  pays  ravagé.  Les 
soldats,  livrés  à  la  plus  affreuse  misère,  désertaient  par  milliers; 
Kars  allait  se  trouver  sans  défenseurs.  Cette  importante  position 
une  fois  tombée  entre  les  mains  des  Russes,  l' Asie-Mineure,  dénuée 
de  tout  moyen  de  résistance,  leur  était  ouverte  jusqu'aux  rives  du 
Bosphore.  Les  Turcs  le  savaient,  mais  l'effort  suprême  qu'ils  avaient 
dû  faire  pour  entreprendre  la  guerre  contre  la  Russie  les  avait  com- 
plètement épuisés;  les  rouages  du  gouvernement,  qui  fonctionnaient 
encore  tant  bien  que  mal  en  temps  de  paix,  s'étaient  brusquement 
arrêtés;  la  nation  tout  entière  était  tombée  dans  un  état  de  torpeur 
voisin  de  l'anéantissement. 

Si  dans  un  moment  aussi  critique  la  Turquie  s'abandonnait  elle- 
même,  l'Angleterre  était  là  qui  veillait  pour  elle.  Cette  fidèle  alliée 
en  ce  moment  ne  pouvait  lui  venir  matériellement  en  aide,  mais 


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LA  TUBQUIB  PENDANT  LA  GUERBE.  405 

elle  avait  à  sa  disposition  de  ces  hommes  qui  pour  les  empires  valent 
des  armées.  Lord  Stratford  à  Gonstantinople,  le  colonel  Williams  à 
Kars  allaient,  par  la  seule  force  de  leur  volonté,  rendre  à  la  Turquie 
défaillante  un  dernier  souffle  de  vie. 

Le  colonel  Williams  était  le  type  de  cette  énergique  race  anglo- 
saxonne  qui  partout  semble  appelée  à  dominer.  Seul  au  milieu  de 
ces  régions  barbares,  il  n'hésite  pas  à  s'emparer  du  gouvernement 
du  pays.  Pour  rétablir  la  discipline  dans  l'armée,  l'ordre  dans  l'ad- 
ministration, il  se  voit  obligé  d'entrer  en  lutte  ouverte  avec  cette  so- 
ciété corrompue.  Son  inexorable  sévérité  lui  attire  bientôt  la  haine 
des  généraux,  des  gouverneurs  de  province,  des  administrateurs  des 
finances,  des  fonctionnaires  de  tout  ordre  acharnés  à  la  curée  des 
provinces  de  l'empire.  Irrité  des  obstacles  que  ces  misérables  lui 
suscitent,  il  les  dénonce  au  divan,  les  fait  arrêter,  les  envoie  sous 
bonne  garde  répondre  à  Constantinople  de  leurs  méfaits.  Grâce  à 
ces  exemples,  il  parvient  à  se  faire  obéir;  maître  dès  lors  de  la  si- 
tuation, il  commande,  il  exécute,  et  devient  ainsi  l'âme  de  la  dé- 
fense du  pays.  Au  nom  de  lord  Stratford,  tout  tremble  devant  lui, 
car,  les  Turcs  le  savent,  lord  Stratford  à  son  tour  fait  trembler  le 
divan.  Il  parle  au  nom  de  l'Angleterre,  et  le  langage  de  cette  puis- 
sance est  le  dur  langage  que  tenait  Rome  à  ses  alliés.  «  Votre  excel- 
lence, écrit  lord  Clarendon,  informera  Rechid-Pacha  du  parfait  mé- 
contentement que  cause  au  gouvernement  de  sa  majesté  la  conduite 
des  affaires  en  ce  qui  concerne  l'armée  d'Asie.  »  Lord  Stratford  n'est 
point  homme  à  atténuer  dans  ses  communications  de  si  hautaines 
paroles;  il  ne  ménage  au  divan  ni  les  leçons,  ni  les  réprimandes,  ni 
les  injonctions,  à  peine  voilées  sous  la  forme  de  conseils.  La  physio- 
nomie de  cet  homme  d'état,  qui  eut  une  si  grande  influence  sur  les 
destinées  de  la  Turquie,  se  détache  nettement  dans  sa  correspon- 
dance. A  chaque  pas  se  fait  jour  l'âpreté  de  ce  caractère  difficile, 
cassant,  mais  ferme,  actif,  infatigable  dans  la  défense  des  intérêts 
qui  lui  sont  confiés.  Nous  le  voyons  discuter  les  plans  de  campagne, 
présider  au  choix  des  généraux,  à  l'organisation  de  leurs  armées, 
surveiller  les  préparatifs  de  guerre,  presser  les  envois  de  troupes, 
de  vivres,  de  munitions.  Il  entre,  en  ce  qui  touche  l'Asie,  dans  les 
moindres  détails  que  lui  signale  le  colonel  Williams.  Les  sabres  de 
cavalerie  sont  trop  courts,  ils  doivent  être  remplacés  par  d'autres 
achetés  en  Angleterre.  L'étamage  négligé  des  gamelles  est  une  cause 
de  dyssenterie  pour  les  troupes,  il  faut  se  hâter  d'y  porter  remède. 
Le  calibre  des  balles  ne  peut  être  le  Aiême  pour  les  armes  rayées 
et  les  fusils  de  munition.  Rien,  on  le  voit,  n'échappe  à  sa  vigilance; 
mais  en  même  temps  sa  seigneurie  ne  daigne  pas  même  accuser  au 
colonel  Williams  réception  de  ses  dépêches. 


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A06  BEYUE  DES   DEUX  MONDES. 

«Le  colonel  Williams  (écrit  lord  Clarendon  à  lord  Stratford)  est  entouré 
de  traîtres  et  de  voleurs;  il  a  besoin  de  toute  l'aide  et  de  tout  Tencourage- 
ment  que  peuvent  lui  donner  les  serviteurs  de  sa  majesté.  Le  gouvernement 
de  la  reine  ne  peut  voir  sans  regret  la  mortification  qu'a  dû  ressentir  cet 
oflicier  en  n'obtenant  pas  un  mot  de  réponse  à  cinquante-quatre  de  ses  dé- 
pêches. » 

«  Ten  ai  bien  reçu  soixante-dix,  sans  compter  les  pièces  à  l'appui  (ré- 
pond vivement  lord  Stratford).  J'ai  appelé  l'attention  du  gouvernement 
ottoman  sur  celles  des  observations  du  commissaire  de  la  reine  qui  ont 
rapport  à  Torganisation  des  armées  du  sultan;  mais  il  en  est  d'autres  qui 
ne  rentrent  évidemment  pas  dans  ses  attributions,  ou  qui  me  semblent 
d'un  intérêt  contestable,  et  j'ai  cru  devoir  en  référer  à  votre  seigneurie 
avant  d'en  entretenir  les  ministres  du  sultan  :  les  questions  de  forme  ou  de 
compétence  ne  sauraient  m'arrêter  dans  la  voie  que  je  suis  pour  obtenir 
d'eux  ce  qui  me  semble  utile  à  la  cause  commune.  Dans  cette  vue,  je  m'ef- 
force d'éviter  toute  difficulté  personnelle ,  toute  discussion  avec  les  indi- 
vidus qui  doivent  agir  de  concert  avec  moi  pour  le  service  de  sa  majesté. 
Je  laisse  ainsi  à  l'appréciation  de  votre  seigneurie  les  défauts  de  forme  qui 
échappent  au  commissaire  de  la  reine  et  ne  s'accordent  pas  avec  les  égards 
qu'il  doit  à  l'ambassadeur  de  sa  majesté...  Enfin  je  voudrais  savoir  quelle 
est  exactement  la  position  attribuée  au  colonel  Williams  et  l'étendue  de 
nos  devoirs  réciproques...  Il  paraît  que  le  commissaire  de  la  reine  se  croit 
le  droit  d'exiger  une  obéissance  immédiate,  soit  qu'il  demande  la  punition 
ou  la  destitution  d'un  officier  accusé  par  lui,  soit  qu'il  Indique  une  réforme 
à  introduire,  soit  qu'il  trace  le  plan  d'une  opération  militaire.  Si  tels  sont 
les  pouvoirs  qui  lui  sont  conférés,  je  ne  vols  pas  en  quoi  Us  diffèrent  de 
ceux  d'un  général  en  chef.  Je  remarque  enfin  dans  les  Instructions  de  votre 
seigneurie  qu'il  est  recommandé  au  colonel  Williams  d'entretenir  les  rela- 
tions les  plus  amicales  avec  les  officiers  turcs,  et  je  me  hasarde  à  demander 
sî  les  formes  abruptes,  les  menaces,  les  propos  vlolens,  les  ordres  absolus 
qu'atteste  sa  correspondance,  s'accordent  avec  les  Intentions  de  votre  sei- 
gneurie. » 

Tout  en  blâmant  le  colonel  Williams  de  la  rudesse  avec  laquelle 
a  traite  les  Turcs,  tout  en  rappelant  à  lord  Clarendon  le  danger 
d'anéantir  les  restes  de  l'indépendance  du  pays,  lord  Stratford  n'en 
soutient  pas  moins  son  compatriote  dans  l'exercice  de  l'autorité  qu'il 
s'est  arrogée.  Demande-t-il  à  être  élevé  au  grade  de  ferik^  grade 
qui  lui  assurera  plus  complètement  le  respect  et  l'obéissance  des 
Turcs,  lord  Stratford  ne  se  contentera  pas  d'obtenir  à  l'instant  cette 
faveur.  L'usage  veut  que  les  Européens  prennent  en  pareille  occur- 
rence un  nom  musulman  qui  déguise  aux  yeux  des  soldats  leur 
qualité  de  chrétiens.  Lord  Stratford  n'entend  point  se  soumettre 
aux  préjugés  du  pays;  il  exigera  que  le  colonel  soit  proclamé  ferik 
sous  le  nom  de  Williams-Pacha^  et  le  divan  finira  encore  par  se 
soumettre  à  cette  exigence.  Le  jeûne  du  ramazan  empêche-t^il  les 


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LA   TURQUIE   PENDANT  LA   GUERBE.  A07 

soldats  de  travailler  aux  fortifications  de  Kars,  la  loi  religieuse 
devra  céder  aux  considérations  militaires.  Le  cheik-ul-idam^  con- 
sulté par  lord  Stratford,  trouvera  une  interprétation  du  Koran  qui 
permette  aux  soldats  de  rompre  le  jeûne.  Faut-il  des  exemples  pour 
rétablir  la  discipline,  arrêter  les  déprédations,  faire  taire  les  mur- 
mures des  officiers,  des  généraux,  le  divan  concédera  tout.  Les  plus 
hautes  dignités  n'abriteront  pas  les  coupables;  ils  seront  arrêtés, 
traînés  en  prison,  jugés,  condamnés.  Lord  Stratford  veillera  encore 
à  ce  qu'ils  n'échappent  point  au  châtiment  de  leurs  méfaits,  ainsi 
qu'il  arrive  trop  souvent  en  Orient.  Les  mouchirs  Achmet-Pacha, 
Moustafa-Zarif-Pacha,  les  feriks  Aali-Pacha,  Souleyman-Pacha,  les 
livm  (1)  Achmet-Pacha,  Moustafa- Pacha,  Kourd-Moustafa-Bey, 
Kadry-Bey,  Nouri-Bey,  et  nombre  d'autres  officiers-généraux  et 
supérieurs  sont  ainsi  traduits  devant  des  conseils  de  guerre  pour 
vol,  ivrognerie  ou  lâcheté  sur  le  champ  de  bataille.  Le  ferik 
Schoukri-Pacha,  commandant  intérimaire  de  l'armée  d'Asie,  et  son 
chef  d^état-major  Hussein-Pacha,  accusés  d'avoir  manqué  de  res- 
pect au  commissaire  de  la  reine,  n'échappent  à  une  condamnation 
que  grâce  aux  subterfuges  de  leurs  protecteurs  à  Gonstantinople. 

Le  divan  aurait  voulu  parfois  se  soustraire  à  la  sollicitude  de  cette 
incommode  amitié,  mais  lord  Stratford  n'a  garde  de  l'abandonner  à 
lui-même.  Il  connaît  l'apathie  des  Turcs,  leur  esprit  d'intrigues» 
leur  vénalité,  leur  corruption,  «  ce  chancre,  dit-il,  qu'il  combat  de- 
puis douze  années.  »  Il  ne  leur  accorde  ni  repos  ni  trêve,  il  veut  les 
sauver  en  dépit  d'eux-mêmes;  mais  il  veut  poursuivre  cette  œuvre 
à  sa  guise,  et  il  faut  que  le  gouvernement  anglais  ne  contrarie  en 
rien  sa  volonté.  Lord  Clarendon  s'avise-t-il  de  se  plaindre  de  l'aban- 
don où  le  divan  laisse  l'armée  d'Asie,  lord  Stratford  prend  alors  la 
défense  de  ses  protégés;  mais  en  quels  termes I 

«  Sans  doute  il  est  à  regretter,  dit-il ,  que  les  ministres  ottomans  appor- 
tent à  suivre  les  conseils  que  je  leur  transmets  une  lenteur  si  peu  compatible 
avec  les  exigences  de  la  situation.  On  ne  fait  pas  boire  des  chevaux  raal^é 
eux  :  le  proverbe  n'est  pas  moins  vrai  à  Gonstantinople  qu'à  Londres  ou  à 
Paris;  mais,  si  je  ne  puis  décider  mes  chevaux  à  prendre  une  allure  plus 
vive ,  je  dois  dire  que  les  circonstances  parfois  les  excusent.  Les  rigueurs 
de  l'hiver,  les  distances,  l'état  des  routes,  le  défaut  d'argent,  l'étendue  du 
mal  auquel  il  s'agit  de  porter  remède,  la  difficulté  pour  le  gouvernement 
de  trouver  des  agens  qui  méritent  sa  confiance,...  ces  causes  et  tant  d  autres 
que  je  pourrais  énumérer  entraînent  des  pertes  de  temps.  Je  regrette  qu'il 
en  soit  ainsi,  je  blâme  les  ministres  ottomans  de  ne  pas  mettre  plus  d'acti- 
vité à  surmonter  les  obstacles  qui  s'opposent  à  la  marche  des  affaires;  mais 

(i)  Les  grades  de  mowihir,  de  fertile,  de  liwi,  équivalent  en  Turquie  aux  grades  de  ma- 
réchal de  France,  de  général  de  division  et  de  général  de  brigade. 


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A08  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

je  ne  saurais  m'en  étonner.  Non,  la  corruption,  l'ignorance,  l'égoïsme  des 
intérêts  privés,  en  étouffant  le  patriotisme,  auraient  partout  les  mêmes 
conséquences.  Des  chancres  aussi  profonds,  aussi  invétérés  sont  la  ruine 
des  empires,  et  les  nations  n'échappent  à  leur  action  destructive  qu'autant 
que  l'opinion  publique  est  en  droit  de  les  stigmatiser  et  d'exiger  qu'il  y  soit 
porté  remède. 

a  L'Angleterre  elle-même  a-t-elle  toujours  été  èa  l'abri  de  la  contagion? 
N'avons-nous  jamais  entendu  parler  de  Bacon  et  de  Marlborough?  Avons- 
nous  oublié  les  mémoires  de  Pepys  et  les  hontes  de  cette  époque?  Les  dé- 
nonciations de  Burke  ne  résonnent-elles  pas  encore  à  nos  oreilles?  Le  mal 
existe  partout  en  germe;  mais,  suivant  les  temps,  les  lieux,  les  circonstan- 
ces, il  se  développe  avec  plus  ou  moins  de  violence.  En  Turquie,  le  mal  est 
à  son  comble.  Dans  la  chrétienté,  il  est  généralement  en  décroissance.  En 
Russie,  il  infecte  toute  l'administration,  et  causerait  les  mêmes  maux  qu'en 
Turquie,  si  la  toute -puissance  du  gouvernement  ne  le  combattait  avec 
énergie.  » 

Lord  Stratford  dit  plus  loin  :  «  La  corruption  générale  mène  à  sa 
ruine  l'empire  ottoman.  »  Tel  est  évidemment,  sur  le  présent  et  sur 
l'avenir  de  la  Turquie,  le  dernier  mot  de  cet  homme  d'état,  et  ce  mot 
trouve  partout  sa  confirmation  dans  la  correspondance  soumise  au 
parlement.  En  retraçant  aujourd'hui  les  incidens  de  cette  guerre 
d'Asie  qui  jettent  à  notre  sens  la  plus  vive  lumière  sur  la  situation 
de  l'empire  ottoman,  nous  avons  interrogé  soigneusement  cette  cor- 
respondance. Les  renseignemens  qu'elle  nous  offrait  ont  pu  être 
complétés  grâce  à  quelques  informations  particulières  ainsi  qu'aux 
relations  publiées  par  le  général  Bystrzonowski,  le  général  Kmety, 
le  colonel  Lake,  le  chirurgien  militaire  Sandwith,  et  divers  autres  Eu- 
ropéens qui  vinrent  à  cette  époque  offrir  leurs  services  au  sultan. 
Telles  sont  les  sources  d'un  travail  dont  la  campagne  d'Arménie  et 
la  défense  de  Kars  marquent  les  divisions  principales. 

IL 

«  La  position  de  Kars,  écrivait  Fuad-Pacha  à  lord  Glarendon,  est 
la  clé  de  nos  frontières  d'Asie.  Si  cette  place  venait  (à  Dieu  ne  plaise  !) 
à  tomber  entre  les  mains  des  Russes,  d'abord  Erzeroum  serait  me* 
nacé,  puis  toute  l'Anatolie  serait  en  danger  :  cela  est  indubitable.  » 

11  est  facile  de  s'expliquer  l'importance  que  les  Turcs  attachent 
à  ces  derniers  débris  de  leur  puissance  en  Arménie.  Si  nous  exami- 
nons en  effet  la  configuration  de  cette  partie  du  globe,  nous  voyons 
qu'un  énorme  massif  de  montagnes  sépare  le  bassin  central  de  l'A- 
sie du  bassin  de  l'Europe  méditerranéenne.  Les  chaînes  du  Caucase, 
de  l'Alaghez,  de  l'Ararat,  du  Taurus  (1),  en  forment  la  charpente; 

(4)  Nous  ne  parlons  ici  quo  de  la  partie  orientale  du  Taurus.  G^tte  chaîne  descend 


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LA  TURQUIE  PENDANT  LA  GUERBE.  AOQ 

ces  chaînes  suivent  une  direction  sensiblement  parallèle  du  sud-est 
au  nord-ouest,  et  soutiennent  une  succession  de  plateaux  qui  s'élè- 
vent en  forme  de  degrés  depuis  les  plaines  basses  de  l'Asie  jusqu'à  la 
région  comprise  entre  l'Ararat  et  le  Taurus.  La  ville  d'Erzeroum  est 
située  dans  cette  partie  du  massif,  au  point  de  partage  des  eaux, 
qui  se  déversent  en  tous  sens.  L'Euphrate  et  le  Tigre  vont  se  jeter 
dans  le  golfe  Persique,  TAraxe  et  la  Koura  dans  la  Mer-Caspienne, 
le  Tchorok  et  les  deux  Irmaks  dans  la  Mer- Noire.  Le  maître  de 
ce  point  de  partage  des  eaux  se  trouve  maître  en  réalité  de  toute 
la  partie  occidentale  de  l'Asie.  11  n'a  qu'à  suivre  le  cours  des  fleuves 
pour  descendre  dans  T Asie-Mineure,  dans  la  Mésopotamie,  dans  la 
Géorgie,  dans  la  Perse. 

Cette  considération  ne  pouvait  échapper  au  génie  conquérant  des 
Turcs,  et  lorsqu'ils  tournèrent  leurs  regards  vers  l'orient,  ils  son- 
gèrent tout  d'abord  à  s'emparer  de  l'Arménie.  Le  sultan  Sélim  II, 
par  la  conquête  d'Erzeroum,  ouvrit  la  voie  à  ses  successeurs  Soli- 
man le  Grand  et  Mourad  III,  qui  enlevèrent  aux  Persans  la  Géorgie 
et  la  Mésopotamie.  Après  une  lutte  qui  dura  près  d'un  siècle,  les 
Turcs  se  trouvèrent  en  possession  de  cette  longue  chaîne  de  mon- 
tagnes qui,  sous  le  nom  de  montagnes  de  l'Arménie  et  du  Kurdis- 
tan, s'étendent  en  ligne  droite  de  la  Mer-Noire  à  la  mer  des  Indes. 
Ils  n'avaient  plus  qu'un  pas  à  faire  pour  descendre  en  Perse;  ils 
touchaient  à  l'apogée  de  leur  puissance,  qui  dès  lors  allait  rapide- 
ment décliner.  Déjà  ces  expéditions  lointaines  entraînaient  d'im- 
menses difficultés.  De  graves  désastres  firent  même  sentit*  aux  sul- 
tans la  nécessité  d'asseoir  fortement  leur  domination  en  Arménie 
avant  de  pousser  plus  loin  leurs  conquêtes.  Pendant  le  cours  de  ces 
guerres,  leur  base  d'opérations  était  toujours  Erzeroum  ;  mais  la  si- 
tuation de  cette  ville  au  milieu  d'une  plaine  la  rendait,  dans  les 
idées  du  temps,  peu  propre  à  la  défense.  Il  fallait  donc  avant  tout 
s'assurer  des  passages  des  montagnes  qui  d'Erzeroum  mènent  en 
Perse  et  en  Géorgie.  Du  côté  de  la  Perse,  il  n'existe  qu'une  seule 
route,  suivie  de  temps  immémorial  par  les  armées  et  les  caravanes. 
Au  sortir  de  la  plaine  d'Erzeroum,  elle  gagne,  à  travers  les  monts 
Bingel,  la  vallée  de  l'Euphrate,  la  remonte  jusqu'aux  sources  de  ce 
fleuve  et  débouche  dans  la  plaine  de  T'chaldiran  par  le  col  de  Baja- 
zid,  dépression  qui  sépare  la  flèche  de  1*  Ararat  du  massif  inaccessible 
des  montagnes  du  Kurdistan.  Du  côté  de  la  Géorgie,  les  chaînes  pa- 
rallèles au  Caucase,  l'Ararat  et  l'Alaghez,  opposent  un  double  ob- 
stacle à  la  marche  des  armées.  Bien  qu'à  la  rigueur  ces  montagnes 

«nsuite  vers  le  sud  et  délimite  ainsi  le  bassin  de  la  Méditerranée.  La  géographie  de  ces 
contrées  n*est  connue  que  par  des  travaux  fort  récens,  et  encore  incomplets.  On  les 
trouve  résumés  dans  Pouvrage  de  Ritter  et  dans  les  cartes  de  Kiepert. 


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AlO  BEYtE  DES  DEUX  MONDES. 

puissent  être  traversées  sur  d'autres  points ,  elles  ne  livrent  un  pas- 
sage facile  que  dans  la  partie  suivie  par  la  grande  route  d'Erzeroum 
à  Tiflis.  Cette  route  franchit  la  chaîne  de  TArarat  au  col  désigné  par 
les  indigènes  sous  le  nom  de  Soghanly-Dagh,  coupe  la  plaine  qu'ar- 
rose le  Kars-Tchaï,  s'enfonce  dans  l'Alaghez,  et  par  la  gorge  d'El- 
lidara  gagne  Tiflis  et  la  Géorgie.  Aussi  le  premier  soin  du  sultan 
Mourad  III,  après  la  conquête  de  Tiflis,  fut -il  de  se  rendre  complè- 
tement maître  de  cette  communication  en  fortifiant  la  ville  de  Kars. 
Ce  sultan ,  dont  le  nom  est  resté  attaché  aux  grands  monumens  de 
la  puissance  militaire  des  Turcs  en  Asie,  fit  quelques  années  après 
relever  l'enceinte  d'Érivan  et  rémettre  en  état  de  défense  les  autres 
villes  enlevées  aux  Persans.  Il  couvrit  le  pays  d'un  réseau  dg  places 
et  de  châteaux-forts  qui  servaient  à  ses  armées  de  dépôts  de  vivres 
et  de  munitions,  qui  jalonnaient  les  étapes  des  colonnes  et  leur  per- 
mettaient ainsi  de  se  mouvoir  librement  dans  tm  pays  impraticable 
à  la  marche  de  longs  convois. 

Dans  le  système  de  défense  que  les  Turcs  avaient  adopté,  ils  con- 
servaient en  Géorgie  quelques  avant-postes,  tels  que  les  châteaux 
de  Tiflis,  de  Gori,  de  Gandzak,  destinés  à  tenir  en  bride  les  princes 
chrétiens  et  les  khans  des  bords  de  la  Caspienne,  qui  reconnaissaient 
la  suzeraineté  de  la  Porte;  mais  leurs  véritables  lignes  de  défense 
étaient  d'abord  la  chaîne  de  l'Alaghez  :  les  passages  de  ces  mon- 
tagnes étaient  occupés  par  des  châteaux,  dont  quelques-uns  ont 
encore  joué  un  rôle  dans  les  guerres  avec  la  Russie.  L'histoire  nous 
a  transmis  ainsi  les  noms  des  châteaux  d'Atzchweri,  de  Kerthvisi, 
d'Achalkalaki.  Plus  loin  s'étend  jusqu'au  pied  de  l'Ararat  un  vaste 
et  fertile  plateau.  Au  milieu  de  ces  plaines  s'élevaient  trois  grandes 
places  fortes,  où  pendant  le  cours  de  leurs  guerres  se  concentraient 
les  armées  turques  :  Kars,  Érivan  et  Achaltziche.  Enfin,  sur  le  re- 
vers opposé  de  l'Ararat,  les  villes  d'Olti,  Hassan-Kalé,  Toprak-Kalé, 
Bajazid,  reliées  par  une  multitude  de  châteaux,  couvraient  en  der- 
nière ligne  la  capitale  de  l'Anatolie. 

Tel  était  l'ensemble  des  positions  que  les  Turcs,  à  l'époque  de  leur 
grandeur,  occupaient  en  Arménie.  Ils  s'y  étaient  longtemps  main- 
tenus au  milieu  d'alternatives  de  succès  et  de  revers.  Cependant 
les  Persans  avaient  fini  par  recouvrer  une  partie  des  territoires  per- 
dus. De  longues  brèches  se  trouvaient  ouvertes  ainsi  dans  les  lignes 
de  défense  des  Turcs,  quand  un  nouvel  ennemi,  apparaissant  au- 
delà  du  Caucase,  vint  menacer  l'existence  des  deux  nations  rivales. 
Les  progrès  de  la  Russie  furent  rapides.  Aujourd'hui  elle  est  soli- 
dement assise  en  Géorgie;  elle  a  forcé  la  ligne  de  l'Alaghez..  La 
place  d' Achaltziche,  enlevée  aux  Turcs  en  *828,  et  la  citadelle  de 
Goumry,  hexagone  bastionné  construit  depuis  cette  époque  au  dé- 


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LA  TURQUIE  PENDANT  LA  GUERRE.  AU 

bouché  des  gorges  d*Ellidara^  lui  donnent  pied  en  Arménie.  Enfin  les 
provinces  d'Érivan  et  de  Nachdjevan,  après  de  longues  vicissitudes, 
sont  également  tombées  au  pouvoir  de  la  Russie.  Les  Russes  se 
trouvent  ainsi  maîtres  des  défilés  de  l'Ararat,  ils  peuvent  descendre 
sur  Bajazid  et*,  par  la  route  de  Perse,  gagner  en  quelques  marches 
Erzeroum;  mais  ces  provinces,'  séparées  de  la  Géorgie  par  les  âpres 
montagnes  qui  entourent  le  lac  de  Zevanga,  ne  leur  oflrant  pas  une 
base  d'opérations  assez  large,  la  route  directe  de  Tiflis  à  Erzeroum 
est  encore  la  grande  ligne  stratégique  que  les  Russes  doivent  suivre 
pour  arriver  à  la  conquête  de  TAnatolie,  et  cette  route  leur  est  in- 
terdite par  la  position  de  Kars. 

En  un  mot,  Kars  est  pour  la  Tui*quie  d'Asie  ce  qu'est  Choumla 
pour  la  Turquie  d'Europe. 

Aux  premiers  indices  d'une  guerre  avec  la  Russie,  la  Porte  avait 
dirigé  sur  cette  ville  les  troupes  qu'elle  destinait  à  la  défense  de  ses 
frontières  d'Asie;  elle  en  avait  donné  le  commandement  au  mouchir 
Abdi-Pacha.  Ce  personnage  appartenait,  en  Turquie,  à  la  nouvelle 
école;  il  avait  fait  ses  études  militaires  en  Allemagne,  et  jouissait,  à 
ce  titre,  d'une  réputation  de  savoir  et  de  capacité  que  nul  ne  s'avi- 
sait de  contester  à  Constantinople.  Le  ferik  Sélim-Pacha  occupait 
avec  un  autre  corps  d'armée  Bathoum  et  le  littoral  de  la  Mer-Noire. 

Les  Turcs  prirent,  de  ce  côté,  l'initiative  des  hostilités.  Dans  la 
nuit  du  31  octobre  1853,  ils  franchirent  le  Tchorok  et  enlevèrent  un 
petit  poste  avancé,  décoré  pompeusement  du  nom  de  fort  Saint- 
Nicolas.  Le  mouchir  pénétra  en  même  temps  dans  les  provinces  a^r- 
méniennes  soumises  à  la  Russie  ;  il  les  ravagea  sans  rencontrer  la 
moindre  résistance  de  la  part  de  l'ennemi.  L'armée  du  Caucase  était 
encore  dans  ses  cantonnemens.  Loin  de  se  disposer  à  envahir  le 
territoire  ottoman,  elle  n'était  pas  même  en  mesure  de  repousser 
l'agression  des  Turcs.  Ce  n'est  pas  là  le  fait  le  moins  curieux  de 
cette  campagne,  et  nous  ne  saurions  en  trouver  l'explication  que 
dans  la  politique  suivie  par  l'empereur  Nicolas  lors  de  ses  démêlés 
avec  la  Porte.  Ce  prince  venait  de  se  décider  à  occuper  les  provinces 
danubiennes.  Intervertissant  l'ordre  naturel  des  idées,  il  jetait  ainsi 
le  poids  de  ses  armées  dans  la  balance ,  et  considérait  cette  mesure 
comme  un  terme  moyen  qui  seconderait  ses  négociations  sans  mener 
à  la  guerre.  Il  se  trouva^  donc  pris  au  dépourvu  du  côté  de  l'Asie. 
Des  renforts  y  furent  envoyés  ep  toute  hâte,  mais  en  attendant  l'ar- 
mée russe  se  trouva  réduite  à  l'inaction.  La  jactance  des  Turcs  s'en 
accrut  naturellement.  Après  un  engagement  fort  insignifiant  près 
de  Bayandir,  le  mouchir  annonça  officiellement  à  son  gouvernement 
qu'il  avait  taillé  en  pièces  lés  ennemis,  et  qu'il  se  disposait  à  leur 
enlever  les  places  de  Goumry  et  d'Achaltziche,  où  ils  étaient  venus 
chercher  un  refuge. 


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A 12  BEVUE   DES  DEUX  MONDES. 

A  l'arrivée  du  Tartare  porteur  de  ces  nouvelles,  l'enthousiasme 
des  défenseurs  de  la  cause  ottomane  ne  connut  plus  de  bornes  ;  le 
nom  de  Schamyl  était  alors  dans  toutes  les  bouches,  et  nul  ne  dou- 
tait qu'à  la  tête  de  soixante  mille  Circassiens  il  ne  vint  rejoindre  les 
Turcs  dans  leur  marche  sur  Tiflis.  Du  reste  il  nous  serait  difficile  de 
dire  si,  dans  ce  premier  moment  de  surprise,  l'invasion  de  la  Géor- 
gie n'avait  pas  quelque  chance  de  succès.  Nous  devons  l'avouer,  les 
événemens  qui  signalèrent  cette  partie  de  la  campagne  nous  sont 
très  imparfaitement  connus.  On  voit  seulement  que  les  bulletins  du 
mouchir  Abdi- Pacha  excitaient  l'hilarité  de  ses  propres  soldats. 
«  Vous  avez  traversé  notre  bivouac,  disait  un  chef  de  bachi-bozouks, 
Aali-Bey,  au  docteur  Sandwith  (1)  :  nos  hommes  couchent  à  la  belle 
étoile;  moi,  j'ai  cette  tente  pour  abri.  Sachez  cependant  que,  s'il 
faut  en  croire  nos  pachas,  nous  avons  ici  deux  mille  tentes  enlevées 
aux  Russes.  Mon  histoire  est  connue  de  toute  l'armée.  Dans  une  de 
mes  courses,  j'avais  eu  la  chance  d'arrêter  un  chariot  escorté  de 
quelques  cavaliers.  Ce  chariot  contenait  des  sacs  de  biscuit  et  une 
tente.  J'amenai  ma  prise  au  mouchir.  <(  C'est  bien,  me  dit-il;  garde 
pour  toi  la  tente.  »  Cette  tente,  vous  la  voyez.  Un  mois  après,  un  de 
mes  hommes  m'apporta  le  journal;  j'appris  ainsi  qu'après  un  com- 
bat acharné,  nous  avions  enlevé  aux  Russes  un  convoi  chargé  de  bis- 
cuit et  deux  mille  tentes. — Les  pachas,  ajoutait  d'un  ton  sentencieux 
le  chef  de  bachi-bozouks^  sont  les  pères  du  mensonge.  » 

Les  triomphes  des  Turcs  furent  du  reste  de  courte  durée.  L'arri- 
vée de  la  18»  division  et  d'une  brigade  de  la  1 3*  ayant  mis  les  Russes 
en  mesure  de  reprendre  l'offensive,  ils  attaquèrent  le  corps  d'armée 
qui,  sous  les  ordres  du  ferik  Aali-Pacha,  menaçait  Achaltziche.  Ce 
général  avait  éparpillé  ses  troupes  autour  de  la  place.  Grâce  à  ses 
mauvaises  dispositions,  il  n'eut  pas  le  temps  de  les  concentrer  au 
moment  décisif.  Le  26  novembre,  les  Russes,  un  peu  avant  le  jour, 
enlevèrent  à  la  baïonnette  le  village  de  Soukoupliss,  où  les  Turcs 
s'étaient  retranchés.  Canons,  drapeaux  et  bagages  tombèrent  entre 
leurs  mains.  La  déroute  fut  complète.  Aali-Pacha  ne  songea  d'abord 
qu'à  pourvoir  à  sa  propre  sûreté;  mais,  une  fois  hors  de  danger,  il 
s'efforça  d'arrêter  à  coups  de  sabre  les  fuyards.  Le  ferik  donnait  ce 
témoignage  de  bonne  volonté  un  peu  tard.  «  L'affaire  était  finie  de- 
puis deux  heures,  le  mal  était  sans  remède;  »  telle  est  la  remarque 
judicieuse  que  nous  trouvons  dans  un  rapport  adressé  à  Haïreddin- 
Pacha  (2).  A  la  nouvelle  de  cet  échec,  le  mouchir  donna  l'ordre  à 
son  lieutenant  ou  rets  Achmet-Pacha,  qui  observait  Goumry,  de  se 

(1)  Voyex  A  Narrative  of  the  Siegê  of  Kart,  by  Humphiy  Sandwith,  M.  D.  Londoo 
1856. 

(2)  Ce  rapport  manuscrit  nous  a  été  communiqué  par  le  général  Bystfzonowski ,  que 
nous  avons  déjà  cité  parmi  les  écrivains  militaires  qui  ont  raconté  la  guerre  d*Arménie. 


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LA  TtJBQUIE   PENDANT   LA   GUERRE.  &1S 

retirer  sur  Kars.  Celui-ci,  n*ayant  pas  opéré  son  mouvement  à  temps, 
se  vit  à  son  tour  attaqué  par  le  général  Béboutof  à  Basch-Kadik-Lar. 
L'action  s'engagea  dans  la  matinée  du  2  décembre  1853  ;  elle  fut 
vive.  Le  canon  des  Turcs  fit  éprouver  aux  Russes  des  pertes  sen- 
sibles; mais  Vély-Pacha,  qui  arrivait  avec  sa  division  sur  le  champ 
de  bataille,  n'osa  pas  s'engager  et  labsa  écraser  les  troupes  du  reïs. 
Cette  fois  encore  la  débandade  fut  générale;  toute  l'artillerie  tomba 
aux  mains  des  Russes.  Le  désarroi  de  l'armée  turque  fut  tel  qu'en 
arrivant  à  Kars,  les  soldats  mirent  à  sac  la  ville  et  les  bazars. 

A  leur  retour,  les  généraux  s'accusèrent  réciproquement  de  ces 
désastres.  Le  mouchir  Abdi-Pacha,  qui  était  resté  à  Kars,  se  plaignit 
amèrement  de  la  désobéissance  de  ses  lieutenans  ;  mais  le  lieute- 
nant Achmet  intrigua  si  bien  à  Constantinople  qu'il  fit  retomber  la 
faute  sur  la  tête  de  son  chef,  et  obt'mt  le  commanden>ent  de  l'armée 
à  sa  place.  Ce  fut  là  un  nouveau  malheur.  Abdi- Pacha  était  sans 
doute  un  médiocre  personnage;  ses  connaissances  militaires,  si  fort 
prisées  à  Constantinople,  étaient  nulles.  Pendant  son  séjour  à  Vienne, 
il  ne  s'était  occupé  en  réalité  que  d'ornithologie,  science  évidem- 
ment peu  propre  à  former  un  général.  Du  moins  il  était  honnête 
homme,  et  son  successeur  se  trouva  être  un  misérable. 

La  campagne  était  finie;  la  tâche  du  nouveau  mouchir  se  rédui- 
sait donc  à  veiller  pendant  l'hiver  à  l'entretien  de  ses  troupes;  mais 
Achmet  avait  bien  d'autres  soucis  :  il  s'agissait  pour  lui  de  ren- 
trer, avant  tout,  dans  son  argent.  Le  commandement  d'une  armée 
dans  ce  pays  est  dispendieux  à  acquérir,  plus  dispendieux  encore 
à  conserver.  En  thèse  générale,  un  Turc  ne  saurait  parvenir,  s'il 
n'est  la  créature  de  quelque  dignitaire  de  l'empire,  et  nul  ne  sau-- 
rait  acheter  trop  cher  les  bonnes  grâces  de  tels  protecteurs.  Ce  n'est 
pas  tout  d'ailleurs,  il  faut  compter  encore  avec  le  sérail;  femmes, 
eunuques,  serviteurs  du  sultan,  ne  se  laissent  point  oublier.  Tout 
ce  monde  ime  fois  gorgé,  il  reste  enfin  à  partager  les  bénéfices  avec 
les  ministres.  Or,  Achmet  le  savait,  le  sérastier  Riza-Pacha  n'en- 
tendait pas  laisser  contester  ses  droits  sur  ce  chapitre.  Il  parta- 
geait avec  l'apothicaire  de  l'armée,  à  plus  forte  raison  avec  le  gé- 
néral en  chef.  Achmet  pilla  donc,  mais  il  pilla  si  démesurément 
que  son  armée  faillit  en  périr  de  misère  et  de  faim.  «  Rien  ne  peut 
donner  idée  de  l'horreur  de  l'hiver  qui  s'écoula  pendant  le  com- 
mandement d'Achmet-Pacha,  dit  le  docteur  Sandwith;  les  soldats, 
entassés  dans  des  caves,  dans  des  réduits  infects,  couchés  sur  de 
la  paille  pourrie,  privés  de  vêtemens,  de  combustibles,  d'alimens 
même,  succombèrent  par  milliers.  La  plume  se  refuse  à  décrire  le 
spectacle  des  hôpitaux.  Tel  était  l'épuisement  des  malades  que,  dans 
les  cas  de  fièvre  simple,  leurs  extrémités  se  gangrenaient  avant  que 
la  vie  ne  fût  éteinte  en  eux.  De  larges  tranchées,  ouvertes  à  grand'- 


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hih  BEVUE   DES  DEUX  MONINSS. 

peine  dans  la  terre  gelée,  reçurent  ainsi  plus  de  douze  mille  cada- 
vres que  les  chiens  et  les  loups  venaient  dévorer  pendant  la  nuit»  » 
Grâce  à  l'incurie  du  gouvernement,  ces  faits  eussent  passé  inaper- 
çus, si  lord  Stratford  ne  s'en  fût  ému.. Il  provoqua  une  enquête,  et 
sur  le  rapport  de  Haïreddin-Pacha,  qui  se  rendit  à  Kars  à  la  fm  du 
mois  de  mars  185&,  Àchmet  et  son  cbeT d'état-major  Aali-Pacha 
furent  arrêtés  et  traduits  devant  un  conseil  de  guerre.  Pendant  long- 
temps, nous  voyons  lord  Stratford  poursuivre  le  châtiment  des  cou- 
pables, et  enfin  l'obtenir. 

On  avait  fait  un  exemple;  mais  ce  n'était  pas  tout  :  il  fallait  trou- 
ver un  successeur  à  Achmet.  Le  séraskier  Riza- Pacha  avait  tout 
juste  sous  la  main  un  homme  qui  réunissait  à  son  gré  les  qualités 
nécessaires  pour  réorganiser  l'armée  et  la  commander  dans  le  cours 
de  la  campagne  prochaine.  C'était  le  gouverneur  d'Erzeroum,  Mous- 
tafa-Zarif-Pacha.  Barbier  de  son  état,  MouStafa-Zarif  avait  été  au 
service  du  séraskier,  qui  l'avait  pris  en  amitié  et  lui  avait  fait  obte- 
nir l'emploi  de  trésorier  dans  un  régiment.  Une  fois  lancé,  Mous- 
tafa-Zarif,  qui  ne  manquait  pas  d'intelAgence,  s'était  poussé  dans 
le  commissariat.  Malheureusement  il  avait  été  dénoncé  pour  ses  ra- 
pines et  s'était  vu  destituer.  Un  accident  semblable  n'est  point  de 
nature  à  briser  la  carrière  d'un  Turc.  Le  séraskier  ne  lui  en  conti- 
nua pas  moins  sa  protection,  et,  pour  le  dédommager,  le  fit  entrer 
dans  l'administration  civile.  Cette  fois  la  fortune  fut  moins  cruelle 
au  barbier;  il  parvint  rapidement  au  poste  de  gouverneur  de  pro- 
vince. Il  n'avait  ainsi  qu'un  pas  à  faire  pour  devenir  mouchir.  Sans 
doute  de  tels  antécédens  ne  nous  semblent  point  donner  droit  au 
«  commandement  des  armées;  mais  en  Orient  un  usage  immémorial 
veut  qu'un  Turc  soit  propre  à  tous  les  emplois.  La  volonté  du  sultan 
eût  appelé  Moustafa-Zarif  aux  fonctions  de  ministre  des  finances, 
d'ambassadeur  ou  d'amiral,  que  nul  ne  s'en  fût  étonné.  Du  reste,  une 
fois  nommé  mouchir,  Moustafa-Zarif  justifia  la  confiance  du  séras- 
kier :  il  sut  allier  dans  une  proportion  convenable  le  service  de  l'état 
au  soin  de  ses  intérêts.  Naturellement  il  ne  s'oublia  pas;  mais,  loin 
d'imiter  la  coupable  incurie  de  son  prédécesseur,  il  prit  des  mesures 
énergiques  pour  mettre  son  armée  en  état  d'entrer  en  campagne. 
Il  s'occupa  d'abord  des  approvisionneméns.  S'étant  aperçu  de  la  dé- 
testable qualité  des  farines  que  livrait  le  munitionnaire  Kosma,  il  le 
prit  à  partie  ;  à  la  âuite  d'explications  orageuses,  il  le  fit  saisir,  par 
ses  aides-de-camp  et  lui  appliqua  de  sa  main  une  volée  de  coups 
de  canne.  Ce  retour  aux  vieux  usages  produisit  le  meilleur  effet  dans 
l'armée.  Les  premières  chaleurs  ayant  permis  en  même  temps  de 
tirer  les  soldats  de  leurs  demeures  dans  la  ville  pour  les  faire  cam- 
per sous  la  tente,  le  changement  d'air  et  les  ablutions  prescrites 
par  la  loi  religieuse  eurent  bientôt  rétabli  la  constitution  naturelle- 


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LA  JUBQUIE  PENDANT  LA  GUEKRE.  &!& 

inent  vigoureuse  des  Turcs.  Dès  lors  les  travaux  du  camp  retranché 
furent  poussés  avec  activité.  Le  mouchir  enfin  s'occupa  de  combler 
les  vides  ouverts  dans  les  rangs  de  l'armée  par  les  misères  de  l'hi- 
ver précédent.  Les  ressources  de  la  conscription  se  trouvant  déjà 
épuisées,  il  fit  saisir  tous  les  hommes  valides  cpie  ses  gendarmes  ren- 
contrèrent sur  leur  chemm  et  les  enrôla  dans  ses  régimens.  Grâce  à 
ces  levées  et  à  quelques  renforts  venus  de  Gonstantinople,  l'armée 
se  trouva  compter  environ  quarante  mille  hommes  de  troupes  régu- 
lières sans  les  bachi-bozoules ^  (jui,  ne  recevant  ni  solde  ni  vivres, 
s'étaient  tirés  d'affaire  en  ravageant  affreusement  le  pays. 

Avant  d'entrer  en  campagne,  le  mouchir  se  résolut  à  passer  se» 
soldats  en  revue.  Pour  lui  donner  idée  de  l'ordre  d'une  armée  en 
bataille,  les  généraux  européens  dont  le  sultan  avait  accepté  les 
services  se  chargèrent  de  disposer  les  troupes  sur  le  terrain  :  l'in- 
fanterie sur  deux  lignes,  l'artillerie  dans  les  intervalles,  la  cavalerie 
sur  les  ailes,  les  réserves  en  arrière.  Le  mouchit,  entouré  de  son 
état-major,  parcourut  les  rangs;  il  inspecta  à  diverses  reprises  l'ar- 
mement et  l'équipement  des  différens  corps;  il  n'oublia  pas,  en  pas- 
sant, de  laisser  tomber  quelques  mots  d'une  familiarité  soldatesque. 
Moustafa-Zarif  n'était  pas  sans  avoir  entendu  parler  de  Napoléon.  A 
son  exemple,  il  s'arrêta  devant  un  vieux  sergent  et  lui  saisit  l'oreille 
en  l'interrogeant  sur  ses  campagnes.  A  ce  geste,  le  sergent  s'ima- 
^a  c[u'il  allait  recevoir  la  bastonnade  et  poussa  des  hurlemens 
lamentables.  Outré  d'une  telle  stupidité,  le  mouchir  jugea  que  les 
officiers  seuls  étaient  en  état  de  le  comprendre.  Les  ayant  réunis 
autour  de  lui,  il  les  harangua  en  ces  termes  :  «  Officiers  de  l'armée 
d'Anatoliè,  nous  allons  attaquer  les  giaours  russes,  combattre  pour, 
notre  padishah  et  notre  patrie.  Montrez-vous  ce  que  vous  êtes;  gar- 
dez-vous surtout  de  fuir,  car  moi ,  votre  mouchir,  je  serai  là  pour 
vous  surveiller  et  vous  punir.  Au  milieu  du  feu,  les  milazims  veille- 
ront sur  les  soldats,  les  uzbachis  sur  les  milazims^  les  bimbachis 
sur  les  uzbachis  y  les  miralais  sur  les  bimbachis^  les  livas  et  les 
ferîks  se  tiendront  un  peu  plus  en  arrière  et  veilleront  sur  les  mira- 
lais^ et  moi  je  suivrai  tous  les  mouvemens  dés  livas  et  des  feriks. 
Vive  le  padishah  !  »  Après  cette  allocution,  le  mouchir  se  fit  appor- 
ter sa  pipe  et  donna  l'ordre  de  faire  défiler  les  troupes. 

L'aspect  de  ces  troupes  était  singulièrement  misérable.  Les  uni- 
formes en  lambeaux  n'offraient  plus  la  moindre  trace  des  couleurs 
primitives.  Les  capotes  et  les  sacs  avaient  été  perdus  l'année  précé- 
dente pendant  les  déroutes  qui  avaient  suivi  les  affaires  d'Achalt- 
ziche  et  de  Bach-Kàdik-Lar.  Depuis  lors,  nulle  mesure  n'ayant  été 
prise  à  cet  égard,  la  plupart  des  soldats  en  étaient  réduits  à  porter 
leurs  effets  noués  dans  un  morceau  de  toile.  Du  reste  ils  n'avaient 
ni  bas,  ni  souliers,  le  plus  souvent  point  de  chemise;  enfin  telle  était 


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ii6  KETUE   DES   DEUX   MONDES. 

l'iocarie  du  gouvernement  et  des  généraux  que,  malgré  la  rigueur 
du  froid,  leur  tenue  était  encore  le  pantalon  de  toile.  Sous  leurs 
baillons,  ces  malheureux  soldats  conservaient  un  air  martial;  leurs 
armes  étaient  bien  entretenues,  ils  les  maniaient  avec  aisance  et  ré- 
gularité, mais  c'était  tout.  Leur  instruction,  eh  ce  qui  touche  l'école 
de  peloton  et  de  bataillon,  était  complètement  négligée.  Les  manœu- 
vres les  plus  simples  s'exécutaient  avec  lenteur  et  confusion. 

La  cavalerie  était  hors  d'état  de  rendre  le  moindre  service  :  les 
vices  de  son  organisation  ne  lui  permettaient  même  pas  de  soute- 
nir la  comparaison  avec  la  cavalerie  irrégulière  des  bachi-bozouks. 
Les  hommes,  formés  par  des  instructeurs  européens  à  une  école 
dont  les  principes  sont  en  désaccord  avec  les  usages  du  pays,  étaient 
pour  la  plupart  mauvais  cavaliers.  Nous  devons  ajouter  qu'ils  n'a- 
vaient ni  bottes,  ni  éperons,  et  que  leur  armement  était  des  plus 
mai  entendus.  Quant  aux  chevaux,  de  race  petite,  mais  vigoureuse, 
ils  étaient  tellement  exténués  qu'ils  pouvaient  à  peme  supporter  le 
poids  de  l'homme.  Les  bachi-bozouAs  au  contraire,  livrés  à  eux- 
mêmes  et  vivant  aux  dépens  du  pays,  avaient  pour  leurs  chevaux 
la  sollicitude  qui  distingue  les  Orientaux.  Ils  les  montaient  à  leur 
mode  et  en  tiraient  un  très  bon  parti.  Armés  de  l'antique  djeridy 
ils  lançaient  avec  une  adresse  merveilleuse  ce  long  roseau  dont  la 
pointe  acérée  transperçait  l'ennemi  avant  qu'il  pût  les  joindre  à 
l'arme  blanche.  Malheureusement  les  barhi-bozoulc^y  recrutés  parmi 
les  tribus  Lourdes  que  les  mesures  du  sultan  Mahmoud  avaient 
exaspérées,  n'étaient  attirés  cette  fois  sous  les  drapeaux  que  par 
l'espoir  du  pillage.  C'étaient  de  lâches  brigands,  et  rien  ne  rappelait 
en  eux  la  valeur  des  sipahis,  véritables  seigneurs  féodaux  dont  les 
derniers  débris  ont  été  enveloppés  dans  la  ruine  des  janissaires. 

L'artillerie  seule  était  dans  des  conditions  meilleures.  Les  hommes 
sans  doute  étaient  tout  aussi  déguenillée,  mais  les  chevaux  avaient 
moins  souffert,  le  matériel  était  en  état  convenable.  Le  contraste 
avec  les  autres  armes  était  même  frappant.  On  en  peut  trouver  la 
cause  dans  l'aptitude  et  la  prédUection  des  Turcs  pour  le  service  de 
l'artillerie.  Cette  disposition  est  naturelle  à  toutes  les  races  asia- 
tiques, et  les  mstructeurs  ont  formé  ainsi  une  classe  d'excellens 
sous-officiers  qui,  à  défaut  d'officiers,  répondent  aux  premières  exi- 
gences du  service  en  campagne. 

Ce  ne  sont  pas,  on  le  voit,  les  soldats  qui  manquent  à  l'empire 
ottoman.  Encore  aujourd'hui  les  Turcs  méritent  cet  éloge  suprême 
que  leur  donne  MontecucuUi  :  a  ils  sont  braves,  sobres  et  patiens;  » 
mais  ces  qualités  sont  frappées  d'impuissance  par  le  défaut  d'organi- 
sation. Dans  le  système  de  guerre  moderne,  il  ne  faut  pas  Toublier, 
l'individu  disparaît;  les  masses  organisées  jouent  seules  un  rôle,  et 
par  ce  motif  les  cadres  d'une  armée  font  toute  sa  force.  Or  dans  l'ar- 


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LA  TUBQUIB  PENDANT  LA  GUEKRE.  A17 

tnéé  turque  lés  cadres  n'existent  que  de  nom.  L'avancement  n'est  sou- 
fnis  à  aucune  règle;  les  rudes  débuts  du  service  militaire  n'assurant 
ainsi  aucim  avantage,  les  classes  riches  délaissent  le  métier  des 
arm^s  pour  entrer  dans  les  carrières  civiles,  qui  conduisent  même 
au  commandement  des  armées.  Les  officiers  subalteiiies  sont  des 
soldats  tirés  des  rangs  par  le  caprice  ou  le  hasard.  Rien  ne  les  sé- 
pare de  leurs  subordonnés  avec  lesquels  ils  vivent  dans  une  fami- 
liarité que  repousse  toute  bonne  discipline  ;  rien  ne  les  excite  à  s'é- 
lever par  le  mérite,  l'instruction  ou  la  valeur,  —  l'intrigue  seule  et 
l'argent  donnant  accès  aux  grades  supérieurs.  Ceux-ci  reviennent 
de  droit  à  l'ignoble  classe  des, ckiboukjisj  barbiers,  valets  et  com- 
mensaux des  grands  fonctionnaires.  Complètement  étrangers  à  l'ar- 
mée, corrompus  par  l'atmosphère  de  Constantinople,  créatures  du 
sérail  et  des  ministères,  ces  hommes  n'apportent  dans  les  camps  que 
leurs  vices.  Le  mépris  qu'ils  in^iraient  ressort  de  la  correspondance 
de  tous  les  officiers  anglais  qui  se  sont  trouvés  en  contact  avec  eux. 
XI  Ils  sont,  nous  disent-ils,  lâches,  voleurs,  débauchés  et  ivrognes.  » 
de  dernier  vice  semble  extraordinaire  chez  les  Orientaux  ;  il  est  en 
réalité,  de  tous  les  résultats  de  la  civilisation,  le  seul  qui  se  soit  gé- 
néralement propagé  chez  les  Turcs.  Tout  individu  qui  se  fait  gloire 
d'avoir  pris  part  aux  lumières  de  l'Occident  se  fait  par  là  même  gloire 
d'avoir  su  vaincre  les  préjugés  religieux  relatifs  à  l'usage  du  vin; 
mais  là  se  borne  le  plus  souvent  le  goût  des  Turcs  pour  la  civilisar- 
tion.  Infatués  d'une  va'me  admiration  pour  les  connaissances  des  Eu- 
ropéens, ils  n'en  conservent  pas  moins  au  fond  du  cœur  le  mépris 
du  musulman  pour  le  giaour^  et  ce  mépris  s'étend  à  ceux  de  leurs 
compatriotes  qui  se  rapprochent  des  chrétiens  par  l'éducation.  Ils 
repoussent  ainsi  des  rangs  de  l'armée  avec  une  obstination  invin- 
cible les  jeunes  gens  élevés  dans  les  écoles  militaires*  de  Constanti- 
nople. A  leur  sortie  des  écoles,  ces  officiers,  dont  quelques-uns  ont 
un  mérite  véritable,  sont  fatalement  condamnés  à  végéter  dans  les 
arsenaux  de  l'artillerie  et  de  la  marine,  où  leur  concours  est  indis- 
pensable. Plusieurs  d'entre  eux  étaient  allés  rejoindre  l'armée  d'Ana- 
tolie ,  mais  bientôt  ils  avaient  dû  céder  aux  avanies  systématiques 
qui  leur  étaient  infligées.  Le  colonel  Williams  en  trouva  encore  trois 
ou  quatre  qui,  privés  d'emploi  et  de  solde,  avaient  dû  s'attacher  au 
service  personnel  de  quelques  valets  ignorans  devenus  feriks  ou 
livas. 

Par  une  contradiction  apparente,  mais  qu'explique  l'usage  inuné- 
morial  chez  les  Turcs  de  prendre  à  leur  service  des  renégats  de  tous 
les  pays,  l'armée  turque  était  encombrée  de  réfugiés  allemands,  ita- 
liens, hongrois,  polonais,  la  plupart  gens  de  sac  et  de  corde  qui,  ne 
sachant  où  se  réfugier,  s'étaient  décidés  à  prendre  le  turban.  L'An- 


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Alâ  BEVUE  BBS  DEUX  MONDES. 

^ais  Duncan  (1)  cite  entre  autres  un  baron  Wetzler  qui  avait  fini  par 
oublier  sa  langue,  son  p&ys  et  sa  religion,  et  qui,  pour  Tignorance 
et  la  superstition,  ressemblait  de  tous  points  à  un  Turc  du  vieux  ré- 
gime. Tous  du  reste,  renégats  ou  chrétiens,  portaient  des  noms  turca 
«t  se  confondaient  ainsi  avec  l'armée  dont  ils  faisaient  partie.  Dans 
les  momens  critiques,  remarque  un  autre  témoin,  le  miracle  de  la 
tour  de  Babel  semblait  se  renouveler,  et  tous  les  dialectes  du  monde 
se  croisaient  au  milieu  des  rangs. 

Il  ne  régnait  pas  une  moindre  confusion  dans  Tétat-major  général 
de  l'armée.  Le  mouchir  ne  savait  pas  le  premier  mot  de  la  guerre, 
et  il  en  était  de  même  des  généraux  turcs  qu'il  avait  sous  ses  or- 
dres. Pour  obvier  à  cet  inconvénient,  le  divan  lui  avîdt  envoyé  trois 
officiers  européens  destinés  à  l'éclairer  de  leurs  lumières  :  c'étaient 
les  généraux  polonais  Bystrzonowski,  Breanski,  et  le  général  hon-^ 
grois  Guyon.  Gomme  ni  les  ims  ni  les  autres  n'avaient  adopté  la  re- 
ligion musulmane,  ils  ne  pouvaient  avoir  le  commandement  direct 
des  troupes.  Us  se  bornaient  donc  à  donner  des  conseils;  mais, 
ainsi  qu'il  arrive  à  des  généraux  irresponsables,  ces  conseils  se  con- 
tredisaient continuellement.  Les  idées  des  Turcs  se  brouillaient  au 
milieu  des  combinaisons  de  la  stratégie;  faisant  abstraction  de  leur 
bon  sens  naturel,  ils  suivaient  tour  à  tour  les  plans  les  plus  opposés* 
Au  fond  de  l'âme,  le  mouchir  était  fort  partagé;  il  sentait  instincti-^ 
vement  que  son  armée  était  hors  d'état  de  se  mesurer  avec  les  Rus- 
ses. Ses  instructions  d'ailleurs  lui  prescrivaient  de  demeurer  sur  la 
défensive,  et  le  souvenir  des  désastres  de  l'année  précédente  ne  jus- 
tifiait que  trop  une  telle  circonspection;  mais  parfois  aussi  il  se  lais- 
sait aller  à  l'idée  de  s'illustrer  par  quelque  action  d'éclat.  L'armée 
russe,  disséminée  sur  un  immense  territoire,  était  faible  partout. 
Ainsi  le  général  Béboutof  n'avait  à  Goumry  que  dix-sept  bataillons, 
affaiblis  encore  par  les  maladies.  La  grande  supériorité  de  l'armée 
turque  permettait  de  l'accabler;  l'occasion  était  belle.  Moustafa-Za- 
rif-Pacha,  dans  un  conseil  de  guerre,  proposa  gravement  d'aller  at- 
taquer Goumry.  Il  fallait  toute  son  ignorance  pour  avoir  la  pensée 
de  se  rendre  mattre  d'une  place  régulièrement  fortifiée  sans  possé- 
der les  premiers  élémens  d'un  équipage  de  siège.  Le  mouchir  finit 
par  céder  aux  obsel*vations  des  généraux  européens.  Ceux-ci  avaient 
une  tout  autre  idée  :  ils  voulaient  porter  la  guerre  en  Géorgie,  don- 
ner la  main  aux  Circassiens  et  marcher  sur  Tiflis.  La  difficulté  pour 
l'armée  turque  était  de  franchir  la  chaîne  de  l'Alaghez  sans  passer 
sous  le  canon  des  deux  places  de  Goumry  et  d*  Achaltziche,  qui  s'élè- 
vent à  rentrée  des  montagnes;  mais  il  existe  un  défilé  intermé- 

(1)  A  Campaign  with  the  Turks  m  Askt,  by  Charles  Dnncao,  esq.  London  ^855. 


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LA  TUBQUIE  PENDANT  LA  GUEBKE.  &19 

diaire  que  couvre  le  château  d'Achalchalaki.  Ce  château,  en  mauvais 
état,  n'était  gardé  que  par  trois  bataillons.  Le  général  Bystrzonowski 
proposa  en  conséquence  de  se  porter  rapidement  sur  ce  point, 
d'enlever  la  garnison  et  de  descendre  ensuite  en  Géorgie  par  ce  dé* 
filé,  qui  présente  sans  doute  quelques  difficultés,  mais  n'est  pas  ab- 
solument impraticable  pour  une  armée.  Une  fois  en  Géorgie,  les 
Turcs  se  seraient  dirigés  sur  le  col  de  Souram,  et  aursûent  fait  leur 
jonction  avec  le  corps  d'armée  de  Sélim-Pacba,  qui  de  Bathoum  se- 
rait venu  les  rejoindre  par  Koutaïs.  Ainsi  assurés  de  leurs  commu- 
nications avec  la  Mer-Noire,  les  Turcs  pouvaient  alors  marcher  sur 
Tiflis,  recueillir  en  route  les  Gircassiens  et  porter  un  coup  mortel  à 
la  puissance  russe  en  Asie.  Ce  plan,  que  devait  adopter  l'année  sui- 
vante Omer-Pacha,  était  ingénieux;  mais  avec  des  troupes  aussi  mal 
disciplinées  que  celles  du  mouchir,  il  faisait  une  part  excessive  au 
hasard. 

III. 

Sur  ces  entrefaites,  les  coureurs  de  l'armée  vinrent  annoncer  que 
les  Russes,  sortis  de  Goumry,  s'avançaient  dans  là  plaine  de  Kars, 
et  qu'un  détachement  de  la  garnison  d'Achaltziche  menaçait  en 
même  temps  Ardahan,  où  se  trouvait  la  division  de  Kérim-Pacha, 
formant  l'aile  gauche.  A  cette  nouvelle,  le  mouchir  avait  envoyé  en 
toute  hâte  des  renforts  à  Kérim-Pacha,  et  s'était  porté  de  sa  per- 
sonne au-devant  des  Russes.  Les  deux  armées  s'observèrent  ainsi 
pendant  quelques  jours  sans  en  venir  aux  mains,  puis  les  Russes 
rentrèrent  dans  leurs  positions  sans  qu'il  fût  possible  de  deviner  le 
motif  de  leurs  mouvemens.  On  apprit  seulement,  quelques  jours 
après,  que  Sélim-Pacha  avait  été  complètement  défait  dans  l'inter- 
valle. En  effet,  le  ferik  avait  eu  la  malencontreuse  idée  de  s'avan- 
cer dans  le  Gouriel  jusqu'à  Ouzourghetti.  Les  Russes,  qui  se  tenaient 
généralement  sur  la  défensive,  avaient  cette  fois  marché  sur  lui  et 
l'avaient  poursuivi  jusqu'au-delà  du  Tcholok.  Sélim-Pacha  avait 
pris  position  derrière  cette  rivière,  entre  Kakouthi  et  Dschandjour. 
Brusquement  attaqués,  les  Turcs  avaient  pris  la  fuite,  abandonnant, 
comme  d'habitude,  aux  mains  de  l'ennemi  leur  artillerie  et  leurs 
bagages. 

Le  malheur  de  Sélim-Pacha  avait  fait  faire  de  sérieuses  réflexions 
au  mouchir.  Guéri  par  ce  triste  exemple  de  sa  passion  naissante 
pour  la  guerre,  il  avait  ramené  son  armée  à  Kars  et  s'y  tenait  immo- 
bile. Dans  cette  situation,  son  flanc  gauche  se  trouvait  couvert  par 
la  division  de  Kérim-Pacha,  qu'il  avait  laissée  à  Ardahan,  son  flanc 
Jroit  par  un  détachement  destiné,  sous  les  ordres  d'un  autre  Sélim- 


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A20  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

Pacha,  à  observer  les  passages  de  l'Ararat  qui  mènent  à  Bayazid.  Le 
iTîouchir  avait  formellement  enjoint  à  ses  lieutenans  de  ne  rien  en- 
treprendre. Les  jours  s'écoulaient  ainsi  dans  un  repos  que  rien  ne 
serait  venu  troubler,  si  les  Russes  ne  se  fussent  avisés,  en  juillet  186A, 
de  pénétrer  dans  la  plaine  de  Kars  pour  y  faire  des  fourrages. 

Cette  plaine  est  située  au  milieu  de  l'amphithéâtre  des  montagnes 
de  l'Ararat  (1)  et  de  l'Alaghez.  Le  Kars-Tchai,  après  avoir  longé  les 
derniers  contre-forts  de  l'Ararat,  fait  un  coude  et  traverse  la  plaine 
à  distances  à  peu  près  égales*  de  Kars  et  de  Goumry.  Il  semblait  aux 
Turcs  que  ce  cours  d'eau  traçait  entre  les  deux  armées  une  limite 
qu'elles  ne  devaient  pas  franchir.  Or  les  Russes,  toujours  en  four- 
rageant, s'étaient  avancés  jusqu'au  Kars-Tchaï;  le  4  juillet  1854,  ils 
l'avaient  même  traversé  au  gué  de  Djamouschly.  Cette  manœuvre 
avait  fini  par  devenir  suspecte  au  mouchir.  Il  rappela  à  lui  le  corps 
de  Kérim-Pacha,  et  le  11  juillet  vint  prendre  position  avec  toute 
son  armée  à  Hadji-Veli-Keui,  village  éloigné  seulement  de  12  kilo- 
mètres du  Kars-Tchaï.  Il  espérait  par  ce  déploiement  de  forces  déci- 
der les  Russes  à  se  retirer  ;  mais  ceux-ci  n'en  tinrent  aucun  compte, 
et  continuèrent  à  fourrager,  même  à  démolir  les  villages  voisins,  pour 
se  procurer  le  combustible  qui  leur  manquait  dans  ces  plaines  dé- 
nudées. Ils  avaient  fortifié  la  tête  du  vallon  d'Indjé-Déré,  qui  mène 
au  gué  de  Djamouschly.  Leurs  troupes  étaient  campées  en  avant, 
dans  la  plaine,  entre  les  villages  de  Kourouk-Déré  et  de  Poldervan. 
Enfin,  sur  leur  droite,  ils  travaillaient  à  construire  une  redoute  au 
sommet  du  Kara-Iel,  amas  de  collines  volcaniques  qui  domine  le 
vallon  d'Indjé-Déré,  la  plaine,  le  cours  du  Kars-Tchaï,  et  qui  forme 
ainsi  la  clé  de  la  position. 

Fort  contrarié  de  l'insistance  des  Russes  à  se  maintenir  si  près 
de  Kars,  le  mouchir  tenait  conseil  de  guerre  sur  conseil  de  guerre 
pour  trouver  le  moyen  de  les  déloger  sans  arriver  à  livrer  bataille. 
Les  projets  les  plus  divers  furent  successivement  mis  en  avant  ;  de 
grandes  reconnaissances  furent  poussées  sur  divers  points;  des  es- 
carmouches de  cavalerie  eurent  même  lieu,  sans  que  les  Russes 
montrassent  la  moindre  émotion.  Le  mois  de  juillet  s'écoula  ainsii 
Les  troupes,  laissées  dans  l'inaction,  commençaient  à  se  démorali- 
ser; elles  souffraient  des  violentes  transitions  de  la  température. 
Pendant  le  jour,  le  soleil  avait  une  ardeur  insupportable;  la  nuit,  if 
régnait  une  fraîcheur  glaciale  ;  parfois  même,  au  matin,  la  terre  était 
couverte  de  gelée  blanche.  Les  villages  voisins  avaient  été  successi- 
vement détruits,  le  bois  manquait,  les  fourrages  étaient  consommés 
tout  à  l'entour  du  camp  ;  le  moment  était  venu  de  se  retirer  ou  de 

(i)  L*arophithé&tre  est  tracé  à  Vest  par  le  Soghanli-Dagh  et  les  monts  Tchildir,  quei 
longe  le  Kars-Tchai,  au  nord  par  le  Gok-Dagh,  à  Touest  par  la  flèche  de  TAlaghei. 


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LA  TURQUIE  PENDANT  LA  GUERRE.  i21 

marcher  en  avant.  Le  mouchir  ne  savait  encore  quel  parti  prendre; 
enfin  il  annonça  un  beau  jour,  à  Tétonnement  général,  qu*il  allait 
livrer  bataille.  La  circonstance  cpii  avait  mis  fin  à  ses  perplexités  est 
significative;  elle  montre  l'asservissement  actuel  des  Turcs  aux  idées 
de  l'Europe.  Le  moucbir  venait  de  recevoir  des  dépêches  de  Gon- 
stantinople  que  lui  avait  apportées  un  Français  attaché  à  l' état-major 
d'Omer-Pacha.  M.  le  comte  de  Meffray,  avant  d'entrer  au  service  de 
la  Turquie,  avait  été  officier  d'ordonnance  du  général  commandant  1% 
garde  nationale  de  Paris.  Un  service  de  ce  genre  n'avait  pu  l'initier 
aux  combinaisons  de  la  stratégie;  mais  le  mouchir  n'en  savait  pas  si 
long.  Enchanté  de  pouvoir  se  décharger  sur  un  officier  européen  de 
sa  responsabilité  de  général  en  chef,  il  se  décida,  d'après  l'avis  du 
nouveau-venu,  à  prendre  l'offensive.  Comme  les  jours  suivans  dans 
le  calendrier  des  Turcs  étaient  néfastes,  il  différa  du  reste  ses  projets 
jusqu^au  6  août,  jour  regardé  comme  propice.  Le  mouchir  n'était  pas 
au  bout  de  ses  peines;  au  moment  même  où  il  se  disposait  à  l'action, 
arrivait  la  nouvelle  d'un  événement  qui  pouvait  avoir  les  plus  fâ- 
cheuses conséquences  pour  le  sort  de  l'armée  :  les  troupes  qui,  sous 
les  ordres  de  Sélim-Pacha,  occupaient  Bayazid  depuis  le  commen- 
cement de  la  guerre  venaient  d'être  taillées  en  pièces. 

Sélim-Pacha,  ayant  appris  que  le  général  Wrangel,  qui  comman- 
dait à  Érivan,  se  dirigeait,  par  la  route  d'Igdyr,  sur  Bayazid,  avait 
essayé  de  lui  disputer  le  passage  de  TArarat.  Il  avait  occupé  le  dé- 
filé d'Ilglyl;  son  artillerie  balayait  au  loin  la  route  que  les  Russes 
devaient  suivre  ;  son  infanterie  était  massée  en  arrière,  les  îrrégu- 
liers  étaient  dispersés  au  loin,  sur  les  hauteurs  environnantes.  Les 
Russes,  abordant  la  position  à  la  baïonnette,  avalent  tout  renversé 
sur  leur  passage.  Les  Turcs  s'étaient  enfuis  dans  toutes  les  direc- 
tions, et  Sélim-Pacha,  entraîné  dans  la  déroute,  n'était  pas  même 
parvenu  à  les  ramener  sur  la  route  d'Erzeroum.  Il  avait  dû,  avec  le 
gros  des  fuyards,  chercher  un  refuge  à  Van.  La  ville  de  Bayazid 
ayant  ouvert  ses  portes  au  général  Wrangel,  tout  le  pays,  de  ce  côté» 
était  sans  défense  contre  les  Russes,  et  le  premier  parti  de  cavalerie 
'  qui  se  présenterait  devant  Erzeroum  pouvait  en  un  instant  anéantir 
les  magasins  de  l'armée,  qui  s'y  trouvaient  réunis.  Telles  étaient  les 
réflexions  qui  se  présentaient  à  tous  les  esprits.  Évidemment,  dans 
^es  tristes  conjonctures,  il  ne  restait  plus  qu'à  battre  en  retraite.  Le 
mouchir,  en  conséquence,  donna  ses  ordres,  dans  la  journée  du 
h  août,  pour  qu'un  détachement  d'environ  dix  mille  hommes  allât 
prendre  position  à  Toprak-Kalé  sur  la  route  d'Erzeroum,  tandis  que 
le  gros  de  l'armée  filerait  à  la  nuit  tombante  vers  Kars.  Malheureu- 
sement, ainsi  qu'il  arrive  aux  caractères  faibles  dans  les  momens  de 
crise,  le  mouchir  passa  le  soir  même  à  une  résolution  diamétrale- 


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A22  BEVUE  DES  DEUX  H0NDE6. 

ment  opposée.  Ayant  réuni  ses  généraux,  U  leur  signifia  son  inten* 
tion  arrêtée  de  livrer  immédiatement  bataille  aux  Russes.  Après  une 
discussion  de  quelques  instans,  où  les  généraux  Guyon  et  Bystrzo- 
nowski  eurent  comme  d'habitude  de  la  peine  à  se  mettre  d'accord» 
le  plan  de  ce  dernier  fut  adopté.  Il  consistait  essentiellement  à  as- 
saillir tout  d'abord  les  hauteurs  du  Kara-Iel,  qui  formaient,  ainsi 
que  nous  l'avons  dit,  la  clef  de  la  position.  L'armée  turque,  à  cet 
Qiïet,  était  répartie  ainsi  qu'il  suit  : 

Avant-garde.  " —  Liva  :  Abderrhaman-Pacha. 

Sbataillons 2,340  ; 

1  batterie 50)    ^'^^" 

Bachi-boxouks 1,200 

Premier  corps.  —  Ferik  :  Kérim-Pacba. 

20  bataillons 11,911  J  • 

16  escadrons 2,058  |  14,649 

6  batteries 680  ) 

Deuxième  corps.  —  Ferik  :  Vély-Pacha. 

23  bataillons 12,173  \ 

26  escadrons 3,072      16,025 

7  batteries 780  ) 

Bachi-bozouks 3,500 

Total  général  de  l'armée  (1) 37,764 

L'avant-garde  de  cette  ariAée  devait  se  mettre  en  marche  à  onze 
heures  du  soir;  une  demi-heure  après,  le  premier  coi'ps,  commandé 
par  Kérim-Pacha;  une  autre  demi-heure  après,  l'échelonnant  à  gau- 
che, le  deuxième  corps  sous  les  ordres  de  Vély-Pacha.  Le  Kara-Iel 
une  fois  enlevé,  Kérim-Pacha  devait  appuyer  son  aile  droite  à  la  col- 
line et  aborder  l'extrême  gauche  de  l'armée  russe.  Il  était  probable 
que  l'ennemi,'  se  voyant  attaqué  de  ce  côté,  rectifierait  son  ordre  de 
bataille,  pivoterait  sur  sa  gauche  et  avancerait  à  droite  pour  déborder 
les  Turcs  au  moyen  de  sanombfeuse  cavalerie.  Le mouchir  lui  op- 
poserait les  vingt-six  escadrons  et  les  trois  mille  cinq  cents  bachi- 
bozouks  qu'il  avait  en  réserve,  et  ferait  en  même  temps  effort  contre 
le  centre  3e  l'ennemi  pour  le  rejeter  dans  le  Kai's-Tchaï.  Ce  plan, 
on  le  voit,  était  simple  (2).  Il  fallait  sans  doute,  pour  arriver  à  portée 
de  l'armée  russe,  exécuter  une  marche  de  nuit;  mais  justement  cette» 
nuit-là  était  parfaitement  claire.  La  lune,  dans  son  dernier  quartier, 
n'était  voilée  par  aucun  nuage.  L'extrême  transparence  de  l'atmo- 

(i)  Cet  état  de  situation  nous  a  été  communiqué  par  le  général  Bystrzonowski.  D  ne 
comprend  que  les  troupes  engagées  le  jour  de  la  bataille. 

(2)  Voyez  sur  les  détails  de  ce  plan  la  relation  publiée  par  le  général  Bystrzonowski 
dans  U  Spectateur  militaire  (1858). 


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Lk  TURQUIE  PENDANT  LA.  <;UERRE.  A2S 

sphère  dans  ces  régions  élevées  permettait  de  discerner  les  moin- 
ctes  plis  de  terrain  :  çà  et  là,  les  cônes  volcaniques  qui  surgissent 
au  milieu  de  la  plaine;  plus  loin,  les  masses  sombres  du  Kara-Iel; 
plus  loin  encore,  le  magnifique  amphithéâtre  des  montagnes  de  TÂla- 
ghez  et  le  pic  couvert  de  neiges  étemelles  qui  les  domine  toutes, 
11  n'était  donc  pas  difficile  de  se  diriger  au  milieu  de  la  plaine.  Ce- 
pendant l'armée  turque  ne  parvint  pas  à  suivre  l'ordre  de  marche 
qui  lui  était  prescrit.  L'avant-garde  se  mit  en  mouvement  à  onze 
heures  du  soir,  le  premier  corps  suivit  ses  traces;  mais  le  deuxième 
corps,  sous  le  commandement  immédiat  du  mouchir,  perdit  un 
temps  énorme.  A  la  sortie  même  du  camp,  les  différentes  colonnes 
qui  le  composaient  se  croisèrent.  Le  mouchir  eut  toutes  les  peines 
du  monde  à  leur  faire  prendre  leurs  positions  respectives;  Une  fois 
en  ordre,  le  deuxième  corps  se  remit  en  marche,  mais  il  donna  beau- 
coup trop  à  gauche.  Vers  la  pointe  du  jour,  il  se  trouva  ainsi  au  pied 
du  Kabak-Tépé,  colline  située  à  près  de  deux  heures  du  Kara-Iel. 

Cependant  l' avant-garde  et  le  premier  corps  avaient  atteint  la 
ligne  dominante  du  terrain,  qui  descend  ensuite  vers  le  Kars-Tchaï. 
Le  premier  corps  y  fit  halte  à  deux  heures  du  matin  ;  l' avant-garde 
continua  sa  marche  vers  le  Kara-Iel  et  disparut  bientôt  à  tous  les 
regards.  Chacun  s'attendait  à  voir  éclater  une  vive  fusillade  ;  mais 
la  colline  restait  complètement  silencieuse.  Les  minutes  s'écoulaient 
ainsi  pour  tous  dans  une  vive  anxiété.  A  l'approche  de  l'aube,  on 
put  remarquer  des  formes  encore  indécises  qui  s'agitaient  dans  le 
demi-jour  au  sommet  de  la  colline.  Enfin  l'aurore  vint  éclairer  les 
immenses  drapeaux  rouges  des  bachi-bozouks  d'Abderrhaman-Pa- 
cha,  qui  avaient  occupé  sans  coup  férir  la  redoute.  Grande  fut  la 
surprise!  Au  même  moment,  les  rayons  du  soleil  inondèrent  de  leur 
lumière  la  plaine,  et  laissèrent  voir  sur  la  gauche  des  Turcs  toute 
l'armée  russe  formée  en  colonnes. 

Le  général  Béboutof  avait  sans  doute  appris  par  ses  espions  le 
projet  de  retraite  du  mouchir.  Il  avait  en  conséquence  levé  son 
camp  dans  la  nuit,  et  il  s'acheminait  vers  Kars.  Laissant  le  Kara-Iel 
à  sa  gauche,  il  remontait  les  pentes  que  descendaient  les  Turcs  de 
Kérim-Pacha.  Les  deux  armées  se  trouvèrent  ainsi  en  présence,  de 
part  et  d'autre,  fort  inopinément.  Kérim-Pacha,  brave  et  vieux  sol- 
dat, mais  d'une  intelligence  bornée,  se  disposa  aussitôt  au  combat, 
et,  sans  se  préoccuper  autrement  de  l'éloignement  des  troupes  du 
mouchir,  déploya  les  siennes  sur  la  crête  où  elles  avaient  fait  halte. 
L'idée  ne  lui  vint  même  pas  d'appuyer  sa  droite  au  Kara-Iel  et  de 
se  relier  ainsi  au  corps  d'Abderrhaman-Pacha,  qui,  faute  d'ordres, 
demeura  immobile  sur  la  hauteur.  Kérim-Pacha  avait  en  ligne  seize 
bataillons,  trois  batteries  d'artillerie  sur  son  front,  huit  escadrons 
sur  ses  ailes,  quatre  bataillons  et  huit  escadrons  en  réserve.  Le  gé- 


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A2i  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

néral  Béboutof  avait  de  son  côté  dix-huit  bataillons,  vingt-six  esca- 
drons de  dragons,  une  brigade  de  cavalerie  musulmane,  des  cosa- 
ques, et  cinquante-six  pièces  d'artillerie.  Voyant  qu'il  avait  affaire  à 
une  partie  de  l'armée  turque,  il  engagea  immédiatement  contre  elle 
presque  toutes  ses  forces;  il  garda  seulement  en  réserve  six  batail- 
lons, dix  escadrons,  trois  batteries  d'artillerie,  la  cavalerie  musul- 
mane et  six  sotnies  de  cosaques. 

11  était  quatre  heures  et  demie  du  matin  c[uand  la  canonnade 
commença.  Bientôt  les  deux  années  furent  aux  prises  sur  toute  la 
ligne.  Kérim-Pacha,  reconnaissable  à  sa  haute  taille  courbée  par 
l'âge,  à  sa  longue  barbe  blanche,  parcourait,  son  cimeterre  à  la 
main,  les  rangs  des  troupes,  et  se  montrait  partout  au  plus  fort  de 
l'action.  Quelques  officiers  turcs,  à  son  exemple,  firent  bravement 
leur  devoir.  Le  général  d'artillerie  Tahir-Pacha,  Zachariah-Bey, 
colonel  du  6«  régiment  (rédif  d'Anatolie),  Hussein-Daïn-Tcherkess- 
Bey,  colonel  du  1*'  régiment  (nizam  d'Arabistan),  s'efforcèrent  jus- 
qu'à la  fin  de  maintenir  leurs  soldats;  mais  les  autres  abandonnèrent 
honteusement  leur  poste.  Le  liva  Achmet-Pacha,  au  premier  coup 
de  canon,  enfonça  les  éperons  dans  le  ventre  de  son  cheval,  et  ne 
s'arrêta  qu'à  deux  heures  de  là  pour  sabrer  les  fuyards.  Le  Jiva 
Moustafa-Pacha,  les  colonels  Kadry-Bey  du  6«  régiment  d'Arabis- 
tan, Kurd-Mustafa-Bey  du  6*  régiment  d'Anatolie,  s'enfuirent  éga- 
lement avec  tout  leur  état-major  dès  le  commencement  de  l'action. 
D'autres  officiers  de  tous  grades  s'entassèrent  dans  les  voitures  des- 
tinées aux  blessés,  et  d'autorité  se  firent  ramener  à  Kars.  «  Je  vis 
moi-même,  dit  l'Anglais  Duncan,  un  chef  de  bataillon  de  chasseurs 
à  pied  de  la  garde  refuser  de  marcher  à  l'ennemi.  —  Je  n'ai  pas 
d'ordres  de  mon  colonel,  disait  au  général  Kolman  cet  officier  en 
tremblant  de  tous  ses  membres.  —  Lâche,  hurlait  Kolman,  c'est  au 
nom  du  mouchir  que  je  vous  donne  l'ordre  de  marcher.  »  Les  sol- 
dats, indignés,  menaçaient  leur  chef  de  leurs  baïonnettes;  il  fit  alors 
quelques  pas  en  avant,  mit  son  cheval  au  galop,  et  s'enfuit.  Grâce  à 
cette  lâcheté  générale  des  officiers,  des  régimens  entiers  se  trou- 
vèrent bientôt  commandés  par  de  simples  sous-officiers.  La  cavale- 
rie avait  disparu  depuis  longtemps;  dispersés  au  loin  dans  la  plaine, 
les  hommes  avaient  débridé  leurs  chevaux  et  les  faisaient  paître  en 
attendant  l'issue  du  combat.  Les  rangs  de  l'infanterie  s'éclaircis- 
^  saienl  rapidement.  Une  multitude  de  soldats  en  était  sortie  pour  en- 
lever les  blessés  :  soin  inutile,  car  les  chirurgiens  militaires  avaient 
disparu.  Ces  malheureux,  abandonnés  sans  secours,  se  tordaient 
dans  les  convulsions  de  l'agonie.  Partout  régnait  un  affreux  dés- 
ordre; les  réserves  mêmes,  avant  d'avoir  entendu  siffler  une  balle, 
étaient  déjà  démoralisées. 
Au  bout  d'une  heure  et  demie,  le  corps  de  Kérim-Pacha  était  tout 


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LA  TTOQUIE  PENDANT  LA   GUERRE.  i25 

à  fait  compromis.  L'artillerie  seule  soutenait  intrépidement  le  com^ 
bat,  mais  elle  avait  beaucoup  souffert,  et  la  vivacité  de  son  feu  di-^ 
minuait,  quand  apparurent  enfin  les  tètes  de  colonne  du  deuxième 
corps.  A  mesure  qu  elles  arrivaient  sur  la  ligne  dominante  du  terrain 
où  l'action  se  trouvait  engagée,  le  moucbir  leur  faisait  prendre  Tof^ 
fensive,  en  s'efforçant  toujours  de  prolonger  la  droite  des  Russes.  Il 
avait  en  première  et  deuxième  ligne  quatorze  bataillons,  quatre  bat« 
teries  d'artillerie  sur  son  front.  Sa  cavalerie,  composée  de  douze 
escadrons  et  de  3,500  bachi-bozouksy  précédait  son  extrême  gau- 
cbe.  Neuf  bataillons,  quatorze  escadrons,  trois  batteries  d'artillerie 
formaient  sa  réserve.  Les  troupes  du  moucbir  gagnèrent  rapidement 
du  terrain  :  elles  menaçaient  même  de  tourner  complètement  l'ar- 
mée russe,  qui,  fort  inférieure  en  nombre,  avsût  dû  engager  ses  der-- 
nières  réserves;  mais  en  ce  moment  les  bachi-bozouks^  écrasés  par 
le  feu  de  l'artillerie  russe,  prirent  la  fuite.  Il  fallut  les  remplacer  au 
moyen  des  réserves  d'infanterie  que  le  moucbir  appela  à  lui;  tout  le 
deuxième  corps  fut  ainsi  entraîné  à  descendre  la  pente,  et,  faute  de 
précision  dans  les  mouvemens,  la  ligne  de  l'armée  turque  se  trouva 
disjointe.  Les  Russes,  profitant  de  cette  trouée,  allaient  percer  le 
centre,  quand  le  général  Guyon,  apercevant  le  danger,  amena  sur 
ce  point  les  trois  batteries  de  la  réserve.  11  arrêta  le  mouvement 
d'attaque  par  le  feu  de  son  artillerie.  Formant  alors  en  colonne  les 
quatorze  escadrons  qui  lui  restaient,  il  les  lança  sur  les  Russes.  Lui- 
même  chargea  des  premiers.  Malbeureusement  toute  cette  cavalerie, 
une  fois  arrivée  au  milieu  du  feu,  tourna  bride  et  s'enfuit  au  loin, 
sans  qu'il  fût  possible  de  la  rallier.  Au  même  moment,  le  corps  tout 
entier  de  Kérim-Pacha,  saisi  d'une  terreur  panique,  se  débanda. 
Cette  panique  était  causée  par  l'apparition  inattendue  des  Russes 
sur  les  derrières  de  l'armée  turque.  En  effet,  tandis  que  ce  combat 
se  livrait  dans  la  plaine,  un  détachement  de  l'armée  ennemie  avait 
gravi  les  hauteurs  du  Kara-Iel  et  en  avait  délogé  le  corps  d'Abder- 
rhaman-Pacha.  Redescendant  la  pente  opposée,  ce  détachement 
s'était  hardiment  jeté  sur  le  flanc  des  Turcs.  Les  réserves  avaient  à 
l'instant  pris  la  fuite;  une  grande  partie  de  la  deuxième  ligne  s'était 
laissé  entraîner  par  l'exemple  de  la  réserve,  et  la  première  ligne,  se 
voyant  ainsi  abandonnée,  avait  succombé  sous  une  charge  générale 
des  dragons  russes. 

Délivré  de  toute  appréhension  de  ce  côté,  le  général  Béboutof 
tourna  tous  ses  efforts  contre  les  troupes  du  moucbir,  qui  se  trou- 
vèrent alors  dans  la  situation  la  plus  critique.  Il  ne  leur  restait  plus 
qu'à  regagner  au  plus  vite  la  position  dominante  qu'elles  avaient 
quiftée.  Chargées  par  la  cavalerie  russe,  elles  durent  se  former  en 
carrés.  Deux  de  ces  carrés  sur  cinq  furent  enfoncés  et  sabrés  ;  les 
autres  regagnèrent  à  grand'peine  le  sommet  du  plateau.  A  la  vue  de 


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i2d  •   BBVUE  DE6  DEUX  MONDES. 

la  plaine  couverte  de  fuyards,  ces  malbeureux  soldats  furent  saisis 
de  la  contagion  générale  et  se  débandèrent  à  leur  tour.  «  Il  ne  resta 
pas  dix  hommes  réunis,  dit  le  général  Bystrzonowski;  un  millier  de 
cavaliers  lancés  en  ce  moment  eussent  pu  tout  prendre,  tout  dé- 
truire; le  général  russe,  qui,  de  la  position  qu'il  occupait,  voyait  au 
loin  tout  ce  qui  se  passait  dans  la  plaine,  n'eut  pas  même  l'idée  de 
nous  poursuivre.  »  L'armée  russe  fit  halte  au  sommet  du  plateau, 
poussa  trois  hourras  et  regagna  son  camp  au  son  des  musiques  mi- 
litaires. 

L'armée  turque  laissa  aux  mains  de  l'ennemi  quinze  pièces  de 
canon  et  deux  mille  prisonniers.  La  perte  en  tués  et  en  blessés  ne 
saurait  être  évaluée,  car  la  désertion  fut  immense.  11  nous  suffira  de 
dire  que  peu  de  jours  après  le  mouchir  n'avait  plus  que  dix-sept  mille 
cinq  cents  hommes.  Gomme  l'année  précédente,  la  ville  de  Kars  fut 
en  danger  d'être  pillée  ;  mais  cette  fois  Moustafa-Zarif  prit  des  me- 
sures énergiques  pour  arrêter  le  désordre  et  fit  garder  les  bazars  par 
les  bataillons  qui  étaient  restés  dans  la  place.  11  parvint  avec  de 
grands  efforts  les  jours  suivans  à  reformer  les  débris  de  son  armée. 
Telle  était  néanmoins  la  consternation  qu'au  moindre  mouvement 
des  Russes  il  eût  été  impossible  au  mouchir  de  se  maintenir  à  Kars; 
mais  à  la  surprise  universelle  le  général  Béboutof  demeura  immo- 
bile dans  sa  position  d'Indjé-Déré.  Son  inaction  perniit  aux  Turca 
de  respirer.  Enfin  le  17  août  le  mouchir  apprit  que  l'armée  russe  se 
disposait  à  regagner  Goumry.  Les  bachi-bozouks  allèrent  rôder  au- 
tour du  camp,  parvinrent  même  à  enlever  quelques  chariots  qu'ils 
ramenèrent  en  triomphe  à  Kars.  Moustafa-Zarif^  enchanté  de  cette 
retraite,  écrivit  à  Gonstantinople  qu'il  avait  repoussé  les  Russes  sur 
Goumry  et  leur  avait  enlevé  une  grande  partie  de  leurs  bagages.  Le 
canon  de  la  ville,  tiré  en  signe  de  réjouissance,  annonça  aux  pieux 
musulmans  que  le  Tout-Puissant  avait  béni  les  armes  du  sultan. 


IV. 

Moustafa-Zarif-Pacha  eut  beau  faire  cependant,  personne  ne  vou- 
lut accepter  la  déroute  de  Kourouk-Déré  comme  une  victoire,  et  lord 
Stratford  ayant  demandé  son  rappel,  Tordre  de  venir  rendre  compte 
de  sa  conduite  parvint  au  mouchir  dans  le  courant  de  septembre 
1854,  au  moment  où  le  colonel  Williams  arrivait  à  Kars.  L'inspec- 
tion minutieuse  à  laquelle  cet  officier  se  livra  lui  révéla  bientôt  la 
misérable  condition  où  ce  triste  chef  laissait  son  armée. 

«  J'admire,  dit-il  dans  un  ensemble  de  rapports  adressés  à  lord  Clarendon, 
la  patience  avec  laquelle  cette  race  endurante  et  sobre  de  l'Asie  supporte  des 
souffrances  qui  deviendraient  partout  ailleurs  un  sujet  de  continuelles  rauti- 


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LA  TUBQUIE  PENDANT  LA  GUERRE.  A27 

neries.  La  noorriture  du  soldat  est  pitoyable;  son  pain^  mal  pétri,  mal  cuit,  est 
de  la  dernière  qualité;  le  beurre  qui  sert  à  accommoder  le  riz  de  son  pilau  est 
fétide;  encore  cet  aliment,  le  plus  substantiel  de  son  ordinaire,  lui  est-il 
maintenant  supprimé  deux  fois  par  semaine,  n  en  est  de  môme  le  plus  sou- 
vent de  sa  ration  de  viande.  Une  affreuse  saleté  règne  dans  les  cuisines,  et 
telle  est  la  négligence  que  le  cuivre  des  chaudières,  oxydé  faute  d'étamage, 
occasionne  des  accidens  journaliers.  Les  règles  les  plus  simples  de  Thygiène 
sont  méconnues;  les  troupes  sont  entassées  dans  les  maisons  de  la  ville,  au 
milieu  des  débris  de  tout  genre;  il  en  résulte  une  infection  dont  les  miasmes 
engendrent  continuellement  la  fièvre  et  le  typhus.  Les  hôpitaux  sans  doute 
sont  dans  de  moins  fAcheuses  conditions;  mais  il  règne  dans  la  pharmacie  un 
complet  désordre.  Les  médecins  et  les  chirurgiens  sont  d'une  ignorance  gros- 
.  sière,  et  les  blessés  qui  sont  livrés  à  leurs  soins  meurent  ou  restent  estropiés. 
Ils  sont  alors  renvoyés  sans  secours  et  réduits  à  mendier  leur  pain.  La  chaus- 
sure, rhabillement,  Téquipement  sont  hors  de  service.  La  solde  est  arriérée, 
suivant  les  corps,  de  dix-huit,  vingt,  vingt-deux  mois.  Lesapprovisionnemens 
de  tout  genre,  à  Texception  de  ceux  de  rartillerie,  sont  épuisés.  L*armée  vit, 
au  jour  le  jour,  des  ressources  du  pays.  Le  service,  la  discipline,  Tinstruction 
des  troupes  sont  honteusement  négligés  par  les  officiers;  la  plupart  d*entre 
eux,  surtout  dans  les  grades  élevés,  sont  indignes  du  commandement.  Sur  le 
champ  de  bataille,  ils  ont  fait  preuve  d'une  lâcheté  scandaleuse;  dans  Fha- 
bitude  de  la  vie,  ils  sont  ivres  et  ne  s'occupent  qu'à  voler  le  soldat.  A  cet 
égard,  le  mouchir  donne  Texemple  de  la  malversation.  La  connivence  des 
généraux,  des  colonels  et  des  comptables,  avec  lesquels  il  partage  le  produit 
de  ses  rapine^,  lui  a  permis  jusqu'ici  d'envoyer  à  Gonstantinople  des  états 
de  situation  entachés  de  fraudes  énormes.  Les  rations  sont  délivrées  par  le 
gouvernement  sur  le  pied  de  33,000  hommes,  tandis  qu'il  n'en  existe  réelle- 
ment que  17,500  présens  sous  les  drapeaux.  La  solde  des  bac/U-bozouks,  en 
raison  de  l'irrégularité  de  ce  corps,  est  une  source  de  larges  profits  pour  le 
mouchir  et  les  chefs  de  ces  bandes,  Hassan-Yazi-jy  et  Injeh-Arap.  Au  lieu 
de  3,500  hommes  portés  sur  les  contrôles,  ces  chefs  n'en  ont  que  800  sous 
leurs  ordres.  Le  mouchir  ne  dédaigne  pas  môme  les  plus  petits  profits  :  il  a 
fait  vendre  ainsi  les  dépouilles  des  12,000  soldats  morts  dans  les  hôpitaux 
l'hiver  dernier,  et  comme  les  sommes  destinées  aux  besoins  de  l'armée  lui 
sont  versées  partie  en  argent  et  partie  en  papier,  il  garde  l'argent  et  paie 
en  papier,  qui  perd  environ  20  pour  100.  Les  généraux  et  les  colonels  trou- 
vent cL'autres  moyens  de  voler;  ils  s'entendent  avec  les  comptables  pour 
toucher  en  argent  la  valeur  des  rations  de  riz  et  de  viande,  ou,  s'ils  sont 
obligés  de  les  prendre  en  nature,  ils  les  font  vendre  à  leur  compte.  Ils  en- 
voient des  corvées  couper  les  moissons  des  environs,  démolir  les  villages 
pour  en  retirer  le  bois,  qui,  dans  ce  pays,  a  une  grande  valeur.  Chacun  s'in- 
génie de  son  côté  à  se  faire  dans  ce  pillage  la  part  la  plus  large.  » 

Il  était  évident  qu'un  aussi  effroyable  désordre  devait  rapidement 
amener  la  ruine  de  l'armée;  mais  en  ce  moment  r2q)proche  de  l'hi- 
ver ajoutait  à  l'imminence  du  péril.  La  ville  de  Kars  est  située  à  six 
mille  pieds  au-dessus  du  niveau  de  la  mer;  elle  est  entourée  de 


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i28  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

montagnes  de  dix,  douze,  et  même  seize  mille  pieds  de  hauteur.  Le 
froid  devient  terrible  pendant  l'hiver;  le  thermomètre  descend  d'or- 
dinaire à  20  degrés  Réaumur  au-dessous  de  zéro.  L'abondance  des 
neiges  rend  les  routes  impraticables,  surtout  au  col  du  Soghanly- 
Dagh,  que  suit  la  route  d'Erzeroum.  L'armée,  dépourvue  de  maga- 
sins, privée  des  ressources  que  le  pays  lui  offrait  au  commencement 
de  la  guerre,  était  exposée  à  mourir  littéralement  de  faim.  Les  mal- 
heureux soldats  entrevoyaient  avec  terreur  l'idée  de  passer  un  hiver 
semblable  à  celui  qui  avait  coûté  la  vie  à  tant  des  leurs  l'année  pré- 
cédente. La  désertion,  qui  avait  déjà  réduit  l'armée  des  deux  tiers, 
continuait  à  éclaircir  ses  rangs,,  Kars  allait  se  trouver  sans  défen- 
seurs, si  des  mesures  énergiques  n'étaient  prises  à  l'instant  pour 
sauver  ce  boulevard  de  l'Anatolie. 

Le  colonel  Williams  n'hésita  point  à  assumer  la  responsabilité  de 
ces  mesures  :  il  réunit  chez  le  réis  Kérira-Pacha  les  chefs  de  l'ar- 
mée. Après  leur  avoir  reproché  dans  les  termes  les  plus  durs  leurs 
malversations,  il  leur  signifia  que  désormais  il  tiendrait  la  main 
ferme  au  maintien  de  l'ordre  et  de  la  discipline,  et  les  menaça,  s'ils 
contrevenaient  à  leur  devoir,  du  courroux  de  la  reine  d'Angleterre 
et  de  son  ambassadeur  à  Constantinople,  lord  Stratford;  puis,  lais- 
sant à  Kars  son  aide-de-camp,  le  lieutenant  Teesdale,  pour  les  sur- 
veiller, il  se  rendit  de  sa  personne  à  Erzeroum,  où  sa  présence 
n'était  pas  moins  indispensable  pour  empêcher  le  gaspillage  des  res- 
sources destinées  à  l'alimentation  de  l'armée.  Ce  n'était  pas  tout  : 
les  soldats  étaient  dans  un  dénûment  complet;  il  s'adressa  à  lord 
Stratford  pour  obtenir,  par  son  entremise,  de  l'argent,  des  muni- 
tions, des  effets  d'habillement  et  d'équipement,  des  renforts,  mais 
surtout  des  officiers  et  un  général  capable,  honnête  et  brave.  C'était 
demander  l'impossible.  «  Le  divan,  répond  lord  Stratford,  est  dans 
le  plus  grand  embarras  pour  trouver  un  général.  »  A  cette  occa- 
sion, il  laisse  tomber  de  sa  plume  ces  mots,  qui  sont  la  condam- 
nation formelle  d'une  société  :  «  Il  ne  saurait  être  ici  question  d'ac- 
corder les  emplois  au  mérite.  Le  gouvernement,  en  changeant  ses 
agens,  ne  peut  avoir  en  vue  d'autre  objet  que  le  châtiment  dfes  cou- 
pables. )) 

Le  divan  avait,  fini  par  jeter  les  yeux  sur  Ismaïl-Pacha,  qui,  di- 
sait-on, avait  montré,  de  l'intelligence  et  de  la  valeur  pendant  le 
cours  de  la  campagne  du  Danube;  mais  le  héros  de  Tchétaté,  tout 
en  acceptant  le  grade  et  les  émolumens  de  mouchir,  ne  se  souciait 
pas  d'aller  compromettre  ses  lauriers  à  Kars.  Pour  ne  pas  se  rendre 
à  son  poste,  il  alléguait  l'état  de  sa  santé,  et  obtint  l'autorisation  de 
passer  l'hiver  à  Constantinople.  En  attendant,  il  envoya  en  Asie  son 
réis,  Schoukri-Pacha,  avec  les  instructions  qu'il  avait  rédigées  pour 


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LA  TURQUIE  PENDANT   LA   GUERRE.  429 

la  réorganisation  de  Tarraée.  Ces  instructions  incroyablement  pué- 
riles (1)  firent  bondir  le  colonel  Williams;  mais  Schoukri- Pacha 
allait  lui  fournir  de  bien  autres  sujets  de  plainte.  Après  avoir  fait 
connaître  aux  troupes  les  intentions  du  mouchir,  le  réis,  rassuré  sur 
leur  sort,  ne  s'occupa  plus  qu  à  contrecarrer  Williams.  Le  colonel 
était  en  ce  moment  à  Erzeroum,  où  il  poursuivait  la  difficile  entre- 
prise de  réunir  dans  les  magasins  de  cette  ville,  pour  les  diriger  en- 
suite sur  Kars,  les  approvisionnemens  nécessaires  à  la  garnison.  Il 
avait  à  lutter  contre  des  difficultés  infinies,  le  défaut  d'argent,  de 
moyens  de  transport*  le  mauvais  état  des  routes,  l'abondance  des 
neiges,  mais  surtout  la  mauvaise  volonté  des  autorités  civiles  et  mi- 
litaires, que  gênait  singulièrement  sa  rigoureuse  surveillance.  Aussi 
Schoukri-Pacha  ne  tarda-t-il  pas  à  ameuter  contre  lui  tout  le  pays. 
Le  temps  que  Schoukri-Pacha  n'employait  pas  à  ses  intrigues,  il  le 
passait  en  parties  de  débauche.  Pour  son  malheur,  il  s'avisa,  sous 
J'influence  du  vin,  de  parler  en  termes  peu  circonspects  de  l'autorité 
que  s'était  arrogée,  disait-il,  un  simple  officier  de  l'armée  anglaise. 
Ces  propos  revinrent  bientôt  au  colonel.  11  n'en  fallait  pas  tant  pour 
exaspérer  son  humeur  irascible  et  despotique.  A  la  suite  d'une  scèpe 
violente  qu'il  eut  avec  Schoukri-Pacha,  il  exigea  du  divan  que  ce 
général  fût  arrêté  et  envoyé  à  Constantinople  pour  y  répondre  de  sa 
conduite  irrévérencieuse  envers  le  commissaire  de  la  reine  et  d'une 
longue  suite  d'autres  méfaits,  parmi  lesquels  figuraient  ses  habi- 
tudes scandaleuses  d'ivrognerie  et  de  dissipation.  Le  lecteur  devine 
aisément  ce  que  signifie  ce  mot  de  dissipation  sous  la  plume  réser- 
vée d'un  officier  anglais. 

Cependant  les  malheureux  ministres  du  sultan  ne  savaient  plus  à 
quel  choix  s'arrêter  pour  donner  satisfaction  à  lord  Stratford.  Comme 
Ismaïl-Pacha  décidément  ne  voulait  pas  aller  en  Asie,  ils  désignèrent 
à  sa  place  Vassif-Pacha.  C'était,  depuis  dix-huit  mois,  le  cinquième 
général  qu'ils  envoyaient  à  l'armée  de  Kars.  Vassif-Pacha  était  un 
honnête  homme,  faible  de  corps  et  d'esprit,  mais  animé  des  meil- 
leures intentions.  Il  devint  un  docile  instrument  entre  les  mains  du 
coIouqI  Williams,  et  bientôt  des  actes  d'une  inexorable  sévérité  ap- 
prirent aux  Turcs  que  désormais  ils  avaient  à  compter  avec  le  com- 
missaire de  la  reine  d'Angleterre.  Toutefois  ces  exemples  ne  pou- 
vaient qu'arrêter  momentanément  le  désordre.  La  source  du  mal 
était  dans  le  sérail  même,  a  C'est  de  là,  dit  Williams,  que  le  flot  de 
la  corruption  se  répand  dans  tout  l'empire  pour  y  engendrer  ces 
nuées  de  tyrans  et  de  concussionnaires  qui  dévorent  la  substance 

(1)  Elles  étaient  ainsi  conçues  :  «  Article  I*'.  Désormais  le  fez  sera  porté  sur  l'oreillft 
çauche,  au  lieu  d'être  porté  sur  Toreille  droite. —  Article  U.  Les  paremens  des  uni- 
formes seront  rouges  au  lieu  d'ôtre  jaunes.  — Article  III.  Les  officiers  porteront  des  cra- 
vates noires.  —  Article  IV.  Les  officiers  n'iront  pas  au  même  bain  que  les  soldats.  » 


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A30  RETUE   DES   DEUX  MONDES* 

du  pays.  »  A  l'image  des  grands  dignitaires  de  la  capitale,  les  fonc- 
tionnaires des  provinces  passaient  leur  temps  à  voler,  à  intriguer,  à 
se  dénoncer  réciproquement.  Le  defterdar  {\)  Djazim-Pacha  était 
un  voleur;  le  gouverneur  de  Kars,  Sirri-Pacha,  était  encore  un  vo- 
leur :  il  s'entendait  avec  le  munitionnaire  Kosma,  qui  naturellement 
était  aussi  un  voleur.  Le  gouverneur-général  d'Erzeroum  avait  les 
mains  plus  nettes;  mais  il  était  âgé,  infirme,  hors  d'état  de  se  livrar 
à  un  travail  soutenu,  et  cependant,  comme  les  autres,  il  était  livré 
à  la  dissipation-^  tout  occupé  de  ses  plaisirs,  il  laissait  chacun  voler 
autour  de  lui.  Kérim-Pacha,  le  réis  de  l'armée,  était  un  brave  sol- 
dat et  montrait  de  la  bonne  volonté  pour  rétablir  la  discipline  ;  mais 
il  n'était  pas  sans  avoir  de  graves  reproches  à  se  faire.  Des  malver- 
sations nouvelles  se  découvraient  à  chaque  instant.  Un  jour,  c'est  le 
réis  du  medjlis  (2)  et  son  trésorier  qui  se  font  arrêter  pour  détour- 
nemens  s' élevant  à  30(y,000  piastres.  Un  autre  jour,  c'est  le  liva 
Achmet- Pacha  qui,  de  connivence  avec  les  colonels  Ethem-Bey  et 
Moustafa-Bey,  a  laissé  périr  de  faim  et  de  misère  les  troupes  pla- 
cées sous  ses  ordres  dans  les  cantonnemens  d'Olty  et  de  Bardez. 

«Les  quatre  bataillons,  écrit  raide-de-camp  du  colonel  WiUiams,  le 
lieutenant  Teesdale,  sont  réduits  à  1,115  hommes;  le  reste  est  mort  ou 
malade.  Entassés  dans  des  demeures  sombres  et  humides,  couchés  sur  de 
la  paille  que  personne  ne  songe  à  changer,  privés  de  bois,  de  viande,  de  riz, 
couverts  de  vermine,  à  ce  point  quMl  est  impossible  de  les  approcher,  ces 
malheureux  soldats  succombent  journellement  aux  ravages  du  typhus.  » 

«  —  Les  autorités  turques,  écrit  le  baron  de  Schwartzembourg,  comman- 
dant le  corps  de  cavalerie  détaché  à  Toprak-Kalé,  laissent  mes  hommes 
mourir  de  faim  ;  elles  ont  mis  à  leur  profit  un  droit  sur  le  riz  qui  nous  vient 
de  Perse,  et  arrêtent  ainsi  Fimportation  d'une  denrée  indispensable  à  la  gar- 
nison de  Kars.  » 

Les  autres  témoignages  recueillis  dans  les  correspondances  offi- 
cielles sont  de  tous  points  semblables. 

«  J'ai  l'honneur  d'appeler  votre  attention,  écrit  le  docteur  Sandwith, 
sur  la  qualité  des  médicamens  qui  nous  sont  envoyés  par  la  pharmacie  cen- 
trale de  Gonsiantinople.  Le  sieur  Della-Souda  n'a  évidemment  d'autre  but 
que  de  se  débarrasser  de  son  fonds  de  magasin.  Outre  les  instrumens  de 
chirurgie  endommagés ,  abandonnés  depuis  longtemps  par  la  pratique,  ou 
destinés  à  la  chirurgie  des  femmes,  nous  avons  reçu  une  quantité  de  sub- 
stances, les  unes  gâtées,  les  autres  inutiles,  de  l'eau  de  Cologne,  jusqu'à  des 
pots  de  pommade.  Le  sieur  Della-Souda  gagne  ainsi  tous  lès  ans  des  sommes 
énormes,  qu'il  partage  notoirement  avec  le  ministre  de  la  guerre,  Riza-Pa- 
cha.  Le  service  des  hôpitaux  se  fait  de  la  manière  la  plus  déplorable;  les 
pharmaciene,  après  la  bataille  de  Kourouk-Déré,  ont  volé  tous  les  médica- 

(1)  Rcccvcur-gùnt^ral  des  fliianccs. 

fi)  Conseil  de  rintcndancc  attaché  à  chaque  armée. 


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LA  TURQUIE  PENDANT  LA  GUEBRE.  &31 

mens  qui  conservaient  quelque  valeur,  et  les  ont  vendus  comme  butin  enlevé 
aux  Russes.  Les  médecins  et  les  chirurgiens  militaires  sont  d'une  incroyable 
ignorance...  La  source  de  tout  le  mal  est  à  Constant inople  :  les  professeurs 
des  écoles  doivent  leurs  fonctions  à  Tintrigue  ou  à  l'argent;  à  leur  tour, 
ils  se  laissent  influencer  par  les  mêmes  causes ,  et  accordent  les  diplômes 
sans  tenir  le  moindre  compte  du  mérite  réel  des  candidats.  » 

«  —  Les  colonels  ont  recommencé  à  voler  le  riz  du  soldat,  écrit  une  autre 
fois  le  lieutenant  Teesdale...  Les  colonels  envoient  leurs  soldats  couper  du 
bois  qu'ils  vendent  ensuite  pour  leur  propre  compte...  Les  colonels  volent 
sur  le  prix  des  chevaux  qu'ils  achètent  pour  le  compte  du  gouvernement.  La 
somme  de  10  livres  sterling  leur  est  généralement  allouée  à  cet  effet;  ils 
paient  /i  ou  5  livres  des  chevaux  de  rebut  et  gardent  le  reste.  » 

«  —  Le  defterdar,  écrit  le  colonel  Williams  à  Sirri-Pacha,  vous  accuse  de 
trafiquer  des  misères  de  Tarmée  en  forçant  les  paysans  de  vous  vendre  à  bas 
prix  le  grain  que  vous  revendez  ensuite  avec  de  gros  bénéfices  au  sultan. 
Il  vous  accuse  aussi  de  l'avoir  contraint,  par  l'entremise  de  Kérim-Pacha, 
à  vous  payer  75,000  piastres  pour  voUs-môme  et  50,000  pour  les  dépenses 
arriérées.  Ces  dépenses  arriérées  sont  en  réalité  la  part  de  ces  indignes  co- 
lonels qui  volent  le  riz  du  soldat.  Je  vous  préviens  que  je  ne  vous  laisserai 
pas  vous  joindre  au  pillage  général.  » 

Nous  hésiterions  à  admettre  une  démoralisation  aussi  complète,  si 
elle  ne  nous  était  attestée  par  le  gouvernement  ottoman  lui-même. 
Les  instructions  adressées  par  le  grand-vizir  et  le  séraskier  ne  nous 
laissent  aucun  doute  à  cet  égard;  nous  en  reproduisons  fidèlement 
le  texte. 

«  L'armée  sur  laquelle  le  gouvernement  comptait  le  plus  au  commence- 
ment de  la  guerre  avec  la  Russie  était  l^rmée  d'Anatolie.  Pour  l'amener  à 
l'état  de  désorganisation  où  elle  se  trouve  aujourd'hui,  il  a  fallu  les  fautes 
accumulées  par  ses  chefs  depuis  le  commencement  de  cette  guerre.  Les  uns 
n'ont  à  se  reprocher  que  leur  négligence  et  leur  incapacité,  les  autres  de 
plus  se  sont  rendus  coupables  de  malversations  de  tout  genre. 

«Les  opérations  militaires  ont  été  conduites  avec  ineptie  et  déraison. 
Évidemment  il  fallait  avant  tout  rassurer  et  protéger  les  populations  qui 
venaient  faire  leur  soumission  et  offrir  leurs  services  :  elles  ont  été  livrées 
à  la  fureur  des  bachi-bozouks ,  qui  ont  jeté  partout  la  terreur  par  leurs 
excès.  Les  sujets  du  sultan  ont  été  les  premières  victimes  de  ces  vagabonds. 

«  L'usage  dégoûtant  de  voler  le  gouvernement  est  condamnable  en  tout 
temps;  mais  il  l'est  plus  particulièrement  dans  un  moment  où  la  Porte  sou- 
tient une  lutte  qui  peut  décider  de  son  existence.  Il  est  alors  du  devoir  de 
tout  homme  qui  conserve  au  fond  du  cœur  le  moindre  sentiment  d'honnê- 
teté et  de  patriotisme  de  s'abstenir  de  semblables  prévarications,  et  de  ne 
pas  quitter  le  sentier  de  l'intégrité.  Des  gens  méprisables  ont  profité  de  ces 
temps  de  trouble  pour  satisfaire  leurs  intérêts  privés  aux  dépens  du  gou- 
vernement; ils  ont  ainsi  acheté  du  grain  à  bas  prix  pour  le  lui  revendre  le 
double  de  ce  qu'il  valait.  D'autres  ont  eu  l'impudence  de  soustraire  une 
partie  des  rations  destinées  à  l'armée  impériale,  dont  nous  devons  cepen- 
dant prendre  plus  de  soin  que  de  nous-mêmes.  Ces  actes  répréhensibles  ont 


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ÎZi  *      BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

désorganisé  Tannée;  ils  ont  réduit  les  soldats  de  sa  majesté  impériale  à  Is 
misère,  ils  ont  rempli  d'une  douleur  profonde  le  cœur. des  fidèles  sujets  du 
sultan.  Vassif-Pacha,  immédiatement  après  son  arrivée,  ouvrira  une  enquête 
sur  la  conduite  dés  fonctionnaires  grands  et  petits;  il  fera  arrêter  et  en-' 
verra  ici  tous  ceux  dont  la  culpabilité  sera  démontrée,  pour  qu'ils  soient 
punis  conformément  aux  lois.  La  Sublime-Porte  a  pris  la  résolution  de  ne 
pas  laisser  impunis  les  méfaits  de  ces  êtres,  qui,  par  leur  corruption,  tom- 
bent bien  au-dessous  de  Fhumanité.  Ni  le  rang  ni  les  relations  des  coupa- 
bles rie  leur  feront  obtenir  la  moindre  indulgence.  Décidément  Tintention 
du  gouvernement  impérial  est  que  Vassif-Pacha,  libre  de  toute  préoccupa- 
tion, purge  Tarmée  de  cette  bande  de  concussionnaires;  mais  Vassif-Pacha 
ne  doit  pas  oublier  qu'une  fois  entré  dans  cette  voie,  il  doit  y  persévérer  : 
s'il  agissait  autrement,  le  désordre  reprendrait  bientôt  son  cours.  De  plus, 
qu'il  le  sache  bien,  il  ne  suffit  pas  qu'un  général  soit  lui-même  honnête,  il 
faut  qu'il  empêche  les  gens  de  sa  suite  de  voler;  il  doit  apporter  la  plus 
grande  attention  aux  fournitures  de  l'armée,  prévenir  les  malversations, 
veiller  à  l'exacte  distribution  des  rations,  donner  en  un  mot  tous  ses  soins 
au  bien-être  de  ses  troupes.  Pour  convaincre  son  excellence  de  l'impor- 
tance des  recommandations  que  nous  lui  adressons  ici,  nous  croyons  néces- 
saire de  lui  rappeler  que  les  odieuses  malversations  commises  à  Erzeroum 
et  à  Kars  sont  connues  dans  tout  l'empire  ottoman,  et  sont  même  devenues 
un  texte  de  conversation  en  Europe.  L'honneur  et  le  patriotisme  nous  font 
un  devoir  de  ne  pas  permettre  que  les  crimes  d'un  petit  nombre  d'êtres  mi- 
sérables, qui  ne  méritent  pas  le  nom  d'hommes,  nous  fassent  passer  pour  un 
peuple  apathique  et  corrompu.  Vassif-Pacha  est  donc  autorisé  à  user  de  la 
plus  grande  sévérité...  Si  son  excellence  négligeait  les  investigations  que 
nous  lui  recommandons,  s'il  venait,  par  quelque  raison  que  ce  soit,  à  cacher 
les  faits  qui  parviendraient  à  sa  connaissance,  il  en  serait  responsable  envers 
la  Porte  dans  ce  monde,  et  dans  l'autre  envers  Dieu.  » 

Or,  il  ne  faut  pas  roublier,  le  ministre  qui  adressait  au  mouchir 
ces  belles  instructions  était  ce  raêrae  Riza-Pacba  dont  lord  Strat- 
ford,  dans  ses  dépêches,  flétrissait  «l'administration  perverse.» 
Son  nom  se  retrouvait  au  fond  de  toutes  les  iniquités,  de  toutes  les 
intrigues,  de  toutes  les  malversations.  Grâce  à  son  incurie,  l'armée, 
depuis  le  commencement  de  la  guerre,  était  abandoanée  sans  res- 
sources au  fond  de  l'Asie.  Il  n'était  pas  le  seul  coupable  :  son  suc- 
cesseur, Méhémet-Rouchdi-Pacha,  opposait  à  toutes  les  réclamations 
de  lord  Stratford  la  même  force  d'inertie.  A  la  veille  de'cette  cam- 
pagne qui  devait  consommer  sa  ruine,  la  malheureuse  armée  d' Anato- 
lie  n'avait  encore  reçu  ni  solde,  ni  vêtemens,  ni  munitions,  ni  renforts. 
«  Il  semble,  écrit  le  colonel  Williams  le  2  avril  1855,  que  les  auto- 
rités de  Gonstantinople  prennent  un  secret  plaisir  à  ruiner  la  seule 
armée  qui  leur  reste  en  Asie.  En  dépit  de  toutes  mes  représentations 
sur  notre  dénùment  absolu,  nous  n'avons  obtenu  ni  souliers,  ni  sacs 
pour  notre  infanterie,  ni  bottes  ni  sabres  pour  notre  cavalerie;  pas 
un  soldat  n'est  venu  nous  rejoindre.  »  —  «  Les  Turcs,  dit  lord  Strat- 


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LA  TURQUIE  PENPANT  LA  GUEUE^  A3S 

ford  en  répondant  à  ces  plaintes  du  colonel  Williams,  font  ce  qu'ils- 
peuvent;  mais,  permettez-moi  de  vous  le  rappeler,  le  désordre  n'est 
pas  moindre  dans  l'administitation  que  dans  l'armée.  Partout  l'hon- 
nêteté, l'intelligence,  le  patriotisme,  font  défaut;  les  finances  sont 
dilapidées,  les  ressources  du  pays  épuisées.  Le  gouvernement,  dans 
son  impuissance  à  créer  une  armée  régulière,  en  est  réduit  à  appe- 
ler sous  SQS  drapeaux  des  hordes  indisciplinées.  » 

Ainsi  qu'il  arrive  aux  empires  parvenus  au  dernier  degré  de  la 
décrépitude,  le  temps  se  passait  en  discussions,  en  projets,  en  en- 
quêtes, en  ordonnances,  en  paroles  enfin.  Rien  ne  se  faisait.  S'agis- 
sait-il d'envoyer  les  vètemens  et  les  armes  demandés  par  le  colonel 
Williams,  le  séraskier  répondait  imperturbablement  que  les  convois 
étaient  déjà  partis  pour  l'Asie.  Puis,  comme  rien  n'arrivait,  il  allé- 
guait à  lord  Stratford  des  causes  réelles  ou  imaginaires  de  retard  :  les 
convois  allaient  partir,  ils  étaient  partis,  ils  étaient  arrivés  à  Trébi- 
zonde,  et,  fait  incroyable,  un  an  après,  au  moment  où  la  garnison  de 
Kars  allait  capituler,  le  séraskier  apprenait  à  lord  Stratford  que  cer- 
tainement les  effets  d'habillement,  les  armes  et  les  munitions  avaient 
été  débarqués  dans  le  port  de  Trébizonde,  mais  que  depuis  lors  il 
étaût  impossible  de  savoir  ce  que  cet  envoi  était  devenu  !  Il  en  était 
de  même  de  la  solde.  Le  sultan  avait  bien  rendu  un  firman  par  le- 
quel il  ordonnait  l'envoi  à  Kars  de  A3,000  bourses;  mais  le  mmistre 
des  finances,  au  lieu  d'envoyer  l'argent,  avait  entamé  avec  le  def- 
terdar  une  interminable  correspondance  pour  se  faire  rendre  préa- 
lablement compte  des  sommes  que  Moustafa-Zarif-Pacha  avait  re- 
çues l'année  précédente.  Or,  comme  personne  ne  savait  l'usage  qu'il 
en  avait  fait,  le  temps  s'écoulait  en  plaintes,  en  enquêtes,  en  récri- 
minations. Le  defterdar  était  en  avance  de  lO^OOO  bourses,  et  sa 
caisse  contenait  tout  juste  1,500  bourses  destinées  à  satisfaire  aux 
menues  dépenses  de  tous  les  jours.  Quant  aux  renforts,  le  divan 
ne  faisait  nulle  difficulté  de  reconnaître  qu'il  lui  était  impossible 
d'en  envoyer.  La  conscription  ne  fournissait  en  réaUté  que  18  ou 
20,000  hommes  par  an  ;  les  réserves  avaient  été  appelées  en  tota- 
lité, ainsi  que  les  contingens  des  provinces  vassales  de  l'empire. 
Les  Turcs  n'avaient  cependant  guère  plus  de  140,000  hommes  sous 
les  armes,  dont  50,000  se  trouvaient  en  Bulgarie,  60,000  en  Crimée, 
30,000  en  Asie. 

Leur  situation  de  ce  côté  était  des  plus  critiques.  La  garnison  de 
Kars  absorbait  à  elle  seule  18,000  hommes,  celle  de  Bathoum  de  . 
7  à  8,000;  encore  ces  troupes  étaient-elles  tout  juste  suffisantes  pour 
occuper  ces  positions.  £n  cas  d'agression  de  la  part  de  la  Russie,  il 
ne  fallait  pas  moins  de  20,000  hommes  pour  défendre  les  passages 
secondaires  des  montagnes  et  couvrir  Erzeroum.  Ce  n'était  pas  tout 

lOXB  XXYIL  28 


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hih  BEVUE  DE8  DEUX  MONIHEâ. 

cependant  :  aux  dangers  de  rextérieur  venaient  se  joindre  les  dangers 
de  Fintérieur.  Le  chef  kourde  Yezdeschir-Bey  avait  appelé  àla  révolte 
les  tribus  des  montagnes  qui  entourent  le  lac  de  Van.  Deux  batail- 
lons levés  parmi  ces  tribus  avaient  déserté  avec  armes  et  bagage». 
L'insurrection,  fomentée  par  les  intrigues  de  la  Russie,  alimentée 
par  la  haine  du  régime  de  la  conscription,  que  le  sultan  Mahmoud 
avait  imposé  à  ces  sauvages  montagnards  par  la  force  des  armes, 
gagnait  de  proche  en  proche  et  menaçait  de  devenir  générale.  Les 
populations  grecques  et  arméniennes,  courbées  sous  le  joug  depuis 
des  siècles,  répétaient  avec  une  évidente  satisfaction  que  les  Russes 
étaient  venus  à  Erzeroum  en  1828,  et  qu'ils  y  reviendraient  bientôt. 
Elles  assistaient  les  ennemis  en  secret  de  tout  leur  pouvoir,  les  in- 
struisaient des  moindres  détails  qu'il  leur  importait  de  savoir,  et  se 
gardaient  de  dévoiler  aux  Turcs  les  préparatifs  de  guerre  qui  se- 
faisaient  à  Goumry.  Une  armée  russe  de  SO^OOO  hommes  put  ainsi 
se  concentrer  à  quelques  heures  de  Kars,  sans  que  le  colonel  Wil- 
liams en  reçût  le  moindre  avis.  Ce  fut  seulement  le  29  mai  1855,  au 
moment  où  les  Russes  allaient  entrer  en  campagne,  que  le  lieute- 
nant-colonel Lake,  détaché  à  Kars  pour  surveiller  les  travaux  des 
fortifications,  lui  fit  pswrt  des  projets  de  l'ennemi,  en  l'invitant  à  se 
rendre  au  plus  vite  auprès  du  mouchir.  Celui-ci  voulait,  dans  son 
effroi,  abandonner  la  position  et  ramener  son  armée  à  Erzeroum.  H 
fallut  toute  l'autorité  que  le  colonel  Williams  s'était  acquise  sur  son 
esprit  pour  le  décider  à  rester  à  son  poste. 

Le  siège  de  Kars  allait  donc  commencer  et  donner  à  cette  triste 
guerre  un  dénoûment  trop  prévu.  Le  mouvement  des  Russes  sur 
Kars  prenait  l'armée  turque  au  dépourvu;  de  grands  approvisionne- 
mens  accumulés  sur  le  revers  opposé  du  Soghanly-Dagh  n'avaient 
pu  être  amenés  jusqu'à  la  ville  faute  de  charrois.  Quelques  dépôts 
durent  même  être  abandonnés  dans  les  villages  voisins.  Malgré  ce 
contre-temps,  la  garnison  avait  des  vivres  assurés  pour  quatre  mois, 
les  ouvrages  du  camp  retranché  étaient  terminés  et  armés.  Les 
troupes,  dont  l'instruction  avait  été  pendant  le  cours  de  l'hiver  l'ob- 
jet de  soins  assidus,  étaient  maintenant  en  état  de  défendre  vigou- 
reusement les  positions  qu'elles  occupaient.  Elles  avaient  confiance 
en  elles-mêmes.  Les  ofliciers  qui  les  avaient  si  lâchement  abandon- 
nées pendant  la  bataille  de  Kourouk-Déré  avaient  été  chassés  et  rem- 
placés par  ceux  qui,  dans  cette  rencontre,  avaient  fait  preuve  d'intel- 
ligence et  d'énergie.  La  défense  était  dirigée  par  quelques  officiers 
anglais  d'un  véritable  mérite,  et,  ce  qui  valait  encore  mieux,  le  colo- 
nel Williams,  qui  avait  en  réalité  le  commandement  suprême,  était 
résolu  à  résister  jusqu'à  la  dernière  extrémité. 

Saint-Priest,  duc  d'Almazan. 


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LES  RÉVOLUTIONS 


ET 


LES  DICTATURES  DE  L^AMÉRIQUE  DU  SUD 

EN  1859. 


Annuaire  des  Deux  Mondes, 


Ce  monde  est  un  vaste  laboratoire  où  tout  subit  k  grande,  la 
mystérieuse  et  implacable  loi  de  la  transformation,  du  travail  et 
de  l'épreuve.  D'une  extrémité  à  Tautre  du  globe,  des  races  qui  se 
connaissent  à  peine  s'agitent  dans  des  sphères  d'action  différentes. 
La  civilisation  apparaît  à  la  fois  à  tous  les  degrés,  dans  ses  phéno- 
mènes les  plus  caractéristiques,  mœurs,  religions,  organisations 
politiques,  crises  intérieures  qui  dégénèrent  en  révolutions,  anta- 
gonismes nationaux  d'où  naissent  les  guerres.  Une  des  œuvres  les 
plus  curieuses,  les  plus  instructives,  je  l'ai  toujours  pensé,  serait 
celle  où,  à  travers  des  faits  rassemblés  avec  un  zèle  sérieux  d'exac- 
titude, distribués  dans  un  ordre  simple  et  juste,  on  sentirait  palpiter 
cette  vie  universelle.  Par  là  on  arriverait  à  connaître  les  directions 
essentielles  du  monde  contemporain  et  à  suivre  la  fortune  inégale 
de  tous  les  peuples  engagés  dans  les  luttes  de  la  vie.  Napoléon , 
qu'on  a  cru  communément  peu  accessible  aux  émotions  poétiques, 
écrivait  un  jour  à  son  frère  Joseph  qu'il  lisait  les  états  de  ses  troupes, 
et  qu'il  goûtait  à  cette  lecture  autant  de  plaisir  qu'une  jeune  fiUe  en 
pouvait  prendre  à  lire  un  roman  :  c'est  que  dans  ces  chiffres,  muets 


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4Sd  BEVDB  DES  DEUX  MONDES* 

et  énigmatiques  pour  d'autres,  ce  terrible  esprit  voyait  se  dessiner 
et  se  mouvoir  sa  pensée;  il  lisait  le  roman  de  ses  aventures  déme- 
surées dans  cette  sèche  statistique.  Tout  le  monde  n'est  pas  Napo- 
léon, -^  heureusement;  mais  cet  intérêt  que  l'empereur,  en  vrai 
chef  guerrier,  trouvait  dans  les  états  de  ses  armées,  ceux  qui  ré- 
fléchissent sont  plus  naturellement  fondés,  ce  me  semble,  à  le  cher- 
cher dans  cet  ensemble  de  faits  et  même  de  chiffres,  qui  sont  en 
quelque  sorte  les  états  de  la  vie  des  peuples.  La  presse  est  le  reflet 
quotidien  de  cette  vie  dans  ce  qu'elle  a  de  plus  actuel  comme  aussi 
dans  ce  qu'elle  a  de  confus  et  souvent  de  contradictoire.  L'œuvre 
d'une  périodicité  annuelle  qui  laissera  un  peu  mûrir  les  événemens, 
qui  permettra  aux  résultats  de  se  dégager  et  aux  contradictions  du 
moment  de  se  dissiper,  cette  œuvre  sera  déjà  de  l'histoife,  une  his- 
toire constatant  d'année  en  année  les  progrès  des  uns,  la  stagnation 
ou  le  déclin  des  autres,  les  efforts  de  tous.  Ce  sera  la  statistique 
morale,  politique,  diplomatique  et  matérielle  de  tous  les  pays,  des 
extrémités  de  TOrient  jusqu'en  Europe,  du  fond  de  l'Amérique  jus- 
qu'à l'empire  de  Russie;  en  un  mot,  ce  sera  Y  Annuaire  des  Deux 
Mondesy  un  livre  qui  fait  son  chemin  depuis  dix  ans,  où  bien  des 
fois  on  a  puisé  sans  le  dire,  et  qui  deviendra  un  des  plus  étendus 
comme  un  des  plus  sérieux  documens  d'histoire  contemporaine.  Ce 
recueil,  lui  aussi,  est  Y  état  de  cette  grande  armée  dont  les  soldats 
sont  des  nations. 

Assurément,  dans  toutes  ces  contrées  dont  YAwitiaire  des  Deux 
Mondes  décrit  encore  une  fois  l'histoire,  et  dont  il  fait  l'abondant 
inventaire,  il  y  a  bien  des  problèmes  qui  s'agitent  aujourd'hui,  qui 
s'agitaient  déjà  il  y  a  un  an.  Dans  l'Inde,  une  insurreqtion  formi- 
dable est  à  peine  domptée  après  avoir  contraint  la  puissance  an- 
glaise à  un  immense  effort.  En  Chine,  un  choc  est  toujours  imminent 
entre  la  civilisation  de  l'Occident  et  l'esprit  oriental.  Plus  près  de 
nous,  sous  nos  yeux,  la  Russie  poursuit  la  laborieuse  expérience 
d'une  transformation  sociale  par  l'affranchissement  des  serfs  de  l'em- 
pire. L'Autriche,  qui,  après  une  guerre  malheureuse,  semble  imiter 
en  tout  la  Russie,  s'est  repliée  en  elle-même,  et  dans  son  recueille- 
ment elle  trouve,  elle  aussi,  à  ce  qu'il  parait,  une  leçon  de  progrès 
intérieur.  La  Prusse  flotte  de  son  côté  entre  des  habitudes  qui  la 
rattachent  aux  traditions  du  droit  de  1815  et  les  tentations  d'agran- 
dissement qui  furent  la  politique  de  Frédéric  II,  le  plus  déterminé 
des  annexionistes  à  coup  sûr.  L'Allemagne,  profondément  remuée 
et  incertaine,  se  demande  dans  quelle  sphère  d'action  elle  sera  en- 
traînée, tandis  que  la  lutte  engagée  en  Italie  s'est  dénouée  par  la 
reconstitution  d'une  nationalité  à  qui  il  ne  manque  qu'une  prudence 
virile  pour  assurer  ce  que  les  armes  ont  conquis.  Au-delà  des  Py- 
rénées même,  un  ébranlement  de  patriotisme  a  jeté  l'Espagne  dans 


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LES   DICTATURES   SUD-AMÉRICAINES.  A37 

une  guerre  avec  le  Maroc.  Vers  quelque  point  du  monde  que  le  re- 
gard se  dirige,  il  trouve  des  changemens,  les  uns  à  peine  entrevus, 
d'autres  irrévocablement  accomplis.  Ne  parlons  pas  même,  si  Ton 
veut,  des  événemens  qui  sont  la  partie  dramatique  et  presque  ro- 
manesque de  l'histoire.  Comment  tous  ces  pays  sont-ils  organisés? 
Quels  sont  leurs  moyens  d'action  et  leurs  ressources?  Où  est  le  rap- 
port entre  leurs  institutions  et  les  tendances  de  leur  politique  exté- 
rieure? Ce  sont  là  les  élêmens  sérieux,  positifs,  de  cette  vaste  en- 
quête qui  embrasse  à  la  fois  les  deux  hémisphères. 
.    Un  des  épisodes  les  plus  curieux  vraiment  dans  cette  universelle 
bbtoire  est  ce  qui  se  passe  tous  les  jours  dans  le  Nouveau-Monde , 
aux  États-Unis  d'abord  sans  doute,  et  aussi  dans  cette  partie  de 
l'Amérique  où  la  race  espagnole  est  restée  maltresse  et -domina- 
trice. Là  également  et  plus  qu'en  toute  autre  région  est  le  doute,  le 
problème.  Il  s'agit  de  savoir  comment  la  civilisation  prendra  ra- 
cine sur  ce  sol  tourmenté,  si  la  race  hispano-américaine,  par  son 
travail  et  par  son  industrie,  est  apte  à  rester  la  souveraine  de  cet 
immense  continent  qu'elle  occupe,  ou  si  elle  est  définitivement  et 
încurablement  condamnée  à  tourner  dans  un  cercle  d'agitations  sté- 
riles et  sans  grandeur,  en  attendant  que  d'autres  viennent  suppléer 
à  son  incapacité.  Voici  en  effet  des  populations  émancipées  depuis 
cinquante  ans  et  peu  nombreuses  encore,  répandues  dans  des  con* 
trées  sans  limites.  Leur  première  pensée  devait  être  de  fonder  leur 
indépendance  et  leur  nationalité  sur  des  bases  solides  et  durables, 
en  consacrant  tous  leurs  efforts  à  régulariser  leur  vie,  à  développer 
leurs  forces  naturelles;  elles  se  créent  au  contraire  une  existence 
factice,  sans  sécurité  et  sans  profit.  Elles  devraient  sentir  le  prix  de 
l'union,  de  la  cohésion;  elles  se  divisent,  elles  se  morcellent.  Dans 
un  même  pays,  il  y  a  des  provinces,  des  villes  toujours  en  guerre.  Un 
trait  distinctif  de  ces  quinze  républiques  hispano-américaines,  c'est 
l'identité  de  toutes  les  questions  de  civilisation  morale  et  matérielle. 
Des  circonstances  locales  peuvent  donner  un  caractère  particulier  à 
l'existence  de  chacun  de  ces  états.  Ces  différences,  plus  accidentelles 
que  profondes,  tiennent  à  la  position  géographique,  à  l'action  plus 
ou  moins  violente  de  certaines  influences,  à  des  combinaisons  d'in- 
térêts ou  de  passions  qui  se  compliquent  indéfiniment,  sans  perdre 
le  caractère  primitif  d'une  origine  commune. 

Si  l'on  veut  se  rendre  un  compte  exact  de  l'état  de  ces  contrées, 
il  faut  s'arrêter  peu  à  ces  apparences  aussi  bien  qu'aux  noms  dont 
se  décorent  les  partis,  acharnés  à  se  disputer  un  pouvoir  chimérique 
50US  des  drapeaux  divers.  Que  selon  les  pays  les  partis  s'appellent 
libéraux  et  conservateurs,  ou  radicaux  et  oligarques,  ou  fédéralistes 
«t  unitaires,  ces  classifications  n'ont  qu'un  rapport  lointain  avec  le 
sens  attaché  à  ces  mots  de  la  langue  politique.  Ce  ne  sont  pas  des 


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A38  BETUE  DES  DEUX 'MONDES* 

luttes  d'idées  et  de  systèmes  qui  s'a^tent,  ce  sont  plutôt  des  luttes^ 
de  passions  et  d'ambitions.  On  en  est  encore  dans  l'Amérique  du 
Sud  au  conflit  orageux  entre  les  vieilles  traditions  du  régime  colo- 
nial et  un  instinct  vague  de  réorganisation  qui  n'a  pu  arriver  jus- 
qu'ici à  se  formuler,  et  à  travers  tout  le  phénomène  prédominant  et 
caractéristique  reste  toujours  ce  qu'on  nomme  au-delà  de  l'Atlan- 
tique le  caudillagej  le  despotisme  d'un  chef  de  hasard,  qui  grandit 
par  la  guerre  civile,  dissout  les  congrès,  règle  des  dettes  nationales^, 
se  querelle  avec  les  étrangers  qui  le  gênent,  et  s'assure  une  auto- 
cratie de  quelques  années  pour  tomber  ensuite  comme  il  s'est  élevé. 
On  a  cru  voir  autrefois  une  exception  dans  le  général  Rosas.  Le- 
dictateur  argentin  n'était  que  le  type  d'une  race  qui  existe  partout^ 
et  dont  les  spécimens  contemporains  sont  les  Monagas  dans  le  Ve- 
nezuela, Urbina  dans  l'Equateur,  Carrera  dans  l'Amérique  centrale» 
Castilla  au  Pérou,  comme  elle  a  produit  autrefois  Oribe,  Lavalleja, 
Rivera,  Florès,  Belzu.  Il  y  a  maintenant  juste  un  demi-siècle  que  les 
républiques  hispano-américaines  ont  commencé  leur  mouvement 
d'émancipation,  et  il  y  a  un  demi-siècle  que  le  drame  continue. 
Quand  s'arrêtera-t-il  ?  C'est  le  problème  de  l'Amérique  du  Sud  tout 
entière,  et  à  une  telle  question  la  plus  instructive  réponse  est  un 
coup  d* œil  jeté  sur  les  plus  récentes  agitations  de  tous  ces  pays  ré- 
pandus dans  le  Nouveau-Monde  espagnol  :  le  Mexique  et  l'Amérique 
centrale,  —  les  états  qui  formèrent  autrefois  la  Colombie  et  qui  s'é- 
tendent, sur  1* Océan-Pacifique,  jusqu'au  Pérou  et  au  Chili,  — les  ré- 
publiques enfin  qui  remplissent  de  leurs  querelles  le  grand  bassin 
fluvial  du  Rio  de  la  Plata.  Ce  sera,  si  l'on  veut,  un  voyage  à  travers 
les  révolutions  et  les  dictatures  de  l'Amérique  du  Sud. 

I. 

Le  Mexique  a  bien  quelque  droit  à  la  primauté  dans  l'histoire  de^ 
l'anarchie  américaine.  Depuis  qu'il  existe  comme  état  indépendant, 
il  a  parcouru  les  plus  singulières  vicissitudes.  Il  fut  même  un  mo^ 
ment  érigé  en  empire  sous  Iturbide  en  1822 ,  empire  fort  éphémère» 
qui  dura  moins  d'un  an.  Depuis  lors,  la  question  est  de  savoir  si  le 
Mexique  sera  une  république  fédérative  ou  une  république  unitaire,, 
s'il  sera  gouverné  par  le  parti  conservateur  ou  s'il  passera  sous  la 
domination  des  radicaux,  qui  par  un  euphémisme  bizarre  s'appellent 
aussi  \espuro8.  Ce  que  cette  question  a  déjà  produit  de  révolutions 
et  de  présidences  sous  toutes  les  formes  et  sous  tous  les  titres,  ce 
qu'elle  a  fait  naître  de  plans  successifs  de  régénération,  il  serait 
difficile  de  le  dire.  Les  événemens  qui  agitent  depuis  quelque  temps 
le  Mexique  et  qui  l'ont  rejeté  plus  que  jamais  dans  la  guerre  civile 
ne  sont  que  la  continuation  de  ce  conflit  permanent;  ils  remontent^ 


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LES  DiGTATUB£8  SUD-ÀlliBIGAIAES*  &S9 

par  leur  origine  la  plus  immédiate,  à  quelques  amiées  déjà,  à  la 
révolution  accomplie  contre  la  dernière  dictature  du  général  Santa- 
Anna. 

Le  premier  promoteur  de  cette  révolution  était  un  vieil  Indien,  le 
général  Alvarez,  qui  a  passé  sa  vie  dans  Tétat  de  Guerrero,  où  il 
s*est  créé  une  sorte  de  souveraineté  féodale,  et  qui  traînait  jusqu'à 
Mexico  ses  bandes  d* Indiens  pintos.  Le  résultat  le  plus  clair  du 
mouvement  fut  la  prédominance  du  radicalisme  démocratique.  Le 
signe  du  triomphe  de  la  révolution  fut  le  vote  d*une  constitution, 
en  date  de  1857,  qui  rétablissait  le  fédéralisme  et  réalisait  l'idéal 
de  la  démocratie.  Enfin  un  personnage  du  moment,  M.  Gomonfort, 
qui  n'avait  été  d'abord  que  le  lieutenant  du  général  Alvarez,  devint 
lui-même  président,  tandis  que  le  vieil  Indien  regagnait  l'état  de 
<juerrero  avec  ses  bandes  sauvages. 

Succès  éphémère  pourtant!  Pressé  entre  les  radicaux,  qui  le  dé- 
bordaient en  le  soupçonnant  de  tendances  trop  modérées,  et  une 
réaction  conservatrice  qui  devenait  déjà  menaçante,  M.  Gomonfort 
<lisparut.  On  était  alors  en  1858.  Un  prormnciamiento  militaire  pro- 
voqué d'abord  par  le  président,  puis  tourné  contre  lui,  renversa 
€ette  impuissante  dictature  d'un  jour  et  donna  le  pouvoir  à  un  nou- 
veau chef,  le  général  Félix  Zuloaga,  qui  arrivait  au  gouvernement 
soutenu  par  l'armée  et  investi  de  la  mission  de  faire  prévaloir  un 
plan  dit  de  Tacubaya,  destiné,  comme  tant  d'autres,  à  assurer  la 
régénération  du  Mexique.  G'était  un  succès  pour  le  parti  conserva- 
teur, qui  se  voyait  ainsi  délivré  soudainement  de  la  domination  des 
puros.  Malheureusement  le  parti  démocratique,  vaincu  à  Mexico, 
s'agitait  d'un  autre  côté  dans  les  provinces,  et  relevait  comme  un 
drapeau  la  constitution  de  1857.  Le  vice-président  de  la  république, 
un  petit  Indien  remuant  et  obstiné,  radical  intraitable,  M.  Benito 
Juarez,  organisait  une  sorte  de  gouvernement  pseudo-légal  au  nom 
de  cette  constitution;  après  avoir  erré  de  ville  en  ville,  il  finissait 
par  aller  s'établir  à  la  Vera-Gruz,  dont  le  parti  révolutionnaire  était 
parvenu  à  s'emparer. 

Il  y  avait  donc  deux  gouvernemens  au  Mexique.  L'un  était  établi 
à  Mexico  même;  il  avait  pour  lui  une  grande  partie  de  l'armée,  le. 
clergé,  tous  les  intérêts  conservateurs.  Sans  être  un  pouvoir  régu- 
lier par  son  origine,  il  était  après  tout  maître  de  la  capitale,  et  seul 
il  était  reconnu  par  les  puissances  étrangères,  dont  les  agens  avaient 
immédiatement  noué  des  relations  avec  lui.  L'autre  gouvernement, 
expression  de  la  légalité  révolutionnaire  qui  venait  d'être  vaincue 
à  Mexico,  se  personnifiait  en  M.  Benito  Juarez.  Maître  de  la  Vera- 
€ruz,  c'est-à-dire  du  principal  port  de  la  république,  il  avait  la 
main  sur  les  douanes,  et  disposait  d'une  ressource  pécuniaire  qui 
lui  permettait  pour  le  moment  de  vivre  et  d'attendre.  A  défaut  d'une 


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&&0  RETOE  DES  DEUX  MONDES. 

armée  régulière,  il  trouvait  dans  les  provinces  des  partisans  qui  se 
levaient  pour  le  défendre,  —  anciens  gouverneurs,  licenciés  transfor- 
més en  généraux,  chefs  de  bandes  toujours  prêts  à  piller  et  à  ran^ 
çonner  le  pays  sous  un  drapeau  quelconque.  La  cause  dite  consti- 
tutionnelle avait  également  au  nord  l'appui  d*un  personnage  qui 
n*a  pas  été  le  moins  curieux  dans  ces  dernières  années,  M.  Santiago 
Yidaurri.  Portant  lui-même  du  sang  indien  dans  les  veines,  opiniâtre 
et  énergique,  ayant  la  tête  pleine  de  quelques  idées  confuses,  et  de 
plus  d'ambition  encore,  M.  Yidaurri  avait  passé  trente  ans  à  se 
frayer  le  chemin  du  pouvoir,  et  il  y  était  arrivé,  régnant  à*peu 
près  en  maître  dans  les  provinces  limitrophes,  des  États-Unis,  qu'il 
a  menacé  plus  d'une  fois  de  détacher  du  Mexique  pour  former  une 
république  nouvelle  de  la  Sierra- Madré.  Pour  le  moment  «  c'était 
un  auxiliaire  de  M.  Juarez. 

La  lutte  était  ainsi  engagée.  La  première  nécessité  pour  le  gou- 
vernement qui  siégeait  à  Mexico,  c'était  évidemment  de  briser  ce 
réseau  de  résistances  qui  se  formait  autour  de  lui,  pour  arriver  à  pa- 
cifier la  république,  et  à  l'organiser  d'une  façon  un  peu  plus  régu- 
lière. Au  nord,  du  côté  de  l'état  de  Jalîsco,  un  corps  d'armée,  en- 
voyé sous  les  ordres  de  deux  jeunes  officiers  énergiques,  OsoUo  et 
Miramon,  obtint  d'abord  quelques  succès.  Osollo  faisait  capituler 
plusieurs  chefs  constitutionnels;  il  s'emparait  de  quelques  villes  et 
poursuivait  victorieusement  la  campagne,  lorsqu'il  fut  subitement 
frappé  à  mort  dans  un  combat.  C'était  une  perte  pour  le  gouver- 
nement de  Mexico,  car  Osollo  était  un  officier  de  capacité  et  de  ré- 
solution dont  on  attendait  beaucoup.  Cette  perte  fut  répai*ée  toute- 
fois par  la  présence  au  camp  de  l'armée  du  nord  d'un  homme  tout 
jeune  encore,  également  vigoureux,  et  qui  allait  bientôt  prendre  un 
rôle  considérable  dans  les  affaires  du  Mexique  :  c'était  le  général 
Miguel  Miramon,  qui  avait  été  jusque-là  le  lieutenant  d'OsoUo,  et 
qui  p^^sait  au  premier  rang  par  la  mort  de  ce  dernier.  Mh*amon 
prit  avec  une  énergie  nouvelle  la  direction  de  la  guerre.  Doué  d'une 
vive  intelligence  militaire,  plein  de  confiance  en  lui-même,  il  montra 
une  activité  infatigable,  battit  les  factieux  en  toute  rencontre,  et 
releva  l'ascendant  du  parti  conservateur  de  telle  façon  que  peu  à 
peu  tous  les  regards  se  tournèrent  vers  ce  jeune  général,  à  qui  rien 
ne  pouvait  résister.  ^ 

Les  victoires  de  Miramon  demeursdent  par  malheur  assez  stériles 
et  n'avaient  aucun  résultat  politique.  Tandis  que  l'armée  du  nord, 
habilement  conduite,  battait  les  constitutionnels,  l'armée  de  l'est, 
commandée  par  le  général  Echeagaray  et  dirigée  contre  la  Yera- 
Cruz,  perdait  le  temps  à  des  opérations  impuissantes.  Le  gouver- 
nement de  Mexico  se  montrait  lui-même  dépourvu  de  tout  esprit 
d'initiative;  il  vivait  d'expédiens  et  ne  tirait  aucun  profit  des  avan- 


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LES   DICTATURES   SUD-AUÉRICAmES.  AAl 

tages  obtenus  par  Tarmée  du  nord.  Le  président  élevé  au  pou- 
voir en  janvier  1858  et  adopté  par  le  parti  conservateur,  le  général 
Zuloaga,  laissait  voir  une  déplorable  médiocrité  politique,  qui  deve- 
nait une  cause  de  déconsidération  et  de  défiance  universelle.  11  en 
résulta  une  sorte  d'équilibre  entre  le  gouvernement  de  Mexico,  au 
nom  duquel  Miramon  poursuivait  inutilement  ses  succès,  et  le  gou- 
vernement qui  continuait  à  vivre  à  la  Vera-Cruz,  s'enhardissant  de 
l'impuissance  même  des  opérations  dirigées  contre  lui.  Tous  les 
avantages  qui  avaient  semblé  favoriser  le  pouvoir  de  Zuloaga,  re- 
connaissance du  corps  diplomatique,  succès  d'un  général  habile,  ne 
servirent  nullement  à  décider  la  question  entre  les  partis.  C'est  de 
cet  ensemble  de  faits  que  naquit  une  péripétie  nouvelle  dans  la  si- 
tuation du  Mexique.  Le  général  Echeagaray,  au  lieu  de  tourner  ses 
efforts  contre  la  Vera-Cruz,  qu'il  était  chargé  de  prendre,  se  mit  en 
insurrection  contre  le  président  Zuloaga,  de  qui  il  tenait  ses  pou- 
voirs, Echeagai'ay  avait  fait  son  mouvement  à  Ayotla,  en  publiant, 
selon  rhabitude,  un  nouveau  plan  politique.  Le  28  décembre  1858, 
le  général  Roblës  Pezuela,  commandant  de  la  garnison  de  Mexico, 
suivait  l'impulsion  et  adoptait  à  son  tour  un  programme  qui  n'était 
que  le  plan  d' Ayotla  un  peu  modifié.  Zuloaga  avait  tout  juste  le 
temps  de  se  réfugier  à  la  légation  britannique,  tandis  que  Roblès 
devenait  le  maître  de  la  capitale  et  du  gouvernement.  Le  mot  de 
ce  prontmciamien/Oy  né  du  désordre  universel,  était  la  fusion  ou 
la  réconciliation  des  deux  partis  en  lutte.  On  s'était  hâté  de  nom- 
mer un  comité  où  entraient  le  général  Mariano  Salas,  le  licencié 
Castaneda,  le  général  Casanova;  une  junte  composée  de  cent  cin* 
quante  notables  devait  se  réunir  peu  de  jours  après  pour  élire  un 
président  provisoire,  en  attendant  l'organisation  définitive  de  la 
république,  qui  devait  être  l'œuvre  d'un  congrès  où  tous  les  partis 
seraient  représentés. 

Or  il  restait  à  savoir  deux  choses  :  d'abord  comment  M.  Juarez 
répondrait,  au  nom  des  constitutionnels,  à  ces  offres  de  conciliation 
qui  lui  étaient  adressées,  ensuite  quelle  serait  l'attitude  de  Miramon 
en  face  des  événemens  qui  venaient  de  s'accomplir.  —  M.  Juarez 
répondit  avec  dédain  aux  propositions  qui  lui  étaient  transmises. 

Quant  à  Miramon,  il  était  loin,  et  à  l'heure  même  où  cette  crise 
éclatait  à  Mexico,  il  infligeait  une  rude  défaite  à  l'un  des  principaux 
chefs  constitutionnels,  Santos  DegoUado.  Une  chose  était  visible  tou- 
tefois, c'est  que  de  l'attitude  du  commandant  de  l'armée  du  nord 
dépendait  en  grande  partie  le  succès  du  mouvement  de  Mexico.  Cette 
crise  même  augmenta  l'importance  du  jeune  général,  et  tel  était 
l'ascendant  qu'il  exerçait  déjà,  que  lorsque  la  junte  se  rassembla,  le 
l*' janvier  1859,  pour  élire  un  président  provisoire,  ce  fut  lui  qui  réu- 
nit la  majorité;  il  eut  52  voix,  le  général  Roblès  n'en  obtint  que  A6^ 


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à&2  RETUE  DES  DEUX  MONDES» 

Miramon,  qui  n'avait  point  quitté  son  année»  se  trouvait  élu,  sans 
le  savoir,  chef  suprême  de  la  république  à  la  place  de  Zuloaga,  ré- 
volutionnairement  déposé;  ce  qu'il  y  avait  de  plus  caractéristique,, 
c'est  qu^au  moment  de  cette  élection  on  ne  connaissait  pas  même 
Topinion  de  Miramon  sur  les  derniers  événemens. 

La  vérité  est  que  le  commandant  de  l'armée  du  nord  condam- 
nait énergiquement  la  sédition  militaire  qui  avait  renversé  Zuloaga. 
Comme  conservateur,  il  refusait  de  s'associer  à  un  mouvement  qui 
n'était  qu'une  avance  irapolitique  faite  au  parti  révolutionnaire; 
comme  militaire,  il  s'indignait  d'un  acte  qui  était  le  désaveu  du  sang^ 
versé  par  ses  soldats.  C'est  dans  ce  sens  qu'il  répondit  aux  ouver- 
tures que  M.  Roblès  lui  fit  dès  le  premier  moment  pour  obtenir  son 
adliésion.  C'est  aussi  dans  ces  dispositions  que  Miramon  reçut  à 
Guadalajara  l'avis  de  son  élection.  Se  laisserait-il  gagner  par  l'ap- 
pât offert  à  son  ambition,  et  accepterait-il  le  bénéfice  d'un  mouve- 
ment qu'il  réprouvait?  Nul  ne  connaissait  ses  desseins,  peut-être  ne 
savait-il  pas  lui-même  ce  qu'il  ferait.  Toujours  est-il  qu'il  se  rap- 
procha de  Mexico  sans  trop  se  hâter,  et  que  lorsqu'il  y  arriva  le 
21  janvier  1859,  tout  le  monde  commença  à  s'apercevoir  que  le 
jeune  officier,  parti  presque  inconnu  quelques  mois  auparavant,  ren- 
trait en  maître. 

C'était  un  personnage  nouveau  dans  l'histoire  politique  de  la  ré- 
publique mexicaine,  personnage  vraiment  singulier,  qui  à  vingt-six 
ans  arrivait  à  une  sorte  de  dictature,  sans  affectation  d'empresse- 
ment, sans  nulle  intrigue.  Ce  qu'on  sait  peu,  c'est  que  l'homme  qui 
a  joué  depuis  un  an,  et  qui  joue  encore  un  des  premiers  rôles  au 
Mexique,  est  d'origine  française.  Sa  famille  est  du  Béarn  et  appar- 
tenait à  la  noblesse.  Elle  émigra  en  Espagne  au  dernier  siècle;  le 
grand-père  de  don  Miguel  Miramon  passa  au  Mexique  comme  aide- 
de-camp  d'un  des  vice-rois;  son  père,  M.  Bernardo  Miramon,  se 
maria  dans  le  pays  et  y  resta.  C'est  encore  aujourd'hui  un  des  plus 
vieux  généraux  mexicains.  Le  président  actuel,  né  de  ce  mélange 
de  sang  français  et  espagnol,  a  été  élevé  à  l'école  militaire  de  Cha- 
pultepec.  Il  a  commencé  sa  carrière  en  guerroyant  contre  les  Amé- 
ricains du  Nord;  mais  jusqu'en  1858  il  n'était  encore  qu'un  jeune 
officier  connu  pour  sa  bravoure.  La  campagne  dont  la  direction 
lui  était  échue  par  la  mort  d'Osollo  suffit  à  sa  fortune  en  révélant 
en  lui  le  don  du  commandement,  une  singulière  fermeté,  de  la 
promptitude  de  décision,  une  brillante  valeur  unie  à  une  cei-taine 
réserve  dans  les  actes  et  dans  les  paroles.  C'est  par  ces  qualités  que 
Miramon  était  parvenu  à  inspirer  à  ses  soldats  la  confiance  absolue 
qu'il  avait  en  lui-même,  et  qui  avait  fini  par  gagner  le  monde  poli- 
tique de  Mexico.  Aussi  attendait-on  son  arrivée  avec  une  vive  anxiété. 
Pour  tous,  il  était  l'arbitre  de  la  situation. 


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LES  DICTATURES   SUD-AMERICAINES.  A&S 

Hiramon  arriva  à  Mexico  le  21  janvier  sans  escorte,  évitant  toute 
démonstration  officielle,  et  il  alla  droit  chez  son  père;  il  arrivait  mé- 
content, sentant  sa  force  et  ne  cachant  nullement  ses  dispositions 
-sévères.  Il  reçut  tout  le  monde  avec  hauteur.  Le  vieux  général  Salas 
voulut  lui  dire  que  s'il  songeait  à  rétablir  Zuloaga,  il  ne  serait  point 
appuyé  :  Miramon  répondit  qu'il  ne  comptait  sur  personne,  si  ce 
D'est  sur  son  épée.  Quant  au  général  Roblës,  qui  était  un  officier  du 
Çénie,  il  lui  signifia  de  se  préparer  à  l'accompagner  dans  les  opéra- 
tions qu'il  méditait  contre  la  Yera-Gruz.  Les  vieux  généraux  et  d'au- 
4res  murmunuent  bien  un  peu  des  façons  de  ce  dominateur  de 
vingtrsix  ans,  de  ce  muchacho^  comme  on  disait,  car  ils  n'étaient  pas 
accoutumés  à  être  ainsi  traités;  on  subissait  néanmoins  son  ascen- 
<lant.  Sans  accepter  la  présidence  qui  lui  était  dévolue  par  le  vote  de 
ia  junte,  Miramon  avait  commencé  par  se  faire  nommer  général  en 
<:hef  de  l'armée  mexicaine.  Trois  jours  après,  le  23  janvier,  il  rap- 
pelait à  la  présidence  le  général  Félix  Zuloaga.  Le  mouvement  des 
généraux  Echeagaray  et  Roblès  était  considéré  comme  non  avenu. 
JZuloaga  était  donc  solennellement  rétabli  le  2&  janvier  1859., 

Il  était  bien  clair  cependant  que  ce  pouvoir  restauré  s'éclipsait 
entièrement  derrière  le  hautain  protecteur  qui  le  remettait  ainsi 
sur  pied.  Nul  ne  pouvait  s'y  tromper.  Zuloaga  seul  peut-être  avait 
la  simplicité  de  se  prendre  au  sérieux.  Pour  tout  le  monde  à  Mexico, 
<^tte  situation  n'était  qu'un  artifice,  et  en  admettant  même  cette 
restauration  comme  un  hommage  rendu  à  un  semblant  de  légalité, 
on  sentait  que  la  magistrature  suprême  devait  aller  là  où  était  la 
réalité  du  pouvoir.  C'est  ce  que  le  général  Zuloaga  lui-même  était 
contraint  de  reconnaître,  pressé  par  l'opinion,  et  une  semaine  était 
à  peine  écoulée  qu'il  abdiquait  l'autorité  présidentielle,  la  remet- 
tant par  un  décret  à  Miramon.  Cette  fois  Miramon  acceptait  la  si- 
tuation qui  lui  était  faite,  et  le  2  février  il  prenait  possession  du 
pouvoir  par  un  discours  où  il  disait  des  vérités  un  peu  dures  à  tout 
ie  monde,  même  à  son  parti,  ce  que  les  conservateurs  n'entendaient, 
pas  sans  étonnement.  Désormais  on  pouvait  peut-être  s'attendre  à 
des  fautes  nées  de  l'inexpérience  politique  du  nouveau  président, 
et  encore  plus  de  l'inextricable  situation  du  pays,  —  non  à  de  la 
mollesse. 

La  première  pensée  de  Miramon  fut  d'aller  forcer  le  gouvernement 
de  M.  Juarez  dans  sa  citadelle  de  la  Yera-Gruz.  Là  était  à  ses  yeux 
le  nœud  de  la  question.  Après  avoir  formé  un  ministère  et  s'être 
procuré  quelque  argent  par  un  impôt  extraordinaiie,  le  président 
partit  le  16  février  et  dirigea  ses  forces  contre  la  Vera-Cruz.  Si  Mi- 
ramon n'avait  eu  qu'à  vaincre  l'ennemi  qui  était  devant  lui,  il  eût 
probablement  réussi;  mais  il  était  dans  une  de  ces  situations  con- 
fuses où  tout  se  déplace  à  chaque  instant.  Les  opérations  furent 


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ij^ 


hhk  RETUE   DES*  DEUX  MONDES. 

d* abord  ralenties,  puis  neutralisées  par  une  série  de  circonstances 
qui  lui  échappaient  entièrement,  et  devaient  le  tenir  en  échec  en 
multipliant  les  difficultés  autour  de  lui. 

Tant  que  Miramon  avait  été  à  l'armée  du  nord,  il  avait  battu  les 
constitutionnels  dans  toutes  les  rencontres  et  avait  créé  un  semblant 
de  pacification.  En  son  absence,  les  constitutionnels  retrouvèrent 
leur  activité  et  leur  audace;  ils  se  réunirent  dans  l'intérieur  au  nom- 
bre^e  sept  ou  huit  mille  hommes  sous  les  ordres  de  don  Santos 
Degollado,  qui  prit  le  titre  de  ministre  de  la  guerre,  s'emparèrent 
par  surprise  de  la  ville  de  Guanajuato  et  marchèrent  sur  Mexico. 
Cette  armée,  pillant  et  dévastant  tout  sur  son  passage,  a^iva  le 
21  mars  à  Tacubaya,  aux  portes  de  la  capitale.  Mexico  se  trouvsdt 
en  état  de  siège  et  sous  le  coup  d'un  assaut  toujours  possible.  Le 
!•'  avril,  les  constitutionnels  tentèrent  l'attaque  par  la  porte  de  Saiy 
Gosme;  ils  furent  repoussés,  mais  ils  restaient  encore  menaçans  à 
Tacubaya.  Sur  ces  entrefaites,  un  des  lieutenans  les  plus  énergiques 
de  Miramon ,  le  général  Leonardo  Marquez,  arriva  avec  des  forces 
nouvelles,  se  mit  immédiatement  à  la  poursuite  des  fédéraux  et  les 
chassa  vigoureusement  au  loin.  Ënfm  Miramon  se  porta  lui-même 
au  secours  de  la  capitale,  obligé  de  se  détourner  ainsi  de  son  expé- 
dition de  la  Vera-Gruz. 

Un  incident  d'un  ordre  différent  vint  d'autre  part  modifier  un 
peu  les  chances  des  partis  en  lutte  en  donnant  un  certain  crédit, 
une  sorte  d'authenticité  internationale,  au  gouvernement  de  M.  Jua- 
rez  et  de  ses  adhérons.  Jusque-là,  le  gouvernement  de  Mexico  avait 
eu  l'avantage  d'être  seul  reconnu  par  les  états  étrangers.  L'agent 
même  des  États-Unis,  M.  Forsyth,  était  resté  accrédité  auprès  du 
général  Zuloaga.  Dès  les  premiers  mois  de  1859  cependant,  on  ap- 
prit que  le  cabinet  de  Washington  se  disposait  à  changer  de  politi- 
que vis-à-vis  de  la  république  mexicaine  :  effectivement  M.  Forsyth 
était  remplacé  par  un  nouvel  envoyé,  M.  Mac-Lane,  qui  reconnais- 
sait bientôt  M.  Juarez.  Gomment  s'expliquait  cette  évolution?  Le 
voici  :  aussitôt  après  l'avènement  de  Zuloaga,  M.  Forsyth  avait 
songé  à  tirer  parti  des  circonstances  et  des  embarras  d'un  pouvoir 
naissant,  encore  mal  affermi,  pour  assui'er  quelque  nouveau  gage 
à  l'invariable  ambition  de  l'Union  américaine.  Il  avait  proposé  un 
traité  assurant  aux  États-Unis  une  cession  de  territoire  déguisée 
sous  forme  d'une  rectification  de  la  frontière  du  nord ,  un  droit  de 
passage  à  perpétuité  par  l'isthme  de  Tehuantepec,  le  tout  moyen- 
nant compensation  pécuniaire  pour  le  Mexique.  Le  cabinet  du  gé- 
néral Zuloaga  s'était  nettement  refusé  à  une  telle  négociation,  pré- 
sentée comme  une  offre  de  secours,  comme  un  acte  de  générosité 
des  États-Vnis.  Dès  ce  moment,  M.  Forsyth  avait  manifesté  une  très 
médiocre  sympathie  pour  le  gouvernement  de  Mexico.  11  redoublait 


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LES   MCTATURES   SUD-AMERICAINES.  hhb 

cTaigreur,  favorisait  ostensiblement  les  menées  des  conspirateurs, 
et  soutenait  avec  une  vivacité  impérieuse  les  réclamations  des  ci- 
toyens américains  lésés  dans  leurs  intérêts  par  des  faits  de  guerre 
civile. 

Bref,  on  en  venait  à  une  sorte  de  rupture.  Les  griefs  des  Améri- 
cains du  Nord  étalent  assurément  fondés,  comme  ceux  de  beaucoup- 
d'autres  étrangers.  11  y  avait  cependant  une  singulière  logique  à 
rendre  le  gouvernement  de  Mexico  responsable  des  actes  c^mis 
par  ses  ennemis,  puis  à  se  tourner  vers  le  gouveniement  de  la 
"Vera-Cruz,  dont  les  défenseurs  étaient  justement  ceux  qui  commet- 
taient ces  actes!  Ce  changement  de  politique  de  la  part  des  États- 
Unis  avait  évidemment  un  motif  étranger  aux  réclamations  des  ci- 
toyens américains  :  on  voulait  obtenir  de  M.  Juarez  ce  que  M.  Forsyth 
n'avait  point  obtenu  du  général  Zuloaga.  Le  nouvel  envoyé  améri- 
cain, M.  Mac-Lane,  arriva  dans  les  premiers  jours  d'avril  1859  à  la 
Vera-Cruz.  11  était,  dit-on,  muni  pour  la  forme  d'instructions  qui 
l'autorisaient  à  décider  lui-même  quel  gouvernement  il  devait  re- 
connaître au  Mexique.  A  peine  avait-il  passé  vingt-quatre  heures  à 
la  Vera-Cruz  qu'il  s'était  résolu  à  reconnaître  M.  Juarez. 

Reconnu  par  les  États-Unis,  dégagé  pour  le  moment  de  toute  me- 
nace d'attaque  par  l'obligation  où  s'était  vu  Miramon  de  se  replier 
vers  Mexico,  servi  en  même  temps  par  les  diversions  multipliées 
des  bandes  dites  constitutionnelles  qui  entretenaient  la  guerre  civile 
dans  l'intérieur,  le  gouvernement  de  M.  Juarez  songea  à  itianifes- 
ter  son  existence  par  d'autres  actes.  Les  circonstances  lui  donnaient 
un  répit  de  quelques  mois,  il  en  profita;  il  reprit  législalivement 
la  guerre  engagée  par  la  dernière  révolution  contre  l'église,  et 
institua  par  décret  le  mariage  civil.  11  publia  aussi  un  manifeste 
annonçant  toute  sorte  de  réformes  couronnées  par  l'expropriation 
du  clergé.  Cette  dernière  mesure,  faite  pour  attirer  tous  les  spécula- 
teurs décidés  à  s'enrichir  à  tout  prix,  n'était  pas  non  plus  sans  rap- 
port avec  les  relations  nouvelles  qui  venaient  de  s'établir  entre  les 
Américains  du  Nord  et  M.  Juarez,  les  propriétés  ecclésiastiques  étant 
une  garantie  toute  trouvée  à  offrir  aux  États-Unis  dans  une  négo- 
ciation. Le  cabinet  de  Mexico  protesta  contre  la  loi  d'expropriation 
de  l'église,  comme  il  avait  protesté  contre  la  reconnaissance  de 
M.  Juarez  par  les  États-Unis.  D'avance  il  déclina  les  conséquences 
que  pourrait  avoir  pour  les  particuliers  et  pour  les  étrangers  toute 
immixtion  dans  la  vente  des  biens  du  clergé,  de  même  qu'il  déclara 
nul  tout  traité  qui  pourrait  être  conclu  entre  le  cabinet  de  la  Vera- 
Gruz  et  les  Américains  du  Nord. 

C'était  une  guerre  de  décrets,  de  lois,  de  protestations  ajoutée  à 
la  guerre  par  les  armes,  qui  continuait  à  désoler  lé  pays.  Naturelle- 
ment le  gouvernement  de  Mexico  fit  tout  l'opposé  de  ce  que  ten- 


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&A6  REVUE  DES  DEUX  |iONDEg. 

tait  de  faire  celui  de  la  Vera-Cruz.  Au  manifeste  de  Juarez,  Hiramon 
opposa  un  autre  manifeste,  où  il  expossût  avec  amertume  toutes  les 
plaies  saignantes  du  pays.  Malheureusement  le  jeune  président  avait 
plus  d'intrépidité  et  de  coup  d'œil  sur  le  champ  de  bataille  que  d'ex- 
périence dans  le  maniement  des  afisûres  publiques.  C'est  sônsi  qu'au 
mois  de  juillet  1859,  séduit  par  les  beaux  projets  d'un  jeune  homme, 
M.  Carlos  de  la  Peza,  qui  se  présentait  comme  possesseur  d'un  secret 
pour  la  régénération  financière  du  Mexique,  il  l'appela  au  ministère. 
On  le  olâma  de  s'être  laissé  séduire,  et  on  le  blâma  un  peu  plus  tard 
d'abandonner  l'expérience,  lorsque  l'inefficacité  du  secret  de  M.  de 
la  Peza  fut  trop  démontrée.  Ces  tiraillemens  tenaient  moins  à  l'ab-» 
sence  de  qualités  de  gouvernement  chez  Miramon  qu'à  une  situa- 
tion impossible.  Pourtant  les  forces  militaires  du  gouvernement  de 
Mexico  gardaient  leurs  avantages.  Le  général  Leonardo  Marquez, 
placé  à  la  tête  de  l'armée  du  nord,  maintenait  son  ascendant.  D'au- 
tres chefs,  WoU,  Vicario,  obtenaient  des  succès.  Cobos  battait  les 
factieux  à  Teotitlan  et  s'emparait  d'Oajaca,  qui  est  la  clé  des  états 
de  Chiapas,  de  Tabasco,  de  Tehuantepec.  D'un  autre  côté,  M.  San- 
tiago Vidaurri,  qui,  dans  les  états  du  nord,  avait  soutenu  jusque-là 
M.  Juarez,  se  prononçait  contre  lui  au  mois  de  septembre,  ou  du 
moins  se  proclamait  neutre  entre  les  deux  partis.  Toutefois  rien  ne 
se  terminait,  et,  voyant  ôela,  Miramon  prit  la  résolution  de  partir 
le  h  novembre  1859  pour  Queretaro  à  {'improviste,  presque  seul, 
au  risque  d'être  enlevé  par  quelque  bande  de  fédéraux. 

Arrivé  à  Queretaro,  Miramon  apprit  que  les  constitutionnels,  con- 
duits par  Degollado,  Doblado^  Blanco,  Arteaga,  se  réunissaient,  au 
nombre  de  7  ou  8,000  hommes,  pour  tenter  un  coup  de  main  sur 
Guanajuato.  Il  appela  aussitôt  toutes  les  forces  qui  étaient  à  sa  por- 
tée, fit  venir  de  rartiUerie  de  Mexico,  et  se  disposa  à  marcher  sur 
l'armée  ccmstitutionnelle.  Avant  qu'on  en  vint  aux  mains,  il  ac- 
cepta une  entrevue  avec  don  Santos  Degollado,  qui  lui  proposa  àe 
le  reconnaître  pour  président,  s'il  acceptait  la  constitution  de  1857, 
sauf  à  la  faire  réformer  par  un  congrès.  Miramon  refusa  nette- 
ment. Degollado,  se  croyant  supérieur  en  nombre,  prit  alors  un  ton 
menaçant.  Le  jeune  président  ne  s'émut  pas.  u  —  Très  bien,  don 
Santos,  dit-il  à  son  interlocuteur,  je  n'ai  que  la  moitié  de  vos  for- 
ces, et  pourtant  demain  matin  j'aurai  l'honneur  de  vous  battre.  » 
Le  lendemain  en  effet,  à  la  estancia  de  las  VacaSy  Miramon  disper- 
sait l'armée  constitutionnelle,  et  ce  nouveau  succès  lui  rendait  un 
prestige  qui  s'était  un  peu  affaibli  dans  toutes  les  tergiversations  po- 
litiques au  milieu  desquelles  il  avait  vécu  à  Mexico.  Son  activité, 
son  audace  toujours  heureuse  réveillaient  cette  confiance  qui  l'avait 
élevé  au  pouvoir  suprême. 
-  Les  batailles  ont  rarement  un  résultat  décisif  au  Mexique,  et  cette 


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LES   DICTATURES   SUD-AMERICAINES.  hh7 

^erre  civile,  qui  dure  déjà  depuis  deux  ans,  ne  semble  pas  près 
du  dénoûment,  toujours  fuyant,  quoique  toujours  annoncé  comme 
prochain.  Depuis  que  les  partis  sont  aux  prises,  c'est-à-dire  depuis 
le  mois  de  janvier  1858,  il  s'est  livré  8  batailles  importantes,  2i  com- 
bats de  second  ordre,  89  engagemens  d'un  degré  inférieur,  en  tout 
71  actions  militaires,  sur  lesquelles  16  seulement  ont  été  à  l'avan- 
tage des  constitutionnels.  Au  reste,  la  guerre  civile  n'est  le  plus 
souvent  qu'un  prétexte  pour  commettre  toute  sorte  d'excès  et  de 
déprédations.  En  réalité,  le  parti  qui  s'appelle  fédéral  ou  constitu- 
tionnel, ou  même  constitutionnaliste^  comme  on  dit  au  Mexique,  n'est 
qu'un  ramassis  de  bandes  indisciplinées  ravageant  le  pays.  Chaque 
chef  agit  pour  son  compte,  et  ces  chefs  sont  innombrables.  Les  plus 
connus  par  leurs  méfaits  sont  Garbajal,  Âlatriste,  Pueblita,  Yillalta, 
Alvarez. 

Au  mois  de  mai  1859,  les  fédéraux  pillaient  la  maison  de  mon- 
naie de  Guanajuato,  et  s'emparaient  de  180,000  piastres,  dont 
M,000  appartenaient  à  des  Anglais.  Un  des  mmistres  de  M.  Juarez, 
M.  Zamora,  disait  pour  expliquer  le  fait  que  ce  n'était  là  «  qu'une 
occupation  temporaire  de  fonds  étrangers  destinés  à  subvenir  aux 
besoins  les  plus  pressans  de  l'armée  fédérale.  »  A  Tepic,  Coronado, 
uû  général  constitutionnel,  extorquait  à  M.  Allsopp,  consul  britan- 
nique, une  somme  de  j  1,000  piastres.  Sur  un  autre  point,  le  colo- 
nel Carretero  s'emparait  d'un  convoi  de  six  cents  mules  chargées 
appartenant  aux  négocians  de  Puebla.  Au  mois  de  novembre,  les 
fédéraux,  en  s'enfuyant  de  la  ville  d'Oajaca,  emportaient  âO  arrobes 
ou  10  quintaux  d'argent  pris  dans  une  église.  Ces  étranges  chefs 
du  radicalisme  mexicain  ont  trouvé  un  nouveau  moyen  de  se  pro- 
curer des  ressources.  11  leur  est  arrivé  quelquefois  de  s'emparer  des 
prêtres  ou  des  moines,  et  de  ne  les  rendre  cfue  moyennant  argent. 
A  Zacatecas,  ils  rendaient  huit  prêtres  pour  8,500  piastres;  à  San- 
Luis,  la  liberté  d'un  seul  a  coûté  10,000  piastres. 

La  vie  des  étrangers  n'est  pas  plus  en  sûreté  que  leurs  intérêts 
et  que  l'existence  ou  les  intérêts  des  nationaux.  Un  jour,  pendant 
le  siège  de  Mexico,  au  mois  de  mars  1859,  quelques  Allemands, 
choisissant  bien  leur  temps  à  la  vérité,  projetèrent  une  excursion 
au  grand  désert.  Ils  s'arrêtèrent  le  soir  à  la  ferme  de  Cuaji-Malpa 
pour  continuer  leur  course  le  lendemain.  Ils  venaient  de  faire  pai- 
siblement leur  partie  de  whist,  lorsque  les  portes  furent  enfoncées, 
et  l'un  d'eux,  le  docteur  Fuchs,  tomba  frappé  d'une  balle.  Ils  furent 
tous  sommés  de  se  rendre  et  pillés.  Des  muletiers  qui  étaient  dans 
la  même  ferme  et  qui  transportaient  des  marchandises  à  Toluca 
eurent  le  même  sort,  tout  ceci  au  cri  de  vive  la  fédération!  On  ne 
saurait  dire  que  les  chefs  qui  font  la  guerre  pour  le  gouvernement 
de  Mexico  s'interdisent  absolument  des  méfaits  de  ce  genre.  Ainsi 


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'A&8  REVUE  DES  DEDX  MONDES. 

au  mois  de  novembre  1S59  le  général  Marquez  enlevait,  pour  payer 
son  armée,  une  somme  de  600,000  piastres  à  un  convoi  d'argent 
qui  passait  par  Guadalajara  :  ce  qu'il  faut  ajouter,  c'est  que  Mira- 
mon,  en  apprenant  ce  fait,  fut  saisi  de  la  plus  vive  indignation  ;  il 
ordonna  immédiatement  la  restitution  de  l'argent  détourné,  et  ôta 
au  général  Marquez  le  commandement  de  l'armée  du  nord. 

Telle  est  l'histoire  du  Mexique,  de  ses  révolutions,  de  ses  guerres 
civiles,  de  son  anarchie,  pourrait-on  dire.  La  situation  respective  des 
deux  partis  ne  peut  être  mieux  caractérisée  que  par  un  des  épisodes  les 
plus  récens  de  cette  histoire.  Ce  qui  était  facile  à  prévoir,  en  consi- 
dérant les  relations  nouvelles  nouées  entre  les  États-Unis  et  le 
gouvernement  dit  constitutionnel  de  la  Vera-Cruz,  s'est  réalisa.  Les 
Américains  du  Nord  n'avaient  pu  songer  à  reconnaître  le  gpuveme- 
ment  de  Juarez  sans  compensation,  sans  espoir  d'en  tirer  avantage, 
et  Juarez,  à  son  tour,  ne  pouvait  manquer  de  chercher  à  s'assu- 
rer à  tout  prix  l'appui  des  États-Unis.  De  là  une  négociation  qui 
commençait  aussitôt  après  l'arrivée  de  M.  Mac-Lane,  et  qui  s'est 
terminée  par  un  traité  conçu  d'après  les  données  que  M.  Forsyth 
avait  inutilement  proposées  à  Mexico.  Le  traité  est  .par  le  fait  une 
cession  déguisée  d'une  partie  du  territoire  mexicain  et  une  sorte 
de  haut  protectorat  institué  au  profit  des  États-Unis.  M.  Juare2 
pensait  sans  doute  trouver  une  force  dans  l'appui  qu'il  achetait 
.  des  Américains  du  Nord;  mais  il  comptait  sans  l'impopularité  qui 
devait  l'assaillir  à  la  première  divulgation  du  traité  Mac-Lane, 
même  parmi  beaucoup  de  ses  partisans,  et  ce  qu'il  considérait 
comme  une  force,  comme  un  gage  de  succès,  est  devenu  une  cause 
de  discrédit  et  d'affaiblissement.  Les  États-Unis  eux-mêmes  sem- 
blent hésiter  à  soutenir  jusqu'au  bout  l'œuvre  de  leur  plénipoten- 
tiaire, voyant  M.  Juarez  compromis  et  menacé  plus  que  jamais.  En 
effet,  tandis  que  M.  Juarez  signait  son  traité  avec  l'Union  améri- 
caine, Miramon  se  remettait  en  campagne,  réunissait  de  nouvelles 
forces  pour  reprendre  des  opérations  plus  sérieuses  et  plus  décisives 
contre  la  Vera-Cruz.  Il  y  a  peu  de  temps,  les  États-Unis,  pour  venir 
en  aide  à  Juarez,  ont  mis  la  main  sans  façon  sur  deux  navires  à 
vapeur  destinés  à  seconder  les  opérations  de  Miramon,  ce  qui  a 
singulièrement  dérangé  celui-ci ,  sans  le  décourager  toutefois.  Les 
deux  partis  sont  donc  toujours  en  présence,  et  la  question  se  pré- 
cise, si  ce  mot  peut  avoir  une  apparence  de  vérité  au  sein  d'une 
telle  anarchie. 

Les  républiques  centro-américaines  offrent-elles  un  spectacle  très 
différent?  Depuis  que  l'Amérique  centrale  a  été  délivrée  des  flibus- 
tiers qui  l'ont  un  moment  ravagée  et  qui  la  menacent  toujours  sans 
avoir  réussi  jusqu'à  présent  à  donner  une  forme  sensible  à  leurs 
plans  perpétuels  d'invasion,  le  pays  n'a  point  cessé  d'être  le  théâtre 


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L£S   DICTATURES   SUD- AMERICAINES.  AA9 

d*un  travail  aussi  actif  que  confus.  Il  semble  que  tous  les  intérêts, 
toutes  les  rivalités  se  soient  donné  rendez-vous  dans  ce  coin  de 
terre,  transformé  en  champ  de  bataille  industriel  et  diplomatique, 
comme  toutes  les  parties  du  Nouveau -Monde  à  travers  lesquelles 
un  passage  peut  s'ouvrir  entre  TOcéan-Atlantique  et  TOcéan-Paci- 
fique.  Nicaragua,  Tehuantepec,  Panama,  c'est  sur  ces  trois  points 
que  les  États-Unis  ont  les  yeux,  car  sur  ces  trois  points  à  la  fois 
s'agite  la  question  essentielle  de  ces  contrées,  la  question  du  transit. 
C'est  ce  qu'on  pourrait  appeler  la  question  des  isthmes  américains, 
et  les  États-Unis,  sentant  l'importance  pour  leur  grandeur  de  ra- 
pides et  faciles  communications,  ne  négligent  rien,  on  le  comprend, 
pour  s'assurer  une  certaine  prépondérance  sur  ces  voies  interocéa- 
niques, si  favorables  à  leurs  desseins.  L'Angleterre,  la  France  elle- 
même,  sans  vues  exclusives,  s'efforcent  à  leur  tour  de  sauvegarder 
les  droits,  les  intérêts  de  TEurope  et  du  commerce  universel.  De  là 
ce  conflit  d'entreprises  rivales,  de  négociations  simultanées  et  con- 
tradictoires, et  tout  ce  bruit  enfm  soulevé  autour  de  cette  question 
du  transit,  qui  n'est  résolue  en  fait  jusqu'ici  qu'à  Panama  par  l'éta- 
blissement du  chemin  de  fer. 

Ces  luttes  n'existeraient  pas  si,  par  leur  constitution  et  par  leurs 
moyens  propres,  les  états  centro-américains  pouvaient  régler  en 
commun  leurs  affaires  et  maintenir  une  certaine  autorité  sur  leur 
territoire.  Malheureusement  que  sont  ces  républiques  de  l'Amérique 
centrale?  On  le  sait,  elles  ont  des  gouvernemens  toujours  menacés 
par  les  guerres  civiles,  des  intérêts  à  peu  près  stationnaires,  une 
population  incohérente  et  rare,  un  degré  de  consistance  qui  ne  ré- 
siste pas  à  l'invasion  d'une  bande  de  flibustiers  étrangers.  Il  ne  faut 
rien  exagérer  toutefois  dans  cet  ordre  de  faits  intérieurs  :  il  n'y  a 
eu  que  deux  révolutions  4^ns  ces  républiques  en  1859,  deux  révo- 
lutions accomplies  d'ailleurs  sans  effusion  de  sang  au  Salvador  et  à 
Costa-Rica.  Quant  aux  autres  parties  de  l'Amérique  centrale,  Nica- 
ragua, Honduras,  Guatemala,  —  elles  ont  vécu  à  peu  près  en  paix,  et 
il  est  à  remarquer  que  ces  cinq  états,  toujours  prêts  à  en  venir  aux 
mains  en  cherchant  toujours  à  se  rapprocher,  n'ont  eu  entre  eux 
aucune  querelle  bien  grave  depuis  quelque  temps. 

Guatemala,  la'plus  importante  des  républiques  centro-américaines, 
est  depuis  quelques  années  à  l'abri  des  révolutions  intérieures  sous 
l'autorité  d'un  homme  étrange,  le  général  Rafaël  Carrera.  Ce  per- 
sonnage, devenu  l'autocrate  de  la  république  guatémaltèque,  est  un 
ladino  ou  métis  de  naissance.  Il  a  passé  sa  jeunesse  dans  la  cam* 
pagne,  élevant  des  bestiaux,  vivant  au  milieu  des  Indiens,  sur  les- 
quels il  exerçait  un  certain  prestige  par  son  énergie  et  sa  résolution. 
C'est  en  se  servant  de  ces  masses  d'Indiens,  en  les  conduisant  au 

Tom  xxyn.  29 


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A5Q  BEYUE   DES   DEUX  MONDES. 

combat,  que  Carrera  a  fait  son  entrée  dans  la  politique  et  a  conquis 
le  pouvoir.  Lui  aussi,  comme  bien  d'autres,  notamment  comme 
Santa-Anna  au  Mexique,  il  a  eu  son  vote  populaire  qui  lui  a  donné 
la  présidence  à  vie.  Seulement,  à  la  différence  de  Santa-Anna,  il 
s'est  maintenu  jusqu'ici,  faisant  habilement  alliance  avec  la  classe 
qui  pouvait  s'effrayer  de  son.  origine  et  de  ses  habitudes  peu  civili- 
sées. Le  secret  de  la  paix  intérieure  de  Guatemala  est  bien  moins 
au  regte  dans  le  scrutin  populaire,  qui  a  été  l'origine  de  cette  situa- 
tion, que  dans  une  sorte  d'accord  tacite  assez  fidèlement  observé. 
Carrera,  tout  en  voulant  rester  président,  a  eu  le  bon  sens  de  com- 
prendre qu'il  ne  réunissait  pas  toutes  les  conditions  nécessaires 
pour  gouverner  utilement,  et  il  laisse  goilvemer  pour  lui.  D'un 
autre  côté,  les  ministres  ont  compris  qu'ils  pouvaient  tout  faire 
avec  Carrera,  en  lui  laissant  la  dignité  de  la  magistrature  suprême, 
et  ils  se  sont  contentés  de  gouverner  effectivement  sans  aspirer 
pour  eux-mêmes  à  la  présidence.  Il  en  est  résulté  une  situation  que 
n'agite  pas  perpétuellement  le  jeu  des  ambitions  personnelles. 

C'est  donc  au  Salvador  et  à  Costa-Rica,  comme  nous  le  disions, 
que  se  sont  concentrées  les  agitations  les  plus  récentes  de  l'Amé- 
rique centrale.  Comment  se  fait  un  phésident  au  Salvador?  Cette 
petite  république  avait  en  1858  un  chef  du  pouvoir  exécutif,  M.  Mi- 
guel Santin  deï  Castillo,  qui  venait  d'être  élu.  Malheureusement  pour 
lui,.  le  nouveau  président  du  Salvador  avait  à  ses  côtés  un  homme 
fort  préoccupé  de  ne  plus  rester  au  second  rang  :  c'était  le  général 
Barrios,  qui  occupait  tout  à  la  fois  les  fonctions  de  ministre  des  re- 
lations extérieures  et  de  général  en  chef.  Barrios  était  un  homme 
de  cinquante  ans,  de  peu  de  suite  dans  les  idées,  d'une  médiocre 
consistance,  mais  inquiet,  actif  et  ambitieux.  Dans  des  vues  d'élé- 
vation personnelle ,  il  voulait  faire  réfomttr  l'article  de  la  constitu- 
tion qui  fixait  à  deux  années  seulement  la  durée  de  la  présidence. 
Il  s'efforça  d'amener  le  président  à  proposer  et  à  soutenir  cette  ré- 
forme, à  quoi  M.  Santin  se  refusa.  Il  s'ensuivit  des  discussions  très 
vives  sous  l'impression  desquelles  le  président  invitait  Barrios  à  se 
démettre  de  tous  ses  emplois.  Ce  n'était  pas  du  tout  le  compte  du 
général  Barrios,  qui  exigeait  une  destitution  formelle,  et  M.  San- 
tin se  décida  effectivement  à  en  venir  là;  seulement  le  président 
ne  s'était  pas  tout  à  fait  rendu  compte  de  sa  position,  et  quand  il 
s'adressa  pour  obtenir  le  contre-seing  du  décret  de  destitution  aux 
deux  autres  ministres,  MM.  Cabanas  et  Quiros,  ceux-ci,  qui  étaient 
parens  et  amis  de  Barrios,  refusèrent  de  s'associer  à  cette  mesure. 
M.  Santin  n'avait  d'autre  ressource  que  de  former  un  nouveau  ca- 
binet; il  nomma  deux  ministres,  MM.  Duenas  et  Zelaya  :  le  premier, 
chef  de  l'opposition;  le  second,  natif  de  Honduras  et  jouissant  de. 


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LES   DICTATURES   SUD-ÂMÉRICAINES.  &5i 

quelque  considération.  Qu  arriva-t-il  alors?  Sans  plus  de  forme,  le 
général  Barrios  fit  tout  simplement  enlever  les  deux  nouveaux  mi- 
nistres et  les  expédia  à  Guatemala. 

La  rupture  était  complète,  et  la  situation  ne  laissait  pas  de  deve- 
nir bizarre.  Barrios  ne  s'arrêtait  pas  en  si  bon  chemin.  Aux  ap- 
proches de  la  session  qui  allait  commencer,  il  usait  de  toute  son 
Influence  sur  les  membres  du  congrès,  et  les  déterminait  à  appeler 
dans  la  capitale  le  général  Guzman,  son  beau-père,  vice-président 
de  la  république,  pour  lui  remettre  le  pouvoir  à  l'exclusion  de 
M.  Santin,  et  c'est  ce  qui  fut  fait.  Le  journal  officiel  assura  avec 
gravité  que  M.  Santin  se  retirait  pour  motif  de  santé.  Ce  coup  d'état 
fut  facilement  sanctionné  par  les  chambres,  dont  la  session  com- 
mençait le  17  janvier  1859  et  se  termina  le  12  février.  Quelque  courte 
que  fût  d'ailleurs  cette  session,  les  chambres  eurent  le  temps  de  réa- 
liser la  réforme  constitutionnelle  tant  désirée  par  Barrios.  La  durée  de 
la  présidence  fut  portée  de  deux  à  six  années,  le  mandat  des  députés 
fut  également  prolongé  de  deux  à  quatre  ans.  La  situation  toutefois 
<îontinuait  à  être  singulièrement  équivoque.  Le  vice-président  de  la 
république,  le  général  Guzman,  se  lassa  bien  vite  du  pouvoir  et  se 
retira.  Ici  surgissait  une  difficulté  nouvelle.  D'après  la  constitution, 
en  cas  d'empêchement  du  président  et  du  vice-président,  le  pou- 
voir passe  à  l'un  des  trois  sénateurs  désignés  à  cet  effet.  Or  l'un  de 
ces  sénateurs,  le  premier,  était  Barrios  lui-même,  qui  s'excusa,  et 
l'autorité  executive  échut  à  un  homme  fort  peu  accoutumé  à  la  di- 
rection des  affaires,  à  un  propriétaire,  M.  Peralta,  qui  accepta  d'a- 
.bord  d'être  le  prête-nom  de  Barrios,  entre  les  mains  de  qui,  on  le 
comprend,  restait  le  pouvoir  réel. 

Jusque-là,  sauf  l'étrangeté  de  ces  scènes  d'une  politique  un  peu 
sommaire,  les  choses  avaient  marché  sans  trop  d'embarras.  Cette 
série  de  coups  de  tête  faisait  pourtant  des  mécontens  qui  ne  tardè- 
rent point  à  s'agiter.  Le  â  mars,  une  sorte  de  révolte  éclatait  dans 
une  des  casernes  de  la  capitale.  L'effervescence  se  répandit.  Il  y  eut 
alors  un  mouvement  attribué  à  M.  Duenas.  On  eut  facilement  raison 
de  ces  agitations.  M.  Peralta  ne  garda  du  reste  que  peu  de  jours 
l'autorité  nominale  qu'il  avait  acceptée;  il  se  retira  à  son  tour,  et 
cette  fois  Barrios  prit  directement  le  pouvoir.  11  était  arrivé  à  ses 
fins  :  il  avait  devant  lui,  comme  chef  provisoire  du  gouvernement, 
ce  qui  restait  de  temps  jusqu'à  la  fin  de  la  présidence  de  M.  Santin, 
puis  il  se  promettait  bien  de  se  faire  élire  lui-même  président  pour 
six  ans.  La  combinaison  n'était  pas  mal  calculée.  Pourtant  Barrios 
avait  encore  afi^aire  à  ses  ennemis,  qui,  après  avoir  été  vaincus  dans 
le  premier  moment,  s'étaient  réfugiés  au  Honduras,  d'où  ils  mena- 
çaient de  revenir  en  armes.  M.  Santin  lui-même,  le  président  dé- 


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A 52  RKVUE  DES  DEUX  MONDES. 

possédé,  était  du  nombre.  De  là  quelques  difficultés  entre  le  Hon- 
duras et  Salvador.  Barrios  prétendait  exiger  que  le  président  du 
Honduras,  le  général  Guardiola,  prtt'des  mesures  à  l'égard  des  ré- 
fugiés, et  Guardiola  se  montrait  peu  disposé  à  souscrire  à  ces  exi- 
gences. Ces  nuages  n*ont  été  que  passagers,  grâce  à  l'entremise  de 
Guatemala.  Les  réfugiés  n'ont  pu  d'ailleurs  tenter  rien  de  sérieux, 
et  le  général  Barrios  a  réussi,  comme  il  le  désirait,  à  se  faire  élire 
pour  six  ans  président  de  la  république  de  Salvador,  après  quoi  il 
se  tiendra  sans  doute  tranquille.  Cette  élection  date  du  mois  de  jan- 
vier 1860. 

On  vient  de  voir  comment  se  fait  un  président  dans  l'Amérique 
centrale.  On  va  voir  comment  un  autre  président  tombe  sans  le  sa- 
voir, en  quelques  heures,  par  la  plus  expéditive  des  révolutions,  et 
cette  fois  c'est  à  Costa-Rica  que  la  scène  se  passe,  dans  une  répu- 
blique qui  avait  pu  être  considérée  comme  un  phénomène  par  le 
calme  invariable  dans  lequel  elle  vivait.  Costa-Rica  ne  se  trouvait 
point  cependant  dans  des  conditions  particulières  d'agitation.  On 
n'aperçoit  même  pas  la  trace  de  partis  véritables  dans  ce  petit 
pays  :  le  président,  M.  Juan-Rafael  Mora,  homme  de  quelque  capa- 
cité et  de  quelque  énergie,  qui  semblait  universellement  accepté, 
s'était  fait  réélire,  sans  nul  effort,  le  8  mai  1859;  mais,  à  défaut 
de  causes  bien  profondes,  quelques  faits  peuvent  mettre  sur  la  voie 
de  cette  péripétie  imprévue.  D'abord,  à  la  fin  de  1858,  il  y  avait  eu 
un  conflit  très  vif  entre  le  président,  M.  Mora,  et  l'évéque  de  San- 
Jose,  M*'  Llorente.  Pour  quel  motif?  Parce  que  le  président  avait 
établi  sur  les  propriétés  du  clergé  un  impôt  au  profit  de  l'hôpital  et 
du  lazaret.  L'évéque  de  San-Jose  ordonnait  aussitôt  des  prières  pour 
obtenir  du  ciel  les  lumières  nécessaires  afin  de  défendre  les  droits 
méconnus  de  l'église,  à  quoi  M.  Mora  répondait  en  faisant  rendre 
par  le  congrès  un  décret  d'expulsion  contre  l'évéque  Llorente,  qui 
était  effectivement  expédié  à  Punta-Arenas.  11  dut  en  résulter  une 
sourde  hostilité  dans  le  clergé.  De  plus,  on  sait  que  des  entreprises 
rivales  se  disputent  incessamment  la  voie  du  transit  interocéanique  : 
M.  Mora,  en  signant  un  traité  de  concession  avec  une  compagnie 
dont  un  Français,  M.  Félix  Belly,  était  l'agent,  et  en  patronant  éner- 
giquement  cette  compagnie,  avait  dû  froisser  d'autres  intérêts,  outre 
qu'il  ne  se  montrait  pas,  dit-on,  très  coulant  dans  les  négociations 
que  l'Angleterre  suivait,  vers  cette  époque,  dans  l'Amérique  cen- 
trale. Que  ces  circonstances  aient  eu  une  part  directe  dans  ce  qui 
allait  arriver,  qu'un  chef  ambitieux  ait  saisi  l'occasion  que  lui  of- 
fraient quelques  mécontentemens  nationaux  ou  étrangers,  toujours 
est-il  qu'on  ne  s'attendait  guère  à  une  révolution  à  Gosta-Rica,  et 
le  président  s'y  attendait  moins  que  personne. 


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LE8   DICTATURES   8UD-AJIÉRICAINE8.  i58 

Ce  fut  une  révolution  très  bizarre  et  tout  à  fait  improyisée.  Le 
1&  août,  à  cinq  heures  du  matin,  le  président  Mora  recevait  la  visite 
inopinée  de  quelques  individus  dont  deux  officiers,  accourus,  di- 
saient-ils, pour  l'informer  qu'une  mutinerie  venait  d'éclater  dans 
une  caserne  de  la  ville,  et  se  prétendant  envoyés  par  le  colonel  Sa- 
lazar,  pour  lui  demander  de  se  rendre  aussitôt  sur  le  lieu  de  la  ré- 
volte. Bien  qu'un  peu  surpris,  M.  Mora,  qui  était  couché,  se  dispo- 
siut  à  se  rendre  à  cet  appel;  il  ne  se  bâtait  pas  trop  cependant, 
comme  s'il  eût  eu  quelque  méfiance,  lorsque  les  officiers  qui  étaient 
venus  lui  procurer  ce  fâcheux  réveil  s'emparèrent  de  sa  personne, 
et,  lui  laissant  à  peine  le  temps  de  s'habiller,  le  traînèrent  à  la  ca- 
serne. Là,  il  se  trouvait  réellement  prisonnier,  victime  contrainte 
d'un  guet-apens.  On  l'obligea  d'abord  à  écrire  aux  commandans  mi- 
litaires des  autres  villes  et  aux  principales  autorités  pour  leur  dé- 
fendre de  s'opposer  au  mouvement  qui  était  en  cours  d'exécution, 
car  ces  prudens  révolutionnaires  ne  voulaient  pas  l'effusion  du  sang; 
puis,  quelques  heures  après,  le  président,  son  frère  Jose-Joaquin 
Mora,  général  en  chef  de  l'armée,  et  le  général  Jose-Maria  Canas, 
ministre  de  la  guerre  et  des  finances,  étaient  conduits  sous  bonne 
escorte  à  Punta-Arenas  pour  être  embarqués.  Pendant  ce  temps,  la 
population  de  San-Jose  avait  été  appelée  sous  les  armes  par  un  coup 
de  canon,  signal  habituel  dans  les  circonstances  graves,  et  le  peuple 
de  Costa-Rîca  s'était  trouvé,  sans  s'en  douter,  concourir  à  une  ré- 
volution dont  il  n'avait  pas  le  secref.  Qui  profitait  de  ce  mouve- 
ment? C'était  un  médecin,  M.  Jose-Maria  Montealegre,  qui  se  fai- 
sait nommer  ou  se  nommait  immédiatement  président  provisoire, 
et  prononçait  une  sentence  de  bannissement  contre  M.  Mora,  son 
frère  Jose-Joaquin,  contre  le  général  Canas  et  un  juge,  M.  Arguello. 
Il  est  vrai  qu'on  épargnait  les  propriétés  des  proscrits,  qui  n'é- 
taient pas  confisquées. 

Les  événemens  s'étaient  tellement  précipités  que  M.  Mora,  d'ail- 
leurs sévèrement  gardé,  n'avait  pu  opposer  aucune  résistance.  Une 
fois  mis  à  bord  du  Guatemala^  il  ne  put  que  protester,  se  fondant 
sur  la  violence  qui  lui  avait  été  faite,  sur  le  caractère  odieux  d'une 
sédition  imposée  au  peuple  lui-même.  M.  Mora  eut  beau  protester, 
les  révolutionnaires  de  San-Jose  n'avaient  pas  moins  atteint  leur  but, 
et  tandis  que  l'ancien  président  se  rendait  à  Guatemala  et  au  Salva- 
dor, puis  de  là  à  Panama  et  à  New- York,  les  auteurs  du  mouvement 
du  là  août  restaient  maîtres  du  pouvoir.  Ce  qui  tendrait  à  prouver 
que  l'opposition  faite  par  M.  Mora  aux  négociations  britanniques 
dans  l'Amérique  centrale  a  bien  pu  être  exploitée  contre  lui,  c'est 
que  deux  Anglais,  M.  Joy,  fixé  à  San-Jose,  et  M.  Allpress  figuraient 
au  premier  moment  dans  cette  écbauffourée.  Ce  qui  indiquerait 


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hbà  BETUE  DES   DEUX  MONDES. 

aussi  que  les  nouveaux  maîtres  du  pouvoir  n'étaient  pas  sans  comp- 
ter sûr  le  clergé,  c'est  que  Tévêque  Llorente  rentrait  aussitôt  de 
son  exil.  M.  Mora,  depuis  ce  temps,  a  essayé  de  rentrer  à  Gosta-Rica 
d*une  façon  ou  d'autre,  fût-ce  à  main  armée;  il  n'a  point  réussi.  La 
révolution  a  suivi  son  cours.  Une  assemblée  s'est  réunie  et  a  fait 
une  nouvelle  constitution ,  qui  a  été  présentée  au  président  provi- 
soire, M.  Montealegre.  Puis  le  congrès  constituant  s'est  retiré,  et 
des  chambres  législatives  ordinaires  ont  été  convoquées.  La  révo- 
lution de  Costa-Rica  en  est  là.  Et  voilà  comment  la  plus  pacifique, 
la  plus  régulière  des  républiques  centro- américaines  a  glissé  elle- 
même  dans  ces  agitations  fantasques  où  des  ambitions  personnelles 
se  disputent  le  pouvoir  pour  n'en  rien  faire  le  plus  souvent  1 

II. 

Lorsque  le  premier  cri  de  l'indépendance  fut  poussé  dans  le  Nou- 
veau-Monde espagnol,  cette  contrée  qui  commence  à  l'isthme  de 
Panama  s'appela  la  Colombie  et  forma  une  confédération  soutenue 
à  sa  naissance  par  l'épée  et  le  conseil  de  Bolivar.  Lorsque  cette  con- 
fédération, mal  équilibrée,  tomba  en  dissolution,  trois  républiques 
surgirent, —  le  Venezuela,  la  Nouvelle -Grenade  et  l'Equateur,  — 
et  chacune  de  ces  républiques  a  suivi  la  carrière  des  révolutions. 
Gette  carrière  est  loin  d'être  épuisée,  si  l'on  en  juge  par  les  derniers 
événemens  :  l'histoire  continue,  offrant  toutes  les  variétés  de  l'es- 
prit d'anarchie. 

La  dernière  révolution  du  Venezuela  date  de  1858;  elle  était  di- 
rigée contre  une  sorte  de  dynastie  assez  étrange  qui  était  parvenue 
à  s'emparer  du  pouvoir,  et  qui  s'en  servait  depuis  dix  ans  à  son 
profit  :  c'était  la  dynastie  des  Monagas.  Les  divers  membres  de  cette 
famille  se  transmettaient  en  effet  la  présidence  et  se  succédaient  l'un 
à  l'autre;  ils  étaient  les  dictateurs,  les  généraux,  les  ministres,  les 
financiers  du  pays.  Ils  représentaient  ce  qu'on  pourrait  appeler  l'é- 
lément démocratique,  et  ils  ne  reculaient  devant  aucun  moyen,  à  tel 
point  qu'ils  n'avaient  pas  craint  quelquefois  de  faire  appel  aux  pas- 
sions et  aux  ressentimens  de  la  population  de  couleur.  Le  règne  de 
cette  famille  date  de  1848.  L'aîné  de  la  race,  le  général  Tadeo  Mo- 
nagas, s'instituait  dictateur  à  cette  époque,  en  dispersant  le  congrès 
à  coups  de  fusil.  Depuis,  il  avait  cédé  le  pouvoir  à  son  frère  Gregorio 
Monagas,  qui  le  lui  avait  rendu  à  son  tour.  Il  y  avait  seulement  une 
différence  entre  les  deux  frères,  c'est  que  l'aîné,  sans  avoir  des  ha- 
bitudes moins  despotiques,  laissait  voir  pourtant  des  instincts  plus 
civilisés,  et  avait  l'autocratie  plus  décente,  tandis  que  Gregorio  se 
ressentait  visiblement  de  la  vie  qu'il  avait  toujours  menée  dans  les 


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LES   DICTATURES   SUD-ÂMERICAINES  •  A55 

llanos.  Accoutumé  à  passer  son  temps  dans  la  province  de  Barce- 
lone au  milieu  des  nègres  et  des  gens  de  couleur,  frayant  peu  avec 
la  société  cultivée,  il  représentait  passablement  un  chef  campé  en 
pays  conquis,  si  bien  qu^à  l'expiration  de  sa  présidence,  le  retour 
de  Tadeo  avait  paru  presque  un  bienfait  au  premier  moment. 

La  présence  au  pouvoir  de  cette  famille  n'était  pas  moins  le  signe 
de  l'humiliation  et  de  l'abaissement  de  l'ancien  parti  conservateur  ou 
oligarque,  qui  ne  supportait  le  joug  qu'avec  impatience,  et  qui  s'é- 
tait souvent  levé  en  armes  pour  le  secouer.  Les  Monagas  avaient 
réussi  à  dompter  toutes  les  résistances,  et  même  en  1858  l'alné  de 
la  dynastie,  alors  président,  le  général  Tadeo,  venait  de  remporter 
une  victoire  qu'il  croyait  décisive  :  il  avait  fait  réformer  la  constitu- 
tion de  façon  à  prolonger  la  durée  de  sa  présidence.  C'était  cepen- 
dant le  moment  où  il  était  renversé  tout  d'un  coup.  On  était  las  de 
cette  domination  semi- démocratique,  semi-militaire,  pleine  d'op- 
pression, de  violence,  de  déprédations  financières,  qui  durait  depuis 
dix  ans.  La  veille  encore,  le  général  Tadeo  Monagas  se  croyait  tout- 
puissant,  le  lendemain  il  tombait,  il  était  menacé  dans  sa  liberté  et 
dans  sa  vie,  et  peutr-ôtre  n'échappait-il  à  quelque  représaille  som- 
maire des  vainqueurs  qu'en  se  réfugiant  d'abord  à  la  légation  de 
France,  puis  en  quittant  le  pays  sous  la  protection  de  la  diplomatie, 
dont  le  rôle  en  ces  circonstances  était  des  plus  difficiles  et  des  plus 
ingrats. 

Voilà  donc  une  révolution  accomplie  à  Caracas.  Le  chef  de  l'in- 
surrection, le  général  Julian  Castro,  garda  provisoirement  la  direc- 
tion des  affaires.  Une  convention  nationale  fut  convoquée  à  Valen- 
cia  pour  faire  une  nouvelle  constitution  et  réorganiser  le  pays.  La 
difliculté  cependant  était  de  se  mouvoir  au  milieu  de  tous  les  par- 
tis qui  s'agitaient,  de  tracer  la  marche  de  la  révolution  qui  avait 
triomphé  le  15  mars  1858.  Cette  révolution  n'était  pas  seulement 
l'œuvre  des  oligarques,  bien  qu'ils  eussent  particulièrement  souffert 
de  la  domination  des  Monagas  et  pussent  être  considérés  comme 
ses  antagonistes  naturels;  beaucoup  de  libéraux  s'y  étaient  asso- 
ciés et  l'avaient  préparée  en  se  séparant  de  la  dernière  présidence. 
Il  y  avait  donc  une  lutte  toujours  possible  au  sein  du  nouveau  pou- 
voir entre  l'ancien  parti  conservateur,  qui  revenait  sur  la  scène, 
et  les  libéraux,  qui  prétendaient  exercer  une  certaine  influence.  De 
plus,  quelques  méfaits  qu'eût  à  se  reprocher  le  général  Tadeo  Mo- 
nagas, il  avait  eu  du  moins  le  mérite,  au  dernier  moment,  d'abdi-, 
quer  sans  recourir  aux  armes  et  d'épargner  au  pays  une  guerre  ci- 
vile. Les  amis  du  dernier  président  étaient  assez  nombreux  encore 
et  avaient  assez  de  moyens  d'influence  pour  se  faire  compter,  outre 
qu'une  politique  de  réaction  trop  marquée  pouvait  faire  éclater  la 


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£56  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

lutte  entre  les  oligarques  et  les  libéraux,  dont  l'alliance  avait  fût  le 
succès  de  la  révolution  et  devait  en  assurer  la  durée. 

C'est  dans  ces  conditions  que  la  convention  nationale  chargée  de 
réorganiser  le  pays  se  réunît  à  Valencia  en  juillet  1858.  Elle  resta 
six  mois  en  session,  et  fit  une  constitution.  La  république  de  Vene* 
zuela  se  trouvait  replacée  en  apparence  sous  un  régime  régulier; 
au  fond,  la  situation  n'était  rien  moins  que  rassurante.  Le  pays  étsdt 
à  peine  reconstitué  qu'il  était  déjà  menacé  de  nouveaux  déchire- 
mens.  D'un  côté,  le  gouvernement  se  laissait  aller  à  un  étroit  et 
violent  esprit  de  coterie;  il  reproduisait  dans  la  politique  et  dans  les 
finances  les  mêmes  abus  qu'on  avait  vus  précédemment;  d'un  autre 
côté,  les  partis  s'agitaient  singulièrement.  Le  président,  le  général 
Castro,  homme  faible  et  de  peu  de  tète,  flottait  au  milieu  de  ces 
complications  intérieures,  se  laissant  dominer  par  son  entourage  et 
ne  donnant  aucune  direction.  Lorsqu'il  rentra  dans  la  capitale  de  la 
république,  à  Caracas,  le  14  janvier  1859,  après  être  resté  à  Va- 
lencia pendant  la  durée  de  la  session  de  la  convention,  il  ne  trouva 
partout  que  froideur  et  symptômes  alarmans. 

Déjà  les  mouvemens  révolutionnaires  commençaient  à  éclater.  A 
Guanarito,  point  limitrophe  des  provinces  de  Barinas,  de  Barquisi- 
meto  et  de  Carabobo,  une  faction  de  1,200  ou  1,500  hommes  s'était 
levée;  elle  avait  pour  chef  un  propriétaire  du  pays,  M.  Linarès,  oli- 
garque d'opinion,  mais  devenu  l'ennemi  acharné  du  gouvernement 
à  la  suite  du  plus  violent  outrage,  fait  à  sa  sœur  par  un  officier. 
Vers  la  fin  de  février,  la  garnison  de  Coro  se  prononçait  sous  les 
ordres  du  général  Zamora,  qui  allait  battre  la  campagne  avec 
1,500  hommes.  D'un  autre  côté,  La  Guayra  semblait  prête  à  se  sou- 
lever; on  s'attendait  à  tout  instant  à  voir  débarquer  les  généraux 
Falcon  et  Sotillo.  Ce  dernier  ne  tarda  point  à  arriver  à  Maturin,  où 
la  famille  des  Monagas  jouit  d'une  grande  influence.  Sotillo,  qui  a, 
dit-on,  vingt-cinq  fils  légitimes  ou  naturels,  et  qui  ne  manque  pas 
de  crédit  sur  la  population  noire,  suffisait,  avec  ses  nombreux  en- 
fans,  pour  donner  une  nouvelle  activité  à  la  guerre  civile.  L'insur- 
rection, éclatant  à  l'orient  et  à  l'occident,  prit  bientôt  des  propor- 
tions menaçantes.  Les  insurgés  évitaient  d'ailleurs  de  trop  mettre 
en  avant  le  nom  des  Monagas,  tout  en  se  grossissant  de  la  nom- 
breuse clientèle  de  cette  famille;  ils  arboraient  le  drapeau  du  fédé- 
ralisme, et  ces  mouvemens,  en  se  propageant,  ne  laissèrent  pas  de 
produire  une  asse^  vive  impression  à  Caracas  même. 

Le généralCastro ne  savait  que  faire;  il  flottait,  choisissant  alter- 
nativement des  ministres  parmi  les  libéraux  et  parmi  les  oligarques, 
promulguant  des  amnisties,  puis  les  retirant,  tantôt  résolu  à  com- 
battre la  révolution  et  le  lendemain  inclinant  à  traiter  avec  elle.  U 


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LES   DICTATURES   SUD-AMÉEICAINES.  A57 

en  vint  à  quitter  subitement  le  pouvoir  au  mois  de  juin,  et  immé- 
diatement il  le  reprenait,  se  tournant  définitivement  vers  le  parti  li- 
béral, formant  un  cabinet  de  cette  opinion,  dont  les  membres  prin- 
cipaux étaient  le  licencié  Âranda  et  le  général  noir  Laurencio  Silva. 
Par  cette  péripétie  du  21  juin,  la  situation  du  Venezuela  se  trouva 
totalement  transformée;  c'était  un  échec  complet  pour  les  oligar- 
ques évincés  du  pouvoir  et  en  même  temps  une  avance  faite  au 
parti  révolutionnaire,  à  qui  on  proposait  la  paix. 

Tout  fut  inutile.  La  révolution  n'avait  cessé  de  se  développer  pen- 
dant qu'on  s'agitait  stérilement  à  Caracas.  Le  général  Zamora  avait 
organisé  à  Barinas  une  sorte  de  gouvernement  provincial  qui  fonc- 
tionnait presque  régulièrement.  Sotillo  occupait  toujours  les  pro- 
vinces d'orient.  Enfin,  le  24  juillet,  le  général  Falcon,  longtemps  at- 
tendu comme  le  chef  le  plus  autorisé  de  la  révolution,  débarquait 
près  de  Puerto-Gabello.  Les  événemens  marchaient  si  vite  que,  le 
SO  juillet,  il  circulait  à  Caracas  une  proclamation  désignant  les  gé- 
néraux Falcon  et  Zamora  comme  les  héros  et  les  chefs  de  la  régé- 
nération fédéraliste. 

La  situation  était  critique.  Castro,  débordé  par  l'insurrection, 
avait  rompu  trop  ouvertement  avec  les  oligarques  pour  se  tourner 
encore  vers  eux.  Il  fit  un  pas  de  plus  :  il  publia  lui-même  une  pro- 
clamation par  laquelle  il  semblait  se  rallier  au  fédéralisme.  N'ayant 
pas  su  conjurer  la  révolution,  ne  pouvant  la  dominer,  il  tâchait  de 
s'y  associer  et  de  prendre  position  pour  balancer  l'influence  de  Falcon- 
et  de  Zamora.  Il  était  trop  tard;  les  événemens  allaient  se  précipi- 
ter d'une  singulière  façon  et  déjouer  tous  les  plans.  Dès  le  lende- 
main en  effet,  le  1*'  août,  Castro  fut  surpris  chez  lui  et  mis  en  ar- 
restation par  les  deux  bataillons  Cinco  de  marzo  et  ConcencioUy  dont 
les  ofiiciers  lui  devaient  leur  position  et  leurs  grades ,  et  ne  le  tra- 
hissaient pas  moins.  Cela  fait,  ces  officiers  proclamèrent  la  fédération 
et  le  général  Falcon.  Une  partie  de  la  population  fut  appelée  à  for- 
mer un  gouvernement  provisoire.  Le  général  Silva  resta  comman- 
dant militaire  supérieur.  Ce  gouvernement  alla  siéger  dans  une 
maison  de  la  place  San-Pablo,  et  se  hâta  de  rédiger  l'acte  de  j^ro- 
mmciamiento  qu'il  fit  publier.  En  présence  de  ce  mouvement,  les 
oligarques  de  leur  côté  ne  restèrent  point  inactifs.  Délivrés  du  gé- 
néral Castro,  ils  organisèrent  la  résistance  dans  leur  propre  intérêt, 
et  trouvèrent  un  secours  très  efficace  dans  le  colonel  Casas,  qui 
était  maître  du  parc  d'artillerie  de  la  capitale,  et  qui  refusa  netr 
tement  de  reconnaître  le  gouvernement  insurrectionnel. 

La  lutte  était  ainsi  flagrante  entre  les  deux  partis.  Le  tout  était  de 
savoir  qui  pouvait  compter  sur  la  garnison.  Le  gouvernement  établi 
à  San-Pablo,  pour  s'assurer  jusqu'au  bout  l'appui  des  deux  batail- 


Gooçle 


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A&8  REYUE  DE6  DEUX  MONDES. 

Ions  Cinco  de  marzo  et  Convencioriy  garantit  aux  officiers  la  con- 
servation de  leurs  grades.  Les  oligarques  employèrent  sans  doute 
•  pour  gagner  celte  troupe  de  meilleurs  argumens  que  leurs  adver- 
saii*es,  car  le  lendemain  le  général  Aguado,  qui  avait  proclamé  la 
fédération  à  La  Guayra,  et  qui  accourait  avec  800  hommes  pour 
soutenir  le  mouvement  libéral  de  Caracas,  fut  reçu  à  coups  de  fu- 
sil par  ceux-là  mêmes  qu'on  croyait  ralliés  à  la  situation  nouvelle. 
Le  combat  s'engagea  aussitôt  dans  les  rues  entre  les  insurgés  fédé- 
ralistes et  les  partisans  des  oligarques,  qui  prétendaient  défendre 
la  constitution  et  le  gouvernement  légal.  La  victoire  échut  à  ceiix-ci, 
le  gouvernement  provisoire  disparut,  et  Âguado  fut  obligé  de  re- 
prendre en  désordre  le  chemin  de  La  Guayra  avec  ce  qui  lui  restait 
de  son  monde.  Maîtres  du  champ  de  bataille,  les  vainqueurs  son- 
gèrent aussitôt  à  organiser  leur  victoire,  et  comme  le  vice-président 
de  la  république,  M.  Manuel  Felipe  Tovar,  ne  se  présentait  pas,  ce 
fut  le  troisième  fonctionnaire,  indiqué  par  la  constitution  sous  le  titre 
de  designadOy  le  docteur  Pedro  Gual,  qui  se  chargea  du  pouvoir 
exécutif.  Du  général  Castro  il  ne  fut  plus  question;  il  disparaissait 
tristement,  ayant  montré  toujours  aussi  peu  de  résolution  que  de 
capacité  dans  cette  série  d'événemens  qu'il  n'avait  su  ni  diriger  ni 
empêcher. 

Ce  n'était  pas  tout  cependant  de  vaincre  dans  un  combat.  Quelque 
légal  et  constitutionnel  que  prétendît  être  le  gouvernement  demeuré 
le  maître  de  Caracas,  il  ne  pouvait  se  dissimuler  que  sa  situation 
était  extrêmement  précaire  et  que  la  révolution  était  partout.  La 
Guayra  restait  au  pouvoir  des  fédéraux.  Le  général  Falcon  disposait 
de  près  de  3,000  hommes,  avec  lesquels  il  errait  autour  de  Valencia 
et  allait  menacer  Barcelone.  Sotillo  était  devant  Maturin.  Sur  tous 
les  points  il  y  avait  des  bandes  insurgées.  La  capitale  elle-même  était 
presque  bloquée,  et  l'autorité  oligarque  n'était  reconnue  que  dans  un 
rayon  très  restreint.  Le  gouvernement  de  Caracas  ne  se  découragea 
pas  toutefois.  11  réunit  un  petit  corps  d'armée  qui  parvint  à  repren- 
dre possession  de  La  Guayra,  défendue  par  le  général  Aguado.  Ce 
coup  de  main  heureux  n'était  pas  seulement  un  succès  militaire  et 
politique  :  il  avait  un  important  effet  financier,  en  rendant  au  gou- 
vernement de  Caracas  une  des  principales  douanes  de  la  république, 
—  et  en  Amérique,  on  le  sait,  qui  met  la  main  sur  une  ville  de 
douane  a  toujours  le  pouvoir  de  soutenir  la  guerre  civile.  Ce  pre- 
mier avantage  était  d'ailleurs  suivi  bientôt  d'une  série  d'autres  suc- 
cès obtenus  par  les  troupes  du  gouvernement.  La  révolution,  après 
avoir  été  tout  près  de  triompher  au  mois  d'août  1859,  a  paru  depuis 
être  tout  à  fait  en  déclin.  11  n'est  pas  dit  pourtant  qu'elle  ne  retrou-, 
vera  pas  l'avantage,  et  que  la  fortune  des  Monagas  ne  se  relèvera 


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LES  mCTATUlUES  SUD-AMl^RIC AINES.  h69 

pas  dans  la  confusion.  On  peut  s'étonner  quelquefois  de  la  durée  de 
ces  guerres  civiles.  Le  fait  n'est  pas*  absolument  surprenant.  D'a- 
bord toutes  ces  insurrections  trouvent  toujours  des  soldats,  mais  il 
arrive  souvent  qu'elles  n'ont  ni  armes  ni  munitions  à  leur  service, 
et  il  s'ensuit  qu'elles  sont  d'habitude  moins  sanglantes  qu'elles  ne 
le  paraissent.  Et  puis,  rien  ne  presse  tous  ces  chefs  d'arriver  à  un 
dénoûment;  la  guerre  civile  leur  donne  ce  qu'un  état  régulier  ne 
leur  donnerait  pas.  Le  pays  seuLsouffre  et  reste  paralysé  dans  son 
développement  moral  et  matériel. 

On  ne  peut  parler  qu'à  peine  de  la  Nouvelle-Grenade,  tout  occupée 
depuis  quelque  temps  à  se  transformer  en  république  fédérative, 
et  où  le  régime  fédéral  n'a  paru  être  jusqu'ici  que  la  décentralisa- 
tion du  désordre,  le  déplacement  des  conflits  intérieurs  transportés 
du  centre  du  pays  dans  une  multitude  de  foyers  locaux.  11  y  a  peu 
d'années  encore,  la  lutte  était  engagée  entre  le  radicalisme  démo- 
cratique le  plus  exalté  et  les  tendances  d'une  politique  plus  conser- 
vatrice; aujourd'hui  cette  lutte,  après  avoir  produit  tout  ce  qu'elle 
pouvait  produire,  l'anarchie  et  la  dictature,  s'est  compliquée  d'un 
nouvel  élément,  la  passion  du  fédéralisme.  En  présence  du  pouvoir 
central  désarmé  et  traité  en  ennemi,  les  états  nouveaux  se  sont  sen- 
tis pris  d'une  émulation  singulière  d'indépendance  locale.  Dans  le 
sud,  le  général  Mosquera,  qui  a  été  autrefois  président  de  la  Nou- 
velle-Grenade et  qui  est  maintenant  gouverneur  du  Cauca,  a  semblé 
viser  à  se  créer  un  grand  fief,  —  sans  suzerain  bien  entendu.  Au  nord,, 
dans  l'état  de  Bolivar,  une  révolution  a  éclaté,  s'est  étendue  aux. 
contrées  voisines,  et  a  menacé  d'enflammer  tout  le  pays.  Qu'ont 
fait  le  président  et  le  congrès  fédéral?  Us  n'ont  rien  fait  et  ne  pou- 
vaient rien  faire,  n'ayant  ni  armée,  ni  finances,  ni  autorité  d'aucune 
sorte.  Le  chef  de  la  confédération  néo-grenadine,  M.  Mariano  Ospina, 
homme  d'ailleurs  d'une  réelle  portée  d'esprit,  semble  à  peu  près  ré- 
.  duit  au  rôle  de  président  philosophe,  observant  ce  qui  se  passe  au- 
tour de  lui  comme  une  bizarre  expérience,  racontant  dans  son  dernier 
message  les  révolutions  accomplies  déjà  et  celles  qu'on  lui  promet.. 

Qu'Bst-ce  que  l'Equateur  maintenant?  C'est  un  état  relativement, 
petit  en  Amérique  et  qui  serait  grand  en  Europe,  qui  réunirait  tous 
les  élémens  de  prospérité,  si  depuis  quelque  dix  ans  il  n'était  livrfr 
à  cette  domination,  mélange  d'autocratie  militaire  et  de  prétentions 
démocratiques,  dont  on  a  vu  déjà  quelques  personnifications.  Deux 
hommes  ont  représenté  ce  régime,  le  général  Urbina  et  M.  Roblès, 
habituellement  secondés  par  un  autre  personnage,  le  général  Franco, 
qui  est  un  ancien  chef  de  la  campagne»  se  ressentant  fort  de  sa  vie 
d'autrefois,  fréquentant  volontiers  les  mulâtres  et  les  sambos.  Urbina 
a  été  l'inaugurateur  du  système  :  c'était  un  de  ces  militaires  remuans 


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AèO  BCTUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  ambitieux  comme  il  y  en  a  eu  beaucoup  en  Amérique.  U  n'a  point 
eu  de  repos  qu'il  ne  fût  arrivé  à  la  pré^dence,  et  après  lui  est 
venu  H.  Roblës,  avec  qui  il  a  continué  à  partager  le  pouvoir,  on  le 
comprend,  du  droit  du  premier  inventeur.  Cette  double  présidence 
a  réalisé  pour  l'Equateur  l'idéal  de  la  démocratie  militaire.  Ce  ré- 
gime, longtemps  heureux,  a  eu  pourtant  une  fin.  Urbina  et  Roblès, 
les  deux  dictateurs /um^atior^  comme  on  les  appelle  dans  le  pays, 
ont  disparu,  il  y  a  moins  d'un  an,  dans  une  série  d'événemens  ob- 
scurs où  les  révolutions  se  mêlent  à  la  guerre  étrangère.  La  guerre 
est  venue  d'une  rupture  avec  le  Pérou.  Que  dans  cette  querelle  il  y 
eût  une  question  litigieuse  au  sujet  de  la  frontière  des  deux  pays, 
c'est  affaire  de  diplomatie  qui  ne  pouvait  certes  conduire  à  la  guerre 
lorsqu'il  s'agissait  de  contrées  désertes,  de  forêts  vierges,  dont  au- 
cun des  deux  états  n'a  rien  fait  jusqu'ici  et  ne  fera  rien  de  longtemps 
sans  doute.  Au  fond,  la  vraie  cause  de  mésintelligence  et  de  conflit 
était  d'une  nature  plus  particulière  et  plus  personnelle;  elle  dérivait 
de  l'antipathie  profonde  qui  existait  entre  Urbina  et  Roblès  d'une 
part  et  le  général  Castilla,  président  du  Pérou,  de  l'autre.  Les  deux 
chefs  équatorîens  se  croyaient  intéressés,  pour  la  sûreté  de  leur 
pouvoir,  à  renverser  Castilla,  lequel  n'avait  pas  moins  à  cœur  de 
renverser  Urbina  et  Roblès.  Il  ne  fallait  qu'un  prétexte;  ce  prétexte 
fut  le  renvoi  d'un  ministre  péruvien  assez  irascible,  M.  Cavero,  que 
le  gouvernement  de  l'Equateur  fit  partir  de  Quito. 

Dès  lors  la  guerre  était  déclarée,  sinon  entre  les  deux  peuples,  du 
moins  entre  deux  influences  ennemies  acharnées  à  se  détruire.  Des 
forces  navales  péruviennes  parurent  devant  Guayaquil,  et  de  leur 
côté  les  chefs  équatoriens  se  mirent  en  devoir  de  se  défendre,  de 
rendre  à  Castilla  guerre  pour  guerre.  Or  ici  on  peut  voir  comment 
dans  ces  pays  ces  questions,  simplement  extérieures  en  apparence, 
se  compliquent  vite  de  tous  les  élémens  de  la  situation  intérieure.  Si 
les  Équatoriens  n'avaient  vu  que  la  défense  d'un  intérêt  national, 
ils  auraient  sans  doute  soutenu  leur  gouvernement;  mais  dès  que 
Castilla  se  proposait  uniquement,  comme  il  le  déclarait,  de  ren- 
verser Roblès,  ils  furent  très  portés  à  faire  des  vœux  en  sa  faveur. 
L'esprit  d'opposition  se  fit  jour  surtout  à  l'occasion  des  pouvoirs 
extraordinaires  demandés  par  le  général  Roblès  aux  chambres,  et 
que  les  députés  proposèrent  peu  après  de  lui  enlever,  en  l'accusant 
formellement  de  vouloir  s'en  servir  pour  livrer  les  îles  Galapagos 
aux  Américains  du  Nord  moyennant  une  somme  de  2  ou  3  millions 
de  piastres.  Roblès  et  Urbina  recoururent  alors  à  leurs  moyens  or- 
dinaires, —  et  le  congrès,  battu  sans  être  content,  fut  obligé  de 
céder  la  place  à  un  arbitraire  qui  allait  souvent  jusqu'à  la  brutalité 
la  plus  soldatesque. 


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LES   DICTATUBE8   SUD- AMEBIC AINES.  461 

Le  terraûn  sdnsi  déblayé,  restait  à  savoir  quelle  forme  allait 
prendre  cette  dictature  dans  la  situation  critique  qui  naissait.  On 
la  décora  du  nom  de  suprême  direction  de  la  guerre.  Roblès,  comme 
président,  fut  le  directeur  suprême^  Urbina  général  en  chef  de  l'ar- 
mée, —  et  comme  ils  s'étaient  nommés  eux-mêmes,  Roblés  déclara 
dans  une  proclamation,  au  moment  de  se  diriger  sur  Guayaquil, 
qu'il  partait  «  avec  les  pouvoirs  que  le  peuple  lui  avait  confiés.  » 
Ainsi  d'un  côté  les  forces  navales  péruviennes  s'étaient  avancées 
dans  la  rivière  de  Guayaquil  et  bloquaient  la  ville;  de  l'autre,  Ro- 
blés et  Urbina  se  tenaient  sur  la  défensive  à  la  tète  de  leur  armée. 

Entre  les  deux  ennemis,  qui  se  montraient  d'ailleurs  peu  pressés 
d'en  venir  aux  mains,  une  médiation  survint,  proposée  d'abord  par 
le  Chili  seul,  puis  de  concert  avec  la  Nouvelle-Grenade,  et  elle  fut 
acceptée.  En  dépit  de  leurs  manifestations  belliqueuses,  et  si  peu 
de  goût  qu'ils  eussent  pour  le  président  du  Pérou,  les  deux  dicta- 
teurs équatoriens  étaient  certainement  les  plus  sincères  dans  leur 
acceptation  et  dans  leur  désir  de  paix,  car  ils  étaient  les  plus  inté- 
ressés à  voir  finir  un  état  de  guerre  dont  ils  sentaient  tous  les  dan- 
gers pour  la  sécurité  de  leur  pouvoir.  Castilla  se  montrait  infiniment 
moins  pressé  d'en  finir;  il  louvoyait,  ergotait,  et  en  venait  à  décou- 
rager les  médiateurs,  qui  renoncèrent  à  leur  mission.  Qu'attendait-il? 
quel  était  le  secret  de  ses  temporisations?  Le  président  du  Pérou 
gagnait  du  temps,  se  fiant  toujours  aux  mouvemens  intérieurs  que 
le  blocus  de  Guayaquil  ne  pouvait  manquer  de  provoquer  dans 
l'Equateur,  et  il  ne  se  trompait  pas  absolument  dans  ses  calculs. 

Tandis  que  le  blocus  de  Guayaquil  était  maintenu  par  l'amiral  pé- 
ruvien Mariategui,  et  que  la  médiation  avait  tant  de  peine  à  naître, 
puis  à  vivre,  voici  en  effet  ce  qui  se  passait  dans  l'intérieur  de 
l'Equateur.  Dès  le  4  avril  1859,  une  tentative  d'insurrection  éclatait 
à  Guayaquil  même.  K  onze  heures  du  soir,  un  officier,  le  commandant 
Darquea,  se  présentait  avec  vingt  hommes  chez  le  président  Roblès; 
il  le  trouvait  jouant  aux  cartes  avec  le  général  Franco  et  ses  fami- 
liers, et  il  l'arrêtait.  Roblès,  ne  pouvant  résister,  se  laissait  emme- 
ner, lorsque  Franco,  qui  s'était  échappé  dans  le  premier  moment, 
revenait  un  tromblon  à  la  main  et  déchargeait  son  arme  sur  le  com- 
mandant Darquea,  qu'il  blessait  mortellement.  Les  soldats  hésitaient 
alors  et  laissaient  Roblès  reprendre  sa  liberté.  Pendant  ce  temps, 
le  vrai  chef  du  mouvement,  le  général  Maldonado,  était  allé  prendre 
position  sur  un  mamelon  dominant  la  ville.  Il  disposait  des  meil- 
leures troupes,  et  il  était  réellement  maître  de  la  situation.  La  més- 
aventure du  commandant  Darquea  le  troubla,  et  il  entra  aussitôt 
en  négociation  avec  Roblès,  qui  ne  se  montra  pas  difficile  sur  les 
conditions,  vu  la  gravité  des  circonstances.  Les  troupes  rentrèrent 


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A62  REVUE   DES   DEUX  UOKDES. 

donc  dans  leurs  quartiers,  et  tout  fut  fini  pour  le  moment.  II  n'en 
résulta  pour  le  président  qu'une  perte  de  500  hommes,  qui  avaient 
profité  de  l'événement  pour  déserter. 

Un  mois  était  à  peine  écoulé,  qu'une  tentative  de  révolution  plus 
sérieuse  éclata  à  Quito,  et  ici  c'était  tout  le  parti  conservateur, 
c'est-à-dire  l'ensemble  des  classes  éclairées  et  cultivées,  qui  com- 
posait ce  mouvement,  d'un  caractère  plus  politique  que  celui  de 
Guayaquil.  Un  gouvernement  provisoire  se  forma.  Le  mouvement 
de  Quito  gagna  immédiatement  les  provinces  de  Imbabura,  Pichin- 
cba,  Ghimborazo.  Il  ne  restait  à  Boblès  que  Guayaquil  et  Cuença, 
qu'il  s'agissait  de  lui  enlever  en  provoquant,  s'il  était  possible,  la 
défection  de  son  armée.  C'est  ce  dont  se  chargea  M.  Garcia  Mo- 
reno,  qui  partit  de  Quito  avec  5  ou  600  hommes,  ramassés  à  la 
hâte,  tandis  que  de  son  côté  le  général  Urbma  accourait  avec  des 
troupes  pour  étouffer  l'insurrection.  Les  deux  partis  se  rencontrè- 
rent àTamburuc.  Garcia  Moreno  eut  la  témérité  d'aller  se  jeter  sur 
Urbina,  qui  avait  des  forces  supérieures,  des  soldats  mieux  disci- 
plinés, mieux  armés,  et  qui  de  plus  avait  su  se  réserver  l'avantage 
de  la  position.  Il  fut  battu  et  compromit  tout.  Urbina  rentrait  bientôt 
victorieux  à  Quito,  et  cette  seconde  tentative  de  révolution  avait  en- 
core échoué.  Pourtant  Roblès  et  Urbina  n'en  étaient  pas  moins  dé- 
sormais sérieusement  menacés. 

Gastilla,  voyant  l'insuccès  de  ces  diverses  tentatives  de  révolution 
intérieure  et  délivré  de  la  médiation,  résolut  d'agir  plus  énergique- 
ment.  L'amiral  péruvien  Mariategui  resserra  le  blocus  de  Guaya- 
quil; la  ville  commençait  à  souffrir  cruellement,  et  manquait  déjà 
de  vivres  et  d'eau  douce.  Mariategui  donna  un  délai  de  trois  jours 
pour  l'évacuation  de  la  ville.  Le  commandant  militaire  de  Guayaquil 
était  le  général  Franco,  qui  jusque-là  n'avait  pas  séparé  sa  cause  de 
celles  de  Roblès  et  d'Urbina,  et  qui  dans  ce  moment  même  parais- 
sait fort  disposé  à  se  défendre.  Sur  ces  entrefaites,  le  chargé  d'af- 
faires d'Espagne,  M.  Heriberto  Garcia  de  Quevedo,  intervint,  dit-on, 
pour  faciliter  une  rencontre  entre  l'amiral  péruvien  et  le  comman- 
dant de  la  ville.  De  cette  entrevue  sortit  une  convention  signée  le 
21  août  1859  par  les  deux  chefs  des  forces  belligérantes.  L'appro- 
bation du  gouvernement  supérieur  de  l'Equateur  n'était  pas  même 
stipulée.  C'était,  à  tout  prendre,  une  véritable  défection  de  Franco. 

Roblès  était  déjà  reiitré  à  Quito  depuis  quelque  temps;  son  em- 
barras fut  grand  au  premier  bruit  de  cette  péripétie  inattendue. 
Sans  approuver  ni  désapprouver  la  convention  du  21  août,  ce  qu'on 
ne  lui  demandait  pas  au  surplus,  il  partit  pour  Guayaquil  à  tout 
hasard;  mais  sur  la  route,  à  Huaranda,  il  fut  informé  par  Urbina 
qu'en  présence  des  événemens  qui  venaient  de  s'accomplir,  on  ne 


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LES  DICTATURES   SUD-AMlâRICAINES.  AôS 

pouvait  plus  compter  sur  Tobéissance  des  troupes.  Ce  n'est  pas 
tout  :  à  la  suite  de  son  départ  de  Quito,  la  révolution  avait  éclaté  de 
nouveau.  Le  gouvernement  provisoire  du  !•'  mai  reparut.  Ainsi  Ro- 
blès  ne  pouvait  plus  compter  sur  l'armée,  il  laissait  derrière  lui  la 
rjèvolution  à  Quito,  et  devant  lui  à  Guayaquil  il  trouvait  la  défection. 
Il  n'avait  plus  qu'à  abdiquer;  son  rôle  était  fmi,  et  il  alla  attendre  à 
Punta-Esp^ola  le  passage  du  paquebot  de  Panama  pour  se  rendre 
au  Chili.  Quelques  jours  après,  Urbina  fut  réduit  à  la  même  extré- 
mité, et  se  vit  forcé  de  chercher  sa  sûreté  sur  un  bâtiment  français. 

Où  était  cependant  le  gouvernement  de  l'Equateur?  Il  y  en  avait 
un  sans  doute  à  Quito;  mais  que  se  passait-il  à  Guayaquil?  Que  fai- 
sait Franco  et  que  devenait  la  convention  du  21  août?  Mariategui 
avait  bien  voulu  se  servir  de  Franco  pour  renverser  Roblès,  mais 
non  pas  pour  l'élever  lui-même,  tandis  que  Franco  entendsdt  faire 
tourner  cette  révolution  à  son  profit,  et  effectivement  il  se  déclarait 
chef  militaire  de  toute  la  province.  Quelques  jours  après,  le  17  sep- 
tembre, il  convoquait  les  citoyens  pour  élire  un  chef  suprême:  Ce 
qu'il  y  eut  de  curieux  dans  cette  élection,  c'est  que  Franco  ne  réunit 
que  161  voix,  et  que  Garcia  Moreno,  l'un  dés  principaux  personnages 
du  gouvernement  de  Quito,  obtint  160  suffrages.  Malgré  ce  qu'il 
y  avait  d'équivoque  dans  ce  résultat,  qui  donnait  une  médiocre  idée 
de  la  popularité  de  Franco,  celui-ci  ne  se  proclama  pas  moins.  Il  y 
eut  donc  à  la  fin  de  septembre  1859  deux  gouvememens  au  moins 
dans  l'Equateur  :  l'un  établi  à  Quito  et  réconnu  dans  les  provinces 
de  Chimborazo,  Pichincha,  Imbabura,  —  l'autre  à  Guayaquil,  et 
retenant  dans  sa  sphère  les  provinces  de  Manabi,  de  Cuença.  Avec 
ces  forces  divisées,  l'Equateur  avait.à  faire  face  aux  hostilités  per- 
sistantes du  Pérou. 

A  ce  moment,  on  apprit  à  Guayaquil  que  Castilla  allait  arriver 
lui-même  pour  en  finir.  Le  président  du  Pérou  ne  paraissait  plus 
se  contenter  de  la  chute  de  Roblès  :  il  voulait  imposer  et  dicter  la 
paix  à  l'Equateur,  quel  que  fût  le  gouvernement  de  ce  pays.  Si  le 
patriotisme  avait  eu  voix  au  conseil,  assurément  ces  deux  pouvoirs 
rivaux  établis  à  Quito  et  à  Guayaquil  se  seraient  mis  d'accord  pour 
faire  face  à  l'ennemi  commun.  Cela  était  d'autant  plus  simple  que 
Garcia  Moreno,  qui  venait  de  faire  le  voyage  de  Lima  pour  sonder 
Castilla,  en  était  reparti  fort  désabusé.  On  essaya  en  effet  de  se  rap- 
procher: Garcia  Moreno  eut  une  entrevue  avec  Franco;  mais  les 
défiances  furent  plus  fortes  que  tout  :  les  deux  factions  équatoriennes 
en  étaient  au  même  point  de  mésintelligence. 

Que  venait  faire  Castilla  avec  une  force  de  6,000  hommes?  Il  pa- 
rut tout  d'abord  se  disposer  à  débarquer  militairement,  puis  il  sus- 
pendit ses  préparatifs  d'attaque,  et  pendant  ce  temps  il  suivait  une 


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AOi  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sorte  de  négociation  tout  à  la  fois  avec  Guayaquil  et  avec  Quito* 
Le  chef  péruvien,  tenant  sous  sa  dépendance  la  ville  de  Guayaquil, 
crut  sans  doute  avoir  meilleure  composition  avec  Franco,  et  il  ne  se 
trompait  pas.  Le  i  décembre  en  effet,  les  deux  généraux  signaient 
une  convention  stipulant  un  armistice  de  quarante  jours,  pendant 
lequel  les  divers  districts  de  la  république  devaient  être  invités  à 
prendre  part  à  des  négociations.  Gastilla  se  réservait  toutefois  de 
pouvoir  traiter  avec  celui  des  gouvememens  existans  dont  Fauto- 
rité  s'étendrait  aux  deux  tiers  de  la  république,  c'est-à-dire  qu'il 
restait  maître  de  traiter  avec  qui  il  voudrait.  La  conclusion  de  tout 
ceci  fut  que  le  20  décembre  1859  les  deux  chefs  signèrent  à  la  bâte 
un  arrangement  définitif,  par  lequel  le  général  Gastilla  reconnut 
le  gouvernement  de  Guayaquil  comme  gouvernement  suprême  de 
rÉquateur.  On  ajoutait  qu'il  y  avait  entre  les  deux  généraux  un 
pacte  secret  stipulant  une  alliance  offensive  et  défensive.  Guayaquil 
n'allait  pas  moins  être  provisoirement  occupé  par  les  soldats  du 
Pérou,  et  Franco  prenait  le  pouvoir  sous  la  protection  de  Gastilla; 
c'était  au  reste  la  plus  sûre  garantie  dans  la  situation  où  il  se  trou- 
vait placé,  et  la  république  équatorienne,  tant  bien  que  mal,  ren- 
trait en  paix  avec  un  état  voisin  qui  depuis  un  an  la  tenait  sous  le 
coup  de  ses  menaces  d'hostilités.  Il  est  douteux  qu'elle  retrouve  de 
^i  tôt  la  paix  intérieure. 

Une  figure  singulière  apparaît  à  travers  toutes  ces  affaires  si  bi- 
zarrement emmêlées  de  l'Equateur,  c'est  le  général  Ramon  Gastilla, 
qui  résume  en  sa  personne,  à  vrai  dire,  la  vie  politique  du  Pérou, 
sans  se  préoccuper  beaucoup,  quant  à  lui,  de  démocratie  ou  d'idées 
conservatrices,  du  système  fédéral  ou  du  système  unitaire.  Ramon 
Gastilla  est  un  vrai  cacique  au  Pérou.  Accoutumé  à  se  considérer 
comme  le  chef  naturel  de  son  pays,  jaloux  de  son  pouvoir,  peu  en- 
durant, astucieux  et  inquiet  de  toute  rivalité,  il  supporte  malsûsé- 
ment  les  contradictions  dans  l'exercice  de  son  autorité,  et  en  cela  il 
a  tous  les  instincts,  toutes  les  habitudes  du  dictateur;  il  est  singu- 
lièrement ombrageux  dans  ses  relations  avec  les  états  étrangers,  et  en 
cela  il  est  essentiellement  Américain.  Pour  tout  dire,  il  se  joue  vo- 
lontiers des  assemblées  plus  ou  moins  nationales  qui  se  succèdent, 
comme  aussi  quelquefois  des  puissances  européennes  elles-mêmes 
qui  ont  à  défendre  les  intérêts  de  leurs  nationaux.  Il  s'ensuit  qu'il 
s'attire  souvent  des  affaires,  qu'il  aggrave  par  ses  façons  d'agir.  Son 
gouvernement  porte  la  marque  d'une  humeur  jalouse,  violente  et 
même  ambitieuse.  Tel  qu'il  est,  le  chef  péruvien  a  évidemment  un 
rôle  exceptionnel  et  prépondérant  dans  un  pays  habitué  à  la  dicta- 
ture, et  qui  serait  encore  heureux  de  trouver  un  despotisme  intelli- 
gent; sa  personnalité  originale  efface  toutes  les  autres  et  garde  une 


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LES   DICTATURES   SUI>*AMéRIGAINES.  466 

supériorité  rdative,  due  à  ses  défauts  peut-être  autant  qu'à  ses  mé- 
rites. 

Ce  n'est  pas  la  première  fois  que  le  général  Gastilla  est  président 
du  Pérou  ;  il  l'a  été  autrefois;  il  l'est  redevenu  grâce  à  une  révolu- 
tion qui  renversait  le  général  Echenique;  mais  ici,  dans  ce.  retour 
de  fortune,  Gastilla  se  trouvait  d'une  part  avoir  à  combattre  une 
insurrection  redoutable  organisée  et  dirigée  contre  lui  par  le  général 
Vivanco,  de  l'autre  avoir  à  se  démener  avec  une  convention  natio- 
nale sortie  oomme  lui  de  la  révolution  dernière,  et  occupée  à  élaborer 
une  constitution  qui  semblait  un  moment  destinée  à  annihiler  le 
pouvoir  exécutif  en  le  dépouillant  de  toutes  ses  prérogatives.  L'in- 
surrection de  Yivanco  fut  comprimée.  Quant  à  la  convention  na- 
tionale, qui  prolongeait  son  existence  outre  mesure,  le  président 
s'en  trouva  débarrassé  d'une  singulière  façon.  Cette  pauvre  assem- 
blée, atteinte  de  déconsidération,  finit,  le  2  novembre  1857,  des 
suites  d'un  coup  d'état  exécuté  par  un  officier  subalterne,  qui  la 
somma  tout  simplement  de  se  dissoudre,  ce  qu'elle  fit  aussitôt.  Gas- 
tilla, occupé  alors  devant  Arequipa,  et  son  cabinet,  qui  était  à  Lima, 
désavouèrent,  il  s'entend,  cet  étrange  serviteur;  ils  n'acceptèrent 
pas  moins  l'acte  du  2  novembre  comme  un  fait  accompli,  et,  partant 
de  là,  —  la  défaite  de  l'insurrection  de  Vivanco  une  fois  assurée, — 
ils  convoquèrent  un  nouveau  congrès,  en  lui  assignant  de  leur  pro- 
pre autorité  la  mission  de  réformer  la  constitution  votée  par  la  con- 
vention nationale,  et  morte  avec  l'assemblée  qui  l'avait  décrétée. 
Gastilla  fut  définitivement  élu  président  par  le  sufl'rage  populaire 
au  mois  d'août  1858,  et  le  congrès  nouveau  se  réunit  à  Lima  trois 
mois  après. 

Le  fait  saillant  de  cette  situation ,  c'est  que ,  sous  une  forme  ou 
sous  l'autre,  le  président  exerçait  une  véritable  dictature,  disposée 
peut-être  à  ne  pas  trop  se  faire  sentir  si  on  ne  la  contrariait  pas, 
mais  qui  en  venait  facilement  à  toutes  les  extrémités  dès  qu'on  lui 
résistait.  Or,  dans  cet  état  de  choses,  quels  allaient  être  les  rap- 
ports entre  le  nouveau  congrès  et  le  chef  du  pouvoir  exécutif,  qui 
n'avait  convoqué  l'assemblée  que  pour  réformer  la  constitution? 
Dès  le  premier  moment,  des  symptômes  de  mésintelligence  se  mani- 
festèrent. Au  lieu  de  s'occuper  à  réformer  la  constitution,  les  dépu- 
tés observaient,  surveillaient  le  président,  discutaient  ses  actes,  et 
Gastilla,  qui  se  disposait  dès  lors  à  agir  contre  l'Equateur,  qui  se 
faisait  au  même  moment  une  querelle  avec  le  représentant  de  la 
France,  qui  en  un  mot  portait  son  humeur  despotique  dans  les  af- 
faires extérieures  comme  dans  les  affaires  intérieures,  Gastilla  sup- 
portait impatiemment  ces  contradictions.  De  là  des  incidens  qui  agi- 
tèrent cette  session  jusqu'à  ce  que  ce  congrès  disparût  à  son  tour. 

TOMB  XX\U.  30 


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&66  RBVUE  DBS   DEUX  MONDES. 

La  lutte  ne  tarda  pas  à  se  dessiner,  d'abord  au  sujet  de  la  déten- 
tion  prolongée  d'un  certain  nombre  de  personnes  fort  légèrement 
accusées  d'avoir  trempé  dans  (pielques  troubles  au  Callao  et  obsti- 
nément retenues  par  Castilla,  malgré  les  réclamations  des  cham* 
bres,  puis  à  l'occasion  de  cette  aventure  du  2  novembre  1857  dans 
laquelle  avait  péri  la  convention  nationale.  Le  gouvernement,  en 
déclinant  la  responsabilité  de  ce  coup  d'état,  en  avait  profité,  comme 
on  l'a  vu;  puis  on  n'avait  plus  parlé  de  rien.  L'affsdre  du  2  novembre 
était  tombée  dans  l'oubli,  lorsque  le  président,  à  l'ouverture  de  la 
nouvelle  session,  eut  l'étrange  idée  d'y  revenir  en  rappelant  la  né- 
cessité de  punir  les  coupables  et  en  invitant  les  chambres  à  prendre 
des  mesures  en  conséquence.  Le  général  Gastilla  était  sans  doute 
fort  peu  sincère  en  parlant  ainsi;  il  suggérait  un  système  d'enquête 
rétrospective  et  de  sévérité  dont  il  ne  se  souciait  pas  du  tout;  il 
l'avait  prouvé  en  s'abstenant  lui-même  de  toute  mesure  à  l'égard 
du  colonel  Arguedas,  le  principal  auteur  du  coup  d'état.  Les  cham- 
bres ne  prirent  pas  moins  au  sérieux  cette  insinuation  assez  perfide; 
elles  évoquèrent  cette  irritante  affaire,  et  après  délibération  elles 
condamnèrent  le  colonel  Arguedas  à  être  destitué  de  son  emploi  et 
privé  de  ses  droits  politiques.  Cette  sentence  fut  communiquée  au 
pouvoir  exécutif  pour  avoir  son  eflet.  Ce  n'était  point  l'affaire  du 
gouvernement,  qui  renvoya  aussitôt  cette  délibération  aux  chambres 
en  leur  faisant  observer  qu'elles  avaient  outre-passé  leurs  pouvoirs 
et  usurpé  les  droits  de  l'autorité  judiciaire,  seule  compétente  pour 
rendre  un  arrêt  de  condamnation.  Les  chambres,  une  fois  enga- 
gées, persistèrent  à  demander  la  promulgation  de  leur  loi,  et  le 
président,  non  moins  obstiné,  opposa  un  refus  péremptoire  dans 
une  note  d'un  ton  impérieux  et  violent.  C'était  le  8  avril  1859.  Le 
congrès  se  mit  en  permanence  et  appela  devant  lui  le  cabinet;  les 
ministres  feignirent  d'abord  de  ne  point  entendre  :  les  uns  se  di- 
rent malades ,  les  autres  retenus  par  les  affaires  de  leur  départe- 
ment. Puis  ils  comparurent,  déclarant  que  le  président,  pour  sa 
part,  ne  croyait  pas  devoir  promulguer  la  loi,  mais  que  cette  loi, 
une  fois  promulguée,  recevrait  son  exécution.  Le  congrès  fut  trop 
heureux  de  se  tirer  d'affaire  en  prenant  acte  de  cette  espèce  d'en- 
gagement. Le  président  de  l'assemblée  promulgua  la  sentence  pro- 
noncée, et  l'on  crut  tout  fini. 

Il  n'en  était  rien;  l'astucieux  président  ne  se  rendait  pas  si  aisé- 
ment. Quelques  jours  se  passèrent  sans  qu'aucune  mesure  fût  prise 
pour  l'exécution  de  la  sentence  législative.  Le  congrès  alors,  revenant 
à  la  charge,  adressa  une  nouvelle  note  au  gouvernement;  le  mi- 
nistre de  la  guerre,  le  général  San-Roman,  répondit  sur  un  ton  à  la 
fois  délibéré  et  ambigu  que,  la  loi  ayant  suivi  le  cours  tracé  par  la 


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LES  DICTATDKES  SUD-AMERICAINES.  Ad7 

constitution,  il  n'y  avait  plus  lieu  de  s'en  occuper.  En  d'autres 
termes,  cela  signifiait  que  le  congrès  avait  agi  selon  sa  volonté,  et 
que  le  président  agissait  aussi  comme  il  l'entendait.  L'irritation  fut 
extrême  dans  l'assemblée;  les  discussions  violentes,  les  votes  con- 
tradictoires se  succédèrent;  on  se  mit  à  délibérer  sur  une  motion 
déclarant  la  patrie  en  danger  et  la  présidence  de  la  république  va- 
cante. Or  voici  où  l'on  reconnaît  que  tout  ce  bruit  avait  bien  peu  de 
portée,  que  l'assemblée  péruvienne  n'avait  pas  consulté  ses  forces, 
et  que  Castilla  avait  grandement  raison  de  ne  pas  s'émouvoir  beau- 
coup. Le  premier  article  de  la  motion  déclarant  la  patrie  en  danger 
fut  voté  par  Ai  voix  contre  32;  quand  on  en  vint  à  la  disposition 
qui  déclarait  la  présidence  vacante,  l'article  fut  rejeté  par  42  voix 
contre  33.  De  cette  étrange  lutte,  c'était  le  gouvernement  qui  sortait 
victorieux.  Les  députés  avaient  reculé  et  s'étaient  mis  dans  une  po- 
'sition  d'humiliante  impuissance;  ils  le  sentirent  si  bien  que  ni  le  len-^ 
demain,  ni  les  jours  suivans,  ils  ne  se  trouvèrent  plus  en  nombre 
suffisant  pour  délibérer. 

Une  semaine  après  environ,  sans  paraître  prendre  garde  à  ce  qui 
s'était  passé,  Castilla  lut  aux  chambres  en  séance  secrète  un  mes- 
sage dans  lequel  il  annonçait  une  vaste  conspiration.  Ce  qu'il  y  a  de 
plus  curieux,  c'est  que  le  gouvernement  se  servit  en  cette  circon- 
stance, pour  appuyer  quelques  mesures  extraordinaires,  de  la  mo- 
tion par  laquelle  le  congrès  avait  déclaré  la  patrie  en  danger,  et  qui 
était  primitivement  dirigée  contre  lui.  Castilla,  on  le  voit,  traitait  lé- 
gèrement le  congrès;  il  avait  maintenu  ses  avantages  dans  cette  crise 
bizarre,  refusant  ouvertement  de  sanctionner  la  décision  du  pouvoir 
législatif  et  se  moquant  à  peu  près  des  députés.  Ce  n'est  qu'un  peu 
plus  tard  que  sans  tenir  compte  de  la  loi  votée  par  le  congrès,  il 
se  décida  de  lui-même  à  traduire  le  colonel  Arguedas  devant  un 
conseil  de  guerre  et  à  le  faire  condamner  à  un  an  d'exil.  Le  général 
Castilla  joignait  dans  ses  procédés  la  ruse  à  la  hauteur.  Après  cela, 
il  ne  restait  plus  à  l'assemblée  péruvienne  d'autre  issue  qu'une  pru- 
dente retraite.  Elle  le  comprit  et  mit  fin  à  ses  séances  le  25  mai  1859, 
en  s' ajournant  toutefois  au  28  juillet;  mais  dans  l'intervalle  Castilla 
prit  sur  lui  de  dissoudre  définitivement  le  congrès  péruvien,  et,  si 
l'on  nous  permet  ce  terme,  il  écrivit  son  épitaphe  dans  un  décret  du 
11  juillet,  constatant  que  l'assemblée,  convoquée  pour  réformer  la 
constitution,  avait  consacré  cent  vingt-cinq  séances  à  ne  rien  faire, 
et  appelant  le  peuple  péruvien  à  se  réunir  en  ses  comices  le  10  dé- 
cembre 1859  pour  élire  un  congrès  ordinaire  qui  se  rassemblerait 
le  28  juillet  1860.  Ce  congrès  extraordinaire  de  1858-1859  a  donc 
eu  une  assez  triste  fin,  comme  la  convention  nationale  qui  l'avait 
précédé.  Après  lui,  comme  avant  lui,  c'est  la  dictature  de  Castilla  : 


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i68  BETUE   DE8  DEU^  MONDES. 

tout  ceci  sous  la  réserve  de  quelque  insurrection  toujours  possible, 
quoique  pour  le  moment  invraisemblable,  car  les  rivaux  de  Cas- 
tilla,  —  Vivanco,  Echenique,  —  n'ont  dans  le  pays  qu'une  influence 
très  peu  en  rapport  avec  leurs  prétentions. 

Gastilla,  on  le  voit,  règne  et  gouverne  dans  la  république  péru- 
vienne, ne  souffrant  aucune  contradiction,  ne  reconnaissant  d'autre 
autorité  que  la  sienne,  qu'il  exerce  en  vieux  cacique,  et  cet  esprit 
américain,  dont  il  est  une  des  curieuses  personnifications,  se  fait 
sentir  bien  plus  encore  peut-être  dans  les  relations  extérieures,  con- 
duites avec  un  mélange  de  violence  et  d'astuce,  de  méfiance  et  d'am- 
bition. Castilla  est,  lui  aussi,  dans  une  certaine  mesure,  un  héros  de 
ce  qu'on  a  appelé  l'américanisme,  et  il  le  montre  surtout  dans  ses 
rapports  avec  les  puissances  de  l'Europe.  Dans  ces  pays  livrés  à 
toutes  les  révolutions,  les  étrangers,  on  le  sait,  ont  souvent  à  sup- 
porter des  dommages;  ils  soufirent  dans  leurs  intérêts,  ils  subissent 
des  actes  qui  sont  une  violation  de  leur  qualité  d'étrangers;  on  leur 
applique  des  mesures  à  l'abri  desquelles  ils  devraient  être  par  leur 
nationalité,  et  ce  sont  là  autant  de  causes  de  réclamations  inces- 
santes que  les  personnes  lésées  exagèrent  souvent,  mais  qui  n'en 
ont  pas  moins  un  fondement  légitime.  Or  ces  réclamations,  Castilla 
ne  les  aime  pas,  il  les  élude,  se  refusant  volontiers  à  toute  satisfac- 
tion qui  coûte  à  son  orgueil.  Céder  sur  quoi  que  ce  soit  est  ce  qu'il 
comprend  le  moins.  Il  résiste  avec  une  humeur  astucieuse  et  hau- 
taine. C'est  ce  qui  lui  est  arrivé  récemment  avec  la  France,  et  il 
en  est  résulté  une  rupture  qui  ne  s'est  point  d'ailleurs  prolongée. 
Combien  de  temps  encore  durera  la  domination  du  général  Cas- 
tilla? Le  Pérou  a-t-il  même  intérêt  à  ce  qu'elle  cesse?  Oui  sans 
doute,  s'il  doit  entrer  dans  une  voie  de  développement  régulier; 
qu'importe  au  contraire  si,  à  travers  des  révolutions  nouvelles,  il 
ne  fait  que  changer  de  dictateur? 

III. 

Dans  ces  immenses  régions  du  Nouveau-Monde,  les  républiques 
du  Rio  de  la  Plata,  —  la  Confédération  Argentine,  la  République- 
Orientale,  le  Paraguay,  —  sont  peut-être  les  états  les  plus  favori- 
sés de  la  nature,  les  mieux  situés  pour  prospérer  et.  grandir.  Elles 
ont  tout,  la  douceur  du  climat,  la  fertilité  du  sol,  l'étendue  du  ter- 
ritoire, —  tout,  moins  la  paix,  qui  seule  peut  faire  germer  la  ri- 
chesse et  mettre  des  peuples  là  où  il  n'y  a  que  des  agglomérations 
turbulentes.  Autrefois  c'était,  disait-on,  le  despote  violent  de  ces 
contrées  qui  était  un  obstacle  à  tout.  Rosas  une  fois  tombé,  les  mer- 
veilles de  la  civilisation  allaient  se  dérouler.  Si  ces  pays  étaient  sans 


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LES   DICTATCBES  SUD- AMERICAIN  ES.  A69 

aucune  espèce  d'ordre  intérieur,  sans  organisation  politique,  si  tous 
les  intérêts  ne  se  développaient  pas,  c'était  la  faute  du  dictateur 
argentin.  Rosas  est  tombé,  qu' est-il  arrivé?  La  Confédération  Ar- 
gentine la  première  est  aussitôt  retombée  dans  la  guerre  civile,  et 
s'est  violemment  divisée  en  deux  parties  ennemies,  —  Buenos-Ayres 
d'un  côté,  et  de  l'autre  le  reste  de  la  confédération,  sous  l'autorité 
du  général  Urquiza.  Aux  yeux  de  Buenos-Ayres,  la  ville  aux  esprits 
cultivés  et  ardens,  Urquiza  a  été  toujours  le  chef  de  campagne,  le 
caudillo  qui  n'a  renversé  Rosas  que  pour  s'élever  à  sa  place,  et  qui, 
du  sein  de  sa  province  d'Entre-Rios,  prétend  faire  peser  le  joug  du 
gaucho  sur  l'esprit  argentin;  aux  yeux  d' Urquiza  et  de  ses  adhé- 
rens  au  contraire,  Buéoos-Ayres  a  toujours  été  la  ville  rebelle  et 
ambitieuse  qui,  sous  des  dehors  libéraux,  prétend  attirer  à  elle  et 
garder  toute  l'importance  politique,  le  monopole  du  commerce  et 
de  la  vie  extérieure. 

Telles  sont  les  dispositions  respectives  de  ces  deux  fractions  enne- 
mies de  la  république  argentine,  que  depuis  huit  ans  elles  n'ont  pu 
s'entendre.  Trop  faibles  pour  se  réduire  mutuellement  par  les  armes, 
trop  dominées  par  leurs  passions  pour  céder  à  la  nécessité  supérieure 
d'un  rapprochement  volontaire,  elles  ont  vécu  de  cette  vie  singu- 
lière qui  n'était  ni  l'existence  en  commun  ni  l'indépendance  com- 
plète. Chacune  d'elles  a  eu  son  gouvernement,  sa  constitution,  sa 
législation  propre,  et  même  sa  représentation  extérieure.  Un  mo- 
ment, en  185i  et  1855,  à  défaut  de  l'unité  nationale  qu'elles  ne 
pouvaient  rétablir,  elles  essayaient  du  moins  de  sauvegarder  leurs 
intérêts  communs  en  réglant  par  des  conventions  leurs  rapports 
commerciaux,  en  faisant  un  certain  ordre  dans  le  désordre;  mais  cet 
état  de  paix  relative,  qui  laissait  intacte  la  grande  question  de  l'in- 
tégrité nationale,  durait  peu,  et  après  une  courte  expérience  Ur- 
quiza, ne  pouvant  malgré  tout  renoncer  à  l'espoir  de  soumettre  Bue- 
nos-Ayres, essayait  d'un  autre  système  qu'il  croyait  devoir  être  plus 
efficace  que  l'emploi  de  la  force.  11  cherchait  à  atteindre  la  province 
dissidente  dans  ses  intérêts  en  favorisant  le  commerce  direct  entre 
les  états  étrangers  et  la  confédération  par  l'établissement  de  droits 
différentiels  sur  les  marchandises  importées  ou  exportées  qui  tou- 
cheraient à  Buenos-Ayres.  C'était  une  guerre  commerciale  compli- 
quée d'ailleurs  d'incessantes  manifestations  d'hostilités  d'un  autre 
genre  qui  ne  pouvaient  qu'exciter  et  rendre  plus  irréconciliables 
les  animosités  en  préparant  une  lutte  nouvelle  devenue  inévitable 
en  1859. 

Les  symptômes  de  ces  intentions  belliqueuses  ne  tardèrent  pas  à 
se  manifester  et  se  succédèrent  rapidement.  Le  chef  de  la  confédé- 
ration, le  général  Urquiza,  ne  demandait  qu'à  être  ou  à  paraître 


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A70  REVUE  DES  DEUX  MONDES* 

pressé  par  l'opinion.  Il  y  eut  d'abord  sur  divers  points  de  vrais /?ro- 
nunciamientos  en  faveur  de  la  guerre  contre  la  province  dissidente. 
Le  mot  d'ordre  était  partout  la  reconstitution  de  l'intégrité  nationale. 
Bientôt  un  fait  singulièrement  significatif  se  produisit  :  on  rétablit 
comme  signe  de  ralliement  la  fameuse  ceinture  rouge  {la  cinta)  du 
temps  de  Rosas.  La  devise  était,  il  est  vrai,  moins  farouche.  Ce 
n'était  pas  moins  une  résurrection  4brt  malheureuse  d'un  déplorable 
emblème  de  haine  et  de  guerre  civile.  Dans  le  même  temps,  le  cabi- 
net de  Parana  remettait  au  jour  une  loi  de  1866,  par  laquelle  il 
avait  protesté  contre  tout  acte  de  souveraineté  extérieure  de  Bue- 
nos-Ayres.  On  ne  pouvait  se  méprendre  sur  le  sens  de  cette  série 
de  faits.  On  voulait  la  guerre  à  Parana,  on  la  voulait  le  plus  promp- 
tement  possible.  Cette  pensée  se  laissait  voir  pleinement  dans  le 
message  par  lequel'le  président  de  la  confédération  ouvrait  la  ses- 
sion législative  le  1®'  mai  1859;  elle  éclatait  dans  le  premier  acte 
du  congrès,  qui  était  d'autoriser  le  chef  de  l'état  «  à  résoudre  la 
question  de  l'intégrité  de  la  république  par  des  négociations  paci- 
fiques ou  par  la  guerre,  à  mobiliser  les  gardes  nationales,  à  aug- 
menter les  troupes  de  ligne,  à  faire  toutes  les  dépenses  nécessaires, 
et  à  prendre  au  besoin  le  commandement  de  l'armée.  » 

Quoi  qu'en  pût  dire  le  général  Urquiza  dans  son  message  aux 
chambres  fédérales,  il  n'est  pas  moins  vrai  que  Buenos-Ayres  ne 
prenait  nullement  l'initiative  de  l'agression  dans  cette  lutte  nouvelle 
qui  se  préparait.  Sans  doute  la  province  dissidente  était  jusqu'à  un 
certain  point  rebelle  et  agressive  par  sa  position ,  par  les  principes 
qui  inspiraient  son  gouvernement,  par  ses  prétentions  de  supréma- 
tie, par  cette  usurpation  de  souveraineté  extérieure  inhérente  à  la 
demi-indépendance  qu'elle  s'était  donnée.  En  un  mot,  elle  se  trou- 
vait dans  une  situation  anomale  qui  devait  déplaire  au  chef  de  la 
confédération,  et  qui  ne  pouvait  durer.  Au  point  de  vue  actuel  et  im- 
médiat, il  faut  reconnaître  qu'elle  n'avait  rien  fait  qui  fût  de  nature 
à  changer  subitement  cette  situation  irrégulière  en  un  conflit  dé- 
claré. Elle  restait  plutôt  sur  la  défensive,  non  cependant  sans  ob- 
server avec  une  amertume  croissante  cette  série  d'actes  d'hostilité 
qui  s'accomplissaient  à  Parana,  et  qui  ne  pouvaient  qu'enflammer 
les  haines  contre  Urquiza.  Tandis  que  le  chef  de  la  confédération 
parlait  un  langage  menaçant  où  se  dévoilaient  ses  desseins,  le  gou- 
verneur de  Buenos-Ayres,  M.  Alsina,  disait  de  son  côté:  «  Buenos- 
Ayres  n'a  point  provoqué  et  ne  désire  point  la  guerre,  mais  elle  ne 
la  craint  pas.  »  Et  M.  Alsina,  lui  aussi,  se  faisait  autoriser  à  disposer 
de  toutes  les  forces  de  l'état  dans  l'intérêt  de  la  défense  et  de  la  sû- 
reté du  territoire. 

La  guerre  renaissait  dès  lors  invinciblement.  Ce  qu'il  y  eut  de  sm-^ 


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^    *  LES   DICTATURES   SUD-AMÉBICAINES.  i71 

gulier,  c'est  que,  les  hostilités  une  fois  ouvertes,  les  deux  adversaires 
n'étaient  pas  en  position  de  se  rencontrer  de  si  tôt.  Le  gouverne- 
ment de  Buenos-Ayres  fit  envahir  la  province  de  Santa -Fé,  mais 
sans  poursuivre  rien  de  décisif.  De  son  côté,  Urquiza  tardait  à  se 
mettre  en  campagne;  il  avait  besoin  de  temps  et  de  moyens  qui  lui 
manquaient  d'abord  pour  conduire  son  anoiée  de  TEntre-Rios  sur  la 
rive  droite  du  fleuve.  On  entrait  dans  la  saison  d*hiver  de  ces  con- 
trées, et  toute  opération  se  trouvait  enrayée.  Trois  mois  se  passèrent 
sans  amener  aucun  événement  sérieux  ;  toiit  au  plus  y  avait-il  quel- 
ques escarmouches.  De  part  et  d'autre,  des  escadrilles  sillonnaient 
le  fleuve.  On  s'observait  et  on  se  gênait  mutuellement.  Le  fait  est 
que,  des  deux  côtés,  à  défaut  d'une  action  militaire  ajournée,  on 
recourait  à  un  moyen  souvent  employé  dans  ces  contrées  et  dont 
Buenos- Ayres  se  servit  avec  succès,  il  y  a  quelques  années,  pour  se 
délivrer  d'un  blocus  par  lequel  Urquiza  essayait  de  la  réduire  :  cha- 
cune des  deux  parties  essaya  d'affaiblir  l'autre  par  la  captation  et 
la  corruption. 

Cet  intervalle  de  quelcpies  mois  laissé  entre  l'ouverture  des  hostili- 
tés et  les  opérations  actives  n'était  point  après  tout  sans  avantage  à 
un  autre  point  de  vue;  il  permettait  à  des  médiations  désintéressées 
de  se  produire  et  de  tenter,  sous  les  auspices  d'un  arbitrage  étran- 
ger, un  rapprochement  qui  avait  toujours  échoué  sous  la  forme 
d'une  négociation  directe.  C'était  vraiment  la  période  des  média- 
tions :  médiation  des  États-Unis,  médiation  au  nom  de  la  France, 
de  l'Angleterre  et  du  Brésil  agissant  en  commun,  médiation  du  Pa- 
raguay. La  première  en  date  fut  celle  du  ministre  des  États-Unis, 
M.  Yancey,  et  ce  ne  fut  pas  la  plus  heureuse.  M.  Yancey  arriva  à  Bue- 
nos-Ayres  au  commencement  de  juillet  1859.  Malheureusement,  dès 
la  première  heure,  on  put  voir  de  quelles  difficultés  épineuses  se 
trouvait  hérissée  cette  entreprise  de  pacification.  L'embarras  n'était 
pas  de  faire  admettre  le  principe  de  \ intégrité  nationale  proposé  par 
M.  Yancey  et  que  personne  ne  contestait;  mais  d'abord  Buenos-Ayres 
refusait  formellement  de  souscrire  à  une  suspension  d'hostilités.  En 
outre,  elle  répondait  aux  propositions  de  M.  Yancey  par  des  condi- 
tions au  moins  singulières,  dont  la  plus  difficile  àiaire  accepter  était 
l'abdication  du  chef  actuel  de  la  confédération  et  son  éloignement 
de  la  vie  publique  pendant  six  ans,  sans  que  cela  impliquât  au  reste 
la  réincorporation  immédiate  de  la  province  séparée.  C'était  mettre 
la  paix  à  des  conditions  impossibles  et  proposer  un  arrangement  qui 
n'en  était  pas  un;  M.  Yancey  ne  manqua  pas  de  le  faire  observer. 
L'opposition  de  Buenos-Ayres  avait  si  visiblement  pour  mobile  l'ani- 
mosité  personnelle  à  l'égard  du  chef  de  la  confédération,  que,  par 
une  dernière  concession,  M.  Alsina  consentait  à  faire  représenter  la 


Gooçle 


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&72  BBVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

province  dans  un  congrès  qui  se  réunirait  pour  réformer  la  consti- 
tution fédérale  «  aussitôt  que  le  général  Urquiza  se  retirerait  de  la 
vie  publique.  »  C'était  toujours  la  même  difficulté;  il  y  avait  vrai- 
ment trop  peu  de  chances  de  s'entendre,  et  M.  Yancey,  un  peu  moins 
avancé  le  15  août  que  le  6  juillet,  déclarait  sa  médiation  terminée. 

Ce  n'était  point  la  dernière  tentative  de  conciliation  qui  devait  se 
produire.  La  mission  malheureuse  de  M.  Yancey  était  suivie  peu 
après  de  deux  médiations,  —  l'une  exercée  par  le  Paraguay,  —  l'au- 
tre proposée  par  les  trois  gouvernemens  réunis  de  la  France,  de 
l'Angleterre  et  du  Brésil,  —  et  par  une  singularité  de  plus  en  cette 
affaire,  c'est  la  moins  importante  en  apparence  qui  devait  amener 
un  dénoûment.  Comment  le  rôle  de  ces  trois  dernières  puissances 
s'est-il  effacé  devant  l'intervention  d'un  petit  état  américain?  C'est 
que  la  médiation  du  Paraguay  avait  été  offerte  et  acceptée  à  Parana 
dès  le  22  août,  —  peut-être  même  était-elle  le  résultat  de  combi- 
naisons antérieures,  —  tandis  que  les  représentans  de  la  France  et 
de  l'Angleterre  n'étaient  en  position  d'offrir  leurs  bons  offices  qu'à 
la  fin  de  septembre.  On  eut  l'idée  un  moment  de  réunir  tous  ces 
efforts  et  de  ne  former  qu'une  seule  et  même  médiation;  cela  ne 
put  réussir.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  fils  du  président  du  Paraguay,  le 
général  Solano  Lopez,  arrivait  au  commencement  d'octobre  dans  la 
Plata,  muni  de  tous  les  pouvoirs  nécessaires,  et  le  ministre  de  France 
à  Parana,  M.  Lefebvre  de  Bécour,  ne  tardait  pas  à  se  rendre  lui-même 
à  Buenos-Ayres  avec  le  chargé  d'affaires  d'Angleterre  à  Montevideo 
et  le  plénipotentiaire  brésilien ,  dont  les  lenteurs  avaient  peut-être 
contribué  à  entraver  celte  intervention  de  l'Europe.  Dans  tous  les 
cas,  cette  médiation  des  grandes  puissances  restait  une  dernière 
ressource,  et  la  présence  des  agens  européens  ne  pouvait  que  venir 
en  aide  au  médiateur  qui  avait  réclamé  son  droit  d'antériorité. 

Le  général  Solano  Lopez  se  mit  à  l'œuvre  dès  son  arrivée  à  Buenos- 
Ayres.  Le  résultat  de  ses  premières  démarches  ne  fut  pas  d'un  bon 
augure.  Le  gouvernement  de  Buenos-Ayres  ne  mettait  pas  moins 
d'obstination  que  par  le  passé  à  refuser  une  suspension  d'hostilités 
que  le  général  Urquiza  demandait  toujours  pour  pouvoir  traiter.  Seu- 
lement, après  l'insuccès  de  la  mission  de  M.  Yancey,  Urquiza  croyait 
de  sa  dignité  de  montrer  un  peu  plus  de  hauteur;  il  ne  consentait 
plus  à  envoyer  ses  plénipotentiaires  à  Buenos-Ayres,  il  exigeait  que 
les  plénipotentiaires  de  Buenos-Ayres  se  rendissent  à  son  quartier- 
général.  Le  médiateur  paraguayen  essayait  vainement  de  tout  conci- 
lier ;  il  était  tout  près  de  voir  échapper  de  ses  mains  le  fil  de  cette 
négociation,  lorsqu'il  reçut  tout  à  coup  un  secours  inattendu  des 
événemens. 

Pendant  ce  temps,  les  armées  des  deux  belligérans  s'étaient  peu 


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LES   DICTATURES   SUD-ÂHÉBIGAINES.  47S 

à  peu  rapprochées,  si  bien  que  vers  le  20*octobre  1859,  quelques 
jours  après  l'ouverture  de  la  médiation,  elles  se  trouvaient  en  pré- 
sence. Celle  de  Buenos-Ayres  était  sous  les  ordres  du  général  Barto- 
lomé  Mitre,  celle  de  la  confédération  était  commandée  par  le  générsd 
Urquiza  lui-même.  Il  était  difficile  de  ne  point  se  heiuler.  Les  deux 
armées  se  rencontrèrent  en  effet  le  23  ^octobre  à  Gepeda,  et  l'a- 
vantage resta  au  général  Urquiza;  la  cavalerie  de  l'armée  oppo- 
sée avait  pris  la  fuite  dès  le  commencement  du  combat.  Le  général 
Mitre  eut  beau  se  représenter  dans  ses  rapports  comme  victorieux 
à  l'aide  de  son  infanterie  et  comme  étant  resté  mattre  du  champ  de 
bataille  :  il  n'est  pas  moins  certain  qu'il  fut  obligé  de  battre  en  re- 
traite dans  le  plus  grand  désordre,  et  qu'il  fit  une  marche  forcée  de 
quinze  heures  pour  aller  se  mettre  à  l'aîri  de  toute  poursuite  à  San- 
Nico^as,  ce  qui  était  une  singulière  façon  d'être  victorieux.  L'affaire 
de  Gepeda  devait  donner  fort  à  réfléchir  à  Buenos-Ayres.  La  route 
de  la  capitale  était  ouverte  devant  Urquiza,  qui  s'avançait  et  qui 
avait  d'ailleurs  des  intelligences  dans  toute  la  province.  Il  n'en  fal- 
lut pas  davantage  pour  relever  l'autorité  de  la  médiation  du  géné- 
ral Solano  Lopez. 

Cette  fois  en  effet  les  négociations  se  renouèrent  et  ne  pouvaient 
qu'être  plus  sérieuses.  Un  point  fut  désigné  en  dehors  des  défenses 
de  Buenos-Ayres  pour  la  réunion  des  conférences  de  paix;  mais  en 
peu  de  jours  tout  avait  changé.  Il  n'y  avait  plus  désormais  à  exiger 
l'éloignement  du  général  Urquiza,  c'était  M.  Alsina  qui  était  obligé 
de  se  résigner  au  sacrifice  patriotique  qu'il  voulait  naguère  imposer 
au  chef  de  la  confédération  ;  à  un  certain  moment,  la  négociation 
fut  même  sur  le  point  de  se  rompre,  s'il  ne  quittait  pas  le  pouvoir. 
M.  Alsina  et  ses  ministres  furent  alors  invités  par  l'assemblée  légis- 
lative de  Buenos-Ayres  à  abdiquer  leurs  fonctions,  ce  qu'ils  firent 
aussitôt,  et  dès  lors  la  négociation  se  dénouait  le  11  novembre  par 
un  traité  de  paix.  Les  conditions  se  ressentaient  naturellement  des 
circonstances  nouvelles  où  l'on  se  trouvait.  Buenos-Ayres  se  décla- 
rait dès  ce  moment  partie  intégrante  de  la  Confédération  Argen-, 
tine.  Dans  un  délai  de  vingt  jours,  elle  devait  rassembler  une  con- 
vention provinciale  chargée  d'examiner  la  constitution  fédérale  en 
vigueur;  elle  cessait  immédiatement  d'avoir  des  relations  diploma- 
tiques d'aucune  espèce  avec  les  états  étrangers.  La  douane  rentrait 
dans  le  ressort  fédéral.  Enfin  le  Paraguay  garantissait  l'exécution 
des  engagemens  réciproques  contractés  sous  sa  médiation.  Ainsi  la 
paix  se  trouvait  rétablie  dans  la  république  argentine. 

Les  événemens  ultérieurs  n'ont  été  que  le  développement  de  ce 
premier  acte  de  pacification.  On  s'est  occupé  de  part  et  d'autre  de 
l'exécution  des  clauses  du  traité  du  11  novembre.  11  y  a  eu  pourtant 


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47A  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

plus  d'un  embarras  dansrexécution  de  ce  traité.  Lorsque  la  conven- 
tion récemment  élue  s'est  réunie  à  Buenos-Ayres,  elle  a  paru,  dès  les 
premières  séances,  se  diviser  en  deux  partis  assez  tranchés,  dont 
l'un  était  d'avis  d'accepter  purement  et  simplement  la  constitution 
fédérale  actuelle,  sauf  à  en  demander  plus  tard  la  révision,  tandis 
que  l'autre  semblait  disposé  à  réclamer,  comme  préliminaire  de  la 
fusion  définitive,  la  réforme  de  divers  articles  constitutionnels,  ce 
qui  entraînerait  de  nouveaux  retards.  Une  autre  difficulté  s'est  éle- 
vée lorsque  le  gouvernement  de  Parana  a  voulu  envoyer  un  com- 
missaire à  Buenos-Ayres  pour  prendre  possession  de  la  douane, 
replacée  désormais  sous  la  juridiction  de  l'autorité  fédérale.  L'ad- 
ministration de  Buenos-Ayres  s'est  opposée  à  cette  mesure,  qu'elle 
représentait  comme  prématurée  et  ne  devant  avoir  lieu  qu'après  la 
complète  réincorporation  de  la  province. 

Enfin,  pendant  que  s'agitaient  et  se  dénouaient  à  demi  toutes  ces 
luttes,  un  fait  important  s'est  produit  dans  la  confédération.  Un  nou- 
veau président  a  été  choisi  pour  remplacer  le  général  Urquiza,  dont 
les  pouvoirs  allaient  expirer,  et  qui  a  tenu  à  démentir  par  son  dés- 
intéressement les  prédictions  de  ceux  qui  l'accusaient  de  voulon- 
perpétuer  son  autorité.  Le  nouvel  élu  est  le  ministre  de  l'intérieur  de 
la  dernière  présidence,  M.  Santiago  Derqui,  qui  n'est  pas  moins  at- 
taché que  le  général  Urquiza  aux  idées  fédérales.  Buenos-Ayres  aura 
donc  à  ratifier  ce  choix  auquel  elle  est  restée  étrangère,  et  comme 
elle  a  elle-même,  d'un  autre  côté,  à  élire  prochainement  un  gouver- 
neur provincial,  il  reste  à  se  demander  si  elle  ne  cherchera  point  à 
opposer,  par  la  désignation  qu'elle  fera,  quelque  protestation  indi- 
recte contre  le  sens  généralement  attaché  à  la  nomination  du  nou- 
veau président  fédéral.  La  république  argentine  a  donc  à  concilier 
les  gages  de  paix  qui  sont  tout  entiers  dans  le  traité  du  11  no- 
vembre 1859  avec  les  mille  difficultés  qui  naissent  de  l'exécution 
pratique  de  ce  pacte  si  laborieusement  conquis.  Ici  encore  les  in- 
térêts du  pays  et  les  passions  des  hommes  sont  en  lutte,  de  telle 
manière  qu'on  ne  saurait  dire  au  juste  si  ces  événemens  sont  le  pré- 
lude d'une  ère  de  paix  définitive  ou  une  halte  entre  les  dissensions 
de  la  veille  et  les  troubles  du  lendemain. 

Et  le  Paraguay  n'a-t-il  point  sa  place  dans  cet  ensemble  de  choses? 
Le  Paraguay  n'est  point  sans  avoir  eu,  lui  aussi,  ses  tribulations  ré- 
centes et  ses  petites  péripéties,  tribulations  de  l'ordre  diplomatique 
surtout,  car  depuis  que  le  président  Lopez,  chef  invariable  de  la 
république  paraguayenne,  a  voulu  faire  une  figure  dans  le  monde,  il 
s'est  attiré  successivement  mainte  querelle.  C'était  la  conséquence 
à  peu  près  inévitable  de  cette  combinaison  bizarre  d'une  politique 
extérieure  d'apparence  un  peu  libérale  pratiquée  avec  les  habitudes 


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LES   DICTATURES   SUD-AMBRICAINES.  A75 

d'une  politique  intérieure  ombrageuse  et  exclusive.  Le  Paraguay  a 
donc  eu  ses  aventures,  les  unes  assez  heureuses  comme  sa  média- 
tion dans  les  affaires  argentines,  d'autres  plus  scabreuses  comme 
son  démêlé  avec  les  États-Unis. 

C'était  au  fond  une  vieille  querelle.  Les  causes  de  mésintelligence 
entre  les  deux  états  s'étaient  accumulées.  11  y  a  quelques  années 
déjà,  un  citoyen  américain,  M.  Hopkins,  grand  organisateur  d'af- 
faires, consul  de  l'Union  à  l'Assomption,  chef  d'une  compagnie  de 
navigation,  s'était  vu  atteint  dans  ses  intérêts  particuliers  aussi  bien 
que  dans  son  caractère  consulaire  par  l'expulsion  dont  il  avait  été 
l'objet,  et  même  un  de  ses  parens  avait  eu  le  singulier  désagrément 
d'être  sabré  par  un  soldat  paraguayen  pour  ne  s'être  pas  conformé 
à  une  consigne.  Ce  n'est  pas  tout.  Un  bâtiment  américain,  le  Water- 
Witchy  chargé  de  l'exploration  scientifique  des  rivières  de  la  Plata, 
avait  été  canonné  à  son  entrée  dans  les  eaux  du  Paraguay.  Enfin 
un  traité  de  commerce  et  de  navigation  avait  été  négocié  jet  signé 
en  1853  entre  les  Étals-Unis  et  le  Paraguay.  Ce  traité,  amendé  par 
le  sénat  de  Washington,  n'avait  pas  été  ratifié  sous  sa  forme  nou- 
velle à  l'Assomption.  Les  griefs,  on  le  voit,  étaient  de  diverse  na- 
ture, et  les  États-Unis  avaient  annoncé  l'intention  où  ils  étaient 
de  faire  entendre  raison  au  président  Lopez.  Dès  les  premiers  jours 
de  1859,  une  escadre  américaine  se  présenta  dans  la  Plata,  sous  les 
ordres  du  commodore  Shubrick,  qui  était  accompagné  du  capitaine 
Page  et  d'un  commissaire  extraordinaire,  M.  Bowlin,  porteur,  dit- 
.on,  d'un  ultimatum  assez  effrayant.  La  situation  devenait  critique, 
car  M.  Lopez  ne  pouvait  songer  à  opposer  une  résistance  bien  sé- 
rieuse. 

En  présence  de  cette  menace  de  guerre,  les  médiations,  selon 
l'habitude,  se  multiplièrent.  Le  Brésil  avait  proposé  la  sienne,  et  la 
faible  République-Orientale  elle-même  offrait  de  s'interposer;  mais 
le  général  Urquiza,  devançant  toutes  les  démarches,  se  hâtait  de  se 
rendre  à  l'Assomption  pour  porter  au  président  Lopez  moins  une 
promesse  de  secours  que  l'autorité  de  ses  conseils,  et  lui  ménager 
au  besoin  une  capitulation  convenable.  Une  négociation  s'ouvrit 
donCi  avec  le  concours,  d'ailleurs  tout  officieux,  du  général  Urquiza. 
Le  président  Lopez  n'était  point  évidemment  en  position  d'être  bien 
difficile;  il  fit  pourtant  bonne  contenance,  et  ce  ne  fut  pas  sans 
peine  que  le  général  Urquiza  lui  fit  accepter  des  conditions  qui 
n'avaient  au  surplus  rien  de  bien  dur.  Le  commissaire  américain 
n'obtenait  pas  tout  ce  qu'il  avait  été  chargé  de  demander;  mais,  en 
voyant  de  plus  près  les  choses,  il  avait  compris  sans  doute  qu'ob- 
tenir beaucoup  plus  ne  serait  pas  une  grande  victoire.  De  son  côté, 
M.  Lopez  lavait  l'air  de  ne  céder  qu'à  l'intervention  pressante  du  gé- 


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676  BEVUE   DES  DEUX   lIO!<n>E8. 

néral  Urquiza,  qui  lui  i*endait  ainsi  d'avance  le  service  qu'il  devait 
en  recevoir  plus  tard.  Il  est  vrai  que  le  général  Urquiza  avait  peut- 
être  une  autre  pensée,  qu'il  espérait  amener  M.  Lopez  à  lui  prêter 
son  concours  dans  la  croisade  qu'il  méditait  contre  Buenos-Âyres. 
Le  président  paraguayen  n'était  pas  homme  à  se  laisser  si  aisément 
convaincre.  Le  moment  venu,  il  rendit  médiation  pour  médiation. 

Ce  n'était  pas  encore  le  dernier  embarras  pour  le  Paraguay; 
une  espèce  de  fortune  ironique  lui  réservait  l'ennui  d'un  démêlé 
imprévu  au  milieu  même  du  succès  diplomatique  de  sa  médiation 
dans  les  affaires  de  la  république  argentine.  Au  moment  où  le  gé- 
néral Solano  Lopez ,  après  avoir  rempli  heureusement  ssL  mission 
à  Buenos- Ayres,  s'embarquait  sur  le  navire  paraguayen  le  Tacuari 
pour  retourner  à  l'Assomption,  un  bâtiment  anglais  attendait  ce  der- 
nier navire  à  la  sortie  du  port,  lui  donnait  la  chasse  et  menaçait  de 
s'en  emparer  de  vive  force.  Le  Tacuari  n'eut  que  le  temps  de  ren- 
trer bien  vite  au  port,  et  il  y  resta  provisoirement.  Le  général  So- 
lano Lopez  fat  obligé  de  prendre  la  voie  de  terre  pour  revenir  dans 
son  pays.  C'était,  à  vrai  dire,  de  la  part  des  forces  navales  angld- 
ses,  un  procédé  un  peu  sommaire,  d'un  caractère  assez  inusité  en 
l'absence  de  toute  déclaration  de  guerre.  U  s'expliquait  toutefois, 
jusqu'à  un  certain  point,  par  l'état  des  relatîc^ns  de  l'Angleterre  et 
du  Paraguay,  par  une  sorte  de  rupture  qui  avait  eu  lieu  entre  le 
gouvernement  de  l'Assomption  et  le  consul  britannique,  M.  Ben- 
derson ,  à  l'occasion  de  l'incarcération  d*un  Anglais  du  nom  de 
Canstatt.  M.  Lopez  avait  compté  sans  doute  sur  l'infaillibilité  de  son 
procédé  habituel  :  quand  il  est  en  querelle  avec  quelque  agent 
étranger,  il  s'adresse  au  gouvernement  que  représente  cet  agents 
et  il  gagne  ainsï  du  temps.  Il  se  trompait  cette  fois;  les  Anglais  agi- 
rent plus  sommairement.  De  là  la  mésaventure  du  Tacuari.  M.  Lo- 
pez a  fini  pourtant  par  mettre  en  liberté  l'Anglais  Canstatt,  et  le 
Tacuari  a  pu  alors  sortir  librement  pour  regagner  le  Paraguay. 

Malheureusement  on  a  toujours  affaire  ici  à  un  petit  despote  qui 
se  prévaut  de  son  éloignement  et  de  son  isolement.  La  difficulté, 
nous  le  disions,  réside  dans  le  conflit  incessant  entre  une  politique 
qui  a  manifesté  depuis  quelques  années  des  prétentions  un  peu  plus 
libérales  et  une  manière  d'entendre  cette  politique  toute  pleine 
d'ombrages  traditionnels.  M.  Lopez  veut  bien  avoir  des  relations 
extérieures,  mais  il  prétend  les  interpréter  et  les  régler  à  sa  façon; 
il  veut  bien  recevoir  les  étrangers,  mais  en  les  traitant  comme  il 
traite  ses  sujets;  il  ne  refuse  pas  de  proclamer  la  liberté  de  navi- 
gation, à  la  condition  qu'on  en  use  le  moins  possible.  Dans  ses  rap- 
ports avec  les  autres  états,  si  on  n'a  pas  pour  lui  tous  les  égards 
voulus,  il  est  très  fier  et  très  chatouilleux;  si  on  lui  fait  sentir  le 


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LES   DICTATUBES   SUD-ABf£RIG AINES.  477 

poids  du  droit  et  de  la  loi  universelle  des  nations,  il  se  rejette  avec 
une  astucieuse  modestie  sur  rinfériorité  du  Paraguay.  En  un  mot, 
il  veut  rester  maître  chez  lui  envers  les  étrangers  comme  envers  les 
nationaux,  et  réellement  il  est  tout  dans  son  pays,  il  dispose  de 
tout,  il  règle  tout;  les  Paraguayens  ne  se  marient  même  pas  sans  sa 
permission.  11  ne  supporte  autour  de  lui  aucune  influence,  pas  même 
celle  de  son  fils,  le  général  Solano  Lopez,  qui,  soit  calcul,  soit  sou- 
mission volontaire,  ne  contrarie  d'ailleurs  en  rien  son  père.  Avec 
cela,  il  a  réalisé  sans  doute  quelques  progrès,  mais  il  s'arrange  pour 
que  tout  se  fasse  par  lui  et  rien  que  par  lui  :  homme  bizarre  et  original 
après  toat,  qui  continue  dignement  le  système  du  docteur  Francia. 
Le  président  Lopez  vieillît  cependant,  et  il  est  atteint  d'infirmités 
incurables,  dues  à  la  vie  laborieuse  qu'il  mène,  à  la  tension  perma- 
nente de  toutes  ses  facultés,  incessamment  occupées  des  plus  infimes 
minuties  du  gouvernement.  On  lui  a  prescrit  le  repos,  Û  n'a  pu  s'y 
assujettir,  car  il  s'est  tellement  accoutumé  à  cette  vie  de  préoccupa- 
tions jalouses,  que  le  repos  le  tuerait,  comme  cette  vie  même  accé- 
lère le  progrès  de  ses  infirmités.  Le  président  Lopez  n'aura  pas  moins 
été  une  des  curieuses  figures  de  l'Amérique  du  Sud,  et  sans  sortir  de 
cet  isolement  au  sein  duquel  il  se  retranche  avec  une  ténacité  difficile 
à  vaincre,  on  le  voit  encore,  en  1859,  mettre  la  main  à  une  des  plus 
sérieuses  affaires  de  ces  contrées,  à  la  pacification  de  la  république 
argentine. 

Passons  la  République-Orientale,  qui  n'est  pas  encore  si  loin  des 
révolutions  intérieures  qu'elle  n'en  porte  toutes  les  traces,  et  dont 
l'impuissance  est  wndue  plus  palpable  par  le  traité  signé  le  2  jan- 
vier 1859  entre  la  Confédération  Argentine  et  le  Brésil  pour  consa- 
crer la  neutralité  perpétuelle  du  territoire  de  l'Uruguay.  Par  le  fait, 
il  n'y  a  jusqu'ici  que  deux  états  sud-américains,  le  Chili  et  le  Brésil, 
qui,  placés  dans  des  conditions  différentes,  aient  paru  représenter 
sur  le  sol  du  Nouveau-Monde  la  paix  et  un  progrès  assez  régulier. 
Le  Chili  a  cessé  d'être  une  de  ces  exceptions  heureuses.  Il  vient  d'a- 
voir, lui  aussi,  sa  guerre  civile,  que  le  gouvernement  a  comprimée, 
mais  qui  n'attend  peut-être  que  le  moment  favorable  d'une  nou- 
velle élection  présidentielle  pour  se  réveiller  (1).  Le  Brésil  reste  donc 
seul;  il  le  doit  Sans  contredit  tout  d'abord  à  la  monarchie  constitu- 
tionnelle, qui  met  le  pouvoir  souverain  au-dessus  des  rivalités  am- 
bitieuses des  chefs  de  hasard ,  en  laissant  aux  partis  la  liberté  de 
leurs  luttes. 

Le  Brésil  garde  dans  son  existence  un  double  caractère  qui  se  dé- 
voile à  travers  les  événemens  de  tous  les  jours  et  qui  fait  son  origi- 

(i)  Cette  guerre  civile  a  déjà  été  racontée  dans  la  Revue;  voyez  la  livraison  du  15  dé- 
cembre 1859. 


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A78  BEYUE  DES  PEUX  MONDES* 

nalité  politique.  Il  est  sans  doute  américain,  et  grandement  améri- 
cain, par  sa  population,  par  la  nature  de  ses  ressources  et  de  son 
développement,  parles  lacunes  d'une  civilisation  si  disproportionnée 
avec  rimmensité  du  pays,  eu  un  mot  par  tout  ce  qu'il  possède 
comme  par  tout  ce  qui  lui  manque.  En  même  temps,  de  tous  les 
états  du  Nouveau-Monde  c'est  celui  qui  se  rapproche  le  plus  de 
l'Europe  par  ses  habitudes  de  gouvernement,  par  l'extérieur  officiel 
de  sa  vie,  par  son  aptitude  politique.  Le  Brésil,  c'est  assurément 
son  honneur  et  sa  force,  ne  va  pas  de  révolution  en  révolution  ;  il  a 
une  marche  suivie,  des  affaires  régulières  dans  leur  ensemble,  sur- 
tout des  relations  diplomatiques  généralement  conduites  a^c  habi- 
leté, et  des  hommes  d'état  capables  qui  exercent  alternativement  le 
pouvoir  sous  la  prudente  direction  d'un  souverain  plein  de  zèle  et 
de  circonspection,  ayant  toute  la  bonne  volonté  possible  de  bien  fsùre. 
De  là  vient  que,  si  dans  ce  jeune  empire  il  y  a  des  crises  politiques, 
il  n'y  a  point  de  commotions  sérieuses;  si  l'on  rencontre  toutes  les 
incohérences  inévitables  dans  un  état  de  civilisation  encore  si  im- 
parfait, ces  incohérences  ne  se  compliquent  pas  du  moins  du  mou- 
vement de  toutes  les  passions  acharnées  à  bouleverser  le  pays  dès 
longtemps  pacifié. 

Et  maintenant  quelle  impression  générale  laisse  dans  l'esprit  la 
vue  de  ces  républiques  dont  l'existence  n'apparaît  le  plus  souvent 
que  comme  un  tourbillon  lointain?  On  ne  peut  se  le  dissimuler,  le 
Nouveau -Monde  n'est  encore  que  le  gigantesque  cadre  de  sociétés 
en  voie  de  formation,  dont  l'ébauche  ne  peut  pas  même  être  entre- 
vue, dont  tous  les  élémens  flottent  dans  la  confusion.  Aux  États- 
Unis,  tout  est  violence  sans  doute,  jusque  dans  la  paix;  il  y  a  une 
audace  qui  trop  souvent  ne  tient  compte  ni  du  droit,  ni  des  faibles, 
mais  qui  agit,  qui  marche,  et  qui,  en  s' avançant  chaque  jour,  dé- 
pose un  germe,  prend  possession  de  la  terre,  fait  reculer  le  désert 
et  le  vide.  Dans  TAmérique  du  Sud,  ce  qui  frappe,  c'est  cette  uni- 
verselle et  colossale  disproportion  entre  tous  les  intérêts  déterminés 
par  la  nature  et  les  événemens,  œuvres  des  ambitions,  —  entre  les 
ressources  latentes  d'un  sol  prodigieux  et  l'incurie  des  hommes, 
—  entre  l'étendue  même  du  domaine  et  l'impuissance  des  domi- 
nateurs, qui  semblent  vouloir  suppléer  à  leur  petit  nombre  par  l'a- 
gitation. Contemplez  ce  vaste  continent  :  dans  cet  espace  immense 
qui  va  de  l'Océan- Atlantique  à  la  Cordillère  des  Andes  et  du  Rio  de 
la  Plata  à  la  Patagonie,  la  Confédération  Argentine  voit  se  perdre 
une  population  qui  ne  va  peut-être  pas  à  1,500,000  âmes.  Au  Vene- 
zuela, les  llanos  ou  savanes,  qui  ont  neuf  mille  lieues  carrées,  ne 
renferment  pas  50,000  habitans;  la  zone  des  bois,  des  montagnes, 
qui  pourrait  donner  asile  à  plus  de  15  millions  d'hommes,  en  a 


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LE6  DICTATUBES  6UI>-AMSEI€AIN£6.  A79 

60,000.  Dans  Tîntérieur  de  l'Equateur,  les  vastes  régions  de  Quijos, 
de  Macas  et  de  Mainas  sont  couvertes  de  forêts  séculaires  où  errent 
quelques  tribus  que  nulle  civilisation  n'atteint,  sur  lesquelles  le 
gouvernement  n'exerce  aucune  action.  Buenos-Ayres,  l'Athènes  du 
Nouveau-Monde,  a  presque  à  ses  portes  le  désert  et  la  vie  sauvage, 
et  le  Chili  lui-même  est  réduit  à. combattre  les  vieilles  et  fières  peu- 
plades de  l'Arauco  ou  à  traiter  avec  elles.  Enfin  ces  contrées  sont 
sillonnées  de  merveilleux  réseaux  de  fleuves,  comme  celui  du  Rio 
de  la  Plata  et  celui  de  l'Amazone,  artères  naturelles  de  civilisation. 
Le  principe  de  la  liberté  de  navigation  proclamé  par  des  traités 
réserve  l'avenir.  Quels  résultats  a-t-on  vus  cependant  jusqu'à  pré- 
sent, si  ce  n'est  l'aventureuse  expédition  de  quelques  barques  dans 
les  rivières  argentines,  et  quelques  tentatives  de  navigation  pour 
relier  le  Brésil  et  le  Pérou  à  travers  l'épaisseur  du  continent  amé- 
ricain? 

Pendant  ce  temps,  au  sein  de  cette  fécondité  et  au  milieu  de  tous 
ces  problèmes  qui  sollicitent  à  la  fois  l'activité  humaine,  des  partis 
font  et  défont  des  constitutions,  des  chefs  militaires  se  disputent  le 
pouvoir,  —  et  les  uns  et  les  autres  se  servent  des  Indiens  en  les  dis- 
ciplinant pour  leurs  guerres  civiles,  sans  les  élever  par  l'éducation  et 
le  travail,  c'est-à-dire  en  leur  donnant  des  armes  à  l'aide  desquelles 
ils  arriveront  à  pénétrer  avec  effraction  dans  la  politique  «t  iront 
camper  dans  les  villes,  comme  on  le  voit  déjà  au  Mexique.  11  y  a 
quelques  années,  Santa-Anna  le  disait  dans  un  message  aux  Mexi- 
cains :  «Après  trente  ans  d'indépendance,  où  en  sommes -nous? 
Quel  est  votre  crédit  au  dehors?  quelle  est  votre  réputation  auprès 
des  nations  étrangères?  »  La  réponse  était  navrante  et  claire  :  des 
territoires  perdus  pour  le  Mexique,  des  révolutions  et  des  dictatures 
partout,  c'est,  à  peu  d'exceptions  près,  l'histoire  de  ce  monde  espa- 
gnol. Parce  que  l'Amérique  du  Sud  en  est  encore  à  cette  période  où 
rien  n'est  équilibré,  où  tout  est  hasard,  où  l'on  ne  peut  même  en- 
trevoir un  but  prochain,  il  ne  faudrait  pas  toutefois  se  laisser  aller 
à  ce  dédain  des  civilisés  pour  ce  qui  n'est  pas  conforme  à  leurs  ha- 
bitudes et  à  leurs  goûts.  Ce  monde  est  un  vaste  laboratoire,  disions- 
nous  :  l'Europe  elle-même  est  sortie  de  là.  Quelques  siècles  avant  le 
christianisme,  était-elle,  comme  aujourd'hui,  riche,  éclairée  et  flo- 
rissante? Ce  n'est  que  par  degrés,  en  suivant  une  échelle  infinie  de 
transformations  et  d'épreuves  souvent  obscures  et  vulgaires,  que 
les  sociétés  se  forment.  Dieu,  qui  a  créé  cet  imposant  et  prodigieux 
théâtre  du  continent  sud-américain,  en  le  livrant  à  la  race  humaine, 
n'a  pu  vouloir  qu'il  fût  indéfiniment  la  pompeuse  et  inutile  déco- 
ration de  drames  sanglans  ou  puérils. 

Cn.  DE  Mazade. 


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LITTÉRATURE  DRAMATIQUE 


DÉCADENCE  DU  THÉÂTRE. 


Notre  siècle  s'est  habitué  à  porter  le  deuil  de  tant  de  choses  qui 
semblaient  indispensables  autrefois  à  l'existence  des  nations,  qu  il 
ne  s'affligerait  sans  doute  pas  beaucoup  si  on  lui  annonçait  qu'il 
doit  préparer  encore  une  fois  ses  vêtemens  de  couleur  sonjbre  et 
faire  emplette  de  crêpes  neufs.  Il  porte  si  légèrement  et  si  gaiement 
ses  chagrins,  il  se  fait  si  vite  à  l'idée  de  ne  plus  voir  ce  qu'il  a 
perdu,  il  donne  si  bien  raison,  par  son  oubli  rapide  de  ce  qu'il  pré- 
tendait aimer,  à  ce  triste  proverbe  :  «  Les  absens  ont  tort,  »  qu'il 
n'éprouvera  sans  doute  pas  une  bien  grande  peine  à  la  nouvelle  du 
profond  malaise  de  la  littérature  dramatique.  Il  y  a  si  longtemps 
qu'il  suit  son  déclin,  que  cette  nouvelle  ne  l'étonnera  ni  ne  le  trou- 
blera probablement  pas  beaucoup.  Tout  en  effet  semble  annoncer 
que  nous  devons  nous  résigner  à  l'éclipsé  prochaine  de  la  littéra- 
ture dramatique.  Et  vraiment  pour  notre  part  nous  nous  résignons 
facilement,  car  rien  n'çst  lamentable  à  voir  et  à  entendre  comme  la 
pâleur  livide,  la  démarche  affaissée,  la  respiration  courte  et  sifflante, 
les  accès  de  toux  de  cette  pauvre  malade  qui  se  traîne  sans  cou- 
rage :  mieux  vaudrait'  la  mort  que  le  prolongement  d'une  si  frêle 
existence. 

Parmi  les  symptômes  fâcheux  pour  notre  avenir  littéraire  qu'il 
est  trop  aisé  de  recueillir  aujourd'hui,  nous  n'en  connaissons  pas  de 
plus  frappant  que  cette  situation  de  la  littérature  dramatique.  Que 
la  littérature  d'imagination  en  général  languisse  ou  soit  enveloppée 


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UTTÉRATURE  DRAMATIQUE.  &81 

d'un  nuage»  il  n'y  a  rien  là  de  trop  étonnant.  Il  a  fallm  le  phéno- 
mène très  excentrique  de  la  révolution  romantique  pour  inspirer  & 
la  France  le  désir  ou  plutôt  le  caprice  d'avoir  ce  qu'on  appelle  une, 
littérature  d'imagination^  et  lui  donner  l'idée  qu'elle  était  capable 
de  réaliser  ce  désir.  La  poésie  et  le  roman  peuvent  à  leur  aise  subir 
en  France  des  éclipses  plus  ou  moins  longues;  ces  éclipses  ne  seront 
pas  des  symptôme  caractéristiques  de  la  santé  de  l'esprit  français. 
La  poésie  et  le  roman  peuvent  être  malades,  et  l'esprit  français  se 
porter  cependant  à  merveille.  Il  n'en  est  pas  de  même  de  la  lit- 
térature dramatique  :  si  elle  est  atteinte,  soyez  sûr  que  l'esprit 
français  souffre  également.  De  tous  les  genres  littéraires,  le  drame 
est  le  seul  que  la  France  ait  cultivé  avec  amour  et  avec  persévé- 
rance. C'est  pour  le  théâtre  que  l'imagination  française  avait  ré- 
servé tout  ce  qu'elle  contenait  d'ardeur,  d^habileté  ingénieuse,  de 
puissance  et  d'invention.  Dans  le  roman  et  la  poésie,  elle  innovait 
peu,  et  ne  visait  pas  à  sortir  des  cadres  connus;  au  théâtre,  au  con- 
traire, pendant  plus  de  deux  siècles,  elle  a  innové  sans  relâche,  elle 
a  multiplié  les  tentatives  et  les  essais.  Dans  les  autres  genres  litté- 
raires^  l'imagination  française  a  souvent  trouvé  sans  chercher,  par 
une  inspiration  fortuite  ou  un  de  ces  hasards  heureux  qui  favorisent 
la  paresse  et  la  négligence  ;  mais  au  théâtre  elle  a  montré  une  ap- 
plication soutenue,  patiente,  elle  a  fait  preuve  d'efforts  sérieux  pour 
chercher  et  trouver.  Elle  attachait  évidemment  un  plus  grand  prix 
aux  succès  du  théâtre  qu'à  tous  les  autres,  et  en  tout  cas  elle  sem- 
blait croire  que  c'était  la  forme  nécessaire  de  ses  pensées,  le  cadre 
qui  pouvait  le  mieux  faire  ressortir  la  beauté  qui  lui  était  propre,  le 
milieu  dans  lequel  elle  se  montrait  le  mieux  à  son  avantage,  le  seul 
genre,  en  un  mot,  qui  lui  permettait  de  révéler  au  monde  tout  ce 
qu'elle  valait. 

Nous  craignons  vraiment  de  ne  pas  dire  assez  en  disant  que  la 
littérature  dramatique  est  la  forme  préférée  de  l'imagination  fran- 
çaise. On  serait  bien  plus  près  de  la  vérité  en  disant  que  cette  litr- 
térature  a  absorbé  tout  ce  que  l'esprit  français  contient  d'imagina- 
tion et  de  poésie,  car  par  littérature  dramatique  nous  n'entendons 
pas  seulement  le  drame  et  la  comédie,  mais  encore  tous  ces  genres 
secondaires  qui  sont  comme  des  branches  du  théâtre,  la  satire,  l'é- 
pigramme,  le  conte.  Quels  sont,  en  dehors  du  théâtre,  les  vrais 
poètes  de  la  France?  Ce  sont  les  railleurs,  les  satiriques,  les  épi- 
grammatistes,  tous  ceux  qui  cherchent  leurs  inspirations  dans  le 
spectacle  du  monde  social  plutôt  que  dans  le  spectacle  de  la  na- 
ture, et  dans  l'action  humaine  plutôt  que  dans  la  rêverie.  Clément 
Marot,  Régnier,  Boileau,  Voltaire,  voilà  quels  sont,  en  dehors  du 
théâtre,  les  vrais  poètes  de  la  France,  et  certes  il  est  inutile  de 

Tom  xivii.  31 


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482  BETUB  DES  DEUX  MONDES. 

s'armer  d'un  microscope  grossissant  pour  découvrir  que  leur  talent 
est  de  même  nature  que  celui  des  poètes  dramatiques,  et  que  les 
qualités  qui  recommandent  leurs  œuvres  sont  les  mêmes  que  nous 
applaudissons  dans  le  drame  et  la  comédie.  Point  n'est  besoin  de 
détourner  de  son  seiis  l'épithète  de  dramatique  pour  l'appliquer  à 
leurs  œuvres,  car  leur  rêverie  est  toujours  à  fleur  d*âme,  leur  en- 
thousiasme toujours  impersonnel ,  et  leur  émotion  toujours  nette- 
ment déterminée  par  la  situation  et  l'action  qu'ils  représentent.  Tout 
en  France  tourne  au  drame  et  au  théâtre,  car  tout  y  tourne  à  l'ac- 
tion, même  la  philosophie,  même  la  religion,  si  bien  qu'on  peut 
oser  aflTirmer,  sans  crainte  d'être  irrespectueux,  que  Bossuet  lui- 
même  n'est  à  plus  d'un  titre  qu'un  acteur  sublime  et  un  admirable 
auteur  dramatique.  S'il  en  est  ainsi,  il  est  facile  de  comprendre 
comment  le  théâtre  ne  peut  être  malade  en  France  sans  que  la 
santé  de  l'esprit  français  soit  atteinte  du  même  coup.  Donnez  à  un 
critique  habile  le  bulletin  de  l'état  des  théâtres,  et,  sans  autres  ren- 
seignemens,  il  vous  rédigera  le  bulletin  de  la  santé  morale  publique, 
et  il  vods  dressera  l'inventaire  des  richesses  de  l'imagination  et  de 
l'invention  françaises. 

Faut-il  dresser  cependant  aujourd'hui,  d'après  le  bulletin  de  notre 
littérature  dramatique,  l'inventaire  de  la  richesse  publique  et  l'état 
de  santé  du  génie  national?  En  ce  cas,  on  pourrait  nous  croire  bien 
malades.  Si  la  littérature  dramatique  a  une  telle  importance  pour  la 
France,  il  y  a  certainement,  à  l'heure  qu'il  est,  quelque  chose  qui 
va  mal.  Quel  est  ce  quelque  chose  et  de  quel  nom  on  le  nomme, 
c'est  ce  que  je  ne  sais  pas  et  ce  que  je  ne  me  permettrai  pas  de  re- 
chercher. Je  crains  seulement  que  ce  ne  soit  un  mal  compliqué,  à 
noms  multiples ,  à  symptômes  déconcertans ,  précisément  comme 
celui  dont  souffre  aujourd'hui  la  littérature  dramatique.  On  dirait 
que  tous  les  organes  de  la  vie  sont  attaqués  à  la  fois,  et  que  toutes 
les  maladies  des  différens  âges  se  sont  réunies  et  amalgamées  pour 
former  ce  mal  bizarre.  Est-ce  le  cœur  qui  est  atteint?  On  le  croirait 
volontiers  à  voir  la  sécheresse  des  nouvelles  productions  dramati- 
ques. Est-ce  le  cerveau?  Peut-être,  tant  la  pensée  est  faible,  défail- 
lante, impuissante  à  s'exprimer.  Observez  cependant  ces  violences 
nerveuses  suivies  de  prostrations  et  de  langueur  :  peut-être  le  mal 
gît-il  dans  l'appareil  de  la  sensibilité,  et  pourrait-il  se  dissiper  avec 
un  bon  régime  moral?  Oui,  mais  prenons  garde  de  nous  tromper  : 
ces  éruptions  à  la  surface  de  la  peau  ne  seraient-elles  pas  plutôt 
l'indice  d'un  sang  grossier,  plébéien,  non  encore  purifié  par  les  ha- 
bitudes de  la  civilisation?  Et  quel  âge  le  patient  a-t-il  en  réalité? 
Est-ce  un  vieillard  qui  s'affaisse  sous  le  poids  des  souvenirs  trop  ac- 
cumulés? Est-ce  un  jeune  homme  tourmenté  par  les  vagues  et  vio- 
lens  malaises  de  l'adolescence?  Vous  pouvez  choisir  à  votre  gré  dans 


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UTTÉBàTDBB   DRAMATIQUE.  A8S 

ce  catalogae  de  maladies  :  il  y  en  a  pour  tous  les  goûts;  mus  quel- 
que  choix  que  vous  fassiez  et  quelque  jugement  que  vous  pronon* 
ciez,  vous  serez  obligé  de  reconnaître  que  tous  ces  symptômes  se 
réduisent  à  deux  principaux,  Timpuissance  et  la  maladresse,  et  que 
par  conséquent  la  maladie  dont  souflrent  le  théâtre  et  par  suite  Tes- 
prit  français  est  double.  Nommons  cette  double  maladie  le  mariage 
de  la  sénilité  et  de  la  barbarie,  rapprochées  par  une  de  ces  combi- 
naisons qui  ne  se  peuvent  rencontrer  que  dans  ces  sociétés  vieillies 
où  deuK  excès  forment  par  leur  union  un  équilibre  de  forces,  et  dans 
ces  tempéramens  longtemps  éprouvés  où  deux  maladies  forment  un 
état  de  santé. 

Le  théâtre  contemporain  offre  donc  ce  double  caractère  de  la  sé- 
nilité et  de  la  barbarie.  Tantôt  on  dirait  les  pensées  surannées  d'un 
vieux  pédant  dont  la  mémoire  a  gardé  trop  fidèlement  les  souvenirs 
d'autrefois,  tantôt  les  hardiesses  malséantes  d'un  barbare  ambitieux 
et  inexpérimenté.  Tous  les  genres  sont  confondus  en  un  seul,  tous 
les  styles  sont  violemment  rapprochés  dans  une  association  bizarre. 
Imaginez  un  pêle-mêle  de  comédie,  de  drame,. de  vaudeville,  une 
sorte  ^olla  podrida  littéraire  où  votre  esprit,  étonné  de  la  variété 
de  ce  régal  nouveau,  rencontre*  tour  à  tour  un  bouquet  à  Cbloris, 
une  phrase  d'argot,  une  tirade  de  rhétoricien  qui  s'essaie  à  l'élo- 
quence, une  déclamation  sentimentale,  dçs  plaisanteries  d'atelier 
et  de  coulisses,  des  bons  mots  d'ancien  régime  et  des  boutades 
populaires  :  vous  aurez  à  peu  près  l'idée  de  ce  qu'en  l'an  de  grâce 
18(50  on  nomme  chez  nous  un  drame  ou  une  comédie.  Si  la  litté- 
rature est  l'expression  des  moerurs,  et  si  le  théâtre  est  fait  à  l'image 
du  public,  n'en  conclurez-vous  pas,  sans  trop  de  fmesse,  que  le 
public  qui  vient  écouter  ou  applaudir  ces  productions  extraordi- 
naires doit  être  aussi  fort  mélangé,  venir  de  points  très  divers, 
qu'il  doit  contenir  bien  des  variétés  de  l'espèce  humaine,  et  qu'il 
doit  offrir  l'image  de  bien  des  discordances?  Le  théâtre  est  devenu 
démocratique  comme  la  société,  et  les  anciens  genres  dramatiques 
ont  subi  le  sort  des  anciens  cadres  sociaux.  Le  public  trouve  dans 
cette  confusion  des  genres  une  image  peu  aimable  dé  lui-même,  mais 
contre  laquelle  il  ne  récrimine  pas.  Il  n'est  pas  choqué  de  voir  la  co- 
médie unie  au  mélodrame  et  le  langage  de  l'argot  mêlé  au  langage 
académique.  Chacun  ne  trouve- t-il  pas  quelque  chose  de  pareil  dans 
son  expérience  personnelle?  Ne  vivons-nous  pas  dans  un  temps  de 
confusion  et  d'anarchie  que  caractérise  le  pêle-mêle  des  sentimens 
et  des  idées  encore  plus  que  le  pêle-mêle  des  classes  et  des  pen- 
sonnes,  où  les  contradictions  les  plus  étonnantes  se  présentent  non- 
seulement  dans  la  société,  mais  dans  l'individu  lui-même,  qui  peut 
être  à  la  fois  cultivé  comme  un  Byzantin, -sauvage  comme  un  Scythe, 
grossier  comme  un  parvenu  plébéien  et  poli  comme  un  aristocrate 


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bSh  BE'^E  DES  DEUX  moudes. 

de  l'ancien  régime?  Qui  n'a  vu  de  nos  jours  ce  spectacle  vraiment 
curieux  d'un  homme  poli  qui  s'essaie  à  la  grossièreté,  et  d'un  bar- 
bare qui  s'essaie  à  la  civilisation?  J'ai  vu  pour  ma  part  d'honnêtes 
gens,  partisabs  déclarés  de  la  tragédie  classique,  essayer  de  prendre 
goût  au  mélodrame,  et  des  vaudevillistes  ambitionner  la  gloire  des 
auteurs  tragiques.  Nous  vivons  dans  un  temps  où  le  même  homme 
contient  en  lui  cinq  ou  six  ébauches  d'hommes  différens  qui  se  font 
mutuellement  une  guerre  acharnée  et  se  raillent  les  uns  des  autres. 
Autrefois  il  y  avait  plusieurs  publics  distincts,  dont  chacun  avait  une 
manière  de  vivre  et  de  penser  différente;  aujourd'hui  il  n'y  a  plus 
qu'un  seul  public  qui  a  tant  bien  que  mal  absorbé  et  amalgamé  tous 
les  publics  d'autrefois.  Chacun  de  nous  fait  donc  pour  ainsi  dire 
partie  de  cinq  ou  six  publics,  en  comprend  le  langage,  en  partage 
les  mœurs.  Voilà  pourquoi  nous  pouvons  écouter  sans  trop  d'éton- 
nement  et  d'impatience  tant  de  drames  et  de  comédies  sans  unité, 
sans  cohésion,  sans  logique,  à  la  fois  crus  et  artificiels,  cyniques  et 
alambiqués,  bariolés  de. tous  les  sentimens  et  de  tous  les  styles. 
Les  pièces  nouvelles  sont  mauvaises,  et  je  crois  que  nous  méritons 
un  meilleur  miroir  de  nous-mêmes;  cependant,  à  tout  prendre,  si 
mauvaises  qu'elles  soient,  elles  nous  ressemblent,  et  c'est  pourquoi  * 
nous  les  écoutons  avec  froideur,  mais  sans  dépit  et  sans  protesta- 
tion. Chacun  y  prend  cç  qui  lui  plaît,  choisit  la  scène  qui  le  fait  se 
souvenir  de  lui-même,  le  personnage  qu'il  connaît,  et  tous  sortent 
l'esprit  paisible,  ni  contens  ni  mécontens,  et  disant  à  l'unisson  :  «  La 
pièce  n'est  pas  bonne;  cependant  il  y  a  quelque  chose.  » 

Les  nouvelles  productions  dramatiques  ne  s'adressent  donc  plus 
comme  autrefois  à  un  public  déterminé,  spécial,  qu'on  puisse  clas- 
ser, mais  à  un  public  vague,  anonyme,  dont  les  limites  ne  peuvent 
être  précisées,  qui  se  compose  de  cinq  ou  six  publics  très  différens 
les  uns  des  autres,  mais  qui  se  sont  pénétrés  et  pour  ainsi  dire  tra- 
versés sans  pour  cela  se  rapprocher  et  se  fondre  complètement. 
Rien,  sous  ce  rapport,  ne  marque  mieux  que  le  théâtre  contemporain 
l'ascendant  de  la  marée  montante  de  la  démocratie.  Cette  confusion 
de  tous  les  anciens  genres  dramatiques  en  un  seul  que  présente  le 
nouveau  théâtre  est  une  conséquence  de  l'apparition  de  ce  nouveau 
public  anonyme  et  flottant  qui  commence  on  ne  sait  où  et  qui  ne 
finit  nulle  part.  Il  n'y  a  pas  un  seul  des  anciens  genres  qui  puisse,  à 
l'heure  présente,  répondre  aux  besoins  de  ce  public.  Il  n'y  a  déjà 
plus  de  bourgeois  qui  voulût  faire  son  régal  habituel  de  l'ancienne 
comédie  sentimentale  du  Gymnase  ;  les  bourgeois  ont  perdu  trop  de 
leur  ancienne  naïveté  au  contact  des  événemens  contemporains  pour 
qu'ils  trouvent  beaucoup  d'attrait  dans  le  spectacle  des  sentimens 
factices.  On  cherchera  dans  quelques  années  l'aristocrate  et  le  lettré 
qui  se  contenteront  des  froids  plaisirs  de  la  tragédie  classique  ;  déjà 


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UTTÉRATDRE   DRAMATIQUE.  &85 

ils  sont  trop  loin  de  la  société  pour  laquelle  ont  été  composés  ces 
nobles  modèles,  ils  ont  été  initiés  par  la  critique  à  trop  de  secrets 
d*art  et  de  poésie,  ils  ont  trop  lu  et  trop  comparé  de  littératures 
étrangères  pour  ressentir  les  émotions  qu'ils  ressentaient  il  y  a  vingt 
ans  encore.  Et  où  est  aujourd'hui  le  jeime  homme  assez  étourdi, 
assez  peu  sérieux  pour  croire  que  les  plaisirs  d'imagination  sont  les 
seuls  désirables,  et  pour  applaudir  sans  réserve  aux  hardiesses  du 
drame  romantique?  Nous  comprenons  plus,  sinon  mieux,  que  tout 
cela  ;  nous  sommes  à  la  fois  classiques,  romantiques  et  bourgeois; 
le  factice  ne  nous  déplaît  pas  pris  à  petites  doses  ;  les  plaisirs  d'ima- 
gination nous  plaisent,  pourvu  qu'ils  ne  se  prolongent  pas  assez  long- 
temps pour  nous  donner  le  loisir  de  réfléchir  que  nous  sommes  dupes 
d'une  illusion;  nous  aimons  le  vieux  théâtre  classique  comme  on  aime 
un  souvenir  lointain  dont  l'émotion  est  adoucie  par  la  distance,  et 
auquel  le  temps  a  fait  perdre  ce  qu'il  avait  d'âpre  et  de  passionné. 
Cependant,  si  nous  comprenons  plus  que  tout  cela,  ce  n'est  pas  parce 
que  nous  avons  un  idéal  supérieur,  c'est  parce  que  nous  avons  été 
trop  ballottés  par  la  mer  de  la  vie,  que  nous  avons  traversé  trop 
de  sphères  différentes,  et  vu  de  trop  près  l'infinie  diversité  des 
choses  humaines.  De  toutes  ces  expériences  contraires,  il  est  résulté 
chez  r  individu  une  variété  infinie  de  goûts,  que  ne  peuvent  satis- 
faire les  anciens  régals  littéraires,  et  en  même  temps  une  connais- 
sance pratique  et  grossière  de  la  vie  qui  l'empêche  de  prendre  bien 
vivement  parti  pour  tel  ou  tel  ordre  de  sentimens  et  de  pensées.  Un 
peu  de  poésie,  un  peu  d'imagination,  un  peu  de  sentimens  factices, 
beaucoup  de  prose,  de  brutalité  et  de  dureté,  voilà  le  mélange 
agréable  qui  nous  plaît,  et  ce  mélange,  le  théâtre  contemporain 
se  charge  de  nous  le  présenter.  Vous  voyez  quels  liens  étroits  en- 
chaînent les  destinées  du  théâtre  aux  transformations  de  la  société, 
et  combien  nous  avions  raison  de  dire  que  le  bulletin  des  théâtres 
pouvait  être  considéré  comme  le  bulletin  de  santé  de  la  société. 
Or,  comme  ce  mélange  est  contraire  aux  conditions  essentielles  du 
théâtre,  qui  demande  avant  tout  de  l'unité,  de  l'harmonie  et  de 
la  logique,  nous  ne  nous  étonnerons  pas  que  la  littérature  drama- 
tique soit  en  complète  décadence.  Il  est  vraiment  chimérique  de 
croire  qu'on  pourra  satisfaire  en  une  soirée  des  besoins  si  divers, 
procurer  en  quelques  heures  aux  spectateurs  les  plaisirs  de  l'émo- 
tion naïve,  des  sentimens  artificiels  et  de  l'imagination,  les  cha- 
touillemens  de  la  sensualité  et  les  gaietés  de  la  platitude  cynique. 
L'homme  de  génie  qui  serait  capable  de  réaliser  une  œuvre  aussi 
monstrueuse  ne  peut  heureusement  pas  se  rencontrer;  la  nature  dé- 
fend l'apparition  d'un  tel  phénomène. 

Les  partisans  de  l'unité  à  tout  prix  doivent  être  satisfaits,  au 
moins  à  demi,  car  l'uniformité  la  plus  édifiante  règne  aujourd'hui 


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i86  BEVUE   DES  DEUX  MONDES. 

dans  les  régions  dramatiques.  Nous  venons  de  constater  deux  faits 
importans  :  la  fusion  des  divers  publics  en  un  seul,  la  fusion  des 
divers  genres  en  un  seul  mélange  qui  n'a  pas  encore  trouvé  de  nom. 
Ces  deux  faits  devaient  réagir  forcément  sur  les  conditions  d'exis- 
tence matérielle  des  théâtres,  et  c'est  en  effet  ce  qui  est  arrivé.  Les 
divers  théâtres,  étant  tous  visités  par  le  même  public  et  condamnés 
à  subir  la  même  littérature  dramatique,  ont  perdu  leur  caractère  et 
leur  originalité.  Il  n'y  a  plus  de  salles  principales  ni  de  salles  secon- 
daires, la  hiérarchie  des  théâtres  est  détruite.  Les  théâtres  ne  sont 
plus  que  des  entreprises  dramatiques  entre  lesquelles  régne  la  plus 
parfaite  égalité.  On  ne  voit  pas  bien  pourquoi  tous  les  théâtres  ne 
sont  pas  réduits  à  un  seul,  si  ce  n'est  par  cette  raison  qu'un  seul  ne 
suffirait  pas  à  contenir  chaque  soir  les  spectateurs  affamés  de  diver- 
tissemens  scéniques;  la  question  sera  résolue  le  jour  où  l'on  aura 
trouvé  les  moyens  de  construire  une  salle  assez  vaste  pour  contenir 
la  population  qui  s'éparpille  sans  grand  profit  de  la  rue  Richelieu  au 
boulevard  Beaumarchais.  Si  les  théâtres  conservent  encore  les  noms 
qui  les  distinguaient,  qui  constataient  leur  orig'malité  propre  et  indi- 
quaient à  l'esprit  le  genre  auquel  ils  s'étaient  voués  de  préférence, 
c'est  sans  doute  par  un  reste  d'habitude;  mais  le  jour  libérateur 
n'est  pas  éloigné  où  tous  ces  noms  gênans  pourront  être  effacés 
comme  des  signes  odieux  d'un  ancien  régime  dramatique  à  jamais 
détruit,  où  ils  ne  porteront  plus  que  le  nom  collectif  d'entreprises, 
où  on  les  distinguera  les  uns  des  autres  tout  simplement  par  le  nom 
de  la  place  et  du  boulevard  sur  lesquels  ils  seront  situés.  De  même 
que  les  différens  théâtres  n'ont  plus  de  genres  qui  leur  soient  pro- 
pres, ils  n'ont  plus  de  troupes  dramatiques  qui  soient  à  eux.  Il  n'y  a 
que  les  acteurs  secondaires  et  médiocres  qui  soient  attachés  à  tel  ou 
tel  théâtre;  les  bons  comédiens  sont  pour  ainsi  dire  à  l'état  errant 
et  passent  d'une  scène  à  l'autre  avec  une  merveilleuse  facilité. 
Lorsqu'un  directeur  a  besoin  d'un  comédien  pour  remplir  un  rôle 
dont  aucun  de  ses  acteurs  ordinaires  ne  pourrait  se  charger  sans 
dommage  pour  le  succès  de  la  pièce  nouvelle,  il  va  le  chercher  dans 
un  théâtre  voisin  et  l'engage  à  prix  d'cJr.  Le  comédien  accepte  avec 
d'autant  plus  de  facilité  qu'il  est  sur,  en  changeant  de  théâtre,  de 
n'avoir  pas  à  changer  d'habitudes.  Dans  la  nouvelle  salle  où  il  va 
faire  son  entrée,  il  rencontrera  le  même  public  qu'il  vient  de  quitter 
et  jouera  les  mêmes  rôles  qui  lui  sont  familiers;  c'est  à  peine  si  de 
loin  en  loin  il  aura  besoin  de  changer  de  costume. 

La  saison  dramatique  de  1860  touche  à  sa  fin  ;  qu'aura^t-elle  pro- 
duit? Trois  pièces  de  valeur  fort  inégale.  Dès  l'entrée  de  l'hiver,  le 
théâtre  aurait  donné  tout  ce  qu'il  devait  donner  cette  année  avec  le 
Dur  Job  et  le  Pfre prodigue^  si  dans  ces  dernières  semaines  la  Ten- 
iaiion  de  M.  Octave  Feuillet  n'était  venue  fournir  en  quelque  sorte 


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LITTÉtATOBE  DRAMATIQUE.  &87 

le  dessert  de  ce  maigre  banquet  dramatique.  En  dehors  de  ces  trois 
pièces,  sur  lesquelles  nous  avons  depuis  longtemps  exprimé  notre 
opinion ,  que  pouvons-nous  recommander  à  nos  lecteurs?  Rien  en 
vérité,  si  ce  n'est  quelques  candidatures  dramatiques.  Nous  em- 
ployons ce  mot  faute  d*un  autre  pour  désigner  les  ambitions  nou- 
velles que  le  théâtre  fait  nattre  encore  malgré  son  abaissement.  Le 
théâtre  en  effet,  c'est  1* Eldorado  rêvé  de  la  plupart  des  jeunes  gens 
qui  sont  lancés  dans  la  carrière  littéraire ,  de  tous  ceux  qui  dési- 
rent la  gloire  immédiate  plutôt  que  la  gloire  durable,  qui  préfèrent 
le  succès  éclatant,  visible,  dont  on  ne  peut  douter,  à  ce  succès  ano- 
nyme, invisible,  dont  on  n'est  jamais  sûr,  qui  est  la  récompense  ha- 
bituelle des  autres  œuvres  de  l'esprit.  La  fortune  d'un  livre  est  bien 
différente  de  celle  d'une  pièce  de  théâtre  :  elle  est  obscure,  lente, 
pénible.  Le  livre  gagne  un  à  un  ses  lecteurs  et  ses  partisans.  L'écri- 
vain ne  connaît  pas  ses  lecteurs,  et  peut  au  besoin  douter  de  leur 
existence.  Il  ne  triomphe  pas  des  larmes  qu'il  fait  répandre  et  des 
éclats  de  rire  qu'il  soulève.  Combien  différent  est  le  sort  d'un  auteur 
dramatique!  11  voit  ses  spectateurs,  il  les  compte,  il  entend  leurs 
applaudissemens.  Il  sait,  â  n'en  pouvoir  douter,  puisqu'il  contemple 
de  ses  propres  yeux  ce  phénomène  agréable  pour  sa  vanité,  que 
plusieurs  centaines  d'honnêtes  personnes  de  toute  condition  ont 
quitté  leiirs  foyers  et  se  sont  dérangées  de  leurs  affaires  ou  de  leurs 
plaisirs  tout  exprès  pour  venir  l'entendre.  Une  chute  au  théâtre  est, 
à  tout  prendre,  un  succès  relatif,  car  l'œuvre  condamnée  aura  été- 
au  moins  représentée  une  fois,  et  l'auteur  est  sûr  par  conséquent 
d'avoir  été  entendu  avant  d'être  jugé.  Même  en  échouant,  il  a  en 
partie  atteint  son  but,  qui  était  de  graver  son  nom  dans  la  mémoire^ 
du  public.  Ajoutez,  en  cas  de  succès,  un  irrésistible  attrait,  —  celui 
des  avantages  pécuniaires,  car  le  théâtre  est  le  seul  de  tons  les 
genres  littéraires  qui  rende  au  travail  de  l'auteur  une  importante 
rémunération.  Une  pièce  médiocre  et  banale,  pourvu  qu'elle  ob- 
tienne la  vogue,  peut  suffire  à  elle  seule  à  donner  à  un  jeune  écri- 
vain ce  que  ne  lui  donneraient  peut-être  pas  dix  chefs-d'œuvre 
poétiques  ou  romanesques,  c'est-à-dire  l'aisance.  Un  succès  au 
théâtre,  même  dans  des  conditions  déplaisantes  et  an ti -littéraires, 
un  succès  de  mélodramaturge  ou  de  faiseur,  n'a  rien  qui  effraie 
l'imagination  des  jeunes  écrivains  et  des  jeunes  poètes,  car  ce  suc- 
cès sans  gloire  représente  au  moins  pour  eux  T indépendance  rê- 
vée. Il  ne  faut  donc  pas  trop  s'étonner  si  le  nombre  des  aspirans  à 
la  carrière  dramatique  se  maintient,  si  même  il  augmente,  en  dépit 
de  l'abaissement  du  théâtre  et  des  difficultés  que  les  exigences  de 
la  politique  et  l'institution  de  la  censure  imposent  à  1* imagination 
des  auteurs.  A  défaut  d*auteurs  nouveaux,  les  candidats  dramati- 
ques sont  là,  qui  fournissent  au  théâtre  les  denrées  nécessaires  pour 


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i88  BEYUB  DBS   DEUX  MOIIDES. 

alimenter  son  commerce,  boucher  les  trous  et  combler  les  lacunes 
que  laissent,  en  se  retirant  de  la  scène  ou  en  disparaissant  de  ce 
'  monde,  les  anciens  auteurs  dramatiques. 

Disette  d'auteurs  nouveaux  et  abondance  de  candidats  drama- 
tiques, voilà  en  deux  mots  toute  la  situation  du  théâtre.  Ces  can- 
didats importent  à  la  scène  l'inexpérience,  la  maladresse  et  la  bonne 
volonté  qui  caractérisent  les  apprentis  et  les  simples  bacheliers  en 
tous  genres;  c'est  assez  dire  qu'ils  échappent  au  contrôle  de  la  cri- 
tique. Le  rôle  de  la  critique  est  en  effet  fort,  difficile  à  leur  égard  : 
si  elle  se  montre  sévère,  comme  elle  en  a  le  droit  et  comme  la  valeur 
réelle  de  la  plupart  des  pièces  l'y  autoriserait,  elle  risque  d'être 
cruelle;  si  eue  se  montre  indulgente,  elle  tombe  dans  la  banalité. 
Sévère,  elle  ne  tiendra  pas  assez  compte  des  encouragemens  qui  sont 
dus  au  désir  de  bien  faire;  indulgente,  elle  couvre  de  sa  protection 
des  entreprises  malheureuses  et  des  œuvres  avortées.  Le  plus  sage 
pour  la  critique  n'est-il  pas  de  garder  à  l'égard  des  débutans  dra- 
matiques la  plus  stricte  neutralité,  et  de  se  contenter  d'applaudir  in 
petto  aux  efforts  de  leur  bonne  volonté  jusqu'à  ce  qu'ils  aient  donné 
leur  mesure  et  produit  une  œuvre  qui  révèle  clairement  ce  qu'on 
peut  attendre  d'eux?  C'est  là  du  moins  l'attitude  qui  nous  semble 
commandée  envers  les  jeunes  débutans  à  la  fois  par  le  respect  qui  est 
dû  à  l'art,  et  par  la  sympathie  que  mérite  tout  effort  sérieux.  Toute- 
fois nous  sortirons  aujourd'hui  de  ce  rôle  passif,  el  nous  présente- 
rons à  nos  lecteurs  deux  de  ces  candidats  dramatiques,  M.  Charles 
de  Courcy  et  M.  Amédée  Rolland,  parce  que  ces  deux  noms  nous 
permettent  de  résumer  un  débat  littéraire  qui  divise  depuis  long- 
temps les  jeunes  écrivains  et  même  la  plupart  des  critiques,  et  qui 
n'a,  selon  nous,  aucune  importance  sérieuse. 

La  question  est  celle-ci  :  dans  une  production  dramatique,  le  mé- 
rite littéraire  n'a-t-il  qu'une  importance  secondaire?  l'action  doit- 
elle  dominer  avant  tout,  même  au  détriment  de  la  poésie,  de  la  vé- 
rité, du  bon  sens  et  de  l'art  d'écrire?  L'auteur  dramatique  doit-il 
dominer  l'écrivain,  ou  l'écrivain  l'auteur  dramatique?  Si  on  vous 
parlait  ainsi,  à  vous  simple  amateur  littéraire,  vous  répondriez  pro- 
bablement que  cette  question  n'en  est  pas  une,  et  qu'en  tout  cas  il 
vous  semble  qu'elle  peut  facilement  être  résolue.  Il  y  a  même  quel- 
que cho3e  d'impertinent  à  poser  une  pareille  question,  car  il  est  lo- 
gique qu'une  pièce  de  théâtre  soit  habilement  conduite,  puisqu'elle 
est  destinée  à  être  jouée,  et  il  est  fort  naturel  qu'elle  satisfasse  aux 
conditions  de  la  littérature,  puisqu'elle  rentre  dans  la  catégorie  des 
œuvres  littéraires.  11  paraît  donc  tout  simple  qu'une  pièce  de  théâtre 
soit  à  la  fois  bien  conduite  et  écrite  avec  soin.  Quant  à  la  question 
de  savoir  laquelle  est  préférable  de  deux  pièces  où  ces  deux  élé- 
mens  de  l'action  et  du  style  sont  inégalement  associés,  elle  me  pa- 


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UniRATUBE   DEAMATIQDE.  A89 

ratt  oiseuse ,  et  me  donne  envie  de  répondre ,  à  peu  près  comme 
Scarmentado,  qu'il  m'est  égal  que  Tun  de  ces  élémens  soit  supérieur 
à  l'autre,  pourvu  qu'ils  soient  mélangés  en  proportion  suffisante  et 
que  la  pièce  ait  de  la  saveur  et  soit  cuite  à  point.  Voilà  cependant 
le  débat  qui  est  en  litige  depuis  plus  de  vingt  ans  dans  les  régions 
dramatiques.  Les  poètes  ou  ceux  qui  se  prétendent  tels  n'ont  pas  as- 
sez de  mépris  pour  les  charpentiers  dramatiques,  qui  croient  que 
l'action  est  tout  au  théâtre  et  dispense  de  style,  de  poésie  et  d'ob- 
servation; les  dramaturges  de  profession  n'ont  pas  assez  de  quolibets 
pour  les  poètes,  qui  croient  qu'une  pièpe  peut  se  composer  d'élégies, 
de  dithyrambes  et  de  sonnets  mis  à  la  suite  les  uns  des  autres,  et 
que  l'action  ne  doit  être  que  le  fil  mince  et  invisible  qui  réunit  les 
perles  d'un  collier.  Il  résulte  de  cette  sotte  querelle  que  les  uns 
sacrifient  trop,  et  les  autres  pas  assez,  aux  exigences  du  théâtre. 
M.  Charles  de  Courcy,  par  exemple,  me  semble  avoir  involontaire- 
ment versé  dans  la  première  de  ces  deux  erreurs;  je  dis  involontai- 
rement, car  son  drame  de  Daniel  luimberi  révèle  un  effort  sensible, 
quoique  stérile,  pour  mettre  d'accord  ces  deux  élémens  de  l'action 
et  du  sentiment  poétique.  Il  a  voulu  évidemment  faire  une  œuvre 
qui  fût  à  la  fois  dramatique  et  littéraire,  et  on  ne  peut  sans  injustice 
ne  pas  lui  tenir  compte  de  cette  bonne  volonté;  mais  il  s'est  trompé, 
peut-être  par  une  connaissance  trop  intime  de  la  partie  matérielle 
du  théâtre.  Nourri  dans  le  sérail  dramatique,  il  en  connaît  trop  les 
détours.  Il  a  vu  de  trop  près  et  observé  trop  minutieusement  les 
moyens  par  lesquels  on  tient  les  spectateurs  attentifs,  les  procédés 
par  lesquels  on  obtient  un  jeu  de  scène  ou  une  situation  émouvante^ 
Cette  connaissance  des  choses  du  théâtre  a  enlevé  à  son  esprit  toute 
liberté;  il  s  est  préoccupé  outre  mesure  des  exigences  de  l'optique  et 
de  l'acoustique  théâtrales.  Le  théâtre  ne  soufire  aucun  détail  para- 
site, il  a  voulu  que  chacune  des  phrases  du  dialogue  portât  coup. 
Le  théâtre  ne  supporte  pas  une  action  languissante,  il  a  voulu  que 
l'intérêt  de  la  pièce  ne  fût  pas  interrompu  un  instant,  et,  pour  at- 
teindre ce  but,  il  a  exagéré  les  caractères,  fait  violence  à  l'action, 
et  traîné  de  gré  ou  de  force  les  situations  sur  la  scène.  Ce  qu'on 
distingue  le  mieux  dans  cette  pièce  un  peu  trouble,  ce  sont  les  pro- 
jets de  l'auteur,  qui  en  a  eu  de  toute  sorte  :  projets  de  mots  co- 
miques, projets  de  dialogues  vifs  et  animés,  projets  de  contrastes, 
projets  même  de  situations  dramatiques. 

Il  est  dommage  en  vérité  que  la  pièce  ne  soit  pas  meilleure;  la 
donnée  en  était  excellente  et  bien  trouvée.  Il  s'agissait  de  mettre  en 
contraste  deux  nuances  très  fines  du  sentiment  amoureux  :  —  une 
nuance  de  l'amour  de  tête,  le  caprice  orageux  et  passager;  une 
nuance  de  l'amour  de  cœur,  la  sympathie,  —  et  de  prouver  que  l'a- 
mitié d'une  femme  valait  souvent  mieux  que  son  amour.  Or  cette 


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490  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

donnée,  pour  être  développée,  demandait  les  qualités  précisément 
contraires  à  celles  qu  a  cherchées  l'auteur,  c'est-à-dire  de  la  finesse, 
de  la  subtilité,  de  la  poésie,  une  analyse  lente,  patiente  et  minu- 
tieuse. Ici  nous  placerons  une  observation  qui  s'adresse  non-seule- 
ment à  l'auteur  de  Daniel  Lambert ^  mais  à  tous  les  jeunes  écrivains 
qui  travaillent  pour  le  théâtre.  Qu'ils  ne  se  préoccupent  que  le  moins 
possible  des  exigences  de  la  scène,  et  qu'ils  écrivent  comme  si  la 
pièce  devait  être  lue  et  non  pas  jouée.  Qu'ils  ne  laissent  pas  la 
crainte  du  public  tyranniser  leur  imagination.  S'ils  se  demandent 
pendant  qu'ils  écriront  ce  que  le  spectateur  pensera  de  telle  ou 
telle  partie  de  leur  drame,  s'il  comprendra  telle  audace,  s'il  applau- 
dira telle  situation,  ils  seront  remplis  de  terreurs  bizarres  qui  trou- 
bleront leur  esprit,  paralyseront  leurs  facultés,  et  feront  trembler 
leur  main.  On  ne  sait  pas  quelles  sottises  peut  faire  commettre  à  un 
auteur  la  crainte  de  n'être  pas  applaudi,  et  quelles  timidités  extra- 
vagantes engendre  la  frayeur  d'être  sifflé.  N'ayez  donc  nul  souci  du 
spectateur,  et  reportez  sur  votre  œuvre  toute  votre  sollicitude.  Les 
jeunes  écrivains  dramatiques  devraient  réfléchir  plus  souvent  que 
quelques-unes  des  meilleures  pièces  du  théâtre  moderne  sont  celles 
que  les  auteurs  avaient  écrites  au  coin  de  leur  feu  pour  leur  plaisir 
et  pour  le  plaisir  de  quelques  lecteurs  sympathiques  et  choisis. 
Alfred  de  Musset  et  Octave  Feuillet  nous  offrent  un  témoignage  re- 
marquable de  cette  vérité,  que  les  jeunes  écrivains  dramatiques  fe- 
ront bien  de  ne  jamais  perdre  de  vue. 

Ce  n'est  pas  à  M.  Amédée  Rolland  qu'on  peut  reprocher  une  pré- 
occupation trop  vive  des  exigences  de  la  scène;  on  dirait  au  con- 
traire qu'il  y  a  chez  lui  un  parti-pris  de  ne  pas  s'en  inquiéter. 
M.  Amédée  Rolland  doit  avoir  un  souverain  mépris  pour  les  char- 
pentiers littéraires;  mais  son  mépris  ne  lui  a  pas  porté  bonheur.  Il 
est  bon  de  sacrifier  à  toutes  les  muses  de  la  poésie;  mais  le  bon  sens' 
indique  assez  que  le  poète  doit  réserver  les  meilleurs  de  ses  hom- 
mages pour  la  muse  qui  préside  au  genre  qu'il  a  choisi.  A  chaque 
instant,  M.  Amédée  Rolland  déserte  la  maison  de  Thalie  pour  courir 
après  une  Euterpe  ou  une  Érato  quelconipie,  qui  l'éloigné  de  sa 
déesse  et  lui  fait  faire  mille  incartades,  aimables  peut-être,  mais 
parfaitement  hors  de  saison  et  dont  le  poète  ferait  bien  de  se  dispen- 
ser. Thalie,  mécontente,  boude,  ne  souffle  mot,  reste  froide,  et  les 
spectateurs  trouvent  que  ses  froideurs  sont  motivées  et  que  M.  Rol- 
land se  conduit  mal.  Telle  est,  pour  ma  part,  l'impression  que  m'a 
laissée  la  représentation  d'f/n  Parvenu^  pièce  curieuse  à  connaître 
pour  ceux  qui  désirent  savoir  jusqu'où  peut  mener  le  dédain  de  l'ac- 
tion et  des  exigences  dramatiques  les  plus  légitimes* 

Je  me  suis  demandé  d'où  pouvait  venir  un  mépris  aussi  bizarre 
des  lois  de  Tart  dramatique.  Je  pense  que  M.  Rolland  ne  se  croit 


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UTTÉRATUBE   DRAMATIQUE.  A91 

tenu  à  ce  mépris  que  parce  qu'il  écrit  en  vers.  Peut-être  s'est-il  dit* 
que  lorsqu'on  se  met  en  frais  de  poésie,  on  ne  saurait,  être  trop  pro- 
digue, qu'on  peut  se  permettre  tous  les  écarts  et  toutfô  les  fantai- 
sies, et  que  l'action  est  faite  exclusivement  pour  les  pièces  en  prose. 
Il  faut  que  M.  Rolland  pense  quelque  chose  de  pareil,  puisqu'il  a 
composé  une  pièce  en  pi-ose,  V Usurier  de  village^  qui  pèche  juste- 
ment par  le  défaut  contraire  à  celui  que  nous  signalons,  et  dont 
l'action  est  aussi  compliquée  et  violente  que  celle  de  ses  pièces  en 
vers  est  peu  dramatique.  11  y  a  cependant  une  action  dans  cette 
pièce;  mais  l'auteur  a  négligé  de  la  conduire,  il  l'a  abandonnée  à  la 
providence  du  hasard  et  à  la  merci  des  odes  et  des  élégies  dont  il  a 
rempli  sa  comédie.  L'action  joue  un  rôle  misérable  et  subalterne, 
un  rôle  de  paria  et  de  souffre-douleur.  Les  personnages  la  poussent 
devant  eux  à  grand  renfort  de  dithyrambes,  se  la  passent  de  main 
en  main  comme  un  prétexte  à  déclamations,  et  se  la  lancent  comme 
un  volant  au  bout  de  deux  tirades.  Des  tirades  trop  prolongées  et 
trop  multipliées  sont  toujours  souverainement  ennuyeuses;  mais 
enfin,  quand  elles  seHent  à  expliquer  la  conduite  et  les  caractères 
des  personnages,  elles  ne  sont  pas  hors  de  leur  place  et  comman- 
dent jusqu'à  un  certain  point  l'attention  du  spectateur.  Dans  la 
pièce  de  M.  Rolland,  elles  n'ont  pas  même  ce  mérite  secondaire, 
elles  portât  sur  des  généralités  et  des  lieux  communs  sociaux  :  la 
noblesse,  la  bourgeoisie,  le  parvenu,  l'amour,  la  courtisane,  etc., 

Admirables  matières  à  mettre  on  yers  latins  ! 

Passe  encore  si  cette  poésie  était  originale  et  marquée  d'un  carac- 
tère individuel;  mais  non  :  l'auteur  tombe,  qu'il  le  sache  ou  non,, 
dans  le  lyrisme  familier  de  M.  Emile  Augier,  et  ramasse  les  fleurs 
fanées  des  bouquets  de  la  Jeunesse  et  de  VAventuriine,  Je  me  rap- 
pelle cependant  une  certaine  chanson  bourguignonne  de  M.  Rolland^ 
pleine  de  rondeur  et  de  franchise  pantagruélique  qui  avait  vraiment 
du  caractère.  M.  Rolland  doit  avoir  une  originalité.  Que  ne  la  cher- 
che-t-il  et  ne  se  creuae-t-il  davantage  pour  l'attendre! 

Cette  futile  question  de  savoir  à  laquelle,  de  la  poésie  ou  de  l'ac- 
tion, doit  appartenir  la  prééminence  est  la  plus  importante  que  sou- 
lèvent les  pièces  représentées  dans  ces  derniers  mois.  Elles  laissent 
en  général  la  pensée  fort  calme,  et,  en  pièces  polies  qu'elles  sont, 
se  gardent  bien  de  troubler  le  travail  de  digestion  du  spectateur 
qui  vient  les  écouter  après  son  dîner.  On  a  fait  quelque  bruit  autour 
d'un  petit  acte  de  M*  Théodore  Barrière  représenté  au  Théâtre- 
Français,  le  Feu  du  Couvent.  Ce  n'est  pourtant  qu'un  vaudeville,  et 
un  vaudeville  d'un  genre  assez  peu  élevé  encore,  qui  aurait  pu  sans^ 
inconvénient  être  représenté  sur  une  autre  scène  à  côté  du  Piano 
de  Berthe  et  autres  vaudevilles  de  l'auteur.  M.  Barrière  a  fait  mieux 


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i02  BEVUE   DE8  DEUX  MONDES. 

que  cela,  même  sur  des  scènes  qui  ne  sont  pas  celle  du  Théâtre- 
Français.  Ce  qui  m'a  le  plus  frappé  dans  cette  pièce,  c'est  le  nombre 
d'allusions,  j'allais  dire  de  réclames^  qu'elle  contient  :  il  y  en  a  de 
sympathiques  pour  M.  Henri  Murger  et  d'ironiques  pour  H.  Emile 
Augier;  il  y  en  a  pour  le  talent  du  pianiste  Lacombe  et  pour  les 
bronzes  de  M.  Barbedienne  !  Tout  cela  peut  être  très  moderne,  mais 
cela  est  d'un  goût  douteux  et  d'un  médiocre  intérêt.  Signalons  éga- 
lement pour  mémoire  la  candidature  dramatique  de  M.  Alphonse 
Karr,  presque  aussitôt  retirée  que  posée  devant  le  public.  Que  M.  Al- 
phonse Karr  ait  fait  une  mauvaise  pièce,  je  n'en  suis  pas  étonné,  car 
son  talent  capricieux,  rêveur,  humoristique,  inégal,  n'a  aucune  des 
qualités  ni  aucun  des  défauts  qui  conviennent  à  l'auteur  dramatique; 
ce  qui  m'étonne,  c'est  qu'il  se  soit  laissé  persuader  qu'il  pouvait 
courir  une  telle  aventure  sans  danger,  et  qu'il  se  soit  trouvé  un 
directeur  pour  lui  proposer  de  tenter  la  fortune  du  théâtre.  Le  ro- 
man de  la  Pénélope  normande  était  ^inférieur  à  tout  ce  que  nous 
connaissions  de  l'auteur;  la  pièce  est  encore  inférieure  au  roman. 
L'impression  qui  m'est  restée  de  cette  pièce  e^  celle  qu'éprouverait 
un  homme  lisant  un  roman  dont  les  feuillets  seraient  déchirés  çà  et 
là,  et  qui  serait  forcé  de  deviner  le  sens  des  pages  perdues.  La 
partie  intéressante  de  l'œuvre  se  passe  dans  les  coulisses  et  pendant 
les  entr' actes;  quand  ils  se  présentent  devant  le  spectateur,  les  per- 
sonnages n'ont  plus  rien  à  faire  qu'à  lui  raconter  ce  qu'il  aurait 
bien  voulu  voir  de  ses  propres  yeux.  L'insuccès  de  la  Pénélope  nor- 
mande n'est  pas  fait  pour  engager  M.  Karr  à  renouveler  sa  tentative, 
et  nous  croyons  que  dans  l'intérêt  de  sa  réputation  il  fera  prudem- 
ment de  borner  là  sa  carrière  dramatique. 

En  vérité,  M.  Emile  Augier  peut  être  fier  de  lui-même  et  se  lais- 
ser aller  sans  trop  de  fatuité  aux  enivremens  de  Tor-gueil.  Il  est 
vraiment  le  roi  du  théâtre  contemporain,  et  il  dépasse  de  plusieurs 
coudées  la  tête  de  tous  ces  prétendans  au  trône  dramatique  qu'il 
peut  voir  s'agiter  à  ses  pieds  lorsqu'il  daigne  abaisser  vers  la  terre 
son  front  ceint  de^  couronnes.  Quoiqu'il  soit  jeune  encore,  il  peut 
parler  hardiment  comme  le  vieux  burgrave  de  M.  Victor  Hugo,  et 
proclamer  comme  lui  qu'il  reste  seul  sur  l'abîme  où  s'est  englouti 
l'art  dramatique.  Cependant  toute  notre  admiration  n'ira  pas  jus- 
qu'à nous  faire  approuver  la  transformation  qu'il  a  fait  subir  à  sa  co- 
médie de  r Aventurière,  Telle  qu'elle  était ,  nous  la  trouvions  très  à 
notre  gré,  cette  vive  et  légère  comédie  avec  son  costume  d'un  ar- 
chsusme  de  si  bon  goût  et  son  demi-masque  italien.  M.  Augier  avait 
en  quelque  sorte  mis  ce  masque  à  sa  science  du  cœur  humain, 
comme  pour  laisser  planer  un  doute  sur  l'âge  qu'elle  avait  réelle- 
ment. Avec  la  décision  cruelle,  mais  saine,  franche  et  morale  de  la 


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LITTÉRATORB   DRAMATIQUE.  &98 

jeunesse,  il  nous  avait  égayés,  comme  tous  ses  prédécesseurs  dans 
l'art  comique,  sur  les  ridicules  d'un  vieillard  amoureux;  il  nous  avait 
fait  rire  sans  pitié  des  fantaisies  galantes  de  Mucarade,  sans  songer 
que  Mucarade  avait  un  cœur  et  que  ce  cœur  pouvait  souffrir,  puis- 
qu'il pouvait  aimer.  Douze  ans  se  sont  passés  depuis  l'époque  où 
fut  représentée  devant  un  public  distrait  par  les  bruits  de  la  politique 
cette  comédie,  qui  était  restée  vive  et  alerte  comme  au-premier  jour. 
Personne,  si  ce  n'est  M.  Augier  fui-méme,  ne  se  serait  avisé  qu'il 
y  avait  quelque  chose  à  y  changer.  Dans  cet  intervalle  de  douze  ans, 
l'expérience  a  enseigné  à  M.  Augier  de  nouveaux  secrets  du  cœur 
plus  subtils  peut-être,  mais,  je  le  crains,  moins  moraux  que  ceux 
que  la  jeunesse  lui  avait  enseignés.  Il  s'est  attendri  sur  le  sort  du 
vieillard  amoureux,  et  s'est  repenti  du  rôle  ridicule  qu'il  lui  avait 
fait  jouer;  je  crois  qu'il  s'est  trompé,  et  que  le  jugement  que  porte 
la  jeunesse  sur  les  amours  d'un  vieillard,  s'il  est  le  plus  cruel,  est 
le  seul  moral  et  le  seul  vrai.  Point  n'était  besoin  d'ailleurs  de  tou- 
cher à  V Aventurière  pour  réparer  l'injustice  qu'il  croyait  avoir  com- 
mise envers  Mucarade;  il  n'avait  qu'à  construire  sur  cette  nouvelle 
donnée  une  seconde  comédie ,  qui  aurait  été  la  contre-partie  de  la 
première.  De  beaux  détails  et  de  beaux  vers  ne  peuvent  nous  faire 
pardonner  à  l'auteur  d'avoir  dénaturé,  on  ne  sait  pour  quel  motif, 
une  des  plus  jolies  pièces  de  son  répertoire. 

J'ai  vidé  maintenant  tout  mon  bagage  dramatique.  —  C'est  bien 
peu!  me  direz- vous.  —  C'est  peu  sans  doute,  et  pourtant  j'ai  ramassé 
sur  ma  route  tout  ce  que  j'ai  trouvé  de  supportable  pour  vous  le 
présenter.  Ma  récolte  s'est  élevée  à  un  chiffre  total  de  cinq  pièces, 
qui  peut  se  décomposer  ainsi  :  deux  pièces  de  débutans,  un  vaude- 
ville en  un  acte,  un  drame  maladroitement  découpé  dans  un  roman, 
plus  une  comédie  vieille  de  dix  ans,  récrépie  à  neuf  et  gâtée  par 
les  réparations  de  l'auteur.  Vous  voyez  que  la  pénurie  ne  peut  pas 
être  plus  complète.  Il  y  a  maintenant  un  peu  plus  de  quinze  ans 
qu'a  commencé  cette  décadence,  dont  on  a  pu  suivre  les  progrès 
lents  et  continus,  mais  jamais  le  niveau  des  eaux  dramatiques  n'a- 
vait été  plus  bas  que  dans  ces  deux  dernières  années.  La  décadence 
théâtrale  peut  s'arrêter,  l'art  dramatique  est  descendu  jusqu'au  bas 
de  la  pente,  et  maintenant  il  est  en  pleine  orqière.  Remontera-t-il 
Jamais  cette  pente,  et  comment  la  remontera-t-il?  La  remontera- 
t-il  lentement,  comme  il  l'a  descendue,  ou  brusquement,  par  un 
coup  d'aile  de  quelque  génie  inconnu  qui  le  transportera  en  un  soir 
jusqu'aux  sommets  d'où  il  a  été  chassé,  et  qui  paraissent  aujour- 
d'hui inaccessibles?  C'est  le  secret  du  temps. 

Émîle  Montégut. 


Gooçle 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


14  mai  1860. 

Nous  sommes  obligés  de  nous  avouer  victimes  d'une  nouvelle  décq)tion.. 
Nous  espérions  toucher  au  repos,  après  lequel  tout  le  monde  en  France  sou* 
pirait,  et  la  sécurité  nous  fuit.  Garibaldi  nous  replace  en  pleine  aventure. 
Nous  avons  beau  considérer  comme  excessive,  et  dépassant  toutes  les  bornes 
de  la  raison,  Témotion  soudaine  excitée  en  France  par  le  départ  de  Texpè- 
dition  du  général  Garibaldi  pour  la  Sicile  :  les  argumens  échouent  contre 
le  fait.  Garibaldi  est  parti  pour  provoquer  ou  appuyer  une  insurrection  sici- 
lienne! En  vérité,  cela  suffit-il  pour  mettre  en  France  la  paix  en  question? 
D'abord  Tincident  était-il  imprévu?  Nous-mêmes,  il  y  a  quinze  jours,  expri- 
mant le  sentiment  de  tous  les  observateurs  des  affaires  italiennes,  nous 
disions  :  «  On  appréhende  que  M.  de  Gavour  ne  puisse  contenir  les  esprits 
ardens  et  impatiens  qui  veulent  pousser  dans  le  sud  de  la  péninsule  le  mou- 
vement qui  a  triomphé  au  nord.  Naples  et  la  Sicile  attirent  la  révolution 
italienne.  »  Garibaldi  et  s^  amis  ont-ils  dissimulé  leurs  projets  et  couvert 
leurs  apprêts  de  mystère?  Nullement  :  tous  les  gouvernemens  intéressés  ont 
été  informés  à  loisir  de  ce  qui  se  préparait.  A  Milan,  à  Florence,  à  Turin, 
les  souscriptions  pour  Texpédition  de  Sicile  étaient  appelées  au  grand  jour  : 
la  Société  nationale,  d'après  le  témoignage  d'une  de  ses  circulaires,  recueil- 
lait en  une  journée  50,000  francs.  La  réunion  des  fonds,  l'enrôlement  et  le 
rassemblement  des  volontaires,  étaient  le  secret  d'une  comédie  que  le  pu- 
blic pouvait  regarder  du  parterre,  que  la  diplomatie  voyait  à  coup  sûr  des 
premières  loges,  sinon  des  coulisses.  Pourquoi  donc  tant  d'émoi,  puisqu'on 
ne  peut  alléguer  la  surprise? 

C'est  Burke,  si  notre  mémoire  ne  nous  trompe,  qui  s'écriait:  «La  con- 
fiance est  une  plante  lente  à  croître,  et  qui  prend  difficilement  racine  dans 
le  cœur  d'un  vieillard.  »  L'esprit  public,  si  ce  mot  parmi  nous  s'applique 
encore  à  quelque  chose,  paraît  être  incurablement  frappé  de  cette  cha- 
grine défiance  qui,  suivant  l'orateur  anglais,  accompagne  la  vieillesse.  Dans 
un  temps  régulier,  sous  l'influence  des  libertés  dont  nous  avons  joui  autre- 


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B£TOE.  —  CHBONIQUE.  405 

fois,  et  qui  éclairaient  l'opinion  publique  sur  les  éyénemens  probables  par 
des  informations  et  des  discussions  constantes,  et  en  même  temps  assuraient 
à  Topinion  un  contrôle  eiBcace  et  certain  sur  la  marche  des  choses,  un 
incident  tel  que  Texpédition  de  Garibaldi  n'eût  pas  troublé  à  ce  point  Us 
intérêts  et  déconcerté  ainsi  tous  les  jugemens.  On  n'eût  pas  même  eu  le 
sentiment  que  la  France  pût  être  compromise  par  un  incident  purement 
italien.  On  se  serait  dit  avec  raison, que  l'ébranlement  causé  par  une  si  té- 
méraire entreprise  n'eût  pas,  quelle  qu'en  fût  l'issue,  dépassé  les  limites 
de  la  péninsule.  On  aurait  compris  sur-le-champ  que  le  seul  rôle  et  le  seul 
devoir  qui  pussent  être  imposés  à  notre  pays  par  les  suites  de  cette  échauf- 
fourée  se  fussent  réduits  à  une  œuvre  de  surveillance  d'abord,  et  plus 
tard  peut-être,  comme  cela  nous  est  déj&  arrivé  à  d'autres  époques  et  dans 
les  mêmes  lieux,  à  une  médiation  pacifique  entre  les  combattans  pour  faire 
cesser,  au  nom  de  l'humanité,  une  effusion  de  sang  et  des  excès  aussi  sté- 
riles que  déplorables.  Nous  eussions  assisté  aux  guerres  civiles  de  l'Italie 
avec  des  sympathies  diverses,  comme  nous  avons  eu  si  longtemps  le  triste 
spectacle  des  guerres  civiles  d'Espagne,  sans  supposer  un  instant  que  la 
tranquillité  de  la  France  et  la  paix  de  l'Europe  fussent  à  la  merci  du  coup 
de  main  d'un  hardi  partisan.  Nous  croyons  que,  même  dans  les  circon- 
stances actuelles,  Tentreprise  de  Garibaldi  devrait  être  envisagée  avec  le 
même  sang-froid;  mais  nous  sommes  bien  obligés  de  nous  rendre  compte 
des  motifs  qui  expliquent,  s'ils  ne  les  justifient^,  les  impressions  contraires 
qui  se  manifestent  si  généralement  autour  de  nous* 

Les  événemens  qui  se  sont  accomplis  depuis  un  an  ont  répandu  dans  les 
esprits  une  conviction  d'autant  plus  dangereuse  qu'elle  est  vague,  d'autant 
plus  tenace  qu'elle  est  instinctive  :  c'est  que  les  anciennes  bases  de  la  stabi- 
lité de  Tordre  européen  n'existent  plus,  c'est  qu'une  crise  violente  d'où  doit 
sortir  une  distribution  nouvelle  de  nationalités  et  de  territoires  est  inévi- 
table. Il  serait  oiseux  de  rappeler  comment  s'est  formé  ce  sentiment,  qui  est 
maintenant  commun  à  tous  les  peuples  européens.  Il  serait  inutile  de  cher- 
cher à  le  réfuter  par  des  argumens.  Quand  certaines  idées  se  sont  emparées 
non  plus  seulement  du  cerveau  des  hommes  d'état,  mais  de  l'imagination 
des  peuples,  elles  résistent  aux  raisons  théoriques,  elles  ne  se  modifient  ou 
ne  disparaissent  que  sous  l'empire  des  faits.  Pour  nous,  qui  voulons  per- 
sonnellement résister  jusqu'au  bout  &  cette  obsession,  nous  ne  nous  sentons 
plus  par  momens  le  courage  moral  de  la  combattre  chez  les  autres.  Partisans 
du  progrès  par  la  liberté  et  par  la  paix,  spectateurs  sceptiques  et  tour  à 
tour  afiligés  ou  indignés  des  tentatives  de  la  force  brutale,  nous  ne  recon- 
naissons plus  qu'à  un  seul  fait  la  souveraine  vertu  de  ramener  la  sécurité 
dans  la  conscience  et  dans  les  intérêts  de  l'Europe.  Ce  fait  serait  le  rétablis- 
sement de  la  liberté  politique  dans  tous  les  états,  y  compris  la  France,  où 
elle  a  été  détruite  ou  obscurcie  par  les  réactions  outrées  de  1852;  mais  l'on 
dira  que  nous  mettons  notre  foi  dans  une  utopie.  Revenons  donc  à  la  réa- 
lité. Que  nous  offre-t-elle?  Les  grands  états  divisés  ou  étrangement  rappro- 


Goosle 


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A06  REVUB   DBS   DEUX   MONDES. 

chés  par  des  guerres  récentes;  la  France  exubérante  de  ressources  finan- 
cières et  de  forces  militaires,  mais  exposée  aux  jalousies,  aux  défiances, 
aux  craintes  qu'elle  a  ameutées  et  liguées  contre  elle  à  toutes  les  époques 
où  elle  a  fait  montre  de  sa  puissance,  et  où  cette  puissance  n'était  pas  mo- 
dérée par  la  liberté;  TAutriche  ruinée  et  démoralisée  au  milieu  de  la  fer- 
mentation des  races  aimables  ou  vigoureuses  qu'elle  a  contenues  jusqu'à 
présent  sous  son  séeptre  pédant,  maladroit  et  lourd;  la  Russie,  qui  ne  cache 
pas  son  ambition  même  après  qu'est  tombé  le  masque  de  sa  puissance;  la 
Prusse  avec  ses  convoitises  perpétuelles  et  ses  irrésolutions  inguérissables; 
la  race  allemande ,  que  l'exemple  de  l'Italie ,  à  laquelle  elle  s'est  si  long- 
temps crue  supérieure,  émeut  dans  ses  aspirations  à  l'unité  et  dont  les 
récens  succès  de  la  France  réveillent  les  craintes  et  rallument  les  passions; 
l'Angleterre,  hommes  d'état  et  peuple,  incertaine,  mais  profondément  in- 
quiète, embarrassée  par  le  conflit  des  opinions,  mais  universellement  dé- 
fiante, qui  s'arrête  dans  la  voie  qu'elle  suit  depuis  quarante  ans  comme  si 
elle  allait  retourner  aux  préoccupations  qu'elle  avait  répudiées,  avec  tant 
d'entrain  et  d'ensemble,  à  son  grand  avantage  et  au  profit  du  monde;  l'Italie 
emportée  vers  l'unité  au  péril  de  la  papauté,  clé  de  voûte  du  catholicisme; 
l'Orient,  où  tout  le  monde  sent  que  qui  voudra  pourra  en  tout  temps  mettre 
le  feu  à  la  mine  qui  fera  éclater  l'Europe;  —  partout,  au-dessus  des  na- 
tionalités frémissantes,  les  cabinets  déconcertés,  disloqués,  et  les  alliances 
mises  aux  enchères.  Avec  ce  tableau  devant  les  yeux,  et  c'est  à  qui  en 
assombrira  le  plus  les  couleurs,  le  vulgaire  (  et  qui  peut  se  flatter  de  n'être 
point  du  vulgaire?)  se  demande  avec  anxiété  :  N'est-ce  pas  le  signal  et  le 
commencement  de  la  grande  mêlée?  Voilà  l'interrogation  secrète  que  trahit 
l'émotion  générale  produite  par  l'expédition  de  Garibaldi. 

Nous  ne  jugerons  pas  en  lui-même  l'acte  du  capitafDe  aventurier  et  de  ses 
compagnons.  On  en  a  fait  l'objet  d'assimilations  iniques.  On  a  comparé  Ga- 
ribaldi au  flibustier  américain  Walker.  C'est  une  absurde  injustice.  On  pourra 
contester  le  jugement  du  héros  italien,  mais  on  devra  respecter  sa  bravoure 
et  cette  chevalerie  qui  le  pousse  à  courir  toutes  les  chances  pour  la  défense 
de  sa  patrie  et  de  sa  cause.  Il  viole  manifestement  aujourd'hui  la  légalité 
Internationale,  puisqu'il  va  faire  la  guerre  civile  dans  un  état  dont  il  n'est 
point  le  sujet;  mais  pour  lui  et  pour  ses  amis  Naples  n'est  point  un  royaume 
distinct  de  l'Italie,  Naples  n'est  qu'une  portion  de  l'Italie  elle-même  :  ils  sont 
unitaires.  L'entreprise  de  Garibaldi  ne  doit  donc  ni  exciter  l'étonnement  ni 
encourir  le  blâme  de  ceux  qui  ont  concouru  et  applaudi  à  la  guerre  de  l'an- 
née dernière  :  il  n'était  pas  plus  permis  aux  moins  clairvoyans  d'ignorer,  il 
y  a  un  an,  que  le  mouvement  italien  tendait  à  l'unité  qu'il  n'est  aujourd'hui 
permis  aux  plus  aveugles  de  le  nier.  Quant  à  nous,  nous  laisserons  volon- 
tiers le  gouvernement  napolitain  et  les  unitaires  vider  leur  querelle  en- 
semble. Le  gouvernement  de  Naples  a  été  si  peu  clairvoyant  et  si  entêté,  il 
a  si  peu  profité  des  avertissemens  que  lui  ont  donnés  les  libéraux  les  plus 
honnêtes  et  les  événemens  les  plus  graves ,  que  sa  cause  n'est  point  faite 


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BEVUE.  —  CHBONIQUE.  497 

assurément  pour  inspirer  plus  d'intérêt  que  celle  de  Garibaldi.  Comment 
prendre  le  parti  d'un  gouvernement  qui  maintient  en  Sicile  un  chef  de  po- 
lice qui  vient  de  faire  arrêter  tous  les  fils  de  famille  de  Palerme  comme 
suspects,  et  qui  au  même  moment  a  fait  nommer  son  propre  fils,  ftgé  dé 
quatre  ans,  caissier-général  de  la  douane?  Gomment  s'intéresser  à  ce  des- 
potisme qui  a  Tart  de  marier  le  grotesque  à  Todieuxt  Notre  sympathie  pour 
ce  gouvernement  ne  va  pas  au-delà  de  l'expression  de  ce  vœu  :  puisse  l'on- 
cle le  plus  capable  et  le  plus  estimé  du  roi,  le  comte  d'Aquila,  prendre  à 
temps  la  résolution  d'affranchir  son  jeune  neveu  de  l'influence  de  la  reine- 
douairière  et  de  la  coterie  rétrograde  imbue  de  la  politique  de  l'ancien  roi 
qui  a  tout  compromis  par  ses  conseils!  Une  révolution  de  palais,  qui  ne 
renverserait  qu'une  camarilla,  pourrait  épargner  au  royaume  des  Deux-Si- 
ciles  la  guerre  civile  et  de  grands  malheurs;  l'établissement  d'un  gouver- 
nement libéral  et  raisonnable  au  midi  de  la  péninsule  sauverait  peut-être 
les  intérêts  de  l'ordre  en  Italie  :  ce  serait  le  seul  moyen  de  prévenir  ou  un 
antagonisme  déplorable  entre  les  deux  royaumes  de  la  péninsule,  ou  l'ora- 
geuse et  périlleuse  unité  de  l'Italie. 

Mais  si  nous  n'avons  aucun  goût  à  juger  l'entreprise  de  Garibaldi  au  point 
de  vue  personnel  de  l'audacieux  partisan  ou  au  point  de  vue  du  gouverne- 
ment napolitain,  il  nous  est  impossible  de  n'en  pas  calculer  les  conséquences 
pour  la  politique  piémontaise.  C'est  le  côté  grave  de  la  question.  Nous  di- 
rons tout  de  suite  notre  pensée  :  le  Piémont  est,  suivant  nous,  engagé  par 
l'entreprise  de  Garibaldi,  quelle  qu'en  soit  l'issue.  La  chose  va  de  soi,  si  le 
coup  de  main  de  Garibaldi  réussit  :  l'insurrection  sicilienne  a  pour  drapeau 
l'unité  italienne  et  pour  cri  de  ralliement  le  nom  de  Victor-Enunanuel,  qui 
vient  de  conquérir  jusqu'il  Mazzini.  On  ne  désavoue  pas  ses  partisans  vain- 
queurs. La  compromission  du  gouvernement  sarde  ne  nous  semble  pas 
moins  inévitable,  si  l'expédition  de  Garibaldi  est  écrasée.  Le  gouvernement 
sarde  a  laissé  préparer  cette  expédition,  il  n'en  a  pas  contrarié  le  départ. 
Les  motifs  de  la  tolérance  du  cabinet  sarde  semblent  avoir  été  pris  en  con- 
sidération par  la  France ,  par  la  Russie  et  par  l'Angleterre.  M.  de  Cavour 
a  allégué  avec  raison  le  sentiment  populaire,  chaudement  favorable  à  la 
tentative  de  Garibaldi.  H  se  croit  affaibli  vis-à-vis  du  parti  avancé  par  la 
cession  de  la  Savoie  et  de  Nice,  qu'il  a  été  obligé  de  faire  à  la  France;  sa 
grande  affaire  est  d'obtenir  pour  cette  cession  la  sanction  du  parlement 
sarde.  Nous  ne  pensons  pas,  d'après  le  résultat  connu  des  réélections,  que 
la  minorité  qui  se  prononcera  contre  le  traité  de  cession  dépasse  soixante 
voix;  mais  dans  la  position  où  se  trouve  M.  de  Cavour,  c'est  une  coquet- 
terie bien  naturelle  que  de  se  donner  pour  plus  malade  qu'on  ne  l'est  en 
réalité.  En  tout  cas ,  ce  que  M.  de  Cavour  peut  soutenir  sans  contestation, 
c'est  qu'il  nk  point  encore  de  majorité  faite,  qu'il  ne  connaît  point  sa  ma- 
jorité, et  que  dans  cette  incertitude,  au  milieu  d'un  pays. qui  est  encore 
dans  toute  l'effervescence  d'une  révolution  triomphante,  il  ne  pouvait,  sans 

TOMV  XXVII.  32 


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&98  REVUE   DES  DEUX   MONDES. 

exposer  Tltalie  du  nord  aux  plus  grands  troubles,  entamer  une  lutte  ou- 
verte avec  le  héros  populaire  de  Tindépendance  italienne.  Mais  si  Télan  po- 
pulaire s'est  prononcé  avec  tant  de  puissance  en  faveur  de  Tentreprise  de 
'Garibaldi,  que  M.  de  Gavour  n'a  pu  songer  à  employer  que  les  moyens  dé- 
cens, mais  stériles,  de  la  persuasion,  pour  essayer  infructueusement  de  la 
détourner;  si  M.  de  Gavour  ne  s'est  pas  cru  assez  fort  contre  Topinion  pour 
prévenir  par  la  contrainte  matérielle  un  acte  que  Torthodoxie  diplomatique 
roblige  lui-même  &  considérer  officiellement  comme  une  atteinte  au  droit 
des  gens,  nous  poserons  cette  simple  question  :  croit-on  que  le  parti  avancé 
sera  plus  faible,  que  Topinion  sera  moins  exigeante,  que  M.  de  Gavour  sera 
plus  fort  dans  le  cas  où  Garibaldi  et  ses  corps  francs  seraient  vaincus,  et 
feraient  entendre  &  Fltalie  du  nord  un  cri  de  détresse?  Un  désastre  de  Ga- 
ribaldi peut  obliger  le  Piémont  &  marcher  contre  Naples.  L'intérêt  politique 
s'unirait  alors  au  sentiment  populaire  pour  pousser  le  Piémont  &  cette  ex- 
trémité. Si  en  effet  le  gouvernement  napolitain  sortait  victorieux  et  plus 
absolu  de  sa  lutte  contre  les  Siciliens  et  les  corps  francs  du  nord,  ce  succès 
donnerait  en  Italie  à  la  réaction  une  prépondérance  que  le  Piémont  ne  pour- 
rait subir.  Nous  ne  pensons  donc  pas  que  l'on  puisse  regarder  l'expédition 
de  Garibaldi  comme  une  entreprise  isolée,  qui  ne  met  en  question  que  le 
sort  d'un  chef  de  partisans  et  de  sa  troupe.  G'est  une  nouvelle  phase  qui 
commence  plus  tôt  que  nous  ne  l'eussions  désiré  dans  les  affaires  d'Italie; 
c'est  le  travail  intérieur  de  la  réorganisation  de  la  péninsule  qui  se  poursuit 
violemment  et  précipitamment,  mais  avec  logique,  dans  le  sens  de  l'unité. 
Un  seul  fait  pourrait,  suivant  nous,  prévenir  ou  atténuer  les  conséquences 
extrêmes  de  ce  mouvement  :  ce  serait,  comme  nous  le  disions  tout  à  l'heure, 
ce  serait,  sous  l'influence  du  comte  d'Aquila,  une  transformation  libérale  et 
sensée  du  gouvernement  napolitain. 

Exigera-t-on  de  nous  que  nous  nous  lancions  déjà  dans  des  appréciations 
conjecturales  sur  le  contre-coup  que  la  série  des  événemens  qui  s'ouvre  en 
Italie  aura  sur  la  politique  générale  de  l'Europe?  La  Prance,  l'Autriche, 
l'Angleterre  et  tout  le  monde  catholique  par  la  papauté  sont  intéressés  à  ce 
qui  va  se  passer  en  Italie.  Si  nous  consultions  nos  sentimens  personnels  plus 
que  l'instinct  public,  nous  l'avouerons,  nous  ne  serions  point  efiTTayés  pour 
la  France  de  la  perspective  de  l'unité  de  l'Italie.  Nos  lecteurs  savent  que 
nous  regardons  comme  une  tradition  frappée  de  caducité  de  l'ancienne  po- 
litique cette  idée  que  l'intérêt  finançais  est  opposé  &  la  constitution  des 
peuples  voisins  en  états  aussi  grands  territorialement  que  le  comportent  les 
caractères,  les  tendances  et  la  composition  homogène  de  leur  nationalité. 
A  nos  yeux,  cette  routine  n'est  plus  applicable  à  notre  époque.  Les  causes 
d'hostilité  qui  existaient  autrefois  entre  les  états,  et  qui  justifiaient  cette 
politique  jalouse,  ont  disparu  ou  doivent  disparaître  avec  l'ancien  régime 
européen.  Les  états  étaient  autrefois  fondés  sur  les  intérêts  des  maisons 
souveraines  et  non  sur  les  intérêts  naturels  et  la  liberté  des  peuples  :  la 
guerre  était  toujours  au  bout  des  combinaisons  d'intérêts  des  maisons  sou- 


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RETUE.  —  CHRONIQUE.  499 

Teraines;  de  là  cette  politique  qui  voulait  que  Ton  affaiblH  ses  voisins  et  que 
Ton  se  mît  en  travers  de  leurs  tentatives  d^agrandissement.  Les  intérêts  des 
peuples,  lorsqu'ils  se  gouvernent  librement  dans  le  cercle  légitime  .de  leur 
nationalité  indépendante  et  satisfaite,  peuvent  être  divers,  mais  ils  ne  sont 
point  hostiles  les  uns  aux  autres;  ils  se  complètent  au  contraire  et  se  servent 
mutuellement  par  leur  diversité  même.  Les  cours  de  Tancienne  Europe  se 
disputaient  des  provinces  sans  s'inquiéter  des  élémens  de  nationalité  qui 
exist9ient  sur  les  territoires  contestés.  Les  peuples  se  gouvernant  librement 
n'ont  ni  l'intérêt  ni  le  goût  de  rapiner  des  territoires  et  d'opprimer  des  na^ 
tionalités.  Nous  sommes  donc  convaincus  que  la  France,  qui  finira  bien  sans 
doute  avant  peu  par  arriver  à  la  liberté,  n'aurait  rien  à  envier  à  une  Italie 
grande  et  indépendante,  n'aunût  rien  à  redouter  d'une  Italie  libre,  aurait  au 
eontraire  beaucoup  de  profit  à  retirer  d'une  Italie  qui,  gouvernée  raisonna-^ 
blement,  entrerait  dans  la  vie  industrielle  et  commerciale  des  sociétés 
modernes,  et  mettrait  en  valeur,  conformément  à  Tesprit  de  notre  époque, 
par  des  routes,  des  chemins  de  fer  et  l'utile  application  des  capitaux,  les  ri- 
chesses naturelles  du  plus  beau  pays  de  l'Europe.  Nous  croyons  que  la  poli- 
tique vraiment  libérale  et  intelligente  est  pour  la  France  de  surveiller  les 
nouveaux  rivolgimenti  de  la  péninsule  sans  hostilité  contre  le  mouvement 
unitaire.  Nous  sommes  de  l'avis  d'un  éloquent  orateur,  M.  Jules  Favre,  qui 
esquissait  naguère  le  véritable  système  de  la  politique  française  dans  la  Mé- 
diterranée en  dessinant  ce  grand  triangle  des  races  latines,  qui  a  la  France 
pour  sommet,  l'Espagne  et  l'Italie  pour  côtés,  et  pour  base  notre  rive  afri- 
caine. La  France  est  intéressée  à  voir  ce  triangle  s'achever  par  la  renaissance 
de  l'Italie.  L'Angleterre  est  intéressée  aussi  à  l'affranchissement  et  à  l'orga- 
nisation nationale  de  lltalie  par  le  libéralisme  de  sa  politique  et  son  esprit 
commercial.  Loin  de  découvrir  dans  les  nouveaux  événemens  italiens,  comme 
le  veulent  les.  esprits  mal  faits,  des  causes  d'antagonisme  entre  la  France  et 
l'Angleterre,  nous  n'y  voyons  au  contraire  que  des  motifs  de  rapprochement. 
On  dit  que  l'Angleterre  a  des  desseins  sur  la  Sicile  :  il  faut  être  bien  igno- 
rant de  l'esprit  actuel  de  la  politique  anglaise  pour  remettre  en  circulation 
cet  absurde  lieu  commun.  Le  libéralisme  anglais  veut  que  la  Sicile  soit  bien 
gouvernée,  et  cela  suffirait  aux  intérêts  commerciaux  de  l'Angleterre;  mais 
comment  peut-on  ignorer,  et  combien  il  serait  difficile  à  l'Angleterre  de 
faire  la  conquête  de  la  Sicile,  et  combien  les  idées  d'acquisitions  semblables 
sont  antipathiques  aujourd'hui  à  sa  politique?  Reste  l'Autriche,  la  puissance 
qui  croit  à  la  force  de  la  lettre  des  anciens  contrats,  et  qui  ne  sait  pas  en 
perpétuer  l'esprit  et  la  vie;  l'Autriche,  qui  verra  une  menace  directe  contre 
elle  dans  le  ralliement  de  toutes  les  parties  de  l'Italie  à  la  cause  de  l'indé- 
pendance. L'état  de  ses  finances  et  les  réformes  intérieures  rendues  néces- 
saires par  ses  récens  malheurs  ne  lui  permettent  pas  de  rien  tenter  par  la 
force;  elle  peut  même  se  consoler  de  son  inaction  et  s'en  faire  un  système 
par  la  pensée  que  l'expérience  des  révolutions  italiennes  justifiera  son  an- 
cienne politique  de  compression  dans  la  péninsule.  Au  besoin,  la  France  et 


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500  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

TAngleterre  pourraient  lui  fournir  d'autres  raisons  qui  ne  seraient  pas  moins 
concluantes  en  faveur  de  l'attitude  que  lui  conseille  sa  situation  présente. 

Nous  ne  pouvons  omettre,  parmi  les  difficultés  que  le  mouvement  inté- 
rieur de  ritalie  présente  dans  sa  nouvelle  phase,  la  plus  grave  de  toutes,  la 
question  romaine.  Nous  avons  toujours  conseillé  aux  Italiens  de  prendre 
garde  d'aller  heurter  violemment  recueil  de  Rome,  car  le  choc  contre  la 
papauté  dénaturerait  leur  cause,  et  leur  susciterait  artificiellement  et  gra- 
tuitement de  nombreux  et  redoutables  ennemis.  Nous  avons  dû  espérer  sur^ 
tout,  lorsque  nous  avons  vu  les  catholiques  libéraux  reprendre  à  Rome  un 
ascendant  marqué,  que  le  pape  de  son  côté,  recouvrant  la  dignité  de  son 
initiative  et  mettant  la  main  à  des  réformes  indispensables,  rapprocherait 
son  pouvoir  temporel  des  conditions  indiquées  par  les  circonstances  pré- 
.  sentes.  Nous  ne  savons  si  notre  espérance  sera  déçue,  et  si  la  cour  de  Rome 
se  laissera  une  fois  de  plus  surprendre  par  les  événemens.  Au  pis  aller,  si 
de  nouvelles  secousses  compromettaient  le  pouvoir  temporel,  le  concours 
de  la  France,  nous  aimons  à  le  croire,  ne  manquerait  point  au  souverain 
pontife.  La  France  aurait,  dans  ce  cas,  une  difficile  et  délicate  transaction 
à  opérer  entre  la  papauté  et  Tltalie;  niais  qui  ne  voit  qu'elle  apporterait 
dans  l'accomplissement  de  cette  tâche  une  autorité  d'autant  plus  grande 
qu'elle  n'aurait  opposé  aucune  malveillante  résistance  aux  efforts  légitimes 
de  l'Italie?  Le  sentiment  que  nous  avons  des  devoirs  que  peut  nous  imposer 
le  sort  temporel  de  la  papauté  nous  fait  regretter  que  la  question  romaine 
ne  soit  pas  toujours  abordée  en  France  avec  de  prudens  ménagemens  par 
les  hommes  auxquels  leur  âge  et  leur  position  commandent  la  gravité.  Nous 
avons  éprouvé  ce  regret  en  feuilletant  une  compilation  publiée  de  nouveau 
par  M.  Dupin  sous  le  titre  de  Libertés  de  Véglise  gallicane,  manuel  de  droit 
ecclésiastique  français.  Cet  entassement  singulier  de  pièces  hétérogènes 
éc'happe,  comme  tous  les  écrits  du  même  auteur,  à  la  critique  littéraire. 
Comment  se  fait-il  qu'un  orateur  qui  a  conservé  tant  de  verve  (il  nous  l'a 
montré  récemment  )  dans  son  active  vieillesse  soit  un  écrivain  si  nu,  si  nul 
et  si  plat?  Mais  surtout  comment  ce  vétéran  politique  a-t-il  si  peu  le  sen- 
timent de  l'opportunité  que  d'autres  appelleraient  le  bon  goût?  Auriez-vous 
deviné  sans  M.  Dupin  que  les  libertés  qui  sont  aujourd'hui  le  plus  en  péril 
et  en  souffrance  parmi  nous  sont  les  libertés  de  l'église  gallicane?  «On  a 
tant  abusé  de  ces  libertés,  écrivait  à  M.  Dupin  l'évéque  d'Hermopolis  en 
182à,  pour  tourmenter,  persécuter  et  détruire,  qu'il  n'est  pas  étonnant  que 
quelques  esprits  en  soient  effarouchés.  »  M.  Dupin  a  imprimé  dans  son  pêle- 
mêle  de  pièces  cette  lettre  de  M.  Frayssinous,  et  il  n'a  pas  pris  garde  que 
nous  sommes  justement  à  une  époque  où  les  libertés  de  l'église  gallicane 
peuvent  aisément  devenir  un  instrument  de  persécution  et  d'oppression,  et 
où,  pour  des  millions  de  catholiques,  le  pouvoir  spirituel  et  temporel  du 
pape  peut  devenir  la  garantie  de  la  liberté  de  conscience. 

M  Tout  le  monde  vous  doit  de  la  reconnaissance,  écrivait  aussi  en  183^ 
M.  le  comte  Daru  à  11.  Dupin,  car,  en  protégeant  les  intérêts  de  vos  cliens, 


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BEVUE.  —  CHRONIQUE.  501 

VOUS  défendez  toujours  quelques-uns  de  nos  droits.  »  Malgré  les  dissenti- 
mens  qui  nous  séparent  de  Tillustre  procureur-général,  nous  reconnaissons 
volontiers  que  c'est  un  honneur  pour  lui  d'avoir  mérité  un  tel  éloge,  et 
nous  nous  approprierons  la  pensée  de  M.  Daru  en  exprimant  le  regret  que, 
grâce  à  la  fortune  politique  de  sa  carrière,  M.  Dupin  ait  cessé  d'avoir  des 
cliens.  Que  ne  pouvons-nous  être  ses  cliens  nous-mêmes!  S'il  avait  à  nous 
disculper  d'involontaires  et  innocentes  erreurs,  nous  lui  donnerions  du 
moins  des  droits  sérieux  à  défendre.  L'autre  jour,  en  essayant  d'élucider  la 
question  des  rapports  de  la  presse  avec  le  corps  législatif,  en  examinant 
s'il  ne  serait  pas  avantageux  à  la  vie  politique  du  pays  d'associer  les  discus- 
sions de  la  presse  aux  débats  de  noixie  assemblée  représentative,  en  cher- 
chant à  tâtons  les  franchises  que  pouvait  nous  laisser  à  cet  égard  la  légalité 
de  1852,  nous  sommes  tombés  imprudemment  sous  l'épaisse  férule  d'un  or- 
gane du  principe  d'autorité  dûment  pénétré  de  la  grave  et  imposante  fonc- 
tion qu'il  remplit.  Dans  notre  timide  recherche,  nous  avions,  en  passant, 
cru  indiquer  l'objet  d'une  discussion  du  sénat  qui  était  demeurée  énig- 
matique  pour  le  public.  Le  Moniteur  n'avait  pas  fait  connaître  l'objet  de 
cette  discussion  ;  le  journal  officiel  s'était  contenté  d'annoncer  qu'il  s'agis- 
sait d'une  proposition  tendant  à  modifier  l'article  38  du  règlement  du  sénat, 
sans  publier  le  texte  de  la  proposition  ni  les  dispositions  de  l'article  38. 
Notre  embarras  n'était  pas  moindre  que  notre  curiosité,  car  enfin,  comme 
nous  le  confessions  ingénument,  tout  le  monde  ne  porte  pas  dans  sa  poche 
le  règlement  du  sénat.  Avisant  un  recueil  officiel  et  tombant  sur  l'article  38 
du  décret  qui  règle  l'organisation  du  sénat,  trouvant  dans  cet  article,  qui 
pourvoit  à  la  nomination  des  employés,  et  dans  un  grand  nombre  d'autres 
articles  du  même  document  des  dispositions  semblables  à  celles  qui  forment 
la  matière  ordinaire  des  règlemens  d'assemblée,  nous  crûmes  témérairement 
avoir  découvert  le  précieux  secret.  Un  journal  trop  accoutumé  àw  l'adula- 
tion pour  avoir  conservé  l'habitude  de  la  politesse  nous  apprend  que  nous 
avons  confondu  le  décret  organique  avec  le  règlement  intérieur.  Eh  bien  ! 
soit;  mais  notre  ignorance  était-elle  si  surprenante?  Nous  avons  mal  vu; . 
mais  qui  avait  oublié  d'allumer  la  lanterne?  Pourquoi  ce  journal,  qui  a 
le  droit  de  savoir  et  de  dire  ce  qui  se  passe  au  sénat,  a-t-il  tant  tardé  à 
nous  apprendre  que  «cette  assemblée  avait  consacré  plusieurs  séances  à 
une  discussion  sérieuse  sur  un  intérêt  des  plus  graves,  sur  ce  droit  de  pé- 
tition si  respectable,  et  dont  nous  n'usons  peut-être  pas  assez?»  Hélas! 
sans  notre  utile  erreur,  /elix  culpa,  nous  serions  encore  à  attendre  cette 
bonne  nouvelle  et  la  patriotique  exhortation  qui  l'accompagne! 

A  la  suite  du  progrès  que  le  droit  de  pétition,  comme  nous  venons  de 
l'apprendre,  vient  d'accomplir  au  sénat,  mentionnons  une  pétition  de 
M.  Louis  Couture,  dont  les  intentions  politiques  ne  sauraient  être  sus- 
pectes, qui  demande  la  publicité  pour  les  séances  du  sénat  où  sont  discu- 
tées les  pétitions  des  citoyens  :  M.  Couture  n'a  pas  de  peine  à  démontrer 
que  cette  publicité  serait  la  plus  réelle  garantie  du  droit  de  pétition.  Con- 


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502  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

statons  également  le  chemin  que  commence  à  faire  la  question  soulevée 
ici,  il  y  a  quinze  jours,  touchant  le  droit  de  discussion  par  la  presse  des 
opinions  émises  par  les  députés  dans  les  délibérations  du  corps  législatif. 
Un  honorable  député,  M.  Emile  Ollivier,  a  écrit  à  ce  propos  une  lettre  à 
un  journal,  et  interprète  la  loi  comme  nous  Tavons  fait  nous-mêmes. 
Que  d'autres  jurisconsultes  de  nos  assemblées  suivent  cet  utile  exemple,  et 
leurs  explications,  nous  n'en  doutons  pas,  viendront  à  bout  de  la  timidité 
immodérée  de  la  presse.  Comptons  encore  et  surtout,  parmi  les  rares  bonnes 
fortunes  qui  échoient  an  libéralisme  français,  la  publication  du  quatrième 
volume  de  VIlUttoire  du  Gouvernement  parlementaire  de  M.  Duvergier  de 
Hauranne.  Dans  ce  beau  livre,  qui  révèle  aux  générations  actuelles  les  glo- 
rieux efforts  qu'ont  faits  leurs  devancières  pour  fonder  en  France  la  liberté 
politique,  M.  Duvergier  de  Hauranne,  avec  cette  foi  persévérante  qui  anime 
et  vivifie  son  remarquable  talent,  recueille  un  trésor  d'expérience  que,  plus 
heureux  que  nos  pères,  nous*  saurons  dans  un  meilleur  temps  mettre  à  profit. 

La  question  suisse  est  bien  effacée  par  les  nouvelles  proportions  que  les 
événemens  sont  en  train  de  prendre  en  Italie.  Elle  ne  se  réduit  plus  guère, 
pour  la  Suisse,  qu'à  savoir  s'il  y  aura  ou  s'il  n'y  aura  pas  de  conférence,  ou, 
pour  mieux  dire,  si  la  Suisse  sera  relevée  par  les  puissances  signataires  du 
traité  de  Vienne  des  devoirs  que  lui  assignait  la  neutralisation  des  districts 
savoisiens.  Une  brochure,  qui  a  pris  pour  titre  la  Conférence  et  qui  résume 
avec  précision  la  thèse  soutenue  par  la  Suisse  dans  ce  débat  diplomatique, 
ramène  à  peu  près  la  question  à  ces  termes.  Cest  ainsi  que  nous  avions  com- 
pris nous-mêmes  l'attitude  prise  par  la  confédération  helvétique,  et  il  nous 
avait  paru  d'une  bonne  politique  d'entrer  avec  modération  dans  les  raisons 
sérieuses  présentées  par  nos  voisins.  La  Suisse,  ayant  reçu  de  l'Europe  la 
sanction  de  sa  neutralité,  se  considère  comme  investie  d'un  mandat  euro- 
péen pour  le  maintien  des  conditions  attachées  à  cette  neutralité.  Elle  croit 
que  la  neutralisation  des  provinces  savoisiennes  faisait  partie  de  ce  man- 
dat, et  elle  n'a  pas  pensé  pouvoir  y  renoncer  sans  recourir  à  ses  mandans, 
c^est-à-dire  aux  signataires  du  traité  de  Vienne,  et  sans  avoir  obtenu  soit 
une  nouvelle  interprétation,  soit  l'abrogation  de  la  partie  de  ses  obliga- 
tions qui  était  relative  à  la  Savoie.  Cette  affaire  sera-t-elle  terminée  par  une 
conférence?  Le  gouvernement  français  n'aurait  pas  d'objection,  croyons- 
nous,  à  ce  procédé.  La  difficulté  vient  plutôt  de  l'Autriche,  qui  s'oppose- 
rait à  l'admission  du  Piémont  dans  la  conférence.  En  attendant,  les  Suisses 
s'aperçoivent  qu'ils  ne  peuvent  compter  sur  l'appui  chaleureux  d'aucune 
grande  puissance.  M.  Dapples,  leur  envoyé  en  Prusse,  quitte  Berlin  et  n'em- 
porte aucun  encouragement;  il  se  rend  à  Pétersbourg,  où  il  n'en  rencon- 
trera pas  davantage.  Le  langage  de  lord  John  Russetl  au  parlement  a  aussi 
refroidi  les  Suisses.  Les  esprits  se  modèrent  dans  la  confédération  ;  on  dit 
même  que  M.  Frey-Hérosé,  que  le  parti  extrême  voulait  pousser  à  publier 
une  nouvelle  proclamation,  s'y  est  refusé. 

Que  faites-vous,  ma  sœur?  demandait,  il  y  a  longtemps,  à  l'Allemagne  un 


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REYUE.  —  CHBONIQUB.  608 

des  écrivains  français  qui  nous  ont  initiés  avec  la  plus  pénétrante  sympa- 
thie au  génie  germanique.  —Je  ipe  dispute  avec  moi-même,  pourrait  ré- 
pondre aujourd'hui  TAllemagne,  si  pardile  question  lui  était  adressée.  Le 
momeht  est-il  bien  choisi?  Cest  à  elle  d'en  juger.  Nous  ne  pensons  pas, 
malgré  ce  qui  a  été  dit  récemment,  que  le  gouvernement  fhinçais  ait  songé 
à  intervenir  dans  ces  débats.  On  à  fait  grand  bruit  de  la  discussion  à  la- 
quelle les  affaires  du  Slesvig  ont  donné  lieu  dans  la  seconde  chambre  prus- 
sienne. Le  débat  relatif  au  Slesvig  a  pourtant  accusé  moins  violemment  que 
la  discussion  sur  la  Hesse  Tantagonisme  de  la  Prusse  contre  la  diète.  Par 
l^amendement  de  M.  de  Blanckenbourg,  qui  a  réclamé  «  le  concert  des  al- 
liés allemands  pour  les  efforts  que  M.  de  Garlowltz  demandait  au  gouvei^e- 
ment  de  faire  en  faveur  du  Slesvig,  »  la  diète  et  les  états  allemands,  qu'on 
avait  honnis  et  bafoués  peu  de  jours  auparavant,  ont  été  tout  d'un  coup  re- 
placés &  leur  rang  d'alliés  de  la  Prusse.  On  a  généralement  senti  à  Berlin 
que  le  Slesvig  n'était  pas  un  bon  terrain  pour  attaquer  les  états  secondaires 
et  l'Autriche,  car  au  gré  des  Allemands  la  Prusse  n'a  brillé  ni  en  1849  dans 
la  guerre  du  Slesvig-Holstein,  ni  plus  tard  dans  la  négociation  de  la  paix 
avec  le  Danemark.  Ce  sentiment  a  percé  dans  le  discours  publié,  quoiqu'il 
n'ait  pu  être  prononcé,  d'un  personnage  qui  était  en  18/^9  même  ministre 
des  affaires  étrangères,  M.  d'Arnim.  Les  récriminations  de  confédérés  à 
confédérés  avaient  tout  l'air  de  s'apaiser  lorsqu'un  ministre  hanovrien, 
M.  de  Borries,  a  fourni  au  parti  de  Gotha  des  armes  pour  reconquérir  une 
portion  du  terrain  que  lui  avaient  fait  perdre  en  Allemagne  les  discussions  de 
la  chambre  prussienne.  En  combattant  l'hégémonie  prussienne,  pour  la- 
quelle l'association  dite  nationale  fait  une  propagande  fort  active ,  surtout 
dans  le  Hanovre,  ce  ministre  a  dit  en  pleine  chambre  que  les  états  secon- 
daires et  les  petits  états,  plutôt  que  de  se  soumettre  à  une  telle  hégémonie, 
se  ligueraient,  et  «  pourraient  même  se  voir  forcés  à  chercher  des  alliances 
étrangères.  »  On  sait  l'émoi  produit  par  cette  déclaration  ;  elle  a  choqué 
en  Allemagne  beaucoup  de  libéraux  qui  ne  sont  nullement  sympathiques 
aux  tendances  prussiennes.  C'est  ainsi  que  dans  une  protestation  dirigée 
contre  les  paroles  de  M.  de  Borries  et  signée  à  Heidelberg  le  6  mai  par  les 
chefs  du  parti  de  Gotha  et  de  l'association  nationale,  on  trouve  le  nom  de 
H.  de  Gagem,  l'ancien  président  du  parlement  de  Francfort,  et  des  ministres 
de  l'empire  allemand  en  18à8  et  18/i9.  Or  M.  de  Gagem ,  dans  une  lettre 
publiée  il  y  #peu  de  mois,  s'était  énergiquement  prononcé  contre  l'hégé- 
monie prussienne,  la  Prusse  ayant,  suivant  lui,  trahi  la  confiance  de  la  na- 
tion, en  la  retenant  dans  une  stérile  neutralité  pendant  les  guerres  d'Orient 
et  dltalie,  au  lieu  de  se  placer  du  côté  de  l'Autriche.  Ce  qu'il  y  a  d'ailleurs 
de  plus  important  dans  cette  protestation  de  Heidelberg,  c'est  que  les  cory- 
phées du  parti  de  Gotha,  qui  s'étaient  soigneusement  tenus  jusqu'ici  à  Técart 
de  l'association  nationale,  viennent  pour  la  première  fois  de  se  joindre  aux 
chefs  de  cette  association.  Celle-ci,  ainsi  que  le  parti  de  Gotha,  a  saisi  avec 
empressement  les  paroles  prononcées  par  M.  de  Borries  pour  exhaler  son 


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50&  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

indignation  et  s'entourer  d'une  auréole  populaire  et  patriotique.  Du  reste, 
M.  de  Borries  a  expliqué  sa  pensée.  Il  a  dit  qu'il  n'avait  voulu  présenter  une 
alliance  avec  l'étranger  que  comme  une  extrémité  à  laquelle  on  ne  pour- 
rait avoir  recours  que  si  la  politique  de  l'association  nationale  allumait, 
comme  elle  y  tend  suivant  lui,  une  guerre  civile  en  Allemagne.  Malgré  le» 
protestations  de  ce  ministre  inconsidéré ,  le  vacarme  qu'il  a  causé  durera 
longtemps  encore  au  sein  de  la  confédération. 

Nous  nous  ferions  un  scrupule,  dans  les  circonstances  actuelles,  de  servir 
d'écho  aux  accusations  envenimées  auxquelles  peut  donner  lieu  le  gouver- 
nement autrichien.  Nous  préférerions  au  contraire  encourager  par  des  éloges 
les  tentatives  faibles  encore,  mais  marquées  pourtant,  de  ce  gouvernement 
pour  améliorer  son  administration  et  le  sort  politique  des  diverses  natio- 
nalités de  l'empire  qui  ont  eu  si  longtemps  à  se  plaindre  de  la  violation-de 
leurs  droits.  La  nomination  du  général  Benedek  au  gouvernement  de  la 
Hongrie  et  la  lettre  où  l'empereur  annonçait  presque  un  retour  aux  an- 
ciennes institutions  hongroises  ont  dû  tant  coûter  à  l'orgueil  de  François- 
Joseph,  qu'il  faut  lui  tenir  compte,  dans,  une  certaine  mesure,  de  reffort 
qu'il  a  fait  sur  lui-même  pour  entrer  dans  cette  voie  de  concessions.  L'em- 
pereur François-Joseph  a  également  témoigné  par  divers  actes,  par  sa  pa- 
tente aux  protestans  de  Hongrie,  par  l'extension  des  droits  civils  qu'il  a 
accordés  aux  Israélites,  par  les  garanties  religieuses  données  aux  protestans 
de  l'armée  autrichienne,  qu'il  voulait  revenir  sur  la  politique  intolérante  du 
concordat  et  se  montrer  plus  respectueux  envers  la  liberté  de  conscience.  Ces 
efforts  méritent  d'autant  plus  d'être  soutenus  par  l'approbation  des  esprits 
éclairés  en  Europe,  qu'ils  exposent  l'empereur  d'Autriche  à  une  opposition 
inattendue,  celle  du  clergé  catholique,  pour  lequel  il  a  fait  tant  de  sacrifices. 
Le  clergé  catholique  ne  peut  supporter  que  la  puissance  qu'il  tient  du  concor- 
dat, et  qui  sur  bien  des  points  égale  son  autorité  à  celle  de  l'empereur,  soit 
affaiblie  ou  menacée.  Malgré  ses  énormes  richesses,  il  n'a  pas  voulu  contribuer 
au  dernier  emprunt,  qui  était  comme  un  héroïque  effort  du  gouvernement 
autrichien  pour  relever  ses  finances.  Malheureusement,  dans  sa  résistance 
aux  tendances  libérales  du  gouvernement  en  matière  religieuse,  il  a  re- 
cours à  des  moyens  plus  odieux.  Le  clergé  autrichien  ne  craint  pas  de  s'a- 
dresser aux  préjugés  les  plus  bas  et  aux  instincts  les  plus  vils  du  fanatisme 
populaire,  il  prêche  contre  les  Juifs  une  sorte  de  croisade  renouvelée  des 
plus  mauvais  jours  du  moyen  âge.  Des  mandemens  contre  le^^sraélites  ont 
été  lancés  par  un  grand  nombre  de  prélats  autrichiens.  On  cite  surtout  un 
mandement  de  l'archevêque  de  Lemberg,  primat  de  Galicie,  qui  prescrit  à 
son  clergé  de  préserver  les  fidèles  de  tout  contact  avec  les  Israélites,  qui 
veut  que  les  rapports  cessent  entre  les  uns  et  les  autres,  qu'un  catholique 
n'habite  pas  une  maison  occupée  par  un  Juif,  ne  prenne  pas  de  service  chez 
le  Juif,  ou  ne  lui  engage  pas  son  travail.  Ces  excitations  barbares  n'ont 
pas  tardé  à  produire  leurs  fruits  :  à  Trebitch,  en  Galicie,  la  populace  s'est 
ameutée  contre  les  Juifs  et  a  démoli  leurs  maisons.  Dans  les  faubourgs  de 


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RETUE.  —  CHRONIQUE.  506 

Vienne,  de  nombreux  ouvriers  catholiques  désertent  les  ateliers  des  Israé- 
lites. Partout  les  chaires  tonnent  contre  la  race  proscrite.  Nous  ne  voulons 
pas  croire  que  le  gouvernement  autrichien  seconde  ce  débordement  de  fa- 
natisme, lequel,  à  notre  époque,  déshonorerait  le  gouvernement  et  le  peuple 
qui  ne  sauraient  pas  le  contenir  et  le  réprimer.  On  ne  pourrait  donc  qu'ac- 
cuser la  faiblesse  du  gouvernement  autrichien,  si  ces  menées  intolérantes, 
qui  aboutissent  à  d'odieux  excès,  venaient  à  se  prolonger.  Que  ce  gouver- 
nement y  prenne  garde  :  il  n'y  a  pas  de  signe  plus  certain  de  la  décom- 
position du  pouvoir  et  pas  d'état  plus  révolutionnaire  que  la  résistance  non 
refrénée  de  l'intolérance  religieuse  aux  intentions  réformatrices  d'un  sou- 
verain. La  Franceen  sait  quelque  chose  :  elle  a  vu  où  la  monarchie  a  été 
conduite  par  l'opposition  stupide  et  factieuse  que  rencontraient  avant  1789, 
dans  le  clergé  et  dans  la  noblesse,  les  idées  généreuses  de  Louis  XVI  et  des 
plus  intelligens  de  ses  ministres. 

En  Angleterre,  les  préoccupations  de  la  politique  étrangère  se  cahnent 
un  moment,  et  les  questions  intérieures  viennent  de  prendre  un  intérêt 
qu'elles  n'avaient  point  présenté  au  commencement  de  la  session.  Gomme 
on  le  savait  d'avance,  il  n'y  a  pas  eu  de  vote  sur  la  seconde  lecture  du  bill 
de  réforme.  L'opposition ,  habilement  conduite  par  M.  Disraeli ,  avait  an- 
noncé* qu'elle  ne  refuserait  pas  la  seconde  lecture;  mais  elle  s'est  arrangée 
de  façon  à  prolonger  le  débat  jusqu'à  l'épuisement.  Grâce  à  cette  tactique, 
les  vices  de  la  mesure  de  lord  John  Russell  ont  été  minutieusement  fouillés 
et  dénoncés  avec  vivacité  par  la  plupart  des  orateurs  libéraux.  Un  des  dis- 
cours les  plus  remarquables  qui  aient  été  prononcés  à  la  fin  du  débat  a  été 
celui  de  M.  Gregory,  revenu  récemment  des  États-Unis,  et  qui  a  opposé  au 
bill  tous  les  argumens  que  fournit  contre  l'abus  du  suffrage  universel  l'expé- 
rience de  la  démocratie  américaine.  Le  discours  de  cet  orateur  libéral  de- 
vrait être  imprimé  à  la  suite  de  l'immortel  ouvrage  de  Tocqueville  sur  la 
démocratie  en  Amérique,  car  M.  Gregory  s'est  en  quelque  sorte  étudié  à 
montrer  dans  les  faits  actuels  la  justesse  prophétique  des  jugemens  portés 
par  le  grand  publiciste  français  sur  les  conséquences  inévitables  du  gou- 
vernement démocratique.  Ce  débat  sur  la  réforme,  les  dissensions  qu'il  a 
laissé  voir  au  sein  du  parti  ministériel,  celles  qu'il  a  permis  de  pressentir  au 
sein  même  du  cabinet,  n'ont  pas  peu  contribué  à  la  réaction  qui  s'est  pro- 
duite contre  la  politique  financière  de  M.  Gladstone,  et  s'est  manifestée  à 
la  troisième  lecture  du  bill  qui  abolit  le  droit  d'excisé  sur  le  papier.  Ce 
bill  n'a  passé  qu'à  la  majorité  de  10  voix  :  il  a  donné  lieu  à  un  des  débats  les 
plus  brillans  de  la  session;  M.  Disraeli  y  a  pris  corps  à  corps  son  illustre 
rival  avec  un  à-propos  d'argumens  et  une  verve  d'invectives  qui  ont  excité 
les  applaudissemens  frénétiques  de  ses  amis,  et  ont  obtenu  sur  les  bancs 
ministériels  déconcertés  le  succès  du  silence.  Plusieurs  membres  très  im- 
portans  du  parti  whig,  sir  John  Ramsden,  le  colonel  Coke,  M.  Adeane,  lord 
Harry  Vane,  les  deux  MM.'Ellice,  ont  dans  cette  circonstance  voté  contre  le 
cabinet  Jusqu'à  présent,  les  conservateurs  n'avaient  jamais  eu  parmi  les 


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506  REVUE   DES  DEUX  HaNDES. 

libéraux  que  Tappui  accidentel  des  radicaux,  ou  de  ces  membres  excen- 
triques et  indisciplinés  que  nos  voisins  appellent  des  hachi-^zouhs.  G*est  la 
première  fois  ^u^une  section  aristocratique  de  whigs  TOte  avec  eux.  Il  'est 
probable  que,  sanctionné  par  une  si  faible  majorité  de  la  chambre  des  com- 
munes, le  bill  sera  rejeté  par  la  chambre  des  lords.  CTest  un  échec  pour  la 
politique  confiante  de  M.  Gladstone,  c*est  un  premier  ébranlement  donné 
au  cabinet  actuel.  Gomment  ce  cabfnet  se  soutiendra-t-il,  si,  comme  on  Tas- 
sure,  —  et  comme  le  donne  à  craindre  la  présence,  aux  bords  du  Pruth, 
d*un  gros  corps  d'armée  russe,  lequel  évidemment  attend  là  quelque  chose, 
—  la  question  d'Orient  est  sur  le  point  de  s^ouvrir?        .  b.  roncASB. 


REVUE  MUSICALE. 

La  saison  du  Théâtre-Italien  s'est  terminée  avec  plus  d'éclat  qu'elle  n'avait 
commencé.  L'arrivée  de  M.  Tamberlicic,  qui  a  chanté  successivement  dans 
Ofello,  U  Ti'oratore,  Rigoletto,  Poliuto,  et  même  une  fpis  dans  Don  Giovanni, 
a  ravivé  la  curiosité  du  public ,  qui  ne  manque  jamais  à  aucun  des  plaisirs 
délicats  qu'on  lui  prépare.  Le  Théâtre-Italien  surtout,  contre  lequel  nous  éle- 
vons souvent  une  voix  amie,  comme  on  gronde  volontiers  les  gens  qu'on 
aime,  est  certain  d'attirer  la  foule,  et  la  foule  d'élite,  toutes  les  fois  qu'il  don- 
nera un  vieux  chef-d'œuvre  passablement  interprété.  Nulle  part  à  Paris  on 
ne  chante  mieux  qu'à  la  salle  Ventadour,  et  rien  ne  saurait  tenir  lieu  d'une 
voix  humaine  bien  exercée  exprimant  un  sentiment  de  l'àme  dans  une  belle 
.  phrase  mélodique.  Jusqu'à  ce  que  M.  Richard  Wagner  et  les  barbares  qu'il 
traîne  à  sa  suite  aient  changé  tout  cela,  comme  dit  Sganarelle,  l'opéra  italien, 
avec  les  qualités  et  les  défauts  qui  lui  sont  propres,  sera  recherché  et  goûté 
en  Europe  et  dans  le  monde  entier  par  la  grande  majorité  du  public  intel- 
ligent. Voyez  plutôt  ce  qui  se  passe  en  Allemagne.  Une  troupe  de  chanteurs 
italiens  qui  n'était  pas  composée  d'artistes  de  premier  ordre  a  charmé  pen- 
dant tout  l'hiver  les  dilettanti  de  Berlin;  de  cette  ville  protestante  et  dé- 
daigneuse, toute  confite  dans  l'admiration  de  Bach,  de  Graun  et  de  Mendels- 
sohn  l  A  Vienne,  malgré  les  événemens  qui  se  sont  passés  en  Italie,  la  musique 
et  l'art  de  Cimarosa  et  de  Rossini  ne  tarderont  pas  à  y  être  réinstallés,  le 
public  ne  voulant  pas  s'accoutumer  aux  douceurs  du  Tannhauser  et  du  £o- 
hengrin.  C'est  ce  que  l'Allemagne  peut  faire  de  mieux  dans  la  crise  où  se 
trouve  la  musique  dramatique  de  ce  grand  et  poétique  pays  que  de  revenir 
à  l'opéra  italien,  qui  a  fait  l'éducation  de  Gluck,  d'Haydn,  de  Moaart,  de  We- 
ber  même,  et  de  tous  les  compositeurs  dramatiques  qui  sont  parvenus  à 
bien  écrire  pour  la  voix  humaine.  L'Allemagne  ne  perdra  pas  dans  ce  con- 
tact avec  l'art  italien  le  génie  grandiose  et  lyrique  qui  lui  a  fait  créer  des 
merveilles  dans  la  musique  instrumentale.  Tant  que  l'on  chantera  dans  ce 
monde,  il  faudra  suivre  les  erremens  d'une  nation  heureusement  douée,  qui 
a  créé  pour  ainsi  dfre  la  musique  vocale. 

Parmi  les  représentations  intéressantes  du  Théâtre-Italien  pendant  la  sai- 
son qui  vient  de  finir,  nous  devons  mentionner  celle  du  Mafrimtmfo  SegreJo 
de  Cimarosa,  qui  ne  vieillit  pas,  quoi  qu*on  fasse,  et  celle  de  Don  Giovanni, 


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RETU£.  —  CHRONIQUE.  507 

qui  a  été  pourtant  représenté  sous  les  plus  tristes  auspices,  avec  des  chan- 
teurs qui,  excepté  M"»«  Alboni  et  M"«  Penco,  n'avaient  que  de  la  bonne  vo- 
lonté pour  interpréter,  le  mot  est  ici  à  sa  place,  la  langue  divine  de  Mozart. 
Je  ne  parle  ni  du  Trovatore,  ni  de  Rigolefto,  qui  ont  toujours  le  privilège 
d'attirer  beaucoup  de  monde,  ce  qui  ne  me  réconcilie  pas  avec  les  œuvres 
de  M.  Verdi,  dont  je  n'ai  jamais  méconnu  cependant  la  flamme  et  les  qua- 
lités distinctives.  Après  la  Sonnambala  de  Bellini,  qui  a  servi  aux  débuts 
d'une  jeune  et  intéressante  cantatrice  française ,  M ^'*  Battu ,  après  la  Semir' 
ramtde  et  VOtello  de  Rossini,  ce  sont  les  quatre  représentations  du  Po- 
iiuto  de  Donizetti  qui  ont  le  plus  vivement  excité  l'intérêt  des  amateurs. 
Dans  cet  ouvrage  médiocre  au  fond  et  faiblement  écrit,  il  y  a  deux  ou  trois 
morceaux  d'élite  où  M.  Tamberlick  est  véritablement  admirable.  Cette  année 
surtout,  il  s'est  élevé  plus  haut  que  les  années  précédentes  par  l'élan,  l'exal- 
tation religieuse  et  la  tenue  sévère  qu'il  a  prêtés  au  beau  caractère  de 
Poliuto,  dont  l'artiste  a  su  faire  l'une  de  ses  meilleures  conquêtes.  Aucun 
chanteur  de  la  génération  actuelle  ne  dit  le  récitatif  sérieux  comme 
M.  Tamberlick.  On  peut  affirmer  que  dans  cette  partie  très  importante  de 
l'art,  M.  Tamberlick  est  bien  supérieur  à  Rubini.  Il  me  rappelle  directement 
Garcia,  qui,  dans  Otello,  dans  il  Barbiere  di  Siriglla  et  dans  Don  Giovanni, 
n'a  jamais  eu  son  égal  pour  la  vigueur  du  style  et  l'intrépidité  de  la  vocalisa- 
tion. Une  autre  qualité  précieuse  du  talent  de  M.  Tamberlick,  c'est  la  netteté 
de  son  articulation:  dans  sa  bouche,  la  belle  langue  italienne  a  toute  sa  saveur; 
on  entend  chaque  syllabe  appuyée  fortement  sur  l'accent  qui  lui  est  propre. 
Pour  les  connaisseurs,  c'est  là  un  plaisir  délicat  qui  a  tout  son  prix  et  qui 
s'ajoute  au  plaisir  que  procure  la  musique  dramatique.  Excepté  M.  Badiali, 
qui  est  aussi  un  artiste  véritable,  nourri  des  bons  modèles,  personne  au 
Théâtre-Italien  de  Paris  ne  prononce  convenablement  la  langue  du  pays 
dore*l  si  suona.  M"»*  Penco,  qui  est  une  cantatrice  de  talent  et  qui  a  fait  de 
véritables  progrès  depuis  qu'elle  est  à  Paris,  n'y  a  pas  appris  malheureuse^ 
ment  à  corriger  sa  prononciation,  qui  est  vicieuse,  empâtée  d'euphémismes 
équivoques.  M"»*  Borghi-Mamo,  après  une  infidélité  de  trois  ans,  qu'elle  a 
passés  à  l'Opéra,  est  revenue  cet  hiver  au  Théâtre-Italien,  qu'elle  n'aurait 
jamais  dû  quitter.  Sa  voix,  d'un  timbre  délicat  et  distingué,  a  un  peu  souffert 
&  déclamer  dans  une  langue  étrangère  un  répertoire  qui  exige  plus  de  force 
que  de  goût,  plus  d'élans  dramatiques  que  de  véritable  art  de  chanter.  L' Al- 
boni elle-même  n'a  pu  s'expatrier  à  l'Opéra  sans  perdre  quelque  chose  de 
son  plumage  d'or.  M"»»  Borghi-Mamo  n'en  reste  pas  moins  l'une  des  meilleures 
cantatrices  italiennes  de  ce  temps-ci.  Le  ténor  Giuglini,  qui  a  fait  une  courte 
apparition  au  Théâtre-Italien,  où  il  a  chanté  douze  fois,  n'y  a  pas  produit 
tout  l'effet  qu'en  attendait  l'administration.  M.  Giuglini  possède  cependant 
une  très  jolie  voix  de  ténor,  qui  manque  sans  doute  de  flexibilité,  mais  dont 
les  notes  supérieures  ont  un  charme  incontestable.  Si  cet  artiste  eût  fait  un 
plus  long  séjour  à  Paris,  il  aurait  pu  acquérir  beaucoup  de  qualités  qui  lui 
manquent  et  compléter  une  éducation  fort  imparfaite,  qu'il  n'achèvera  pas 
sous  l'influence  du  public  de  Londres.  En  général,  on  a  le  droit  de  repro- 
cher à  la  direction  de  M.  Galzado  de  n'avoir  jamais  sous  la  main  une  troupe 
complète,  composée  d'artistes  bien  assortis,  avec  lesquels  on  puisse  entre- 
prendre des  études  sérieuses  et  monter  dignement  les  chefs-d'œuvre  du  ré- 


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508  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

pertoire.  Ce  ne  sont  que  des  allées  et  des  venues,  des  virtuoses  qui  passent 
rapidement  devant  le  public  sans  quMl  y  puisse  prendre  goût  et  s'intéresser 
au  développement  de  leurs  talens.  On  sent  que  le  Théâtre-Italien  n'est  pas 
dirigé,  qu'il  y  manque  un  homme  avisé  qui  ait  au  moins  l'intelligence  de 
ses  intérêts  et  sache  au  besoin  suivre  un  bon  conseil.  On  se  demande  encore 
ce  qui  a  pu  engager  M.  Calzado  à  faire  paraître  au  Théâtre-Italien  ce  pauvre 
M.  Roger,  et  à  perdre  un  mois  d'études  et  de  fatigues  à  monter  il  Crociato 
in  Egitto  malgré  la  volonté  expresse  du  maître. 

Au  théâtre  de  l'Opéra-Comique,  les  choses  tendent  à  se  simplifier  beau- 
coup. On  semble  n'avoir  plus  besoin  de  voix  pour  chanter  un  répertoire  où 
la  musique  va  chaque  jour  perdant  de  son  influence.  M.  Faure  est  parti  pour 
Londres,  M»«  Faure  doit  le  suivre,  M.  Jourdan  est  à  Bruxelles,  et  si  la  di- 
rection pouvait  tout  à  fait  se  passer  de  compositeurs,  je  crois  qu'elle  inven- 
terait un  mot  spirituel  qui  prouverait  que  rien  n'est  plus  inutile  que  la  mu- 
sique pour  amuser  pendant  trois  heures  un  public  de  voyageurs  ahuris 
qu'amènent  chaque  jour  les  chemins  de  fer.  Cependant  ce  théâtre  économe 
de  frais  inutiles  a  donné,  le  23  avril,  la  première  représentation  d'un  opéra 
en  trois  actes  qui  s'intitule  le  Château-Trompette,  La  scène  se  passe  dans 
la  bonne  ville  de  Bordeaux,  au  temps  où  ce  drôle  de  maréchal  de  Riche- 
lieu, que  Voltaire  a  eu  bien  de  la  peine  à  faire  passer  pour  le  vainqueur 
de  Mahon ,  était  gouverneur  de  la  Guyenne.  La  vraisemblance  n'est  pas  la 
qualité  la  plus  saillante  du  libretto  de  MM.  Gormon  et  Michel  Garré;  mais 
le  tout  s'écoute  pourtant  sans  trop  d'impatience,  grâce  à  quelques  per- 
sonnages secondaires  assez  comiques. 

La  musique  de  cet  opéra  en  trois  actes  est  l'œuvre  de  M.  Gevaërt,  un 
Belge  natif  de  Gand,  où  il  a  commencé  ses  études  musicales,  et  qui  s'est 
déjà  fait  connaître  par  trois  ou  quatre  ouvrages,  tels  que  le  Billet  de  Mar- 
guerite j  les  Lavandières  de  Santarem  et  Quentin  Durward,  qui  ont  obtenu 
un  succès  d'estime.  M.  Gevaërt,  dont  le  talent  est  incontestable,  n'a  pu 
prouver  jusqu'ici  qu'il  eût  des  idées,  du  sentiment,  quelque  chose  enfin 
qui  ne  s'achète  pas  au  marché  et  qui  ne  s'apprend  pas  dans  les  écoles.  Il 
écrit  convenablement,  mais  son  instrumentation  et  ses  mélodies,  quand 
il  en  trouve,  ressemblent  à  tout  ce  qui  se  fait  autour  de  lui.  Entendez  le 
Roman  d*Elvire  et  dix  opéras  semblables  écrits  par  qui  vous  voudrez  qui  ne 
soit  pas  M.  Auber,  ni  M.  Halévy  ou  M.  Reber,  et  il  est  impossible  au  public 
de  distinguer  l'imperceptible  nuance  de  facture  qui  révèle  la  main  d'un  mu- 
sicien plutôt  que  celle  d'un  autre.  Tous  les  ouvrages  qu'on  nous  donne  de- 
puis une  quinzaine  d'années  semblent  sortir  de  la  même  officine.  C'est  de  la 
musique  grise,  pâle,  contournée,  de  petites  phrases  rapportées  et  laborieu- 
sement soudées  ensemble  avec  plus  de  talent  que  d'inspiration.  Le  talent! 
mais  il  court  les  rues!  C'est  un  compositeur  qu'il  nous  faut,  un  composi- 
teur qui  ait  quelque  chose  à  dire  et  qui  dirige  la  situation.  Tous  ces  pauvres 
moutons  de  Panurge  qui  tournent  autour  des  théâtres  lyriques  demandent 
un  berger  qu'ils  puissent  suivre  et  imiter. 

Le  berger  de  ce  troupeau  ne  sera  pas  encore  M.  Gevaërt,  quoique  nous 
nous  plaisions  à  reconnaître  tout  d'abord  que  le  nouvel  ouvrage  qu'il  vient 
de  produire  à  l'Opéra-Comique  marque  un  progrès  dans  sa  manière  d'écrire, 
qui  tend  à  se  simplifier,  â  se  clarifier.  Je  ne  dirai  rien  de  Touverture  du 


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RETUE.  —  CHRONIQUE.  509 

Château-Trompette,  mais  je  ne  demande  pas  mieux  que  de  signaler,  au  pre- 
mier acte,  les  très  jolis  couplets  que  chante  M '^  Gabel ,  qui  est  revenue  à 
ses  premières  amours,  je  veux  dire  à  un  de  ces  r61es  de  gentille* grisette, 
les  seuls  qu'elle  ait  pu  jouer  depuis  qu'elle  est  au  théâtre.  Ces  couplets, 
agréablement  encadrés  dans  un  petit  chœur  de  femmes  qui  en  répercute 
le  refrain  :  y^à!  monsieur  de  Richelieu!  sont  charmans.  J'en  aime  surtout 
les  éclats  de  rire  que  Lise  fait  jaillir  sur  une  gamme  diatonique  qui  monte 
jusqu'à  Vut  supérieur,  je  pense.  La  stretta  du  duo  pour  soprano  et  ténor, 
entre  Lise  et  le  valet  de  chambre  du  maréchal,  ne  manque  pas  de  vivacité, 
pas  plus  que  le  trio  qui  vient  immédiatement  après.  Nous  pouvons  encore 
citer  un  agréable  nocturne  entre  Lise  et  son  amant  Olivier,  et  le  chœur 
d'hommes  et  de  femmes  éclatant  de  rire  (car  on  rit  beaucoup  dans  la 
pièce)  qui  précède  la  terminaison  du  premier  acte.  A  l'acte  suivant,  je  puis 
signaler  aux  connaisseurs,  mais  aux  connaisseurs  seulement,  un  petit  bijou 
de  quatuor  qui  ne  dure  que  quelques  secondes,  pendant  que  le  maréchal  de 
Richelieu  invite  la  jolie  Bordelaise  à  prendre  place  à  la*  table  somptueuse 
qu'il  a  fait  préparer  pour  un  souper  mignon.  Ah  l  si  M.  Gevaërt  nous  faisait 
souvent  des  morceaux  senïblables,  moins  fugitifs  et  plus  développés,  il  se- 
rait bien  vite  le  berger  que  nous  cherchons.  Au  troisième  acte,  il  y  a  en- 
core un  duo  qui  a  son  prix  de  gaieté  et  de  franc  comique.  A  tout  prendre, 
l'opéra  du  Château-Trompette  n'est  pas  tout  à  fait  un  mécompte. 

Mais  une  bonne  trouvaille  que  vient  de  faire  le  théâtre  de  l'Opéra-Co- 
mique,  c'est  un  charmant  petit  opéra  posthume  de  Donizetti,  Rita,  ou  le 
Mari  battu  par  sa  femme.  On  ne  saurait  mettre  en  doute  l'authenticité  de 
cette  agréable  partition  à  trois  personnages,  dont  chaque  morceau  révèle  la 
main  facile  et  élégante  de  l'auteur  de  Don  Paaquale  et  de  l'Elisire  ctamore. 
Pauvre  Donizetti  1  il  a  improvisé  ce  petit  ouvrage  dans  les  derniers  instans 
lucides  qui  ont  précédé  la  chute  de  son  beau  génie  I  Quelques  jours  après, 
la  nuit  obscurcissait  pour  toujours  cette  imagination  riante  qui  a  créé  Lucie, 
la  Favorite^  Dom  Sébastien,  qu'on  devrait  bien  reprendre  à  l'Opéra,  et  tant 
d'autres  chefs-d'œuvre  inconnus  à  Paris.  C'est  un  vrai  bijou  que  ce  petit 
opéra  en  un  acte,  dont  le  canevas  amusant  est  de  M.  Gustave  Vaëz,  et  où 
M"*  Faure-Lefebvre  est  piquante.  Ah  l  messieurs  les  compositeurs  forts  en 
thème,  qui  fabriquez  si  savamment  des  opéras  ennuyeux  pour  tout  le  monde, 
allez  entendre  Rita,  et  vous  verrez  comment  on  fait  de  la  musique  facile, 
chantante,  appropriée  à  la  situation  et  aux  personnages,  quand  le  ciel  a 
doué  quelqu'un  de  son  influence  secrète ,  et  qu'il  1%  destiné  à  faire  de  l'art 
et  non  pas  du  contre-point  I 

Le  Théâtre-Lyrique,  pour  avoir  changé  de  direction,  n'a  pas  heureuse- 
ment changé  de  système,  et  c'est  toujours  là-bas,  au  boulevard  du  Temple, 
qu'il  faut  aller  pour  entendre  un  peu  de  bonne  musique  dans  un  théâtre  de 
Paris.  Cette  fois-ci,  on  s'est  attaqué  à  une  œuvre  bien  autrement  difficile  à 
restaurer  que  les  Noces  de  Figaro,  Oberon,  ou  bien  Orphée,  Fidelio  de  Bee- 
thoven, le  seul  opéra  qui  soit  sorti  des  mains  de  ce  grand  et  magnifique  gé- 
nie, n'a  pas  les  grâces  faciles  des  ouvrages  de  Mozart  ni  des  chefs-d'œuvre 
de  Gluck.  C'est  une  œuvre  complexe  qui  renferme  de  grandes  beautés,  mais 
dont  la  contexture  mélodique  n'est  pas  d'un  accès  facile.  Il  faut  de  grandes 
et  puissantes  voix  pour  chanter  les  principaux  rùles  de  Fidelio,  qui,  même 


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510  REVUE  DES  DEUl  MONDES. 

en  Allemagne,  n'a  jamais  eu  un  succès  franchement  populaire  équivalant  à 
celui  de  la  Flûte  enchantée  de  Mozart  ou  dn  Freyxchûtz  de  Weber.  Les  cir- 
constances qui  ont  donné  lieu  à  la  naissance  de  Fi  telio,  que  le  maître  a  re* 
touché  jusqu'à  trois  fois,  méritent  d'être  rapportées. 

C'est  le  20  novembre  1805  que  la  première  représentation  de  Fidelio  a  eu 
lieu  sur  un  théâtre  de  Vienne.  Beethoven  avait  alors  trente-cinq  ans,  et  il 
avait  déjà  produit  assez  d'œuvres  puissantes,  ne  fût-ce  que  la  symp/tonie 
héroïque,  pour  exciter  l'admiration  des  connaisseurs.  Beethoven  fut  engagé 
à  composer  un  opéra  par  un  certain  M.  Braun,  directeur  du  théâtre  privi- 
légié yen  der  fVien,  à  qui  l'oratorio  Christ  a»  mont  des  Oliriers  avait  in- 
spiré la  confiance  que  le  grand  maître  pourrait  également  réussir  dans  une 
composition  dramatique.  On  lui  fit  proposer  le  sujet  de  l'Amour  conjugal, 
qui  était  emprunté  à  un  opéra  français  de  Gaveaux,  paroles  de  Bouilly,  donné 
au  théâtre  Feydeau  en  1799.  Le  compositeur  italien  Paer  avait  également 
traité  ce  même  sujet  sous  le  titre  de  Leonora  Ce  fut  le  poète  dramatique 
Joseph  Sonnleithner  qui  arrangea  le  Uhretto  allemand  soumis  à  Beethoven. 
Il  le  trouva  de  son  goût  et  se  mit  bravement  à  l'ouvrage.  Dans  l'intervalle,  un 
grand  événement  s'était  accompli  :  l'armée  française  avait  passé  le  Danube 
elle  pénétrait  dans  la  ville  de  Vienne  le  jour  même  de  la  première  représen- 
tation de  Fidelio,  Le  parterre  ^tait  rempli  d'officiers  français  qui  n'étaient 
certainement  pas  préparés  par  leur  éducation  à  goûter  une  pareille  mu- 
sique. Aussi  Fid'lio  n'eut-il  d  abord  que  trois  représentations.  On  le  reprit 
le  27  mars  1806,  réduit  en  deux  actes  avec  le  titre  de  Leonora.  Beethoven 
ajouta  à  la  partition  primitive  un  nouvel  air  avec  chœurs  pour  Pizarre,  et 
supprima  le  duo  entre  Marceline  et  Léonore,  avec  accompagnement  de  vio- 
lon solo,  ainsi  qu'un  trio  comique  entre  Marceline,  Rocco  et  Jacquino.  L'o- 
péra fut  donné  jusqu'au  10  avril  de  la  même  année,  et  puis  retomba  dans 
l'oubli  jusqu'en  18iû.  En  effet,  dans  le  mois  de  mai  1814,  Fidelio  fut  re- 
pris et  représenté  plusieurs  fois,  d'abord  au  bénéfice  de  deux  artistes  atta- 
chés au  théâtre  de  la  cour,  puis  au  bénéfice  de  Beethoven  lui-même,  qui 
conduisit  en  personne  l'exécution.  Le  maître  retoucha  encore  la  partition. 
Il  écrivit  un  nouvel  air  de  ténor  pour  Florestan,  l'une  des  deux  ouvertures 
en  mi  majeur  et  deux  autres  morceaux  :  un  air  pour  Rocco  et  le  grand  aîr 
de  Léonore,  avec  accompa'çnement  de  trois  cors  obligés.  Cette  reprise  de 
Fidelio  paraît  avoir  été  très  brillante,  grâce  surtout  aux  artistes  remar- 
quables qui  étaient  chargés  des  premiers  rôles.  Cest  M™*  Milder,  l'une  des 
meilleures  cantatricas  dramatiques  de  l'Allemagne,  qui  a  créé  dans  l'ori- 
gine, en  1805,  le  rôle  de  Fidelio,  qu'elle  a  chanté  également  en  181/i.  Celui 
de  Pizarre  fut  rempli  par  Fogel,  et  la  partie  de  Rocco  fut  chantée  par  Wein- 
mûller,  comédien  et  chanteur  accomplis,  à  ce  que  dit  le  biographe  de  Bee- 
thoven à  qui  nous  empruntons  ces  renseignemens.  Ce  fut  un  Italien  nommé 
Radichi  qui  chanta  avec  beaucoup  de  goût  le  rôle  difficile  de  Florestan. 
Huit  ans  après,  en  1822,  Fidelio  reparut  pour  la  troisième  fois,  et  cette  re- 
prise donna  lieu  à  une  scène  douloureuse  qui  mérite  d'être  racontée. 

Le  nouveau  directeur  du  théâtre  de  Josephstadt,  Charles-Frédéric  Hensler, 
auteur  d'une  fou'e  de  pièces  très  populaires  en  Allemagne,  était  depuis 
longtemps  en  relations  avec  Beethoven.  Hens!er  conçut  le  projet  d'inaugurer 
sa  direction  par  une  représentation  extraordinaire  pour  l'anniversaire  de 


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.  REVUE.  —  CHRONIQUE.  511 

la  naissance  de  Tempereur  d^Autriche  François  n.  Hensler  choisit  pour  cette 
solennité  les  Raines  d'Athènes,  dont  on  revit  le  texte,  qui  était  de  Kotzebue» 
Beethoven  fut  également  prié  d'ajouter  quelque  chose  de  nouveau  à  cette 
cantate  symbolique,  qu'il  avait  composée  en  1912  pour  une  fête  semblable^ 
qui  avait  été  donnée  au  théÂtre  de  Pesth.  Beethoven  composa  pour  cette 
circonstance  l'ouverture  des  Ruines  d' Athènes,  qu'on  exécute  à  la  Société 
des  concerts.  Le  jour  de  la  représentation,  Beethoven  était  assis  au  piano, 
ayant  à  ses  côtés  le  chef  d'orchestre  Glaeser,  qui  était  chargé  de  transmettre 
les  mouvemens  du  compositeur.  Malheureusement  les'  mouvemens  indiqué» 
par  Beethoven  n'étaient  ni  assez  précis,  ni  assez  facilement  intelligibles 
pour  des  artistes  qui  étaient  sur  la  scène,  et  l'exécution  de  l'œuvre  se  res- 
sentit beaucoup  de  ce  manque  d'équilibre  dans  les  commandemens  du  chef. 
Le  public  néanmoins  ne  fut  pas  trop  mécontent,  et  fit  à  Beethoven  un  ac- 
cueil enthousiaste.  Il  dut  paraître  sur  la  scène  accompagné  du  directeur. 

Le  succès  de  cette  soirée  donna  l'idée  à  la  direction  de  reprendre  Ftdelio 
pour  le  bénéfice  de  M*"*  Schroeder-Devrient,  une  grande  cantatrice  drama- 
tique qui,  après  la  Milder,  est  celle  qui  a  le  mieux  réussi  dans  le  rOle  difficile 
de  Léonore.  Beethoven,  ne  sachant  s'il  devait  encore  se  hasarder  à  présider 
lui-même  à  l'exécution  de  son  opéra,  consulta  quelques  amis,  qui  tous  fu- 
rent d'un  avis  contraire.  Beethoven  cependant  ne  se  laissa  pas  persuader, 
et  le  jour  de  la  répétition  générale  on  le  vit  apparaître  à  la  tête  de  l'or- 
chestre. Après  l'exécution  de  l'ouverture  en  mi  majeur,,  qui  fut  très  bien 
rendue,  on  s'aperçut,  dès  le  premier  duo  entre  Marceline  et  Jacquino,  que 
Beethoven  n'avait  pas  conscience  de  ce  qui  se  passait  sur  la  scène,  et  que 
ses  mouvemens  n'étaient  pas  en  harmonie  avec  ceux  que  suivaient  les  chan- 
.  teurs.  Il  fallut  recommencer,  et  le  même  désaccord  se  fit  sentir  de  nouveau^ 
Chacun  fut  convaincu  alors  que  l'exécution  ne  pouvait  pas  marcher  ainsi 
sous  la  direction  de  Beethoven  ;  mais  comment  faire  comprendre  au  grand 
maître  la  cause  de  ce  désordre?  Personne  n'osait  lui  dire  la  vérité,  tout  le 
monde  gardait  autour  de  lui  un  silence  respectueux.  BeeUioven,  sur  son 
siège  de  chef  d'orchestre,  ressemblait  à  un  lion  acculé,  interrogeant  d'un 
regard  anxieux  le  visage  des  exécutans,  qu'il  voyait  immobiles  et  conster- 
nés. Il  fit  signe  à  M.  Schindler,  son  biographe,  de  s'approcher  de  lui,  et 
M.  Schindler  écrivit  avec  un  crayon  sur  un  calepin  que  Beethoven  portait 
toujours  dans  sa  poche  :  «  Je  vous  prie  de  ne  pas  continuer...  A  la  maison, 
je  vous  dirai  le  reste,  n  Beethoven  s'élança  hors  de  l'orchestre  et  du  théâtre, 
courut  à  sa  demeure,  qui  était  assez  éloignée,  et  se  jeta  sur  un  canapé  en 
se  couvrant  le  visage  de  ses  deux  mains.  L'infortuné  et  sublime  génie  avait 
acquis  la  conviction  qu'il  était  complètement  sourd  I 

l'idelio  est  resté  dans  le  répertoire  de  presque  tous  les  grands  théâtres  ly- 
riques de  l'Allemagne.  On  le  donne  assez  souvent  à  Vienne,  à  Berlin,  et  dans 
d'autres  villes  importantes.  Ftdelio  a  été  entendu  en  France  pour  la  première 
lois  en  1825  au  théâtre  de  l'Odéon,  je  crois.  En  1831,  une  troupe  de  chanteurs 
allemands,  parmi  lesquels  se  trouvaient  le  ténor  Haitzinger  et  M"»»  Schroe- 
der-Devrient, donna  Fiilelio  au  théâtre  Favart.  Fidtlio  fut  chanté  au  Théâ- 
tre-Italien en  1852  par  M"«  Cruvelli,  qui  se  fit  remarquer  dans  le  rôle  de 
Léonore,  où  sa  belle  voix  était  secondée  par  un  instinct  tout  germanique. 

Je  ne  crois  pas  avoir  besoin  de  dire  que  la  partition  de  tidelio  renferme 


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512  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

des  beautés  musicales  de  premier  ordre,  telles  que  le  fameux  chœur  des 
prisonniers  au  second  acte,  Tair  de  Leonora,  celui  de  Florestan,  dont  Van- 
dante  en  la  bémol  majeur  semble  annoncer,  déjà  Taccent  mélodique  de 
Schubert;  le  duo  de  la  fosse  entre  Rocco  et  Leonora,  duo  d'une  couleur 
sinistre  et  toute  shakspearienne  ;  les  charmans  couplets  de  Rocco  au  pre- 
mier acte,  dont  certains  détails  d'accompagnement  n'ont  pas  dû  être  inu- 
tiles à  l'éducation  de  Weber,  et  le  finale  du  second  acte;  mais  il  est  tout 
aussi  vrai  de  dire  que  cette  musique  sévère,  d'une  instrumentation  si  puis- 
sante et  si  variée  de  couleurs  et  de  rhythmes,  est  péniblement  écrite  pour 
les  voix,  et  qu'elle  renferme  des  intonations  impossibles  à  réaliser  sans 
efforts.  En  général,  presque  tous  les  morceaux  de  Fidelio  dépassent  par 
leurs  proportions  symphoniques  la  situation  où  se  trouvent  les  personnages. 
Le  théâtre  exige  avant  tout  de  l'action  et  de  la  variété,  et  le  génie  épique 
de  Beethoven  s'y  trouvait  trop  à  l'étroit.  Aussi  Fidelio  n'a-t-il  jamais  com- 
plètement réussi  hors  de  l'Allemagne,  et  la  première  condition  pour  exécu- 
ter cette  œuvre,  dont  l'enfantement  a  été  si  laborieux,  ce  sont  de  belles 
voix,  des  chœurs  bien  nourris  et  un  excellent  orchestre. 

Les  arrangeurs  de  la  pièce  qui  se  joue  au  Théâtre-Lyrique,  MM.  Jules 
Barbier  et  Michel  Carré,  ont  cru  devoir  changer  le  nom  de  quelques  per- 
sonnages et  modifier  le  dénoûment.  Au  lieu  d'un  mélodrame  sombre  qui  a 
bien  la  couleur  de  l'époque  où  il  a  été  joué,  et  dont  l'action  se  passe  on  ne 
sait  trop  dans  quel  pays,  qui  touche  à  l'Espagne  peut-être,  comme  sem- 
blent l'indiquer  les  noms  de  Pizarre  et  de  don  Femand ,  ces  messieurs  ont 
recouvert  cette  fable  toute  bourgeoise  d'un  faux  vernis  de  couleur  histo- 
rique. Ils  ont  transporté  Rocco,  sa  fille  Marceline  et  Léonore  à  Milan,  an 
temps  de  Jean  Galéas,  de  Louis  Sforza  et  de  Charles  VIII,  roi  de  France, 
qu'ils  font  intervenir  d'une  manière  ridicule.  Ces  changemens  ne  sont  pas 
heureux,  et  il  eût  mieux  valu  se  contenter  de  la  pièce  qui  a  inspiré  Beetho- 
ven. L'exécution  n'a  pas  été  non  plus  ce  qu'on  pouvait  désirer  pour  une 
œuvre  aussi  difficile.  M*"*  Viardot,  dont  la  rare  intelligence  est  à  la  hauteur 
des  plus  grandes  conceptions,  n'a  plus  la  voix  assez  jeune  et  assez  puissante 
pour  chanter  la  partie  de  Léonore.  Elle  a  dit  avec  un  grand  style  le  récita- 
tif qui  précède  l'air  du  second  acte,  mais  dans  tout  le  reste  de  l'ouvrage  ses 
forces  ont  trahi  son  goût.  Une  cantatrice  médiocre.  M""  Faivre,  a  rendu  le 
rôle  de  Marceline  insupportable,  tandis  que  le  ténor,  M.  Guardi,  a  chanté 
avec  assez  de  sentiment  l'air  de  Florestan.  M.  Battaille  seul  est  à  sa  place 
dans  le  rôle  de  Rocco,  qu'il  joue  avec  esprit  et  chante  avec  ampleur. 
L'orchestre  lui-même  nous  a  paru  un  peu  faible,  soit  dans  l'exécution  de 
l'ouverture,  qui  est  loin  d'être  un  chef-d'œuvre,  soit  dans  les  accompagne- 
mens  de  cette  partition  trop  robuste.  Il  n'y  a  que  la  marche  très  originale 
qui  sert  d'introduction  au  second  acte  qui  ait  été  exécutée  avec  finesse.  Quoi 
qu'il  en  soit  de  nos  critiques,  l'opéra  de  Fidelio  est  bon  à  entendre,  et  les 
amateurs  de  la  grande  musique  ne  peuvent  se  dispenser  de  faire  un  pèleri- 
nage au  Théâtre-Lyrique.  p.  sccdo. 


V.  DE  Mars. 


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LES  COMMENTAIRES 


D'UN   SOLDAT 


IV. 
LA  GUERRE  D'ITALIE. 


I. 

Entre  la  campagne  de  Crimée  et  la  guerre  dont  je  veux  parler 
aujourd'hui,  il  y  a  toute  la  différence  d'un  hiver  russe  à  un  été  ita- 
lien. Autant  l'action  est  lente  et  se  tratne  sur  un  sombre  théâtre 
dans  le  drame  qui  se  joue  devant  Sébastopol  (1),  autant,  d^ns  le 
drame  qui  commence  à  Magenta  pour  finir  à  Solferino,  l'action  est 
rapide  et  se  promène  à  travers  toutes  les  natures  d'enchantement. 
En  Crimée,  le  soldat  a  subi  à  la  même  place  deux  hivers,  des  ma- 
ladies sans  nombre  et  le  feu  d'une  bataille  démesurée,  empour- 
prant éternellement  de  ses  clartés  les  mêmes  horizons;  en  Italie,  il 
a  traversé  pendant  une  saison  éblouissante  des  villes  que  pavoi- 
saient les  peuples  et  des  champs  que  pavoisait  le  printemps.  Aussi 
cette  guerre  italienne  m' apparaît-elle  déjà  comme  une  vision;  plus 
je  m'en  éloignerai,  plus  elle  prendra  pour  moi  ces  formes  de  rêve. 
Essayons  donc  de  la  peindre  pendant  qu'elle  se  balance  encore  dans 
la  vive  lumière  des  récens  souvenirs,  et  que  l'on  peut  respirer  dans 
l'air  le  parfum,  déjà  bien  adouci,  des  fleurs  qu'elle  secoue  de  sa  robe 
ensanglantée  avec  une  profusion  si  bizarre. 

(i)  Voyez  la  Revue  du  15  janvier,  du  !•'  et  15  février  1860. 
TOME  xxvn.  —  1"  jcm  1860.  33 


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51&  R£yUE  DES  I»UX  MOIfDES» 

Ma  situation  militaire  au  moment  où  commença  la  guerre  d'Italie 
permit  au  maréchal  Ganrobert  de  me  prendre  encore  une  fois  auprès 
de  lui  comme  officier  d'ordonnance.  Je  reçus  Tordre  de  mon  départ 
dans  les  derniers  jours  d'avril.  Je  traversai  rapidement  la  France, 
toute  frémissante  de  cette  émotion  enthousiaste  qu'elle  s'étonne 
elle-même  de  toujours  trouver  en  elle  aussitôt  qu'elle  voit  debout, 
et  lui  faisant  signe,  les  guerres  mêmes  qu'elle  n'a  point  appelées. 
Depuis  Paris  jusqu'à  notre  frontière  des  Alpes,  je  rencontrai  sans 
cesse  ces  regards  qui  nous  paient  d'avance  de  toutes  les  blessures 
que  nous  pourrons  recevoir,  ces  regards  qui  se  réunissent  tous  pour 
en  former  un  seul,  que  chaque  soldat  emporte  dans  son  cœur,  le 
regard  de  la  patrie.  Étrange  chose!  il  n'y  a  point  de  générations 
qui  ne  vieillissent,  il  y  a  même  des  générations  qui  naissent  vieilles; 
que  d'âmes  désespérées  adressent  continuellement  à  la  jeunesse  le 
mot  de  Brutus  à  la  vertu!  Où  trouver,  s'écrie-t-on  sans  cesse,  l'être 
désigné  par  ce  divin  nom,  qui  signifie  le  dévouement,  la  dialeur,  la 
foi  avec  sa  grandeur  et  ses  grâces,  c'est-à-dire  la  prescience  de 
l'avenir  et  toutes  les  saintes  crédulités?  où  le  trouver?  Eh  bien  !  il 
est  auprès  de  nous,  il  nous  enserre,  et,  pour  me  servir  sans  peur 
d'une  expression  surannée,  c'est  cet  antique  pays  de  France.  Là 
brûle  un  feu  sacré,  dévorant  bien  souvent  ceux  qui  le  gardent,  msds 
ne  s'éteîgnant  jamais.  Dieu  merci.  Chacun  de  nous  peut  pleurer  sa 
force  brisée,  ses  illusions  disparues,  être  ou  se  croire*  vieux  tout  à 
son  aise.  Heureusement  notre  mère  est  jeune,  même  d'une  bouil- 
lante et  prodigue  jeunesse,  qui,  au  service  de  ses  désirs  et  de  ses 
rêves,  de  ses  pitiés  et  de  ses  colères,  garde  un  trésor  inépuisable 
de  sang  dont  elle  fait  pleuvoh:  les  gouttes  brûlantes  sur  le  monde 
entier. 

J'arrivai  en  chemin  de  fer  jusqu'aux  Alpes.  Tout  un  régiment 
d'infanterie  avait  pris  place  dans  le  convoi  qui  m'emportait.  Envoyé 
en  avant  par  le  maréchal  Ganrobert,  je  reçus  l'hospitalité  dans  un 
wagon  d'une  bande  de  jeunes  officiers,  tous  impatiens  de  lire  cette 
première  page  du  rpman  de  la  guerre  qui  ressemble,  par  son  ardent 
et  mystérieux  attrait,  à  la  première  page  d'un  autre  roman.  Sur  les 
rails,  qui  obéissent  parfois  aux  caprices  d'une  nature  violente  aus- 
sitôt que  l'on  pénètre  en  Savoie,  et  se  mettent  à  suivre  les  aspérités 
d'un  terrain  montueux,  notre  convoi,  chargé  d'hommes,  de  chevaux 
et  d'armes,  prit  d'orageuses  allures.  Notre  wagon  s'abandonna  peu 
à  peu  à  des  balancemens  de  chaloupe  brusquement  interrompus  par 
des  temps  d'arrêt  qui  nous  heurtaient  les  uns  contre  les  autres.  A 
chacun  de  ces  chocs  imprévus,  des  exclamations  joyeuses  sortaient 
de  la  bouche  d'un  de  mes  voisins,  bouche  ombragée  d'une  mous- 
tache dont  chaque  poil  appartenait  encore  à  l'heureuse  famille  des 


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COMMENTAIRES  d'uN  SOLDAT.  515 

poils  follets.  ((  A  la  bonne  heure I  tant  mieux!  allons  donc!  si  nous 
pouvions  avoir  quelque  accident!  répétait  ce  gai  compagnon;  je 
veux  goûter  de  tous  les  dangers  !  »  Je  ne  sais  pas  si  quelque  balle  a 
brisé  la  tète  blonde  où  pétillait  cette  verve  guerrière;  je  me  la  rap- 
pelle avec  plaisir  :  tous  les  périls  étaient  pour  ce  généreux  enfant 
comme  toutes  les  femmes  pour  Chérubin;  il  n'aurait  pas  plus  dé- 
daigné un  accident  en  chemin  de  fer  que  la  vieille  Marceline. 

Les  hasards  de  ma  vie  ne  m'avaient  pas  encore  conduit  en  Savoie. 
Depuis  longtemps,  j'ai  remis  à  la  guerre  le  soin  d'ordonner  mes 
voyages.  C'est  un  guide  qiii  me  plaît,  dont  la  fantaisie  a  plus  d'im- 
prévu que  la  mienne  n'en  saurait  jamais  avoir.  Les  paysages  sa- 
voyards m'ont  ravi.  Ils  étaient  d'ailleurs  remplis  en  ces  heures 
rapides  d'une  émotion  inaccoutumée.  Dans  les  sentiers  les  plus  écar- 
tés, aucun  paysan  qui,  en  voyant  de  loin  l'uniforme  français  aux 
portières  des  wagons,  ne  se  mit  à  nous  adresser  des  signes  enthou- 
siastes. A  chaque  station^  nous  avions  reçu  des  aubades,  et  nous 
avions  eu  les  oreilles  assourdies  par  ces  énergiques  vivat  qui  pro- 
duisent toujours  sur  le  cœur  une  sorte  d'ébranlement,  comme  les 
clairons  et  les  tambours,  n'importe  pour  quelle  cause  ils  résonnent. 
J'avise  tout  à  coup  dans  une  campagne  solitaire,  sur  un  chemin 
montueux,  une  charrette  à  l'aspect  paisible,  toute  chargée  de  foin. 
En  regardant  cette  image  des  tranquilles  labeurs,  mon  esprit  part 
en  des  rêves  champêtres,  et  je  me  dis  que  la  vie  humaine  ne  s'a^- 
gite  point  partout  dans  l'atmosphère  fiévreuse  où  je  respire;  mais 
voilà  que  soudain  de  cette  charrette  s'élève  au  milieu  du  foin  une 
grosse  tête  surmontée  d'une  épaisse  chevelure,  puis  un  bras  ter- 
miné par  un  grand  chapeau;  la  tête  et  le  bras  se  remuent  avec  fu- 
rie; le  chapeau  parle  avec  toute  l'éloquence  qui  puisse  animer  un 
objet  de  son  espèce.  C'est  que  la  charrette  recelait  un  chairetier 
qui  avait  vu  de  loin  nos  képis  rouges;  le  patriotisme  s'élançait  de 
ces  bottes  de  foin  pour  nous  acclamer.  Nul  enthousiasme  ne  m'a 
plus  frappé  que  celui  de  ce  charretier  savoyard.  Ce  vieux  feutre 
délabré  qu'une  main  de  paysan  agitait  sous  un  vaste  ciel,  au  milieu 
d'un  site  agreste  et  désert,  était  pour  moi  le  signe  moins  surnatu- 
rel à  coup  sûr,  mais  tout  aussi  certain,  d'une  grande  victoire  que  la 
croix  entrevue  par  Constantin.  Il  disait  quel  feu  brûle  dans  toute 
son  étendue  le  sol  où  la  France  pose  le  pied  quand  elle  part  pour  un 
de  ses  redoutables  voyages. 

Le  chemin  de  fer  me  conduisit  à  Saint-Jean-de-Maurienne.  Là  je 
rompis  pour  quelques  jours  avec  les  inventions  des  âges  modernes, 
et  je  poursuivis  ma  route  à  cheval.  Dans  un  petit  village  de  la  mon- 
ktagne,  à  Modane,  j'eus  pour  logis  un  presbytère,  où  je  trouvai  une 
réunion  de  prêtres  qui  me  donna  la  plus  favorable  idée  du  clergé 


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516  RETUE   DES  DEUX  MONDES. 

savoyard.  Mon  hôte,  le  curé  du  lieu,  avait  un  aimable  esprit  et  une 
gracieuse  figure;  il  me  fit  songer  au  héros  d*un  grand  poète,  puis, 
l'auteur  de  Jocelyn  lui-même  serait  de  mon  avis,  à  une  œuvre  plus 
touchante  encore  et  plus  idéale  que  la  sienne.  Il  y  avait  comme  un 
parfum  de  TÉvangile  dans  les  humbles  détails  où  mon  hôte  entrait 
pour  s'occuper  de  mon  bien-être.  Je  me  séparai  de  ce  prêtre  comme 
d'un  ami.  L'idée  chrétienne  est  la  seule  région  où  les  amitiés  su- 
bites aient  le  droit  de  naître  et  d'être  parées  dès  leur  naissance  d'une 
grâce  immortelle.  Le  lendemain  de  mon  séjour  à  Modane,  je  cou- 
chais au  pied  du  Mont-Genis. 

Les  montagnes  sont  couronnées  d'une  poésie  étemelle  comme  les 
neiges  qui  blanchissent  leurs  sommets.  Ce  n'est  jamais  sans  émotion 
que  l'on  gravit  ces  mystérieuses  hauteurs,  dont  l'existence,  ainsi  que 
■  celle  du  désert  et  de  la  mer,  n'a  aucune  raison  humaine.  Il  semble 
toujours  qu'on  trouvera  sur  leurs  cimes  je  ne  sais  quoi  de  superbe 
et  d'inconnu.  Ce  je  ne  sais  quoi,  on  le  rencontre  souvent  en  effet  au 
sein  de  ces  âpres  solitudes,  soit  dans  le.ciel,  qu'on  voit  de  plus  près, 
soit  dans  son  cœur,  que  l'on  écoute  mieux.  Si  les  montagnes  agissent 
iur  nous  avec  tant  de  force  dans  les  circonstances  habituelles  de 
notre  vie,  on  peut  concevoir  de  quelle  puissance  elles  doivent  être 
armées  pour  celui  qui  les  aborde  à  des  heures  solennelles,  tout  rem-- 
pli  de  ces  pensées  que  l'approche  des  grands  événemens  rassemble 
frémissantes  et  pressées  au  fond  de  notre  âme. 

Je  commençai  l'ascension  du  MojqitiGenis  au  lever  du  jour.  Quand 
je  me  mis  en  route,  je  marchais 'dans  un  air  tiède,  à  travers  des 
arbres  parés  d'une  verdure  printanière.  Peu  à  peu  je  gagnai  ces 
hauteurs  où  la  végétation  change  d'aspect,  où  l'on  ne  rencontre  plus 
que  deux  espèces  d'arbres,  quelques  chênes  isolés,  dans  des  atti- 
tudes inspirées  et  violentes,  pareils  à  des  prophètes  centenaires,  tra- 
vaillés dans  le  désert  par  l'esprit  de  Dieu,  et  ces  grands  pins,  droits, 
immobiles  et  sombres,  images  d'une  résignation  lugubre,  qui  ont 
l'air  de  laisser,  tomber  leurs  bras  en  disant  :  «  Tout  est  consommé.» 
Je  pénétrai  enfin  dans  les  régions  froides  et  désertes.  J'abordai  ce 
vaste  plateau  couvert  de  neige  où  l'on  est  pris  d'une  soudaine  tris- 
tesse, où  Ton  se  deipande  pourquoi  tant  d'altières  magnificences 
prodiguées  à  cette  montagne  qui  porte  un  suaire,  où,  au  contact 
d'une  nature  glacée,  on  s'imagine  un  instant  que  le  terme  de  tous 
les  eùchantemens  d'où  l'on  sort  est  un  baiser  sur  les  lèvres  d'une 
morte.  J'éprouvai  une  sorte  de  bien-être  quand,  après  avoir  des- 
cendu les  dernières  pentes  du  Mont-Genis,  je  m'engageai  dans  la 
route  de  Suse.  Je  prenais  possession  de  ce  champ  clos  qui  depuis 
tant  d'années  appartient  à  nos  armes.  On  dit  que  l'Italie  est  notre 
tombeau;  je  ne  le  crois  pas.  Si  c'est  notre  tombeau,  en  tout  cas,  la 


Gooçle 


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COBOfENTÂlRES   D*UN   SOLDAT.  517 

pierre  en  est  mal  scellée,  et  nulles  sentinelles  encore  n'ont  pu  garder 
le  mort  qu  il  renferme. 

Je  trouvai  le  maréchal  Ganrobert  à  Suse.  Peu  d'instans  après 
mon  départ,  le  maréchal  quittait  Lyon,  où  je  m'étais  séparé  de  lui;  il 
traversait  en  quelques  heures,  avec  des  chevaux  de  poste,  la  route 
que  je  mettais  trois  jours  à  parcourir,  et  se  rendait  à  Turin,  où  l'ap- 
pelaient les  plus  urgentes  nécessités.  La  loyauté  de  la  France,  qui 
avait  attendu  l'invasion  du  territoire  piémontais  pour  faire  avancer 
ses  soldats,  pouvait  rendre  critique  notre  situation  et  celle  de  nos 
alliés  ;  une  généreuse  et  hardie  résolution  venait  de  prescrire  le 
passage  des  frontières  aux  troupes  placées  le  plus  près  des  Alpes. 
On  avait  compté  avec  raison  sur  l'apparition  de  notre  drapeau  poiu" 
donner  aux  Italiens  la  résolution  et  la  confiance  que  réclamait  cette 
heure  décisive  ;  mais  il  ne  fallait  point  que  ce  drapeau  subit  un 
échec,  et  tandis  que  nos  bataillons  s'embarquaient  pour  Gênes  et 
descendaient  du  sommet  des  Alpes,  l'armée  autrichienne  tout  en- 
tière avait  franchi  le  Tessin,  et  par  une  marche  rapide  elle  pouvait 
mettre  Turin  en  danger. 

Commandant  alors  en  chef  les  premières  troupes  qui  pénétraient 
en  Italie,  le  maréchal  Ganrobert  s'était  dirigé  en  toute  hâte  vers 
cette  capitale  menacée  avec  le  général  Niel  et  le  général  Frossard. 
Après  une  visite  à  la  Dora-Baltea,  qu'un  moment  il  fut  question  de 
défendre,  il  avait  décidé  l'occupation  de  Gasal  et  d'Alexandrie.  J'ai 
moins  que  jamais  la  pensée  d'écrire  une  œuvre  stratégique,  mais  je 
ne  saurais  passer  sous  silence  ce  mouvement,  qui  étonna  les  Autri- 
chiens et  favorisa  si  puissamment  la  concentration  de  notre  armée. 
Pour  comprendre  d'ailleurs  même  les  plus  infimes  détails  d'un  ta- 
bleau, il  faut  qu'on  en  connaisse  les  grandes  lignes. 

Je  trouvai  donc  le  maréchal  Ganrobert  à  Suse,  établi  au  palais 
épiscopal,  qui  était  devenu  notre  quartier-général.  La  ville  était  en- 
combrée de  troupes  se  promenant  sous  une  pluie  torrentielle  à  tra- 
vers des  rues  creusées  par  un  large  ruisseau,  et  où  d'innombrables 
gouttières  déversaient  leurs  eaux  sur  les  passans  avec  un  fracas  de 
cascade.  Je  n'ai  vu  Suse  que  sous  ce  ciel  inclément,  à  travers  ce  dé- 
luge; quand  elle  me  serait  apparue  à  travers  le  plus  gracieux  sou- 
rire d'un  ciel  printanier,  je  ne  sais  s'il  aurait  pu  m'en  rester  un  bien 
net  et  bien  vif  souvenir.  Nous  étions  livrés,  en  ces  débuts  d'une 
guerre  soudaine,  à  cette  maussade  activité  qui  rappelle  les  insup- 
portables vulgarités  des  voyages  ;  nous  appartenions  au  chemin  de 
fer  :  il  fallait  embarquer  hâtivement  les  hommes,  les  chevaux*  les 
munitions;  puis  nous  appartenions  encore  aux  télégraphes  élec- 
triques, dont  les  fils  s'agitaient  sans  relâche.  Gette  double  voie 
ouverte  à  l'inquiétude  humaine,  cette  ligne  de  fer  sur  le  sol,  cette 


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518  EETUE  DES  DEUX  MONDER. 

ligne  de  fer  dans  les  airs,  sont  l'organisation  de  la  fièvre  universelle. 
Suse,  outre  beaucoup  d'ennuis,  renferma  pour  nous  une  tristesse.  : 
le  général  Bouat,  en  prenant  son  repas  dans  une  auberge  où  se 
pressaient  une  foule  d'oflBciers,  fut  frappé  d'une  mort  subite. 

Le  général  Bouat  était  un  chef  énergique  qui  s'était  fait  apprécier 
des  soldats  en  Crimée.  Sa  mort  produisit  sur  la  troupe  une  impres- 
sion pénible.  Dans  ce  sort  d'un  homme  renversé  par  une  force  invi- 
sible à  quelques  pas  de  l'ennemi,  ne  recevant  point  pour  son  der- 
nier voyage,  sur  le  seuil  d'un  champ  de  bataille,  l'aumône  d'un 
morceau  de  plomb  ou  de  fer,  il  y  avait  ce  genre  de  fatalité  ironique 
qui  offense  si  cruellement  notre  esprit.  Au  moment  même  où  je 
quittai  Suse,  le  cercueil  qui  renfermait  les  restes  du  général  Bouat 
était  exposé  sous  les  arcades  d'une  rue  ple'me  de  mouvement  et  de 
bruit,  devant  l'auberge  où  ce  vaillant  soldat  avait  trouvé  cette  mi- 
sérable mort.  Je  me  disposais  à  escorter  ses  dépouilles  au  cimetière, 
quand  je  reçus  l'ordre  de  partir  sur-le-champ  pour  Turin,  où  le 
maréchal  Canrobert  s'était  rendu  de  nouveau  il  y  avait  à  peine  quel- 
ques heures.  Au  lieu  de  revenir  à  Suse  comme  il  le  pensait  en  par- 
tant, le  maréchal  restait  à  Turin,  où  sa  présence  était  nécessaire.  Je 
profitai  d'un  convoi  qui  emmenait  quelques  hommes  et  quelques 
chevaux  appartenant  à  une  batterie  d'artillerie,  je  m'installai  dans 
un  wagon  avec  l'officier  chargé  de  ce  transport,  et  me  voilà  de  nou- 
veau entraîné  vers  l'inconnu  par  la  force  qui  fait  aujourd'hui  mar- 
cher les  vivans  aussi  vite  que  les  morts  de  la  ballade. 

Dans  mon  rapide  trajet,  je  retrouvai  plus  ardent,  plus  expansif 
encore,  l'enthousiasme  qui  était  venu  fondre  sur  nous  dès  nos  pre- 
miers pas  en  Savoie.  Malgré  les  obscurs  voyageurs  qu'il  portait, 
notre  convoi  ne  pouvait  point  s'arrêter  sans  être  salué  par  des  po- 
pulations entières,  accourues  aux  stations.  Nous  recevions,  mon 
compagnon  et  moi,  les  honneurs  les  plus  imprévus  et  les  plus  sin- 
gulièrement en  désaccord  avec  nos  épaulettes.  Ainsi  nos  signes  dés- 
espérés ne  purent  persuader  à  une  garde  nationale  rustique,  rangée 
en  bataille  sur  notre  passage,  de  ne  pas  nous  présenter  les  armes. 
Quant  aux  fleurs,  elles  commençaient  leur  rôle  :  ces  légers  et  odo- 
rans  projectiles,  que  la  mitraille  devait  remplacer  bientôt,  pleuvaient 
sur  nous  de  tous  côtés.  Les  fleurs  étaient  le  langage  du  patriotisme 
féminin,  patriotisme  plein  de  grâces  inattendues  et  impétueuses, 
qui  avant  le  combat  nous  versait  à  grands  flots  le  vin  du  triomphe. 
Des  mères  prenaient  leurs  enfans  dans  les  bras  et  poussaient  sous 
no%  lèvres  des  tètes  blondes.  11  faut  bien  l'avouer,  nous  étions  atten- 
dris tout  en  nous  moquant  de  notre  attendrissement.  L'humeur  de 
notre  nation  est  à  la  fois  enthousiaste  et  sceptique.  Le  cœur  du  der- 
nier de  nos  soldats  est  fait  comme  un  poème  de  lord  Byron,  avec 


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COMMBNTAIBES  d'UN  SOLDAT.  619 

cette  étrange  matière  formée  de  la  passion  et  de  la  raillerie.  Que 
dire  enfin?  femmes,  enfans  et  fleurs' nous  conquéraient  à  notre  insu; 
nous  faisions  de  ces  trois  élémens  une  aimable  et  charmante  trinité 
qui  nous  représentait  toute  l'Italie. 

J'arrivai  à  Turin  dans  la  nuit,  par  un  violent  orage  qui  rendait 
toutes  les  rues  désertes.  Je  me  fis  conduire  au  palais  du  roi,  où  le 
maréchal  Canrobert  était  installé.  Ce  fut  à  la  lueur  d'un  éclair  que 
j'aperçus  pour  la  première  fois  ce  vaste  château,  qui  a  quelque 
chose  de  guerrier  et  de  claustral.  Cette  clarté,  du  reste,  convenait 
merveilleusement  à  ces  pierres  et  au  moment  où  je  les  voyais. 
Le  matin  même,  le  roi  était  parti  pour  se  mettre  à  la  tête  de  ses 
troupes.  Turin  avait  vu  s'éloigner  son  souverain  avec  émotion,  et  la 
vieille  demeure  royale  avait  un  air  de  veuve,  mais  de  veuve  altière. 
Heureuses  de  nos  jours  les  royales  demeures  que  les  guerres  seules 
forcent  à  recevoir  les  adieux  de  leurs  maîtres!  Je  passai  la  nuit  pres- 
que tout  entière  près  de  la  chambre  du  maréchal,  dans  un  grand 
salon  où  veillaient  avec  moi  quelques  officiers.  A  chaque  instant,  la 
télégraphie  électrique  nous  transmettait  une  nouvelle  dépêche.  Sou- 
vent le  maréchal  venait  au  milieu  de  nous,  consultait  ses  cartes  et 
prenait  les  mesures  que  lui  conseillaient  les  graves  intérêts  dont  il 
était  chargé.  Cette  guerre  faite  ainsi  la  nuit,  dans  le  silence  du  ca- 
binet,'au  milieu  de  ce  palais  délaissé,  avait  une  émouvante  bizar- 
rerie :  c'était  comme  la  lutte  d'un  médecin  au  chevet  d'un  malade 
contre  ces  ennemis  invisibles  auxquels  s'attaque  la  science.  Quand 
les  dépêches  nous  laissaient  en  repos,  je  m'enfonçais  dans  un  fau- 
teuil, et  à  travers  la  fumée  de  mon  cigare  je  regardais  les  lieux 
qui  m'entouraient.  Dans  ce  splendide  quartier-général,  je  me  rap- 
pelais les  baraques  de  la  Crimée.  Je  songeais  à  tous  les  logis  que 
nous  liabitons  en  ce  monde,  depuis  la  maison  dé  notre  enfance,  la 
première  maison,  la  maison  aimée,  toute  remplie  pour  nous  d'in- 
times familiarités  et  de  profondes  tendresses,  jusqu'à  ces  gîtes  im- 
prévus, étranges  et  parfois  cruels,  où  nous  conduit  ensuite  la  vie 
quand  elle  prend  les  allures  fantasques  du  songe. 

Évidemment,  si  dans  le  cours  régulier  d'une  existence  paisible 
j'avais  visité  un  jour  ce  palais  de  Turin,  que  tant  de  voyageurs  ont 
regardé  déjà  et  regarderont  encore  d'un  œil  indifférent,  cette  visite 
m'aurait  laissé  quelque  pâle  souvenir  que  je  n'évoquerais  pas  sans 
doute  de  ces  régions  de  notre  esprit  où  s'entassent  les  ombres  des 
choses  passées;  mais  ce  palais  s'est  offert  à  moi  dans  ces  conditions 
singulières  où  la  guerre  place  vis-à-vis  les  uns  des  autres  les  êtres 
de  toute  nature,  soit  inanimés,  soit  vivans,  que  ses  caprices  tout 
puissans  rapprochent.  De  là  les  vives  images  que  j'en  ai  gardées. 
Ainsi  je  revois  sans  cesse  cette  salle  d'armes  que  je  traversai  d'un 


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520  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pas  hâtif  en  sortant  de  table,  me  repentant  des  loisirs  que  je  m'ac- 
cordais. Ces  étranges  figures  dont  elle  est  bordée ,  ces  grands  fan- 
tômes équestres  créés  par  le  génie  des  panoplies,  m'ont  bien  autre- 
ment frappé  que  si  je  les  avais  contemplés,  pendant  de  longues 
heures,  du  regard  tranquille  dont  on  savoure  les  richesses  d'un 
musée.  Je  sentais  le  souffle  des  guerres  présentes  passer  à  travers 
ces  héroïques  armures  qui  me  racontaient  les  guerres  d'autrefois. 
A  l'approche  de  l'un  de  ces  orages  dont  elles  aimaient  jadis  les  fu- 
reurs, toutes  ces  choses  belliqueuses  me  semblaient  frémir  comme 
des  arbres  prêts  à  se  livrer  aux  étreintes  de  la  tempête.  Je  regardsd 
avec  une  curiosité  ardente  une  cuirasse  qui  avait  appartenu  au 
prince  Eugène  de  Savoie.  Les  traces  de  balles  qui  marquent  en 
maint  endroit  l'acier  damasquiné  prouvaient  que  ce  vaillant  capi- 
taine pratiquait  le  métier  de  soldat.  Près  de  cette  cuirasse  reposait, 
sous  un  verre  et  sur  un  coussin  de  velours,  une  épée  portée  autre- 
fois par  Napoléon  P%  une  de  ces  épées  délicates  et  minces  que  cha- 
cun connaît,  représentant  une  pensée  plutôt  qu'une  force  matérielle, 
une  épée  symbolique  évoquant  le  génie  silencieux  qui  a  dominé  les 
plus  grands  tumultes  de  ce  monde. 

Je  dois  au  palais  de  Turin  un  souvenir  aussi  vivant  que  celui  de 
sa  salle  d'armes,  c'est  le  souvenir  de  son  jardin.  Dans  quelques 
pages  publiées  récemment,  le  plus  grand  rêveur  de  notre  siècle,  le 
roi  de  ces  songes  tristes  et  splendides  qu'a  tant  aimés  une  généra- 
tion déjà  vieillie,  l'auteur  de  Bené  passe  en  revue  tous  les  jardins 
où  il  a  erré.  Le  fait  est  que  le  jardin  sera  toujours,  malgré  ce  que 
la  poésie  du  siècle  dernier  en  a  voulu  faire,  une  sorte  de  région 
mystérieuse  où  résident  des  puissances  plus  humaines  et  plus  émues 
que  les  sauvages  énergies  de  la  nature.  C'est  dans  un  jardin  que  le 
premier  sourire  de  la  femme  dore  le  premier  péché  de  ce  monde; 
c'est  dans  un  jardin  qu'un  Dieu,  transformé  un  instant  en  homme 
par  un  miracle  de  dévouement  et  d'amour,  sent  toutes  les  tristesses 
humaines  envahir  son  âme,  où  il  découvre  le  seul  infini  de  cette 
terre,  la  douleur.  Aussi  ai-je  toujours  eu  les  jardins  en  vénération, 
même  avant  les  momens  que  j'ai  passés  dans  le  jardin  de  Turin. 

Il  était  environ  trois  heures;  c'était  le  2  mai;  le  maréchal  Canro- 
bert,  accablé  par  la  fatigue  d'un  travail  incessant,  voulut  respirer 
l'air  pendant  quelques  minutes;  il  se  fit  ouvrir  le  jardin  qui  s'éten- 
dait sous  les  fenêtres  des  appartemens  où  il  résidait.  C'était  un  jar- 
din dessiné  de  cette  simple  et  large  manière  dont  le  xvii*  siècle  eut 
le  secret  :  de  longues  allées  droites  et  sévères,  bordées  d'arbres  ma- 
jestueux ;  aucune  de  ces  grâces  théâtrales,  nul  de  ces  ornemens  fac- 
tices que  le  goût  moderne  a  mtroduits  dans  le  royaume  même  de  la 
verdure  et  des  fleurs.  Le  château,  dont  je  n'avais  vu  que  confusé- 


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COMMENTAIRES   d'uN   SOLDAT.  521 

ment  encore  les  murs  extérieurs,  m* apparut,  de  ce  lieu  austère, 
comme  une  sorte  de  couvent  qui  me  fit  songer  aux  grandeurs  mo- 
roses de  FEscurial.  De  hautes  murailles,  offrant  une  sombre  et  im- 
posante nudité ,  étaient  percées  par  des  fenêtres  garnies  de  petits 
carreaux  rappelant  le  treillage  des  casques.  On  se  sentait  regardé 
par  ce  morne  palais  d'un  regard  de  fantôme.  Les  allées  où  s'impri- 
maient nos  pas  étaient  hantées  par  les  mêmes  esprits  que  la  salle 
d'armes;  le  passé  nous  y  poursuivait  d'un  œil  semblable  à  ces  yeux 
qui,  du  fond  des  vieux  cadres,  jettent  parfois  des  troubles  si  bizarres 
dans  nos  cœurs.  Le  maréchal  se  reposa  sur  un  banc,  je  pris  place  à 
ses  côtés,  et  nos  pensées  se  mirent,  dans  le  monde  invisible,  à  par- 
courir les  mêmes  sentiers.  Nous  jouissions  d'une  halte  rapide  dans 
une  course  sans  trêve  à  travers  des  sites  imprévus  et  vers  des  faits 
ignorés.  Le  maréchal  retrouva  tout  à  coup  dans  sa  mémoire  l'apo- 
logue de  Cynéas  à  Pyrrhus,  qu'il  me  récita  en  souriant.  Le  repos  de- 
vient pour  les  âmes  guerrières  une  sorte  d'idéal,  mais  un  idéal  que 
l'on  tremble  de  rencontrer,  et  que  l'on  se  plaît  à  reléguer  dans  les 
clartés  indécises  d'un  jour  lointain.  Aurions -nous  voulu  contre  ces 
clartés  changer  la  lumière  ardente  et  les  senteurs  orageuses  que 
les  jours  prochains  répandaient  pour  nous  sous  ces  grands  arbres? 
Assurément  je  ne  le  crois  pas.  Du  reste,  notre  entretien  dura  peu; 
le  maréchal  fut  obligé  de  regagner  bientôt  la  royale  demeure,  où  il 
devait  reprendre  le  faix  qu'il  avait  un  instant  déposé.  Ceux  qui, 
dans  le  drame  de  la  vie,  sont  chargés  des  rôles  importans  n'ont 
que  de  bien  rares  et  bien  courts  momens  pour  soulever  le  masque 
fixé  sur  leurs  traits  par  la  main  même  des  destinées,  et  rafraîchir  leur 
visage  découvert  au  souffle  des  régions  éternelles.  Le  privilège  des 
hommes  obscurs,  c'est  le  commerce  perpétuel  qu'il  leur  est  permis 
d'entretenir  avec  ces  hautes  puissances  de  l'âme  qu'on  appelle  les 
rêveries.  Ces  puissances  m'ont  parlé  avec  une  éloquence  particulière 
dans  le  jardin  de  Turin,  et  voilà  pourquoi  ce  jardin  occupe  presque 
autant  de  place  qu'un  champ  de  bataille  à  travers  des  récits  cpie  ne 
dictent  ni  la  renommée  ni  la  science,  mais  que  murmurent  simple- 
ment à  voix  basse  le  libre  génie  de  nos  songes  et  la  fée  capricieuse 
de  nos  souvenirs. 


IL 

Le  3  mai,  le  maréchal  Canrobert  alla  se  jeter  dans  Alexandrie. 
Les  Autrichiens,  depuis  plusieurs  jours,  se  préparaient  au  passage 
du  Pô.  Nous  le  savions.  Une  audacieuse  inspiration  chez  le  général 
qui  les  commandait  pouvait,  aux  débuts  de  la  guerre,  nous  créer  de 
graves  embarras.  Le  troisième  et  le  quatrième  corps  étaient  loin 


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522  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

d*être  réunis.  On  expédiait  de  Suse  à  Alexandrie  des  troupes  qui, 
malgré  toute  la  rapidité  des  chemins  de  fer  et  le  zèle  ardent  de  leurs 
chefs,  mettaient  forcément  à  s'assembler  un  temps  dont  Tennemi 
pouvait  profiter.  Les  corps  du  maréchal  Baraguay-d*Hilliers  et  du 
général  Mac-Mahon,  qui  débarquaient  à  Gênes,  ne  pourraient  pas 
s'ébranler  pour  nous  rejoindre  avant  d'être  au  complet  et  de  possé- 
der les  moyens  de  tenir  la  campagne.  Le  maréchal  Ganrobert  sen- 
tait l'importance  des  heures,  qu'il  aurait  voulu  pouvoir  pousser 
comme  les  hommes.  Il  se  rendit  à  Alexandrie  pour  se  rapprocher  à 
la  fois  de  Valence,  où  était  le  quartier-général  de  l'armée  sarde,  de 
Gênes,  où  débarquaient  sans  cesse  des  troupes  françaises,  et  des 
points  menacés  par  les  Autrichiens,  dont  il  fallait  épier  chaque  mou- 
vement. 

Alexandrie,  malgré  le  soleil  printanier  qui  l' éclairait  dans  la  ma- 
tinée où  elle  m' apparut  pour  la  première  fois,  avait  le  triste  aspect 
des  forteresses,  ces  grandes  prisons  où  la  guerre,  au  lieu  de  pren- 
dre son  essor  comme  sur  les  champs  de  bataille,  s'assied  les  ailes 
reployées  dans  une  morne  et  sombre  attitude.  Le  maréchal  fut  ac- 
cueilli dans  cette  place  forte  par  les  généraux  piémontais  Durando 
et  Fanti,  qui  l'avertirent  que  les  Autrichiens  venaient  de  passer  le 
grand  bras  du  Pô  à  Cambio.  Le  troisième  corps  se  composait  de 
trois  divisions  commandées  par  les  généraux  Renault,  Bourbaki  et 
Trochu,  le  successeur  du  général  Bouat.  Trois  divisions  comman- 
dées par  de  pareils  hommes  auraient  pu  assurément  soutenir  les 
premiers  efforts  de  l'invasion  autrichienne;  mais  la  division  Bour- 
baki était  seule  établie  dans  Alexandrie,  les  autres  arrivaient.  Quel- 
que coup  de  main  heureux  de  l'ennemi  contre  le  chemin  de  fer  qui 
nous  amenait  d'indispensables  renforts  eût  engagé  pour  nous  la 
lutte  dans  de  rudes  conditions.  Le  premier  soin  du  maréchal  fut  de 
visiter  soigneusement  toutes  les  fortiflcations  de  la  place.  Une  pen- 
sée surtout  l'inquiétait  :  maintenir  ses  communications  libres  avec 
Gênes  et  avec  Turin.  Il  s'occupa  tout  d'abord  de  la  défense  des  voies 
ferrées.  Il  fit  établir  sur  les  remparts  de  nouvelles  batteries,  puis 
indiqua  en  dehors  de  la  ville  des  points  où  l'on  pouvait  créneler  et 
retrancher  des  maisons.  Il  se  rendit  ensuite  au  palais  d'Alexandrie, 
que  le  roi  lui  avait  assigné  pour  demeure. 

Le  palais  d'Alexandrie  ne  rappelle  en  rien  celui  de  Turin.  Il  a  le 
caractère  de  la  ville  où  il  s'élève.  Le  luxe  en  est  proscrit,  ou  plutôt, 
je  crois,  n'a  jamais  songé  à  y  venir.  C'est  une  résidence  toute  guer- 
rière, renfermant  de  grandes  pièces  dégarnies,  faites  pour  prêter 
un  abri  passager  à  une  existence  hâtive  et  virile.  Cependant  les  ap- 
partemens  réservés  au  roi  n'ont  pas  tout  à  fait  la  physionomie  rigide 
de  la  vaste  salle  où  le  maréchsJ  installa  son  état-major.  £h  bien! 


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COMMENTAIRES  d'UN  SOLDAT.  52S 

en  dépit  de  sa  mine  sérieuse,  cette  salle  nue,  où  chacun  de  nous,  le 
soir,  faisait  dresser  tour  à  tour  un  lit  de  camp  sur  lequel  il  ne  dor- 
mait guère,  cette  chambre  à  la  haute  cheminée,  aux  murailles 
épaisses,  sentant  le  vieux  château  et  la  forteresse,  est  un  gite  dont 
je  me  souviens  avec  un  secret  plaisir.  La  cour  sur  laquelle  s'ou- 
vraient nos  fenêtres  était  une  scène  aussi  féconde,  aussi  variée  que 
celle  où  se  joue  le  génie  de  Shak^eare.  Paysans,  soldats,  souve- 
rains, j'ai  vu  dans  cette  cour  tous  les  personnages  de  la  comédie 
humaine.  Cet  homme  en  haillons,  le  front  pâle,  le  regard  craintif, 
marchant  entre  des  gens  armés,  dont  les  mains  violentes  s'impriment 
sur  sa  misérable  veste,  c'est  un  espion.  Le  pauvre  diable  a  échoué 
dans  une  de  ces  entreprises  qui  appartiennent  tantôt  à  l'infamie, 
tantôt  à  rtiéroïsme^  ma'is  qui,  héroïques  ou  infâmes,  offenseront  éter- 
nellement le  cœur.  On  le  regarde  avec  cette  curiosité  mêlée  de  répu- 
gnance qu'inspire  le  reptile,  l'oiseau  de  nuit,  tout  ce  qui  se  cache, 
tout  ce  qui  rampe,  tout  ce  qui  redoute  le  jour.  J'aperçois  des  hommes 
qui  éveillent,  eux  aussi,  une  curiosité  profonde,  mais  une  curiosité 
sans  aversion,  mêlée  au  contraire  d'une  sorte  de  déférence  :  ce  sont 
des  prisonniers.  Voici  donc  comment  sont  faits  les  gens  que  nous  au- 
rons bientôt  devant  nous.  Ceux-ci  étaient  des  Tyroliens  surpris,  je 
ne  sais  trop  comment,  par  une  patrouille  piémontaise.  Ils  portaient 
avec  une  aisance  qui  ne  manquait  pas  de  grâce  des  habits  d'une  étoffe 
grossière,  mais  bien  taillée.  Leurs  formes  élancées  étaient  dessinées* 
par  cette  jaquette  de  toile  grise  dont  toute  l'armée  autrichienne  est 
vêtue  en  campagne.  Sur  leurs  têtes  s'inclinait  un  chapeau  coquet- 
tement retroussé  et  surmonté  d'une  plume  noire,  le  chapeau  des 
chasseurs  dans  l'opéra  de  Freyschâtz.  J'éprouve  toujours  une  sym- 
pathie involontaire  pour  les  gens  que  j'ai  combattus  ou  que  je  vais 
combattre.  La  haine  ne  peut  point  vivre  en  compagnie  des  senti- 
mens  que  la  guerre  développe  en  nous. 

Mais  il  s'élève  dans  la  rue  un  grand  bruit.  On  entend  un  tapage 
de  chevaux,  des  cris  enthousiastes;  c'est  quelque  grand  de  ce  monde 
qui  passe.  En  effet,  je  vois  entrer  sous  le  portique  du  palais  où  les 
tambours  battent  aux  champs,  où  le  poste  vient  de  prendre  les 
armes,  le  roi  Victor-Emmanuel.  Je  reconnais  ce  visage  que,  sous  plus 
d'un  humble  toit,  des  gravures  grossières  m'ont  déjà  montré.  Voilà 
cet  œil  ardent  et  bienveillant  qui  darde  un  regard  droit  et  hardi  au- 
dessus  d'une  moustache  provocante  et  comme  irritée.  Je  laisse  à 
d'autres  le  soin  de  citer  ce  prince  à  ce  qu'on  nomme  le  tribunal  de 
l'histoire.  Seulement  dès  aujourd'hui  je  pense  à  part  moi  qu'un  sou- 
verain à  cheval  aux  heures  des  périls  fera  toujours  battre  le  cœur.. 
M.  de  Lamartine  l'a  dit,  lui  qui  pourtant  a  écrit  la  Marseillaise  de  la 
Paixy  a  le  cheval  est  le  piédestd  des  princes.  »  Il  a  écrit  ces  mots,  si 


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52&  ,BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

je  ne  me  trompe,  à  propos  de  ce  malheureux  roi  qui  a  donné  un  saint 
de  plus  à  sa  race,  mais  frappé  si  cruellement  la  royauté  en  la  forçant 
de  suivre  à  pied,  humiliée,  affaissée,  bafouée,  cette  voie  douloureuse 
dont  la  Divinité  seule  peut  faire  une  voie  triomphale.  Quel  sort  atr- 
tend  un  monarque  maintenant  à  la  poursuite  de  la  grande  entre- 
prise qui  tente  et  défie  de  notre  temps  toutes  les  monarchies ,  dé- 
ployant l'antique  bannière  de  sa  maison  à  des  vents  qui  jusqu'à  ce 
jour  n'ont  respecté  qu'un  seul  drapeau?  Je  n'en  sais  rien;  quoi  qu'il 
advienne,  je  n'oublierai  jamais  le  roi  Victor-Emmanuel  tel  que  je  l'ai 
vu  la  première  fois,  à  cheval,  le  sabre  au  côté,  respirant  librement 
et  joyeusement  dans  l'air  guerrier  d'Alexandrie  comme  dans  une 
atmosphère  faite  pour  ses  poumons.  Bien  d'autres  mémoires  que  la 
mienne  garderont  assurément  cette  image,  et  dans  l'âme  des  peu- 
ples une  image  est  presque  toujours  un  jugement. 

Peut-être  comprend -on  maintenant  pourquoi  j'aime  le  palais 
d'Alexandrie  et  sa  tour  carrée,  entourée  de  solides  murailles,  qui 
doit  ressembler  en  temps  ordinaire  au  préau  d'une  prison.  Tandis 
que  j'étais  occupé  des  spectacles  de  toute  nature  qui  venaient  me 
trouver  jusque  dans  ma  demeure,  les  Autrichiens  continuaient  leurs 
inquiétantes,  mais  stériles  démonstrations.  On  apprit  une  nuit  qu'ils 
s'étaient  montrés  à  Tortone,  à  quelques  lieues  de  nous.  La  cavalerie 
piémontaise  résolut  de  pousser  une  reconnaissance  jusqu'à  ce  vil- 
lage, où  du  reste  ils  n'avaient  fait  qu'une  rapide  apparition.  Le  ma- 
réchal m'envoya  aux  avant-postes,  d'où  cette  reconnaissance  devait 
se  mettre  en  route.  Pour  accomplir  ma  mission,  je  devais  traverser 
le  champ  de  bataille  de  Marengo.  «  J'aime  ce  champ  de  bataille,  où 
la  liberté  dansa  sur  des  roses  sanglantes  sa  danse  de  noces.  »  Ces 
paroles  sont  d'^un  poète  allemand  mort,  il  y  a  quelques  années,  dans 
notre  pays,  qu'il  aimait  avec  une  tendresse  passionnée.  Henri  Heine 
a  laissé  sortir  ce  cri  de  son  cœur  en  traversant  ces  plaines  célèbres, 
où  l'avait  conduit  la  fantaisie  du  voyageur  et  où  le  devoir  du  soldat 
m'amenait  à  mon  tour.  Le  champ  de  bataille  de  Marengo,  au  mo- 
ment où  je  le  traversai,  était  paré  des  plus  riantes  couleurs  dont 
disposent  le  matin  et  le  printemps.  Cette  terre  où  dorment  tant  de 
morts  à  la  fois  glorieux  et  oubliés  se  cachait  sous  une  herbe  épaisse 
dont  chaque  brin  étincelait  d'une  larme,  mais  d'une  larme  féconde 
et  céleste:  le  soleil  n'avait  pas  encore  bu  la  rosée.  Ai-je  rencontré 
sur  ce  théâtre  verdoyant  d'une  terrible  lutte  les  pensées  qu'y  salua 
le  poète  dont  le  nom  est  revenu  à  ma  mémoire?  Je  ne  le  crois  pas. 
C'est  de  notre  âme  après  tout  que  s'échappent  ces  apparitions  qui 
vont  ensuite  se  poser  devant  nous,  tantôt  au  pied  d'un  arbre  sécu- 
laire, tantôt  au  pied  d'une  colonne,  et  mon  âme  est  hantée  par  d'au- 
tres fantômes  que  ceux  qui  peuplaient  l'âme  d'Henri  Heine.  Tou- 


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COMHEIVTAIBES  D*UN  SOLDAT.  525 

tefois  ces  lieux  m'ont  ému,  et  j'y  ai  vu  ce  que  ne  pouvait  y  voir 
un  Allemand,  même*  amoureux  de  notre  pays;  j'y  ai  vu  un  objet 
plus  éclatant  mille  fois  que  l'herbe  humide  sur  laquelle  il  brillait,  ce 
voile  merveilleux  que  notre  gloire  y  a  laissé  et  qu'aucune  puissance 
ne  pourrait  faire  disparaître. 

La  reconnaissance  piémontaise  qui  s'avança  jusqu'à  Tortone  nous 
apprit  que  les  Autrichiens  étaient  en  retraite  ;  tandis  que  l'ennemi 
s'éloignait  sans  avoir  détruit  nos  lignes  télégraphiques,  nos  chemins 
.de  fer,  tous  les  moyens  d'action  dont  nous  avions  un  si  grand  be- 
soin, notre  concentration  s'opérait.  Nos  communications  avec  Turin 
étaient  assurées,  nos  communications  avec  Gênes  régulièrement  éta- 
blies. Nous  n'avions  plus  désormais  qu'à  tenter  ces  épreuves  abor- 
dées par  notre  armée  avec  tant  de  confiance.  Les  mauvaises  heures 
étaient  passées.  Me  voici  arrivé  aux  faits  éclatans;  mais  je  ne  veux 
pas  me  séparer  d'une  époque  où  j'ai  goûté  plus  d'une  fois,  malgré 
bien  des  tracas  extérieurs,  les  plus  précieuses  jouissances  du  re- 
cueillement, sans  raconter  im  incident  qui  se  lie  à  des  pensées  dont 
l'expression  serait,  suivant  moi,  une  profonde  initiation  à  ce  que  j'ap- 
pellerai la  vie  spirituelle  en  temps  de  guerre. 

Entre  une  journée  de  fatigues  et  une  nuit  destinée  aux  veilles, 
le  maréchal  Canrobert  voulut  essayer  un  soir  d'aller  au  théâtre 
d'Alexandrie.  On  nous  introduit  dans  ime  vaste  loge  d'où  nos  re- 
gards se  promènent  sur  une  salle  spacieuse,  élégante  et  bien  dispo- 
sée, comme  l'est  toute  salle  de  spectacle  en  Italie;  mais  cette  en- 
ceinte lumineuse  et  parée  est  littéralement  déserte.  Toutes  les  loges 
ont  cet  aspect  si  sragulièrement  désolé  qu'offrent  les  loges  vides. 
Aucun  spectateur  n'est  assis  sur  les  banquettes  -du  parterre.  Nous 
sommes  tout  éveillés  au  milieu  d'un  rêve  familier  à  ceux  qui  con- 
naissent dans  ses  mille  détours  la  cité  des  songes.  Nous  voyons  au- 
tour de  nous  des  lambris  dorés,  des  lumières,  tout  ce  qui  est  pré- 
paré pour  les  fêtes,  tout  ce  qui  attend  la  foule;  mais  à  la  place  de 
la  foule  règne  une  solitude  qui,  dans  ces  lieux  ornés,  a  quelque  chose 
d'effrayant  et  d'étrange,  comme  un  cadavre  sur  un  trône.  J'étais 
sous  la  pénible  impression  de  cette  salle  vide,  quand,  au  son  de 
quelques  violons  criant  dans  ce  désert^  la  toile  se  leva.  On  jouait 
une  pièce  de  Goldoni.  J'ai  contre  Goldoni  des  préjugés  qui  datent 
de  loin.  Il  y  a  déjà  de  longues  années,  au  temps  de  mon  enfance, 
j'essayais  de  le  lire  dans  de  vieux  volumes  revêtus  d'une  couverture 
qui  m'attristait;  je  suis  convaincu  aujourd'hui  que  c'était  son  pâle 
esprit  qui  donnait  à  cette  couverture  une  teinte  chagrine,  puisque 
je  trouvais  quelque  chose  de  vivant  et  de  joyeux  à  la  couverture 
plus  flétrie  encore  qui  habillait  le  livre  jauni  où  résidait  pour  moi, 
à  la  même  époque,  le  génie  de  Molière. 


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526  BEVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

Od  représentât  donc  devant  ces  loges  veuves  et  ces  banquettes 
nues  une  pièce  de  Goldoni.  Alors ,  tout  en  écoutant  ces  lazzis  su^ 
rannés,  tout  en  assistant  aux  débats  de  cette  gaieté  tremblotante  et 
chenue,  je  sentis  tomber  sur  mon  cœur  une  tristesse  pénétrante,  et 
je  me  dis  que  la  grande  mélancolie  de  la  guerre  n'était  pas  assuré- 
ment là  où  la  plaçaient  ceux  qui  n'ont  pas  vécu  dans  Tintimité  de 
cette  étrange  puissance.  Jamais  aucun  champ  de  bataille,  même  le 
soir,  à  l'heure  où  les  ombres  de  la  nuit  viennent  s'ajouter  aux  om- 
bres éternelles  pour  peser  sur  les  morts  de  la  journée,  jamais  un 
champ  de  bataille  ne  m'a  semblé  aussi  lugubre  que  cette  salle  de 
spectacle.  Ce  n'est  point  l'événement  prévu,  le  fait  dont  la  pensée 
depuis  longtemps  tient  en  éveil  toutes  les  forces  de  votre  âme,  qui 
vous  jette  dans  ces  abîmes  où  on  se  laisse  choir  avec  une  sorte  de 
volupté  :  c'est  im  incident  imprévu,  c'est  la  surprise,  la  surprise, 
dont  l'énergie  des  gens  de  guerre  doit  se  défier,  commQ  la  vertu  des 
saints.  Je  vins  à  penser  soudain,  au  fond  de  ma  loge,  à  ce  qu'il  y 
avait  de  presque  sinistre  dans  ces  jeux  d'une  muse  défunte  r^ardés 
à  l'extrémité  d'une  salle  déserte  par  ces  êtres  appartenant  au  monde 
incertain  des  périls,  et  devenus  déjà  choses  ténébreuses,  pour  me 
servir  d'une  expression  biblique. 

Et  quand  bien  même,  pensais-je  encore,  cette  salle  se  peuplerait 
tout  à  coup  d'une  foule  bruyante  et  passionnée,  quand,  à  la  place 
de  cette  livide  comédie,  trébuchant  sur  ses  brodequins  usés,  cette 
scène  me  montrerait  quelque  drame  éclatant  d'ime  immortelle  jeu- 
nesse, mon  âme  pourrait-elle  s'ouvrir  à  de  moins  sombres  pensées? 
Non  ;  elle  serait  en  droit  au  contraire  de  receler  de  plus  profondes 
tristesses,  car  c'est ^lors  qu'apparaîtrait  ce  contraste  que  la  guerre, 
lorsqu'elle  se  promène  en  plein  pays  civilisé,  établit  entre  ceux 
qu'elle  regarde  passer  et  ceux  qui  suivent  ses  pas.  Deux  races  sé- 
parées par  des  océans  ne  sont  pas  plus  distinctes  l'une  de  l'autre 
que  ces  deux  races  vivant  côte  à  côte  dans  une  apparente  familia- 
rité. Ces  hommes  continuent  à  parler  la  même  langue,  mais  les  mots 
qui  ont  un  sens  pour  ceux-ci  sont  dénués  de  sens  pour  ceux-là.  Les 
uns  doivent  sourire  au  sentiment  que  les  autres  doivent  étouffer. 
Les  uns  ont  le  droit  de  se  croire  l'avenir,  les  autres  n'ont  pas  même 
le  droit  de  se  croire  le  lendemain.  Les  uns  enfin  sont  les  sujets  de 
la  vie  ;  les  autres,  tout  en  côtoyant  les  vivans,  se  sentent  les  esclaves 
d'une  puissance  plus  vaguement  redoutable  que  la  mort. 

Voilà  les  pensées  qui  ont  peuplé  pour  moi  un  instant  cette  salle 
sans  spectateurs.  Ici  ou  là,  j'en  suis  sûr,  en  des  temps  semblables  à 
ceux  où  j'ai  vécu  et  où  j'espère  vivre  encore,  elles  se  sont  offertes  à 
d'autres  esprits  que  le  mien;  c'est  ce  qui  m'empêche  de  les  passer 
sous  silence.  Mais  les  mêmes  pensées  se  colorent  de  différentes 


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GOMUENTAIBSd  d'UN  SOtDAT.  527 

clartés  suivant  les  diflFérentes  dispositions  de  Tâme,  et  ce  qui  m'a 
inspiré  un  soir  une  mélancolie  passagère,  mêlée  d'ailleurs  d'un  plaisir 
secret,  m'a  causé  bien  souvent  dés  joies  intimes  et  ardentes.  11  y  a 
dans  cette  incertitude  du  lendemain  un  charme  que  les  natures  les 
plus  grossières  savourent;  peut-être  après  tout  le  chagrin  dont  on 
est  parfois  saisi  aux  heures  où  l'on  se  sent  glisser  à  travers  cette 
vie  comme  un  songe  n'est-il  que  la  terreur  de  l'instant  où,  le  péril 
évanoui,  on  s'y  trouvera  de  nouveau,  créature  enchaînée  et  chose 
pesante. 

Le  14  mai,  l'empereur  arrivait  à  Alexandrie.  Si  dans  le  cours  or- 
dinah-e  de  la  vie  les  souverains  excitent  déjà  une  curiosité  si  ar- 
dente, on  se  figure  ce  que  cette  curiosité  peut  devenir  aux  jours  où 
l'excitation  est  dans  toutes  les  âmes,  où  l'on  épie  un  mouvement, 
un  signe  de  ces  événemens  cachés  encore,  mais  dont  chacun  sent  la 
présence,  que  l'on  sait  debout  et  prêts  à  paraître.  Alexandrie  s'é- 
tait transformée  :  une  population  que  je  n'avais  même  point  soup- 
çonnée inondait  les  rues  et  semblait  monter  le  long  des  maisons, 
car  fenêtres,  balcons,  corniches,  tout  espace  où  pouvait  se  blottir 
un  spectateur  était  envahi;  chaque  muraille  avait  im  revêtement 
humain.  Cet  immense  regard  de  la  foule,  où  tant  de  passions  réu- 
nissent leurs  énergies  magnétiques,  tombait  sur  le  visage  de  l'em- 
pereur, qui  s'avançait  lentement  à  cheval,  en  tenue  de  guerre,  entre 
deux  haies  de  soldats  immobiles.  L'air  retentissant  d'acclamations 
était  à  chaque  instant  obscurci  par  des  pluies  odorantes;  c'était 
Fenthousiasme  italien  qui  se  répandait  en  pluie  de  fleurs.  J'ai  vu  de- 
puis les  fêtes  de  Milan;  malgré  leurs  magnificences,  elles  ne  m'ont 
point  fait  oublier  l'entrée  dans  Alexandrie.  Ce  qui  marquait  cette 
journée,  c'était  une  émotion  plus  puissante  que  celle  du  triomphe, 
l'émotion  du  désir  et  de  l'attente;  l'instant  où  l'on  débouche  sur 
un  champ  de  bataille  que  les  boulets  n'ont  point  sillonné  encore, 
voilà  l'heure  qui  sera  toujours  la  plus  solennelle  dans  toute  guerre. 
Que  doit -on  donc  éprouver  quand  ce  champ  de  bataille  est  une 
contrée  tout  entière,  et  qu'aux  premiers  pas  on  y  est  salué  par  l'âme 
d'une  nation?  L'âme  du  peuple  cpii  saluait  les  armes  françaises  avec 
cette  reconnaissance  exaltée,  chacun  peut  l'apprécier  à  sa  guise, 
l'aimer  ou  la  haïr,  l'accuser  ou  la  défendre  :  nul  n'aurait  pu  ce  jour- 
là  se  soustraire  à  l'actioa  vibrante  de  ses  transports.  Il  y  a  tel  air 
trouvé  par  le  génie  de  notre  révolution  aux  jours  où  il  bouleversait 
tous  les  domaines  de  l'âme  et  de  la  matière  pour  chercher  les  élé- 
mens  créateurs  de  son  œuvre,  qui  bien  des  fois  a  enivré  d'un  charme 
violent  ceux-là  mêmes  qu'il  remplissait  de  cruels  souvenirs.  Le  ma- 
gique secret  de  cet  ah-  se  retrouvera  toujours  dans  les  émotions 
semblables  à  celles  qui  soulevaient  Alexandrie.  Qu'on  les  recherche 


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528  RETUE   DES   DEUX  MONDES. 

OU  qu'on  les  évite,  qu'on  les  exècre  ou  qu'on  les  adore,  ces  émo- 
tions ont  des  étreintes  dont  ne  s'arrache  impunément  aucun  cœur. 

L'empereur,  à  peine  arrivé,  dessine  ce  mouvement  sur  sa  droite 
qui  fait  croire  à  l'ennemi  que  nous  voulons  forcer  le  passage  de 
Stradella.  Le  premier  corps  s'avance  jusqu'à  Voghera,  et  le  maré- 
chal Ganrobert*  va  établir  son  quartier-général  à  Tortone.  J'aban- 
donne Alexandrie  avec  joie;  à  cheval,  en  plein  air,  je  jouis  à  loi- 
sir de  ces  paysages  que  jusqu'à  ce  jour  j'ai  entrevus  d^habitude  par 
la  portière  des  wagons.  En  marchant  sur  ces  routes  bordées  de 
verdure,  le  long  de  ces  prairies  couvertes  d'arbres  qu'enlace  une 
vigne  semblable  aux  lianes  du  Nouveau-Monde,  je  me  rappelle  un 
livre  dont  ma  jeunesse  fut  charmée,  le  voyage  de  Goethe  en  Italie. 
L'auteur  du  Divarty  dans  son  enthousiasme  pour  cette  contrée  où 
s'épanouissent  les  deux  seules  amours  de  sa  grande  âme,  l'amour 
de  l'art  et  l'amour  de  la  nature,  va  jusqu'à  louer  la  chaude  pous- 
sière dont  il  traverse  les  nuages  en  rêvant.  S'il  eût  porté  im  sac  et 
un  fusil,  comme  nos  fantassins,  à  coup  sûr  voilà  un  éloge  qu'il  n'eût 
point  fait;  mais  je  m'associe  du  reste  volontiers  aux  impressions  du 
poète  allemand,  et  mieux  que  jamais  je  comprends  pourquoi  nous 
allons  nous  battre.  Cette  nature  dont  est  née  pour  la  poésie  antique 
l'idée  de  la  Vénus  féconde,  de  la  Vénus  mère  des  hommes,  n'existe 
que  dans  les  clartés  du  soleil.  La  terre  baignée  de  cette  lumière 
sera  éternellement  pour  les  peuples  du  nord  la  mamelle  que  les  en- 
fans  cherchent  à  tâtons  dès  qu'ils  ont  jeté  leur  premier  cri  en  ce 
monde.  Les  Tudesques,  comme  disent  les  Italiens,  donnent  en  vain 
à  la  Germanie  le  nom  de  mère.  La  vraie  mère  est  celle  qui  nous  ré- 
chaufle  et  qui  nous  berce  sur  son  sein. 

£n  commençant  ces  marches  que  plus  d'un  combat  interrompra, 
fue  n'achèveront  point  nombre  d'entre  nous,  je  me  rappelle  aussi 
un  proverbe  que  j'ai  cité  déjà  :  l'Italie^  tombeau  des  Français.  Ce 
proverbe,  qui  me  revient  au  moment  même  où  je  côtoie  de  nouveau 
ces  plaines  de  Marengo  dont  je  parlais  tout  à  l'heure,  s'offre  à  mon 
esprit  cette  fois  tout  rempli  d'une  douceur  singulière.  J'ai  vu  en 
Turquie,  dans  une  vaste  salle  où  glissaient  les  derviches  tourneurs, 
une  tombe  souriante,  faite  d'un  marbre  rose  et  délicat.  C'était  dans 
cette  tombe  que  le  chef  des  derviches  devait  être  enseveli.  Suivant 
un  usage  traditionnel,  il  venait  se  livrer  aux  exercices  de  sa  com- 
«mpauté  devant  ce  sépulcre  qu'effleurait  parfois  le  mouvement  de 
sa  danse  extatique.  Voilà  qu'un  caprice  de  mes  souvenirs  me  fait 
songer  à  ce  mausolée  ottoman.  L'Italie  est  cette  tombe  rose  près  de 
laquelle  nous  ramène  souvent  une  danse  comme  celle  des  derviches, 
mystérieuse,  entraînante  et  sacrée. 

Nous  arrivons  à  Tortone,  qui  est  un  gros  village,  presque  une 


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COMMENTAIRES   D'UN   SOLDAT.  529 

ville.  Nous  habitons  dans  une  rue  sombre  une  vaste  maison  im  peu 
triste,  mais  qui  ne  me  déplaît  point,  une  de  ces  maisons  où  se  cache 
le  génie  intime  et  rêveur  de  la  province.  Un  jardin  avec  d'étroites 
allées,  quelques  fleurs  communes,  une  herbe  capricieuse,  pous- 
sant çà  et  .à  dans  l'indépendance  de  tout  jardinier;  une  sorte  de 
grand  hangar,  à  la  fois  remise  et  vestibule,  où  aboutit  un  escalier 
rustique  qu.  conduit  aux  appartemens  du  premier  :  voilà  notre  de- 
meure de  Tortone.  Nous  prenons  nos  repas  au  rez-de-chaussée, 
dans  une  sdle  basse  donnant  sur  le  jardin.  Le  soir,  à  l'heure  du 
dhier,  la  musique  des  régimens  de  ligne  vient  se  faire  entendre  sous 
les  fenêtres  de  notre  salle  à  manger.  J'en  demande  pardon  aux 
grands  maîtres  qui  ont  fait  dans  le  monde  des  sons  tant  de  rares  et 
précieuses  conquêtes  ;  mais  les  airs  communs  ressemblent  aux  fleurs 
communes,  ils  ont  un  charme  qu'on  est  obligé  de  subir.  Dans  la  vie 
guerrière,  ce  sont  les  seuls  qui  répandent  dans  les  cœurs  une  gaieté 
salutaire  ou  une  mélancolie  inoffensive.  Notre  musique  militaire  à 
Tortone  m'a  laissé  des  souvenirs  qui  s'accordent  avec  ceux  du  jardin 
où  elle  résonnait.  Ses  accens  ne  rappelaient  guère  l'harmonie  qui, 
dans  un  drame  de  Shakspeare,  arrache  au  prince  d'un  de  ces  splen- 
dides  et  fantastiques  pays  créés  par  le  génie  du  poète  anglais  des 
cris  d'une  volupté  douloureuse.  Ils  ne  s'étaient  point  chargés  d'une 
mystérieuse  et  fébrile  tendresse  en  passant  sur  un  parterre  de  vio- 
lettes délicates  où  une  fille  de  roi  pourrait  se  choisir  un  bouquet; 
ils  avaient  tout  simplement  l'éclat,  la  fraîcheur,  la  santé  des  vives 
et  fortes  roses  entre  lesquelles  ils  étaient  nés. 

Nous  étions  à  Tortone  depuis  trois  jours,  quand  le  canon  se  fit 
entendre  une  après-midi  dans  la  direction  de  Voghera.  Â  l'instant 
où  ce  bruit  retentit,  le  maréchal  Canrobert  était  à  Ponte-Curone, 
village  situé  entre  Voghera  et  Tortone,  où  le  maréchal  Baraguay- 
d'Hilliers  avait  son  quartier-général  :  le  maréchal  Baraguay-d'HÙ- 
liers  lui  apprit  que  cette  canonnade  était  le  résultat  d'une  ren- 
contre entre  les  Autrichiens,  qui  depuis  quelques  jours  poussaient 
des  reconnaissances  offensives  dont  il  était  las,  et  le  général  Forey, 
qu'il  avait  envoyé  pour  mettre  fin  à  ces  démonstrations.  Le  général 
Forey  livrait  en  ce  moment,  près  de  Gasteggio,  en  avant  de  Voghera, 
ce  combat  qui  a  pris  le  nom  de  combat  de  Montebello.  Tandis  que 
le  maréchal  Canrobert  s'entretenait  avec  le  maréchal  Baraguay- 
d'Hilliers,  j'écoutais,  dans  une  grande  pièce  où  se  tenaient  quelques 
officiers,  ce  canon  que  pour  la  première  fois  j'entendais  en  Italie. 
Malgré  ce  qu'elle  a  de  lugubre,  avec  ce  je  ne  sais  quoi  de  voilé  et 
d'amplifié  en  même  temps  que  lui  donne  la  distance,  cette  voix  du 
canon  nous  réjouissait;  elle  nous  disait  que  les  heures  attendue*», 
étaient  enfin  arrivées,  qu'une  nouvelle  guerre  faisait  son  entrée 

Ton  xxvii«  M 


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530  RETUE  DES  DEUX  MONDES* 

dans  le  monde,  signalée,  nous  n*en  doutions  point,  par  une  nou- 
velle victoire  pour  nos  armes.  C'était  le  20  mai,  sur  une  terre  en 
pleine  floraison,  qu'avait  lieu  ce  premier  combat.  Les  boulets  déchi- 
raient la  robe  du  printemps,  toutefois  sans  offenser  ses  charmes, 
car,  je  le  répète  souvent,  parce  que  je  l'ai  éprouvé  sam  cesse,  rien 
qui  soit  dans  un  accord  plus  harmonieux  que  les  attraits  d'une  belle 
contrée  et  les  émotions  de  la  guerre.  Ge  sont  ces  émotions-là  qui 
gagnent  plus  encore  que  cette  musique  dont  parle  Shakspeare  à 
passer  au-dessus  de  la  verdure  et  des  fleurs. 

Le  21  mai  dans  la  nuit,  le  maréchal  Canrobert  recevait  l'ordre  de 
quitter  Tortone  et  d'aller  remplacer  à  Ponte^Gurone  le  maréchal  Ba- 
raguay-d'Hilliers,  qui  allait,  lui,  établir  son  quartier-général  à  Vog- 
hera.  Gette  ville,  située  tout  près  du  lieu  où  s'était  passée  l'action 
de  la  veille,  offrait  le  21  mai  au  matin  un  spectacle  a:tendrissant  et 
radieux.  Ge  spectacle,  je  pus  en  jouir,  car,  avant  de  s'installera 
Ponte-Gurone,  le  maréchal  Ganrobert  voulut  aller  lui-même  visiter 
le  nouveau  quartier- général  du  premier  corps.  Les  rues  de  Vog- 
hera,  riantes,  spacieuses,  bien  percées,  ouvertes  de  toiis  côtés  à  la 
lumière  d'un  beau  ciel,  étaient  animées  d'une  vie  passionnée,  se 
traduisant  par  cet  éclat  fébrile  dont  se  revêtent  les  cités  après  une 
victoire  remportée  sous  leurs  murs  ou  dans  leur  sein.  Toutes  les 
maisons  étaient  pavoisées,  et  avec  leurs  boutonnières  enrubanées* 
leurs  chapeaux  à  cocarde,  les  habitans  eux-mêmes  semblaient  pa- 
voises comme  leurs  toits.  Un  général  ne  pouvait  se  montrer,  une 
troupe  en  armes  ne  pouvait  faire  un  pas,  sans  soulever  un  ouragan 
de  cris  enthousiastes.  Gette  joie  violente  qui  agitait  la  foule  avait 
pour  sœur  une  joie  plus  émouvante  encore,  la  joie  recueillie  et  ré- 
servée de  nos  soldats.  Les  combattans  de  Montebello  avaient  sur 
leurs  traits  cette  étrange  empreinte  que  laisse  sur  les  visages  la 
première  journée  de  poudre  :  c'est  comme  la  trace  d'un  bonheur 
que  l'on  porte  en  soi  et  que  l'on  savoure  secrètement.  Réunissez 
dans  un  même  groupe,  au  commencement  d'une  guerre,  ceux  qui 
n'ont  pas  encore  vu  l'ennemi  et  ceux  qui  déjà  lui  ont  laissé  de  ter- 
ribles souvenirs  :  un  œil  exercé  les  distinguera.  Ainsi,  avec  des 
physionomies  diverses,  nombre  d'hommes  se  réjouissent  à  Voghera; 
toutefois  nombre  d'hommes  y  souffrent  :  de  là  ce  fébrile  éclat  dont 
je  parlais.  Gette  guerre  italienne  m'a  fait  songer  souvent  à  ce  vin 
renfermé  dans  des  coupes  précieuses  sur  lequel  les  anciens  effeuil- 
laient des  roses.  Gette  fois  ce  n'est  pas  sur  le  vin,  c'est  sur  une 
liqueur  plus  généreuse  que  s'effeuillent  les  fleurs  de  l'Italie:  c'est 
sur  le  sang  de  nos  soldats. 

Le  maréchal  Ganrobert  visite  avec  le  maréchal  Baraguay-d'Hil- 
liers  l'ainbulance  improvisée  que  Ton  a  établie  dans  une  maison  de 


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COlOfENTAIRES  D'UN  SOLDAT,  5S1 

Vogbera.  Je  rentre  dans  ces  lieux  de  souffrances  où  J'ai  déjà  erré 
tant  de  fois  avec  im  sentiment  que  je  retrouve  toujours  au  com- 
mencement de  chaque  campagne  :  c'est  une  sorte  de  compassion 
mêlée  de  résignation  et  de  fierté.  La  résignation  naît  de  ce  que  mon 
esprit  envisage,  et  la  fierté,  de  ce  que  voient  mes  yeux,  car  la  ma- 
nière dont  la  plupart  de  nos  soldats  supportent  leurs  blessures  don- 
nerait aux  plus  humbles  d'entre  nous  des  mouvemens  d'orgueil  na- 
tional. Â  l'aspect  de  ces  linges  ensanglantés  entourant  un  visage 
pâle,  de  ces  taches  rouges  se  montrant  entre  les  plis  d'une  chemise 
grossière,  sur  une  poitrine  livide,  je  me  dis:  «Allons,  le  sort  en 
est  jeté,  voilà  un  nouveau  pacte  signé  avec  la  mort  et  ses  minis- 
tres. »  Mais  le  pâle  visage  est  rayonnant,  et  l'on  sent  dans  la  poi- 
trme  livide  quelque  chose  d'ardent,  d'ému,  de  prompt  à  se  soule- 
ver, —  cette  vie  dont  ja'dlissent  nos  victoires,  cette  vie  aux  sources 
innombrables  qui  se  retrouve  dans  la  chair  offerte  joyeusement  au  ca- 
non par  toutes  nos  générations  guerrières.  Le  maréchal  Baraguay- 
d'Hilliers  montre  son  bras  mutilé,  et  dit  à  ceux  dont  tout  à  l'heure  le 
couteau  du  médecin  entamera  peut-être  les  os  :  «  Allons,  mes  enfans, 
j'ai  passé  par  là.  »  Ces  mots  renferment  la  sainte  transmission  du  sa- 
crifice, ils  contiennent  une  plus  haute  et  plus  énergique  consola- 
tion que  de  longs  discours.  Ceux  qui,  dans  quelques  instans,  auront 
dépouillé,  avant  de  mourir,  une  partie  de  leur  vêtement  terrestre 
sourient  à  ce  doyen  des  amputés,  et  voient  qu'il  y  a  de  nobles 
routes  en  ce  monde  où  l'on  peut  encore  marcher  droit  et  ferme  avec 
quelques  os  de  moins. 

Deux  jours  après  cette  excursion,  je  retournais  à  Voghera.  Une 
démonstration  des  Autrichiens  avait  mis  en  mouvement  une  partie 
de  notre  armée;  mais  après  quelques  heures  d'attente  nos  troupes 
regagnèrent  leur  cantonnement.  L'ennemi  n'essaya  point  de  nous  at- 
taquer. Décidément  l'initiative  nous  était  réservée  dans  cette  cam- 
pagne. Notre  quartier-général  de  Ponte-Curone  ne  manquait  ni  de 
grandeur  ni  de  grâce.  C'était  une  belle  maison  bien  située;  le  pre- 
mier étage  était  en  partie  occupé  par  un  immense  vestibule  qui  me 
rappelait  cette  pièce  banale  de  la  tragédie  classique,  cette  sorte  de 
forum  intérieur  où  le  traître  conspire,  où  le  souverain  apparaît  en- 
touré de  ses  gardes,  où  le  prince  amoureux  débite  à  la  princesse 
ingénue  les  élégantes  litanies  de  ses  respectueuses  amours,  Ce  ves- 
tibule, où  résidait  notre  état-major,  était  hanté  tour  à  tour  par  des 
soldats,  des  généraux,  des  habitans  du  pays.  Je  retrouvais  le  palais 
d'Alexandrie,  ou  du  moins  sa  cour  si  vivante.  Un  des  plus  grands 
charmes  qu'aient,  à  mon  sens,  les  bouleversemens  que  Dieu  nous 
envoie  de  temps  en  temps  pour  empêcher  l'existence  humaine  de 
tomber  sous  la  morne  puissance  de  l'ennui,  c'est  la  création  bi- 


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532  .BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

zarre  dans  toute  sorte  de  lieux  inattendus,  —  dans  ce  palais,  dans 
cette  chaumière,  sur  cette  place, —  de  centres  où  viennent  brusque- 
ment se  réunir  les  mouvemens  des  êtres  les  plus  opposés,  les  plus 
divers,  les  plus  séparés  d'habitude  en  ce  monde.  Bientôt  peut-être 
j'aurai  Toccasion  de  montrer  sur  des  théâtres  plus  humbles  encore 
que  ce  vestibule  des  scènes  autrement  animées  et  puissantes  que 
celles  dont  ce  lieu  fut  témoin.  Cependant  je  n'ai  pas  voulu  oublier 
cette  vaste  salle,  où  Ton  arrivait  par  un  escalier  spacieux  qu'éclai- 
rait dans  la  journée  une  belle  lumière,  et  où  je  me  promenais  le 
soir  dans  une  agréable  rêverie,  en  regardant  mon  ombre  sur  le  mur. 
Je  to' étonne  toujours  de  ce  singulier  commerce  que  nous  entrete- 
nons avec  des  êtres  de  pierre;  on  ne  peut  le  nier  pourtant.  J'ai  bien 
souvent  senti  la  justesse  de  ces  vers  pleins  d'une  si  mystérieuse  con- 
viction, faits  par  un  pauvre  poète  qui  s'est  échappé  brusquement  de 
la  vie,  sur  les  hôtes  cachés  de  la  matière,  sur  le  regard  des  vieux 
murs  (1).  J'ai  rencontré  nombre  de  ces  regards-là  dans  mes  courses  à 
travers  tant  de  pays;  ils  ont  pénétré  dans  mon  âme,  et  je  me  plais  à 
les  y  retrouver,  car  ils  y  répandent  un  charme  profond  qui  n'a  rien 
de  commun  avec  les  redoutables  enchantemens  du  regard  humain. 
Le  bas  de  notre  logis,  à  Ponte-Gurone,  se  composait  de  grandes 
pièces  qui  n'étaient  pas  dépourvues  de  cette  majesté  un  peu  suran- 
née qu'on  rencontre  souvent  en  Italie.  Ces  pièces,  garnies  de  ta- 
bleaux pressés  les  uns  contre  les  autres,  formaient  une  sorte  de 
musée.  Nulle  de  ces  peintures  que  j'aimais  pourtant  à  contempler 
dans  leurs  cadres  somptueux  et  noircis  ne  m'a  vivement  frappé, 
quoique  j'aie  conservé  un  vague  souvenir  d'une  Judith  et  d'ime 
Cléopâtre,  éclatant  toutes  deux,  sur  un  fond  obscur  et  confus,  de 
cette  pâleur  splendide  que^prennent  parfois  avec  le  temps  les  chairs 
dues  ai\x  pinceaux  des  vieux  maîtres.  Le  tableau  qui  m'a  séduit  à 
Ponte-Curone,  et  qui  de  lui-même  est  venu  se  placer  dans  le  meil- 
leur jour  de  ma  mémoire,  c'est  une  toile  que  j'ai  rencontrée  soudain 
dans  le  coin  d'une  église.  On  avait. fait  de  cette  église  un  magasin 
pour  notre  armée;  le  maître-autel  était  voilé,  les  dalles  étaient  cou- 
vertes de  paille,  tous  les  ingrats  attributs  de  l'industrie  rempla- 
çaient les  omemens  des  lieux  saints.  Quelques  peintures  cependant 
étaient  restées,  et  l'une  d'elles  m'atteignit  au  cœur  à  l'instant  où  je 
passais  dans  une  contre-allée  :  c'était  une  tête  de  vierge  pleine  d'une 
grâce  à  la  fois  idéale  et  enfantine.  La  charmante  image  ressemblait, 

(1)  Crains  dans  le  mur  aveugle  un  regard  qui  f  épie, 

A  la  matière  même  un  verbe  est  attaché. 
Ne  la  fais  point  servir  à  quelque  usage  impie  : 
Souvent  dans  Tètre  obscur  habite  un  dieu  caché. 

(GéBARD  DE  NeHYAL.) 


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GOMMENTAIBES   d'UN  SOLDAT.  5S3 

dans  ce  sanctuaire  dépouillé,  à  une  fleur  aux  fentes  d'une  masure. 
C'était  bien  une  fleur  en  effet,  fleur  éclose  de  quelque  génie  oublié 
et  disparu,  jetant  avec  la  céleste  indifférence  de  ses  sœurs,  les  fleurs 
des  champs,  son  attrait  à  la  solitude,  au  dédain  et  à  l'ignorance. 

J'ai  dit  tout  ce  que  Ponte-Curone  me  rappelle.  L'ordre  nous  vint 
un  matin  de  nous  préparer  à  partir  dans  la  soirée.  L'empereur  avait 
décidé  cet  audacie1&  mouvement  qui  trompa  l'armée  autrichienne, 
nous  p6rta  en  quelques  jours  sur  les  rives  du  Tessin,  et  nous  ouvrit 
les  portes  de  Milan.  Où  allions-nous?  C'était  ce  que  chacun  igno- 
rait; seulement,  à  notre  grande  surprise,  au  lieu  de  nous  diriger  à 
pied  et  à  cheval  sur  les  routes  où  nous  marchions  depuis  plusieurs 
jours,  on  nous  fit  reprendre  les  voies  ferrées.  Au  tomber  de  la  nuit, 
on  nous  mit  tous,  bêtes  et  gens,  dans  des  wagons.  Où  devait  s'arrê- 
ter le  convoi  qui  nous  emportait?  Assurément  la  troupe  ne  le  savait 
guère,  puisque  je  ne  le  savais  pas  moi-même.  Les  soldats  compre- 
naient pourtant  que  l'on  se  précipitait  vers  une  prompte  et  décisive 
action.  De  là  une  joie  expansive  qui  a  fait  pour  moi  de  ce  départ 
un  des  meilleurs  incidens  de  la  campagne.  La  gare  de  Ponte-Curone 
était  encombrée  de  troupes  qui  toutes  ne  pouvaient  point  partir  à  la 
fois.  Les  hommes  qui  s'embarquaient  étaient  salués  de  mille  propos, 
gais,  pressés  et  bruyans,  par  ceux  qui  bientôt  allaient  les  suivre. 
Quelques  voix  claires  et  vibrantes  portaient  à  nos  oreilles,  avec  son 
tour  impossible  à  méconnaître,  son  accent  distinct  entre  tous,  la 
plaisanterie  parisienne  :  «  Train  de  plaisir,  criait -on,  grande  vi- 
tesse I  »  J'aimais  ces  voix  qui  me  rappelaient  les  débuts  de  ma  vie 
militaire ,  la  gent  leste,  mtelligente  et  hardie  qui  courait  au  feu , 
il  y  a  douze  ans,  sous  le  regard  souriant  et  attendri  de  la  grande 
cité  qu'elle  sauvait.  L'esprit  parisien  du  reste  n'est  qu'une  variété 
de  l'esprit  français.  Le  fond  de  l'humeur  est  le  même  chez  tous  nos 
soldats,  n'importe  de  quelle  province  ils  viennent.  Je  m'en  étais 
aperçu  depuis  longtemps;  une  fois  de  plus  cette  soirée  me  le  mon- 
trait. Jamais  gens  partant  pour  les  buts  les  plus  rians  de  ce  monde 
n'eurent  un  départ  plus  vivement  marqué  que  le  nôtre  au  coin  de 
la  verve,  de  la  pétulance  et  de  l'entrain.  La  soirée  était  d'une  dou- 
ceur merveilleuse;  le  chemin  de  fer,  à  Ponte-Curone,  était  bordé 
par  des  champs  où  s'étaient  allumés  maints  feux  de  bivouac.  A  la 
clarté  de  ces  feux  resplendissaient  des  figures  animées  nous  en- 
voyant des  paroles  ardentes  et  légères,  comme  les  étincelles  qui, 
après  avoir  tournoyé  un  instant  dans  l'air,  s'abattaient  entre  les 
herbes  des  prairies. 

Le  cœur  encore  ému,  les  oreilles  encore  remplies. de  ces  accens, 
je  m'endormis  peu  à  peu  au  fond  d'un  wagon  où  j'avais  pris  place 
entre  des  compagnons  nombreux.  Je  m'étais  assoupi  au  bruit  d'une 


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53i  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

conversation  qui  se  ressentait  de  ces  gais  adieux,  de  cet  insouciant 
départ,  de  cette  heure  entraînante,  puis  peut-être  aussi  d'une  atmo- 
sphère où  le  tabac  déployait  son  heureuse  magie.  Le  sommeil  est 
une  précieuse  et  fatale  caresse  de  la  mort  qu'on  ne  reçoit  jamais 
impunément.  Il  nous  force  à  recommencer  sans  cesse  la  tâche  incon- 
nue qui  allait  nous  devenir  familière,  et  dont  il  nous  a  déshabitués 
en  un  instant.  Tout  homme  qui  se  réveille  aurait  le  droit  de  pous- 
ser un  cri  de  douleur  aussi  bien  que  tout  homme  qui  fait  son  entrée 
en  ce  monde.  Si  je  n'éprouvai  point  en  me  réveillant  la  poignante 
tristesse  qui  traverse  certains  cœurs  comme  une  lame  aigué  lorsque 
dans  le  sang  qui  les  anime  ils  sentent  rentrer  l'air  froid  et  cruel  de 
la  vie,  je  me  sentis  bien  éloigné  pourtant  des  régions  où  s'étaient 
fermés  mes  yeux.  Notre  convoi  s'était  arrêté,  nous  étions  arrivés  à 
notre  destination.  Une  portière  qu'on  venait  brusquement  d* ouvrir 
laissait  pénétrer  un  air  nocturne  qui  avait  quelque  chose  d'âpre  et 
d'irritant.  Mes  compagnons,  autour  de  moi,  bâillaient,  se  frottaient 
les  yeux,  passaient  enfin  par  cet  implacable  malaise  qui,  au  sortir 
de  tout  repos,  de  tout  oubli,  de  tout  songe,  s'offre  à  nous  comme  le 
portique  de  la  vie.  J'appris  que  je  venais  d'arriver  à  Casai. 

Nos  chevaux  ne  pouvaient  pas  être  débarqués  sur-le-champ,  et 
le  maréchal  Canrobert  avait  hâte  de  gagner  la  demeure  où  devait 
s'établir  son  quartier- général.  Il  se  mit  pédestrement  en  route  au 
milieu  de  la  nuit.  Nous  marchions  dans  l'ombre  de  grandes  maisons, 
plus  semblables  à  des  casernes  ou  à  des  cloîtres  qu'à  des  palais, 
qui  bordaient  des  rues  longues  et  étroites.  Il  me  sembla  que  nous 
marchions  longtemps.  Chacun  sait  la  dimension  que  prennent  les 
courses  dans  les  pays  inconnus.  Ces  deux  choses  si  profondément 
conventionnelles  qu'on  appelle  la  distance  et  le  temps  touchent 
tantôt  à  l'infini,  tantôt  au  néant,  suivant  les  jeux  de  notre  esprit. 
Ces  jeux  de  notre  esprit  si  rians  ou  si  douloureux,  avec  quelle 
puissance  ils  s'exercent  dans  une  contrée  que  l'on  aborde  tout  à 
coup  et  pour  la  première  fois,  où  pas  un  seul  souvenir  ne  vient  çà 
et  là  nous  offrir  un  point  de  repère  I  On  s'avance  alors  dans  une  ré- 
gion mystérieuse  comme  le  désert  et  comme  lui  féconde  en  incroya- 
bles mirages.  Qu'on  suppose  enfin  ce  lieu  inconnu  abordé  la  nuit 
en  des  c*u*constances  semblables  à  celles  où  je  traversai  Casai,  et 
l'on  comprendra  ce  que  je  sentis.  Le  terme  de  notre  promenade 
nocturne  arriva.  Le  maréchal  Canrobert  avait  pour  demeure  un 
vaste  palais  dont  la  porte,  haute  et  massive,  donnait  sur  une  sombre 
rue.  On  aurait  dit  quelque  logis  féodal  fait  pour  servir  d'asile  aux 
drames  énergiques  du  moyen  âge,  la  maison  d'un  Capulet  ou  d'un 
Hontaigu.  C'était  le  palais  d'un  riche  banquier;  mais,  quoiqu'il  ap- 
partint, je  crois,  à  la  race  juive,  le  propriétaire  de  cette  maison  sei- 


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COMMENTAIRES   D*UN  SOLDAT.  535 

gneuriale  avait  dans  ses  immenses  salons  plus  d'une  noble  peinture 
où  respirait  le  génie  passionné  de  notre  foi.  Ces  salons,  cpie  je  par- 
courus rapidement  à  la  clart^  des  flambeaux  avant  de  gagner  ma 
chambre,  étaient  décorés  dans  un  goût  en  harmonie  avec  leurs 
vastes  et  sévères  proportions.  Sur  les  murailles  aux  riches  tentures, 
des  toiles  de  maîtres  nous  reti-açaient  maintes  figures  pieuses  et 
guerrières.  Des  vierges  ingénues  cherchaient  avec  une  curiosité 
grave  et  souriante  tous  les  mystères  du  ciel  et  de  la  terre  dans  les 
yeux  du  divin  enfant.  Des  martyrs  élevaient  au  ciel  leiu*  âme  ré- 
fugiée dans  leurs  regards,  où  la  poursuivaient  vainement  à  travers 
leur  corps  déchiré  les  flammes  d'une  impuissante  douleur.  Des  che- 
valiers emprisonnés  dans  leurs  armures  semblaient  encore  peser 
sur  le  monde,  dont  ils  étaient  autrefois  les  dieux  de  fer.  Enfin  tous 
les  souvenirs  des  temps  passés,  toute  la  poésie  des  âges  héroïques 
et  religieux  remplissaient  ce  palais;  mais  à  l'endroit  le  plus  appa- 
rent d'un  salon  splendide,  au  milieu  d'un  vaste  panneau,  entre  ces 
peintures  sacrées,  était  accroché  un  tableau  représentant  un  vieil- 
lard dans  le  costume  de  nos  jours.  Je  ne  veux  point  médire  de  ce 
portrait  :  peut-être  était-ce  celui  de  l'hôte  à  qui  nous  devions  cette 
magnifique  hospitalité.  Cet  habit  noir  cependant  avait  quelque  chose 
de  plus  terrible  que  les  armures  dont  il  était  entouré.  C'était  la  griffe 
de  la  vie  moderne  imprimée  sur  le  monde  dont  elle  a  pris  posses- 
sion, griffe  que  l'on  dit  inoffensive,  clémente,  incapable  de  causer 
une  blessure,  mais  que  je  sais  pénétrante,  aiguë  et  meurtrière, 
puisqu'elle  s'enfonce  sans  cesse  dans  notre  cœur  à  l'endroit  où  il 
alimente  de  ses  sucs  les  plus  précieux  la  plante  divine  de  l'idéal. 

III. 

Le  maréchal  Canrobert  quitta  Casai  im  lundi,  à  quatre  heures  du 
matin.  Le  Pô,  sur  lequel  on  avait  jeté  un  pont  de  bateaux,  me  pa- 
rut, sinon  le  roi  des  fleuves,  comme  l'appelaient  les  poètes  antiques, 
du  moins  un  fleuve  de  noble  apparence  et  de  rang  illustre.  L'été 
n'avait  pas  desséché  ses  eaux,  qui  n'ont  pas  la  transparence  lumi- 
neuse des  eaux  du  Tessin,  mais  qui  parlent  à  l'imagination  par  un 
air  d'impétuosité  et  de  grandeur.  J*étais  du  reste  en  d'heureuses 
dispositions  le  jour  où  pour  la  première  fois  mon  regard  rencontra 
ses  ondes.  Le  passage  de  ce  fleuve,  dont  les  rives  portaient  encore 
l'empreinte  des  bivouacs  autrichiens,  était  une  action  importante. 
Le  Pô  franchi,  on  se  sentait  en  plein  pays  de  guerre.  Or,  tant  que 
les  années  n'auront  point  jeté  la  glace  à  mon  corps  et  l'ombre  à 
mon  âme,  ce  que  j'appelle  le  pays  de  la  guerre  m'offrira,  j'espère, 
l'attrait  que  le  pays  de  chasse  présente  à  une  race  d'hommes  si 


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5Sd  RETCE   DES  DEUX  MONDES. 

nombreuse.  On  avance  avec  précaution,  on  écoute  tous  les  bruits, 
on  sonde  toutes  les  profondeurs  du  feuiUage,  on  respire  dans  la  na- 
ture entière,  qu'emplit  la  puissance  jnystérieuse  du  péril,  le  charme 
inquiet  des  bois  sacrés.  Après  une  longue  marche  à  travers  des 
routes  couvertes  où  des  tirailleurs  déterminés  auraient  pu  nous 
faire  la  terrible  guerre  qui  illustra  et  ensanglanta  le  Bocage,  le  ma- 
réchal Ganrobert  parvint  à  un  amas  de  maisons  chétives  qui  porte 
le  nom  de  Prarolo. 

Il  était  environ  midi  quand  nos  yeux  découvrirent  ce  petit  village 
aux  pieds  noyés  dans  un  sol  humide  et  au  front  baigné  dans  le  pâle 
ombrage  des  peupliers.  La  Lombardie  ressemble  en  cette  partie,  que 
resserrent  d'un  côté  le  Pô  et  de  l'autre  la  Sesia,  aux  fossés  où  s'épa- 
nouissent dans  nos  pays  les  cultures  des  maraîchers.  On  sent  sous 
cette  attrayante  feuillée,  entre  cette  riche  végétation,  l'air  oppres- 
seur des  lieux  bas;  on  aspire  à  des  sommets  ou  tout  au  moins  à  des 
plaines  éveillant  quelque  idée  d'espace  et  de  liberté.  Telle  est  l'im- 
pression générale  que  je  cherche  à  rendre,  car  pour  ma  part  j'aime 
d'une  égale  tendresse  toutes  les  apparences  que  revêt  la  nature  :  je 
ne  voudrais  pas  dépouiller  la  magicienne  d'une  seule  des  formes  à 
travers  lesquelles  se  poursuivent  les  amours  de  notre  âme  et  de  son 
essence  inconnue.  Je  sais  ce  que  j'ai  rencontré  sur  les  montagnes, 
et  mon  cœur,  je  m'en  souviens,  dans  les  grandes  plaines  a  souvent 
bondi  plus  joyeusement  que  mon  cheval;  mais  les  lieux  bas,  hu- 
mides et  couverts  ont  aussi  un  attrait  qui  me  pénètre.  Les  hautes 
herbes  qui  embarrassent  nos  pas,  les  branches  qui  fouettent  notre 
visage  ne  peuvent  parvenir  à  m* irriter.  Je  subis  sans  impatience 
l'enlacement  de  toutes  ces  choses  verdoyantes  et  fraîches.  Au  grand 
air  et  sur  les  routes  imies,  je  me  sens  doucement  poursuivi  par  la 
pensée  d'une  étreinte  que  je  n'ai  point  hâte  d'abréger. 

La  maison  où  s'établit  le  maréchal  Ganrobert  à  Prarolo  était  un 
presbytère,  im  des  plus  humbles  presbytères  qu'ait  jamais  habité  le 
desservant  d'une  église  rustique.  Le  prêtre  qui  occupait  ce  logis 
portait  le  vieux  costume  ultramontain.  Avec  son  habit  noir  à  larges 
basques,  sa  culotte  courte  et  ses  souliers  à  boucles,  il  ressemblait  à 
im  personnage  évoqué  des  abîmes  du  temps  passé.  On  eût  dit  une 
ombre  égarée  sous  ce  ciel  où  résonnaient  nos  fanfares  et  où  flottait 
le  drapeau  tricolore;  mais  c'était  une  ombre  bénigne  et  bienfaisante. 
Le  pauvre  homme  trouvait  dans  son  zèle  à  pratiquer  envers  nous 
les  devoirs  de  l'hospitalité  les  ingénieuses  ressources  d'une  puis- 
sance presque  surhumaine.  Il  faisait  mieux  que  de  multiplier  les 
humbles  ustensiles  qu'il  mettait  à  notre  disposition,  il  se  multipliait 
lui-même  pour  nous  servir,  et  cela  si  littéralement  que  je  songeai  à 
ce  récit  fantastique  d'Hoffmann  où  je  ne  sais  quel  digne  conseiller, 


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COMMENTAIRES   d'uN   SOLDAT.  537 

portant,  lui  aussi,  un  grand  habit  et  des  culottes  comptes,  se  trouve . 
tiré  soudain  à  vingt  exemplaires.  Je  n'ai  pas  toutefois  à  m' accuser 
d'une  pensée  moqueuse.  Si  une  pareille  pensée  eût  un  instant  tra- 
versé mon  esprit,  elle  eût  été  effacée  comme  le  juron  de  l'oncle 
Tobie,  et  sans  le  secours  d'une  larme  céleste,  par  un  simple  mou- 
vement de  mon  cœur. 

On  nous  servit  à  déjeuner  dans  une  salle  basse.  Au  moment  où  notre 
repas  Anissait,  une  assez  vive  fusillade,  appuyée  par  quelques  coups 
de  canon,  se  fit  entendre  du  côté  de  la  Sesia.  Je  montai  à  cheval  par 
Tordre  du  maréchal.  Un  combat,  dont  nous  séparait  la  rivière,  se 
livrait  près  de  nous.  Les  Piémontais  délogeaient  les  Autrichiens  de 
Palestro.  J'entendais  le  bruit  de  ce  combat  dans  une  grande  prairie 
que  le  cours  d'eau  traversait.  Le  village  où  se  passait  l'action  était 
trop  loin  et  environné  de  trop  d'arbres  pour  qu'il  me  fût  possible 
de  rien  distinguer;  mais  évidemment  l'armée  piémon taise  était  vic- 
torieuse, car  la  fusillade  s'éloignait,  et  quand  elle  eut  entièrement 
cessé,  aucune  troupe  n'apparut  sur  la  rive  que  nous  devions  abor- 
der le  lendemain.  Si  les  Autrichiens  avaient  été  vainqueurs,  ils  au- 
raient probablement  songé  à  faire  observer  la  rivière,  que  nous  étions 
sur  le  point  de  franchir. 

Les  travaux  nécessaires  à  cette  opération  ne  se  firent  pas  attendre. 
De  grandes  prolonges,  traînées  par  de  vigoureux  attelages,  chargées 
de  bateaux  et  de  planches,  traversent  Prarolo,  à  la  grande  satisfac- 
tion des  troupiers,  qui  chérissent,  comme  les  enfans,  tout  incident 
nouveau  dans  leur  vie,  et  se  plaisent  particulièrement  aux  œuvres 
rapides,  soit  de  construction,  soit  de  destruction.  Ces  prolonges 
portent  notre  équipage  de  pont,  et  l'un  des  hommes  qui  ont  le  plus 
travaillé  aux  attaques  de  Sébastopol,  le  général  Lebœuf,  vient  lui- 
même  diriger  les  efforts  de  nos  pontonniers.  C'est  dans  cette  prai- 
rie, où  tout  à  l'heure  j'écoutais  le  bruit  de  la  fusillade,  que  l'on  dé- 
charge nos  prolonges  et  que  nos  travailleurs  se  mettent  en  action. 
Le  maréchal  Canrobert  s'est  transporté  en  ce  lieu,  où  arrive  bien- 
tôt aussi  un  officier  d'ordonnance  de  l'empereur.  Ce  que  je  vois 
m'intéresse  et  gi' amuse.  C'est  à  ce  dernier  point  que  je  tiens  sur- 
tout, car  j'avoue  que  j'ai  un  profond  éloignement  pour  toute  chose 
humaine,  œuvre  d'art  ou  de  guerre,  tableau,  statue,  poème  ou 
combat,  dont  on  peut  dire  :  «  Cela  m'intéresse,  mais  cela  ne  m'a- 
muse pas.  »  S'il  est  un  plaisir  grossier  que  le  ciel  réprouve,  contre 
lequel  proteste  notre  âme  par  d'invincibles  tristesses  et  de  mysté- 
rieux dégoûts,  il  est  un  plaisir  au  contraire  que  je  crois  noble,  divin 
d'origine,  comme  la  vie  elle-même,  dont  il  est  la  chaleur  et  l'éclat. 
C'est  ce  plaisir  que  je  connais,  que  je  cherche,  dont  je  voudrais 
m' emparer  sans  cesse.  Je  ne  crois  bien  voir  et  juger  que  les  choses 
qui  m*ont  apparu  dans  sa  lumière. 


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5S8  BETUB  DES  DEUX  MONDES. 

Je  m'amusais  donc  au  milieu  de  cette  prairie  si  déserte,  si  re- 
cueillie sans  doute  la  veille  entre  les  saules  qui  l'entouraient,  si 
bruyante  aujourd'hui  sous  le  pied  des  hommes  et  des  chevaux;  je 
m'amusais  à  voir  s'exécuter  avec  une  prestesse  merveilleuse  ime  des 
plus  délicates  opérations  qu'on  puisse  faire  en  campagne,  un  pas- 
sage de  rivière.  Nous  étions  en  présence  de  l'ennemi,  quoique  l'en- 
nemi fût  encore  invisible.  D'un  moment  à  l'autre,  quelque  obus 
pouvait  tomber  entre  nos  travailleurs;  quelque  boulet  pouvait  briser 
nos  bateaux  et  disperser  au  milieu  de  la  rivière  nos  premières  plan- 
ches à  peine  posées;  des  tirailleurs  pouvaient  se  déployer  devant 
nous,  décimer  nos  pontonniers,  abattre  leurs  chefs;  nous  courions 
enfin  toutes  les  chances  de  ce  grand' jeu  où  l'énergie,  la  prudence  et 
le  hasard  s'arrachent  tour  à  tour  les  dés.  Ce  jour-là,  aucun  des  in- 
cidens  que  l'ennemi  pouvait  faire  naître  ne  se  produisit,  et  le  maré- 
chal Ganrobert,  après  avoir  vu  jeter  sur  la  rivière  les  assises  flot- 
tantes de  trois  ponts  qui  devaient  nous  porter  le  lendemain,  regagna 
au  déclin  du  jour  son  modeste  logis  de  Prarolo. 

Il  était  deux  heures  du  matin;  j'étais  couché  sur  un  lit  de  can- 
tine, dans  une  petite  pièce  attenant  à  la  chambre  où  reposait  le  ma- 
réchal Ganrobert,  quand  un  officier  d'artillerie  vint  me  réveiller.  Il 
s'agissait  d'avertir  le  maréchal  qu'une  crue  soudaine  de  la  Sesia  ve- 
nait d'emporter  deux  de  nos  ponts;  un  seul  pouvait  maintenant  ser- 
vir au  transport  de  nos  troupes.  Pour  faire  face  à  ce  contre-temps, 
le  maréchal  donna  Tordre  immédiat  d'avancer  le  départ  du  8®  corps, 
qui  se  mit  en  marche  au  premier  rayon  du  jour.  Ces  rivières  ita- 
liennes, qui,  dans  les  chaleurs  de  l'été,  deviennent  invisibles,  dont 
les  lits  arides  ne  sont  plus,  au  milieu  de  la  campagne,  que  de  vastes 
et  brûlans  sillons,  se  montrent  au  printemps  dans  l'appareil  de 
fleuves  puissans  et  capricieux.  La  Sesia,  majestueuse  et  paisible  la 
veille,  roulait  maintenant  avec  colère  ses  flots  jaunes  comme  une 
crinière  de  lion.  On  avait  profité  d'une  petite  île  jetée  au  milieu  de 
ce  cours  d'eau  pour  diminuer  les  travaux  de  nos  pontonniers.  Notre 
pont  unique  était  coupé  en  deux  parties  formées  par  cette  lie,  où 
pouvaient  au  besoin  se  masser  plusieurs  bataillons^  Nos  régimens 
défilaient  depuis  de  longues  heures,  et  le  corps  entier  n'était  point 
passé.  Le  règne  du  matin  était  fini,  un  soleil  qui  commençait  à  se 
faire  offensant  et  lourd  s'était  emparé  du  ciel.  Le  maréchal  avait 
franchi  la  Sesia  en  m' ordonnant  de  rester  sur  la  rive  qu'il  quittait 
pour  assister  au  défilé  deis  troupes.  J'étais  assis  auprès  du  pont,  sur 
l'herbe  échauffée  déjà,  luttant  contre  un  sommeil  qui  voulait  se  ven- 
ger de  la  manière  dont,  malgré  moi,  je  le  traitais  depuis  plusieurs 
jours,  quand  j'aperçus  à  l'horizon,  dans  le  ciel  bleu,  au-dessus  d'un 
bouquet  de  bois,  un  rapide  éclair,  suivi  d'une  détonation.  Ce  n'était 
ni  le  bruit  ni  la  lumière  de  la  foudre;  je  reconnus  le  canon. 


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COMMENTAIRES   d'uN   SOLDAT.  5S0 

La  plus  grande  partie  de  nos  troupes  est  passée,  je  traverse  le 
pont  pour  aller  rejoindre  le  maréchal,  et  je  puis  m* assurer  enfin 
que  c'est  bien  le  canon  autrichien  dont  nous  avons  enteqdu  l'explo- 
sion, car  un  officier  supérieur  d'infanterie,  le  commandant  Duhamel, 
vient  d'avoir  la  tête  emportée  par  un  boulet,  et  quelques  soldats  gi- 
sent dans  leur  sang.  En  me  dirigeant  vers  l'endroit  d'où  partent  les 
projectUes,  je  comprends  l'incident  qui  se  produit  :  l'ennemi  s'est 
avisé  de  notre  opération,  il  voudrait  la  troubler;  heureusement  il 
est  trop  tard.  Dans  quelques  instans,  le  troisième  corps  tout  entier 
aura  franchi  la  Sesia.  Dès  à  présent  nous  avons  assez  de  monde  sur 
la  rive  où  tonne  le  canon  autrichien  pour  goûter  une  sécurité  par- 
.  faite.  Je  rencontre  le  maréchal  Canrobert,  qui  a  parcouru  le  village 
de  Palestro,  et  qui  revient  attiré  par  la  canonnade.  11  s'arrête  sur 
un  tertre,  et  fait  mettre  en  batterie,  pour  répondre  à  ce  feu  tardif 
qu'un  remords  de  l'ennemi  dirige  contre  nous,  quelques-unes  de 
nos  pièces  à  longue  portée.  Alors  s'engage  un  rapide  combat  d'ar- 
tillerie qui,  malgré  ses  faibles  proportions,  captive  mon  esprit.  En 
revoyant  ce  petit  nuage  rougeâtre  que  les  boulets  soulèvent  quand 
ils  tombent  au  milieu  d'un  champ^  en  contemplant  l'herbe  écrasée, 
le  sol  meurtri  par  ces  globes  mystérieux  de  fer  dont  dépendent  tant 
de  destinées,  je  rentre  en  des  régions  que  je  croyais  évanouies.  Der- 
rière le  visage  de  l'Italie,  je  retrouve  le  visage  de  la  Crimée.  Rien 
d'étonnant  à  cela  :  Italie  et  Crimée  se  confondent  pour  moi  dans  un 
même  idéal,  cet  idéal  que  les  plus  éclatans  comme  les  plus  obscurs, 
les  plus  grossiers  comme  les  plus  raffinés  entre  les  gens  de  guerre, 
ont  pour  fin  suprême  de  leurs  actes,  pour  loi  secrète  ou  cachée,  niée 
ou  reconnue,  mais  toute-puissante  de  leur  vie. 

Presque  en  même  temps  que  cette  action,  un  glorieux  fait  d'armes 
s'accomplissait.  Le  S""  zouaves,  placé  alors  sous  les  ordres  du  roi 
Victor-Emmanuel,  avait  cette  magnifique  affaire  qui  restera  parmi 
les  plus  glorieux  titres  de  notre  infanterie.  Ce  fut  seulement  à.  la  fin 
de  la  journée  que  je  pus  contempler  des  lieux  désormais  célèbres 
dans  notre  histoire  militaire  :  ce  champ  où  les  zouaves  commencèrent 
leur  course  héroïque  sous  les  boulets  autrichiens,  à  une  si  grande 
distance  des  pièces  dont  ils  allaient  éteindre  le  feu,  cette  rivière  en- 
caissée et  profonde  où  ils  se  jetèrent  à  la  nage,  ce  talus  glissant  où 
s'imprimèrent  leurs  mains,  ce  pont  dont  ils  gravirent  les  parapets, 
et  où  s'agita  cette  mêlée  qui  rappelle  les  combats  des  vieux  âges.  Il 
était  trois  heures  de  l'après-midi;  nous  n'étions  pas  encore  descen- 
dus de  cheval.  Le  maréchal  Canrobert  visitait,  avec  le  roi  de  Sar- 
daigne,  le  village  de  Palestro.  Nous  étions  derrière  une  pièce  placée 
dans  la  direction  de  Robbio,  qui  de  temps  en  temps  envoyait  quel- 
ques projectiles  à  longue  portée  sur  la  route  qu'elle  dominait.  Tout 


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5iO  RETUr  DES   DEUX  MONDES. 

à  coup  un  grand  bruit  se  fit  dans  le  village;  c'était  l'empereur,  qui 
venait  juger  par  lui-même  des  événemens  de  la  journée.  La  grande 
rue  où  s'avançait  son  cortège  était  encombrée  de  cacolets  portant 
des  blessés.  Parfois  de  quelques  corps  affaissés  se  ballottant  sur  ces 
fauteuils  de  cuir  s'échappait  le  cri  lugubre  et  poignant  qu'arrache 
à  la  chair  vaincue  une  douleur  surhumaine.  On  entendait  plus  sou- 
vent des  cris  énergiques,  d'ardentes  et  mâles  paroles,  l'expres- 
sion enfin  d'une  vie  passionnée  et  intrépide  s' attachant  aux  lambeaux 
d'une  enveloppe  déchirée  comme  un  assiégé  aux  murs  d'une  ville 
en  ruine.  —  Allons,  docteur,  dépêchons,  débarrassez-moi  de  cela! 
—  Je  n'oublierai  ni  l'accent  de  ces  mots,  ni  la  bouche  qui  les  pro- 
nonçait. Celui  qui  parlait  ainsi  au  seuil  d'une  ambulance,  avant 
même  d'être  descendu  du  mulet  dont  il  avait  rougi  le  flanc  par  le 
sang  échappé  de  ses  veines,  était  un  vieux  zouave  au  front  rasé,  à 
la  barbe  de  patriarche,  aux  yeux  d'un  bleu  clair  s' ouvrant  dans  une 
face  bronzée.  «  Cela,  »  c'était  son  bras  brisé,  déformé,  inerte,  et  ne 
tenant  plus  à  5on  corps  que  par  quelques  linéamens  ensanglantés. 
Je  dirais,  si  j'osais  employer  un  pareil  mot  à  propos  d'une  telle 
image,  que  cet  homme  me  fit  plaisir,  car  le  triomphe  de  l'homme 
sur  la  souffrance  sera  toujours  un  des  plus  nobles  spectacles  de  ce 
monde.  Cette  victoire,  célébrée  par  des  voix  éloquentes,  a  entouré 
d'un  pompeux  éclat  bien  des  personnages  qui  peut-être  ne  valaient 
pas  ce  stoïque  obscur  dont  je  n'ai  pas  su  le  nom,  et  dont  la  vertu 
n'aura  point  laissé  d'autre  trace  que  la  vibration  d'une  parole  virile 
dans  mon  âme. 

Dans  cette  même  rue  de  Palestro,  à  l'heure  où  je  me  reporte 
maintenant,  une  autre  vision  m'attendait,  dont  je  voudrais  rendre 
l'éblouissement  rapide.  J'aperçus  une  pièce  de  canon  qui  roulait 
sur  le  pavé  et  que  ne  traînait  pourtant  aucun  attelage.  Elle  était 
poussée  par  ceux  qui  venaient  de  la  conquérir.  A  la  droite  de  cette 
pièce,  dont  sa  main  couvrait  la  lumière,  marchait  un  zouave  aux 
traits  sérieux  et  réguliers,  décoré  au  front  non  point  d'une  cicatrice, 
mais  d'une  blessure*  toute  fraîche,  toute  béante,  d'un  rouge  éclatant 
et  sacré  comme  le  premier  ruban  d'un  légionnaire.  Si  je  ne  l'avais 
sue  déjà,  ce  soldat  m'aurait  appris  une  étrange  chose,  l'incarnation 
soudaine  qui,  à  certaines  heures  de  vastes  et  violentes  émotions, 
se  fait  tout  à  coup  des  pensées  les  plus  brillantes  et  les  plus  hautes 
dans  les  plus  simples,  parfois  dans*les  plus  grossiers.  Le  nom  de 
cet  homme  qui  criait  au  médecin  de  lui  arracher  son  bras,  je  re- 
grette de  ne  pas  le  savoir;  son  visage  m'a  laissé  un  souvenir  dis- 
tinct :  c'était  celui  d'un  rude  compagnon  que  je  retrouverais  avec 
bonheur.  Le  nom  de  ce  soldat  qui  étendait  sa  main  sur  ce  canon  en- 
levé à  l'ennemi,  je  n'ai  pas  besoin  de  le  connaître,  car  ce  soldat  en 


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COMMENTAIRES   D*UN   SOLDAT.  5A1 

cet  instant,  c'était  son  régiment,  c'était  Tannée,  c'était  la  France, 
Rien  ne  lui  appartenait,  ni  sa  marche,  ni  son  regard,  ni  ce  geste 
d'une  indicible  majesté  que  nul  art  ne  pourrait  enseigner  au  plus 
habile.  Il  me  rappelait  cette  fiction  des  poèmes  épiques  qui  fait  tout 
à  coup  d'une  enveloppe  terrestre  l'asile  d'un  hôte  divin.  Cette  fic- 
tion, comme  toutes  les  prétendues  créations  de  notre  cervelle,  ré- 
pond à  une  merveille  du  monde  réel.  C'est  cette  merveille  que  je 
voyais  passer  dans  la  grande  rue  de  Palestre. 

L'empereur,  en  quittant  le  village,  voulut  visiter  l'endroit  où 
s'était  livré  le  rude  combat  du  matin  ;  le  maréchal  Canrobert  l'ac- 
compagnait :  je  parcourus  ainsi  moi-même  ces  lieux  restés  dans 
mon  esprit  avec  une  netteté  que  m'explique  l'émotion  dont  ils  étaient 
remplis  encore  au  moment  où  ils  frappèrent  mes  regards.  Nos  che- 
vaux entrèrent  d'abord  dans  un  champ  où  l'on  voyait  que  l'action 
avait  commencé.  La  terre  y  était  déchirée  par  des  boulets,  foulée 
par  des  pas  rapides;  çà  et  là  apparaissaient  quelques-unes  de  ces 
épaves  dont  le  .sol  est  jonché  après  les  orages  de  la  poudre  :  des 
fusils  brisés,  des  cartouches,  des  gibernes,  quelques  cadavres  enfin, 
qui  devenaient  plus  nombreux  et  plus  pressés  à  mesure  que  l'on 
s'avançait  vers  l'endroit  occupé,  il  y  avait  quelques  heures,  par  les 
canons  autrichiens.  Ces  canons  étaient  placés  derrière  une  rivière, 
ils  prenaient  les  assaillans  en  écharpe.  Dans  une  course  aussi  intel- 
ligente qu'audacieuse,  les  zouaves,  après  avoir  supporté  sur  leur 
flanc  le  feu  de  l'ennemi,  exécutèrent  un  à-gauche  avec  leur  pres- 
tesse merveilleuse,  et  se  jetèrent  dans  la  rivière ,  dominée  par  une 
berge  droite  et  haute  où  les  Autrichiens  avaient  établi  leurs  pièces. 
Avec  une  incroyable  prévoyance,  une  sagacité  guerrière  qui  tient  de 
l'instinct  des  sauvages,  en  franchissant  le  talus  qu'ils  rencontrèrent 
au  sorthr  de  l'eau,  quelques-uns  d'entre  eux  prirent  dans  leurs 
mains  de  la  terre  glaise;  dans  la  lutte  corps  à  corps  de  ces  zouaves 
avec  les  canonniers  ennemis,  cette  argile  devait  servir  à  boucher  la 
lumière  des  canons. 

Tous  les  incidens  de  la  lutte  à  peine  éteinte  dont  je  parcourais  le 
foyer  brûlant  encore  parvenaient  à  mes  oreilles,  à  mon  cœur,  à 
mon  esprit  de  mille  façons.  Ce  combat  que  me  racontaient  maintes 
bouches  m'environnait,  me  saisissait  comme  ces  peintures  disposées 
par  un  art  savant  dans  des  chambres  magiques.  Pour  rendre  hon- 
neur à  l'empereur,  le  3®  zouaves  avait  pris  les  armes.  Cet  admirable 
régiment  était  rangé  en  bataille  sur  le  lieu  même  qu'il  venait  d'il- 
lustrer. A  quelques  pas  des  vivans,  qui,  les  yeux  ardens  et  le  corps 
immobile,  présentaient  les  armes  au  souverain,  gisait  dans  la  si- 
nistre pâleur,  dans  les  bizarres  attitudes  familières  aux  cadavres 
des  champs  de  bataille,  le  pêle-mêle  des  morts.  Deux  dépouilles 
surtout  se  faisaient  remarquer  par  la  terrible  mutilation  dont  elles 


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5A2  BÉVUE  DES   DEUX  MONDES. 

portaient  également  l'empreinte,  une  dépouille  d'homme  et  une  dé* 
pouille  de  cheval.  Un  boulet  avait  arraché  la  tête  d'un  capitaine  ad- 
judant-major en  passant  par  le  cou  de  sa  monture.  Le  cavalier  et 
son  cheval,  décapités  tous  deux,  reposaient  l'un  auprès  de  l'autre 
dans  une  même  flaque  de  sang.  Ces  débris  étaient  au  bord  de  l'eau, 
sous  un  grand  arbre  qui,  penché  de  leur  côté,  semblait  leur  verser 
de  ses  rameaux  la  paix  des  régions  inconnues.  Tout  en  galopant,  je 
regardais  tour  à  tour  les  hommes  debout  poussant  des  acclama:- 
tiens  joyeuses  et  les  hommes  silencieux  déjà  couchés  dans  des  ténè- 
bres apparentes  malgré  la  lumière  qui  venait  se  briser  contre  leurs 
chairs  livides.  La  route  que  nous  suivions  avait  l'air  de  séparer 
deux  mondes  :  la  mort  d'un  côté,  de  l'autre  la  vie,  fournissaient  les 
deux  haies  entre  lesquelles  couraient  nos  chevaux.  Malgré  ce  que 
Tune  d'elles  avait  de  terrible,  ces  deux  haies  se  complétaient,  et  je 
n'aurais  voulu  supprimer  ni  l'une  ni  l'autre.  Ce  sont  les  morts  qui 
donnent  au  champ  de  bataille  ses  mystérieuses  émotions  et  son  ca- 
ractère sacré;  ils  créent  sous  nos  pas,  Us  font  toucher  à  nos  regards 
l'orifice  béant  de  cet  abîme  que  nombre  de  créatures  humaines 
trouvent  une  joie  étrange  à  effleurer. 

J'arrivai  au  pont  même  de  Palestre,  pont  que  barrait  ime  pièce 
d'artillerie  au  moment  où  les  zouaves  s'en  étaient  emparés.  Je  vis 
les  parapets  qu'avaient  escaladés  nos  soldats.  Il  fallait  cette  entre- 
prenante agilité  de  pieds  qui  distingue  nos  fantassins  pour  trans- 
former en  passage  cette  construction  étroite  dont  la  cime  ébranlée 
s'émiettait  au-dessus  de  l'eau  pendant  le  combat  Je  pénétrai  enfin 
dans  la  cour  du  moulin.  La  mêlée  avait  pris  là  un  caractère  furieux, 
qu'attestait  chaque  pavé  empourpré  par  un  sang  encore  fumant  et 
épais.  Les  baïonnettes  tordues,  les  sacs  vides,  les  shakos  ^oués, 
les  corps  amoncelés  surtout,  disaient  ce  qu'avait  vu  cette  demeure 
rustique.  Les  poètes  accusent  souvent  la  nature  d'insensibilité  pour 
les  drames  qui  s'accomplissent  dans  son  sein;  lé  reproche  qu'ils 
adressent  aux  arbres  et  aux  plantes  n'est  point  mérité  par  les  pierres, 
du  moins  par  celles  que  les  bonnes  associent  à  leurs  destinées  en  les 
chargeant  de  les  abriter.  Rien  de  lugubre  comme  ces  pauvres  toits 
accoutumés  à  receler  une  vie  tranquille,  quand  l'ouragan  des  colères 
terrestres  les  a  tout  à  coup  visités.  Il  y  a  des  maisons  plus  expres- 
sives, après  un  combat,  que  toutes  les  figures  humaines.  Les  fe- 
nêtres aux  vitres  brisées  ressemblent  à  des  yeux  déchirés  et  sai- 
gnans,  les  murailles  dépouillées  ont  quelque  chose  d'indigné  et 
d' effrayé  à  la  fois;  enfin,  quand  la  demeure  violée  est  ime  chau- 
mière, la  paille  arrachée  et  brûlée  de  la  toiture  a  une  éloquente  dé- 
solation, comme  la  chevelure  que  laisse  pendre  sur  ses  traits  une 
femme  en  pleurs. 

Revenons  aux  zouaves.  Pendant  que  l'empereur  parcourait  le 


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COMMENTAIRES  d'un  SOLDAT.  5&S 

front  étincelant  de  ce  régiment  victorieux,  je  regardais  Fun  après 
l'autre  chaque  soldat,  et  je  réfléchissais  sur  cette  troupe  qui  s'est 
fait  une  si  grande  part  dans  la  gloire  de  notre  jeune  armée.  Les 
zouaves  sont  animés  d'un  même  esprit,  mais  ils  renferment  des 
types  bien  différens.  Près  du  soldat  vigoureux,  trapu,  à  longue 
barbe,  près  de  l'homme  bronzé,  pour  me  servir  d'une  expression 
devenue  vulgaire,  mais  qui  exprime  si  bien  cette  sorte  de  dureté 
métallique,  de  revêtement  impénétrable,  dont  la  fatigue,  la  misère 
et  le  danger  finissent  par  armer  ceux  qu'ils  ont  tenté  vainement  de 
détruire;  près  du  vieux  zouave  en  un  mot,  voyez  ce  jeune  homme 
au  teint  pâle,  aux  formes  frêles,  qui  semble  presque  exhaler  la 
fièvre:  c'est  un  zouave  aussi  cependant,  et  malgré  ses  morbides  ap- 
parences^ ne  craignez  point  pour  lui  l'hôpital.  Regardez  ses  yeux, 
ils  rayonnent  de  cette  ardeur  morale  qui  supplée  aux  énergies  de  la 
matière.  Il  est  renommé  pour  sa  gaieté;  on  rappelle  d'ordinaire  le 
Parisien,  et  le  fait  est  que,  n'importe  où  il  soit  né,  on  le  sent,  Paris 
est  sa  vraie  mère.  Il  est  passionné,  il  est  moqueur;  mais  n'allez 
point  dire  qu'il  est  sceptique!  0  vous  qui  gouvernez  les  petiples, 
m'^écrierais-je  volontiers,  si  j'osais  parler  comme  Bossuet,  instrui- 
sez-vous en  étudiant  cet  homme;  il  dissipera  peut-être  dans  votre 
esprit  bien  des  erreurs.  Malgré  leur  verve,  leur  entrain,  leur  malice, 
ses  traits  recèlent  dans  leurs  profondeurs  quelque  chose  de  sombre 
et  d'enflammé  qui  ressemble  à  du  fanatisme.  Eh  bien!  pourquoi  ne 
le  dirai-je  pas?  c'est  qu'il  est  fanatique  en  eflet,  et  cette  passion 
brûlante,  dont  son  cœur  est  le  foyer  à  présent  tout  aussi  bien  qu'au 
temps  de  la  ligue,  peut  toujours  s'attacher  à  de  nobles  objets.  Voici 
un  trait  que  j'aurais  pu  placer  dans  mes  souvenirs  de  Crimée,  mais 
que  je  ne  regrette  pas  d'avoir  négligé,  puisqu'il  peut  trouver  place 
ici.  Un  zouave  venait  tous  les  matins  me  raser  sous  ma  tente.  C'était 
un  vrai  Figaro.  Son  sourire,  en  dépit  de  la  neige,  étincelait  comme 
la  musique  de  Rossini.  Je  causais  avec  lui,  il  m'amusait.  Je  lui  de- 
mandais des  nouvelles  des  tranchées,  dont  il  me  racontait  les  com- 
mérages et  les  lazzis.  C'était  le  petit  journal  du  siège.  Un  jour  je 
lui  parlai  de  Paris  :  «  Nous  nous  y  reverrons,  lui  dis-je  en  riant.  — 
Peut-être,  me  répondit-il,  je  ne  l'espère  guère;  mais  que  je  laisse  ici 
un  bras,  une  jambe,  et  si  c'est  nécessaire  toute  ma  peau,  peu  m'im- 
porte, pourvu  que  la  ville  soit  à  nous!  »  Ce  disant,  la  savonnette 
d'une  main  et  le  rasoir  de  l'autre,  il  poursuivait  sa  besogne.  Com- 
prend-on maintenant  ce  qui  fait  la  force  des  zouaves?  Des  enthou- 
siasmes maladroits  et  des  jalousies  mesquines  ont  essayé  souvent 
de  leur  créer  une  situation  qui  ne  doit  pas  être  la  leur.  Ils  ne  sont 
pas  une  exception  dans  la  famille  militaire,  ils  sont  au  contraire  une 
vive  et  complète  expression  de  notre  armée  :  voilà  leur  glo'u'e;  je 
dirai  plus,  ils  sont  une  expression  de  la  nation  tout  entière  :  voilà 


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Hli  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  vrai  secret  de  leur  puissance.  «  On  parle  sans  cesse  des  zouaves, 
disait  récemment  un  orateur  du  parlement  anglais,  et  Ton  débite 
sur  eux  tant  de  choses  qu'on  ne  sait  plus  en  vérité  ce  que  c'est.  » 
Eh  bien  I  tout  Français  aurait  pu  répondre  à  cet  orateur  :  «  Le  zouave 
est  comme  la  vigne,  un  secret  du  vieux  sol  gaulois;  c'est  un  secret 
qui  depuis  bien  longtemps  court  le  monde,  mais  que  nul  n'a  pu 
nous  ravir  encore.  » 

Une  gravure  populaire  en  Italie,  que  j'ai  vue  à  Plaisance  derrière 
les  vitres  des  marchands,  représente  le  roi  Victor-Emmanuel  en  uni- 
forme de  zouave.  Je  ne  donne  pas  assurément  cette  gravure  comme 
un  modèle  de  bon  goût  :  il  y  a  là  quelque  chose  qui  sent  un  peu  trop 
peut-être  ces  énergiques  caresses  de  la  popularité  dont  les  princes, 
à  certaines  heures,  courent  parfois  le  risque  d'être  meurtris.  Du 
reste,  qu'on  l'approuve  ou  non,  cette  image  constate  le  seul  fait 
dont  je  veuille  m' occuper  en  ce  moment  :  l'union  qui,  sur  le  champ 
de  bataille  de  Palestro,  s'établit  entre  le  roi  de  Sardaigne  et  le  régi- 
ment français  placé  sous  ses  ordres.  Le  combat  dont  je  n'ai  raconté 
qu'un  épisode  fit  une  vérité  de  cette  phrase  consacrée,  mais  si  sou- 
vent menteuse,  que  l'on  applique  d'ordinaire  aux  troupes  alliées  : 
il  confondit  réellement  le  sang  des  nôtres  et  le  sang  piémontais.  Les 
zouaves  virent  le  roi  de  Sardaigne  d'aussi  près  que  les  grenadiers  du 
Trocadero  avaient  vu  autrefois  le  prince  de  Carignan.  Un  tel  souve- 
rain et  de  tels  soldats  étaient  destinés  à  se  plaire  ;  la  séduction  eut 
lieu  de  part  et  d'autre  :  elle  fut  prompte  et  vive,  comme  l'action 
même  dont  elle  naquit.  Aussi  l'empereur  répondit -il  au  vœu  des 
zouaves  en  décidant  que  les  canons  conquis  par  eux  dans  la  journée 
du  31  mai  seraient  offerts  au  roi  de  Sardaigne.  Un  des  officiers  su- 
périeurs qui  avaient  le  plus  contribué  à  la  victoire  de  Palestro  et  le 
chef  de  l'état-major  de  l'artillerie  du  troisième  corps  furent  chargés 
d'accomplir  la  décision  impériale.  Le  maréchal  Ganrobert  me  confia 
l'agréable  mission  de  faire  connaître  cette  volonté  à  celui  qu'elle  in- 
téressait. Je  montai  à  cheval  une  après-dînée  pour  me  rendre  au 
quartier-général  du  roi.  J'avais  fait  quelques  pas  à  peine  dans  la 
grande  rue  de  Palestro,  quand  des  acclamations  m'apprirent  que 
ma  course  était  arrivée  à  son  but.  Le  prince  que  j'allais  trouver 
chevauchait,  au  milieu  de  tout  son  état-major,  entre  les  groupes 
nombreux  de  promeneurs  militaires  dont  le  village  était  alors  en- 
combré. Cette  rencontre  ne  me  surprit  point,  je  puis  même  dire 
que  je  l'attendais,  car  près  d'une  armée  piémontaise,  n'importe 
en  quel  sens  on  pousse  son  cheval,  on  est  sûr  de  se  trouver  devant 
le  roi.  J'exécutai  les  ordres  du  maréchal  Ganrobert,  et  j'exprimai 
de  mon  mieux  au  roi,  qui  m'encourageait  du  reste  par  un  bon  et 
loyal  sourire,  les  sentimens  que  j'avais  recueillis  sur  son  compte 
dans  les  rangs  les  plus  obscurs  de  notre  année.  Si  j'ai  été  courtisan, 


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.  C03DIENTAIRES   d'uN   SOLDAT.  5^5 

Dieu  me  le  pardonne,  ma  conscience  ne  me  reproche  rien ,  et  tout 
ce  que  je  souhaite,  c'est  d'être  encore  courtisan  de  la  même  ma- 
nière, n'importe  avec  quel  monarque,  pourvu  qu'il  reçoive  mes 
complimens  à  cheval,  que  j'sde  le  bonheur,  en  les  lui  adressant, 
d'être  à  cheval  aussi,  et  qu'il  s'agisse  dans  mes  discours  de  canons 
enlevés  par  nos  armes. 

Le  troisième  corps  fit  séjour  à  Palestro.  La  maison  qu'occupait  le 
maréchal  Ganrobert  était  une  demeure  des  plus  modestes,  un  pres- 
bytère encore,  je  le  crois  du  moins,  car  je  n'ai  recueilli  aucun  ren- 
seignement précis  sur  ce  gtte  que  son  propriétaire  avait  abandonné. 
Dans  la  matinée  du  2  juin,  notre  réveil  fut  hâté  par  une  fusillade 
assez  vive.  Le  jour  paraissait  à  peine,  et  déjà  la  mousqueterie  nous 
donnait  une  aubade.  Le  troisième  corps  et  l'armée  piémontaise  for- 
maient en  cet  instant  le  pivot  du  mouvement  qu'accomplissait  l'em- 
pereur. L'ennemi  pouvait  tenter  contre  ce  pivot  quelque  énergique 
effort.  Telle  fut  la  pensée  qui  frappa  également  le  roi  et  le  maréchal. 
Les  troupes  françaises  et  italiennes  prirent  donc  les  armes,  et  se 
tinrent  prêtes  à  marcher;  mais  les  Autrichiens  ne  songeaient  pas  à 
l'offensive  :  loin  de  là,  ils  cachaient,  suivant  leur  habitude,  une  re- 
traite par  une  démonstration  de  tirailleurs.  La  fusillade  qui  avait 
éclaté  à  nos  avant-postes  se  ralentit  bientôt,  puis  cessa  tout  à  fait. 
L'ennemi  avait  abandonné  Robbio.  C'était  ce  qu'à  midi  nous  igno- 
rions encore.  A  cette  heure  de  la  journée ,  le  roi  et  le  maréchal 
étaient  réunis  pour  concerter  une  attaque  sur  ce  point,  dont  une 
courte  distance  nous  séparait.  Le  roi  s'était  rendu  chez  le  maréchal, 
qui  en  ce  moment  même  attendait  de  l'empereur  une  dépêche  im- 
portante, à  laquelle  ses  résolutions  devaient  être  subordonnées.  La 
conférence  entre  le  commandant  du  troisième  corps  et  le  chef  royal 
de  l'armée  piémontaise  avait  eu  lieu  dans  un  petit  jardin  dominé  par 
un  clocher  d'église  villageoise,  devant  les  murs  lézardés  de  notre 
maison,  à  l'ombre  d'arbres  chargés  d'années  qui  me  rappelaient  les 
arbres  chers  aux  romanciers  allemands,  ces  témoins  verdoyans  de 
la  vie  domestique  qu'une  volonté  cruelle  veut  faire  abattre,  mais 
que  sauve  la  sensibilité  d'un  enfant  ou  d'un  vieillard.  Cependant  le 
temps  s'écoulait,  et  la  dépêche  attendue  n'arrivait  point.  Le  roi, 
après  avoir  fumé  quelques  cigares,  se  coucha  sur  la  terre,  appuya 
sa  tête  sur  son  bras  et  s'endormit  sur  le  lit  guerrier  par  excellence, 
puisque  rien,  pas  même  un  manteau,  ne  le  séparait  du  gazon.  Au- 
tour de  lui,  les  conversations  continuaient,  car  le  jardin  était  rempli 
d'officiers,  et  les  soldats  en  capote  grise  qui  montaient  la  garde  de- 
vant le  logis  du  maréchal  auraient  pu  le  frôler  en  passant  dans  cet 
étroit  espace.  Il  dormait,  prêt  à  se  réveiller  pour  retourner  au  feu, 
qu'il  avait  quitté  la  veille,  quand  notre  jardin  fut  littéralement  en- 

TOMB  UVU.  35 


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&i6  EEYU^  DES  DEUX  MONDES. 

yahi  par  une  banâe  de  paysans.  Voilà  aussitôt  le  roi  debout  et  les 
nouveau-venus  qui  Ventourent  avec  des  attitudes,  avec  des  gestes, 
tout  ce  luxe  de  démonstrations  qui  n'appartient  qu'aux  races  ita- 
liennes. Ces  villageois  étaient  des  babitans  de  Robbio  qui  venaient 
aï^rendre  à  leur  scMiverain  «que  ies  Autrichiens  étaient  en  retraite. 
L'ennemi,  tant  qu'il  avait  été  parmi  eux,  leur  avait  assigné  leur  vil- 
lage pour  prison.  Os  se  dédommageaient  d'une  captivité  qui,  à  en 
juger  par  la  volubilité  de  leurs  paroles,  semblait  surtout  avoir  pesé 
sur  leurs  langues.  Le  roi  était  assaWi  par  vingt  récits  à  la  fois,  ré- 
cits tout  remplis  d'attendrisseni^is  et  de  bouffonneries,  i:^  l'Italie, 
comme  les  muses  antiques^  tient  un  masque  à  la  main,  un  masque 
qu'elle  manie  avec  la  prestesse,  la  vçrve  et  l'entrain  des  Espagnoles 
dans  la  mwœuvre  de  l'éventail.  Ce  oaasque  joyeux,  tantôt  elle 
l'écarté,  tantôt  elle  le  rapproche  de  son  noble  et  sérieux  visage. 
Quelquefois  les  traits  épanouis  de  la  face  en  carton  s'éclairent  d'une 
lumière  douloureuse:  c'est  qu'aux  fentes  du  masque  vient  de  se  col^ 
1er  un  œil  plein  de  larmes. 

Au  moment  où  se  passait  cette  scène,  la  dépêche  de  l'empereur 
luriva.  Le  maréchal  reçut  l'ordre  de  se  diriger  sur  Novare.  Ainsi  se 
déroulait  le  plan  qui  devait  aboutir  à  la  victoire  de  Magenta.  Ce  fut 
le  vendredi  3  juin  que  le  corps  du  maréchal  Ganrob^t  quitta  Pa- 
lestre. L'étape  que  nous  avions  à  faire  était  courte.  Nous  suivions 
une  route  unie  dans  un  pays  plat.  Novare  nous  apparut  de  bonne 
heure,  et  nous  causa  une  agréable  impression.  La  ville  était  toute 
remplie  d'une  allégresse  guerrière.  L'air,  où  pleuvaient  en  cet  in- 
stant les  fleurs,  était  imprégné  d'une  odeur  récente  de  poudre.  Il  y 
avait  trois  jours  4  peine,  une  batterie  autrichienne  enfilait  la  grande 
rue,  mamtenant  pavoisée  aux  couleurs  italiennes,  où  nous  avancions 
sous  la  grêle  des  bouquets,  et  jetait  de  la  mitraille  à  la  tête  de  nos 
premières  colonnes.  L'ennemi  toutefois  n'avait  pas  cherché  à  nous 
disputer  sérieusement  cette -cité.  Les  pièces  qui  avaient  accueilli  nos 
soldats  par  une  brusque  décharge  s'étaient  retirées  au  galop.  Les 
Autrichiens  ne  voulaient  point  tenter  de  nouveau  la  fortune  sur  le 
€hamp  de  bataille  où  l'âme  intrépide  de  Charles- Albert  reçut  une 
mortelle  atteinte.  Ils  nous  attendaient  derrière  le  Tessin,  dans  ces 
positions  formidables  que  nous  devions  border  et  enlever  comme 
celles  de  l'Aima. 

Le  maréchal  Canrobert  descendit  dans  une  grande  maison  située 
i  l'extrémité  de  la  ville.  Aux  fenêtres  de  notre  demeure  apparais- 
saient tant  de  têtes  gracieuses,  que  nous  aurions  pu  nous  cpoire  lo- 
gés dans  un  couvent  de  jeunes  filles.  Aux  mauvais  jours  de  nos  dis- 
cordes civiles,  chacun  a  répété  cette  phrase  :  «  Il  y  a  des  hommes 
qui  semblent  surgir  des  pavés.  »  Aux  heures  dont  'j'ai  gardé  le  sou- 


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COMMENTAIRES   d'un   SOLDAT.  b&7 

venir,  du  sein  ému  des  villes  italiennes,  ce  n'étaient  point  des 
hommes  qui  semblaient  sortir,  c'étaient  des  jeunes  filles.  On  avait 
sous  les  yeux  les  enchantemens  de  TArioste  :  au  lieu  de  ces  farou- 
ches figures  que  le  sombre  génie  des  révolutions  tire  chez  nous  de 
cavernes  inconnues,  mille  visages  sourians  se  montraient  à  toutes 
les  ouvertures  des  maisons  illuminées  par  le  soleiU  et  ce  patriotisme 
féminin  dont  j'ai  déjà  parlé  continuait  ses  démonstrations  fleuries. 
Rien  de  joyeux  comme  Novare  la  veille  de  Magenta.  Les  feuilles  de 
roses  tombaient  sur  nos  épaulettes  et  s'arrêtaient  sur  la  crinière  de 
nos  chevaux.  Combien  devaient  mourir  le  lendemain  parmi  ceux 
qui  retiraient  les  parfums  de  cette  matinée  !  Pluie  de  fer,,  pluie  de 
fleurs,  voilà  toute  la  guerre  d'Italie. 

L'empereur  s'était  établi  à  Novare  dans  un  vaste  paUds  situé  au 
centre  d'un  quartier  populeux.  Ce  fut  là  que  le  maréchal  Canrobert 
se  rendit  quelques  heures  après  son  arrivée.  L'empereur  était  à  che- 
val; il  avait  été  reconnaître  l'endroit  où  le  corps  du  gfSnéral  Mac- 
Hahon  devait  opérer  son  passage.  C'est  en  cet  instant  même  que  se 
livrait  le  combat  de  Tiu-bigo^  A  plusieurs  reprises,  on  avait. entendu 
dans  la  viUe  le  canon  de  ce  combat.  L'heure  avançait,  et  le  chef  de 
notre  armée  ne  rentrait  point.  Une  secrète  inquiétude  agitait  déjà 
quelques  esprits.  La  vie  devient  chose  si  fragile  dans  une  enveloppe 
qu'on  promène  au  souffle  du«canoil  I  Tout  à  coup  la  ville  se  remplit 
d'acclamations;  d'une  fenêtre  où  je  m'étais  placé,  je  vis  briller  l'u- 
niforme des  cent- gardes  et  enfin  paraître  l'empereur  lui-même.  Il 
portait  sur  ses  traits  cette  placidité  mystérieuse  que  le  lendemaui 
je  devais  retrouver  sur  son  visage  entre  les  cadavres  et,  les  trophées 
de  Magenta. 

IV. 

Le  4  juin,  nous  devions  quitter  Novare  à  onze  heures;  mais  la 
route  qui  conduisait  de  Novare  à  San -Martine  était  tellement  en- 
combrée, qu'à  une  heure  seulement  nous  montions  à  cheval.  Heu- 
reusement le  maréchal  Canrobert  avait  prescrit  le  départ  isolé  de  la 
brigade  Picard,  qui  s'était  mise  en  route  à  neuf  heures.  Cette  bri- 
gade fut  une  des  premières  troupes  qui  rejoignit  l'empereur  et  porta 
un  utile  secours  à  la  garde,  si  vigoureusement  engagée.  Ce  fut  une 
grande  joie  pour  le  maréchal  de  la  trouver  à  l'instant  où  luâr-méme, 
devançant  le  corps  qu'il  commandait,  venait  prendre  place  au  ter- 
rible jeu  où  ime  nouvelle  victoire  naissait  à  la  France. 

Le  ciel,  au  moment  de  notre  départ,  est  éclairé  par  un  soleil  ar- 
dent et  passionné  dont  les  rayons  maîtrisent  les  nuées  d'un  ciel  ora- 
geux. La  route  que  nous  suivons  est  une  de  ces  routes  italiennes 
qui  ont  l'été  un  aspect  si  joyeux,  et  que  j'aime  malgré  la  blanche 


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548  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

poussière  dont  elles  semblent  prendre  plaisir  à  nous  poudrer  avec 
la  malice  acharnée  que  les  masques  du  Corso  mettent  à  enfariner 
les  promeneurs.  Le  chemin  s'allonge  entre  des  prairies  d'un  vert 
éclatant,  bordées  d'arbres  aux  tailles  élégantes  et  sveltes,  et  sur  ce 
chemin  tout  semble  en  fête  ;  les  soldats  entonnent  leurs  chansons  de 
route;  les  bagages  offrent  ce  bizarre  entassement  d'objets  qui  est  la 
partie  fantasque  des  armées.  Dans  cette  charrette  s'entrechoquent 
des  bidons  et  des  gamelles;  cette  petite  voiture,  peinte  de  vives  cou- 
leurs, tjui  rappelle  par  sa  forme  les  chars  où  les  élixîrs  mei^veilleux 
se  promènent  dans  nos  campagnes,  'est  conduite  par  une  cantinière. 
Ces  bagages  dont  s'amusent  mes  yeux,  le  moment  va  bientôt  ve- 
nir où  je  les  maudirai  de  toutes  les  forces  de  mon  âme.  La  colonne, 
qui  marchait  lentement  et  d'un  pas  sans  cesse  mterrompu,  s'était 
arrêtée.  Le  maréchal  Canrobert  venait  d'entrer  dans  un  champ  où 
il  avait  mis  pied  à  terre,  quand  une  de  ces  sourdes  vibrations  qui 
annoncent  quelque  part  le  jeu  puissant  d'une  force  électrique  par- 
vint subitement  jusqu'à  nous.  Les  hommes  juchés  sur  les  voitures 
tournaient  leurs  regards  dans  la  direction  de  San-Martino.  Là,  disait- 
on,  tourbillonnait  un  épais  nuage.  Était-ce  de  la  poussière?  était-ce 
de  la  fumée?  C'est  ce  que  l'on  ignorait.  Quelques  oreilles  qui  s'ap- 
prochaient du  sol  croyaient  entendre  le  bruit  du  canon.  Chacun 
sait  à  quels  caprices  de  l'air  ce  bruit  formidable  est  soumis.  Quel- 
quefois des  vents  complaisans  vous  l'apportent  à  travers  d'énormes 
distances,  clair,  distinct,  sonore,  dans  toute  l'imposante  plénitude 
qu'il  possède  au  sortir  des  bouches  cuivrées  dont  il  s'envole.  Quel- 
quefois au  contraire,  quand  vous  en  êtes  séparé  à  peine,  l'atmo- 
sphère ne  vous  le  transmet  qu'à  l'état  de  son  latent  et  confus.  C'est 
ce  qui  arrivait  en  ce  moment. 

Sous  l'influence  pourtant  du  frémissement  qui  agite  la  troupe, 
des  rumeurs  qui  parcourent  la  colonne,  le  maréchal  Canrobert  fait 
monter  à  cheval  un  capitame  piémontais  attaché  à  son  état-major, 
le  comte  Vimercati.  Il  prescrit  à  cet  oflîcier  d'aller  trouver  l'empe- 
reur et  de  prendre  ses  ordres.  Le  capitaine  Vimercati  part  au  galop 
malgré  tous  les  obstacles  dont  la  route  est  embarrassée,  et  accom- 
plit sa  mission  avec  une  célérité  prodigieuse.'  Il  revient  nous  annon- 
cer que,  depuis  plusieurs  heures,  l'empereur  soutient  avec  la  garde 
une  lutte  gigantesque  contre  un  ennemi  nombreux,  acharné,  résolu 
à  jouer  dans  une  grande  bataille  le  sort  de  la  Lombardie.  L'ordre 
de  l'empereur  est  que  le  troisième  corps  se  rende  le  plus  prompte- 
ment  possible  sur  le  théâtre  du  combat.  Un  officier  de  l' état-major 
impérial  vient  confirmer  les  paroles  du  comte  Vimercati.  On  peut 
s'imaginer  l'effet  que  de  semblables  nouvelles  produisent  sur  l'âme 
du  maréchal  Canrobert. 

La  division  Renault  formait  ce  jour-là  notre  tête  de  colonne,  et, 


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COMMENTAIRES   d'uN   SOLDAT.  549 

BOUS  l'avons  dit,  une  brigade  de  cette  division,  la  brigade  Picard, 
nous  avait  heureusement  précédés.  Le  maréchal  ordonne  au  général 
Renault,  dévoré  d'une  impatience  semblable  à  la  sienne,  d'accourir 
avec  la  brigade  Jeannin  en  écartant  tous  les  obstacles  de  la  route, 
et  lui-môme,  entouré  de  son  état-major,  vole  au  canon  de  toute  la 
vitesse  de  son  cheval.  Deux  hussards  de  notre  escorte,  lancés  en 
avant  de  nous,  tracent  un  sillon  dans  cette  foule  pesante  de  voitures 
que  rien  tout  à  l'heure  n'aurait  semblé  devoir  ouvrir.  Au  sortir  du 
tumulte  des  charrettes,  les  rangs  pressés  des  soldats  à  travers  les- 
quels nous  courons  s'écartent  d'eux-mêmes  avec  rapidité.  Cette 
multitude  armée  sent  passer  au  milieu  d'elle  non  point  un  homme, 
mais  une  volonté,  une  force  dont  rien  ne  doit  retarder  l'essor.  Au 
fur  et  à  mesure  que  nous  approchons  de  la  fournaise  où  s'accomplit 
le  grand  œuvre,  tous  les  bruits  du  combat  deviennent  distincts  et 
s'emparent  avec  énergie  de  nos  oreilles:  puis  voilà  ces  mille  émo- 
tions qui  rayonnent  dans  une  variété  innombrable  d'incidens  à  l'en- 
trée des  champs  de  bataille.  Le  souffle  et  la  lave  du  volcan  arrivent 
à  nous. 

Le  maréchal  s'arrête  un  instant  devant  l'empereur,  qui  se  tient 
à  ce  pont  de  Buffalora  dont«  il  a  défendu  les  abords  par  des  batte- 
ries qu'il  a  lui-même  fait  placer.  On  sait  que  le  pont  de  Buffalora 
est  miné,  une  partie  s'en  est  écroulée  déjà;  mais  heureusement  la 
poudre  autrichienne  a  fait  incomplètement  sa  besogne,  elle  a  laissé 
une  voie  périlleuse  et  vacillante  où  se  pose  le  pied  de  notre  armée. 
L'empereur  veille  sur  cette  fragile  artère  par  laquelle  circule  tout  le 
sang  dont  se  nourrit  la  bataille,  et  qui,  en  se  rompant,  frapperait  cha- 
cun de  nous  au  cœur.  Il  adresse  quelques  paroles  au  maréchal  Can- 
robert,  et  notre  course  effrénée  recommence.  Il  était  en  ce  moment 
près  de  quatre  heures.  Le  ciel  était  alors  bouleversé  par  un  orage 
printanier,  orage  passager  et  sans  sérieuses  colères,  mais  qui  jouait 
avec  le  soleil  dont  il  brisait  les  rayons,  avec  les  nuées  qu'il  assem- 
blait, dispersait,  barbouillait  de  mille  couleurs,  et  qui  mettait  ainsi 
les  régions  de  la  lumière  en  harmonie  avec  le  théâtre  de  nos  com- 
bats. Ainsi  je  me  rappelle  deux  rapides  impressions  de  mon  entrée 
sur  le  champ  de  bataille.  Tandis  que  devant  moi  je  voyais  se  dessi- 
ner sur  un  ciel  bleu  les  uniformes  de  nos  soldats  et  monter  dans 
une  clarté  'transparente  la  fumée  blanche  de  notre  mousqueterie, 
à  ma  droite,  dans  un  immense  pan  de  vapeur  grise  traversé  par  de 
fauves  rayons,  semblable  à  ce  voile  de  nuées  que  les  peintres  abais- 
sent derrière  la  croix  où  meurt  le  Christ  sur  la  cime  du  Golgotha,  je 
voyais  s'avancer  une  longue  et  sombre  colonne;  C'étaient  des  pri- 
sonniers autrichiens  marchant  entre  des  baïonnettes  françaises.  Sur 
ces  visages  de  vaincus,  je  retrouvais  çà  et  là  ce  regard  tout  rempli 


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550  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

d'exaltation  douloureuse  que  j'ai  déjà  vu  bien  souvent  éclairer  des 
traits  ensanglantés. 

Parmi  les  figures  que  je  vois  passer  en  m' enfonçant  de  plus  en 
plus  dans  la  route  embrasée  où  nous  voilà  engagés  maintenant,  je 
reconnais  plus  d'une  figure  amie,  mais  qui  déjà  n'appartient  plus  à 
cette  terre.  Je  suis  côtoyé  par  des  civières  où  reposent  pâles,  immo- 
biles et  couronnés,  pour  parler  comme  un  poète^allemand,  des  pre- 
mières violettes  de  la  mort,  des  compagnons  qui  me  rappellent  les 
plus  vivans  souvenirs  de  ma  vie.  C'est  ainsi  que  les  yeux  fermés  et 
le  corps  raidi  de  Bougoz,  un  capitaine  de  grenadiers,  tombé  noble- 
ment à  la  tête  de  sa  compagnie,  font  revivre  pour  moi  la  Crimée  et 
une  promenade  à  Kamiesch.  Je  donne  en  courant  un  regret  à  ce 
brave  garçon  que  je  rejoindrai  peut-être  tout  à  l'heure  dans  un 
autre  monde,  et  je  cont'mue  ma  course  à  travers  la  foule,  composée 
de  vivans  et  de  morts,  qu'enveloppe  une  même  vapeur  de  poudre  et 
de  sang.  L'endroit  où  nous  parvenons  présente  un  aspect  étrange; 
c'est  un  lieu  où  la  nature  et  les  hommes  ont  multiplié  à  l'envi  les 
accidens.  Dans  un  sol  mamelonné,  couvert  d'une  végétation  éner- 
gique, on  a  pratiqué  un  canal  et  un  chemin  de  fer.  Ces  œuvres  de 
la  paix  ont  été  singulièrement  transformées  par  la  guerre.  Le  canal, 
dont  la  plupart  des  ponts  sont  brisés,  remplit  l'office  du  fossé  au- 
tour des  places  fortes,  et  le  chemin  de  fer  est  une  tranchée  où  sont 
entassés  dés  soldats.  C'est  dans  ce  lieu  que,  sous  les  ordres  du  gé- 
néral Regnault  de  Saint-Jean-d'Angély,  la  garde  soutient  depuis  le 
matin  une  lutte  acharnée  contre  l'armée  autrichienne.  Elle  est  maî- 
tresse de  toutes  les  redoutables  positions  que  l'ennemi  tenajt  à  son 
arrivée;  elle  occupe  sur  le  canal  un  pont  que  les  Autrichiens  ont  vai- 
nement tenté  de  faire  sauter.  Elle  se  cramponne  à  ce  terrain  ardu 
dont  chaque  pouce  est  rougi  du  sang  qui  coule  depuis  tant  d'heures 
de  ses  veines;  mais  il  lui  est  interdit  d'avancer  :  elle  a  joué  au  début 
de  la  bataille  le  r^le  que  son  aînée  d'Austerlitz  et  de  Wagram  jouait 
à  la  fin  des  actions.  L'ennemi  n'espère  plus  la  vaincre  de  front;  aussi 
tente-t-il  contre  son  flanc  droit  des  efforts  violons  et  désespérés.  C'est 
là  qu'il  dirige  ses  feux  incessans  et  qu'il  essaie  de  pratiquer  une 
brèche;  mais  c'est  là  qu'arrive  le  maréchal  Canrobert, 

D'un  coup  d'œil  il  juge  la  situation.  Il  embrasse  en  même  temps 
les  forces  qu'il  doit  combattre,  les  obstacles  qu'il  doit  vamcre  et  les 
élémens  dont  il  dispose.  Les  élémens  ne  sont  pas  nombreux.  La 
seule  brigade  de  son  corps  qui  soit  en  ce  moment  arrivée,  la  bri- 
gade Picard,  a  déjà  livré  de  rudes  combats.  Elle  est  loin  d'être  épui- 
sée à  coup  sûr,  mais  elle  a  fait  des  pertes  cruelles  :  ses  officiers  sont 
décimés;  il  en  est  peu  qui  soient  sans  blessures.  Ses  soldats,  qui 
c'ombattent  avec  cette  ardeur  individuelle  si  nécessaire  d'ailleurs  au 


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COMXESniLlKBS   d'un  «OLDAT,  ^SM. 

terrain  et  à  Taction  où  ils  sont  lancés,  forment  un  mélange  ^e  tous 
les  corps  et  de  toutes  les  compagnies  :  grenadiers,  fusiliers,  volti- 
geurs, chasseurs  à  pied  toumoient«ous  le  feu  dansde  mêmes  groupes 
où  frappe  également  la  mort. 

Je  ne  voyagerai  jamais  entre  les  deux  talus  d'un  chemin  de  fer 
sans  songer  à  la  tranchée  ^  j'arrivai  A  la  suite  du  maréchal.  La 
cime  de  cette  tranchée ^t  écrèlée  par  les  balles  et  semée  de  cadavres 
en  capotes  grises.  H  faut  franchir  ce  rempart  et  repousser  tes  twaîl- 
Jeurs  autrichiens,  dont  la  ligne  se  prolonge  jusqu'à  Ponte-^ecchio- 
dl-Magenta,  où  nous  devons  à  tout  prix  mous  établir.  Le  maréchal 
fait  gravir  à  son  cheval  cet  escarpement  ensanglanté,  ramasse  au- 
tour de  lui  quelques  hommes  et  m'ordonne  de  les  porter  sur  une 
i)utte  qui  s'élève  en  avant  de  nous,  d'où,  dominant  un  terrain  cou- 
vert, il  faut  débusquer  Fennemi.  Secondé  par  le  chef  de  son  artille- 
rie, le  général  Courtois  d'Hurbal,  qui,  sans  commandement  par  le 
retard  forcé  de  nos  pièces,  a  pris  ce  jour-là  le  rôle  d'aide-de-camp, 
il  établit  lui-même  d'autres  tirailleurs  et  relie  au  village  de  Ponte- 
Vecchio  la  butte  où  il  m'a  placé.  Cette  butte  était  surmontée  d'un 
kiosque  couvert  de  pampres  qui  est  resté  agréablement  dans  mon 
esprit.  Tout  l'espace  du  reste  qui  s'étendait  entre  cette  hauteur  ver- 
doyante et  le  village  que  le  général  Gyulai  nous  a  disputé  si  vive- 
ment offrait  le  plus  attrayant  aspect.  Les  arbres  y  étaient  -enlacés 
par  les  festons  de  cette  vigne  grimpante  qui  est  la  couronne  de  la 
campagne  italienne.  C'était  un  lieu  semblable  à  celui  où  le  Corrége 
a  mollement  étendu  son  Antiope;  mais  ce  lieu  alors  était  bien  loin 
d'être  propice  au  repos.  Toutes  les  charmilles  abritaient  des  tirail- 
leurs. Les  balles  sifflaient  à  travers  les  arbres,  dont  elles  empor- 
taient les  feuilles  et  brisaient  les  branches.  11  y  avait  pourtant  des 
figures  couchées  sous  ces  bruyans  ombrages;  seulement  ce  n'étaient 
point  des  figures  vivantes.  Les  cadavres  étendus  dans  ces  lieux  ar- 
cadiens,  au  pied  de  ces  mûriers  touffus,  sous  ces  rameaux  de  Tigne, 
tiraient  un  effet  puissant  de  ce  qui  les  entourait.  L'orage  dont  j'ai 
parlé  tout  à  Theure  s'était  dissipé.  Le  ciel  avait  cette  gaieté  atten- 
drie, la  terre  cet  émouvant  éclat  qui  suivent  les  bourrasques  du 
printemps.  Les  corps  où  régnait  la  mort  gisaient  sur  une  herbe 
brillante,  toute  remplie  de  cette  tiède  et  féconde  existence  qui  gonfle 
le  sein  de  la  nature  quand  elle  enfante  ses  merveilles  de  chaque 
année.  Eh  bien  !  cette  bataille  eh  cette  saison,  à  ti-avers  ce  beau 
pays,  offrait  à  Tâme  im  charme  violent,  elle  l'inondait  de  cette  vo- 
lupté douloureuse  qui  est  le  secret  suprême  de  toute  jouissance  hu- 
maine. Nul  de  nous  en  ce  moment  n'aurait  pu  accuser  le  ciel  de  ne 
pas  remplir  cette  coupe  avide  que,  suivant  im  poète,  nous  lui  ten- 
dons éternellement.  Le  ciel  nous  jetait  avec  profusion  au  contraire 


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562  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tout  ce  qui  peut  faire  déborder  le  vase  insatiable  :  odeur  des  prés, 
senteurs  de  l'orage,  parfum  de  la  poudre.  Voilà  ce  que  je  pensais 
tandis  que  nos  chevaux  franchissaient  les  cadavres  et  rompaient  avec 
leurs  poitrails  les  enlacemens  de  la  vigne. 

Ce  que  je  pensais,  je  le  retrouve  facilement  dans  ma  mémoire.  Il 
y  a  des  iwesses  qui  se  dissipent,  pour  ne  plus  jamais  renaître,  dans 
l'air  qui  nous  environne  ;  il  en  est  d'autres  au  contraire,  mystérieuses 
et  puissantes,  dont  les  vapeurs  vont  se  perdre  au  fond  de  notre  âme: 
telles  sont  les  ivresses  des  combats.  Celles-là  sont  restées  en  nous, 
et  sortent  de  notre  cœur  quand  nous  le  déchirons  pour  en  faire  jail- 
lir le  souvenir.  Mais  ce  que  j'ai  senti  n'est  pas  ce  que  je  souhaite  le 
plus  de  rendre;  je  voudrais  avant  tout  dire  ce  que  j'ai  vu.  Or  quand 
ou  a  vraiment  participé  à  un  combat,  même  de  la  manière  la  plus 
obscure,  quand  toutes  les  énergies  d'une  bataille,  semblables  aux 
wUlis  de  la  ballade  allemande,  vous  ont  saisi  et  maintenu  des  heures 
entières  dans  le  tourbillon  de  leurs  mouvemens,  peut-on  avoir  autre 
chose  dans  sa  cervelle  que  des  images  forcément  incomplètes,  tu- 
multueuses, confuses?  Eh  bien!  cette  série  d'images,  pareilles  aux 
arbres  vacillans,  aux  maisons  roulantes,  aux  paysages  ivres,  qu'on 
traverse  en  chemin  de  fer,  je  voudrais  les  faire  courir  maintenant 
sous  les  regards  auxquels  j'ouvre  mon  esprit,  comme  elles  ont  couru 
sous  mes  yeux. 

Le  maréchal  Ganrobert  s'élance  vers  un  amas  de  maisons  qu'en- 
toure une  épaisse  fumée.  Cet  amas  de  maisons  s'appelle  Ponte- Vec- 
chio-di-Magenta.  Le  canal  qui  traverse  ce  village  le  sépare  en  deux 
parties,  sans  communication  entre  elles,  car  les  Autrichiens  ont  fçiit 
sauter  le  pont  qui  les  unissait.  Pourtant  nos  soldats  devaient  com- 
battre sur  les  deux  rives  de  ce  cours  d'eau.  J'ai  su  depuis  ce  que  le 
général  Vinoy  et  le  général  Renault  avaient  fait  sur  la  rive  gauche. 
Je  vois  encore  le  maréchal  sur  la  rive  droite.  Au  moment  où  nous 
arrivons  à  Ponte-Vecchio,  ce  village,  qui,  en  quelques  heures,  fut 
pris  et  repris  sept  fois,  subissait  une  invasion  autrichienne.  Quoique 
animées  d'un  dévouement  héroïque  et  commandées  par  des  officiers 
intrépides,  quelques  compagnies  se  retiraient  devant  les  masses 
poussées  par  le  général  Gyulai,  qui  jetait  en  cette  partie  du  champ 
de  bataille  colonne  sur  colonne,  avec  l'acharnement  d'un  joueur 
épuisant  tout  l'or  de  sa  bourse  sur  un  même  coup.  Le  vent  brûlant 
de  la  mousqueterie  sifflait  à  travelrs  le  village,  brisant  les  tuiles  et 
arrachant  le  plâtre  des  maisons.  Le  maréchal  Ganrobert  fait  rebrous- 
ser chemin  aux  premiers  soldats  qu'il  rencontre. —  Allons,  mes 
amis,  leur  crie-t-il,  encore  un  effort  à  la  baïonnette  I  —  A  la  baïon- 
nette !  répètent  autour  de  lui  des  voix  fatiguées,  mais  ardentes,  où 
l'on  sent  vibrer  toute  l'énergie  que  des  vouloirs  indomptables  peu- 


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COMMENTAIRES   D*UN   SOLDÂT.  553 

vent  arracher  aux  dernières  profondeurs  de  Tâme.  Et  ces  compa- 
gnies décimées,  conduites  par  des  officiers  qui  presque  tous  ont  reçu 
des  contusions  ou  des  blessures,  marchent  de  nouveau  sur  les  feux 
ennemis,  se  jettent  sur  la  mort,  qu'elles  forcent  à  reculer  comme  un 
'  fantôme  vaincu  par  la  sainte  magie  de  la  foi. 

Les  Autrichiens  se  sont  repliés  à  leur  tour.  Quand  nos  yeux  ne 
nous  le  diraient  pas,|nous  le  saurions  par  ces  longs  sifflemens  qui 
traversent  F  air,  puis  viennent  aboutir  sur  le  sol  à  une  explosion  sou- 
levant autour  de  nos  chevaux  les  mottes  de  terre  et  les  touffes 
d'herbe.  L'ennemi  recommence  à  lancer  ces  fusées  qu'il  tient  en 
estime  particulière  :  projectile  d'un  poétique  effet,  mais  lent,  mal- 
adroit, incapable  de  lutter  contre  ce  coin  de  fer  que  le  canon  rayé, 
à  travers  de  fabuleuses  distances,  enfonce  au  cœur  d'une  armée.  Le 
canon  rayé,  je  le  vois  jouer  son  rôle  sous  la  direction  du  général  Le- 
bœuf  au  pont  du  chemin  (de  fer,  où  le  maréchal  Canrobert  retourne 
un  instant.  Le  général  Lebœuf  a  mis  là  quelques  pièces  en  batterie. 
Ces  pièces,  tournées  vers  Ponte-Vecchio ,  fencent  des  boulets  qui, 
décrivant  une  courbe  immense,  passent  au-dessus  du  village  où  sont 
retranchés  nos  soldats,  et  vont  tomber  dans  les  rangs  autrichiens. 
Ce  chemin  de  fer  d'où  tout  à  l'heure  nous  courions  à  l'ennemi  offre 
un  spectacle  entraînant.  Le  maréchal  Canrobert  y  est  accueilli  avec 
enthousiasme  par  des  troupes  heureuses  du  secours  chaleureux  qu'il 
leur  apporte,  et  qui  assure  le  succès  de  leurs  longs  efforts.  Pendant 
que  le  commandant  en  chef  du  troisième  corps  échange  quelques 
mots  avec  le  général  Niel,  qui  vient  de  donner  des  ordres  à  la  divi- 
sion Vinoy,  je  promène  mes  regards  sur  ce  qui  m'entoure.  La  con- 
fiance règne  sur  tous  les  visages.  La  statue  n'est  pas  encore  fondue, 
la  statue  immortelle  que  le  soir  nous  offrirons  à  notre  pays,  mais 
les  terribles  accidens  ne  sont  plus  i  craindre;  grâce  à  ces  êtres 
d'âme  et  de  chair  qui  se  font  une  joie  de  se  jeter  dans  la  fournaise 
où  il  ne  fau^  pas  que  la  flamme  s'éteigne  un  instant,  elle  sortira 
complète  et  radieuse  du  moule  brûlant  qui  la  cache  à  nos  yeux. 

Je  reconnais  dans  ce  coin  du  champ  de  bataille  plusieurs  visages 
que  j'ai  déjà  vus,  éclairés  par  des  lueurs  semblables  à  celles  qu'ils 
réfléchissent  maintenant.  Ainsi  je  retrouve  le  général  de  Wimpfen, 
qui  me  rappelle  l'Afrique  et  la  Crimée.  Les  traits  de  ce  vaillant  sol- 
dat, dont  le  vieux  nom  est  mêlé  aux  guerres  de  tous  les  pays  et  de 
tous  les  temps,  sont  ensanglantés  et  noircis;  mais  son  regard  est 
rayonnant.  11  m'adresse  quelques  paroles  qui  me  font  plaisir  :  «  Ce 
sont  toujours  les  mêmes  hommes  qui  se  font  tuer,  »  disait  en  riant 
le  maréchal  Bugeaud.  Le  fait  est  que  les  champs  de  bataille  res- 
semblent à  ces  salons  où  l'on  retrouve  toujours  une  même  société. 
Ils  ont  un  personnel  d'habitués  que  les  balles  endommagent  et  di- 


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66i  BEFUB.  DES   DEUX.  HONDE»^ 

minuent  de  temps  en  temps,  mais  dont  on  voit  constamment  repa- 
raître quelques  débris. 

Bientôt  le  maréchal  Canrobert  reprend  sa  course.  Nous  retour- 
nons aux  lieux  que  nous  venons  de  quitter.  Les  Autrichiens  n'ont 
point  renoncé  à  l'attaque  de  Ponte-Vecchio.  Le  maréchal  s'arrête  en- 
core à  ce  village,  puis  parcourt  de  nouveau  les  lignes  de  tirailleurs 
qui  en  protègent  les  approches.  Il  se  meut,  à  la  fois  calme  et  pas- 
sionné, au  milieu  du  feu.  Il  se  porte  à  tous  les  endroits  où  un  exem- 
ple énergique  est  nécessaire.  Chaque  soldat  tour  à  tour  entend  à  son 
oreille  cette  parole  amicale  et  impérieuse,  héroïque  et  familière  qui 
tantôt  le  pousse  où  il  faut  courir,  tantôt  l'enchaîne  où  il  faut  rester. 
Tandis  que  les  heures  s'écoulaient  pour  nous  dans<;et  espace  étroit, 
mais  où  se  passait  une  grande  lutte,  le  général  Mac-Mahon  accom- 
plissait son  mouvement  tournant  sur  Magenta.  Le  maréchal  Canro- 
bert avait  envoyé  le  comte  Vimercati  s'enquérir  des  opérations  du 
deuxième  corps.  Tout  à  coup  nous  voyons  cet  officier  s'avancer  vers 
nous  au  galop.  La  joie  d'une  bonne  nouvelle  est  sur  ses  traits.  Il 
nous  apprend  en  effet  que  Magenta,  où  il  vient  lui-même  de  péné- 
trer, est  au  pouvoû:  de  nos  ^rmes*  En  cet  instant,  le  maréchal  Can- 
robert était  sur  la  lisière  d'un. champ,  à  l'entrée  de  Ponte-Vecchio. 
L'ennemi  tentait  sur  ce  village  un.effort  suprême.  Le  feu  redoublait 
de  furie.  Je  vois  encore,  à  l'horizon  d'un  tableau  que  je  pourrais 
•dessiner,  ces  soldats  autrichiens  élégans  et  sveltes^  avec  leurs  tuni- 
ques blanches  et  leurs  bonnets  bleus^  ouvrant  les  bras  et  tombant 
à  côté  de  leurs  fusils.  Dans  ce  paysage  embrasé^,  la  mort  était  ea 
pleine  moisson  ;  mais  le  maréchal  Canrobert  sentait  la  victoire  déci- 
dée- En  préservant  le  flanc  droit  de  l'armée,  il  avait  assiu-é  les  suc- 
cès obtenus  aux  débuts  de  l'action  par  la  garde  ;  la  prise  de  Magenta 
par  le  général  Mac-Mahon  venait  à  préscQt  confirmer  l'heureux  ré- 
sultat de  la  lutte  qu'il  soutenait  depuis  plusieurs  heures.  Ainsi  trois 
actes  éclatans  amenaient  le,  dénoûment  triompjbant  du  drame.  Le 
maréchal  Canrobert  s'adresse  à  un  groupe  de  soldats^  dont  son  che- 
val est  environné.  Il  leur  fait  partager  la  joie  patriotique  dont  il  est 
rempli,  puis,  se  tournant  vers  le  capitaine  Vimercati  et  vers  moi,  il 
nous  ordonne  d'aller  au  plus  vite  annoncer  à  l'empereur  ce  qu'il 
vient  d'apprendre. 

Nous  partons  de  toute  la  vitesse  de  nos  chevaux,  nous  parcourons 
la  voie  gui  couronne  le  talus  du  chemin  de  fer,  voie  embarrassée  à 
chaque  pas  par  des  cadavres  que  nous  sommes  obligés  de  franchir. 
Nous  arrivons  aux  lieux  où  se  tient  l'empereur  et  nous  remplissons 
notre  mission.  L'empereur,  au  moment  où  nous  l'abordons,  diri- 
geait le  mouvement  d'ime  batterie.  Il  nous  reçut  avec  un  sourire 
affectueux,  mais  les  traits  empreints  de  ce  calme  profond  qui  m'a- 


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COMMENTAIRES   d'tIN   SOLDAT.  6S6 

vait  frappé  la  veUle.  Ni  les  heures  passées  si  pleines  d'anjgoisses,  ni 
l'heure  présente  si  remplie  d'enivrement,  n'aviûent  pu  mettre  leur 
trace  sur  son  visage.  Un  moment  arriva  cependant  où,  dans  ce  re- 
gard que  Tivresse  du  succès  n'avait  point  troublé,  un  sentiment 
profond  se  peignit,  et,  je  dois  le  dn-e,  un  sentiment  de  tristesse.  Cet 
incident  m'a  frappé  vivement,  et  je  veux  essayer  de  le  raconter. 

Pour  gagner  l'ambulance,  qu'on  avait  établie  à  la  hâte»  les  blessés 
étaient  obligés  de  suivre  la  route  où  se  tenait  l'empereur.  Ainsi  au- 
cune horreur  de  la  bataille  n'était  épargnée  à  celui  qui  en  réglait 
les  mouvemens.  Comme  les  fils  de  cet  illustre  supplicié  forcés  à  re- 
cevoir sous  l'échafaud  le  sang  de  leur  père,  l'empereur,  en  offrant 
lui-môme  sa  chair  aux  «balles,  sentait  tomber  goutte  à  goutte  sur 
son  cœur  tout  le  sang  de  son  armée.  Placé  à  quelques  pas  derrière 
lui,  après  m' être  acquitté  de  mon  message,  j'accordais,  je  l'avoue, 
une  assez  médiocre  attention  au  lugubre  défilé  dont  j'étais  le  spec- 
tateur. J'étais  rempli  d'une  joie  immense,  ma  cervelle  résonnait  de 
fanfares.  Le  ciel  mélancolique  pourtaaart,  et  où  s'allongeaient  les  pre- 
mières ombres  du  soir,  me  semblait  pavoisé  à  nos  couleurs;  mais 
soudain  mon  regard  fut  attiré  par  une  civière  dû  se  tenait  à  demi 
couché  -un  blessé  dont  le  visage  avait  ime  particulière  énergie.  C'était 
un  soldat.  Ses  jambes  étaient  cadiées  par  sa  capote  grise,  à  laquelle 
ses  épaulettes  de  laine  étadeat  attachées  encore;  une  chemise  gros- 
sière oeuvrait  seule  son  buste,  dont  le  bas  poilait  des  traces  san- 
glantes, et  le  haut  de  ce  buste  offrait  un  terrible  spectacle.  Un  bou- 
let avait  atteint  cet  homme  ^à  l'épaule  et  lui  avait  arraché  le  bras; 
l'endroit  où  ce  boulet  avait  frappé  présentait  une  plaie  sinistre,  une 
immense  surface  de  chair  rougie  où  se  tordaient  des  fibres  déchi- 
rées. Eh  bienl  en  passant  devant  l'empereur,  ce  soldat,  par  je  ne 
sais  quel  effort,  car  outre  cette  horrible  plaie  il  avait  au  ventre  une 
autœ  blessure,  ce  soldat  parvint  à  se  soulever,  et,  se  mettant  sur 
son  séant,  il  appela  l'empereur.  «  Shre,  votre  main!  »  s'écria-t-il  avec 
cet  accent  étrange,  violent  et^socrd,  sonnant  le  formidable  et  l'in- 
connu que  prend  le  verbe  de  l'homme  quand  il  s'agite  comme  un 
oiseau  de  nuit  effrayé  entre  les  parois  de  la  masure  d'où  le  chasse 
la  mort.  A  cet  appel,  l'empereur,  comme  si  une  puissance  surhu? 
maine  l'eût  évoqué,  s'avança  lentement,  et  mit  sa  main  nue  dans  la 
main  que  le  soldat  agonisant  lui  tendit  par-dessus  sa  capote,  à  quel- 
ques pouces  de  la  plaie  béante  qui  était  la  cause  de  cette  étreinte. 
Après  cette  poignée  demain,  la  civière  poursuivit  sa  route.  Le  front 
du  soldat  était  radieux,  celui  du  souverain  était  voilé.  L'empei'eur 
donna  encore  la  main  à  un  officier  blessé  à  la  poitrine,  qui,  en  pas- 
sant devant  lui,  s'était  soulevé  également  sur  sa  civière  pour  l'accla- 
mer avec  un  accent  qui  avait  quelque  chose  de  jeune  et  de  touchant» 


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5&6  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

Toutefois  c'est  du  soldat  mutilé  que  j'ai  gardé  le  plus  vif  souvenir. 
Cette  poignée  de  main  sur  ce  brancard  décoré  par  des  épaulettes  de 
laine  m'a  singulièrement  remué.  Elle  renfermait,  suivant  moi,  toute 
la  tristesse  et  toute  la  grandeur  de  ces  éclatantes  et  mystérieuses 
journées,  pleines  d'un  charme  sans  mélange  pour  des  combattans 
obscurs,  mais  faites  pour  remplir  d'une  solennelle  émotion  ceux  qui 
tiennent  du  ciel  le  terrible  droit  de  les  nommer  leurs  filles. 

V. 

La  nuit  commençait  à  tomber,  et  le  champ  de  bataille  se  refroi- 
dissait comme  les  cieux;  les  bruits  et  les  ardeurs  de  la  lutte  qui 
avait  rempli  la  journée  s'éteignaient  de  toutes  parts.  Les  cadavres 
couchés  sur  la  terre  n'étaient  plua  offensés  ni  par  la  lumière  du  jour 
ni  par  le  regard  des  vivans.  Les  ténèbres  les  ensevelissaient,  et  le 
vent  du  soir  les  pleurait.  Dans  la  direction  de  Ponte-Vecchio,  que  je 
cherchais  à  regagner,  je  rencontrai  le  maréchal  Ganrobert,  qui  se 
rendait  auprès  de  l'empereur.  Je  rebroussai  chemin  pour  l'accom-' 
pagner.  J'appris  des  officiers  qui  le  suivaient  qu'après  mon  départ 
le  combat  s'était  prolongé  encore  dans  les  rues  de  Ponte- Vecchio- 
di-Magenta.  Dans  ce  combat,  me  dit-on,  le  chef  de  notre  état-major, 
le  colonel  de  Senneville,  avait  reçu  une  balle  au  cœur.  Le  colonel 
de  Senneville  était  le  dernier  officier  à  qui  j'adressais  la  parole  en 
me  séparant  du  maréchal;  il  m'empruntait,  je  crois,  en  ce  moment 
le  feu  de  mon  cigare.  Je  devais  aller  ^e  lendemain  ensevelir  ses  dé- 
pouilles dans  ce  lieu  même  où,  sans  le  savoir,  je  lui  avais  dit  un 
éternel  adieu.  J'avais  une  respectueuse  affection  pour  cet  homme 
vaUlant  et  calme  que  j'avais  déjà  connu  en  Crimée.  Puis,  par  un  de 
ces  caprices  de  la  mémoire,  fréquens  à  ces  heures  violentes  où  l'es- 
prit reçoit  tant  d'impressions,  je  me  rappelais  av^c  une  force  singu- 
lière le  dernier  regard  que  j'avais  vu  dans  ses  yeux.  Pendant  la  soi- 
rée où  l'on  m'apprit  sa  rapide  et  noble  fin,  je  sentis  continuellement 
ce  regard  sous  ma  cervelle.  11  y  ouvrait  comme  un  abîmé  où  je  fai- 
sais descendre  cette  rêverie  mêlée  d'amertume  et  de  douceur  qui  va 
vde  notre  âme  à  celle  des  morts. 

Cette  funeste  nouvelle  n'était  pas  la  seule  que  je  devais  apprendre 
ce  soir-là.  Pendant  que  l'empereur  s'entcetenait  avec  le  maréchal 
Canrobert,  je  sus  que  nous  avions  perdu  le  général  Cler  et  le  général 
Espinasse.  C'étaient  encore  deux  figures  d'Afrique  et  de  Crimée  qui 
disparaissaient  pour  moi,  et  deux  figures  que  j'avais  vues  passer  dans 
des  clartés  glorieuses.  Ces  deux  hommes  avaient  eu  du  reste  assu- 
rément le  trépas  qu'ambitionnaient  leurs  cœurs.  Pour  parler  le  lan- 
gage de  Montluc  et  de  Brantôme,  tous  deux  étaient  les  nourrissons 


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COMMENTAIRES   d'UN   SOLDAT.  557 

de  Bellone,  qui  les  avait  allaités  de  la  plus  énergique  liqueur  de  ses 
mamelles.  Aussi  tous  ceux  qui  les  ont  connus  se  rappellent  la  joie 
dont  ils  rayonnaient  quand  ils  pouvaient  courir  à  cette  formidable 
nourrice.  Le  général  Espinasse  avait  pour  officier  d'ordonnance  un 
de  ses  cousins,  jeune  homme  à  la  nature  chevaleresque  «  haut  de 
cœur,  prompt  de  main,  soulevé  facilement  par  toutes  les  .émotions 
généreuses.  Le  lieutenant  Froidefond,  ainsi  s'appelait  cet  officier^ 
pour  qui  je  me  sentais  un  vif  attrait,  tomba  dans  les  rues  de  Ma- 
genta, près  de  son  général.  Voilà  encore  un  homme  qui  fut  traité 
par  la  Providence  suivant  ses  ambitions  et  ses  instincts.  Certaine- 
ment, quand  leurs  cadavres  sont  encore  chauds,  on  voudrait  rappe- 
ler à  la  vie  les  braves  gens  que  la  mort  vient Ide  frapper,  on  s'indigne 
contre  le  coup  qui  les  atteint  tout  en  sachant  que  leurs  cœurs  y  au- 
raient souscrit.  L'avenir  se  réjouit  de  ces  trépas  que  pleure  le  pré- 
sent, c'est  là  ce  qui  doit]^nous  consoler.  Ces  morts  héroïques,  qui 
passent  en  quelques  brèves  paroles  d'une  génération  militaire  à 
l'autre,  se  dégagent  peu  à  peu  des  tristesses  dont  elles  étaient  en- 
tourées pour  ne  plus  garder  que  leur  virtuel  éclat. 

L'empereur  avait  établi  son  quartier-général  à  San-Martino,  dans 
une  petite  maison  ombragée  par  ces  grands  sycomores  qui  se  réflé- 
chissent dans  les  eaux  transparentes  du  Tessin.  Cette  petite  maison 
se  composait  de  deux  chambres  également  étroites,  également  nues, 
l'une  que  s'était  réservée  le  souverain,  l'autre  où  se  pressaient  tous 
les  officiers  de  sa  suite.  Je  sentais  ime  faim  violente  et  j'étais  dévoré 
par  une  de  ces  soifs  particulières  aux  champs  de  bataille,  qui  sem- 
blent avoir  fait  passer  dans  notre  gosier  toutes  les  ardeurs  de  notre 
cœur.  J'obtins  un  morceau  de  pain  et  quelques  gouttes  de  vin  qui 
étaient  dans  cette  résidence  impériale  le  présent  de  la  plus  géné- 
reuse hospitalité,  car  la  table  de  l'empereur,  ce  jour-là,  avait  été  en 
harmonie  avec  son  logis.  Je  quittai  ce  glorieux  et  détestable  gîte  pour 
me  diriger  vers  des  pénates  inconnus  que  je  devais  trouver  plus  sor- 
dides et  plus  bouleversés  encore. 

La  maréchal  Canrobert  alla  camper  de  sa  personne  en  avant  des 
positions  que  la  garde  avait  si  vaillamment  enlevées  le  matin.  De 
hautes  masures  couvertes  par  le  combat  de  la  journée  d'innombra- 
bles cicatrices  se  dressaient  en  face  l'une  de  l'autre  dans  les  ténè- 
bres. Le  seuil  d'une  de  ces  maisons  était  éclairé;  la  porte  laissait 
passer  par  ses  fentes  des  rayons.de  lumière.  Je  poussai  ces  planches 
mal  jointes;  elles  glissèrent  dans  une  flaque  de  sang  où  gisaient 
quelques  couvertures  grx)ssières.  Ces  couvertures  étaient  jetées  sur 
des  cadavres,  placés  entre  des  chandelles  fumeuses,  qui  reposaient 
sur  ce  sol  ensanglanté.  J'étais  entré  dans  une  chambre  mortuaire.  Je 
quittai  cette  demeure  où  les  vivans  n'avaient  pas  le  droit  de  dormir, 
et  j'allai  au  gîte  opposé. 


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588  lŒVUE  DES  DEOX  HONDES. 

Là  n'e^dstait  aucune  porte.  On  entrait  dans  une  cour  vaste  et  ob- 
scure, où  soufflait  le  vent  de  la  nuit.  Dans  un  coin  de  cette  cour,  je 
rencontrai  un  corps  de  logis  brisé,  démantelé  comme  un  navire  qui 
a  prêté  toute  une  journée  ses  flancs  aux  boulets.  Là  sans  doute  s'é- 
taient embusqués  des  tirailleurs  que  nos  baïonnettes  avaient  délo- 
gés. Je  pénétrai  à  tâtons  dans  une  grande  pièce,  où  je  sentais  mon 
pied  se  heurter  contre  toute  sorte  de  débris  d'une  espèce  inconnue, 
La  clarté  d'ime  allumette,  que  f  enflammai  à  mon  cigare,  me  permit 
de  distinguer  parmi  ces  débris  de  grands  fragmens  de  papier.  C'é- 
taient des  gravures  arrachées  aux  lambris  de  cette  triste  demeure, 
—  ces  humbles  gravures,  luxe  naïf  de  l'indigence,  ces  images  de 
rÉté,  du  Printemps,  de  l'Automne,  qui  sourient  dans  de  pauvres 
cadres,  sous  des  toits' de  chaume.  Je  ramassai  quelques-unes  de  ces 
images,  j'y  mis  le  feu  et  les  jetai  dans  un  vaste  foyer,  où  je  lançai 
ensuite  tout  ce  que  je  trouvai  sous  ma  main,  chaises  boiteuses  et 
bancs  cassés.  Alors  à  la  clarté  de  cette  flamme,  que  je  destinais  à 
•  combattre  je  ne  sais  quelle  particulière  espèce  de  malsaine  et  pé- 
nible humidité,  je  fis  avec  les  lieux  où  m'avait  poussé  la  guerre 
une  connaissance  qui  n'était  pas  de  nature  à  me  charmer.  Une  table 
où  je  voulus  appuyer  ma  tête  pour  dormir,  un  siège  que  j'avais  res- 
pecté et  placé  près  du  feu  pour  m'y  établir  commodément,  avaient 
on  suintement  que  je  m'expliquai;  l'humidité  dont  je  m'étais  senti  ^ 
pénétré,  cette  chambre  déserte  la  devait  à  une  vapeur  de  sang. 

J'abandonnai  encore  cette  pièce  inhospitalière,  plus  hideuse  peut- 
être  avec  ses  vagues  empreintes  de  meurtre  que  la  chambre  où  tout 
à  rheure  mon  pied  heurtait  contre  des  cadavres,  et  j'allai  me  cou- 
cher au  dehors  sur  le  gazon  de  la  cour.  Là  f  allumai  avec  quelques 
officiers  et  quelques  soldats  un  feu  de  bivouac;  je  m'enveloppai  dans 
mon  manteau,  et  je  plaçai  sous  ma  tête  l'antique  oreiller  de  Jacob. 
Si  je  ne  trouvai  pas  sur  la  pierre  où  je  m'endormis  les  songes  mys- 
tiques que  Dieu  envoya  au  patriarche,  j'y  goûtai  un  sommeil  plein 
de  douceur,  un  de  ces  sommeils  où  notre  être  tout  entier  s'étend 
avec  délices  le  soir  d'une  bataille,  et  qui,  remplis  de  mystérieuses 
caresses,  nous  reçoivent  comme  les  eaux  profondes  du  fleuve  chanté 
par  le  poète  reçurent  le  pasteur  Aristée. 

Je  fus  réveillé  à  cette  heure  matinale  où  l'on  se  sépare  à  regret 
ffune  couche  même  aussi  dure  que  l'était  la  mienne,  à  cette  heure 
où  notre  âme  et  la  nature  encore  sous  le  charme  l'une  du  rêve, 
l'autre  de  la  nuit,  semblent  renaître  avec  tristesse  toutes  deux  à  la 
réalité  et  au  jour.  Je  reçus  l'ordre  de  monter  à  cheval  pour  accom- 
pagner le  maréchal  Canrobert,  qui  allait  avec  son  état-major  visiter 
ses  avant-postes.  Nous  arrivons  à  Ponte-Vecchio-di-Magenta,  où  est 
m^llée  la  division  Trochu.  Nous  traversons  le  village,  et  nous  péné- 
trons dans  les  champs  où  sont  établies  nos  grand'gardes.  Nous  ch> 


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culions  au  milieu  des  hommes  cooebés  sur  leurs  saes  et  des  armes 
réunies  en  faisceaux,  quand  un  bruit  soudain  de  mousqueterie  re* 
tentit  à  quelques  pas  de  nous  dans^le  brouitlard  du  ma^.  L'air  est 
envahi  de  nouveau  par  l'essaim  turbulent  des  balles.  Nous  pouvoM 
nous  croire  rentrés  dans  les  régions  de  la  veille.  Cette  ftisiHade  ma- 
tinale, cette  diane  sonnée  en  coups  de  léu,  avaient  pour  biît  de  ca-- 
cher  xm  mouvement  du  général  Gyulai.  C'était,  a  dit  le  rapport  au- 
trichien, le  dernier  effort  d'un  vaillant  rêgiiment  qai  avsût  perdu  la 
moitié  de  ses  officiers  dans  la  journée  de  Magenta;  tandis  que  l'ar- 
mée ennemie,  campée  dans  la  direction  d'Abb4ate^^asso,  opérait  sa 
retraite,  ce  régiment,  lancé  en  avant,  venait  essaya  de  cacher  so«8 
le  rideau  brûlant  d'un  nouveau  combat  ce  qui  se  passait  derrière 
lui.  A  cette  explosion  de  coups  de  fusil,  le  général  Trodra  mowie  à 
cheval;  îl  fait  prendre  les  armes  à  toute  sa  division,  et  se  jette  lui- 
môme  sur  l'ennemi  à  la  tête  des  premières  troupes  qui  sont  prêtes. 
Les  hommes  se  mettent  au  pas  redoublé,  les  clairons  et  les  tam- 
bours entonnent  la  charge,  et,  soulevés  par  ces  accens  ettftraînans, 
voilà  les  pieds  de  nos  fantassins  qm  courent  à  travers  Therije  char- 
gée de  rosée.  Je  me  rappelle  avec  bonheur  ce  brillant  départ.  11  avait 
je  ne  sais  quoi  d'héroïque  et  de  gai.  Cette  iniage  de  l'alouette  gau- 
loise, qui  me  revient  toujours  quand  je  me  trouve  entre  les  rangs 
agiles  et  joyeux  de  notre  mfanterîe,  s'offrit  à  moi  {dus  vive  que  ja^ 
mais.  Je  la  voyais,  cette  alouette,  prendre  sa  volée  aux  prem-iers 
rayons  du  jour,  à  travers  les  champs  de  maifs,  allègre,  audacieuse  et 
défiant  le  plomb  qui  sifflait  autour  de  ses  ailes.  Ce  rapWe  engage- 
ment eut  des  résultats  qui  répondirent  à  ses  débuts.  Le  général 
Trochu  repoussa  Fennemi,  et  le  poursuivit  en  lui  faisant  éprouver 
des  pertes  sensibles.  Perdu  dans  la  gloire  de  la  veille,  le  combat  de 
cette  matinée  ne  fut  point  pourtant  sans  éclat.  Il  eut  dans  ses  étroites 
proportions  ses  nobles  dévoùemens,  ses  généreux  trépas,  aussi  bien 
que  les  plus  grandes  batailles,  car  l'héroïsme  et  la  mort  surtout  se 
jouent  des  limites  encore  plus  que  le  génie;  ce  qu:i  est  marqué  à  leur 
empreinte  offre  partout  la  même  grandeur. 

Le  lendemain  de  Magenta  est  une  des  journées  qm  font  le  plus  de 
lumière  dans  mes  souvenhrs;  je  retrouve  Tune  après  Tautre  toutes 
les  heures  cpii  ont  passé  pour  moi  dans  cette  région  du  temps,  et  le 
regard  particulier  qwe  chacune  d'elles  m'a  jel!è  en  passant.  Ainsi  je 
me  rappelle  une  longue  séance  qnt  je  fis  sur  le  pont  du  chemin  de 
fer,  où  le  maréchal  s'était  arrêté,  attendant  les  ordres  de  fençereur 
et  Fallure  qu'allaient  prendre  les  événemens.  C'était  sur  ce  pont 
que  la  garde  avait  livré  la  veiHe  ses  plus  opiniâtres  combats.  Au- 
jourd'hui ce  lieu  où  les  soldats  circulaient  joyeusement,  devisant 
des  périls  passés,  se  parant  en  jouant  d'uniformes  enlevés  à  l'en- 
nemi, ce  lieu  avait  quelque  chose  de  souriant  qui  rappelait  les  fêtes 


Gooçle 


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560  BEVUE   DES   DEUX  MOfnOES. 

de  village,  et  cependant  de  chaque  côté  du  pont,  sur  des  rampes 
escarpées,  la  mort  avait  placé  deux  enseignes  sinistres:  c'étaient 
deux  monceaux  de  cadavres  réunissant  des  types  et  des  vêtemens 
variés.  Un  zouave  avec  une  barbe  monacale  était  étendu  les  bras  en 
croix;  son  front  pâle  reposait  sur  la  poitrine  déchirée  d'im  Autri- 
chien; auprès  de  lui  se  serrait- un  grenadier  dont  on  ne  voyait  pas 
le  visage,  car  il  était  tombé  la  face  contre  terre,  mais  qui  avait  dans 
ses  cheveux  courts  et  drus  ce  je  ne  sais  quoi  qui  sent  la  toison  nou- 
velle, caractère  commun  aux  tètes  de  novices  et  de  jeunes  soldats. 
Cet  homme  était  bien  un  jeune  soldat  en  effet;  je  pus  m'en  con- 
vaincre en  voyant  son  honnête  visage,  que  reconnurent  deux  de  ses 
camarades.  « —  Tiens!  firent* les  compagnons  de  ce  mort  qui  se 
promenaient  sur  le  champ  de  bataille,  fouillant  de  leurs  regards  cu- 
rieux les  débris  dont  ils  étaient  entourés,  voilà  un  tel  qui  manquait 
à  rappel  ce  matin.  » 

Ces  corps  sans  sépulture  étaient  un  spectacle  qu'on  ne  voulut 
point  laisser  aux  soldats;  l'ordre  fut  donné  de  creuser  partout  des 
fosses,  et  le  sol  enferma  bientôt  ces  cadavres  qui  flanquaient  les 
deux  côtés  du  pont  :  Autrichiens  et  Français  furent  ensevelis  côte  à 
côte;  habits  bleus  et  habits  blancs  disparurent  cachés  par  les  mêmes 
pelletées  de  terre.  Ainsi  naissait  sous  la  main  des  fossoyeurs  la  fra- 
ternité, cette  fleur  idéale  que  les  songeurs  demandent  aux  régions 
de  la  vie  et  qui  ne  veut  s'épanouir  que  dans  la  tombe.  J'étais  des- 
tiné à  voir  ce  jour-là  toutes  les  natures  de  funérailles  qui  suivent  les 
vastes  actions.  Le  maréchal  Ganrobert  voulut  rendre  les  derniers 
devoirs  au  chef  de  son  état-major,  le  colonel  de  Senneville. 

11  partit  accompagné  de  quelques  officiers  parmi  lesquels  je  me 
trouvais;  il  se  rendit  à  l'entrée  de  Ponte-Vecchio-di-Magenta,  au 
coin  du  champ  où  la  veille  j'avais  parlé  pour  la  dernière  fois  à  celui 
dont  j'allais  voir  disparaître  les  restes.  11  y  a  aux  heures  tristes  de 
la  vie  des  lieux  qui  opèrent  dans  notre  mémoire  un  miracle  sem- 
blable à  celui  du  saint  suaire.  Ce  paysage,  où  vers  la  fin  du  jour 
j'ensevelis  un  compagnon  aimé,  a  laissé  son  empreinte  sur  mon  es- 
prit, nette,  vivante,  comme  la  face  divine  sur  le  tissu  dont  elle  fut 
touchée.  Je  vois  la  maison  qui  s'élevait  derrière  moi,  le  pré  qui  était 
à  ma  gauche,  et  où  les  hussards  de  notre  escorte  s'arrêtèrent  pen- 
dant la  cérémonie  funèbre  pour  faire  un  fourrage  improvisé.  Je  vois 
plus  que  tout  cela  encore  :  le  sentier  étroit  où  gisait,  enveloppé  dans 
une  couverture  de  campement,  le  corps  du  colonel  de  Senneville. 
Le  maréchal  Ganrobert  fit  soulever  le  grossier  linceul  qui  lui  déro- 
bait un  visage  ami.  11  attacha  sur  ces  traits  rendus  pour  quelques 
instans  à  la  clarté  du  jour  un  regard  rempli  à  la  fois  de  mélancolie 
et  de  fermeté,  puis  il  fit  creuser  lui-même  par  des  grenadiers  la 
fosse  où  l'on  allait  déposer  le  cadavre.  Pour  savoir  si  cette  fosse 


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GOMMENTAIBES   d'uN   SOLDAT.  561 

avait  la  longueur  et  la  profondeur  nécessaires,  il  ordonna  à  un  des 
fossoyeurs  en  capote  grise  de  s'y  coucher.  Celui  qui  reçut  cet  ordre 
était  un  jeune  soldat  dont  la  figure  prit  quelque  chose  de  soucieux. 
—  Allons,  mon  enfant,  dit  le  maréchal,  cela  vous  portera  bonheur. 
Quand  la  tombe  eut  les  dimensions  voulues,  on  y  descendit  le  mort, 
que  Ton  plaça  la  tête  tournée  vers  la  France.  On  planta  ensuite  sur 
la  terre  à  qui  ces  dépouilles  étaient  confiées  F  étendard  de  la  patrie 
que  vivant  ou  mort  oa  rencontre,  n'importe  de  quel  côté  on  se 
tourne;  la  croix  s'éleva  sur  ce  sol  piétiné  par  les  luttes  de  la  veille; 
un  prêtre  récita  les  prières  de  l'église.  Les  prières  terminées,  le  ma- 
réchal Ganrobert,  prêt  à  remonter  à  cheval,  s'inclina  une  dernière 
fois  vers  la  tombe  où  il  venait  de  coucher  son  compagnon,  et  jeta 
ces  paroles  dans  notre  silence  :  —  Au  revoir,  Senneville,  au  revoir! 

Celui  qui  faisait  à  la  formule  consacrée  cet  heureux  et  noble  chan- 
gement, qui,  à  l'hôte  récent  de  cette  tombe  guerrière,  disait  :  «  Au 
revoir!  )>  et  non  pas  «  adieu!  »  avait  couché  la  nuit  entre  des  ca- 
davres, et  ne  savait  guère  quelle  demeure  il  aurait  le  lendemain. 
Cette  courte  oraison  funèbre  entre  deux  batailles  fit  passer  dans  nos 
cœurs  ce  frémissement  dont  nous  agite  la  parole  humaine,  quand 
elle  mérite  de  s'appeler  l'inspiration.  Le  maréchal  Canrobert,  au 
bout  de  quelques  heures^  avait  oublié  le  mot  qu'il  avait  prononcé; 
mais  ce  mot  est  resté  dans  des  âmes  où  il  pénétra,  comme  un  trait, 
tout  vibrant  de  l'impulsion  qu'il  devait  à  une  force  inconnue. 

Trois  jours  après  la  bataille  de  Magenta,  nous  entrions  à  Milan. 
Cette  triomphale  journée  du  8  juin  1859  m'a  laissé  dans  ses  débuts 
une  pénible  impression.  Nous  suivions,  pour  gagner  la  ville,  les  che- 
mins qui  se  prolongent  des  deux  côtés  de  cet  interminable  canal  que 
l'on  appelle  le  Naviglio-Grande.  Resserrées  dans  ces  voies  étroites, 
les  troupes  s'avançaient  avec  lenteur.  Il  fallait  subir  continuellement 
le  supplice  des  marches  pompeuses,  ces  temps  d'arrêt  qui  emplis- 
sent l'âme  d'un  sentiment  chagrin  et  impatient,  semblable  à  l'ennui 
morbide  des  salles,  d'attente.  Nous  avions  couché  la  veille  dans  un 
petit  village  sur  les  bords  du  canal.  Nous  étions  à  cheval  depuis 
quatre  heures  du  matin,  et  à  midi  nous  n'apercevions  pas  encore  les* 
toits  de  Milan.  On  sentait  dans  le  ciel  un  loiu-d  soleil;  la  fatigue  et  la 
chaleur  unissaient  contre  nos  cervelles  leurs  puissances  oppressives. 
La  pensée  toutefois  d'assister  à  des  prodiges  d'enthousiasme,  d'en- 
trer dans  une  ville  en  fête,  d'appuyer  enfin  nos  lèvres  un  instant 
aux  bords  de  l'inmiense  coupe  où  les  membres  inconnus  de$  légions 
illustres  s'enivrent  obscurément  de  la  gloire,  cette  pensée  nous  soute- 
nait et  ramenait  par  intervalles  un  sourire  sur  nos  visages  poudreux; 
mais  nous  avions  compté  sans  les  nécessités  de  la  guerre,  qui  domi- 
nent tyranniquement  chaque  heure  des  existences  qu'elles  régissent. 


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&62  REVUE   DE8  DEITS  MONDES. 

Tandis  que  Milan  se  pavoisait  et  se  couronnait  de  fleurs,  cette  armée 
autrichienne  qui  l'avait  traversée  la  veille,  sombre,  silencieuse,  ir- 
ritée, laissant  derrière  elle  une  trace  de  sang,  les  courageux  vaincus 
de  Magenta  n'étaient  qu'à  quelques  pas  de  nous,  et  la  lutte  dont 
nous  sortions  pouvait  recommencer.  L'ordre  nous  vint  de  tourner  la 
ville  au  lieu  d*y  pénétrer,  et  d'aller  nous  établir  sur  les  boulevards 
extérieurs,  prêts  à  soutenir  les  corps  Baraguay-d'Hilliers  et  Mac- 
Mahon ,  qui  s'avançaient  déjà  vers  l'ennemie» 

Je  ne  pus  donc  d'abord  juger  Milan  que  sur  quelques  faubourgs 
déserts,  car  tout  le  sang  de  cette  ville  passionnée  affluait  en  ce  mo- 
ment à  son  cœur.  Cependant,  nos  troupes  établies  dans  les  campe- 
mens  qui  leur  étaient  assignés,  le  maréchal  Ganrobert  voulut  se 
rendre  au  quartier  impérial.  Je  vis  alors  dans  toute  sa  splendeur  le 
spectacle  désiré.  Milan  avait  l'aspect  d'une  ville  où  vient  de  s'ac- 
complir une  réyolutioB,  mais  Une  révolution  sans  épouvante  et  sans 
larmes.  On  y  sentait  d'abord  cette  vie  étï^n^,  expansive,  qui,  à  des 
heures  brûlantes  et  rapides,  inonde  tout  à  coup  de  grandes  cités.  Les 
rues  étaient  encombrées  de  cette  foule  où  se  confondent  tous  les 
rangs,  où  tous  les  regards  s'interrogent,  où  tous  les  cœurs  se  répon- 
dent, enfin  où  se  montrent,  enchanteurs  et  dangereux  fantômes,  ces 
visions  que  les  peuples  n'oublient  plus  qu^nd  elles  leur  sont  appa- 
rues une  fois.  Malgré  le  nombre  de  Français  qu'il  avait  déjà  salués, 
l'enthousiasme  milanais  n'était  point  las.  En  se  dirigeant  vei*s  le 
quartier  impérial,  notre  état-major  glana  encore  nombre  d'acclama- 
tions et  de  fleurs. 

Le  palais  occupé  par  l'empereur  était  rempli  de  costumes  étran- 
ges. A  'Côté  de  nos  uniformes  se  montraient  ces  bizarres  accoutre- 
mens  sous  lesquels  se  produisent  soudain ,  aux  jours  d^émotions  pu- 
bliques, nombre  de  citoyens  souvent  respectables  et  paisibles.  Une 
sorte  de  garde  nationale  s'^était  formée  immédiatement.  Plusieurs 
notables  milanais  avaient  modifié  leur  tenue  habituelle  par  un  bau- 
drier passé  sur  une  redingote  bourgeoise  et  par  une  coiffure  mili- 
taire. Dieu  me  préserve  du  reste  dfnne  pensée  ironique  en  racontant 
ces  détails,  que  je  recueilte  uniquement  pour  faire  revivre  les  scènes 
qui  m'ont  frappé!  Je  trouve  qu'il  ne  faut  pas  raifler  l'enthousiasme 
chez  l'homme  isolé,  à  plus  forte  raison  chez  les  peuples.  Un  fait  qui 
se  retrace  en  ce  moment  même  à  ma  mémoire  donnera  une  idée  de 
l'empressement  que  nous  montraient  à  l'enyi  toutes  les  classes  de  la 
société  dans  la  capitale  de  la  Lombardîe.  Suivantnme  règle  ensei- 
gnée par  l'expérience  de  la  guerre  poxu"  éviter  les  pertes  fâcheuses 
de  temps,  le  maréchal  Ganrobert,  dans  tous  les  Keux  où  il  bivoua- 
quait, faisait  venir  le  soir  à  son  quartier  quelques  guides  chargés 
d'accompagner  ses  plantons.  Le  soir  du  8  juin,  comme  à  son  ordi- 


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COMMENTAIRES  d'UN   SOLDAT.  b(Si 

naire,  il  voulut  prendre  cette  précaution.  Dans  une  ville  aussi  grande 
que  Milan,  les  plantons  pouvaient  s'égarer.  On  fait  demander  des 
guides  à  la  municipalité;  au  bout  de  quelques  instans,  ces  guides 
arrivent.  Le  maréchal  était  à  table;  souriant  à  une  pensée  soudaine, 
il  envoie  un  officier  savoir  quels  gens  lui  a  expédiés  le  patriotisme 
milanais.  Cet  officier  trouve  dans  le  vestibule,  où  se  tiennent  les  plan- 
tons, deux  membres  élégans  et  titrés  de  l'aristocratie  lombarde.  Je 
pourrais  citer  maints  incidens  de  cette  nature.  Il  y  a  des  heures  où 
la  patrie,  au  lieu  d'être  une  divinité  à  la  fois  oubliée  et  invisible, 
devient  une  personne  vivante  pour  tous  les  cœurs,  présente  pour 
tous  les  regards,  marchant,  comme  le  Dieu  fait  homme,  au  milieu 
de  la  foule,  dans  la  poussière  de  nos  routes.  Alors  les  âmes  s'exal- 
tent de  concert,  et  chacun  se  dispute  l'honneur  de  rendre  à  l'être 
glorieux  les  plus  humbles  services.  Point  de  chevelure  précieuse 
qui  ne  soit  fière  d'essuyer  ses  pieds.  Voilà  ce  qui  arrivsdt  à  Milan; 
mais  je  reviens  au  quartier  impérial. 

Le  maréchal  Canrobert  y  apprit  que  son  corps  ferait  peut-être 
une  halte  de  quelques  jours.  11  alla  s'établir  dans  un  palais  où  nous 
attendait  une  gracieuse  et  splendide  hospitalité.  L'Italie  est  encore 
à  89,  si,  ce  qu'à  Dieu  ne  plaise  du  reste,  elle  doit  retrouver  toutes 
nos  étapes  dans  la  route  où  la  voilà  engagée,  si  la  Providence  a  dé- 
crété qu'on  pourrait  lui  appliquer  le  mot  douloureux  de  Shakspeare, 
si  son  histoire  est  destinée  à  être  un  conte  déjà  raconté.  Malgré  les 
refrains  patriotiques,  malgré  les  flammes  tricolores  qui  résonnent  et 
brillent  dans  son  atmosphère.  Milan  possède  toujours  ses  seigneurs. 
J'ai  entendu  cette  expression  sur  des  bouches  de  paysans,  et  qui 
plus  est  de  bourgeois.  A  deux  pas  d'un  poste  de  la  garde  civique, 
sous  le  portique  d'un  palais  décoré  aux  couleurs  nationales,  j'ai  vu 
la  main  d'un  de  ces  seigneurs  baisée  gravement  par  un  homme  dé- 
cemment vêtu,  ce  qui  me  rappelait  les  us  en  vigueur  dans  la  société 
féodale  des  Arabes.  La  noblesse  milanaise  a  gardé  des  demeures 
dignes  du  prestige  qui  l'environne.  Nos  regards,  où  flottaient  en- 
core les  images  des  champs  de  bataille,  erraient  dans  notre  nou- 
veau gîte  sur  des  murs  aux  sculptures  dorées,  et  revêtus  de  cette 
divine  parure  qu'ont  seules  les  murailles  italiennes.  Les  vastes  pièces 
où  nous  errions  étaient  toutes  remplies  de  cette  mystérieuse  lu- 
mière qui  s'échappe  des  toiles  immortelles  comme  de  lieux  enchan- 
tés et  profonds. 

Une  fête  presque  aussi  chère  à  mes  yeux  que  les  plus  précieux 
tableaux  dans  notre  résidence  de  Milan,  c'était  un  vaste  et  sombre 
jardin  qui  s'étendait  sous  nos  fenêtres.  Je  ne  me  suis  point  promené 
dans  ce  jard'm,  et  je  ne  m'en  repens  pas.  Il  ne  faut  jamais  s'appro- 
cher de  ce  qui  ressemble  à  une  vision.  J'ai  gardé  ainsi  avec  plus 


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56&  REVUE   DES   DEUX  MONDES* 

de  puissance  le  souvenir  d'un  gazon  épais,  à  la  verdure  foncée  et 
luisante,  qui,  au  milieu  des  grands  arbres  dont  il  était  entouré, 
avait  un  aspect  de  lac  magique.  Le  8  juin,  vers  cinq  heures  du  soir, 
je  regardais  ce  jardin,  où  venait  de  tomber  une  pluie  d^orage,  quand 
j'entendis  un  bruit  que  je  pris  d'abord  pour  celui  de  la  foudre,  mais 
que  je  reconnus  bientôt  pour  le  bruit  du  canon.  A  l'heure  même  où 
je  jouissais  de  tous  les  charmes  qu'une  ville  peut  renfermer,  le  corps 
du  maréchal  Baraguay-d'Hilliers,  qui  le  matin  avait  traversé  Milan 
au  pas  de  course,  était  aux  prises  avec  l'ennemi.  Encore  parés  des 
fleurs  qu'on  leur  avait  jetées,  nos  soldats  soutenaient  dans  le  cime- 
tière de  Melegnano  cette  héroïque  et  sombre  lutte  qui  ensanglantait 
la  pierre  des  tombeaux.  Ce  canon  lointain ,  dont  les  accens  m'arri- 
vaient  avec  les  bouffées  d'un  vent  humide,  me  causait  une  singu- 
lière impression.  Ces  lugubres  accords,  pour  parvenir  jusqu'à  mes 
oreilles,  traversaient  tant  de  charmantes  choses  :  une  riante  cam- 
pagne, une  ville  ornée  comme  une  salle  de  bal ,  et  ces  allées  soli- 
taires, au  feuillage  lustré  par  l'eau  du  ciel,  dont  je  ne  pouvais  déta- 
cher mes  yeux.  Cette  canonnade  du  reste  fit  tressaillir  le  cœur  de 
Milan,  et  bien  d'autres  que  moi,  j'en  suis  sûr,  en  ont  gardé  le  sou- 
venir. Dieu  fait  des  drames  plus  puissans  que  ceux  de  Sophocle  et 
d'Eschyle,  a  dit  je  ne  sais  quel  père  de  l'église  ;  il  est  certain  que, 
lorsqu'elle  dispose  tout  à  coup  la  vie  des  peuples  en  scènes  rapides, 
dominées  par  une  seule  action  et  concourant  à  un  même  but,  la 
Providence  semble  se  plaire  à  réunir  tous  les  effets  de  l'art  le  plus 
ingénieusement  émouvant.  Le  canon  de  Melegnano,  jetant  sa  note 
voilée  dans  le  concert  de  sons  éclatans  qui  remplissait  une  ville  ivre 
de  joie,  produisait  ce  qu'on  nommerait  une  beauté  merveilleuse 
dans  une  œuvre  du  génie  humain.  Le  glas  de  ce  bronze  invisible, 
sonnant  à  travers  une  fête  de  triomphales  funérailles,  avait  une  so- 
lennité imprévue  dont  chacun  se  sentait  pénétré.  Je  vois  encore  le 
recueillement  et  l'anxiété  peints  sur  le  visage  de  nos  hôtes.  Les 
vœux  qui  en  ce  moment  sortaient  si  passionnés  de  tant  d'âmes  ne 
furent  point  trompés.  Malgré  ce  qu'il  avait  de  sinistre  avec  ses 
sourds  roulemens,  le  canon  de  Melegnano  était  digne  du  jour  où  il 
résonnait  :  il  annonçait  une  ^^ictoire. 

Le  9  juin,  l'empereur  et  le  roi  de  Piémont  allaient  entendre  un  Te 
Deum  à  la  cathédrale  de  Milan.  Je  n'aimerais  pas  à  revoir  dans  les 
conditions  habituelles  de  la  vie,  éclairés  par  la  seule  lumière  d'un 
jour  semblable  à  un  millier  de  jours,  les  lieux  que  j'ai  vus  à  la  lueur 
des  grands  événemens.  Peutr-être,  à  ces  clartés  trop  vives,  ne  voit- 
on  pas  les  objets  tels  qu'ils  sont,  suivant  le  témoignage  habituel  de 
nos  sens;  mais  qui  sait,  après  tout,  si  les  vraies  formes  des  choses 
répondent  bien  à  ce  témoignage,  si  elles  ne  nous  apparaissent  au 


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COlUffiNTAIRES  d'UN   SOLDAT.  565 

coatraire  qu'à  ces  seuls  instans  où  elles  sont  mises  en  un  contact 
mystérieux  et  passager  avec  notre  âme  par  ces  puissances  calom- 
niées que  Ton  appelle  les  illusions? 

Cette  cathédrale  de  Milan  si  souvent  décrite,  je  n'essaierai  pas  de 
la  décrire  à  mon  tour.  Je  crois  pouvoir  dire  seulement  que  je  l'ai 
vue,  et  ce  mot-là  renferme  toute  ma  pensée.  Elle  m'a  rappelé  ces 
apparitions  qui,  suivant  quelques  livres  mystiques,  se  montrent  à  la 
lumière  du  soleil,  et  qui  même,  je  crois,  portent  un  nom  dans  les 
sciences  occultes  et  s'appellent  les  fantômes  de  midi.  Le  fait  est 
qu'elle  s'élevait  dans  un  ciel  ardent,  blanche ,  transparente,  aé- 
rienne ;  avec  sa  population  de  figures  sacrées,  étagées  les  unes  sur 
les  autres,  c'était  l'échelle  du  patriarche.  Elle  semblait  ce  qu'on  lui 
demandait  d'être  en  ce  jour,  où  la  prière  d'une  nation  émue  venait 
la  trouver  :  une  voie  ouverte  entre  ce  monde  et  le  monde  divin.  Pour 
aller  du  palais  qu'il  habitait  à  cette  sainte  et  glorieuse  demeure,  l'em- 
pereur traversa  entre  la  double  haie  de  ses  grenadiers  des  rues  bor- 
dées de  maisons  frémissantes  comme  des  arbres  qu'agiterait  le  vent. 
C'est  qu'en  effet  ces  maisons  étaient  devenues  des  choses  vivantes. 
Vêtues  de  la  splendeur  mouvante  des  navires  qui  célèbrent  une  fête 
sur  l'onde,  elles  dardaient  tant  de  regards  de  toutes  leurs  ouver- 
tures, elles  jetaient  au  ciel  tant  de  cris,  elles  semblaient  enfin  sou- 
levées par  tant  de  passion,  qu'elles  renouvelaient  le  miracle  des 
temps  antiques  :  c'étaient  des  pierres  animées  et  soumises  aux  en- 
thousiasmes humains.  Dans  ces  lieux  où  étaient  déchaînées  toutes 
les  puissances  expansives  de  l'Italie,  il  n'y  avait  d'immobiles  que  les 
soldats  rangés  sur  le  passage  de  l'empereur;  coiffés  de  ce  bonnet 
qui  devant  Sébastopol  rappelait  Smolensk  et  le  Kremlin ,  ils  se  te- 
naient calmes,  droits  et  fiers,  cariatideâ  habituées  à  supporter  sans 
fléchir  le  poids  des  gigantesques  édifices  dont  on  les  charge. 

Une  soirée  à  la  Scala  marqua  le  dernier  jour  de  notre  passage  à 
Milan.  Nulle  troupe  d'acteurs  n'était  alors  dans  cette  ville,  qui  voulait 
pourtant  faire  concourir  à  ces  fêtes  l'éclat  de  son  magnifique  théâ- 
tre. 11  fut  décidé  que  la  salle  de  la  Sçala  serait  éclairée  par  une  de 
ces  illuminations  dont  l'Italie  a  le  secret;  quant  à  la  scène,  elle  se- 
rait occupée  par  des  chœurs  chantant  des  hymnes  nationaux.  Cette 
musique  improvisée  était  un  prétexte  de  réunion  bien  suffisant  pour 
une  solennité  de  cette  nature.  11  eût  été  inutile,  en  une  pareille  soi- 
réç,  de  faire  appel  au  génie  des  grands  maîtres  et  au  talent  des  cé- 
lèbres chanteurs.  Le  spectacle  que  cherchait  le  public,  l'art  ne  pou- 
vait point  le  lui  donner.  L'empereur  et  le  roi  de  Piémont,  quand  ils 
parurent  dans  la  vaste  loge  décorée  pour  leur  triomphe ,  rendirent 
la  salle  aussi  bruyante  qu'elle  était  lumineuse.  Tout  en  laissant  une 
partie  de  mon  esprit  s'épanouir  au  sein  de  ces  clartés  et  de  ces 


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566  BEVUE   DES   DEUX   MONDES. 

rumeurs,  je  songeais  involontairement  à  toutes  les  régions  obscures 
qui  entouraient  ce  point  rayonnant  du  temps  et  de  Fespace,  aux 
combats  de  la  veille  et  aux  combats  du  lendemain,  à  tel  arbre  en  cet 
instant  même  incliné  par  le  vent  de  la  nuit  sur  le  sol  qui  recouvrait 
la  dépouille  d'un  compagnon.  Ce  sont  les  pensées  de  cette  nature 
qui  donnent  une  si  âpre  saveur  aux  rapides  jouissances  de  la  guerre, 
en  rôdant  autour  des  parties  subitement  éclairées  de  notre  âme , 
comme  ces  pâles  et  sinistres  figures  qui,  dans  les  grandes  cités, 
rôdent  autour  des  maisons  en  fête. 

Je  pus  me  convaincre  bientôt  du  reste  que  j*avais  raison  d'imiter 
rhomme  destiné  à  se  lever  avant  le  jour,  et  ne  livrant  qu'une  moi- 
tié de  lui-même  aux  chaînes  dorées  du  somm^.  On  frappa  soudain 
à  la  porte  de  la  vaste  loge,  où  j'aurais  pu  me  croire  perdu  dans  un 
coin  élégant  et  charmant  de  la  société  milanaise.  Un  mouvement 
venait  d'être  décidé,  et  nous  devions,  dans  la  nuit  même,  faire 
nos  préparatifs  de  départ.  J'abandonnai  «un  entretien  commencé,  je 
rejetai  au-delà  de  l'incertain  horizon  des  bataiHes  les  projets  que  je 
devais  exécuter  le  lendemain,  je  dis  adieu  à  des  hôtes  d'une  heure 
que  probablement  je  ne  reverrais  plus,  et  je  me  dirigeai  dans  la  nuit 
vers  le  palais  où,  sans  le  savoir,  f  avais  passé  ma  dernière  journée. 
Milan  n'était  pas  encore  éveillé  quand  je  montai  à  cheval  pour  ren- 
trer dans  les  sentiers  habituels  de  ma  vie.  Je  m'éloignai  de  cette 
ville  endormie  le  cœur  reconnaissant,  mais  sans  chagrin.  Le  soldat 
est  un  Juif  errant  volontaire  :  il  n'a  qu'une  crainte,  quoi  qu'il  en 
dise  parfois ,  la  terreur  d'échapper  au  tourbillon  qui  le  contraint 
à  marcher. 

VI. 

Je  n'ai  pas  même  entrevu  Brescia.  J'ai  passé  bien  près  de  cette 
ville.  Un  sou*,  dans  une  course  à  cheval  où  j'accompagnais  le  maré- 
chal Ganrobert,  j'arrivai  jusqu'au  détour  d'un  chemin  bordé  d'eaux 
limpides  et  ombragé  par  de  grands  arbres,  qui  in'aurait  conduit  en 
quelques  minutes,  si  j'avais  continué  à  le  suivre,  à  la  plus  guerrière 
des  cités  lombardes;  mais  le  maréchal  revint  sur  ses  pas,  et  je  ne 
lui  demandai  pas  la  permission  de  pousser  plus  loin  ma  promenade. 
Je  l'ai  déjà  dit,  j'obéis  scrupuleusement,  dans  mes  excursions  à  tra- 
vers ce  monde,  aux  lois  d'une  fatalité  qui  me  parait  toute  remplie 
de  charme,  et  qui,  en  tout  cas,  délivre  d'un  grand  poids  ma  con- 
science de  voyageur.  Même  quand  un  simple  rideau  de  feuillage  me 
sépare  de  quelque  objet  réputé  curieux  et  célèbre,  je  m'arrête  der- 
rière ce  voile  sans  répugnance  et  sans  regret,  si  les  nécessités  de 
ma  vie  me  l'ordonnent. 


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COMHENTAIRES   I>*UIf   SOLDihT.  567 

Depuis  mon  départ  de  Milan  jtidqu'à  mon  arrivée  sur  le  champ  de 
bataille  de  Solferino,  le  seul  incident  qui  ait  laissé  une  trace  dans 
mon  esprit  est  une  mission  que  je  remplis  auprès  de  l'empereur  à 
Triviglio.  Le  quartier  impérial  ccHisistait  en  une  modeste  habitation 
située  au  fond  d'une  petite  cour«  l'étais  parti  à  quatre  heures  du  ma* 
tin;  le  ciel  avait  encore  des  teintes  roses  et  l'air  des  souflles  frais, 
quand  j'arrivai  4  mon  but.  Je  trouvai  l'empereur,  en  uniforme  et  en 
épaulettes,  dans  une  pièce  étroite  qui  composait,  je  crois,  tous  ses 
appartemens.  Il  était  assis,  la  tête  inclinée  devanrt  une  table  chargée 
de  cartes  géographiques.  Je  n'ai  pas  à  raconter  ici  la  mission,  toute 
militaire,  et  d'une  très  secondaire  importance,  qui  m'était  confiée; 
mais  ce  qui,  dans  une  histoire,  ne  mériterait  pas  à'occiq)er  une 
li^e  a  le  droit  de  figurer  dans  des  commentaires,  puisque  c'est  dans 
le  développement  des  pensées  intimes  que  réside  toute  la  force  de 
ce  genre  d'écrits.  Je  n'avais  pas  revu  l'empereiur  depuis  le  jour  où 
je  l'avais  aperçu  à  la  Scala,  au  fond  de  cette  salle  éclatante  que  sa 
présence  remplissait  de  tant  de  bruit.  Je  le  retrouvais  seul,  dans  une 
chambre  silencieuse  éclairée  par  un  jour  matinal.  Il  y  avait  là  des 
contrastes  qui  devaient  forcément  me  Irapper.  J'ai  toujours  pris  plai- 
sir aux  décorations  changeantes  de  la  vie;  ptns  le  tableau  qui  était 
devant  moi  renfermait  le  mystérieux  attrait  que  présenteront  tou- 
jours les  tableaux  de  cette  nature.  Que  Ton  me  montre  dans  un  ca- 
dre, au  fond  d'une  galerie,  animé  de  la  seule  existence  que  peut 
donner  le  pinceau,  un  des  puissans  de  ce  monde  se  recueillant  à  la 
veille  d'une  action  décisive  :  je  m'abîmerai  dans  de  longues  rêveries. 
L'émotion  que  me  feront  éprouver  quelques  traits  et  quelques  cou- 
leurs sur  un  morceau  de  toile,  je  puis  l'accepter  à  coup  sûr  d'une 
scène  offerte  à  mon  esprit  et  à  mes  yeux  par  la  main  vivante  du 
destin. 

Notre  dernière  étq)e  avant  le  champ  de  bataille  où  devait  se  pas- 
ser la  plus  grande  lutte  peutr-être  des  temps  modernes  fut  un  petit 
village  appelé  Mezzane.  Là,  le  maréchal  Canrobert  fut  logé  dans 
une  riante  maison  située  au  milieu  d'un  jardin,  entre  deux  gazons 
frais  et  brillans  où  de  grands  arbres  projetaient  leurs  ombres.  Sur 
la  même  ligne  que  cette  maison,  dont  la  séparait  seulement  un  fossé 
rempli  d'eau  courante,  une  église  au  toit  élégant,  une  véritable 
'église  d'Italie,  se  dessinait  sur  un  ciel  d'un  bleu  gai  et  limpide.  J'sû 
passé  deux  jours  entiers  dans  cet  aimable  paysage  où  ma  pensée  re- 
tourne souvent.  L'attrait  de  ces  lieux  et  de  ces  journées  tient  en 
grande  partie,  je  le  crois,  à  ce  qui  allait  leur  succéder.  Pour  moi, 
le  séjour  à  Mezzane  est  le  prologue  de  Solferino,  ou,  pour  mieux 
dire,  le  rideau  gracieux  derrière  lequel  se  dressaient  à  mon  insu 
toutes  les  machines  formidables  et  tous  les  éclatans  décors  de  l'im- 
mense drame  où  j'allais  avoir  le  bonheur  de  figurer. 


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568  RETUE   DES  DEUX  MONDES. 

Le  23  juin  au  soir,  le  maréchal  Canrobert  réunit  à  sa  table  les  gé- 
néraux du  troisième  corps.  On  savait  que  le  lendemain,  à  quatre 
heures,  on  se  mettrait  en  route^  que  Ton  marcherait  en  ordre  de 
bataille,  et  que  Ton  était  en  présence  de  Tennemi.  Aussi  le  repas 
eut-il  cette  gaieté  d'une  nature  haute  et  sereine  que  donne  à  ce 
genre  de  réunion  l'approche  des  heures  décisives.  Les  grands  périls, 
ainsi  que  les  grandes  cimes,  quand  ils  se  dressent  devant  nous,  lais- 
sent tomber  sur  notre  vie  une  ombre  qui  donne  soudsdn  aux  plus 
vulgaires  et  aux  plus  habituelles  de  nos  jouissances  quelque  chose 
de  profond  et  de  pur.  11  y  avait  douze  ans,  à  pareil  jour,  la  veille 
d'une  bataille  bien  différente  de  celle  que  me  réservaient  les  champs 
de  l'Italie,  mais  rude,  mais  terrible  aussi,  et  qui  restera  couronnée 
à  travers  les  sièdes  d'une  gloire  douloureuse,  je  prenais  place  à  une 
table  dont  les  convives,  par  une  singulière  volonté  du  sort,  devaient 
tous  être  frappés  le  lendemain.  Cette  fois  les  mêmes  destinées  ne 
nous  attendaient  point;  nul  d'entre  nous  déjà  n'appartenait  à  la 
mort,  mais  tous  appartenaient  au  danger,  et  à  un  de  ces  dangers 
généreux,  féconds,  désirés,  dont  l'étreinte  laisse  des  traces  ineffaça- 
bles aux  âmes  qui  les  ont  subis. 

Les  convives  du  maréchal  se  retirèrent  de  bonne  heure  pour  va- 
quer aux  préparatifs  qu'exigeait  la  journée  du  lendemain.  Je  restai 
avec  quelques-uns  de  mes  compagnons  dans  le  salon  de  la  villa  qui 
nous  donnait  son  hospitalité.  Â  l'extrémité  de  ce  salon,  dont  les  fe- 
nêtres s'ouvraient  sur  le  jardin  et  où  pénétrait  l'air  parfumé  d'une 
soirée  de  juin  en  Italie,  se  trouvait  un  piano  qui  déjà  plus  d'une  fois 
avait  occupé  nos  loisirs.  Un  vieil  Italien,  Tami  du  maître  de  la  villa, 
que  je  n'avais  pas  vu  entrer  au  milieu  de  nous,  s'empara  de  cet 
instrument  et  se  mit  à  jouer  des  mélodies  de  Mozart.  Le  piano  était 
médiocre,  et  celui  qui  le  faisait  résonner  n'était  pas  à  coup  sûr  un 
maître  illustre  ;  mais  cette  musique  inattendue  me  fit  plaisir  :  elle 
avait,  dans  les  circonstances  où  je  l'entendais,  je  ne  sais  quoi  de 
mélancolique  et  de  fantasque  qui  me  rappelait  les  maladives  inspi- 
rations d'Hoffmann.  C'était  maître  Kreissler  ou  plutôt  son  fantôme 
que  je  croyais  entrevoir  dans  le  coin  de  cette  pièce,  où  mes  yeux 
erraient  sur  des  objets  qui  m'étaient  inconnus  la  veille,  et  qui,  dans 
quelques  heures,  allaient  m'être  pour  toujours  étrangers.  Le  salon  ^ 
n'était  plus  éclairé  que  par  une  seule  bougie  jetant  une  lumière  che- 
vrotante comme  le  jeu  du  vieux  musicien.  Enseveli  entre  les  cous- 
sins d'un  divan,  je  suspendais  mon  esprit  avec  une  bizarre  volupté 
à  ce  filet  de  lumière  et  de  musique.  Sentant  déjà  sur  mon  front  l'ar- 
dente haleine  du  lendemain,  je  savourais  dans  l'obscurité  la  fraî- 
cheur de  l'heure  présente.  Telle  fut  pour  moi  la  veille  de  Solferino. 

Le  24  juin,  à  deux  heures  et  demie  du  matin,  le  troisième  corps 
se  mettait  en  marche.  Tout  près  du  village  que  nous  quittions»,  nous 


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COMMENTAIRES   D*UN   SOLDAT.  569 

avions  un  passage  de  rivière  à  opérer,  le  passage  de  la  Ghiese.  Le 
général  Jeannin,  depuis  la  veille,  occupait  ayec  sa  brigade  le  pont 
jeté  sur  ce  cours  d*eau.  Derrière  la  Ghiese  serpentaient  des  routes 
étroites  et  bordées  d'arbres  où  nous  étions  engagés  depuis  quelques 
instans,  quand  nos  oreilles  entendirent  tout  à  coup  dans  l'air  mati- 
nal le  bruit  distinct  du  canon.  Je  pensai,  pour  ma  part,  qu'il  se 
livrait  sur  notre  front  quelque  combat  d'avant-garde.  L'idée  d'une 
grande  bataille  ne  s'offrit  point  d'abord  à  mon  esprit.  Gependant  je 
sentais  bien  par  instinct.que  l'air  était  chargé  de  poudre.  Â  quoi  se 
devinent  ces  orages  humains  que  j'ai  vus  fondre  tour  à  tour  dans 
les  rues  les  plus  fréquentées  de  nos  villes  et  dans  les  paysages  faits 
pour  la  solitude,  voilà  ce  que  je  ne  saurais  trop  diret^  Il  me  semble 
que  le  sol  sur  lequel  on  va  se  battre  change  d'aspect,  comme  la 
mer  que  les  souffles  de  ï'ouragan  vont  bouleverser.  Le  pavé  prend 
quelque  chose  d'ardent  et  de  sinistre,  l'herbe  a  des  frémissemens 
inconnus.  Ainsi  du  moins  peut  en  juger  une  âme  toute  remplie  elle- 
même  des  passions  qui  vont  se  déchaîner  en  elle  et  autour  d'elle. 
Du  reste,  dans  la  matinée  du  2&  juin,  des  signes  précis  se  joignirent 
bientôt  aux  signes  d'une  espèce  vague  et  incertaine.  Au  moment  où 
le  soleil  enflammait  l'horizon,  nul  de  nous  n'avait  plus  besoin,  pour 
connaître  l'avenir  de  la  journée,  d'interroger  ce  sens  occulte  qui 
des  parties  intimes  de  notre  être  perçoit  à  travers  le  monde  tout  un 
ordre  de  phénomènes  mystérieux.  Nos  sens  ordinaires  et  visibles 
suffisaient  pour  nous  instruire.  A  des  coups  de  canon  isolés,  loin- 
tains, semblables  à  la  voix  intermittente  d'un  navire  en  détresse, 
avait  succédé  ime  canonnade  rapprochée  et  soutenue.  Gomme  la 
voix  d'un  chanteur  se  détachant  en  notes  légères  sur  la  puissante 
harmonie  d'un  orchestre,  la  fusillade  ne  tarda  point  à  jeter  ses  étin- 
celantes  broderies  sur  le  fond  imposant  de  la  canonnade.  Les  oreilles 
éprises  de  sons  guerriers  purent  bientôt  distinguer  avec  plaisir  le 
feu  de  deux  rangs,  à  la  fois  si  preste  et  si  régulier  dans  ses  allures, 
le  feu  capricieux  des  tirailleurs,  le  feu  brusque,  mordant  et  rapide 
des  pelotons ,  enfin  toutes  les  sources  d'accords  dont  se  compose 
le  concert  d'une  bataille.  C'était  une  bataille  en  effet  qui  s'enga- 
geait à  quelques  pas  de  nous. 

Il  est  un  sentiment  que  j'éprouve  toujours,  quand  la  fatalité  de 
mon  récit  m'amène  à  une  de  ces  actions  que  je  voudrais  dire  comme 
chacun  voudrait  les  savoir  :  c'est  une  sorte  d'embarras,  de  découra- 
gement et  de  regret.  Ces  figures  éclatantes  et  de  cent  coudées  que 
l'on  appelle  des  victoires,  quand  j'essaie  de  les  peindre,  je  com- 
prends combien  je  les  ai  mal  vues.  Dans  cette  immense  étendue  de 
terrain  où  s'est  livrée  la  bataille  de  Solferino,  je  n'ai  vraiment  connu 
que  la  motte  de  terre  qui  s'est  ensanglantée  sous  mes  yeux.  Je  sui- 
vrai ma  coutume;  je  resterai  obstinément  dans  le  cercle  où  mon 


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Goegk 


570  RBTUE   DES   DEUX  MONDES. 

destin  m'a  enserré.  Là.  les  obscurs  détails  qui  ont  occupé  mes  re- 
gards, Je  les  rendrai  ou  tâcherai  de  les  rendre.  Quant  aux  grands 
traits,  aux  rastes  horizons  du  tableau,  je  les  montrerai  tels  qu'ils 
me  sont  s^parus  dans  les  éclaircies  du  terrain  couyert  où  toiunait 
mon  cheval  et  de  la  fumée  brûlante  qui  m'entourait. 

Nous  marchions  sur  Medole,  où  nous  devions  coucher.  A  quelque 
distance  de  ce  village  est  une  petite  ville  appelée  Gastdi-Goifredo, 
entourée  d'une  vieille  muraille.  Nous  trouvocis  le»  portes  de  cette 
petite  ville  barricadées,  et  des  paysans  nous  disent  qu'un  parti  en- 
nemi s'y  est  retranché.  Castel-Goffiredo  était  seulement  occupé  par 
un  détachement  de  hulans  qui  furent  sabrés  par  l'escorte  du  maré- 
chal Canrobert;  mais  malgré  la  rapidité  que  mirent  nos  hussards  à 
s'acquitter  de  cette  besogne,  cet  incident  retarda  un  peu  notre  mar- 
che, et  tout  retard  en  ce  moment  devait  irriter  le  commandant  àa 
troisième  corps,  impatient  d'arriver  sur  les  lieux  où  se  faisait  enten- 
dre le  canon.  Pour  prendre  une  part  plus  prompte  à  l'action,  le  mar 
réchal  Gaarobert  se  jette  dans  des  chemins  de  traverse,  et  vers  aeuf 
heures  et  demie  du  matin  il  péûëtre  dans  Medole  avec  les  premiers 
bataillons  de  la  division  Renault,  qui  formait  sa  tète  dé  colonne.  Un 
soleil  ardent  tombait  sur  La  place  de  l'église,  où  pendant  une  courte 
halte  je  promenai  mon  regard  autour  de  moi.  L'ombre  de  nos  che- 
vaux se  dessinait  sur  les  ^andes  flaques  de  lumière  que  formait  ce 
soleil  en  inondant  une  terre  blanchâtre.  Dans  cette  éclatante  clarté, 
le  village  avait  un  aspect  lugubre;  toutes  les  maisons  étaient  closes^ 
sauf  une  vaste  maison  transformée  déjà  en  ambulance.  Au  coin  de 
la  première  rue  où  je  m'avançai,  j'aperçus  le  cadavre  d'un  Autri- 
chien. Les  lieux  à  cette  heure  n'étaient  animés  que  par  la  terrible 
vie  des  combats.  11  n'y  avait  debout  sous  ce  ciel  d'été  que  des 
hommes  prêts  à  mourir. 

Le  maréchal  Canrobert  prit  une  route  à  sa  droite,  où  quelques 
projectiles  commençaient  à  siffler.  Cette  route  plate  et  bordée  d'ar- 
bres ne  me  permettait  de  rien  voir  ;  mais  au  bruit  croissant  dont 
nous  étions  entourés,  je  sentais  que  nous  entrions  dans  des  espaces 
où  se  choquaient  des  flots  humaine,  que  nous  pénétrions  dans  le  lit 
d'une  grande  bataille.  Depuis  plusieurs  heures  en  effet,  l'armée 
presque  tout  entière  était  aux  prises  avec  l'ennemi,  et  le  quatrième 
corps  soutenait  en  avant  de  Medole  ime  lutte  opiniâtre  contre  des 
forces  supérieures  aux  siennes.  Le  maréchal  Canrobert  veut' prêter 
son  appui  au  général  Niel,  le  commandant  de  ce  corps;  mais  il  n'a 
en  ce  moment  avec  lui  que  sa  tête  de  colonne  :  le  gros  de  ses  troupes 
est  engagé  encore  dans  les  routes  étroites  que  le  bruit  du  canon  leur 
fait  parcourir  au  pas  redoublé.  Cependant  le  chef  du  troisième  corps 
n'hésite  pas  et  fait  marcher,  sous  les  ordres  du  général  Jeannin,  les 
bataillons  dont  il  di^ose.  Le  maréchal  Canrobert  était  a<q)]iës  d'un 


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C03IMENTAIRES   d'uN   SOLDAT.  571 

chemin  creux,  s'occupant  du  départ  de  ces  troupes;  il  échangeait 
quelques  paroles  avec  le  général  Courtois  d'Hurbal,  qui  revenait 
d'une  rapide  reconnaissance,  quand  deux  ofliciers  d'ordonnance  de 
l'empereur  arrivèrent  presque  en  même  temps  au  milieu  de  nous. 
L'un  de  ces  officiers  portait  au  maréchal  l'ordre  déjà  deviné  et  ac- 
compli d'appuyer  le  quatrième  corps  ;  l'autre  lui  enjoignait  de  faire 
observer  les  mouvemens  que,  d'après  un  document  sérieux,  un 
parti  d'Autrichiens  venant  de  Mbintoue  se  disposait  à  tenter  sur  nos 
derrières.  Je  raconte  ces  faits,  consignés  du  reste  dans  les  récits  offi- 
ciels, parce  que  j'en  al  été  le  témoin,  parce  qu'ils  se  sont  passés  en 
des  lieux  dont  je  pourrais  décrire  chaque  arbre  et  chaque  pierre. 
Voilà  ce  qui  les  met  sous  la  loi  de  mon  récit.  J'ai  hâte  de  revenir 
aux  obscurs  incidens  des  batailles.  Que  d'humbles  deniers  jetés  par 
des  mains  inconnues  dans  ces  trésors  éblouissans  de  gloire  qui  font 
l'orgueil  des  peuples!  Ce  sont  ces  deniers  que  je  recherche,  et  que 
je  voudrais  entourer  pour  tous  les  regards  de  l'éclat  sacré  qu'ils  ont 
pour  mes  yeux. 

«  Notre  pauvre  vieux  commandant,  la  première  balle  a  été  pour 
lui;  il  y  allait  de  tout  son  cœur;  il  n'était  pas  toujours  commode, 
mais  vraiment  cela  m'a  fait  de  la  peine.  »  De  qui  parlaient  les  deux 
grenadiers  dont  j'ai  recueilli  ces  paroles  au  milieu  d'un  champ  de 
maïs,  je  n'en  sais  rien.  Je  cherchais  en  cet  instant  le  maréchal  Can- 
robert,  et  cette  recherche  faisait  passer  devant  mes  yeux  une  suc- 
cession rapide  de  tableaux.  Les  soldats  qui  accordaient  leurs  regrets 
à  un  chef  qu'ils  venaient  de  voir  tuer  avaient  cette  honnête  expres- 
sion si  touchante  aux  heures  des  dangers.  C'étaient  des  paysans  ap- 
portant la  foi  du  charbonnier  dans  la  religion  de  l'honneur  et  du 
drapeau.  Quant  à  ce  vieux  commandant  qui  n'était  pas  toujours 
commode  et  qui  allait  au  feu  de  tout  son  cœur,  chacun  pourrait 
faire  son  portrait.  Dans  ces  trois  hommes,  l'officier  qui  venait  de 
mourir,  les  grenadiers  qu'affligeait  cette  mort,  je  saluais  avec  un 
respect  attendri  toute  une  partie  de  notre  armée.  Qui  pourra  faire 
pousser  plutôt  que  ceux  dont  j'ai  en  ce  moment  l'âme  remplie  cette 
exclamatioû  répétée  par  tant  de  bouches  :  «  0  sainte  simplicité  !  » 
cette  simplicité,  qui  est  une  vertu  dans  toute  l'acception  du  mot, 
c'est-à-dire  une  souveraine,  une  invincible  puissance,  où  la  rencon- 
trer plus  émouvante  et  plus  complète  que  dans  ces  hommes  insou- 
cieux de  leurs  jours^  ignorans  d'eux-mêmes,  également  étrangers 
aux  grandeurs  de  leur  mort  et  de  leur  vie? 

Le  maréchal  Canrobert,  quand  je  le  rejoignis,  n'avait  autour  de 
lui,  de  tout  son  corps  d'armée,  que  les  officiers  de  son  état-major. 
Il  avait  laissé  à  notre  droite,  dans  un  village  appelé  Rebecco,  le  gé- 
néral Renault,  qui  avait  prêté  au  général  Luzy  un  concours  intel- 
ligent et  vigoureux.  Il  avait  envoyé  chercher  le  général  Trochu,  dont 


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572  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

la  division  débouchait  à  peine  sur  Medole.  Le  général  Bourbatî 
était  retenu  loin  de  Faction  par  la  mission  particulière  qu'il  avait 
reçue.  Le  chef  du  troisième  corps  était  donc  sans  troupes;  mais, 
fidèle  à  la  loi  de  toute  sa  vie,  à  la  loi  du  dévouement,  il  s'était  porté 
de  sa  personne  à  l'endroit  où  le  quatrième  corps  lui  avait  semblé 
le  plus  fortement  engagé.  Cet  espace  sombre,  resserré,  coupé  par 
des  fossés,  couvert  d'arbres,  où  je  le  vis  des  heures  entières,  tantôt 
marchant  isolément,  tantôt  s'entretenant,  sous  les  balles,  avec  le 
général  Niel,  cet  espace  a  été  pour  moi  tout  le  champ  de  bataille; 
quand  ce  grand  nom  de  Solferino  retentit  à  mes  oreilles,  c'est  dans 
ce  coin  de  terre  que  retourne  ma  pensée.  Qu'on  s'imagine  un  de 
ces  paysages  italiens  où  se  marient  tous  les  luxes  et  toutes  les  puis- 
sances de  la  végétation.  Nos  chevaux  écrasaient  sous  leurs  pieds  les 
longues  tiges  de  maïs.  Du  sein  de  ces  moissons  sortaient  des  mû- 
riers rappelant  les  arbres  d'un  verger  par  leurs  rangs  alignés  et 
nombreux  ;  sur  notre  droite  et  devant  nous,  à  de  prochains  horizons, 
des  peupliers  élevaient  dans  le  ciel  ce  feuillage  frémissant  et  pâle, 
qui  a  vraiment  l'air  de  s'animer  d'une  émotion  ^surnaturelle  quand 
il  est  agité  par  les  souffles  du  canon. 

A  l'heure  dont  je  parle,  ces  souffles  régnaient  sur  un  immense 
paysage  dont  ils  envahissaient  les  plus  profondes  retraites.  Les  bou- 
lets exécutaient  autour  de  nous  leurs  danses  brutales  sur  un  sol  où 
l'herbe  des  champs,  frappée  comme  les  hommes,  se  couchait  abat- 
.tue  et  brisée  près  de  ceux  qui  s'endormaient  dans  la  mort.  Hôtes  in- 
visibles, mais  tumultueux  de  l'air,  les  balles  déchiraient  nos  oreilles 
de  leurs  sifflemens  ;  elles  atteignaient  tantôt  des  branches  d'arbres 
qui  rendaient  en  se  cassant  un  bruit  sec,  tantôt  des  hommes  et  des 
chevaux  qui  s'affaissaient  silencieusement.  Ce  champ  où  je  trouvai 
le  maréchal  Canrobert  me  fit  songer  à  ces  feux  de  bivouac  que  des 
mains  infatigables  entretiennent  avec  des  poignées  incessantes  de 
bois  pétillant;  c'était  à  chaque  instant  un  redoublement  d'énergie  et 
d'ardeur  dans  le  foyer  où  nous  respirions.  Rien  du  reste  d'étonnant 
à  cela;  nous  étions  presque  en  face  de  Guidizzolo,  et  c'est  sur  ce 
point  que  l'armée  autrichienne,  délogée  de  ses  positions  les  plus 
formidables,  tentait  un  suprême  effort.  S'il  faut  en  croire  les  récits 
du  lendemain,  l'empereur  François-Joseph  lui-même  était  devant 
nous  à  ce  moment  de  la  bataille.  Dans  cette  action,  qui  rappelle  les 
ballades  héroïques  où  des  souverains  ensevelissent  en  pleurant  leurs 
armées,  l'empereur  d'Autriche  voulait,  dit-on,  avant  de  se  retirer, 
frapper  un  dernier  coup  sur  notre  droite.  Je  ne  sais  si  le  fait  est 
exact;  ce  dont  je  suis  certain,  c'est  que  les  Autrichiens  qui  luttaient 
contre  nous  méritaient  de  se  battre  sous  le  regard  de  leur  chef. 

A  l'instant  où  les  balles  devenaient  plus  drues,  où  le  cercle  de  feu 
qui  nous  entourait  se  resserrait  plus  étroitement,  le  général  Trochu 


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COMMEÎSTAIRES   d'uN   SOLDAT.  573 

arrivait.  Il  amenait  avec  lui  une  partie  de  sa  division.  Le  général 
Trochu  s'entretint  tour  à  tour  avec  le  maréchal  Canrobert  et  le  gé- 
néral Niel.  Mon  souvenir  le  plus  net  d'alors,  c'est  l'aspect  d'une 
compagnie  de  voltigeurs  que  l'on  avait  fait  coucher  à  travers  les 
maïs  en  attendant  le  moment  où  l'on  allait  redresser  ces  braves  et 
les  jeter  contre  l'ennemi.  J'éprouvai,  en  passant  devant  cette  ligne 
au  pas  de  mon  cheval,  cette  sorte  de  joie  confiante,  je  dirai  volon- 
tiers d'orgueil  béat,  dont  plus  d'une  fois  j'ai  été  saisi  au  milieu  de 
notre  armée.  Il  y  avait  tant  de  bonne  volonté  et  de  bonne  humeur 
sur  ces  visages  qui  sortaient  gaiement  des  épis.  Malgré  les  boulets  et 
les  balles,  on  goûtait  le  bien-être  d'un  abri  près  de  cette  troupe 
calme  et  résolue.  On  y  était  abrité  en  effet  contre  tout  autre  dam 
que  celui  du  corps  ;  l'âme  ne  pouvait  là  recevoir  aucune  atteinte, 
même  dans  les  régions  où  s'épanouissent  ses  plus  délicats  et  ses 
plus  irritables  sentimens.  Ces  tranquilles  soldats  souriaient  d'avance 
à  la  victoire,  visible  pour  eux  comme  le  sont  pour  les  cœurs  simples 
toutes  les  divines  apparitions. 

Le  général  Trochu  prit  ses  dispositions  d'attaque  et  se  porta  en 
avant.  Comme  il  arrive  lorsqu'on  se  bat  de  près,  la  mousqueterie, 
pendant  quelque  temps,  parla  presque  seule;  puis  les  boulets,  en 
revenant,  annoncèrent  que  l'ennemi  pliait.  Quelques-unes  de  ces 
fusées  qui  sont  si  chères  aux  Autrichiens  décrivirent  au-dessus  des 
arbres  leurs  cercles  enflammés,  et  vinrent  se  briser  sur  le  sol  avec 
leurs  longs  frémissemens.  Le  maréchal  Canrobert  montait  un  cheval. 
d'Orient  qui  l'avait  souvent  porté  devant  Sébastopol  à  l'entrée  des 
tranchées.  Malgré  son  habitude  du  feu,  cet  animal  s'agitait,  s'inquié- 
tait, tournait  sur  lui-même,  et,  forcé  sous  la  main  de  son  cavalier  à 
se  tenir  auprès  des  projectiles  fumans,  prenait  ces  expressions  du 
cheval  sur  les  champs  de  bataille,  étranges  et  magnifiques  expres- 
sions que  je  ne  crains  point  d'évoquer  dans  un  récit  consacré  aux 
choses  remuantes  du  cœur.  On  peut,  à  côté  de  tous  les  aspects  que 
donne  au  visage  humain  le  jeu  spontané  des  passions  ou  le  travail 
inspiré  de  l'art,  placer  ce  masque  ardent,  mystérieux,  effrayé  et  ter- 
rible du  cheval,  quand  il  s'associe  en  .tremblant  à  toutes  les  puis- 
sances des  combats.  Dans  cette  œuvre  qui  jaillit  de  ma  mémoire 
comme  les  vieilles  églises  jaillirent,  dit-on,  de  la  foi  avec  d'innom- 
brables figures  où  s'incarnent  au  hasard  tous  les  caprices  de  la 
passion,  que  l'on  me  pardonne  cette  tête  de  cheval.  Je  la  voyais;  je 
l'ai  montrée.  Dans  l'ordre  impérieux  de  mes  pensées,  après  ce  sou- 
venir infime  vient  le  plus  vaste  de  mes  souvenirs. 

J'aperçus  tout  à  coup,  en  chevauchant  à  l'extrémité  d'une  sorte 
de  sentier,  ce  que  je  n'avais  pas  vu  encore,  les  énormes  espaces 
qu'embrassait  l'action  de  cette  journée  décisive.  Un  nuage  de  fu- 


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hJk  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

mée,  en  se  dissipant^  me  laissa  voir  comme  im  lumineux  royaume, 
la  région  de  bruits  et  de  feux  où  notre  armée  accomplissait  des  pro- 
diges. Je  découvris  dans  un  lointain  embrasé  cette  chaîne  de  hau- 
teurs où  les  Autrichiens  avaient  le  droit  de  se  croire  invincibles, 
Gavriana  et  la  montagne  prédestinée,  la  montagae  glorieuse  qui 
devait  être  le  piédestal  de  notre  victoire,  ce  pic  droity  hardi,  élancé 
que  domine  la  tour  de  Solferino-  J'ignore  l'histoire  de  cette  tour,  je 
ne  saurais  en  dire  l'origine;  mais  elle  m'a  confirmé  dans  cette  pen- 
sée, familière  depuis  longtemps  à  mon  esprit,  que  Dieu  marque  ici- 
bas  chaque  objet,  inanimé  ou  vivant,  d'un  caractère  en  harmonie 
avec  le  rôle  qu'il  lui  destine.  Ce  n'est  pas  un  hasard  qui  a  assigné 
cette  place  ni  donné  cette  forme  à  ce  spectre  de  pierre,  ténaoin  lu- 
gubre pour  ceux-ci,  pour  ceux-là  triomphal,  d'une  si  longue  et  si 
puissante  lutte.  Quelque  chose  de  brûlant  me  sembla  passer  devant 
mes  yeux  à  la  vision  de  ce  champ  de  bataille.  C'était  pour  moi 
comme  la  découverte  soudaine  d'un  océan  qu^un  brouillard  m'au- 
rait dérobé.  Cet  océan,  je  connaissais  toutes  ses  rumeurs  et  tous  ses 
mouvemens,  car  j'étais  moi-même,  depuis  nombre  d'heures,  un  des 
atomes  qu'il  soulevait;  mais  pour  la  première  fois  je  contemplais  son 
inmiense  et  resplendissante  étendue. 

Encore  sous  l'impression  de  ce  spectacle,  mads  renfermé  de  nou- 
veau, grâce  à  un  redoublement  de  fumée,  entre  nos  horizons  habi- 
tuels, je  me  livrais  à  une  jouissance  toute  militaire.  J'admirais  avec 
quelle  précision  opéraient  les  troupes  du  général  Trochu,  disposées 
habilement  en  échiquier;  je  voyais  notre  artillerie  s'avancer  et  se 
mettre  en  bataille;  j'éprouvais  enfin  ce  plaisir  assez  rare  à  la  guerre, 
où  les  combinaisons  des  meilleurs  esprits  sont  dérangées  par  tant 
d'incidens  tumultueux,  de  voir  se  projeter  nettement  des  traits  dont 
je  me  rendais  compte.  Puis  mon  état  de  satisfaction  intime  était 
augmentée  encore  par  une  nouvelle  qui  venait  de  m' être  annoncée  : 
je  savais  que  la  division  Bourbaki  arrivait.  Le  vaillant  officier  qui 
avait  eu  le  bonheur  de  porter  les  premiers  coups  à  Inkerman  allait 
peut-être  avoir  la  fortune  de  porter  les  derniers  coups  à  Solferino. 
Tels  étaient  mes  senUmens  e{  mea  pensées,  quand  un  orage  violent 
et  soudain  se  déchaîna  sur  le  champ  de  bataille.  Mous  avions  affaire 
à  une  vraie  tempête.  Le  sol,  remué  par  les  trombes  d'un  vent  fu- 
rieux, soulevait  des  nuages  d'une  poussière  brune  qui  nous  aveu- 
glait et  faisait  tourner  nos  chevaux.  Une  pluie  torrentielle  se  ruait 
sur  nous,  pénétrait  nos  vêtemens,  et  rendait  nos  armes  inutiles.  A 
tous  les  bruits  qui  régnaient  tout  à  l'heure  avait  succédé  un  seul 
bruit,  le  fracas  d'un  tonnerre  incessant  dont  on  était  comme  enve- 
loppé. Ni  notre  temps  ni  notre  armée  ne  peuvent  assurément  se  prê- 
ter à  l'interprétation  superstitieuse  des  signes  extérieurs;  tout^ois 


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COBfHENTAIEES   d'cN   SOLDAT.  575 

il  y  avait  dans  cette  intervention  du  ciel  au  milieu  de  cette  action 
sanglante  quelque  chose  dont  U  était  impossible  de  ne  pas  être 
frappé.  C'était  un  terrible  et  victorieux  défi  adressé  à  l'homme  par 
la  nature.  Sous  l'étreinte  d'une  main  invisible,  le  bras  humain  était 
arrêté-  Quand  cet  ouragan  disparut,  l'armée  autrichienne  s'était 
éloignée,  et  de  notre  côté  la. lutte  ne  recommença  point.  Bien  avant 
pourtant  dans  la  soirée,  le  canon  se  faisait  entendre  encore.  Des 
projectiles,  lancés  à  grande  portée,  poursuivaient  les  masses  enne- 
mies dans  le«r  retraite.  Depuis  quatre  heures  du  matin  j^usqu'4  neuf 
heures  du  soir,  il  n'est  pas  une  minute  où  ne  soit  tombée  une  goutte 
de  sang  sur  le  ^lus  grand  champ  de  bataille  peut-être  qu'aient  ja- 
mais fait  tren^ler  deux  armées. 

L'ordre  du  2&  juin  prescrivait  au  commandant  en  dief  du  troi- 
sième corps  d'établir  son  quartier-général  à  Médole;  mais  le  maré- 
chal Canrobert  vouhit  coucher,  aai  milieu  de  ses  troupes,  dans  le 
village  de  Rebecco.  Notre  éta^major  s'installa  dodoc,  au  milieu  de 
la  nuit,  dans  Téglifle  de  ce  village,  qu'occupait  déjà  le  général  Re- 
nault Entre  ces  fantaisies  suprêmes  de  la  guerre  si  remplies  d*une 
sombre  -et  attrayante  grandeur,  je  n'oublierai  point  l'aspect  que 
nous  présentait  l'église  de  Rebecco  lorsqu'elle  nous  s^vit  de  dor- 
toir. A  la  porte  de  cet  édifice,  déchiré  par  les  projectiles  et  domi- 
nant des  maisons  en  ruines ,  gisaient  des  cadavres.  Je  me  rappelle 
Umi  particulièrement  le  corps  calciné  d'un  soldat  brûlé  dans  un  gîte 
où  s'étaient  retranché^  des  tirailleurs.  L'intérieur  de  l'église  était 
éclairé  par  quelques  cierges  que  nous  avait  fournis  la  sacristie.  Les 
bancs,  rapprochés  les  uns  des  autres  et  couverts  de  foin,  formaient  * 
des  lits  de  camp.  Le  maréchal  €anrobert  se  jeta  sur  une  de  ces  cou- 
ches improvisées,  où  il  ne  tarda  pas  à  goûter  un  profond  sommeil. 
Je  m'emparai  du  seul  e^ace  qui  restât  libre  :  c'était  une  marche  du 
maître-autel.  Mes  regards,  avant  de  se  fermer,  parcoururent  quel- 
que temps  l'étrange  gîte  où  je  reposais.  Une  plaie  béante  à  la  voûte 
de  l'église  occupait  surtout  ma  pensée  :  c'était  un  large  trou  fait  par 
un  obus,  dont  les  fragmens  étaient  épars  sur  les  dalles.  Je  m'en- 
dormis en  contemplant  la  Wessure  de  ces  pierres  sacrées. 

Le  25  juin,  le  troisième  corps  allait  camper  à  Solfermo.  Nous 
avions  à  traverser,  pour  atteindre  notre  nouveau  bivouac,  le  champ 
de  bataille  tout  entier.  Nous  étions  partis  à  une  heure  avancée  déjà 
de  la  matinée,  de  sorte  que  ces  grandes  campagnes  m'apparurent 
toutes  resplendissantes  d'une  douce  et  sereine  lumière;  malgré  la 
grande  quantité  de  cadavres  dont  elles  étaient  parsemées,  elles  n'a- 
vaient point  l'horrible  aspect  que  présentent  les  champs  de  bataille 
étroits.  Quelle  diiférence  entre  ces  plaines  dorées  et  ce  sol  sinistre 
d'Inkerman,  où  l'on  trébuchai^  à  chaque  pas  contre  des  monceaux 


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576  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

de  morts  également  souillés  par  le  sang  et  par  la  boue!  Les  corps 
d'hommes  et  de  chevaux  répandus  à  travers  ces  vastes  espaces,  at- 
tachés aux  flancs  de  cette  terre  chaude  et  féconde,  offraient  une 
image  adoucie  du  trépas;  cependant  j'éprouvai,  en  épelant  sur  les 
lieux  mêmes  où  elle  venait  d'être  écrite,  cette  page  de  notre  histoire, 
une  impression  qui  ne  me  trompa  point.  Je  me  dis  que  ces  prodiga- 
lités magnanimes  de  la  vie  humaine,  auxquelles  la  guerre  moderne 
condamne  les  nations,  ne  peuvent  avoir  lieu  en  vain,  qu'une  journée 
où,  pendant  dix-sept  heures,  la  mort  a  plané  sur  quatre  cent  mille 
hommes  doit  être  forcément  décisive.  Aussi  je  me  préparai  à  la  fin 
de  la  campagne,  quand  sur  les  hauteurs  mêmes  de  Solferino  j'en- 
tendis ces  paroles  de  l'empereur  :  «  Espérons  que  tant  de  sang  ne 
sera  point  perdu  pour  le  bonheur  des  peuples  1  » 

Âpres  la  bataille  de  Harengo ,  qui  fut  bien  loin  pourtant  d'égaler 
la  bataille  de  Solferino  eh  carnage.  Napoléon  V^  éprouva  un  de  ces 
sentimens  soudains  et  puissans ,  étrangers  aux  conseils  de  la  poli- 
tique, supérieurs  peut-être  aux  inspirations  mêmes  du  génie,  un  de 
ces  sentimens,  le  secret  des  âmes  héroïques,  qui  éclosent  sous  les 
regards  de  Dieu,  dans  les  parties  les  plus  hautes  et  les  plus  mysté- 
rieuses de  la  conscience.  «C'est  sur  le  champ  de  bataille,  écrivit-il 
à  l'empereur  d'Autriche,  au  milieu  des  souffrances  d'ime  multitude 
de  blessés,  et  environné  de  quinze  mille  cadavres,  que  je  conjure 
votre  majesté  d'écouter  la  voix  de  l'humanité.  »  Cette  lettre,  que 
nous  a  donnée  tout  entière  un  historien  célèbre  de  nos  jours,  m'a 
vivement  frappé.  Celui  qui  l'avait  tracée  en  fut  lui-même  ému  et 
surpris.  Sa  surprise  ne  fut  point  mêlée  toutefois  du  remords  secret 
dont  sont  pénétrés,  à  ce  qu'ils  nomment  leur  réveil,  ces  hommes 
qui  accusent  leur  esprit  d'avoir  dormi  quand  ils  ont  laissé  s'accom- 
plir quelque  acte  généreux  de  leur  cœur.  11  accepta,  sous  la  forme 
imprévue  où  elle  s'était  offerte  à  lui,  une  pensée  dont  il  comprenait 
et  respectait  la  source. 

Or  la  source  de  la  pensée  qui  arracha  au  vainqueur  de  Marengo 
cet  étrange  cri  de  pitié  et  de  tristesse,  la  bataille  de  Solferino,  sui- 
vant moi,  la  faisait  de  nouveau  jaillir.  Dans  la  maison  dévastée,  aux 
vitres  brisées,  aux  chambres  remplies  de  cartouches,  où  je  couchai 
le  soir  du  25  jum,  j'appris  sûr  la  bataille  de  la  veille  ces  innombra- 
bles détails  qui  déterminent  et  complètent  au  fond  de  notre  mémoire 
l'image  de  ces  grandes  actions.  Je  voudrais  transcrire  ici  les  noms 
de  tous  ceux  dont  on  me  raconta  le  trépas.  Ces  listes  d'hommes 
tombés  sous  le  ciel,  les  armes  à  la  main,  pour  une  de  ces  causes  qui 
intéressent  les  masses,  mais  qui  sont  si  étrangères  à  l'individu,  ces 
listes  m'ont  toujoui-s  singulièrement  remué.  Je  me  surprends  sans 
cesse  à  lire  et  relire  une  série  de  noms  ignorés  qui  me  semblent 


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COMMENTAIBES  D*UN  SOLDAT.  677 

avoir  gardé  quelque  chose  des  êtres  passionnés  qu'ils  désignsûent.  Pour 
moi,  c'est  comme  une  poussière  où  je  sens  brûler  une  vertu  que  je 
voudrais  saisir  et  montrer.  Parmi  ceux  dont  j*appris  la  mort  avec  la 
plus  profonde  et  la  plus  respectueuse  émotion,  je  dois  mettre  au 
premier  rang  im  officier  d'une  famille  anciennement  alliée  à  la 
mienne,  le  colonel  du  66*  de  ligne,  Charles  de  MaleviUe.  Le  colonel 
de  Maleville  avait  piis  le  drapeau  de  son  régiment  pour  porter  en 
avant  ses  soldats  sous  un  de  ces  feux  écrasans  qui  brisent  parfois 
les  plus  héroïques  efforts.  Ce  fut  entre  les  plis  de  ce  drapeau  qu'une 
balle  le  frappa  mortellement.  Il  y  a  dans  une  mort  semblable  ime 
sorte  de  prédestination  glorieuse.  Conune  ceux  dont  le  dernier  sou- 
pir s'exhale  sur  le  crucifix,  ceux  qui  meurent  en  embrassant  le  dra- 
peau semblent  associer  dès  ce  monde  leur  nature  défaillante  à  la 
nature  d'un  objet  impérissable  et  sacré.  Je  sus  aussi  qu'il  s'était  ac- 
compli dans  cette  journée  de  Solferino  un  de  ces  faits  saisissans  et 
douloureux  qu'on  aurait  attribué  à  quelque  loi  implacable  dans  les 
temps  antiques,  mais  oi!i  la  foi  chrétienne  nous  apprend  à  ne  voir 
qu'une  mystérieuse  élection.  Le  commandant  Mennessier  mourait  le 
troisième  de  trois  frères  partis  en  même  temps  pour  l'Italie.  Louis 
et  Stanislas  Mennessier,  l'un  lieutenant-colonel,  l'autre  capitaine, 
avaient  reçu  des  blessures  morteUes  à  Magenta.  Le  2&  juin,  à  la  fin 
de  l'action,  Alphonse  Mennessier,  déjà  blessé  au  bras,  tombait  à  son 
tour  pour  ne  plus  se  relever.  Jeunes,  intelligens,  bien  doués,  ces 
trois  frères  étaient  entourés  dans  l'armée  de  la  bienveillance  toute 
particulière  qu'mspirent  un  même  sang  animant  plusieurs  cœurs 
généreux,  un  même  nom  hardiment  porté  par  les.  efforts  réunis 
d'hommes  vaillans.  La  familte  que  Dieu  a  choisie  pour  faire  une  si 
complète  offrande  mérite  de  ne  pas  être  oubliée.  Je  souhaiterais 
que  ma  parole  eût  la  vertu  de  ce  sacrifice  pour  en  conserver  le  sou- 
venir. 

Je  voudrais  parler  longuement  de  nos  morts,  mais  je  suis  décou- 
ragé par  l'immense  étendue  d'un  champ  de  bataille  où  gisent  tant 
de  cadavres  qui  me  montreraient  des  visages  familiers  à  mes  yeux, 
si  je  venais  à  les  retourner.  Ma  frêle  barque  sombrerait  d'ailleurs  si 
j'essayais  d'y  recueillir  toutes  les  ombres  que  je  reconnais,  qui  me 
regardent  et  par  qui  je  me  sens  appelé.  11  est  un  trépas  cependant 
que  je  ne  veux  point  passer  sous  silence,  quoiqu'il  n'ait  pas  illustré 
nos  armes.  Le  25  juin  au  matin,  en  accompagnant  le  maréchal  Can- 
robert  dans  ime  reconnaissance  sur  la  route  de  Goïto,  j'appris  la 
mort  du  prince  Windischgraëtz.  Cette  mort,  nous  dit-on,  remplissait 
les  Autrichiens  d'une  tristesse  profonde.  Si  le  récit  qui  s'en  est  ré- 
pandu reproduit  fidèlement  la  vérité,  cette  tristesse  devait  être  ac- 
compagnée d'orgueil.  Le  prince  Windischgraëtz  attaquait  une  ferme 
xom  UTIL  37 


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678  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

défendue  avec  énergie  par  les  nôtres.  Son  régiment,  qa*il  avait  ra- 
mené plusieurs  fois  sous  un  feu  opiniâtre,  était  près  de  céder  quand 
il  reçut  une  blessure  mortelle.  Encore  animé  pour  un  instant  de 
rame  qu'il  allait  rendre  à  Dieu,  il  se  fit  porter  comme  un  dra* 
peau  par  ses  soldats  et  les  maintint  ainsi  à  leur  poste.  Pendant 
quelques  minutes,  ce  régiment  décimé  se  tint  immobile  sous  notre 
feu,  élevant  entre  ses  bras  son  chef  qui  mourait.  J'aime  à  croire  que 
tout  est  vrai  dans  ce  trait  ainsi  raconté.  Je  ne  sais  rien  de  plus  tou- 
chant que  ces  soldats  ralliés  autour  de  ce  magnifique  trépas,  que  ce 
chef  transformant  en  étendard,  par  une  suprême  et  sublime  inspi- 
ration de  son  agonie,  son  corps  qui  devient  un  cadavre.  Il  n'est  point 
de  défaite  honteuse  sous  un  pareil  drapeau,  et  je  ne  souhaite  à  nos 
ennemis  que  de  nobles*  revers. 

Mais  plus  la  bataille  de  Solferino  me  fut  connue  dans  toutes  ses 
grandeurs,  plus  je  me  préparai  au  dénoûment  qu'amènent  de  sem- 
blables actes.  Pour  ma  part,  je  n'éprouvai  aucune  surprise  quand, 
dans  cette  belle  campagne  de  Valeggio  où  notre  armée  entière  était 
sous  les  armes,  le  général  Fleury  passa  un  matin,  revenant  de 
Vérone  et  rapportant  l'armistice  conclu  entre  les  deux  empereurs. 
Peu  de  temps  après  cette  journée,  l'armistice  était  devenu  la  paix. 
L'Italie  n'allait  plus  être  occupée  que  par  les  troupes  destinées,  sous 
les  ordres  du  major-général  le  maréchal  Vaillant,  à  veiller  sur  les 
grands  intérêts  dont  avaient  décidé  nos  victoires. 

Avec  la  paix  finissent  ces  récits.  Je  ne  suis  pas  un  voyageur.  Par 
un  caprice  bizarre  de  ma  nature,  les  lieux  m'ennuient  quand  je  cesse 
d'y  sentir  cette  âme  que  leur  prête  la  guerre.  J'éprouvai  en  traver- 
sant Gênes  une  des  plus  mornes  tristesses  dont  j'aie  été  jamais  en- 
vahi. Toute  cette  pompeuse  série  de  palais  couvrant  de  leur  ombre 
des  rues  étroites  ne  disait  rien  à  mon  esprit.  Que  m'importadt  cette 
muette  magnificence  du  marbre  alors  que  mes  yeux  étadent  encore 
remplis  de  la  splendeur  vivante  des  batailles  1  Dans  le  maladif  dé- 
dain qui  me  saisit,  je  repoussai  même,  je  m'en  accuse,  des  jouis- 
sances chères  à  mon  cœur  :  je  ne  visitai  aucun  de  ces  musées  où 
j'auraâs  voulu  goûter  en  d'autres  temps  cette  précieuse  et  bien- 
aimée  rêverie  que  nous  verse  la  lumière  immortelle  des  tableaux. 
Ce  fut  seulement  en  saluant  la  France  que  je  sentis  renaître  en  moi 
les  souffles  habituels  de  ma  vie.  Quand  j'eus  touché  ce  sol  auquel 
tant  de  liens  invisibles  nous  attachent,  je  regardai  en  arrière  sanfr 
chagrin.  Je  souris  à  cette  ombre  que  notre  armée  ne  se  lasse  point 
d'aller  chercher  dans  la  région  des  épouvantes  et  de  la  mort,  à  cette 
gloire  qui  est  l'épouse  idéale  de  notre  pays. 

Paul  de  Holènes. 


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LA  CHUTE 


DU  GRAND  EMPIRE 


Histoire  du  Consulat  et  de  VEmpire,  par  M.  Thiers,  tome  XVII. 


Le  règne  de  Napoléon  a  deux  aspects  divers  :  à  mesure  que  les 
impressions  deviennent  moins  personnelles,  Fhistoire  s'éloigne  du 
point  de  vue  où  se  placèrent  la  plupart  des  contemporains,  et  ses 
calmes  sévérités  succèdent  aux  jugemens  passionnés  des  partis. 
L'éblouissante  carrière  où  la  grandeur  des  revers  égala  celle  des 
prospérités  eut  pour  la  France  tout  Tattrait  d'un  drame  durant  le- 
quel les  plus  obscurs  acteurs  souffraient  moins  de  leurs  sacrifices 
qu'ils  ne  jouissaient  de  leurs  émotions.  L'armée  s'était  identifiée 
avec  son  général  par  la  solidarité  de  la  gloire  et  des  périls;  devenue 
indifférente  aux  droits  des  autres  comme  aux  siens,  la  nation  profi- 
tait, sans  l'avoir  souhaité,  de  l'asservissement  du  monde  :  désinté- 
ressée du  soin  de  ses  destinées,  déshabituée  de  toute  prévoyance, 
il  lui  suffisait  que  son  rôle  fût  grand,  celui  de  son  chef  plus  grand 
encore,  et  que  chaque  jour  la  victoire  ajoutât  un  miracle  à  tant  de 
miracles  accomplis.  Lorsque  la  politique  impériale  sombra  sous  la 
tempête  évoquée  par  elle-même ,  le  nouveau  Prométhée,  enchaîné 
sur  un  rocher  de  l'Océan,  s'entoura  d'un  prestige  qu'il  avait  à  peine 
atteint  au  sommet  de  sa  puissance.  De  son  vivant.  Napoléon  se  sen- 
tit devenir  dieu,  et  il  eut  cette  destinée  que  pour  lui  la  poésie  a  pré- 
cédé la  prose,  et  que  la  légende  a  préexisté  à  l'histoire. 

Mais  le  temps,  encore  plus  meurtrier  que  la  guerre,  décimait 
l'héroïque  génération  dont  le  sang  avait  cimenté  l'édifice  impérial. 


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580  REFUS  DES  DEUX  MONDES. 

et  quand  les  factions  ne  furent  plus  dans  le  cas  d*user  des  souvenirs 
de  r^mpire  pour  battre  en  brèche  les  établissemens  politiques  qui 
lui  avaient  succédé,  l'on  se  prit  à  étudier  ce  règne  dans  la  pensée 
fondamentale  dont  il  avait  suivi  le  développement  avec  une  logique 
inexorable.  L'on  se  demanda  si  cette  pensée  n'était  pas  le  contre-pied 
de  toutes  les  idées  vers  l'avènement  desquelles  s'acheminait  le  monde 
moderne.  A  l'ouverture  d'une  ère  de  paix,  de  travail  et  de  liberté, 
Napoléon  P'  n'avait-il  pas  entrepris  de  transformer  la  nation  fran- 
çaise en  une  armée  permanente  pour  asseoir  l'empire  d'Occident  sur 
la  pointe  des  baïonnettes?  N'avait-il  pas  estimé  légitime  et  même  fa- 
cile d'anéantir  les  nationalités  les  plus  vivaces,  les  dynasties  les  plus 
historiques,  pour  faire  de  tous  les  peuples  et  de  tous  les  gouveme- 
mens  européens  les  rouages  d'une  machme  immense  ayant  un  centre 
unique  et  un  seul  être  pour  moteur?  Cette  appréciation,  justifiée  par 
tous  les  faits,  provoqua  des  répulsions  de  plus  en  plus  profondes  dans 
la  partie  éclairée  d'un  pays  qui  croyait  alors  se  dévouer  pour  tou- 
jours au  culte  des  pensées  généreuses.  D'ailleurs  les  révélations  arri- 
vaient en  foule,  les  portefeuilles,  les  archives  se  vidaient,  et  sous  le 
reflet  de  la  lumière  que  chaque  jour  versait  à  flots,  au  sommet  triom- 
phal de  la  colonne  où  la  révolution  de  1830  venait  de  rétablir  sa 
statue,  l'empereur  parut  moins  éclairé  par  son  génie  que  dominé 
par  ses  passions.  On  ne  tarda  pas  à  entrevoir  que,  dans  un  duel  obs- 
.tiné  contre  l'impossible,  il  avait  réuni  presque  toujours  les  torts  de 
la  conduite  au  tort  même  de  ses  desseins.  La  politique,  avec  ses  ap- 
préciations précises,  remplaça  donc  la  chronique  au  détriment  du 
demi-dieu  que  les  partis  n'avaient  su  qu'adorer  ou  iriaudire.  Après 
Hérodote,  et  Froissard ,  on  put  attendre  Thucydide  et  Machiavel. 

Gomme  deux  fleuves  qui  se  heurtent  avant  de  confondre  leurs 
eaux  dans  un  lit  large  et  profond,  ces  deux  courans  opposés  se  ren- 
contrent dans  la  grande  œuvre  historique  qui  touche  aujourd'hui 
à  son  terme,  et  dont  ils  entretiennent  le  mouvement  et  la  vie  lors 
même  qu'ils  peuvent  en  altérer  l'unité.  Enivré  de  la  poésie  popu- 
laire qu'avait  respirée  sa  jeunesse,  M.  Thiers  a  dû  se  défendre  d'au- 
tant moins  du  prestige  qu'exerçait  sur  ses  contemporains  la  personne 
de  Napoléon ,  que  des  aptitudes  singulières  semblaient  prédestiner 
l'écrivain  jeune  encore  à  la  mission  que  gardait  l'avenir  à  sa  matu- 
rité et  à  sa  retraite.  Il  avait  deviné  la  stratégie  commt  d'autres  ont 
deviné  les  mathématiques,  et  la  Providence  lui  réservait  la  tâche 
d'écrire  l'histoire  du  premier  général  de  tous  les  siècles.  M.  Thiers 
était  doué  d'une  parole  dont  aucun  orateur  n'a  surpassé  la  lucidité 
abondante,  et  il  avait  à  faire  un  récit  dans  lequel  s'enlacent,  par  des 
nœuds  que  sa  main  seule  était  assez  souple  pour  dénouer,  tous  les 
problèmes  de  la  guerre,  de  la  diplomatie  et  de  l'administration.  La 


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LA   CHUTE   DU   GRAND   EICPIBE.  581 

plus  sympathique  des  intelligences  se  trouvait  donc  associée  par  un 
lien  indissoluble  au  foudroyant  génie  auquel  n'échappait  aucun  dé- 
tail, ni  dans  la  conduite  de  ses  armées,  ni  dans  le  gouvernement 
de  son  vaste  empire.  Ces  deux  activités  se  multiplièrent  en  quelque 
sorte  Tune  par  l'autre  pour  enfanter  une  œuvre  où  ni  la  précision 
des  faits,  ni  les  études  techniques  ne  nuisent  à  l'émotion  continue 
du  drame  :  monument  unique  de  labeur  et  de  réflexion,  qui  ren- 
contre l'idéal  en  afiectant  de  le  dédaigner,  où  l'admiration  persis- 
tante de  l'historien  pour  le  héros  laisse  sans  appel  possible  les  arrêts 
du  publiciste ,  et  dans  lequel  la  postérité  prendra  contre  le  grand 
homme  qui  abusa  si  cruellement  de  sa  fortune  tous  les  chefs  d'une 
accusation  d'autant  plus  terrible  qu'ils  se  sont  imposés  pour  ainsi 
dire  malgré  lui-même  à  la  conscience  de  M.  Thiers. 

Ce  livre  est  devenu  le  livre  de  tous.  Pendant  qu'à  cette  lecture 
le  vieux  médaillé  de  Sainte-Hélène  essuie  sur  son  front  dénudé  les 
ardentes  sueurs  du  champ  de  bataille,  le  diplomate  suit  avec  une 
sorte  d'effroi  silencieux  les  combinaisons  du  potentat  qui  mit  dans 
sa  main  le  globe  de  Charlemagne,  et,  sans  altérer  l'harmonie  du 
tableau,  l'administration  porte  son  contingent  de  chiffres  à  côté  des 
récits  les  plus  animés  ou  des  scènes  les  plus  grandioses.  M.  Thiers 
a  résolu  en  matière  d'histoire  le  même  problème  que  Shakspeare 
en  matière  de  poésie  :  il  a  confondu  les  genres  dans  l'unité  supé- 
rieure qui  les  embrasse,  et  il  a  triomphé  de  la  théorie  par  la  prati- 
que. Que  vaudraient  des  éloges  auprès  d'une  telle  popularité,  et 
de  quel  poids  pèseraient  en  face  d'un  succès  sans  exemple  des  cri- 
tiques d'art  empruntées  aux  rhéteurs  sur  la  meilleure  méthode  his- 
torique? Un  tel  ouvrage  convie  les  publicistes  à  des  devoirs  plus  sé- 
rieux, car  il  livre  Napoléon  au  jugement  de  la  postérité  dans  un  récit 
authentique  et  complet,  qui  finit,  sous  l'entraînement  de  la  vérité, 
et  lors  même  que  l'historien  y  semble  le  moins  songer,  par  devenir 
un  réquisitoire  accablant. 

J'ai  déjà  consigné  ici  les  appréciations  politique»  qui  m'ont  été 
inspirées  par  l'histoire  de  M.  Thiers  (1).  En  étudiant,  il  y  a  quelques 
années,  la  partie  de  ce  grand  ouvrage  consacrée  aux  prospérités  du 
règne,  j'ai  eu  l'heureuse  fortune  de  pressentir  et  de  devancer  les 
jugemens  plus  sévères  qui  s'imposent  aujourd'hui  à  la  conscience 
publique  avec  une  irrésistible  autorité.  Pour  recommencer  im  pa- 
reil exposé,  il  faudrait  donc  me  répéter,  et  si  les  lecteurs  de  ce  re- 
cueil ont,  chose  fort  naturelle,  oublié  ces  études  d'une  date  déjà 
lointaine,  je  m'en  souviens  trop  bien  moi-même  pour  me  croire  le 
droit  de  les  reproduire.  Une  autre  perspective  me  reste  ouverte  : 

(1)  Lb  ContuUU  et  V Empire,  livraisons  des  i«r  Janyier  1851, 15  férrier,  1*'  et  15  mars, 
1«  octobre  1854. 


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582  BETOE  DES  DEUX  MONDES. 

j*aimerai8  à  mettre  le  volume  qui*  dans  sa  saisissante  unité,  nous 
fait  embrasser  la  catastrophe  en  regard  du  grand  monument  où  l'em- 
pire élève  successivement  ses  hautes  assises  sur  une  base  inconsis- 
tante; après  avoir  pénétré  jusqu'à  cette  base  même,  je  voudrais 
montrer,  le  livre  de  M.  Thiers  à  la  main,  ce  qu'il  y  eut,  non  pas 
d'excessif,  comme  on  l'admet  généralement,  dans  les  ambitions  im- 
périales, mais  de  radicalement  faux  dans  la  pensée  sur  laquelle 
s'éleva  le  premier  empire,  pensée  prédestinée  à  une  issue  funeste, 
parce  qu'elle  engageait  avec  le  siècle  l'une  de  ces  luttes  à  mort  où 
l'esprit  des  temps  finit  toujours  par  triompher  du  génie  des  princes. 

I. 

Les  grands  services  font  les  grands  hommes ,  car  la  vraie  gloire 
n'appartient  qu'aux  idées  fécondes.  Pyrrhus  bouleversant  la  Grèce 
et  l'Italie,  Charles  XII  ruinant  son  pays  dans  des  entreprises  impos- 
sibles, sont  d'héroïques  aventuriers  qui  n'ont  apporté  aux  peuples 
que  des  douleurs  stériles  ej  des  maux  sans  compensation  ;  étrangers 
au  chœur  immortel  des  initiateurs  de  l'humanité,  ils  laissent  dans 
l'histoire  une  trace  moins  lumineuse  que  sanglante.  Si  les  générar- 
tions  qui  ont  suivi  Alexandre  n'avaient  connu  que  les  pompes  my- 
thologiques de  ses  triomphes  et  ses  courses  dans  les  sables  de  la 
Libye  à  la  poursuite  d'une  divine  origine,  elles  n'auraient  pas  dé- 
cerné au  (ils  de  Philippe  le  titre  que  lui  a  confirmé  la  postérité  ;  mais 
Alexandre  fut  l'instrument  de  la  victoire  définitive  remportée  parle 
génie  de  l'Europe  sur  le  génie  asiatique,  de  la  personnalité  intelli- 
gente et  libre  sur  le  despotisme  et  l'inertie,  et  à  ce  titre  il  prend 
place  à  côté ,  pour  ne  pas  dire  au-dessus  des  plus  grands  hommes. 
César,  en  concentrant  l'unité  de  la  société  romaine  avant  l'assaut 
des  Barbares,  prolongea  de  mille  ans  l'agonie  de  l'empire  ;  ce  fut 
aussi  pour  mille  ans  que  Charlemagne  fonda  sur  la  mystique  union 
de  l'état  et  de  l'église  l'édifice  de  la  chrétienté ,  plutôt  ébranlé  que 
dissous  par  la  réforme.  Sous  une  inspiration  également  légitime, 
quoique  moins  élevée,  Frédéric  II  créa  la  Prusse  à  force  de  courage 
et  de  persévérance,  et  le  tsar  Pierre  osa  arracher  avec  le  fer  du  sein 
de  la  barbarie  l'empire  auquel  son  génie  imposa  une  précoce  viri- 
lité. Si  une  auréole  incontestée  entoure  ces  fronts  augustes,  c'est  que 
ces  grands  hommes  ont  tous  été  les  instrumens  d'une  idée  vraie, 
d'une  évolution  nécessaire  ou  d'un  progrès  accompli.  S'ils  ont  réussi, 
c'est  que  la  conscience  publique  leur  prêtait  sa  force  irrésistible.  Et 
voilà  pourquoi,  dans  le  cours  de  leur  carrière  accidentée,  la  recon- 
naissance des  peuples  ne  leur  tient  pas  moins  compte  des  revers  que 
des  succès. 

Napoléon  à  son  tour  rencontra,  dans  la  première  partie  de  sa  car- 


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Lk   CHUTE  DU  GBAND  EMPIRE.  583 

rière,  Tune  de  ces  situations  préparées  par  le  cours  des  âges,  dans 
lesquelles  la  Providence  a  besoin  d'un  honime,  et  où  les  nationa- 
lités menacées  s'incarnent  dans  ceux  qui  les  sauvent.  La  France  de 
1799  venait  de  faire  une  révolution  dont  elle  continuait  à  aimer  les 
principes,  mais  dont  les  résultats  effectifs,  sans  trop  ébranler  sa. 
foi,  avaient  fait  évanouir  la  plupart  de  ses  espérances.  Le  découra- 
gement avait  succédé  à  l'enthousiasme,  et,  par  une  conséquence 
naturelle,  les  défaites  avaient  remplacé  les  victoires.  C'était  avec  un 
gouvernement  méprisé  qu'il  fallait  résister  à  l'Europe,  inexorable 
dans  ses  vengeances;  c'était  à  des  partis  dont  elle  ne  voulait  point 
le  triomphe  que  la  nation  semblait  fatalement  conduite  à  remettre 
le  soin  de  son  avenir.  Le  général  Bonaparte  se  sentit  en  mesure  de 
la  sauver  sans  lui  imposer  aucun  sacrifice,  de  restaurer  le  pouvoir 
sans  alarmer  aucun  intérêt  et  sans  troubler  aucune  conscience  ;  tou- 
jours victorieux  et  grandi  par  les  combats,  il  semblait  résolu  à  ne 
plus  faire  la  guerre  que  pour  conquérir  la  paix,  et  marqua  de  la  pointe 
de  son  épée  les  limites  qu'il  entendait  garantir  à  la  France  pacifiée, 
en  prenant  le  ciel  et  la  terre  à  témoin  de  sa  ferme  résolution  de  ne 
jamais  les  dépasser.  Dans  ce  plan,  conçu  avec  une  si  audacieuse  sa- 
gesse, la  promptitude  de  l'exécution  dépassa  toujours  la  hardiesse 
de  la  pensée.  En  deux  années,  les  plus  fécondes  peut-être  de  l'his- 
toire, il  eut  relevé  le  crédit,  la  religion,  la  moralité  perdue;  il  pré- 
para des  codes  devenus  l'admiration  du  monde,  et  promulgua  des 
institutions  qui,  si  elles  donnaient  à  l'administration  une  prépondé- 
rance alors  universellement  réclamée ,  ne  gênaient  cependant  point 
la  liberté  dans  ses  manifestations  essentielles.  Jamais  homme  n'avait 
si  bien  deviné  le  sentiment  public,  jamais  restauration  sociale  n'a- 
vait été  accomplie  avec  une  aussi  sereine  activité. 

Le  tableau  du  consulat  est  d'une  simplicité  antique.  Toutes  les 
lignes  y  sont  précises,  et  l'œil  ne  s'y  égare  point  dans  le  vague  des 
horizons  indéfinis.  L'acteur  consommé  qui  va  bientôt  monter  sur 
la  scène  impériale  pour  ne  la  plus  quitter,  même  à  l'heure  de  son 
agonie,  se  sent  assez  dans  la  vérité  pour  ne  pas  éprouver  encore  le 
besoin  d'enivrer  les  multitudes,  et  pour  aller  chercher,  à  travers 
tous  les  préjugés  et  tous  les  obstacles,  le  suffrage  des  esprits  d'élite. 
Avec  un  instinct  infaillible,  il  pénètre  les  pensées  de  la  France  sans 
prétendre  au  droit  de  lui  imposer  les  siennes  ;  jusqu'au  jour  du 
consulat  à  vie,  qui  ouvre  devant  lui  des  perspectives  nouvelles  et 
semble  changer  brusquement  le  cours  de  ses  pensées,  il  subordonne 
sa  personne  à  son  œuvre  et  ne  grandit  que  par  la  grandeur  de  son 
pays. 

Mais  Bonaparte  n'avait  pu  monter  sur  les  hauteurs  d'où  il  distan- 
çait de  si  lom  les  autres  hommes  sans  se  sentir  pris  de  vertige.  Pen- 
dant que  la  politique  consulaire  accomplissait  les  actes  les  plus  sages, 


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58&  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

une  pensée  toute  contraire  à  celle  qui  l'avait  inspirée  se  glissait  en 
quelque  sorte  furtivement  dans  l'âme  du  premier  consul,  et  le  con- 
duisait bientôt  à  entreprendre  une  œuvre  sans  aucun  rapport  avec 
celle  qu'il  poursuivait  alors  aux  applaudissemens  du  monde.  Lors- 
qu'on 1801  Napoléon  signait  l'immortel  traité  de  Lunéville,  il  était 
déjà  moins  sage  qu'il  ne  le  laissait  paraître;  dès  cette  époque,  il 
avait  en  effet  quelque  chose  à  cacher  à  la  France  et  peut-être  à  se 
cacher  à  lui-même,  car  il  inclinait  à  sacrifier  l'intérêt  de  son  pays 
à  une  chimère,  et  commençait  à  se  ménager  sur  l'Europe  des  per- 
spectives de  nature  à  changer  le  cours  de  ses  desseins  comme  celui 
de  nos  destinées.  Les  stipulations  de  l'acte  diplomatique  arraché  aux 
longues  résistances  de  l'Autriche  par  les  batailles  de  Marengo  et 
d'Hohenlinden  sont  sans  doute  irréprochables,  à  ne  les  considérer 
qu'en  elles-mêmes,  car  en  exigeant  la  frontière  des  Alpes,  le  cours 
de  l'Escaut  et  la  rive  gauche  du  Rhin,  la  France  victorieuse  s'assu- 
rait la  juste  compensation  des  agrandissemens  que  le  partage  de  la 
Pologne,  la  conquête  des  Indes  et  les  sécularisations  germaniques 
avaient  procurés  à  d'autres  puissances.  Malheureusement,  si  le  traité 
de  Lunéville  était  excellent  dans  ses  dispositions  écrites,  il  était  fu- 
neste par  ses  réticences  ou  ses  réserves,  et  ces  omissions  systéma- 
tiques, toutes  profondément  calculées,  révélaient  déjà  dans  l'esprit 
inquiet  de  Napoléon  dés  tentations  désastreuses  et  des  fascinations 
bientôt  irrésistibles. 

Fidèles  à  leurs  instructions  secrètes,  ses  plénipotentiaires  n'a- 
vaient laissé  mentionner  dans  le  traité  de  1801  ni  l'Italie,  ni  la  Hol- 
lande, ni  la  Suisse,  contrées  profondément  troublées,  sur  lesquelles 
la  France  exerçait  alors  une  autorité  équivalente  à  une  possession 
territoriale.  Le  silence  significatif  gardé  sur  le  Piémont,  sur  Rome 
et  sur  Naples,  la  faculté  qu'on  semblait  par  là  reconnaître  à  Napo- 
léon de  disposer  à  son  gré  des  territoires  italiens  occupés  par  nos 
armées,  sous  la  condition  de  laisser  à  ces  pays  une  indépendance 
purement  nominale,  tel  fut  l'écueil  élevé  par  la  main  même  du  pre- 
mier consul  contre  l'empire  au  jour  où  l'heureux  général  commen- 
çait à  en  caresser  la  séduisante  image. 

Il  était  naturel  que  Napoléon,  aussi  séparé  déjà  des  autres  hommes 
par  la  gloire  que  les  princes  le  sont  par  la  naissance,  et  répondant 
en  ceci  aux  plus  profondes  aspirations  de  la  France,  donnât  à  la 
nation  un  gage  qui,  à  tous  les  services  qu'il  lui  avait  rendus,  ajou- 
tât l'illusion  toujours  déçue,  mais  toujours  si  chère,  de  la  perpé- 
tuité. La  reconstitution  d'une  royauté  héréditaire  était  le  dernier 
tenue  de  la  réaction  commencée  au  9  thermidor.  Aller  jusque-là, 
c'était  donc  faire  un  calcul  bon  pour  le  pays  comme  pour  soi-même, 
à  la  condition  toutefois  de  ne  point  se  tromper  sur  l'esprit  de  cette 
réaction,  et  de  ne  point  violenter  l'idée  pacifique  et  libérale  qui  sur- 


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LA  CHUTE  DU  GRAND  EMPIRE.  585 

vivait  à  toutes  les  vicissitudes.  Assise  sur  des  principes  dont  le  pays 
aurait  tiré  des  conséquences  fécondes,  s'il  n'en  avait  été  détourné 
par  la  poursuite  d'intérêts  étrangers  et  de  projets  désastreux,  pré- 
pondérante en  Europe  sans  aspirer  à  y  devenir  dommatrice,  la  mo- 
narchie napoléonienne  de  Lunéville  et  d* Amiens,  continuant  la  tra- 
dition consulaire  sans  s  ouvrir  d'horizons  nouveaux,  militaire  par, 
son  origine,  conservatrice  et  pacifique  par  ses  tendances,  aurait 
présenté  la  combinaison  la  plus  naturelle,  probablement  même  la 
plus  heureuse  pour  la  France  comme  pour  le  monde.  Cette  combi- 
naison eût  été  en  tout  cas  la  plus  propre  à  fermer  Tabîme  de  la  ré- 
volution dans  un  pays  qui  en  avait  conservé  F  esprit  en  en  répudiant 
les  crimes;  mais  Napoléon  ne  comprit  pas  ainsi  le  rôle  que  lui  en- 
voyait la  fortune.  A  peine  acclamé,  Tempereur  rompit  avec  le  pre-' 
mier  consul  :  ce  ne  fut  pas  la  couronne  de  saint  Louis  que  Napoléon 
plaça  sur  sa  tête  dans  la  solennité  de  son  sacre,  ce  fut  celle  de  Char- 
lemagne.  Le  bandeau  impérial  lui  fit  monter  au  cerveau  des  vapeurs 
ardentes  qui,  sans  rien  ôter  à  la  hauteur  de  son  génie,  semblèrent 
oblitérer  tout  à  coup  l'humble  sens  des  réalités. 

L'huile  sainte  n'avait  pas  encore  coulé  sur  son  front,  que  déjà  il 
imprimait  à  l'établissement  impérial  un  caractère  moins  national 
qu'européen.  Toutes  ses  inclinations  le  portaient  vers  les  traditions 
du  saint-empire  romain,  dont  on  ne  tarda  point  à  rechercher  avec 
complaisance  tous  les  précédens,  afin  de  les  appliquer  à  l'étiquette 
et  aux  dignités  de  la  cour  nouvelle.  Pour  donner  la  mesure  des 
extrémités  auxquelles  peut  descendre  la  flatterie  et  des  profonds  cal- 
culs de  la  bassesse  humaine,  l'on  vit  des  révolutionnaires  émérites 
travailler  de  tout  cœur  à  greffer  sur  la  bulle  d'or  la  constitution  de 
Tan  vin,  en  appliquant  à  une  société  ardemment  démocratique  le 
plus  mystique  symbolisme  du  droit  féodal  (1).  Malheureusement  ces 
fantaisies  rétrospectives  n'avaient  pas  trait  seulement  à  la  consti- 
tution intérieure  de  l'empire  :  dès  le  commencement  de  1804,  elles 
étaient  le  reflet  de  la  pensée  qui  allait  bientôt  changer  le  cours  des 
destinées  naturelles  de  la  France  pour  embrasser  l'Europe  dans 
l'universalité  de  ses  desseins.  Son  génie  se  dilatant  avec  sa  fortune, 
Napoléon  se  faisait  acclamer  en  Suisse  à  titre  de  médiateur,  et  six 

(1)  «  M.  de  Talleyrand,  le  plus  ingénieux  des  inventeurs  quand  il  s'agissait  de  satis- 
faire les  ambitions,  avait  imaginé  d'emprunter  à  l'empire  germanique  quelques-unes 
de  ses  grandes  dignités.  Chacun  des  sept  électeurs  était,  dans  ce  vieil  empire.  Van 
ministre,  Tautre  échanson,  celui-ci  trésorier,  celui-là  chancelier  des  Gaules  ou  d'Ita- 
lie, etc.  Dans  la  pensée  vague  encore  de  rétablir  peut-ôtre  un  jour  Tempirc  d'Occident 
au  profit  de  la  France,  c'était  en  préparer  les  élémcns  que  d'entourer  l'empereur  de 
grands  dignitaires  choisis  dans  le  moment  parmi  les  princes  français  ou  les  grand» 
personnages  de  la  république,  mais  destinés  plus  tard  à  devenir  rois  eux-mêmes  et  à 
former  un  cort^îge  de  monarques  vassaux  autour  du  trône  du  moderne  Charlemagne.  t» 
{Uistoire  du  Consulat  et  de  l'Empire^  tome  V,  page  102.) 


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586  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mois  après  le  sacre  de  Notre-Dame,  il  allait  prendre  à  Milan  la  cou- 
ronne des  rois  lombards.  Sans  traité  et  sans  combat,  et  comme  s'il 
était  désormais  dispensé  même  du  soin  d'imposer  par  des  victoires 
ses  volontés  nouvelles,  il  réunissait  le  Piémont  et  l'état  de  Gênes  à 
la  France,  constituait  en  Italie  un  royaume  dont  il  commettait  l'ad- 
ministration à  son  fils  adoptif,  et  jetait  sur  Naples  l'un  de  ces  regards 
qui  séchaient  déjà  les  dynasties  dans  leui-s  racines.  Moins  d'une  an- 
née après  la  proclamation  de  l'empire,  il  découpait  des  fiefs  pour 
les  princesses  de  sa  famille  dans  ces  provinces  d'Italie  sur  lesquelles 
les  empereurs  d'Allemagne  avaient  réclamé  des  droits  séculaires 
toujours  héroïquement  contestés.  Pour  répondre  à  ces  actes  dont  la 
hauteur  dédaigneuse  avec  laquelle  ils  étaient  accomplis  aggravait 
encore  la  portée,  l'Angleterre  avait  refusé  l'évacuation  de  Malte,  et 
la  guerre  maritime  était  sortie  de  la  politique  qui  prétendait  pour 
elle  au  droit  de  bouleverser  le  monde  en  réclamant  des  autres  l'exé- 
cution ponctuelle  des  traités.  La  guerre  territoriale  allait  suivre,  car 
dès  1805  le  continent  commençait  à  entrevoir  le  plan  de  Napoléon, 
et  il  était  encore  bien  loin  de  lui  soupçonner  la  force  nécessaire  pour 
l'accomplir. 

Le  coup  de  tonnerre  d'Austerlitz  déchira  tous  les  voiles,  et,  le 
front  couronné  de  foudres,  le  dominateur  du  continent  apparut  alors 
dans  son  omnipotence.  Le  traité  de  Presbourg,  fruit  de  cette  grande 
victoire,  constitua  le  nouvel  empire  dans  les  conditions  où  l'avait 
compris  son  fondateur,  car  ce  traité  imprhna  à  rétablissement  im- 
périal une  couleiu*  militaire  et  féodale  qui  n'avait  rien  de  l'antique 
monarchie;  il  le  revêtit  d'une  sorte  de  caractère  européen  aussi 
étranger  au  génie  de  la  France  historique  qu'à  l'esprit  de  sa  révo- 
lution récente.  «  L'empereur  et  M.  de  Talleyrand,  preneur  assidu 
des  créations  de  ce  genre,  avaient  à  eux  deux  conçu  un  vaste  sys- 
tème, de  vassalité,  comprenant  des  ducs,  des  grands-ducs,  des  rois 
sous  la  suzeraineté  de  l'empereur,  et  ayant  non  pas  de  vains  titres, 
mais  de  véritables  principautés ,  et  conservant  tous  sur  les  trônes 
qu'ils  allaient  occuper  leur  qualité  de  grands  dignitaires  de  l'em- 
pire français...  Ces  rois  dignitaires  de  l'empire  devaient  avoir  un 
établissement  royal  au  Louvre  approprié  à  leur  usage;  ils  devaient 
former  le  conseil  de  la  famille  impériale,  et  même  élire  l'empereur 
dans  le  cas  où  la  ligne  masculine  viendrait  à  s'éteindre  (1).  » 

Porté  d'un  seul  bond  par  la  victoire  dans  le  palais  qu'avaient 
habité  Marie-Thérèse  et  la  longue  suite  de  ses  aïeux,  Napoléon  avait 
dès  1806  conçu  la  pensée,  M.  Thiers  le  reconnaît  lui-même,  de  rem- 
placer sur  tous  les  trônes  de  l'Europe  les  princes  de  la  maison  de 
Bourbon  par  des  princes  de  la  famille  Bonaparte.  Joseph  partit  pour 

(i)  M.  Thiers,  tome  VI,  p.  464. 


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LA  CHUTE  DU  GRAND  EMPIBE.  587 

aller  exécuter  à  Naples  l'arrêt  du  destin,  en  attendant  sa  promotion 

par  avancement  à  une  plus  haute  couronne;  Murât  débuta  dans  la 
carrière  royale  par  le  surnumérariat  du  grand- duché  de  Berg; 
Louis,  au  grand  profit  d'ailleurs  de  ses  nouveaux  sujets,  devint  roi 
de  Hollande;  des  principautés  pour  les  ministres  qui  conseillaient 
de  telles  choses  et  pour  les  généraux  qui  aidaient  à  les  exécuter 
furent  disséminées  comme  des  diamans  lancés  par  la  main  de  la 
fortune  depuis  la  Souabe  jusqu'au  fond  de  rillyrie;  trois  couronnes 
royales  vinrent  récompenser  en  Allemagne  les  défections  princières, 
résolues  d'avance, à  se  racheter  au  besoin  par  l'ingratitude;  enfin, 
en  organisant  sous  son  patronage  direct  la  confédération  rhénane. 
Napoléon  vint  notifier  à  la  nationalité  la  plus  indélébile  de  l'Europe 
le  firman  de  sa  déchéance.  La  patrie  des  Arminius,  des  Fr-édéric  et 
des  Othon  n'eut  plus  pour  mission  politique  que  d'orner  le  cortège 
d'un  triomphateur  étranger  par  les  lambeaux  déchirés  d'une  histoire 
dont  la  main  d'un  homme  croyait  avoir  pour  jamais  terminé  le  cours. 
Un  pareil  acte  était  pour  l'Allemagne  plus  qu'une  révolution  :  ce 
n'étaient  pas  seulement  les  ruines  du  saint-empire  romain  dont  il  fai- 
sait tomber  la  dernière  pierre;  c'était  le  génie  de  quarante  millions 
d'hommes  qu'il  frappait  sans  pitié,  lorsque  Klopstock,  Schiller, 
Kant,  Goethe,  Lessing,  Wieland  vivaient  encore  ou  venaient  à  peine 
de  fermer  les  yeux,  et  quand  Arndt  et  Kœrner  chantaient  les  gloires 
de  la  patrie  en  présence  des  baïonnettes  françaises. 

Toutefois  le  système  de  vassalité  politique  et  militaire  inauguré 
par  le  traité  de  Presbourg  pour  l'Europe  occidentale  eut  un  résul- 
tat bien  plus  funeste  encore  que  l'humiliation  de  l'Allemagne  :  il 
atteignit  au  cœur  la  pensée  de  la  France  et  violenta  le  cours  régu- 
lier de  ses  destinées;  il  fit  de  la  nation  l'instrument  passif  d'un  pro- 
jet auquel  elle  demeura  fort  indiiférente  aux  jours  de  la  victoire 
pour  lui  devenir  antipathique  aux  jours  du  malheur.  Ce  fut  le  pre- 
mier acte  d'une  pièce  héroïque  où  les  plus  éclatans  symboles  cou- 
vrirent les  plus  prosaïques  réalités. 

Lorsque  la  France  fonda  l'empire  et  proclama  l'hérédité  de  la  dy- 
nastie qu'elle  s'était  donnée,  elle  avait  la  confiance  de  continuer  le 
cours  de  sa  propre  histoire  et  d'agir  dans  son  seul  et  véritable  inté- 
rêt; elle  se  trouva  tout  au  contraire  conduite  à  entreprendre  contre 
tous  les  peuples,  et  Ton  pourrait  ajouter  contre  elle-même,  une 
tâche  que  désavouaient  la  rectitude  de  son  esprit  et  l'instinct  inné 
de  sa  justice.  Assise  dans  ses  frontières  incontestées,  elle  souhaitait 
ardemment  la  paix,  et  on  lui  offrait  en  perspective  une  guerre  à 
laquelle  on  assignait  pour  terme  le  jour  où  l'univers  désespéré  se 
reposerait  volontairement  dans  la  servitude!  En  1804,  la  France 
s'était  proposé  de  perpétuer  les  bienfaits  d'un  gouvernement  modéré 
appuyé  sur  toutes  les  forces  morales  du  pays;  en  1806,  on  lui  im- 


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588  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

posait  une  dictature  militaire  soutenue  par  un  fanatiq[ue  enivrement, 
devant  lequel  l'intelligence  disparaissait  avec  la  liberté.  En  couron- 
nant une  nouvelle  dynastie,  elle  avait  entendu  finir  chez  elle  la  ré- 
volution, et  on  la  contraignait  de  consommer  celle  de  TEurope.  Elle 
voulait  s'arrêter  aux  bords  du  Rhin,  et  on  liait  son  sort  à  une  en- 
treprise qui  devait  fatalement  la  conduire  sur  les  bords  de  la  Moskova! 

Il  faut  qu'on  en  reste  bien  convaincu  :  la  catastrophe  finale  où 
s*est  abîmé  l'empire  a  été  strictement  logique,  et  le  système  du  sou- 
verain l'avait  rendue  inévitable.  Chacune  des  fautes  relevées  par 
M.  Thiers  avec  une  admirable  sagacité  aux  phases  diverses  du  règne 
ont  accru  sans  aucun  doute  soit  les  difficultés,  soit  les  périls,  et  Na- 
poléon ne  s'est  pas  porté  un  moindre  préjudice  par  la  violence  de 
ses  procédés  que  par  la  pensée  déplorable  sortie  d'un  seul  jet  et 
tout  armée  de  son  cerveau.  Néanmoins  l'empereur  aurait  évité  toutes 
les  fautes  de  détail  signalées  par  son  historien,  qu'en  présence  d'une 
lutte  perpétuelle  contre  la  nature,  il  n'aurait  pu  manquer  d'en  com- 
mettre d'autres,  et  que  son  œuvre  n'aurait  pas  eu  probablement  une 
durée  beaucoup  plus  considérable.  Il  est  des  choses  heureusement 
impossibles,  et  l'entreprise  de  Napoléon  contre  la  liberté  du  monde 
était  au  nombre  de  ces  impossibilités-là.  C'est  sur  ce  point  que  la 
conscience  publique  regrette  de  ne  pas  voir  porter  un  blâme  énei^- 
quement  formulé  :  personne  n'a  mieux  que  M.  Thiers  jugé  l'emph^ 
dans  la  série  presque  infinie  de  ses  travaux  militaires  et  diplomati- 
ques; mais  il  aurait  appartenu  à  l'illustre  historien  mieux  qu'à  tout 
autre  d'établir  que,  parmi  les  fautes  qui  ont  compromis  l'œuvre  car- 
lovingienne  de  Napoléon,  aucune  n'était  comparable  à  la  folie  de  l'a- 
voir conçue. 

Qu'était-ce  en  effet  que  cette  gigantesque  agression  contre  l'his- 
toire, contre  le  droit  et  contre  la  vie  intime  des  peuples?  Prétendre 
réduire  les  Italiens,  les  Espagnols,  les  Portugais,  les  Hollandais  et 
les  Allemands  à  la  condition  de  vassaux  régis  par  des  princes  d'ori- 
gine française  et  hôtes  obligés  du  Louvre,  c'était  reprendre,  en  pleine 
civilisation  chrétienne,  le  régime  de  la  Rome  païenne  sur  les  muni- 
cipes  et  les  rois  alliés,  c'était  reproduire  la  théorie  grecque  sur  la 
subordination  naturelle  des  races  conquises  à  une  race  conquérante. 
Pour  prix  d'une  abdication  qui  placerait  à  la  disposition  de  l'empire 
leurs  armées  et  leurs  trésors.  Napoléon  entendait,  il  est  vrai,  dépar- 
tir aux  peuples  vassaux,  avec  un  grand  bien-être  matériel,  certains 
résultats  civils  de  la  révolution  française.  S'il  dotait  largement  les 
généraux  établis  par  lui  dans  leurs  domaines,  il  voulait  bien  frapper 
au  cœur  les  aristocraties  indigènes  importunées  d'un  tel  voisinage. 
Les  tributaires  pouvaient  espérer  encore  un  autre  service  où  la  France 
trouvait  d'ailleurs  son  compte,  celui  de  recevoir  de  Paris  des  admi- 
nistrateurs intelUgens  et  d'habiles  financiers;  ils  avouent  aussi  chance 


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LA  CHUTE  DU  GRAND  EMPIBE.  589 

d'obtenir  des  ports  maritimes  afin  de  menacer  l'Angleterre,  et  une 
viabilité  perfectionnée  au  point  de  vue  stratégique,  bienfaits  im- 
menses pour  lesquels  on  ne  leur  demandait  qu'une  bagatelle  :  abdi- 
quer la  patrie  ! 

Je  ne  saurais  concéder  à  M.  Thiers  qu'avec  moins  d'impatience  et 
plus  de  temps,  l'œuvre  d'assimilation  au  grand  empire,  qu'il  dé- 
clare insensée  pour  les  peuples  de  souche  germanique,  eût  été  pos- 
sible si  elle  avait  été  restreinte  aux  nations  d'origine  latine  (1),  cai* 
je  ne  vois  pas  que  la  création  des  royaumes  de  Hollande  et  de  West- 
phalie  ait  été  pour  Napoléon  un  plus  grand  malheur  ou  une  plus 
grande  faute  que  la  guerre  d'Espagne  et  l'invasion  du  Portugal. 
C'est  dans  la  Péninsule  que  le  doigt  de  Dieu  a  touché  le  conquérant: 
les  Espagnols  et  les  Portugais  étaient  en  armes  bien  avant  que  les 
Allemands  et  les  Hollandais  tentassent  de  briser  le  joug,  et  si  l'ange 
exterminateur  n'avait  pas  frappé  nos  légions  sur  le  sol  glacé  où  la 
neige  les  enveloppa  d'un  immense  linceul,  les  populations  riveraines 
.  du  Rhin  et  du  Weser  auraient  hésité  longtemps  encore,  malgré  leurs 
humiliations  et  leurs  souffrances,  à  suivre  l'exemple  que  leur  avaient 
déjà  donné  les  montagnards  des  sierras  espagnoles  et  du  Tyrol  ita- 
lien. 

Je  ne  puis,  je  Tavoue,  reconnaîti'e  non  plus  dans  le  système  im- 
périal, même  restreint  dans  son  application  aux  races  purement  la- 
tines ,  une  imitation  de  la  politique  suivie  par  la  maison  de  Bourbon 
dans  les  deux  péninsules.  En  acceptant  pour  son  petit-fils  le  trône 
que  lui  déférait  un  acte  tout  spontané  de  la  volonté  de  Charles  II, 
Louis  XIV  avait  commencé  ses  instructions  au  duc  d'Anjou  par  ces 
paroles  :  «  Soyez  bon  Espagnol,  car  vos  premiers  devoirs  sont  pour 
vos  peuples.  »  —  Vous  vies  Français^  et  n'avez  de  deroirs  quen-- 
vers  moi  seidy  écrivait  chaque  jour  Napoléon  à  ses  frères,  condam- 
nés au  supplice  de  répondre  à  ses  exigences,  en  étalant  dans  des 
capitales  transformées  en  chefs-lieux  de  préfecture  un  simulacre 
de  royauté.  Lorsque  ces  princes,  supérieurs  au  rôle  qui  leur  était 
imposé,  hasardaient  quelques  respectueuses  allusions  au  pacte  qui, 
durant  la  seconde  moitié  du  siècle  précédent,  avait  uni  la  maison  de 
Bourbon  dans  une  alliance  où  l'intimité  n'enlevait  rien  ni  à  l'indé- 
pendance ni  à  l'honneur,  des  traits  sanglans  d'ironie  ou  les  éclats 
d'une  colère  terrible  les  remettaient  bientôt  à  leur  place,  et  venaient 
déchirer  des  voiles  dont  l'empereur  n'éprouvait  d'ailleurs  pour  son 
compte  aucun  désir  de  s'envelopper.  N'amnistions  pas  Je  principe 
en  condamnant  les  conséquences,  et  n'hésitons  jamais  à  remonter  à 
l'idée  mère  d'où  ont  surgi  toutes  les  fautes  du  premier  empire  pour 
y  attacher  une  réprobation  plus  éclatante  encore  que  ne  l'a  été  ^ 

(1)  Tome  V,  page  465.      .    >     •       '     .  '    '^^  ;      .  *.     ..'^    •       • 


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500  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

gloire.  Cette  idée,  n'était-ce  pas  rassenrîssement  de  l'Europe  à  la 
France,  et  l'abdication  de  la  France  elle-même  aux  mains  d'un  seul 
homme? 

Du  haut  de  ce  calvaire  démocratique  où  il  eut  la  rare  fortune  de 
monter  en  tombant  du  trône,  Napoléon,  transformé  en  victime  des 
rois  conjurés,  a  maintes  fois  répété  que  les  résistances  obst'mées  de 
ses  ennemis  avaient  provoqué  les  accroissemens  imprévus  de  son  em- 
pire et  l'extension  démesurée  de  son  pouvoir.  Faisant  passer  dans  sa 
langue  immortelle  les  déclamations  des  tribims  et  parlfois  jusqu'aux 
refrains  des  chansonniers,  il  a  prétendu  qu'une  dictature  essentielle- 
ment temporaire  préparait  dans  sa  pensée  l'éclatant  réveil  de  toutes 
les  libertés  suspendues  et  de  toutes  les  nationalités  outragées  :  vaines 
affirmations  dont  le  grand  homme  calculait  la  portée  populaire  sans 
s'abuser  lui-même,  commentaires  ingénieux  qui  ont  dû  le  faire  plus 
d'une  fois  sourire  dans  les  amères  tristesses  de  l'exil!  A  moins  d'ad- 
mettre que  les  peuples  étrangers  ne  fissent  aucun  effort  pour  dé- 
fendre leur  propre  vie  contre  ime  agression  qu'aucun  conquérant 
n'avait  encore  osée,  il  faut  bien  reconnaître  que  toutes  ces  résis- 
tances étaient  inévitables;  il  faut  voir  surtout  qu'elles  devaient  s'or- 
ganiser et  s'étendre  tant  que  l'Angleterre,  dans  la  plénitude  de  sa 
puissance  ,•  continuerait  le  combat  engagé  pour  la  délivrance  du 
monde,  tant  qu'elle  demeurerait  assez  riche  pour  en  subventionner 
le  désespoir. 

On  aimerait  à  entendre  l'illustre  historien  le  déclarer  aussi  nette- 
ment qu'il  le  croit  :  la  pensée  la  plus  antipathique  à  l'empereur  Na- 
poléon fut  toujours  ce  droit  suprême  des  nationalités  qu'un  prince  de 
son  sang,  qui  semble  répudier  la  tradition  impériale  pour  se  rattacher 
à  la  tradition  consulaire,  entreprend  de  donner  aujourd'hui  pour  base 
au  nouveau  droit  public  de  l'Europe.  L'empereur  avait  délivré  l'Ita- 
lie de  ses  dominateurs  étrangers,  et  connaissait  mieux  que  personne 
les  longuçs  aspirations  de  ce  pays  vers  l'indépendance;  mais  au  lieu 
de  le  préparer  pour  un  tel  avenir,  il  y  tîdlla  à  sa  fantaisie  des 
royaumes,  des  duchés  et  des  départemens,  et  comme  pour  insulter 
la  nationalité  italienne  dans  son  symbole  le  plus  auguste,  il  alla^ 
bientôt  jusqu'à  remplacer  à  Rome  le  pape  par  un  préfet  français! 
Deux  fois  il  avait  pu,  pour  répondre  à  l'espérance  la  plus  obstiné- 
ment persistante  qu'un  peuple  ait  placée  dans  un  homme,  relever 
la  Pologne  et  acquitter  le  prix  d'un  concours  héroïque  par  la  répa- 
ration d'une  odieuse  iniquité;  deux  fois  il  échappa  à  ce  devoir  de 
la  reconnaissance,  dont  l'accomplissement  aurait  peut-être  sauvé 
l'empire  par  la  puissance  réparatrice  qu'exerce  toute  œuvre  sainte. 
L'homme  qui  avait  détruit  la  Prusse,  anéanti  l'empire  germanique, 
arraché  à  l'Autriche  un  tiers  de  ses  possessions;  celui  qui,  pour  pu- 
nir quelque  hésitation  dans  l'accomplissement  des  mesures  fiscsdes- 


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LA  CHUTE  DU  GRAND  EMPIRE.  591 

-décrétées  par  lui  contre  TAngleterre,  se  préparait  à  rejeter  la  Russie 
^ns  ses  steppes  et  dans  ses  déserts,  sitôt  qu'il  s'agissait  de  la  Po- 
logne, n'entrevoyait  plus  que  difficultés,  ne  parlait  plus  que  de  mé- 
nageniens  pour  les  cabinets  copartageans,  de  respect  pour  les  traités 
européens!  Au  fond,  Napoléon  ne  voyait  peutr-être  dans  les  natio- 
nalités que  l'idéologie  du  droit  public.  Devant  ce  terrible  joueur, 
incessamment  penché  sur  l'échiquier  des  batailles,  un  peuple  n'exis- 
tait que  par  son  armée  et  ne  comptait  que  par  elle;  les  forces  mo- 
rales n'avaient  à  ses  yeux  d'importance  qu'autant  qu'elles  servaient 
à  la  discipline  sociale.  Pour  lui,  la  stratégie  était  donc  le  dernier 
mot  de  la  politique,  et  chaque  fois  que  l'empereur  couchait  sur  un 
champ  de  victoire,  il  croyait  avoir  creusé  le  sépulcre  d'une  nation. 

En  appréciant  les  parties  antérieurement  publiées  de  l'œuvre  de 
H.  Thiers,  j'ai  essayé  d'exposer  la  filiation  des  idées  et  des  faits 
qui,  des  murs  de  Vienne,  allaient  conduire  l'empereur  Napoléon  à 
Rome,  à  Madrid  et  à  Moscou.  La  Prusse,  écrasée  la  première  à  léna, 
ne  parvint  pas  à  rétablir  par  le  sort  des  armes  son  honneur  com- 
promis dans  une  négociation  cynique;  contraint  à  l'ambition  par  la 
terreur,  son  malheureux  roi,  qui  du  pillage  du  monde  avait  espéré 
retirer  au  moins  le  Hanovre,  y  perdit  d'un  seul  coup  la  moitié  de  ses 
états.'  Un  trône  de  famille  fut  érigé  en  Westphalie  pour  consommer 
la  dénationalisation  germanique,  et  Napoléon  crut  sa  domination  con- 
solidée en  Allemagne  parce  qu'il  n'y  comptait  plus  que  des  vassaux 
couronnés  par  sa  main  ou  des  ennemis  anéantis  par  ses  armes.  Déjà 
gravement  atteinte  à  Austerlitz,  la  Russie  subit  à  Friedland  le  même 
sort  que  ses  alliés,  et  ne  dut  un  reste  de  prestige  qu'à  la  générosité 
fort  calculée  du  vainqueur. 

Tilsitt  marque  le  point  culminant  de  l'ère  napoléonienne;  cette 
paix,  complément  de  celle  de  Presbourg,  fut  à  l'empire  ce  que  celle 
de  Lunéville  avait  été  au  consulat.  Sanctionnant  toutes  les  acquisi- 
sitions  consommées,  ratifiant  d'avance  toutes  les  spoliations  déjà 
méditées  en  Espagne  et  en  Portugal,  ce  traité  attribuait  en  fait 
l'empire  du  monde  à  Napoléon  depuis  le  Tage  jusqu'au  Niémen,  et 
la  Russie  recevait  ep  échange  la  vague  permission  de  caresser  le 
rêve  de  Catherine,  dont  son  nouvel  allié  était  d'ailleurs  fort  résolu 
à  ne  jamais  souffrir  l'accomplissement,  même  partiel.  Le  droit  d'al- 
ler en  Finlande  conquérir  des  rochers  héroïquement  disputés  fut 
pour  l'empereur  Alexandre  le  seul  résultat  effectif  de  cette  éclatante 
entrevue  avec  le  grand  homme  dont  il  se  croyait  l'ami  et  dont  il 
était  la  dupe. 

Si,  dans  ce  jour  décisif.  Napoléon  avait  été  aussi  mattre  de  lui- 
même  qu'il  l'était  de  l'univers,  peut-être  aurait-il  donné  un  autre 
cours  aux  événemens.  S'il  avait  eu,  en  dehors  du  soin  de  sa  propre 
grandeur,  le  généreux  instinct  des  grandes  choses,  il  aurait  pu  rele- 


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592  BBYUB  DES  DEUX  MONDES. 

ver  la  Pologne,  secouer  le  sommeil  des  Grecs  et  des  Slaves  en  bâtant 
les  renaissances  auxquelles  touche  aujourd'hui  le  monde;  mais  pour 
atteindre  un  pareil  but,  il  aurait  fallu  consentir  sans  arrière-pensée 
à  l'extension  territoriale  ardemment  souhaitée  par  la  Russie,  et  se 
résigner  à  reconnaître  quelque  puissance  hors  de  la  sienne.  En  per- 
mettant à  son  jeune  émule  de  régner  un  jour  à  Constantinople,  lors- 
qu'il se  préparait  lui-même  à  déclarer  Rome  la  seconde  capitale 
de  l'empire  français.  Napoléon  aurait  du  moins  jeté  une  ancre  dans 
la  mer  sans  fond  où  s'abîma  sa  destinée.  Sans  méconnaître  les  pé- 
rils lointains  d'une  pareille  combinaison,  il  n'est  pas  interdit  de 
penser  que  la  rivalité  des  forces  lui  aurait  été  moins  funeste  que 
l'isolement  qui  ût  sa  perte.  L'empire  d'Orient  était  le  seul  contre- 
poids que  pût  recevoir  l'empire  d'Occident,  si  le  monde  était  con- 
damné au  malheur  de  le  subir;  mais,  pas  plus  à  Tilsitt  qu'à  Erfurt,' 
Napoléon  n'avait  voulu  fortifier  son  allié,  car  une  telle  pensée  lui 
répugnait  toujours  instinctivement.  Il  s'était  proposé,  sur  le  radeau 
du  Niémen,  de  donner  un  magnifique  spectacle  qui  servît  à  couvrir, 
jusqu'à  la  consommation  de  l'attentat  de  Rayonne,  les  ténèbres  de 
ses  desseins.  Le  jour  où  Alexandre,  pris  au  piège  malgré  ime  saga- 
cité peu  commune,  réclama  le  prix  de  ses  complaisances,  pour  ne 
pas  dire  de  sa  complicité.  Napoléon  se  cuirassa  donc  de  son  égoïsme, 
et  l'on  put  prévoir  avec  une  sorte  de  certitude  l'heure  prochaine  où 
la  guerre  sortirait  des  déceptions  qui  suivent  toujours  les  alliances 
léonines. 

La  véritable  pensée  de  Tilsitt,  celle  qu'y  suscitèrent  nos  conquêtes, 
contre-balancées  par  les  progrès  maritimes  de  l'Angleterre,  ce  fut  le 
système  continental,  tentative  encore  plus  impossible  que  gigan- 
tesque,  mais  à  laquelle  la  force  des  choses  avait  acculé  l'empire. 
L'Angleterre  avait  obtenu  àTrafalgar  sa  victoire  d'Austerlitz,  et  cette 
journée  lui  avait  garanti  pour  jamais  l'inviolabilité  de  son  territoire» 
Obligé  de  jouer  le  personnage  de  Charlemagne  sans  avoir  accompli 
celui  de  Guillaume  le  Conquérant,  et  trouvant  en  face  de  lui  ua 
peuple  dont  la  richesse  était  aussi  inépuisable  que  la  haine,  l'em- 
pereur n'avait  qu'un  parti  à  prendre  :  c'était  de  priver  d'air  vital* 
son  ennemi  en  l'atteignant  dans  son  commerce  extérieur,  puisqu'il 
lui  était  désormais  interdit  de  le  frapper  sur  un  sol  où  il  était  inex- 
pugnable. Vaincre  la  mer  par  la  ierre,  telle  fut  la  formule  rigou- 
reuse dans  laquelle  étaient  venues  se  condenser  les  dernières  con- 
séquences de  la  théorie  impériale.  A  ce  compte,  on  armait,  il  est 
vrai,  contre  soi  tous  les  intérêts  de  la  vie  domestique  :  il  fallait,  de- 
puis Lisbonne  jusqu'à  Archangel,  déclarer  en  état  de  trahison  contre 
le  grand  empire  quiconque  consommerait  du  sucre  de  canne  ou  se 
vêtirait  de  coton;  mais  cet  audacieux  défi  à  toutes  les  habitudes  et 
à  toutes  les  bourses  était  le  dernier  mot  du  système.  Cette  extrême 


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LA  CHUTE   DU   6BAND   EHPIBE.  b9% 

limite  de  la  toute-puissance  en  délire  fut  atteinte  sans  doute  afin  de 
laisser  comprendre  aux  hommea  que  le  plus  grand  fléau  infligé  à 
la  terre,  c'est  le  génie  hors  de  la  vérité  et  la  force  séparée  du  droit. 
Par  des  mesures  dont  M.  Thiers  a  exposé  l'ingénieux  mécanisme, 
Tempei'eur  Napoléon  atténuait  singulièrement  pour  lui-même  les- 
prescriptions  qu'il  entendait  imposer  aux  peuples  vassaux  dans  leur 
impitoyable  rigueur.  La  Russie,  qui  avait  accepté  le  principe  des 
prohibitions  françaises,  s'efTorçait,  en  s*y  conformant,  de  ménager 
du  moins  les  intérêts  vitaux  d'un  grand  empire  agricole.  Trompée 
par  les  déférences  qui,  à  Erfurt,  lui  avaient  voilé  sa  situation  véri- 
table, elle  prétendait  demeurer  dans  l'alliance  sur  un  pied  d'égalité 
dont  l'empereur  Napoléon  ne  supportait  pas  la  pensée.  Le  spectacle 
d'une  politique  indépendante  lui  apparaissait  à  la  fois  comme  un 
péril  pour  son  empire  et  comme  une  sorte  d'attentat  contre  le  droit 
divin  de  son  génie.  La  guerre  de  1812  ne  sortit  point  du  débat  com- 
mercial qui  lui  servit  de  prétexte;  Napoléon  estima  cette  lutte  né- 
cessaire pour  raffermir  l'opinion  ébranlée  de  l'Europe,  en  prenant 
contre  la  Russie  une  éclatante  revanche  de  l'insurrection  espa- 
gnole. Fasciner  les  uns  par  la  terreur,  les  autres  par  l'admiration^ 
tel  fut  le  double  mobile  d'une  politique  qui  ne  s'inquiétait  plus  de 
frapper  juste,  poun  u  qu'elle  frappât  fort.  Il  fallait  que  la  course 
fatale  se  continuât  jusqu'aux  frontières  de  l'Asie;  il  fallait  que  le 
conquérant  pénétrât  dans  Moscou,  après  quoi,  si  Dieu  ne  l'y  avait 
arrêté  court,  il  serait  allé  jusqu'à  Calcutta,  faute  de  pouvoir  arriver 
à  Londres.  Il  partit  donc,  traînant  à  sa  suite  un  million  d'hommes, 
parmi  lesquels  figuraient  les  contingens  de  tous  les  peuples  vaincus, 
étranges  alliés  qui  n'avaient  entre  eux  d'autre  lien  qu'une  haine- 
commune  contre  leur  vainqueur.  Déjà  cependant  le  grand  drame 
touchait  à  sa  fin,  et  les  pieds  d'argile  de  la  statue  allaient  heurter 
contre  un  caillou.  Quelques  moujiks  armés  d'allumettes  abattirent 
dans  une  nuit  la  puissante  devant  laquelle  se  taisait  le  monde;  le 
rêve  se  dissipa  à  la  fumée  d'un  incendie,  et  l'Europe  s'arma  pour 
sa  délivrance,  pendant  que  son  maître  foudroyé  s'agitait,  comme- 
l'archange  de  Milton,  entre  une  mer  de  glace  et  un  enfer  de  feu. 

Quelques  mois  suffirent  pour  faire  disparaître  l'empire,  qui  avait 
mis  dix  ans  à  s'élever.  En  cessant  de  paraître  invincible,  il  perdait 
sa  raison  d'être,  car  à  la  force  abusant  d'elle-même  il  faut  la  com- 
plicité constante  de  la  fortune.  Peintre  étincelant  de  nos  victoires» 
M.  Thiers  s'est  surpassé  dans  le  tableau  des  désastres  qui  remplissent 
ses  trois  derniers  volumes.  Ces  pages,  où  s'étalent  tant  de  tortures. 

TOUE  XXYIU  WL 


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50&  BETUE  DES   DEUX  MONDES. 

dans  une  vérité  sans  confusion,  demeureront  à  jamais  comme  la  con- 
damnation de  Fœuvre  impossible  à  laquelle  furent  immolées  de  sang- 
froid  et  la  destinée  d*an  grand  pays  et  celle  d*un  grand  homme, 
condamnation  d'autant  plus  irrévocable  que,  dans  le  cours  de  ce 
récit  funèbre  et  jusqu'à  l'heure  du  dénoûment,  l'historien  semble 
partagé  entre  son  horreur  pour  tant  de  scènes  sinistres  et  sa  sym- 
pathie pour  l'être  prodigieux  dont  il  blâme  sévèrement  toutes  les 
fautes,  en  cherchant  dans  les  entralnemens  de  son  génie  des  ex- 
cuses que  je  ne  saurais  admettre,  et  que  j'ai  parfois  peine  à  com- 
prendre. 

Comme  l'établit  M.  Thiers,  l'empereur  Napoléon  ne  trouva  jamais 
plus  de  ressources  dans  sa  puissance  de  calcul  et  sa  lucide  impassi- 
bilité que  durant  cette  lutte  d'une  année  contre  le  malheur,  le  seul 
adversaire  dont  il  n'eût  pas  encore  triomphé  ;  mais  dès  le  début  de 
cette  épreuve  on  voit  à  nu  tous  les  rouages  de  la  grande  machine, 
et  l'on  pénètre  jusque  dans  les  dernières  profondeurs  de  la  cata- 
strophe finale  qui  se  prépare.  En  se  montrant  calme  et  comme  supé- 
rieur au  coup  qui  l'a  frappé,  l^empereur  ne  fait  oublier  à  personne 
qu'il  a  cherché  sa  ruine  et  qu'il  en  est  seul  responsable.  Il  trouve  en 
France  l'isolement,  qui  a  été  la  loi  fatale  de  l'empu-e,  et  qui  a  causé 
sa  perte  en  Europe. 

En  comptant  sur  l'héroïsme  de  l'adolescence  pour  suppléer  à  la 
vigueur  de  l'âge,  Napoléon  fait  sortir  sans  doute  une  nouvelle  armée 
de  la  terre  dont  il  aspire  depuis  si  longtemps  la  substance.  A  la  tète 
d'enfans  magnétisés  par  l'éclair  de  son  regard,  il  retrouve  en  Saxe 
les  fécondes  inspurations  de  ses  meilleures  journées,  et  dans  cette 
campagne  de  1813 ,  où  il  lutte  à  un  contre  quatre  en  présence  de 
défections  accomplies  et  sous  le  coup  d'autres  défections  immi- 
nentes, l'empereur  peut  encore  balancer  la  fortune.  Enfin  le  succès 
est  pour  les  ennemb  de  Napoléon  chose  si  nouvelle  et  si  imprévue, 
que  si  l'infatuation  de  cette  puissante  intelligence  n'avait  pris  le 
caractère  d'une  sorte  de  monomanie,  il  aurait  été  en  mesure,  en 
consentant  à  des  concessions  secondaires,  de  conserver  à  Prague  le 
cadre  presque  complet  du  grand  empire,  de  telle  sorte  qu'après  un 
désastre  sans  égal,  il  eût  laissé  la  France  quatre  fois  plus  puissante 
encore  que  sous  Louis  XIV,  selon  le  mot  du  grand  ministre  autri- 
chien qui  s'efforça  vainement  d'arracher  Napoléon  à  l'obsession  de 
sa  déplorable  pensée. 

Mais  les  ressources  militaires  par  lesquelles  l'empereur  releva 
pour  quelques  momens  sa  fortune  ne  sortaient  plus  spontanément 
des  entrailles  du  pays  :  c'était  le  fruit  précoce  et  forcé  de  la  serre 
administrative,  le  résultat  du  mécanisme  qui,  depuis  quelques  an- 
nées, formait  l'objet  presque  exclusif  des  préoccupations  impériales 


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LU   CHUTE  DU  GRAND  EMPIRE.  &9& 

à  l'intérieur.  Levés  par  les  préfets,  les  conscrits  étaient  talonnés 
par  les  gendarmes,  et  marchaient  à  la^  mort  avec  la  conviction  que 
leur  sang  ne  coulerait  pas  pour  les  véritables  intérêts  de  la  patrie, 
La  France  tout  entière  avait  pénétré  la  fausseté  du  plan  politique 
pour  lequel  on  épuisait  depuis  dix  ans  les  sources  mêmes  de  sa  vie, 
et  l'ambition  carlovingienne  de  l'empereur  ne  touchait  aucunement 
la  génération  de  1789.  Missionnaire  de  la  justice  et  du  droit,  le  pays 
qui  depuis  la  Massoure  jusqu'à  Solferino  a  toujours  prétendu  com- 
battre pour  une  idée  était  vainement  provoqué  par  le  pouvoir  à  s'm- 
digner  contre  des  défections  qu'il  savait  inspirées  par  le  patriotisme 
germanique  et  consacrées  par  l'honneur.  La  force  morale  avait  donc 
passé  à  la  coalition,  car  Napoléon,  qui  jusqu'alors  n'avait  eu  de- 
vant lui  que  des  armées,  trouvait  enfin  debout  dans  toute  sa  puis- 
sance le  redoutable  principe  dont  il  n'avait  jamais  estimé  nécessaire 
de  tenir  compte.  M.  Thiers  a  nommé  avec  l'Allemagne  la  journée  de 
Leipzig  la  bataille  des  nations^  et  il  a  résumé  dans  ce  mot  tout  l'es- 
prit de  la  campagne  de  1813.  La  France  a  été  vaincue  par  les  peu- 
ples; c'est  pour  cela  que  le  résultat  de  la  lutte  était  écrit  à  l'avance, 
quelques  prodiges  que  pussent  enfanter  encore  les  talens  militaires 
de  Napoléon. 

Sous  la  tempête  qui  ébranlait  la  terre  allemande  depuis  Stuttgart 
jusqu'à  Memel,  l'empire  français  avait  disparu  comme  un  château 
de  cartes;  les  rois  vassaux  ne  songeaient  qu'à  faire  oublier  aux  peu- 
ples, à  force  de  zèle  pour  la  cause  commune,  l'origine  de  leur  ré- 
cente royauté,  et  les  princes  tombés  des  trônes  de  famille  avaient 
dû  descendre  au  rang  de  généraux  à  la  suite.  Avant  même  que  les 
armées  coalisées  eussent  passé  le  Rhin,  l'on  avait  pu  mesurer  la  so- 
lidité de  l'établissement  à  celle  de  ses  étais.  En  Hollande,  où  un 
prince  honnête  s'était  ménagé  un  plus  durable  souvenir  par  son  ab- 
dication que  par  sa  royauté  passagère,  les  populations,  soulevées 
à  l'approche  d'un  faible  corps  détaché  4e  l'armée  de  Bemadotte, 
avaient  arboré  le  drapeau  de  la  maison  d'Orange,  et  la  Belgique  me- 
naçait de  préparer  elle-même ,  par  sa  scission  spontanée,  un  spé- 
cieux argument  pour  les  mesures  déjà  méditées  contre  la  France.  A 
l'autre  extrémité  de  l'empire,  la  fidélité  modeste  du  prince  Eugène 
contenait  à  peine  l'Italie,  et  le  sang  de  l'un  de  ses  ministres  coulait 
dans  une  émeute  aux  cris  de  «  mort  aux  Français  1  »  Enivré  par  la 
coupe  du  pouvoir,  le  brillant  roi  de  Naples  cherchait  dans  ses  devoirs 
envers  ses  sujets  quelques  metifs  plausibles  pour  colorer  la  trahison 
qui  allait  flétrir  son  honneur  sans  profiter  à  sa  puissance.  Cent  mille 
Anglo-Espagnols,  après  avoir  d'étape  en  étape  poursuivi  nos  soldats 
sur  la  terre  fatale  qui  les  avait  dévorés,  paraissaient  menacer  nos 
cités  méridionales  de  vengeances  que  la  conscience  publique  aurait 
eu  quelque  peine  à  ne  pas  trouver  légitimes.  Enfin,  pour  mettre  le 


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£90  RETtJE  DES  DEUX  MONDES. 

comble  aux  démentis  infligés  par  la  Providence  et  par  la  nature  aux 
attentats  de  la  force  et  aux  machinations  de  la  ruse,  Napoléon  était 
réduit  à  préparer  secrètement  la  restauration  espagnole  en  négo- 
ciant avec  son  captif  royal  de  Valençay,  en  même  temps  qu'û  ren- 
voyait lui-même  Pie  VII  à  Rome,  heureux  si,  au  prix  de  cette  double 
expiation,  il  avait  pu  effacer  un  double  souvenir  I 

Avec  les  royautés  vassales  avaient  disparu  les  dotations,  les  du- 
chés, les  fiefs  et  tout  le  mobilier  féodal  dont  l'héritier  des  césars 
avait  prétendu  garnir  son  fantastique  empire.  De  tout  cela,  une 
seule  chose  était  demeurée  :  c'était  une  soif  inextinguible  de  fortune 
et  de  bien-être,  c'était  chez  les  lieutenans  de  Napoléon  une  vive  irri- 
tation contre  le  chef  qui,  après  avoir  suscité  de  tels  désirs,  les  fai- 
sait suivre  d'aussi  cruelles  déceptions;  c'était  enfin  une  disposition 
de  plus  en  plus  sensible  à  sacrifier  le  bienfaiteur  pour  conserver  au 
moins  une  partie  des  bienfaits.  Gomme  Louis  XIV  aux  jours  de  sa 
décadence.  Napoléon  avait  alors  à  répondre  devant  la  postérité  de 
la  génération  formée  par  lui-même  :  épreuve  suprême  qui  ûe  tourne 
pas  toujours  contre  les  gouvernemens  modestes  et  qui  écrase  parfois 
les  pouvoirs  les  plus  glorieux  I 

Depuis  dix  ans,  l'empire  avait  pris  autant  de  soin  pour  étouffer 
les  forces  intellectuelles  que  le  consulat  en  avait  paru  prendre' pour 
les  susciter.  Le  chef  de  l'église  était  captif  du  prince  qu'il  avait 
sacré,  et  le  redoutable  nom  de  roi  de  Rome  avait  été  infligé  à  l'hé- 
ritier du  trône.  Centriste,  mais  timide,  et  n'étant  pas  plus  un  appui 
qu'un  obstacle,  l'épiscopat  français,  sous  la  main-mise  de  l'état  et 
malgré  d'héroïques  exceptions,  se  voyait  incessamment  provoqué  à 
prendre  l'attitude  de  bonhomie  vulgaire  qui  s'est  révélée  par  une 
évocation  récente.  La  pensée  était  suspecte  sous  toutes  ses  formes, 
la  parole  interdite  dans  l'état  et  surveillée  dans  la  famille.  Depuis 
longtemps,  aucun  contact  légal  n'existait  plus  entre  la  nation  et  son 
gouvernement,  et,  au  grand  péril  du  maître,  ses  serviteurs  étaient 
presque  tous  trop  abaissés  pour  ne  pas  chercher  à  se  grandir  par  la 
trahison.  La  France  était  encore  plus  lasse  qu'épuisée,  plus  fatiguée 
de  son  joug  qu'attristée  de  sa  fortune,  symptôme  mortel  parce  qu'il 
était  tout  spontané,  et  qu'il  ne  pouvait  être  imputé  à  aucune  ma- 
nœuvre des  factions.  En  retraçant  dans  un  tableau  d'une  vérité 
incomparable  l'état  intérieur  de  la  France  au  moment  de  l'invasion, 
M.  Thiers  fait  ressortir,  de  manière  à  lever  tous  les  doutes  jusqpie 
dans  les  esprits  les  plus  prévenus,  l'abandon  universel  sous  lequel 
s'affaissait  l'établissement  européen  dont  le  sort  avait.toujours  trouvé 
la  France  indifférente.  Pendant  qu'il  s'attache  à  mettre  en  relief  ce 
qui  pouvait  rester  encore  de  ressources  militaires  à  Napoléon,  l'his- 
torien démontre  que  le  senthnent  public  avait  déjà  condamné  l'em- 
pire; il  prouve  que,  sans  s'inquiéter  du  lendemain,  et  sans  songer 


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LA  CHUTE  DU  GBAND  ElfPIBE.  607 

surtout  à  complaire  à  des  partis  alors  parfaitement  oubliés,  la  France 
aspirait  à  un  changement  de  système  qui,  sous  quelque  drapeau 
qu'il  s'opérât,  prendrait  le  caractère  d'une  délivrance.  Cette  irrésis- 
tible démonstration ,  qui  demeure  comme  la  note  dominante  et  la 

moralité  iiicuie  de  son  récit,  paralyse  singulièrement  l'importance 
que  M.  Thiers  paraît  attribuer  à  des  accidens  stratégiques  et  à  des 
combinaisons  dont  le  succès  n'aurait  à  coup  sûr  changé  ni  le  cours 
de  la  pensée  publique,  ni  Tissue  des  événemens  dans  la  crise  où  la 
France  rencontrait  en  face  d'elle  la  puissance  des  gros  bataillons, 
fortifiée  par  celle  du  bon  droit. 

La  coalition  avait  promptement  passé  de  l'œuvre  de  la  délivrance 
commune  à  celle  de  ses  vengeances.  L'instant  où  Napoléon  aurait 
pu  négocier  à  Francfort  sur  la  base  des  frontières  naturelles  avait 
été  court,  pour  ne  pas  dire  fugitif.  La  modération  calculée  de  l'Au- 
triche, la  lassitude  de  la  Russie  après  une  poursuite  qui  avait  con- 
duit tout  d'un  trait  ses  armées  de  Smolensk  à  Mayence,  avaient 
bientôt  cédé  aux  fureurs  patriotiques  de  la  Prusse  et  de  l'Allemagne, 
et  toutes  les  chances  de  paix  s'étaient  évanouies  devant  l'espérance 
que  commençait  à  entretenir  l'Angleterre  d'arracher  Anvers  et  les 
provinces  belgiques  à  la  France.  Arrivé  en  vue  du  Rhin,  l'on  avait 
un  moment  hésité  à  franchir  le  fleuve,  barrière  alors  universelle- 
ment reconnue  de  l'empire;  une  sorte  de  vague  terreur  avait  saisi 
ces  rois  si  souvent  vaincus  à  la  pensée  des  chances  nouvelles  qu'une 
telle  guerre  allait  présenter.  «L'idée  d'affronter  chez  elle,  observe 
M.  Thiers,  cette  nation  qui  avait  inondé  l'Europe  de  ses  armées  vic- 
torieuses, chez  laquelle  il  n'y  avait  presque  pas  un  homme  qui  n'eût 
porté  les  armes,  cette  idée-là  troublait,  intimidait  les  plus  sages  des 
généraux  et  des  ministres  de  la  coalition,  n 

11  n'existe  dans  aucune  histoire  de  tableau  plus  pittoresque,  dans 
aucun  traité  spécial  d'exposé  plus  admirable  que  ceux  de  l'immor- 
telle campagne  commencée  aux  bords  du  Rhin  pour  finir  après  trois 
mois  aux  buttes  Montmartre.  Le  lecteur  est  conduit  par  la  magie  du 
talent  à  entretenir  parfois  sur  l'issue  possible  de  la  lutte  des  illu- 
sions que  l'écrivain  provoque  certainement  sans  les  jiartager,  car, 
s'il  tient  pour  inépuisables  chez  Napoléon  les  ressources  de  l'inspi- 
ration et  du  calcul,  il  croit  aussi  d'une  foi  ferme  au  désespoir  de  la 
France,  et  personne  n'avait  exposé  d'une  manière  aussi  saisissante 
le  divorce  survenu  entre  la  nation  et  son  chef.  «  L'état  moral  du 
pays  était  plus  désolant  encore,  s'il  est  possible,  que  son  état  ma- 
tériel. L'armée,  convaincue  de  la  folie  de  la  politique  pour  laquelle 
on  versait  son  sang,  murmurait  hautement,  quoiqu'elle  fût  toujours 
prête,  en  présence  de  l'ennemi,  à  soutenir  l'honneur  des  armes.  La 
nation,  profondément  irritée  de  ce  qu'on  n'avait  pas  profité  des  vic- 
toires de  Lutzen  et  de  Bautzen  pour  conclure  la  paix,  se  regardant 


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598  RETUE  DES  DEUX  MONDES» 

comme  sacrifiée  à  une  ambition  insensée,  connaissait  maintenant, 
par  rhorreur  des  résultats,  les  inconvéniens  d'un  gouvernement 
sans  contrôle.  Désenchantée  du  génie  de  Napoléon,  n'ayant  jamais 
cru  à  sa  prudence,  mais  ayant  toujours  cru  à  son  invincibilité,  elle 
était  à  la  fois  dégoûtée  de  son  gouvernement ,  peu  rassurée  par  ses 
talens  militaires,  épouvantée  de  l'immensité  des  masses  ennemies 
qui  s'approchaient,  moralement  brisée,  en  un  mot,  au  moment  même 
où  elle  aurait  eu  besoin,  pour  se  sauver,  de  tout  F  enthousiasme 
patriotic[ue  qui  l'avait  animée  en  1792,  ou  de  toute  l'admiration 
confiante  que  lui  inspirait  en  1800  le  premier  consul  I  Jamais  enfin 
plus  ^"and  abattement  ne  s'était  rencontré  en  face  d'un  plus  afireox 
pérU(l)!)i 

L'irritation  contre  ce  pouvoir  sans  prévoyance  était  assurément 
trop  justifiée,  lorsqu'on  mettait  en  regard  des  dangers  qui  mena- 
çaient le  pays  au  mois  de  janvier  1814  les  ressources  avec  lesquelles 
on  lui  demandait  d'y  faire  face.  Voici  quel  en  était  le  bilan  d'après 
H.  Thiers. 

Sur  le  Rhin,  50,000  bons  soldats,  suivis  de  50,000  traînards  oa 
malades,  devaient  faire  face  aux  300,000  hommes  de  la  coalition, 
derrière  lesquels  s'avançait  au  nord  l'armée  de  Bemadotte.  En  Ita- 
lie, 36,000  combattans,  conscrits  pour  la  plupart,  se  trouvaient 
aux  prises  avec  60,000  Autrichiens,  dans  un  pays  à  moitié  soulevé 
déjà,  et  lorsque  Murât  traitait  secrètement  à  N2q)les  avec  les  émis- 
saires des  alliés.  Sur  les  Pyrénées,  75,000  vieux  soldats,  débris  hé- 
roïques des  grandes  batailles,  conduits  à  tous  les  désordres  par  un 
long  désespoir,  défendaient  les  marches  méridionales  de  la  France, 
depuis  Bayonne  jusqu'à  Perpignan,  contre  lord  Wellington,  à  la  tête 
de  deux  armées  victorieuses  représentant  une  force  de  pins  de 
170,000  combattans,  grassement  soldés  par  l'Angleterre  et  exaltés 
par  le  succès.  La  politique  téméraire  qui  avait  exclu  jusqu'à  la  possi- 
bilité d'un  échec  des  chances  de  l'avenir  avait,  à  cette  heure  déci- 
sive, enchaîné  aux  extrémités  du  continent  les  bras  de  1A0,000  Fran- 
çais, les  meiUeurs  soldats  que  comptât  notre  armée,  et  ces  soldats 
tenaient  alors  garnison  dans  les  plus  lointaines  places  de  guerre  du 
grand  empire  dont  Napoléon  s'était  refusé  jusqu'à  la  dernière  ex- 
trémité à  désorganiser  le  cadre  fatal.  Prisonniers  dans  leurs  an- 
ciennes conquêtes,- ces  tristes  otages  contenaient  à  peine  les  po- 
pulations soulevées  autour  d'eux.  Les  deux  lignes  de  places  fortes 
construites  par  nos  pères  pour  protéger  la  France  de  l'histoire  et 
celle  de  l'avenir  étaient  dégarnies  par  l'envoi  d'un  matériel  immense 
hors  de  nos  frontières.  Rien  à  Strasbourg,  ni  à  Metz,  ni  à  Lille,  mais 
en  revanche  des  milliers  de  canons  et  des  approvisionnemens  gi- 

(1)  M.  Thiert,  tome  XVU,  pigo  SI. 


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LA  CHUTE  DU  GRAND  EUPIBE,  599 

gantesques  à  Magdebourg,  à  Hambourg,  à  Alexandrie^  à  Mantoue, 
à  Venise;  rien  aux  mains  de  la  France  pour  se  défendre,  tout  aux 
mains  de  l'ennemi  pour  Tattaquer!  L*on  manquait  de  fusils  pour  ar- 
mer  les  nouvelles  levées  et  les  gardes  nationales.  Sur  un  million  envi- 
ron de  fusils  fabriqués  durant  Tempire,  cinq  cent  mille  étaient  en- 
fouis dans  les  neiges  de  la  Russie,  et  trois  cent  mille  s'étaient  perdus 
dans  la  déroute,  des  bords  de  l'Elbe  à  ceux  du  Rhin.  Les  autres  se 
trouvaient  pour  la  plus  grande  partie  aux  arsenaux  des  places  dont 
l'accès  nous  était  interdit.  M.  Thiers  constate  également  qu'au  jour 
de  l'invasion,  le  personnel  du  génie  presque  tout  entier  était  dis- 
persé dans  plus  de  cent  cités  étrangères  dont  nous  séparaient  dé- 
sormais quatre  cents  lieues  et  quatre  cent  mille  hommes.  Il  prouve 
qu'il  ne  restait  en  France  que  des  dépôts  ruinés,  chargés  de  la  tâche 
ingrate  de  dresser  en  quelques  semaines  de  jeunes  conscrits  pour 
la  mort  plutôt  que  pour  le  combat.  «  Ainsi,  pour  conquérir  le  monde, 
la  France  était  demeurée  sans  défense.  » 

Ce  mot  résume  les  annales  d'un  règne  durant  lequel  le  prince, 
tout  entier  à  son  rôle  extérieur,  n'avait  eu  d'un  roi  de  France  ni  les 
perspectives  nettes  et  sensées  ni  les  paternelles  sollicitudes.  Devant 
les  périls  accumulés  par  une  imprévoyance  fabuleuse  et  les  doutes 
qui  paralysaient  à  sa  source  l'entraînement  national.  Napoléon  n'a- 
vait plus  à  opposer  au  sort  que  le  mot  de  Médée.  Il  allait  seul  en 
effet,  et  l'on  sait  avec  quel  éclat,  lutter  contre  l'univers  conjuré,  et 
dans  ce  duel  à  mort  provoqué  par  une  pensée  chimérique,  la  France, 
dont  il  prétendait  faire  son  second,  entendait  n'être  plus  que  son 
témoin  en  quelque  sorte,  car,  autant  par  instinct  de  la  justice  que 
par  défiance  de  la  fortune,  elle  cherchait  à  décliner  la  solidarité 
qu'il  ^'efforçait  de  rendre  chaque  jour  plus  étroite  entre  sa  cause 
personnelle  et  celle  de  la  nation.  Découragée  de  toute  espérance, 
celle-ci  laissait  donc  s'accomplir  la  catastrophe  au  sein  de  laquelle 
allait  disparaître  un  pouvoir  que  Dieu  et  les  hommes  semblaient  avoir 
doté  à  l'envi  de  toutes  les  conditions  de  la  durée  comme  de  la  gloire. 
Demeuré  fidèle  à  la  pensée  toute  nationale  et  fort  sensée  qui  l'avait 
porté  sur  le  trône,  l'empereur  Napoléon  aurait  pu  assurer  l'avenir 
de  sa  dynastie  comme  celui  de  la  France.  Qu'il  eût  préparé  les  géné- 
rations nouvelles  pour  la  paix  et  pour  la  liberté  au  lieu  de  les  façon- 
ner pour  la  dictature  et  l'asservissement  du  monde,  et  l'empire  aurait 
probablement  traversé  sans  péril  la  plus  redoutable  des  épreuves, 
celle  de  perdre  l'empereur.  Ce  pouvoir,  sorti  de  Télan  de  la  volonté 
nationale,  ne  rencontrait  alors  devant  lui  ni  des  partis  organisés,  ni 
des  besoins  auxquels  il  lui  fût  interdit  de  satisfaire  :  il  n'avait  dé- 
trôné que  l'anarchie;  sa  victoire  ne  froissait  aucune  idée  puissante, 
elle  n'humiliait  personne,  et  le  pays  ne  lui  avait  demandé  qu'une 
chose,  demeurer  fidèle  à  la  tradition  française  et  ne  pas  chercher 


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000  RETUE  DES  DEUX  ICONDES. 

pour  lui-même  une  autre  grandeur  que  celle  de  la  nation.  La  France 
voulait  être  l'objet  unique  de  ses  sollicitudes  souveraines,  et  Napo- 
léon avait  fait  de  son  vaste  empire  une  sorte  de  cercle  immense 
dont  le  centre  était  partout  et  la  circonférence  nulle  part! 

III. 

L'empereur  et  le  pays  avaient  donc  cessé  de  penser  ensemble,  et 
un  désaccord  de  plus  en  plus  profond  se  manifestait  sur  la  manière 
de  comprendre  leurs  devoirs  vis-à-vis  l'un  de  l'autre.  Napoléon 
avait  un  coup  d'œil  trop  pénétrant  pour  ne  pas  deviner  des  souf- 
frances devenues  intolérables,  et  pour  ignorer  les  violences  quoti- 
diennes d'une  administration  qui  depuis  si  longtemps  n'avait  à 
compter  avec  personne;  mais  il  ne  reconnaissait  pas  le  droit  de  se 
plaindre  en  présence  de  l'ennemi,  et  ces  plaintes  inopportunes,  qu'on 
lui  avait  épargnées  durant  le  cours  de  ses  prospérités,  revêtaient 
alors  à  ses  yeux  le  caractère  d'une  sorte  de  trahison. 

Depuis  le  passage  du  Rhin,  les  soulèvemens  de  la  Hollande  et  les 
agitations  chaque  jour  croissantes  de  l'Italie,  le  fantôme  du  grand 
empire  s'était  évanoui ,  et  Napoléon  respirait  enfin,  délivré  de  ce 
cauchemar  mortel.  Il  souhaitait  donc  la  paix  avec  une  résignation 
douloureuse,  mais  en  ce  moment  très  sincère,  et  c'était  parfois  en 
termes  magnifiques  qu'il  faisait  la  confession  de  ses  illusions  et  de 
ses  fautes  (1);  mais  il  en  était  en  1814  de  l'empereur  vaincu  comme 
des  hommes  corrigés  dans  leur  vieillesse,  dont  on  admet  moins  le 
repentir  que  l'impuissance.  On  doutait  d'ailleurs,  malgré  des  pro- 
testations réitérées,  de  ses  volontés  pacifiques,  et  les  hommes  les 
mieux  ren^ignés  pensaient,  ce  qui  était  vrai  aussi,  qu'il  était  ré- 
solu à  ne  négocier  sérieusement  qu'autant  qu'il  obtiendrait  de  ses 
ennemis  des  conditions  devenues  alors  impossibles.  L'empereur  de- 

(1)  a  J*avais  formé  d*immenses  projets;  je  voulais  assurer  à  la  France  Tempire  da 
monde!  Je  me  trompais  :  ces  projets  n'étaient  pas  proportionnés  à  la  force  numérique 
de  notre  population.  Il  aurait  fallu  rappeler  tout  entière  aux  armes,  et,  je  le  reconnais, 
les  progrès  de  Tétàt  social ,  radoucissement  même  des  mœurs ,  ne  permettent  pas  de 
convertir  toute  une  nation  en  un  peuple  de  soldats.  Je  dois  expier  le  tort  d*avoir  trop 
compté  sur  ma  fortune,  et  je  Texpierai.  Je  ferai  la  paix,  je  la  ferai  telle  que  la  com- 
mandent les  circonstances,  et  cette  paix  ne  sera  mortifiante  que  pour  moi.  G*est  à  moi 
qui  me  suis  trompé,  c*est  à  moi  à  souffrir,  ce  n*est  point  à  la  France...  Qu'elle  ait  donc 
la  gloire  de  mon  entreprise,  qu'elle  Tait  tout  entière,  je  la  lui  laisse.  Quant  à  moi,  je 
ne  me  réserve  que  Thonneur  de  montrer  un  courage  bien  difficile,  celui  de  renoncer  à 
la  plus  grande  ambition  qui  fut  jamais,  et  de  sacrifier  au  bonheur  de  mon  peuple  des 
vues  de  grandeur  qui  ne  pourraient  s'accomplir  que  par  des  efforts  que  je  ne  veux  plus 
demander...  Je  demande  uniquement  le  moyen  de  rejeter  l'enpemi  hors  du  territoire. 
Je  veux  traiter,  mais  sur  la  frontière  et  non  an  sein  de  nos  provinces  désolées  par  un 
essaim  de  barbares.  >»  (Discours  de  l'empereur  aux  sénateurs  envoyés  en  mission  dans 
les  départcmens,  janvier  1814.  Bl.  Thiers,  t.  XVU,  p.  183.) 


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LA  CHUTE  DU  GRAND  EMPIRE.  601 

mandait  au  pays  de  s'identifier  avec  lui  et  de  n'articuler  aucun  grief 
avant  d'avoir  refoulé  l'étranger  au-delà  du  Rhin;  le  pays  avait-il 
tort  de  croire  de  son  côté  que  l'unique  chance  qu'il  eût  de  faire 
accueillir  ses  plaintes  était  de  profiter  de  la  faiblesse  du  pouvoir, 
afin  de  lui  faire  entendre  des  paroles  de  vérité?  Enfm  l'empereur 
prétendait  faire  sortir  de  l'extrémité  même  du  péril  une  dictature 
encore  plus  absolue,  tandis  que  la  France  entrevoyait  à  travers  ces 
chances  redoutables  une  première  lueur  de  liberté.  Deux  points  de 
départ  aussi  opposés  ne  pouvaient  manc[uer  de  rendre  d'heure  en 
heure  le  désaccord  plus  profond  et  la  séparation  plus  imminente. 

Ce  n'est  pas  tout  :  en  18lA,  l'empereur  voulait  certainement  la 
paix,  mais  il  ne  la  voulait  qu'aux  seules  conditions  où  elle  fût  vrai- 
ment acceptable  pour  lui-même.  Lorsque  dans  la  solennité  de  son 
sacre  il  avait  juré  sur  l'épée  de  Marengo  de  ne  pas  laisser  amoin- 
drir entre  ses  mains  la  France  arrachée  par  lui-même  aux  mains 
du  directoire,  lorsqu'afin  de  l'agrandir  encore  il  avait  depuis  dix 
ans  versé  à  flot  le  sang  français  depuis  Moscou  jusqu'à  Cadix,  la 
laisser  moins  grande  qu'il  ne  l'avait  prise  en  1800  était  à  la  fois  pour 
un  soldat  couronné  une  impossibilité  d'honneur,  pour  le  chef  d'un 
gouvernement  absolu  une  impossibilité  politique.  M.  Thiers  l'a  dé- 
montré de  manière  à  forcer  sur  ce  point  les  convictions  les  plus  re- 
belles: Napoléon  ne  pouvait  régner  sur  la  France  ramenée  par  l'Eu- 
rope victorieuse  à  ses  limites  antérieures  à  la  révolution,  car  un  tel 
changement  n'était  honorablement  acceptable  pour  le  pays  qu'au 
prix  d'une  transformation  complète  de  ses  institutions  et  du  principe 
même  de  son  gouvernement.  Aux  yeux  de  l'Europe,  une  pareille  paix 
n'aurait  jamais  revêtu  d'ailleurs  du  vivant  de  Napoléon  que  le  carac- 
tère d'une  pure  suspension  d'armes.  Mais  ce  qui  était  inadmissible 
pour  l'empereur  ne  l'était  plus  pour  la  nation.  Tout  en  tenant  très 
justement  à  cette  limite  du  Rhin,  que  protégeait  alors  l'équilibre 
même  de  l'Europe,  puisque  tous  les  ét^  de  premier  ordre  allaient 
s'agrandir  démesurément  à  la  paix,  la  France  ne  voyait  ni  son  hon- 
neur ni  son  avenir  compromis  dans  les  combinaisons  diplomatiques 
dont  l'empereur,  sous  la  pressante  influence  de  sa  situation  person- 
nelle, refusait  obstinément  d'admettre  le  principe  au  congrès  de 
Châtillon. 

Pendant  que  la  nation  aspirait  à  des  garanties  nouvelles  et  que 
l'empereur  de  son  côté  resserrait,  pour  faire  face  à  la  crise,  les  res- 
sorts de  sa  toute-puissance,  l'on  se  trouvait  donc,  avec  un  désir  égal 
de  la  paix,  comprendre  d'une  manière  toute  diflérente  la  question  di- 
plomatique aussi  bien  que  la  question  intérieure.  Le  mot  de  négocia- 
tion n'avait  le  même  sens  ni  pour  la  France  ni  pour  l'empereur,  car 
pendant  que  celle-là  paraissait  résignée  d'avance  à  rentrer  au  besoin 


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602  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

dans  ses  anciennes  limites,  celui-ci,  regardant  avec  quelque  raison 
un  tel  arrêt  comme  celui  de  sa  déchéance,  protestait  qu'il  ne  le  su- 
birait jamais,  et  s'efforçait  d'arracher  à  la  nation  le  dernier  souffle 
de  sa  vie  pour  une  cause  qui  ne  pouvait  plus  guère  la  toucher.  La 
force  des  choses  avait  conduit  le  corps  législatif  à  se  faire  l'inter- 
prète respectueux,  mais  résolu  du  sentiment  public.  Composé  d'es- 
prits honnêtes,  beaucoup  plus  timides  que  hardis,  ce  corps  ne  pouvadt 
être  suspect  à  la  dynastie  impériale,  qui,  au  début  de  la  session,  n'y 
comptait  pas  même  un  ennemi;  mais  pour  la  politique  du  dedans 
comme  pour  celle  du  dehors,  sa  pensée  était  très  différente  de  celle 
de  l'empereur,  et  celui-ci  jugea  moins  dangereux,  dans  sa  situation 
terrible,  de  prendre  aux  yeux  du  monde  les  formes  de  la  tyrannie 
que  de  laisser  croire  un  moment  à  un  affaiblissement  de  son  pou- 
voir, n  le  brisa  donc  avec  éclat  après  l'une  de  ces  scènes  calculées 
qui,  lorsque  l'effet  en  est  manqué,  compromettent  les  acteurs  les 
plus  habiles.  Au  moment  où  six  cent  mille  hommes  se  dirigeaient 
sur  Paris  par  la  Champagne  et  par  la  Gascogne,  où  Bordeaux^  occupé 
par  les  Anglais,  proclamait  les  Bourbons,  Napoléon,  seul  pour  ainsi 
dire  en  France  comme  dans  l'univers,  n'avait  plus  autour  de  lui  que 
son  sénat,  que  M.  Thiers,  retrouvant  la  plume  de  Tacite  pour  peindre 
ces  contemporains  de  Tibère,  nous  représente  comftie  «  placé  entre 
deux  peurs,  celle  du  maître  et  celle  de  l'ennemi.  » 

Le  point  de  vue  de  la  France  était  à  coup  sûr  beaucoup  plus  juste 
que  celui  de  Napoléon,  et  en  appréciant  les  éventualités  probables  et 
prochaines,  la  nation  avait  malheureusement  raison  contre  lui.  La 
paix  glorieuse  qu'il  poursuivait  avec  la  limite  du  Rhin  était  alors 
une  pure  illusion.  Lorsque  l'ennemi  marchait  vers  Paris  entre  la 
Marne  et  la  Seine,  ni  les  combinaisons  les  plus  merveilleuses  de  la 
stratégie,  ni  les  retours  les  plus  imprévus  de  la  fortune,  ne  pou- 
vaient compenser  désormais  pour  Napoléon  l'accablante  infériorité 
des  forces;  c'était  donc  très  vainement  qu'il  paraissait  se  flatter 
de  voir  encore  la  question  des  frontières  naturelles  devenir  la  base 
des  négociations  ouvertes  entre  M.  de  Caulaincourt  et  les  ministres 
de  la  coalition  triomphante.  Quand  il  luttait  avec  cinquante  mille 
hommes  contre  une  armée  de  trois  cent  mille  ennemis,  armée  dont 
le  chiffre  aurait  été  doublé  en  peu  de  mois.  Napoléon  touchait  mani- 
festement au  terme  de  sa  destinée.  Pour  soutenir  au-delà  de  quel- 
ques semaines  un  pareil  effort,  pour  le  faire  aboutir  à  la  libération 
d'un  territoire  envahi  sur  la  ligne  des  Pyrénées  comme  sur  celle  du 
Rhin ,  il  aurait  fallu  que  la  nation  se  levât  en  masse  dans  un  de  ces 
accès  de  délire  populaire  dont  l'empire  avait  tari  les  sources  :  du 
moment  que  la  lutte  conservait  un  caractère  purement  militaire, 
l'issue  pouvait  en  être  pressentie  par  tout  le  monde,  et  l'empereur 


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LA  CHUTE   DU   GRAND   EUPIR^.  603 

était  perdu  dès  qu*il  n'avait  que  des  soldats  à  opposer  à  des  soldats. 
Cette  conclusion  inévitable  et  trop  prévue  d'une  campagne  aussi 
héroïque  que  vaine  enlève  une  grande  partie  de  son  intérêt  au  dra- 
matique récit  des  prodiges  accumulés  dans  l'espace  de  quelques  se- 
maines. 

Bien  n'est  plus  admirable  dans  l'histoire  militaire  que  la  courte 
campagne  durant  laquelle  un  général  vaincu  détruit  avec  une  poi- 
gnée d'hommes  toute  une  armée,  menace  d'en  écraser  une  autre,  et, 
comme  un  sanglier  frappé  à  mort,  guette  et  rencontre  avant  d'expi- 
rer l'occasion  de  faire  de  larges  entailles  aux  chasseurs  dont  il  a 
trompé  la  vigilance  et  déjoué  les  calculs.  Cbampaubert  et  Montmi- 
rail  égalent,  s'ils  ne  le  surpassent,  l'éclat  des  plus  grandes  journées 
de  l'empire;  mais  que  pouvait  désormais  la  gloire  de  Napoléon  pour 
sa  fortune,  et  quel  intérêt  français  servait  en  définitive  cette  agonie 
savamment  prolongée  par  l'égoïsme  du  génie?  Les  conditions  de  la 
paix  future  et  du  nouvel  état  territorial  du  continent  s'étaient  trou- 
vées fixées  le  jour  où  l'Angleterre,  enfin  résolue  à  nous  enlever  l'Es- 
caut, avait  fait  agréer  aux  souverains  la  perspective  de  l'établisse- 
ment de  la  maison  d'Orange  en  Belgique.  Cette  pensée,  portée  au 
quartier-général  des  alliés  par  lord  Castlereagh  aux  derniers  jours 
de  janvier  1814,  était  devenue,  sans  être  encore  formulée,  l'idée- 
mère  des  conférences  de  Châtillon;  elle  forma  le  lien  du  pacte  de 
Ghaumont,  par  lequel  la  coalition  associait  l'avenir  à  ses  vengeances, 
et  c'est  parce  qu'il  savait  les  résolutions  des  cabinets  irrévocables 
que  M.  de  Caulaincourt,  la  honte  et  la  douleur  dans  l'âme,  insistait  si 
vivement  pour  que  l'empereur  ne  repoussât  pas,  si  dure  qu'elle  fût, 
la  condition  des  limites  de  1790.  Gomme  le  dit  fort  bien  M.  Thiers, 
«  cette  question  signifiait  au  fond  qu'on  ne  voulait  plus  avoir  affaire 
à  Napoléon,  et  qu'on  était  résolu  à  le  détrôner  pour  substituer  une 
autre  dynastie  à  la  sienne.  »  Telle  était  en  effet  la  conséquence,  vi- 
sible à  tous  les  regards,  de  propositions  qu'en  France  seid  Napoléon 
se  trouvait  dans  l'impossibilité  personnelle  d'accepter.  Gelui-ci  le 
savait  encore  mieux  que  l'Europe  :  il  était  donc  naturel  qu'il  oppo- 
sât à  de  telles  perspectives  des  résistances  désespérées;  il  était  fort 
simple  que  l'empereur  s'efforçât  de  compromettre  le  pays  dans  une 
question  qui  impliquait  celle  de  sa  propre  déchéance.  Je  ne  sais 
rien  de  plus  triste  à  suivre  que  la  lutte  sans  espérance  engagée  par 
un  pouvoir  solitaire  qui  met  le  salut  du  pays  au  prix  d'un  élan  na- 
tional qu'il  a  tout  fait  lui-même  depuis  dix  ans  pour  rendre  impos- 
sible. D'auxiliaires,  l'empereur  n'en  eut  jamais;  de  point  d'appui,  il 
n'en  veut  pas,  lors  même  qu'il  en  éprouve  le  plus  pressant  besoin, 
car,  en  renvoyant  les  membres  du  corps  législatif,  il  leur  a  adressé 
ces  paroles  :  «  Moi  seul  je  représente  la  nation,  qui  ne  vous  connaît 


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60A  BEYUE  DES  DEUX  MONDES.  » 

pas;  la  France,  c*est  un  homme,  et  cet  homme,  c'est  moi,  avec  ma 
volonté,  mon  caractère  et  ma  renommée  (1).  » 

Dans  l'absence  de  toutes  les  forces  morales  systématiquement 
anéanties,  afin  qu'elles  ne  devinssent  pas  des  obstacles;  il  faut  donc 
marcher  seul  ;  il  faut  aller  à  l'abîme  entre  des  créatures  telles  que 
Murât,  trop  accoutumé  au  trône  pour  en  descendre,  et  des  serviteurs 
tels  que  M.  de  Talleyrand,  trop  dédaigné  pour  n'être  pas  irréconci- 
liable, et  demeuré  trop  puissant  pour  n'être  pas  dangereux.  Hais 
quel  moyen  de  marcher  lorsque  les  victoires  ne  sont  guère  moins 
funestes  que  les  revers,  et  quand  vos  meilleures  intentions,  par  un 
trop  juste  arrêt  de  l'opinion  publique,  sont  ou  réputées  suspectes, 
ou  trouvées  tardives? 

Du  7  au  15  février,  depuis  le  combat  de  Champaubert  jusqu'à 
celui  de  Vauchamp,  Napoléon  écrase  l'armée  de  Silésie;  il  lui  tue 
dix  mille  hommes  et  lui  fait  vingt  mille  prisonniers,  et  cependant, 
le  volume  de  M.  Thiers  â  la  main,  il  est  facile  de  constater  que 
quinze  jours  après  il  se  trouve  à  Craonne  dans  une  situation  plus 
désespérée  qu'avant  ces  succès.  L'empereur  ne  perd  pas  seule- 
ment ses  faibles  chances  en  épuisant  par  la  victoire  le  reste  du 
sang  de  ses  soldats,  il  en  est  avoir  l'opinion  méconnaître  jusc[u'à 
ses  triomphes  les  plus  éclatans.  Afin  de  remonter  le  moral  des  Pa- 
risiens, il  imagine  de  faire  donner  en  spectacle  sur  les  boulevards 
l'entrée  des  prisonniers  prussiens  recueillis  aux  plaines  de  la  Cham- 
pagne ,  et  la  crédulité  publique  ne  voit  dans  ces  longues  colonnes 
d'étrangers  que  des  comparses  de  théâtre  que  l'on  fait  entrer  et 
sortir  successivement  par  deux  barrières  afin  de  prolonger  le  dé- 
filé 1  Enfin,  chose  plus  triste  à  dire,  ces  victoires  elles-mêmes  alar- 
ment plus  qu'elles  ne  rassurent,  car  l'on  y  entrevoit  un  obstacle  de 
plus  pour  cette  paix,  le  seul  bien  dont  on  soit  désormais  affamé  I 

Les  négociations  réussissent  plus  mal  encore  à  l'empereur  que 
les  opérations  militaires.  11  voudrait  traiter  avec  les  cortès  d'Es- 
pagne, et  ses  porteurs  de  paroles  courraient  risque  de  la  vie,  s'ils 
osaient  seulement  avouer  leur  mission.  Il  fait  adresser  par  l'impé- 
ratrice des  appels  réitérés  au  cœur  de  son  père,  et  l'Autriche,  si^ 
bienveillante  à  Prague,  si  modérée  même  à  Francfort,  se  montre  à 
Châtillon  plus  résolue  qu'aucun  des  cabinets  à  ne  traiter  de  la  paix 
que  sous  des  conditions  inacceptables  pour  Napoléon.  Les  affections 
domestiques  que  ses  alliés  soupçonnent  chez  François  II  deviennent 
pour  ses  ministres  un  motif  de  plus  d'aller  jusqu'aux  dernières  ex- 
trémités, afin  de  n'être  pas  suspects  à  l'Europe.  Convaincue  qpie 
Napoléon  ne  se  laissera  pas  mettre  sur  le  lit  de  Procuste  qu'on  lui 

(i)  M.  Thiers,  tome  XVn,  p.  189. 


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LA  CHUTE  DD  GBàND   ElfPIRE.  605r 

prépare,  persuadée  que  la  régence  exercée  par  l'impératrice  au 
nom  d'un  prince  de  trois  ans  aurait  le  double  effet  de  masquer  la 
main  de  l'empereur  et  de  compromettre  gravement  le  cabinet  de 
Vienne,  l'Autriche,  aux  derniers  jours  de  février,  adhère  donc  avec 
éclat  au  traité  de  Chaumont,  acte  décisif  qui  constitue  pour  vingt 
ans  l'armement  permanent  de  l'Europe  contre  la  France.  C'est  ainsi 
que  dans  la  folle  partie  engjtgée  contre  les  peuples  tout  finit  par 
tourner  contre  Napoléon ,  jusque  et  y  compris  les  faveurs  les  plu» 
inespérées  de  sa  fortune.  A  Presbourg,  il  a  prétendu  briser  l'EuropOt 
et  par  une  réaction  naturelle  celle-ci  reconstitue  pour  un  demi-siècle 
à  Chaumont  son  unité  politique  contre  l'empire  et  contre  la  France» 

De  toutes  parts,  les  difficultés  s'accumulent,  de  telle  sorte  que 
Napoléon  n'a  plus  à  demander  à  la  nation  comme  à  l'armée  que  des 
choses  impossibles.  «  Enfans,  dit-il  à  des  recrues  imberbes,  imitez  la 
vieille  garde,  et  vous  ferez  ce  qu'elle  a  fait  elle-même.  »  «  Rajeunis- 
sez de  vingt  ans,  ècrit-il  à  Augereau,  reprenez  vos  bottes  de  93,  et  e» 
vous  exposant  aux  premiers  coups  vous  entraînerez  voU-e  armée.  » 
C'est  ainsi  qu'aux  adolescens  l'empereur  demande  la  maturité,  aux 
vieillards  l'entraînement  du  premier  âge  et.  celui  des  passions  qut 
ne  sont  plus.  D'égoïstes  repus,  il  attend  une  fidélité  inviolable;  il 
réclame  d'une  population  sceptique,  d'une  capitale  riche  et  amollie 
les  efforts  surhumains  du  patriotisme  et  de  la  foi.  De  tous,  il  exige 
ce  que  personne  ne  veut,  ni,  à  vrai  dire,  ne  peut  plus  lui  donner» 
Autour  de  Napoléon  >  la  solitude  se  fait  donc  immense  comme  sa 
faute,  et  bientôt  dans  les  cours  désertes  de  Fontainebleau,  traver- 
sées par  les  pas  de  quelques  derniers  serviteurs,  on  apprend  que 
tout  a  échappé  à  l'ancien  maître  du  monde,  tout,  jusqu'au  poison 
et  jusqu'à  la  mort. 

Ce  n'est  donc  pas  par  un  coup  de  tonnerre  que  le  songe  impérial 
a  fini.  Si  quelques  gouvernemens  sont  tombés  par  surprise,  d'au- 
tres par  faiblesse,  le  nouveau  Charlemagne  a  succombé  par  l'effet 
d'un  principe  faux  auquel  la  France  aurait  résisté  non  moins  éner- 
giquement  que  l'univers,  si  on  lui  en  avait  laissé  les  moyens,  et 
cette  résistance  aurait  probablement  sauvé  Napoléon  en  la  préser- 
vant elle-même.  Instrument  de  ses  desseins,  elle  n'en  recevait  pa» 
la  confidence;  encore  moins  fut-elle  admise  au  droit  de  les  discuter, 
lorsqu'elle  était  condamnée  à  mourir  pour  les  accomplir. 

Aussi,  dans  cette  crise  suprême,  la  nation  posait-elle  le  problème 
de  son  avenir  en  d'autres  termes  que  l'empereur,  et  déclinait-elle 
plus  résolument  chaque  jour  la  solidarité  que  son  chef  s'attachait  à 
établir  entre  deux  mtérêts  que  tant  de  fautes  avaient  rendus  dis- 
tincts. En  mars  181â,  elle  croyait  d'ailleurs  à  l'arrêt  du  sort  contre 
Napoléon,  et  les  peuples  se  soumettent  à^  la  fortune  encore  plus  vite 


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606'  EEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

que  les. particuliers.  Lorsqu'on  prétendait  lui  ouvrir  les  veines  pour 
exprimer  les  dernières  gouttes  de  son  sang,  elle  résistait  à  ces  immo— '^ 
lations  bien  moins  encore  parce  qu'elles  étaient  cruelles  que  parce 
qu'elles  lui  semblaient  inutiles.  En  entendant  l'empereur  soutenir 
qu'il  aurait  changé  la  face  des  choses  et  l'issue  de  la  guerre,  si  la 
capitulation  de  Soissons  n'avait  pas  livré  à  Blûcher  le  passage  de 
l'Aisne^  en  le  voyant  quelques  semaine^  après  dévouer  à  toutes  les 
malédictions  de  la  postérité  le  malheureux  général  qui,  après  la  ca- 
pitulation de  Paris,  avait  cessé  une  résistance  manifestement  impos- 
sible, la  France  se  disait  que,  pour  tromper  le  monde  et  s'abuser 
lui-même,  le  grand  homme  aux  abois  en  imposait  à  l'histoire;  elle 
pensait  avec  toute  raison  que  d'aussifpetites  causes  ne  pouvaient  en- 
traîner d'aussi  grands  effets;  elle  persistait  donc  à  faire  peser  sur 
Napoléon  seul  la  responsabilité  d'une  catastrophe  provoquée  par  une 
politique  à  laquelle  la  nation  était  demeurée  parfaitement  étrangère, 
et  dont  elle  avait  dès  lors  tout  droit  de  se  laver  les  mains. 

Aussi  l'abîme  qui  séparait  l'empereur  de  la  France  s'élargissait-il 
en  quelque  sorte  à  vue  d'œil.  Au  sein  du  pays  qu'il  conviait  cha- 
que jour  à  un  patriotique  martyre,  les  éclats  de  sa  voix  se  per- 
daient en  quelque  sorte  dans  le  vide;  l'écho  ne  lui  en  était  plus  ren- 
voyé que  par  quelques  sénateurs  plus  inquiets  de  leur  sort  que  du 
sien  ;  il  ne  le  retrouvait  que  dans  les  proclamations  des  préfets  et 
les  mandemens  de  quelques  rares  évoques  attardés  dans  la  soumis- 
sion et  la  reconnaissance.  Le  sénat  décrétait  des  levées,  et  sur  tous 
les  points  du  territoire  les  conscrits  échappaient  aux  mains  des  re- 
cruteurs; des  sanglans  champs  de  bataille  de  la  Rothière  et  d'Arcis- 
sur-Aube,  l'empereur  proposait  en  exemple  à  la  capitale  de  son 
empire  le  siège  de  Saragosse,  et  Paris  lui  répondait  en  ouvrant  avi- 
dement son  oreille  à  toutes  les  insinuations  des  partis,  auxquels  la 
crise  avait  rendu  tout  à  coup  une  puissance  très  imprévue.  Cette 
ville,  au  lieu  d'enfanter  son  Palafox,  allait  avoir  son  Talleyrand. 
Qu'aurait-elle  pu  faire  d'ailleurs,  alors  même  qu'elle  eût  voulu,  ce 
qui  était  loin  de  sa  pensée,  prolonger  par  des  moyens  extrêmes  une 
résistance  qu'elle  estimait  impossible,  et  sur  laquelle  l'empereur 
avait  fondé  pourtant  toute  l'économie  de  son  plan  de  campagne? 
Pour  commandant  militaire  Paris  avait  le  roi  Joseph,  pour  défense 
le  mur  d'octrdî,  pour  défenseurs  des  gardes  nationaux  et  des  ou- 
vriers, dont  les  trois  quarts  restaient  désarmés  faute  de  fusils;  afin 
de  remonter  le  moral  d'une  grande  population  à  laquelle  on  recom- 
mandait la  guerre  des  rues  et  la  résistance  avec  des  piques,  l'em- 
pereur ordonnait  secrètement  à  l'impératrice  de  partir  avec  son  fils, 
et  faisait  transporter  au-delà  de  la  Loire  le  siège  de  son  gouverne- 
ment. Enfin,  à  la  dernière  heure  de  ce  drame  sinistre,  il  prenait  la 


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LA  CHUTE  DU  GRAND  EMPIRE.  607 

résolution  étrange  tout  au  moins  de  se  diriger  de  sa  personne  vers  la 
frontière  pour  y  rallier  les  cent  mille  hommes  oubliés  dans  les  places 
fortes,  et  revenir  bientôt  à  leur  tête  soit  assister  les  Parisiens  der* 
rière  leurs  barricades,  soit  les  venger  dans. leur  tombe!* 

Rien  de  tout  cela  n'était  sérieux,  car  la  base  de  ces  divers  projets 
reposait  sur  une  hypothèse  inadmissible,  celle  d'une  lutte  prolongée 
dans  les  rues  de  Paris,  et  le  sens  public  pénétrait  fort  bien  l'inanité 
de  combinaisons  qui ,  en  échange  de  désastres  trop  certains,  ne  pré- 
sentaient aucune  chance  solide  de  succès.  En  m' efforçant  de  com- 
prendre les  manœuvres  multipliées  conçues  par  Napoléon  dans  la 
fièvre  féconde  de  son  désespoir,  combinaisons  savantes  que  son  his- 
torien nous  déroule  jusque  dans  leurs  plus  lointaines  profondeurs, 
j'ai  souvent  été  tenté  de  croire  qu'au  fond  Napoléon  pouvait  bien 
avoir  pensé  sur  toutes  ces  choses-là  à  peu  près  comme  la  France,  et 
qu'au  mois  de  mars  il  ne  croyait  guère  plus  que  le  pays  à  la  possibi- 
lité d'une  résistance  efficace.  La  campagne  de  France  fut  peut-être 
le  prologue  héroïque  du  drame  populaire  de  Sainte-Hélène,  prologue 
moins  préparé  pour  sauver  l'empire  que  pour  déifier  l'empereur. 

Comme  un  fruit  mûr,  quoique  inattendu,  la  restauration  sortit 
d'elle-même  du  mouvement  de  l'esprit  public,  qui,  s'il  n'avait  pas 
renversé  l'empire,  l'avait  du  moins  laissé  tomber.  Les  Bourbons  en 
effet  pouvaient  accepter  avec  honneur  la  seule  paix  que  la  nation 
eût  alors  à  attendre,  car  la  France  qu'on  nous  laissait  était  celle  que 
leurs  ancêtres  avaient  léguée  aux  nôtres;  au  dehors,  ils  interve- 
naient comme  des  médiateurs  naturels  entre  leur  patrie  et  l'Eu- 
rope; au  dedans,  ils  pouvaient,  sans  blesser  aucun  des  principes 
dont  leur  maison  était  l'expression  glorieuse,  substituer  les  bien- 
faits de  la  liberté  au  prestige  évanoui  de  nos  armes,  et  renouer  la 
chaîne  des  temps  brisée  dans  la  tempête.  Jamais  révolution  ne  fut 
plus  naturelle  et  plus  réfléchie  dans  ses  causes,  en  même  temps 
qu'accueillie  avec  une  adhésion  plus  manifeste.  «  La  sage  bourgeoi- 
sie de  Paris,  expression  toujours  juste  du  sentiment  public,  long- 
temps attachée  à  Napoléon,  qui  lui  avait  procuré  le  repos  avec  la 
gloire,  et  détachée  de  lui  uniquement  par  ses  fautes,  avait  com- 
pris que,  Napoléon  renversé,  les  Bourbons  devenaient  ses  succes- 
seurs nécessaires  et  désirables,  que  le  respect  quv  entourait  leur 
titre  au  trône,  que  la  paix  dont  ils  apportaient  la  certitude,  que  la 
liberté  qui  pouvait  se  concilier  si  bien  avec  leur  antique  autorité 
étaient  pour  la  France  des  gages  d'un  bonheur  paisible  et  durable. 
Cette  bourgeoisie  était  donc  animée  des  meilleurs  sentimens  pour 
les  Bourbons,  et  prête  à  se  jeter  dans  leurs  bras,  s'ils  lui  mon- 
traient un  peu  de  bonne  volonté  et  de  bon  sens  (1).  » 


(i)  M.  Thiers,  tome  XVn,  page  816. 


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608  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

Personne  n'a  mîeux  défini  que  M.  Thîers  le  caractère  de  la  res- 
tauration. Dans  sa  bouche,  un  pareil  jugement  est  un  arrêt  dont  on 
ne  sera  plus  tenté  d'appeler.  C'est  une  noble  chose  qu'im  tel  honol- 
mage  à  une  cause  vaincue  rendu  par  l'auteur  de  V Histoire  de  la 
Bévotution  française  écrivant  sous  le  second  empire.  Tout  n'a  point 
été  perdu  dans  nos  douloureuses  vicissitudes  politiques,  puisque 
nous  y  avons  contracté  du  moins  l'habitude  de  la  justice.  Aussi  les 
anciens  partis  voient -ils  aujourd'hui  avec  ime  égale  confiance 
l'illustre  historien,  poursuivant  sa  tâche,  se  préparer,  à  pénétrer  sur 
nn  terrain  plus  brûlant,  pour  nous  peindre,  avec  la  vérité  sévère  de 
-son  dessin  et  l'inépuisable  variété  de  ses  couleurs,  l'époque  sinistre 
où  s'ouvrirent  tant  de  plaies  dont  les  cicatrices  n'ont  pas  encore 
disparu.  J'éprouve  d'ailleurs,  pour  mon  compte,  la  curiosité  bien 
naturelle  de  savoir  quelle  impression  pourra  recevoir  M.  Thiers  en 
voyant  Napoléon  demeurer  aux  cerit-jours  si  fort  au-dessous  des 
périls,  résultats  certains  de  son  audacieuse  tentative,  et  n'ayant  pas 
même  à  présenter  à  la  France  une  chance  de  conjurer  tant  de  mal- 
heurs gratuitement  provoqués. 

Pendant  ces  trois  mois  de  funeste  mémoire,  l'empereur  agit  sous 
ixne  contrainte  visible,  qu'il  ne  subit  que  soutenu  par  l'espérance  de 
s'en  délivrer.  Tout  a  changé  autour  de  Napoléon,  et  il  est  demeuré  le 
même.  Il  entend  un  langage  qu'il  croyait  oublié,  voit  se  produire  des 
idées  qu'il  hait  ou  qu'il  dédaigne,  et  se  trouve  obligé  d'en  caresser 
les  représentans  en  affectant  de  compter  avec  eux.  Il  n'est  pas  de 
pire  supplice  que  celui  des  esprits  violons  condamnés  à  l'hypocrisie. 
Sur  l'estrade  du  champ  de  mai,  le  lion  revêtu  d'une  peau  de  renard 
semble  toujours  sur  le  point  de  la  rejeter  pour  s'élancer  sur  le  par- 
terre et  déchirer  les  sots  qui  l'applaudissent.  Plus  que  jamais  il  a 
besoin  d'hommes  et  d'argent,  et  il  faut  élaborer  une  constitution  libé- 
rale; plus  que  jamais  la  dictature  lui  est  nécessaire,  et  il  doit  dé- 
•créter  la  liberté  de  la  presse  !  Dans  ses  élucubrations  constitution- 
nelles aux  Tuileries,  dans  ses  incertitudes  et  ses  perplexités  à  FÉlysée, 
l'empereur,  rappelé  et  soutenu  par  l'armée,  survivant  à  la  pensée 
nationale  qui  fit  sa  force  et  ne  représentant  point  la  pensée  politique 
-qui  vient  de  naître,  ne  peut  s'appuyer  ni  sur  le  passé  ni  sur  l'ave- 
nir. La  monarchie  constitutionnelle  est  vengée  en  voyant  le  despo- 
tisme militaire  balbutier  son  langage  et  s'affubler  de  son  manteau. 

L'empereur  Napoléon  aux  prises  avec  les  idées  dont  son  historien 
a  eu  l'honneur  de  demeurer  toute  sa  vie  l'un  des  plus  illustres  repré- 
sentans, un  tel  spectacle  redoublera  encore,  s'il  est  possible,  l'inté- 
rêt ardent  avec  lequel  le  public  poursuit  la  lecture  de  ce  livre.  Des 
cent-jours  sortent  toutes  nos  humiliations  devant  l'Europe,  toutes  les 
difficultés  de  notre  politique  extérieure  pendant  quarante  ans,  tous 
les  obstacles  sous  lesquels  a  succombé  le  gouvernement  représen- 


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LA  CHUTE  DU  GRAND  EMPIBE.  609 

tatif.  M.  Tbiers  le  constatera  certainement  avec  cette  puissance  de 
démonstration  dont  il  possède  le  secret  :  en  présence  d*un  tel  mal- 
heur pour  le  droit  et  pour  la  liberté,  devant  les  vengeances  de  l'é- 
tranger devenues  presque  légitimes  et  les  réactions  intérieures  ren- 
dues inévitables,  l'équilibre  ne  sera  plus  possible  entre  l'admiration 
pour  le  génie  et  la  sévérité  pour  les  fautes.  C'est  donc  un  bonheur 
pour  l'équité  historique  que  M.  Thiers  se  soit  résolu  à  poursuivre 
son  œuvre  jusqu'à  la  seconde  abdication;  mais  je  n'hésite  point  à 
penser  qu'il  n'en  sera  pas  ainsi  pour  la  mémoire  de  Napoléon.  Nous 
le  montrât-il  aussi  merveilleux  de  prévoyance  et  de  sang-froid  sur 
le  champ  de  bataille  de  Waterloo  que  sur  celui  d'Austerlitz,  dût-il 
venger  son  héros,  au  point  de  vue  militaire,  de  toutes  les  imputa- 
tions des  partis ,  cette  réhabilitation  technique  profiterait  fort  peu 
en  définitive  à  la  grandeur  de  l'empereur  dans  l'histoire.  Qu'un 
général  ait  commis  certaines  fautes,  ou  qu'il  ait  perdu  une  ba- 
taille conformément  à  toutes  les  règles,  ce  sont  là  des  questions 
spéciales  qui  ont  assurément  une  importance  fort  naturelle  pour  les 
écoles  d'état-major,  mais  qui  en  ont  assez  peu  devant  la  postérité. 
Celle-ci  ne  juge  pas  comme  un  conseil  de  guerre  :  elle  ne  sépare 
jamais,  grâce  à  Dieu,  le  général  de  sa  cause;  celui-ci  portât -il 
dans  l'exercice  de  son  art  la  profondeur  de  Newton,  y  déployât-il  à 
la  fois  l'impétuosité  de  Condé  et  la  prudence  de  Turenne,  elle  ne 
s'intéresse  guère  plus  à  ses  succès  qu'à  ses  revers,  si,  lorsqu'il  joue 
au  jeu  terrible  des  batailles,  il  demeure  étranger  à  toutes  les  idées 
qui  font  à  la  fois  et  notre  honneur  et  notre  torture.  Depuis  Rivoli 
jusqu'à  Marengo,  Napoléon  représenta  la  France  de  la  révolution  se 
réhabilitant  par  la  gloire.  Depuis  Austerlitz  jusqu'à  Friedland,  on 
le  voit  mettant  le  monde  en  coupe  réglée  pour  accomplir  une  œuvre 
dont  une  tragique  expiation  ne  peut  faire  oublier  les  désastreuses 
conséquences.  C'est  ainsi  que  cette  carrière,  où  les  malheurs  finirent 
par  dépasser  les  fautes,  se  présentera  sous  deux  aspects  divers  à 
mesure  que  la  vérité  se  dégagera  du  mythe,  de  telle  sorte  que  l'on 
peut  parfois  se  demander  si  la  postérité,  à  qui  seule  appartiennent 
les  grandes  justices,  en  plaçant  le  vainqueur  de  l'Italie  et  de  l'E- 
gypte, l'auteur  des  codes  et  du  concordat,  entre  Charlemagne  et 
César,  ne  ballottera  pas  entre  Charles  XII  et  Pyrrhus  l'homme  de 
Bayonne  et  de  Moscou. 

'  '  Louis  de  Carné.    . 


TOME  xxvn.  39 


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LA  TURQUIE 

SON  GOUVERNEMENT  ET  SES  ARMÉES 

PENDANT  LA  GUERRE  D'ORIENT. 


II. 

LA  DÉFENSE  DE   KARS. 

Paptrs  relative  êo  mUitary  affain  in  Aaiatic  Turkey  and  the  Defence  and  Capitulaiion  of  Kan,^ 
preseûted  ta  both  bouses  of  parliament  by  command  of  her  majesty.  London  1856. 


I. 

Les  position^  respectives  des  deux  armées  étaient^  au  printemps- 
de  1855 ,  les  mêmes  qu'au  commencement  de  la  guerre  (1)  ;  seule- 
ment les  rôles  ôtaient  intervertis.  Les  Turcs  se  trouvaient  réduits  à 
garder  strictement  la  défensive.  Ils  avaient  à  Kars  environ^  18^000 
hommes^  sans  compter,  il  est  vrai,  les  bachi-bozauksy  les  habitaas. 
de  la  ville,  qui,  au  nombre  de  3,000,  s'étaient  offerts  à  prendre 
part  à  là  défense,  enfin  quelques  bandes  indiscq)linées  de  Lazes,  que 
Chérif-Bey  avait  levées  dans  les  montagnes  d'Aohaltziche»  Vély- 
Pacha  se  trouvait  avec  5  ou  6^000  hommes  à  Toprak-Kalé;  il  cou- 
vrait ainsi  la  route  de  la  Perse,  et  avait  ordre,  dans  le  cas  où  il  se 
verrait  attaqué,  de  se  retirer  d'abord  sur  le  pont  deJ'Araxe,  à  Kopri- 
Keuï,  puis  sur  le  col  de  Dévé-Boynou,  qui  donne  entrée  dans  la 
plaine  d'Erzeroum.  Le  colonel  Williams  avait  fait  mettre  en  état  de 
défense  ces  deux  positions,  qui  offraient  à  Vély-Pacha  un  point  d'ap- 
pui suffisant  pour  qu'il  pût  y  arrêter  l'ennemi.  La  ville  d'Erzeroum 
elle-même  était  complètement  dégarnie  de  troupes.  Quant  à  l'armée 

(1)  Voyez  la  Revue  du  15  mai. 


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LA  TURQUIE  PENDANT  I^A  GUERRE.  0^1 

de  Bathoum,  qui  ne  comptait  plus  que  7  ou  8,000  hommes,  elle  était 
hors  d'état  de  rien  entreprendre. 
Les  Russes  se  disposaient  au  contrsûre  à  prendre  roffenaive.  Us 

n'avaient  plus  en  effet  les  mêmes  motifs  de  ménager  le  territoire 
ottoman.  Les  alliés  de  la  Turquie,  après  avoir  épuisé  la  voie  des  né- 
gociations, avaient  eu  recours  aux  armes.  La  lutte  était  engagée  de- 
puis près  d'une  année,  et  déjà  les  circonstances  permettaient  d'en 
prévoir  l'issue.  La  puissance  morale  de  la  Russie  allait  se  trouver 
compromise  en  Occident  ;  il  s'agissait  de  la  sauver  en  Orient.  Le 
moment  d'agir  était  venu;  l'occasion  s'offrait  d'anéantir  Tarmée 
turque,  abandonnée  sans  secours  à  Kars.  Il  n'était  pas  même  néces- 
saire d'aller  la  forcer  dans  ses  lignes;  pour  l'amener  à  capituler,  il 
suffisait  de  l'y  bloquer  pendant  quelques  mois.  En  s'emparant  de 
Kars,  la  ville  inexpugnable  qui  pendant  deux  siècles  avait  bravé 
tous  les  efforts  des  Persans ,  la  Russie  montrait  aux  populations  de 
l'Asie  quels  étaient  les  véritables  maîtres  de  cette  contrée,  et,  sans 
le  moindre  risque,  obtenait  un  grand  résultat  politique. 

Le  général  Mouravief,  qui,  cette  année,  avait  le  commandement 
de  l'armée  du  Caucase,  avait  consacré  l'hiver  aux  préparatifs  de  tout 
genre  qu'exigeait  son  entreprise.  La  principale  difficulté  qu'il  avait 
à  vaincre  était  de  tenir  de  grandes  masses  de  troupes  réunies  dans 
ces  contrées  dépeuplées  :  c'était,  comme  l'avait  trop  bien  prouvé 
l'expérience  du  passé,  une  difficulté  sérieuse.  Pendant  le  cours  de 
ses  campagnes  d'Arménie,  le  général  Paskiévitch  s'était  vu  souvent 
arrêté  par  le  défaut  de  vivres.  Cette  fois  d'ailleurs  le  pays  avait  été 
complètement  ravagé;  il  fallait  tout  tirer  de  la  Géorgie.  Le  général 
Mouravief  réussit  néanmoins  à  pourvoir  aux  besoins  de  son  armée 
de  50,000  hommes  jusqu'au  milieu  des  rigueurs  de  l'hiver  suivant. 
Ce  fait  mérite  attention;  il  révèle  à  lui  seul  l'étendue  des  ressources 
que  les  provinces  du  Caucase  offrent  à  la  Russie  pour  l'accomplis- 
sement de  ses  projets  sur  l'Asie. 

Les  Russes  avaient,  pendant  le  mois  de  mai,  concentré  leurs 
forces  aux  environs  de  Goumry  et  d'Achalkalaki;  elles  s'élevaient 
à  28,000  hommes  d'infanterie,  7,500  de  cavalerie,  64  pièces  d'ar- 
tillerie. Une  forte  garnison  occupait  la  place  d'Achaltziche,  et  de- 
vait par  la  suite  concourir  aux  opérations  de  l'ai^mée.  Dans  le  Gou- 
riel,  le  prince  Bagration-Moukhranski ,  avec  les  milices  du  pays  et 
quelques  troupe's  de  ligne,  contenait  les  Turcs  de  Bathounn  Le  dé- 
tachement d'Érivan,  sous  les  ordres  du  général  Souslof,  observait 
Vély-Pacha  dans  la  vallée  de  l'Euphrate. 

Aux  premiers  jours  du  mois  de  juin,  l'armée  russe  se  mit  en  mou- 
vement sur  trois  colonnes,  commandées  par  les  généraux  Gagarin, 
Nyrod  et  Kowalevski,  Les  deux  premières  colonnes  prirent  position  à 
Akdja-Kala,  en  attendant  que  celle  du  général  Kowalevski  eût  occupé 


Goosle 


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r 


6l2  RETUE  DES   DEUX  MONDES. 

Ardahan.  Les  Lazes  que  Chérif-Bey  avait  levés  se  trouvaient  en  par- 
tie réunis  sur  ce  dernier  point;  ils  n'attendirent  pas  l'arrivée  des 
Russes  pour  se  disperser  et  regagner  leurs  foyers.  Le  général  Kowa- 
levski,  après  avoir  fait  sauter  les  murailles  du  château  d'Ardahan^ 
se  rabattit  sur  Akdja-Kala,  où  il  rejoignit  le  général  Mouravief.  Ce- 
pendant deux  des  officiers  européens  au  service  de  la  Turquie,  le 
colonel  anglais  Lake  et  le  baron  allemand  de  Schwarzembourg,  étaient 
sortis  de  Kars  avec  deux  régimens  de  cavalerie  et  les  bachi-bozouks 
pour  reconnaître  l'ennemi.  Ils  se  trouvèrent  en  présence  de  ses  grand'- 
gardes,  près  de  Masra.  Un  engagement  s'ensuivit,  mais  il  ne  fut 
pas  de  longue  durée.  Après  avoir  échangé  quelques  coups  de  fusil 
avec  les  Cosaques,  les  bachi-bozouks  tournèrent  bride,  et  entraî- 
nèrent par  leur  exemple  la  cavalerie  régulière,  qui  prit  honteuse- 
ment la  fuite.  Ce  triste  début  ne  découragea  pas  le  colonel  Lake. 
Le  lendemain  même,  il  se  remit  en  campagne.  L'armée  russe  avait 
franchi  le  Kars-Tchaï  au  pont  de  Zaïm;  elle  s'avançait  dans  la  plame 
qui  s'étend  au  pied  de  la  ville  et  des  hauteurs  du  Kara-Dagh.  Le 
colonel  attaqua  aussitôt  les  régimens  de  Cosaques  qui  formaient 
son  avant-garde.  Mal  lui  en  prit.  Les  Cosaques,  traversant  la  ligne 
des  bachi'bozouksy  chargèrent  si  rudement  sa  cavalerie,  que  cette 
fois  encore  elle  prit  la  fuite  et  se  débanda  complètement.  Pour 
échapper  aux  lances  de  l'ennemi,  les  cavaliers  turcs  sautaient  à  bas 
de  leurs  montures,  et  se  cachaient  dans  l'herbe  prodigieusement 
haute  qui  couvre  cette  plaine  fertile.  Quelques  hommes  furent  tués 
ou  pris;  les  autres  se  rallièrent  à  grand'peine  sous  le  canon  de  la 
place.  Le  colonel  Lake  tenta  une  dernière  fois  de  reporter  les  Turcs 
en  avant  sans  que  ce  nouvel  effort  fût  plus  heureux  que  les  autres. 
Les  fusées  lancées  par  les  Russes  suffirent  pour  arrêter  les  assaillans 
et  les  rejeter  en  désordre  sur  leurs  lignes.  Il  fallut  y  renoncer. 
«  Cette  escarmouche,  remarque  philosophiquement  le  colonel  Lake, 
nous  apprit  du  moins  que  nous  ne  pouvions  tirer  le  moindre  parti 
de  notre  cavalerie.  » 

Pendant  ce  temps,  le  général  Mouravief  faisait  la  reconnaissance 
des'positions  occupées  par  les  Turcs. 

La  ville  de  Kars  s'élève  en  gradins  sur  le  flanc  d'un  énorme  ro- 
cher que  couronne  l'antique  citadelle  bâtie  par  le  sultan  Mourad  (1). 
Ce  rocher  se  détache  isolément  d'un  massif  de  collines  dénudées, 
dernier  contre-fort  des  monts  Tchildir,  qui  enferment  la  plaine  du 
côté  du  nord.  Le  Kars-Tchaî,  cours  d'eau  peu  profond,  mais  large 
et  rapide,  coule  au  pied  de  ces  montagnes,  puis,  détourné  par  le 
rocher  qui  supporte  la  ville,  s'engouffre  dans  une  gorge  dont  les 
parois  sont  coupées  à  pic.  La  rivière  divise  ainsi  la  position  en  deux 

(i)  La  siioation  de  Kan  rappelle  ceUe  de  Gonstantine. 


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LÀ  TUIQUIE  PENDANT  LA  GUERRE.  613 

parties  :  elle  laisse  sur  la  rive  gauche  le  plateau  de  Tachmas,  et 
sur  la  rive  droite  la  ville,  la  citadelle  et  les  hauteurs  du  Kara- 
Dagh.  La  citadelle  possède  plusieurs  enceintes  flanquées  de  tours. 
La  ville  elle-même  est  entourée  d'une  épaisse  muraille  en  pierre 
et  d'un  rempart  bastionné,  qui  se  relie,  d'un  côté  à  la  citadelle,  de 
l'autre  aux  défenses  du  Kara-Dagh.  Le  développement  total  de  la 
forteresse  est  d'environ  3,000  mètres.  Les  faubourgs  s'étendent 
dans  la  plaine;  ils  sont  couverts  par  une  muraille  et  des  maré- 
cages qui  en  rendent  difficiles  les  approches.  L'escarpement  du  ro- 
cher du  côté  du  nord,  les  nombreuses  fortifications  superposées  du 
côté  du  midi,  faisaient  autrefois  de  Kars  une  des  places  les  plus 
folles  de  l'Asie;  mais  alors  l'artillerie  était  dans  l'enfance,  et  ces  ou- 
vrages sont  aujourd'hui  sans  valeur.  En  effet  le  plateau  de  Tachmas, 
que  la  rivière  laisse  sur  sa  rive  gauche,  domine  complètement  la 
ville.  Ce  plateau  est  la  clé  de  la  position.  Le  général  Paskiévitcb, 
en  1828,  s'en  étant  emparé  par  surprise,  y  établit  des  batteries  qui 
écrasèrent  de  feux  plongeans  les  assiégés,  et  les  amenèrent  en  quel- 
ques heures  à  se  rendre.  En  1855,  la  situation  n'était  plus  la  même. 
Instruits  par  l'expérience,  les  Turcs  avaient  enfermé  dans  leurs 
lignes  la  partie  du  massif  la  plus  rapprochée  de  la  ville,  et  alors  ils 
travaillaient  encore  à  compléter  de  ce  côté  leur  système  de  défense. 
Sur  la  rive  droite,  deux  grands  ouvrages  en  terre  occupaient  les 
sommets  escarpés  du  Kara-Dagh.  Ces  ouvrages  formaient  avec  la 
citadelle  un  triangle  dont  les  feux  battaient  au  loin  la  plaine  et  les 
abords  du.  camp  retranché  où  campait  le  gros  de  l'armée  turque.  La 
rive  droite  offrait  une  position  inexpugnable  ;  le  général  Mouravief 
résolut  de  la  tourner. 

En  franchissant  le  Kars-Tcbaï  et  pénétrant  dans  les  montagnes, 
il  menaçait  le  plateau  de  Tachmas,  dont  les  abords  sont  moins 
abrupts  que  ceux  du  Kara-Dagh,  et  il  interceptait  en  même  temps 
la  grand' route  d'Erzeroum  à  Kars.  Ce  mouvement  se  prêtait,  on  le 
voit,  à  toutes  les  combinaisons  que  pouvaient  lui  suggérer  les  évé- 
nemens.  Il  lui  fallait,  il  est  vrai,  exécuter  à  la  vue  de  l'ennemi  une 
marche  de  flanc;  mais  les  Turcs  étaient  des  ennemis  peu  redoutables, 
ils  n'osèrent  pas,  en  effet,  troubler  l'armée  russe  dans  son  mouve- 
ment. Cette  armée  offrait,  de  la  ville,  le  spectacle  le  plus  imposant. 
L'infanterie  marchait  sur  deux  colonnes,  la  gauche  en  tête,  l'artil- 
lerie dans  les  intervalles;  elle  conservait  ainsi  son  ordre  de  bataille, 
et  pouvait  en  un  instant  former  ses  deux  lignes.  Plus  loin  venait  pa- 
rallèlement une  troisième  colonne  disposée  dans  le  même  ordre  et 
destinée  à  servir  de  réserve.  Plus  loin  encore  filaient  les  équipages. 
Deux  régimens  de  dragons  et  deux  batteries  d'artillerie  des  Co- 
sajques  du  Don  observaient  de  près  la  place,  et  couvraient  le  flanc 
droit  de  l'armée.  La  plaine  était  éclairée  au  loin  par  les  cavaliers 


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Mi  -mmm  des  deux  movcm». 

îrrégaliers,  appartenant  aux  innombrables  tribus,  toutes  différentes 
de  religion,  de  mœurs  et  de  langage,  qui  vivent,  sans  se  confondre» 
sous  le  sceptre  de  la  Russie. 

L'organisation  de  la  cavalerie  irréguliëre  des  ihisBes  est  due  à  la 
sage  politique  du  général  Paskiévitch.  Sachant  que  l'argent  est  un 
appât  irrésistible  pour  ces  peuplades  sauvages  et  belliqueuses,  Pas- 
kiévitch, pendant  sa  campagne  de  18%8,  n*  hésita  pas  à  les  appeler 
sous  ses  drapeaux,  et  se  fit  des  alliés  fidèles  d'ennemis  qu'il  aurait  eu 
à  combattre.  Depuis  cette  époque,  la  Russie  n'a  cessé  d'entretenir 
des  régimens  de  cavalerie  irréguli^e,  levés  parmi  les  tribus  les  plus 
inquiërtes.  Des  Lazes,  des  Karapapaks,  des  Adjares  étaient  venus, 
au  commencement  de  la  campa^e,  s'enrôler  sous  les  drapeaux  du 
général  Mouravief.  Le  colonel  Loris-Mélikof ,  héritier  des  princes 
géorgiens  de  Loris,  avait  recruté  dans  le  Caucase  un  corps  nom- 
breux de  cavalerie  où  l'^m  parlait  les  soixante -dix  dialectes  de 
cette  région,  désignée  en  (Ment  sous  le  nom  caractéristique  de 
Montagne-des-Langues.  Les  populations  encore  soumises  à  la  Tur-  • 
quie  fournissaient  elles-mêmes  leur  contingent  à  l'armée  russe.  Les 
Kurdes  à  eux  seuls  formaient  quatre  beaux  régimens.  Entre  tous, 
la  cohorte  noble  des  seigneurs  de  Géorgie  se  faismt  remarquer  par 
la  richesse  des  costumes  et  des  armes,  par  la  beauté  de  ses  che- 
vaux, tous  peints  en  rouge,  suivant  la  mode  usitée  en  Perse. 

L'armée  russe  fit  halte  au  village  de  Mongaradjik.  Des  pluies  tor- 
rentielles vinrent  l'y  assaillir,  et  l'y  retinrent  dans  l'inaction  jusqu'à 
la  fin  du  mois  de  juin.  Néanmoins  des  détachemens  de  Cosaques, 
sous  les  ordres  du  général  Baklanof,  bravant  les  rivières  débordées, 
poussèrent  jusqu'au  pied  du  Soghanly-Dagh ,  et  enlevèrent  dans  les 
villages  les  dépôts  de  grains  que  les  Turcs  avaient  dû  y  abandonner. 
Ils  signalèrent  l'existence  de  grands  approvisîonnemens  qui  se  trou- 
vaient accumulés  sur  le  revers  opposé  des  montagnes.  Il  était  impor- 
tant d'enlever  aux  assiégés  ces  ressources;  aussi  le  prenrier  soin  du 
général  Mouravief  fut-il  de  tenter  une  opération  de  ce  côté  dès  que 
le  temps  le  permit.  Laissant  une  partie  de  ses  forces  ik  la  garde 
de  son  camp,  qu'il  avait  transporté  sur  les  hauteurs  inabordables 
de  Kani-Eeuï,  û  prit  avec  lui  quinze  bataillons  d'infanterie,  trois 
régimens  de  dragons,  trois  régimens  de  Cosaques,  quarante  bouches 
à  feu,  et  s'enfonça  dans  les  montagnes.  Il  avatit  envoyé  en  même 
temps  au  général  Souslof  l'ordre  de  ne  point  perdre  de  vue  Vély- 
Pacha,  qui  pouvait  se  porter,  par  le  col  de  Déli-Baba,  sur  le  revers 
du  Soghanly-Dagh,  et  contrarier  ainsi  les  mouvemens  qu'il  méditait. 
Le  général  russe  s'exagérait  évidemment  la  résistance  que  pouvaient 
lui  opposer  les  Turcs.  Il  occupa  sans  coup  férir  les  retranchenaens 
élevés  au  sommet  de  la  montagne  :  les  Turcs  les  avaient  laissés  in- 
achevés ,  et  ne  songeaient  même  pas  en  ce  momeiftt  à  les  garder* 


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LA  TirRÇOTÈ  PËNÔANT  lA   CtEftRE.  615' 

L'infanterie  rasse  fit  halte  sur  ce  point  ;  la  ca?alerie  seale  dtescen^' 
SOT  le  revers  du  Saghanly-Dagh,  et  surprit  à  Bardez  Sîrri-Pîacha  et 
quehpies  centaines  de  backi-^ozouksj  qui  eurent  à  peine  le  temp» 
de  s'échapper  en  abandonnant  les  magasins  accumulés  par  le  co- 
lonel Wiliiamsr  au  prix  de  tant  d'efforts.  Les  subsistances  que  per- 
dit ainsi  la  garnison  lui  enssenl  permis  de  prolonger  de  deux  mws- 
sa  résistance,  et  d'attendre  l'époque  où  la  rigueur  au  froid  eût 
forcé  les  Russes  à  lever  le  siège,  (f  Noas  n'avons  pu  nous  procu- 
rer ni  l'argent  ni  les  voitures  nécessaires  pour  amener  ici  ces  ap- 
provisionnemens ,  écrit  le  cokmel  Williams  arvec  xm  sentiment  de^ 
douleur  facile  à  comprendre,  et  nous  voyons  l'ennemi  disposer  de 
moyens  de  transport  immenses...  En  ce  moment  même,  il  lui  arrive 
de  Goumry  un  convoi  de  cinq  mifUe  arabas  et  de  deux  mille  cha- 
meaux I  »  Quelques  jours  ftirent  employés  par  les  Russes  à  vider  les 
magasins  dont  ils  s'étaient  emparés.  Les  Cosaques  fouillèrent  au 
loin  le  pays,  et  se  saisirent  ainsd  d'un  grand  convoi  qui  s'acheminait 
tranquillement  vers  Bardez.  Après  s'être  assuré  que  tous  les  appro- 
visionnemens  avaient  été  enlevés  ou  détruits,  le  général  Mouravief 
ramena  son  armée  devant  Kars.  Le  S  juillet,  il  était  de  retour.  Pen- 
dant le  cours  de  son  expédition ,  il  n'avait  même  pas  été  inquiété. 
Les  populations  des  montagnes,  qui,  lors  de  la  dernière  guerre, 
avaient  concouru  énergiquemcnt  à  la  défense  du  pays,  venaient 
cette  fois  au-deVant  du  général  russe  lui  offrir  le  pain  et  le  sel  ew 
signe  de  paix  et  d'amitié.  Pour  Vély-Pacha,  loin  de  songer  à  se' 
porter  sur  Bardez,  il  s'était  hâté,  à  la  nouvelle  de  la  marche  des^ 
Russes,  de  regagner  ses  lignes  de  Kopri-Keuï.  Atteint  par  le  général 
Souslof  avant  d'avoir  franchi  le  col  de  Déli-Baba,  il  avait  laissé  entre 
ses  mains  quelques  cavaliers,  Hassan-Aga,  leur  commandant,  et 
Bahloul,  pacha  héréditaire  de  Bayazid.  Ce  pacha,  homme  d'esprit 
et  fort  exempt  de  préjugés,  ne  manquait  jamais  une  occasion  de  se 
faire  prendre.  Autrefois  captif  tour  à  tour  des  Persans  et  des  Russes, 
il  s'était  trouvé  en  mesure  de  rendre  des  services  au  général  Pas- 
kiévitch.  C'était  lui  qui  avait  déterminé  par  ses  intrigues  les  pachas 
de  Van  et  de  Much  à  rester  spectateurs  de  la  lutte  où  la  Turquie 
se  trouvait  engagée  en  1808. 

A  son  retour,  le  général  Mouravief  se  disposa  à  resserrer  les  Turc» 
dans  leurs  lignes.  Il  s'ét£^lit  avec  le  gros  de  son  armée  près  du  ha- 
meau de  Bouyouk-Tikmé,  aitué  sur  la  grande  route  d'Erzeroum,  à 
trois  heures  de  Kars.  Il  interceptait  ainsi  complètement  les  passages 
du  Sogbanly-Dagh.  Un  détachement  de  huit  bataillons  d'infanteriov 
deux  batteries  d'artillerie,  deux  régimens  de  cavalerie,  observaient 
la  place,  de  plus  près.  Les  Cosaques  et  les  irréguliers  parcouraient 
sans  relâche  les  environs;  ils  allaient  jusqpie  sous  le  canon  de  Kars 
attaquer  les  fourrageurs  qui  parfois  se  hasardaient  hors  de  la  viUe«. 


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616  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

Cependant  quelques  convois  de  vivres  venant  d'Olty  se  faisaient  en- 
core jour  en  suivant  par  un  long  détour  la  route  d'Ardahan;  mais  cette 
ressource  devait  bientôt  échapper  aux  assiégés.  A  la  fin  de  juillet,  un 
détachement  de  la  garnison  d*  Achaltziche,  sous  les  ordres  du  général 
Bazin,  vint  occuper  les  deux  versans  des  monts  qui  séparent  la 
plaine  d*Ardahan  de  celle  de  Kars.  La  ville  se  trouva  ainsi  complè- 
tement bloquée. 

L'armée  russe  occupait  alors  des  positions  habilement  choisies. 
Le  général  Mouravief  avait  son  quartier-général  à  Tchivtli-Tchaï;  le 
comte  Nyrod  était  à  Kani-Keuï,  le  colonel  Edigorof  à  Hadji-Véli-Keuï, 
le  général  Baklanof  à  Mélik-Keuî,  le  colonel  Doudoukof  Korsakof  à 
Bozgaly,  le  colonel  Bngem-Stemberg  au  lac  Aïger-Gœl,  le  général 
Bazin  à  Maraga.  La  force  totale  de  ces  différens  corps  est  évaluée  par 
le  colonel  Williams  à  trente-trois  bataillons  d'infanterie,  cent  pièces 
attelées  et  plus  de  10,000  hommes  de  cavalerie.  Des  renforts  rendus 
disponibles  par  l'évacuation  des  ports  de  la  Mer-Noire  étaient  encore 
attendus.  Inférieure  en  nombre,  plus  inférieure  encore  en  discipline, 
l'armée  turque  était  hors  d'état  d'entreprendre  un  mouvement  offen- 
sif. Il  ne  lui  restait  aucun  secours  à  attendre  de  l'intérieur  de  l'em- 
pire. Le  séraskier  avait  fait  parvenir  cette  triste  nouvelle  au  mouchir; 
il  ne  pouvait  distraire  la  moindre  partie  des  troupes  qui  se  trou- 
vaient en  Bulgarie  et  en  Crimée.  Le  divan  projetait  bien  d'exécuter  en 
Géorgie  une  diversion  qui  forçât  le  général  Mouravief  à  lever  le  siège 
de  Kars;  mais,  pour  donner  suite  à  ce  projet,  il  devait  attendre  que 
la  prise  de  Sébastopol  rendit  disponible  son  armée  de  Crimée.  Dans 
le  moment,  les  seules  troupes  qu'il  pût  envoyer  en  Arménie  consis- 
taient en  deux  bataillons  d'infanterie,  quatre  escadrons  de  cavalerie 
et  quelques  centaines  d'hommes  appartenant  à  l'artillerie  des  Darda- 
nelles. Vély-Pacha  n'avait  en  réalité  que  5  ou  6,000  hommes  de  troupes 
régulières,  auxquels  était  venu  se  joindre  un  nombre  à  peu  près  égal 
de  barhi^bozouksy  plus  disposés  à  piller  qu'à  se  battre.  Avec  de 
pareilles  troupes,  il  était  impossible  à  ce  général  de  se  hasarder 
contre  les  Russes.  Aussi  demeurait-il  blotti  derrière  ses  retranche- 
mens  de  Kopri-Eeuï;  il  allait  même  se  voir  forcé  d'abandonner  cette 
position  pour  en  prendre  une  plus  éloignée.  Le  général  Mouravief 
avait,  le  31  juillet  1855,  passé  une  seconde  fois  le  Soghanly-Dagh; 
le  2  août,  il  rejoignait  au  pont  de  l'Araxe  le  général  Souslof,  qui,  de 
son  côté,  s'était  reporté  au-delà  du  col  de  Déli-Baba.  Vély-Pacha 
s'était  retiré  dans  la  nuit  sur  ses  lignes  de  Dévé-Boynou;  mais  là 
même  il  ne  semblait  pas  disposé  à  attendre  l'ennemi.  Les  autorités 
d'Erzeroum  étaient  consternées,  et  l'aspect  des  troupes  qu'amenait 
Vély-Pacha  n'était  pas  de  nature  à  les  rassurer.  Nulles  mesures  n'a- 
vaient été  prises  pour  la  défense  de  la  position.  Le  désordre  le  plus 
complet  régnait  dans  le  camp.  Les  pièces  d'artillerie,  séparées  de 


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LA  TURQUIE  PENDANT  LA  GUERRE.  617 

leurs  caissons,  étaient  dispersées  au  milieu  des  bagages;  les  soldats 
erraient  à  l'aventure;  les  bachi-bozouks  s'étaient  enfuis,  ils  rega- 
gnaient Erzeroum,  confondus  avec  les  malheureux  habitans  de  la 
plaine,  qui  venaient,  avec  leurs  familles  et  leurs  bestiaux,  chercher 
un  refuge  dans  cette  ville.  Les  Kurdes,  descendus  de  leurs  mon- 
tagnes, saccageaient  et  brûlaient  les  villages,  a  La  conduite  lâche  et 
imbécile  de  nos  pachas,  écrit  le  consul  anglais  Brand  (1),  ne  nous 
laisse  aucune  chance  de  résister  à  l'ennemi,  Nul  doute  que  notre 
ville  ne  soit  abandonnée  et  pillée,  d'abord  par  les  Turcs,  puis  par  les 
Russes,  »  Heureusement  le  général  Mouravief  ne  songea  pas  à  pour- 
suivre sa  marche.  Satisfait  d'avoir  éloigné  Vély-Pacha,  il  rasa  les 
retranchemens  élevés  à  Kopri-Keuï,  et,  laissant  sur  ce  point  le  coi^ps 
du  général  Souslof,  il  reprit  la  route  de  Kars. 

Cependant  la  position  des  assiégés  devenait  de  plus  en  plus  in- 
quiétante. Les  vivres  diminuaient  rapidement;  les  soldats  avaient  été 
mis  à  la  demi-ration;  les  habitans  de  la  ville  enduraient  déjà  de 
cruelles  souffrances.  Il  en  résultait  des  murmures,  des  mutineries, 
des  désertions.  Des  bandes  entières  de  Lazes,  quittant  leurs  postes, 
essayaient  de  regagner  les  montagnes  à  travers  les  lignes  des  Russes. 
Le  plus  grand  malheur  était  que  les  ennemis  recevaient  jour  par 
jour  d'exactes  informations  sur  tout  ce  qui  se  passait  dans  la  ville. 
Ils  apprirent  ainsi  que  le  colonel  Williams  se  disposait  à  faire  sortir 
de  son  camp  toute  la  cavalerie,  qui,  périssant  d'inanition,  ne  pouvait 
plus  lui  rendre  le  moindre  service.  Un  premier  détachement  avait 
échappé  à  la  vigilance  des  Russes,  et  était  parvenu  à  regagner  un 
corps  de  troupes  turques  qui,  sous  les  ordres  d'Aali-Pacha,  occu- 
pait Olty  et  Péniaki.  Encouragé  par  ce  succès,  le  colonel  Williams 
avait  fait  choix  de  douze  cents  de  ses  meilleurs  cavaliers,  et  leur 
avait  adjoint  deux  cents  soldats  d'artillerie,  une  partie  des  bachi- 
bozouks  et  une  douzaine  de  pachas  dont  il  ne  savait  que  faire.  Cette 
colonne  sortit  de  Kars  à  la  nuit  tombante  et  s'engagea  dans  les  mon- 
tagnes. Vers  dix  heures  du  soir,  elle  donna  dans  les  avant- postes 
russes.  Une  charge  exécutée  par  les  Cosaques  la  coupa  en  deux.  L'ar- 
rière-garde dut  regagner  Kars  en  toute  hâte.  Le  gros  de  la  colonne 
essaya  de  pousser  en  avant;  mais,  au  bruit  de  la  fusillade,  des  dé- 
tachemens,  qui  sur  toute  la  ligne  se  tenaient  prêts  à  monter  à  che- 
val, accoururent  de  toutes  parts.  Les  Turcs  se  trouvèrent  bientôt 
séparés  les  uns  des  autres.  Quelques-uns  se  jetèrent  dans  le  village 

(1)  «  rai  déjà  appelé  rattention  de  votre  seigneurie,  écrit  le  consul  à  lord  Clarendon, 
sur  le  rôle  dangereux  que  devaient  jouer  dans  ce  pays  les  Kurdes  en  cas  de  guerre  avec 
la  Russie;  ils  se  conduisent,  ainsi  que  je  l'avais  prévu,  en  ennemis  achiiniés  do  la  do- 
mination du  sultan.  »  Cette  remarque  est  digne  d^attentîon.  Le^  Kurdes  sont  en  effet  un 
des  élémens  de  dissolution  de  l'empire  ottoman.  Ils  habitent  la  région  comprise  entre 
l'Ararat  et  le  Taurus,  et  coupent  ainsi,  à  la  moindre  insurrection,  les  communications 
entre  la  Syrie,  la  Mésopotamie  et  le  reste  de  l'empire. 


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^18  BfiYUE  BiB6  S^UVX  MONDES* 

de  Soukoupliss,  au  ils  furent  ceraés  et  obligés  4e  se  rendre.  D'autres 
mirent  pied  à  terre,  essayèrent  de  se  défendre  au  milieu  des  rochers, 
mais  ils  se  virent  bientôt  débusqués  par  les  troupes  d'infanterie  ar- 
rivées à  leur  tour  sur  le  théâtre  de  la  lutte.  Deux  cents  cavaliers  et 
plusieurs  centaines  de  chevaux  tombèrent  ainsi  aux  mains  des  Russes. 
Les  autres  parvinrent  isolément  à  regagner  le  corps  d'Âali-Pacha; 
même  auprès  de  ce  général,  ils  ne  devaient  pas  rester  longtemps 
tranquilles.  Peu  de  jours  après,  un  détachement  russe,  sous  les  or- 
dres du  général  Kowalevski,  vint  les  surprendre.  Nul,  dans  le  camp 
des  Turcs,  ne  s'attendait  à  cette  attaque.  Un  chef  kurde  cependant 
était  venu  la  veille  avertir  Âali-Pacha  de  la  marche  des  Russes  et  du 
danger  qu'il  courait;  mais  Âali,  troublé  d^ns  sa  quiétude,  av<adt  lait 
donner  des  coups  de  bâton  à  cet  importun. 

«  Le  9  septembre  au  soir,  dit  le  capitaine  Gameron,  un  cavalier, 
la  terreur  peinte  sur  le  visage,  courait  à  la  tente  du  général  en 
^ianti  Voilà  l'ennemi!  En  effet,  les  Cosaques  apparaissaient  dé^ 
sur  le  versant  opposé  de  la  vallée.  Aali  fit  sonner  à  cheval.  A  ce  ^- 
gnal,  les  bachi-bozouks  chargèrent  sur  leurs  chevaux  le  butin  qu'ils 
avaient  enlevé  aux  habitans  du  pays,  et  prirent  la  fuite  dans  toutes 
les  directions.  La  cavalerie  régulière,  qui  comptait  environ  douze 
cents  chevaux,  fit  d'abord  meilleure  contenance.  Tandis  qu'elle 
formait  ses  rangs,  j'offris  mes  services  pour  pointer  les  obusiers  de 
montagne,  que  les  artilleurs  entouraient  les  bras  croisés.  Quelques 
coups  furent  tirés;  mais  alors  les  fusées  lancées  par  les  Russes  vin- 
rent tomber  dans  les  rangs  de  la  cavalerie,  qui  peu  à  peu  tourna 
bride,  prit  le  trot,  puis  le  galop,  et  disparut,  abandonnant  l'artille- 
rie, le  camp  et  son  général  Aali-Pacha.  Ce  Turc  donnait  d'un  air  im- 
passible des  ordres  pour  l'enlèvement  de  sa  tente  et  de  ses  effets. 
Je  le  perdis  de  vue,  et  j'appris  par  la  suite  que  son  obstination  à 
sauver  ses  bagages  l'avait  fait  tomber  entre  les  mains  des  Russes,  o) 

Ainsi  s'éloignaient  pour  les  assiégés  les  dernières  diances  de  se- 
cours. ((  La  majeure  partie  de  nos  provisions  est  consommée,  écrit 
Williams  au  commencement  de  septembre.  Le  soldat. ne  reçoit  plus 
qu'une  demi-ration,  le  plus  souvent  du  biscuit  au  lieu  de  pain  :  rien 
de  plus.  Pas  d'argent.  La  population  musulmane  meurt  de  iisûm,  les 
Arméniens  ont  ordre  de  quitter  la  ville.  Pas  d'avoine.;  à  peine  des 
fourrages.  Les  chevaux  d'artillerie  sont  de  vrais  squelettes.  »  L'in- 
vestissement de  la  vUle  était  si  complet  que  le  colonel  était  depuis 
longtemps  sans  la  moindre  nouvelle  du  dehors.  Un  hardi  chef  de 
bachi-bozouks  parvint  enfin  à  traverser  les  lignes  des  Russes.  U  ap- 
portait des  dépêches  d'Omer-Pacha,  qui  annonçait  au  mouchir  la 
prise  de  Sébastopol  et  la  concentration  sur  les  bords  du  Tchorok 
d'une  armée  turque  appelée  à  délivrer  la  ville.  Rien  que  la  dépêche 
fût  conçue  en  termes  assez  vagues,  elle  ne  laissa  pas  de  causer  aux 


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^    e^    n    ■*  <    V    — 


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LA   TURQUIE   PEtflUNT  Là   6UBRRE.  6d9 

assiégés  une  vive  allégresse.  Une  salve  de  cent  coaps  de  canon  salua 
la  prise  de  Sébastopol.  Il  semblait  que  la  nouvelle  d'un  tel  échec 
devait  porter  le  découragement  dans  les  rangs  des  Russes ,  et  cha- 
cun s'attendait  à  les  voir  battre  en  retraite.  Il  n'en  fut  rien.  Le  gé- 
néral russe  se  disposait  au  contraire  à  livrer  un  de  ces  assauts  dés- 
espérés qu'expliciuerit,  sans  les  justifier,  les  souvenirs  trOczakof  et 
d*Ismaïl  (1).  L'idée  de  brusquer  la  prise  de  la  ville  fut  adoptée  à 
l'unanimité  par  les  généraux.  Quant  aux  soldats,  fatigués  de  la 
longueur  de  ce  siège,  ils  accueillirent  avec  enthousiasme  l'annonce 
d'une  rencontre  avec  les  Turcs.  Habitués  à  mépriser  ces  ennemis 
qu'ils  avaient  vus  fuir  en  toute  occasion  devant  leurs  drapeaux  vic- 
torieux, ils  ne  doutaient  pas  un  instant  du  succès.  Cette  confiance 
devait  leur  être  fatale.  Us  oubliaient  trop  que  le  soldat  turc  est  indi- 
viduellement brave,  et  que  le  défaut  d'instruction  et  de  discipline 
annule  seul  ses  qualités  militaires  :  le  jour  où  il  se  voit  livré  à  lui- 
même,  il  retrouve  son  intrépidité  natm^elle  et  se  défend  à  l'abri  d'un 
retranchement  avec  une  obstination  qui  nous  étonnerait,  si  on  n'ob- 
servait ailleurs  les  mêmes  contrastes.  11  suffit  de  rappeler  les  armées 
espagnoles  à  l'époque  de  leur  désorganisation  et  la  célèbre  défense 
de  Saragosse. 

H 

La  position  à  enlever  était  évidemment  le  massif  de  Tachmas.  Ce 
massif,  dont  les  pentes  escarpées  dominent  à  l'ouest  la  vallée  de 
Chorak  et  au  sud  la  plaine  et  le  cours  du  Kars-Tchaï,  est  séparé 
à  l'est  des  rochers  du  Kara-Dagh  par  la  gorge  où  s'engouffre  la  ri- 
vière (2).  Le  sommet  offre  une  surface  généralement  assez  unie  pour 
laisser  un  libre  développement  à  l'action  des  trois  armes.  Des  acci- 
dens  de  terrain  dessinent  néanmoins  deux  plateaux  parfaitement  dis- 
tincts, auxquels  les  petits  villages  de  Chgrak  et  de  Tchakmak  ont 
donné  leurs  noms.  Les  Turcs  se  bornèrent  d'abord  à  retrancher  le 
plateau  de  Tchakmak,  le  plus  rapproché  de  la  ville.  Sur  une  crête 
qui  domine  tout  l'espace  environnant,  ils  avaient  construit  un  ou- 
vrage d'assez  grande  dimension  pour  qu'il  leur  tînt  lieu  de  cita- 
delle. Un  blockhaus  en  occupait  le  centre;  les  parapets,  de  dix-huit 
pieds  de  relief,  étaient  armés  de  sept  •pièces  de  divers  calibres  et 
d'un  mortier.  Cet  ouvrage,  auquel  l'officier  du  génie  anglais  Lake 
avait  donné  son  nom,  formait  la  tête  d'une  ligne  de  retranchemens 

(1)  Tout  porto  à  croire  du  moins  que  le  seul  objet  du  gc^néral  Mouravief  était  de 
compenser  par  un  fait  d'armes  éclatant  Teffet  produit  en  Europe  par  la  cliute  de  Sé- 
bastopol. 

(2)  Voir  la  carte  ci-jointe,  qui  est  la  réduction  de  celle  que  le  colonel  Lako  a  donnée 
dans  sa  relation  du  siège  de  Kars. 


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620  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

(les  redoutes  anglaises)  qui  suivait  l'arête  du  plateau  de  Tcbakmak 
jusqu'au  bord  des  falaises,  et  se  reliait  ainsi  aux  redoutes  du  Kara- 
Dagh,  situé  sur  la  rive  opposée.  Ces  travaux  suffisaient  pour  mettre 
la  ville  à  l'abri  d'un  coup  de  main  pareil  à  celui  qui  avait  réussi 
au  général  Paskiévitch  ;  mais  ils  avaient  un  inconvénient  grave  :  ils 
étaient  commandés  à  leur  tour  par  le  plateau  de  Ghorak.  Aussi  de- 
vint-il indispensable  pour  les  Turcs  de  comprendre  dans  leurs  lignes 
le  massif  tout  entier,  du  jour  où  les  Russes,  pénétrant  dans  les  mon- 
tagnes, eurent  pris  position  sur  le  revers  opposé.  La  position,  du 
reste,  était  naturellement  forte,  et  n'exigeait  qu'un  petit  nombre  de 
travaux  pour  être  mbe  en  état  de  défense.  Les  pentes  qui  descen- 
dent vers  la  plaine  se  trouvent  battues  par  les  feux  du  camp  infé- 
rieur et  du  fort  Lake.  Du  côté  de  la  vallée  de  Ghorak,  une  ligne  de 
rochers  à  pic  forme,  sur  un  espace  de  huit  cents  pas,  un  obstacle 
à  peu  près  insurmontable.  C'est  seulement  en  se  rapprochant  de  la 
-partie  inférieure  de  la  vallée  que  le  rocher  disparait  pour  faire  place 
à  un  terrain  moins  accidenté.  Sur  ce  point,  deux  petits  ravins  livrent 
passage  aux  chemins  qui  mènent  au  sommet  du  plateau.  Entre  ces 
deux  ravins,  sur  une  éminence  qui  occupe  le  centre  de  la  position, 
les  Turcs  avaient  construit  une  redoute  fermée  à  la  gorge  (  Youksek- 
Tabia).  Cette  redoute  était  armée  de  six  pièces;  elle  était  flanquée 
à  gauche  d'une  petite  lunette  (Yarimaï-Tabia),  armée  de  deux 
pièces,  et  à  droite  d'un  long  retranchement  (les  lignes  de  Renni- 
son),  armé  de  quatre  pièces,  qui  s'étendait  jusqu'aux  rochers.  En- 
fin, à  l'autre  extrémité  de  ces  rochers,  une  petite  batterie  (Télek- 
Tabia),  armée  de  deux  pièces,  commandait  le  ravin  qui  descend 
vers  le  village  de  Tcbakmak,  et  complétait  ainsi  la  défense  du  côté 
droit.  Du  côté  gauche,  à  sept  cents  pas  environ  de  la  redoute  cen- 
trale de  Youksek-Tabia,  se  trouve  une  autre  éminence  que  les  Turcs 
avaient  fortifiée  au  moyen  d'une  grande  flèche  destinée  à  amortir  le 
premier  elTort  de  l'assaillant.  Plus  tard,  ils  avaient  fermé  à  la  gorge 
une  partie  de  cette  flèche,  et  en  avaient  fait  ainsi  une  redoute  de 
dimension  assez  grande  pour  contenir  environ  1,500  hommes.  Â  la 
droite  de  cette  redoute  (Tachmas-Tabia),  la  flèche  se  prolongeait 
sur  un  espace  de  cent  pas;  à  la  gauche,  elle  suivait  une  pente  es- 
carpée, et  se  terminait,  à  quatre  cents  pas  plus  bas,  par  une  petite 
lunette  située  sur  une  croupe  du  plateau  qui  domine  la  vallée  à  son 
débouché  dans  la  plaine.  La  lunette  était  armée  de  deux  pièces,  la 
flèche  de  trois  pièces  placées  immédiatement  au-dessous  de  la  re- 
doute; la  redoute  elle-même  était  armée  de  six  pièces. 

L'ensemble  de  ces  retranchemens  formait  une  ligne  à  peu  près 
parallèle  à  celle  des  redoutes  anglaises,  et  en  était  séparé  par  un 
espace  de  dix-huit  cents  pas.  L'avantage  d'un  système  de  défense 
parfaitement  complet  se  trouvait  cette  fois  diminué  par  l'inconvé- 


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LA  TURQUIE  PENDANT  LA  GUERRE.  621 

nient  de  laisser  une  enceinte  trop  étendue  à  défendre.  II  ne  fallait 
pas  moins  de  trois  heures  pour  faire  à  cheval  le  tour  du  camp  re- 
tranché. La  garnison  ne  comptait  guère  plus  de  20,000  hommes; 
le  mouchh*  n*avait  donc  pu  laisser  sur  ce  point  qu'une  division  d'un 
peu  plus  de  6,000  hommes,  dont  voici  la  composition  : 


Î.670 


Première  brigade.  —  Général  :  Tcherkcss-Hussein-Daim-Pacha. 

V  bataillon  de  chasseurs  à  pied  de  l'Arabistan 400  > 

P%  2%  3e,  4%  5%  G"  bataillons  nisam  de  l'Arabistan 2,270  ) 

DEPxifeME  BRIGADE.  —  Coloncl  :  Yanik-Moustafa-Bey. 

1*^  bataillon  de  chasseurs  à  pied  de  la  garde 520 

i"  et  2*  bataillons  du  l**'  régiment  nizam  d'Anatolie. , .  -         650  2,Î70 

1"  et  2*  bataillons  du  2"  régiment  rédif  d'Anatolie 1,100 

Lazes 330 

Cavaliers  démontés 250 

Artilleurs 939 


Total  général 6,459  (1). 

Les  quatre  bataillons  nizam  et  r^rfi/ d'Anatolie  et  les  Lazes  étaient 
distribués  dans  le  fort  Lake  et  les  lignes  anglaises;  le  bataillon  de 
chasseurs  à  pied  de  l'Arabistan,  le  1''""  et  le  2®  bataillon  nizam  du 
même  corps  occupaient  les  lignes  de  Tachmas;  le  3*  bataillon, 
Yarimaï-Tabia  ;  le  A*  bataillon ,  les  lignes  de  Rennison  ;  trois  com- 
pagnies du  bataillon  de  chasseurs  à  pied  de  la  garde  étaient  pos- 
tés sur  les  rochers  et  dans  la  petite  redoute  de  Télek-Tabia  ;  cinq 
autres  compagnies,  le  5^  et  le  G*"  bataillon  de  TArabistan,  avec  les 
cavaliers  démontés  et  cinq  pièces  attelées,  formaient  au  centre  du 
plateau  la  réserve. 

La  défense  du  plateau  de  Tachmas  avait  été  confiée  au  général 
hongrois  Kméty.  Cet  officier  combattait  dans  les  rangs  des  Turcs  de- 
puis le  commencement  de  la  guerre.  Une  âme  de  feu  animait  en  lui 
un  corps  usé  par  les  fatigues  et  les  souffrances;  une  infatigable  ac- 
tivité, jointe  à  une  extrême  bravoure,  faisait  de  cet  officier  un  chef 
accompli.  11  parlait  la  langue  du  pays,  et,  dans  ses  rapports  journa- 
liers avec  les  soldats,  avait  su  se  concilier  leur  confiance  et  leur  atta- 
chement. L'intrépidité  qu'allaient  déployer  sous  ses  ordres  les  Turcs 
dans  ce  terrible  assaut  du  29  septembre  1855  offre  un  exemple  mé- 
morable de  Tinfluence  qu'un  général  peut  exercer  sur  ses  troupes. 

Le  général  Mouravief  résolut  de  porter  tous  ses  efforts  contre  les 
ouvrages  qui  défendaient  les  hauteurs  de  Ghorak.  Il  garda  en  con- 
séquence sous  sa  main  le  gros  de  son  armée,  et  en  forma  trois  co- 
lonnes d'assaut  et  une  réserve.  Deux  autres  colonnes  furent  desti- 
nées à  exécuter  des  diversions  et  à  tenir  ainsi  en  échec  une  partie  de 
la  garnison.  Le  tableau  suivant,  nécessaire  à  l'intelligence  de  ce  ré- 

(1)  De  plus,  les  imams,  écrivains,  musiciens  €t  tambours  étaient  tous  armés,  et  postés, 

f 

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622 


HËTtJE  DBS  DEt5X  MONDES. 


cit,  fera  conoattre  rorganisation  des  corps  qui  furent  engagés  le  jour 
de  Taasaut. 


Général-lieutenaiit  :  KowaleYski. 

6  bataillons. 

8  escadrons  de  dragons 

5  escadrons  de  Cosaques , 

1  batterie  dVtillerie  à  pied 

1  batterie  ^'artillerie  à  cheral. 

1  b^tteriede  fusées  de  guerre... 


7,7« 


Génâral-Major  : 

10  bataiUons. 

^  ^compagnies  de  sapeurs.*. • . . . 

2  compagnies  de  tirailleurs • .  •  • . 

4  escadrons  de  Cosaques 

1  batterie  d*artillerie  à  pied 

1  batterie  d'artillerie  légère 

1  batterie  d'artillerie  de  montagne. . . . . 

Général-lieutenant  : 

4bataiUoiis 

1  compagnie  de  sapeurs. 

1  compagnie  de  tirailleurs.. 

i  ddmi-batterie  d'artillerie  à  pied. . . 


HajFdel. 


prince  Gagarin. 


5,301 
1,374 
680 
104 
194 
40 

8,404 


310  I 

400  }    i0,4i5 

180  I 

168 

86 


Général-lieutenant  : 

lÔ  bataillons 

1  compagnie  de  ttraflleors 

4  escadrons  de  Cosaques 

1  escadron  de  nobles  géorgiens 

1  batterie  d'artillerie  à  pied 

1  batterie  d'artillerie  légère 

1  demi-batterie  d'artillerie  légère 

2  pièees  d'artillerie  de  siège 


Brummer. 


Général-major  : 

10  escadrons  de  dragons 

11  escadrons  de  Cosaques 

2  escadrons  d'irréguUers 

1  batterie  d'artillerie  à  cheval. 


Baklanof. 


Général -mijor  X  Bazfto. 

3  bataillons  d'infanterie 

1  compagnie  de  milice  de  Loris 

1  demi-batterie  d'artillerie  légère 

1  demi-batterie  d'artillerie  k  pied 


Général-major  :  comte  Nyrod. 

3  bataillons 

8  escadrons  de  dragons 

8  escadrons  de  la  milice  du  colonel  Loris^éUkof.. 

1  batterie  d'artillerie  à  cheval 

1  demi-batterie  d'artillerie  à  pied 

1  batterie  d'artillerie  à  pied 

Total  général.... 


3,197 

.  224 

155 

06 


8,380 
155 
520 
104 
150 
151 
70 
72 


1,550 

1,402 

148 

179 


1,636 

117 

75 

75 

2,367 

1,160 

896 

132 

07 

183 


3,67t 


0,511 


3,288 


2,908 


4,83Si 


42,416 


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LA  TURQUIE  PËNDANX  hk   QUERRE,  #03 

Les  colonnes  d'assaut  avaient  ordre  de  pFwdre  positîoa,  dans  la 
Doit  du  28-au  S9  septembre,  au  pied  des  hauteurs  de  Ghorak  et  de 
se  teim*  prêtes  à  attaquer  à  quatre  heures  du  matin.  Le  général  May- 

del,  commandant  la  colonne  de  droite,  après  avoir  fait  occuper  par 
deux  compagnies  d'infanterie  et  une  batterie  d'artillerie  légère  la 
colline  de  Moukha,  dernier  contre-fort  du  plateau,  devait  se  porter 
contre  les  lignes  de  Tachmas;  le  général  Kowalev$ki,  commandant 
la  colonne  de  gauche,  contre  les  lignes  de  Rennison.  La  colonne  du 
centre,  sous  les  ordres  du  général  prince  Gagarin,  attendait  en  po- 
sition que  l'action  s'engageât  pour  agir  suivant  les  circonstances. 
Enfin  les  réserves,  sous  les  ordres  du  général  Brummer,  demeu- 
raient au  pont  de  Koutchouk-Keuï,  en  arrière  de  la  colline  de 
Moukha,  Les  généraux  Bazin  et  Baklanof  devaient  attaquer  du  côté 
du  nord  les  lignes  anglaises,  le  général  comte  Nyrod  s* avancer  dans 
la  plaine  de  Kars,  et  exécuter  ainsi,  du  côté  du  sud,  une  démon- 
stration contre  la  partie  inférieure  du  camp  retranché. 

La  concentration  des  troupes  russes  s'accomplit  sans  attirer  l'at- 
tention des  Turcs.  Des  bruits  lointains  de  voitures  en  marche,  des 
allées  et  des  venues  de  lanternes  furent  bien  observés  pendant  la 
nuit,  mais  nul  n'y  attacha  d'importance,  tant  chacun  était  persuadé 
que  les  Russes  allaient  battre  en  retraite.  .  ^  ;    ,  .j^mh 

» 
«  La  veille  encore  rien  n'était  changé  dans  Faspect  de  leurs  campemens, 
dit  le  général  Kméty  (1).  Le  coup  de  canon  du  soir  fut  tiré  comme  d'habi- 
tude, puis  tout  rentra  dans  le  silence.  La  nuit  s'écoula  ainsi ,  mais  à  trois 
heures  du  matin  des  hommes  hors  d'haleine  vinrent  à  mon  quartier-géné- 
ral m'annoncer  l'approche  des  Russes.  "Après  avoir  donné  sur  toute  la  ligne 
l'ordre  de  prendre  sans  bruit  les  armes,  je  me  rendis  aux  avant-postes  pour 
ra'assurer  par  moi-môme  de  Texactitude  de  ces  rapports.  La  nuit  était 
claire,  la  lune  encore  sur  Thorizon;  néanmoins  il  était  impossible  de  rien 
distinguer  au  fond  de  la  vallée.  Seulement  de  grands  espaces  sombres  of- 
fraient avec  le  sol  environnant  le  contraste  des  champs  labourés  au  milieu 
des  chaumes.  En  y  regardant  plus  attentivement,  ces  champs  labourés  sem- 
blaient se  mouvoir;  ils  s'arrêtaient,  puis  s'avançaient  de  nouveau.  J'appro- 
chai mon  oreille  du  sol  ;  il  m'apporta  le  bruit  sourd  et  régulier  que  produit 
le  pas  de  l'infanterie  en  marche.  Plus  de  doute,  les  Russes  se  disposaient  à 
nous  attaquer.  En  effet,  je  vis  bientôt  après  deux  grosses  colonnes  se  diri- 
ger, l'une  sur  les  lignes  de  Tachmas ,  Tautre  sur  les  lignes  de  Rennison. 
Ces  dernières  étaient  la  partie  faible  de  la  position  :  elles  étaient  situées  du 
côté  le  moins  escarpé  du  plateau,  et  consistaient  en  un  simple  retranche- 
ment, tandis  que  la  partie  de  la  flèche  de  Tachmas  qui  avait  été  fermée  à 
la  gorge  offrait  aux  troupes  de  Hussein-Pacha  un  asile  où  elles  pouvaient 
se  maintenir.  En  conséquence,  je  me  contentai  d'envoyer  un  baUiiîlon  de 
renfort  à  Hussein-Pacha,  et  je  gardai  avec  moi  l'autre  bataillon  et  les  cinq 

(l)  A  .\arrative  of  tke  Defeme  of  Kars  on  the  $9  septembre  fSoS,  by  George  KmiHy; 
London  185d. 


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62A  RBTUE  DES  DEUX  MONDES. 

compagnies  de  chasseurs  de  la  garde  que  je  destinai  à  la  défense  des  lignes 
de  Rennison.  Je  les  postai,  et  fis  placer  dans  les  embrasures  trois  des  pièces 
attelées  de  la  réserve;  je  jetai  les  deux  autres  dans  Youksek-Tabia. 

«  Tandis  que  je  prenais  ces  dispositions,  les  colonnes  ennemies  étaient 
panrenues  au  pied  des  hauteurs.  La  distance  qui  nous  séparait  n'était  plus 
que  de  douze  cents  pas.  ^ordonnai  d'ouvrir  le  feu;  il  éclata  sur  toute  la  ligne. 
Les  Russes  y  répondirent  par  de  longs  hourras,  et  continuèrent  à  s'avancer 
bravement  sous  le  feu  croisé  de  l'artillerie  et  de  la  mousqueterie.  La  co- 
lonne que  j'avais  en  face  de  moi  mit  près  d'une  demi-heure  à  gravir  la 
pente  encombrée  de  quartiers  de  rocher  et  de  pierres  éboulées  que  cou- 
ronnaient les  lignes  de  Rennison.  Arrivés  à  cent  cinquante  pas  de  nous,  les 
hommes  qui  formaient  la  tète  de  la  colonne  firent  feu.  Je  respirai  :  il  y 
avait  du  flottement  l  En  effet,  la  force  d'impulsion  qu'avait  conservée  la  co- 
lonne sembla  dès  lors  s'amortir;  elle  ne  s'arrêta  néanmoins  qu'à  dix  pas  du 
fossé.  Les  plus  hardis  y  descendirent  et  même  escaladèrent  les  embrasures. 
Après  un  combat  à  bout  portant  où  les  nôtres  en  vinrent  à  se  défendre  à  coups 
de  pierres,  les  Russes  durent  se  retirer,  laissant  le  sol  jonché  d'un  millier 
de  morts  et  de  blessés,  dont  huit  cents  ne  formaient  qu'un  seul  monceau. 
Le  feu  avait  été  si  vif  que  toutes  nos  munitions  étaient  épuisées,  et  que, 
pour  y  suppléer,  les  soldats  durent  en  prendre  dans  les  gibernes  des  Russes 
tombés  au  pied  des  retranchemens.  Je  ralliai  au  plus  vite  mes  hommes,  car 
la  fortune  nous  était  moins  favorable  à  la  gauche;  un  aide -de -camp  de 
Hussein-Pacha  venait  au  même  instant  m'apprendre  la  situation  critique  où 
se  trouvait  le  général.  » 

Tandis  que  la  colonne  du  général  Kowalevski  livrait  cet  assaut 
infructueux,  celle  du  général  Maydel  avait  attaqué  les  lignes  de 
Tachmas  avec  une  telle  vigueur  que  Hussein-Pacha  avait  eu  tout 
juste  le  temps  de  se  jeter  avec  ses  quatre  bataillons  dans  la  redoute. 
Yanik-Moustafa-Bey,  qui  accourait  du  fort  Lake  à  son  secours  avec 
quatre  compagnies  de  son  régiment,  avait  même  failli,  dans  ce  pre- 
mier moment,  être  enlevé  par  les  Russes.  Il  avait  dû  chercher  un 
refuge  derrière  un  long  mur  en  demi-cercle  que  les  soldats  turcs 
avaient  construit  à  l'extrémité  du  camp  pour  abriter  du  vent  leurs 
feux  de  cuisine,  et  s'y  défendait  à  grand' peine,  quand  Hussein-Pacha, 
exécutant  une  vigoureuse  sortie,  parvint  à  le  dégager  et  à  le  rame- 
ner avec  lui  dans  Tachmas-Tabia.  Quelque  temps  après,  il  recueillit 
de  même  le  réïsKérim- Pacha,  qui  avec  quatre  cavaliers  d'escorte 
s'était  lancé  au  milieu  des  Russes  dans  l'espoir  de  rejoindre  les 
siens.  Ce  brave  soldat  ne  cessa  dès  lors  d'animer  par  son  exemple 
les  défenseurs  de  Tachmas.  Seul  à  cheval  au  milieu  de  la  redoute, 
fumant  imperturbablement  son  chibouk  sous  une  grêle  de  balles,  il 
rappelait  par  son  intrépidité  les  guerriers  des  temps  héroïques  de  la 
Turquie.  Du  lî^ste,  tout  ce  que  les  troupes  de  Hussein-Pacha  avaient 
pu  faire  était  de  se  maintenir  à  l'abri  de  leurs  retranchemens.  Elles 
étaient  hors  d'état  d'arrêter  le  flot  des  assaillans,  qui  montait  tou- 
jours et  les  débordait  de  toutes  parts. 


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LÀ  TURQUIE  PENDANT  LA  GUERRE.  625 

Animés  par  un  premier  succès,  les  bataillons  russes  se  succédaient 
au  pas  de  charge,  et,  franchissant  la  partie  des  retranchemens  qu'ils 
avaient  enlevée  dès  l'abord,  ils  attaquaient  maintenant  la  redoute  à 
revers.  Un  fort  détachement  lancé  sur  la  lunette  de  Yarimaî  l'avait 
de  même  prise  à  revers,  en  avait  délogé  les  Turcs  et  les  avait  pour- 
suivis jusque  dans  la  redoute  de  Youksek-Tabia.  La  colonne  du 
prince  Gagarin  escaladait  en  même  temps  le  saillant  de  cet  ouvrage, 
du  côté  de  la  vallée.  Le  désordre  s'était  déjà  mis  parmi  les  Turcs  ; 
ils  allaient  céder,  quand  le  lieutenant  Teesdale,  accourant  au  bruit 
du  canon,  suffit  à  ranimer  leur  courage  par  sa  présence.  Un  combat 
corps  à  corps  s'engagea  au  milieu  même  de  la  redoute;  les  Russes, 
qui  se  montraient  déjà  de  tous  côtés  sur  les  parapets,  furent  à  la 
fin  culbutés.  Une  fois  maître  de  la  position,  le  lieutenant  Teesdale  fit 
tirer  à  mitraille.  Youksek-Tabia  était  sauvée.  Les  Russes  se  main- 
tinrent néanmoins  dans  Yarimaî,  d'où  ils  continuèrent  à  entretenir 
le  feu  contre  Youksek.  , 

L'obscurité  avait  voilé  jusque-là  les  divers  incidens  de  la  lutte;  mais 
les  ombres  de  la  nuit  se  dissipaient  à  l'approche  de  l'aube.  Il  était  près 
de  six  heures;  les  rayons  du  soleil  éclairèrent  enfin  cette  scène  de 
carnage.  Les  redoutes  de  Youksek  et  de  Tachmas-Tabia  disparais- 
saient au  milieu  d'énormes  tourbillons  de  fumée  sans  cesse  déchirés 
par  le  feu  de  l'artillerie  et  de  la  mousqueterie.  La  partie  droite  de 
la  position  était  déjà  complètement  dégagée.  Des  monceaux  de 
morts  et  de  blessés  marquaient  seuls  le  passage  des  colonnes  du 
général  Kowalevski  et  du  prince  Gagarin.  Ces  colonnes  se  refor- 
maient dans  la  vallée  sous  la  protection  de'  leur  artillerie  ;  mais  il 
n'en  était  pas  de  même  à  la  gauche  :  les  troupes  du  général  Maydel 
enveloppaient  complètement  la  redoute  de  Tachmas.  Arrêtées  par  le 
feu  des  Turcs,  elles  s'étaient  entassées  aux  environs  et  subissaient 
par  là  même  des  pertes  énormes.  Du  côté  des  Turcs  en  effet,  tous 
les  coups  portaient,  et  la  mitraille  incessamment  vomie  par  leur  ar- 
tillerie ouvrait  de  larges  brèches  dans  les  rangs  des  Russes,  sans 
parvenir  à  leur  faire  lâcher  prise;  d'autre  part,  les  obus  de  la  bat- 
terie que  le  général  Maydel  avait  établie  sur  la  colline  de  Moukha 
pour  canonner  Tachmas,  dépassant  souvent  le  but,  éclataient  au  mi- 
lieu de  ses  propres  troupes,  qui  s'étaient  répandues  sur  le  plateau. 
Les  Russes  n'en  gagnaient  pas  moins  du  terrain.  Les  Cosaques  et  les 
Géorgiens  avaient  poussé  jusqu'au  quartier-général  de  Kméty.  Le 
drapeau  russe  flottait  sur  sa  tente.  Au  loin  dans  la  plaine  tonnait  le 
canon  du  général  Nyrod  aux  prises  avec  les  batteries  du  Kara-Dagh, 
de  la  ville  et  du  camp  inférieur.  Enfin  un  feu  violent  ^'artillerie  et 
de  mousqueterie,  en  se  rapprochant  du  fort  Lake,  annonçait  l'oc- 
cupation par  les  Russes  des  lignes  anglaises. 

TOME  xwn.  iO 


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<626  REVUE  IN^  BEUX  MONraS. 

Les  généraux  Bazin  et  Baklaoof  avaient  trouvé  de  ce  côté  peu  de 
résistance.  Profitant  des  accidens  de  terrain  et  de  l'obscurité  de  la 
nuit,  ils  étaient  arrivés  inopinément  sur  les  lignes  anglaises.  A  la 
vue  des  colonnes  russes,  Achmet-Bey,  colonel  du  2*  régimaat  d'Ana- 
tolie,  avait  perdu  la  tôte  et  pris  la  fuite.  Quelques  soldats  avaient  es- 
sayé de  se  défendre;  mais  les  autres,  découragés  par  l'exemple  de 
leur  chef,  avaient  cherché  un  refuge  dans  le  fort  Lake.  Loin  de  les 
sauver,  cette  fuite  honteuse  les  avait  fait  tomber  sous  les  coups  des 
Cosaques,  qui,  les  devançant,  avaient  trouvé  moyen  d'escalader  les 
lignes  sur  divers  points.  L'infanterie  russe  avait  occupé  successive- 
ment les  redoutes;  mûis  sa  faiblesse  numérique  ne  lui  avait  pas  per- 
mis d'assaillir  le  fort  Lake.  Elle  3'était  donc  contentée  de  se  main- 
tenir dans  les  positions  conquises,  et  d'attendre  sônsi  l'issue  de 
l'assaut  livré  du  côté  de  Ghorâk. 

Telle  était,  au  point  du  jour,  la  situation  des  deux  armées.  D'un 
coup  d'œa,  le  général  Kméty  jugea  qu'il  fallait  avant  tout  dégager 
complètement  YarimaJi  et  les  abords  de  Youksek-Tabia,  pour  arri- 
ver ainsi  de  proche  en  proche  jusqu'à  Tachmas-Tabia.  Il  se  mit  à  la 
tête  de  quatre  compagnies  de  chasseurs  à  pied  de  la  garde,  fondit 
sur  la  hmetle  Yarimat,  s'en  rendit  maître  après  une  courte  mêlée, 
puis,  gravissant  l'a  pente  opposée,  il  atteignit  l'extrémité  de  la  flèche 
qui  se  prolongeait  à  la  droite  de  la  redoute  de  Tachmas,  et  ea  délogea 
de  même  les  Busses.  U  y  fit  mettre  en  batterie  deux  pièces  attelées 
qu'il  avait  tirées  de  Youksek-Tabia.  Une  heureuse  chance  lui  ame- 
nait en  même  temps  un  renfort  de  deux  bataillons  appartenant  au 
5®  régiment  d'Anatolîe.  Ces  deux  bataillons,  sous  les  ordres  du  co- 
lonel Zachariah^Bey,  que  nous  avons  déjà  vu  se  distinguer  à  Kou- 
rouk-Déré,  s'étaient  aventurés  jusqu'à  ce  mur^  qui  avait  une  pre- 
mière fois  servi  de  refuge  à  Yanik-Moustafa-Bey;  ils  se  firejat  jour 
jusqu'au  général  Kméty,  qui  les  posta  sur  le  revers  extérieur  du  pa- 
rapet. La  situation  des  deux  armées  se  trouvait  ainsi  complètement 
intervertie,  au  grand  détriment  des  Busses.  Toutes  leurs  forces  étaient 
concentrées  sur  le  plateau  en  arrière  des  lignes  de  Tachmas;  ils  es- 
suyaient à  la  fois  le  feu  des  troupes  de  Hussein-^Pacha  et  celui  des 
pièces  de  gros  calibre  qui  armaient  le  fort  Lake,  Tchim-Tabia,  et  les 
retranchemens  de  la  plaine.  Les  soldats  russes  se  m;sûntenaient  avec 
un  acharnement  incroyable  aux  abords  de  la  redoute;  se  faisant  un 
abri  des  tentes,  ils  chargeaient  leurs  armes, puis  venaient  àportée  de 
pistolet  les  décharger  sur  les  Turcs,  jusqu'au  moment  où  ils  trouvaient 
la  mort.  Chaque  tente  comptait  ainsi  dix,  douze  cadavres;  mais  le 
courage  que  déployait  individuellement  le  soldat  ne  décidait  de  rien. 
Les  efforts  décousus  que  faisaient  les  chefs  pour  enlever  d'assaut  la 
redoute  amenaient  sans  résultat  des  pertes  effroyables.  Dès  le  com- 


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LA  TUBQUIE  PENDANT  LA  60ËBRE.  W7 

mencement  de  l'action,  le  général  Maydel  avait  été  blessé  d'un  couj^ 

de  feu  au  bras;  il  resta  néanmoins  à  la  tête  de  ses  troupes  jusqu'au 
moment  où  il  fut  atteint  d*un  second  coup  de  feu  en  pleine  poitrine. 
Le  commandement  revenait  au  colonel  du  régiment  de  Mingrélie, 
Sérébriakof  ;  mais  il  venait  d'être  également  blessé.  Ce  fut  le  colo- 
nel du  régiment  des  grenadiers  du  Caucase,  prince  Tarkhan-Moura- 
vief,  qui  le  prit  à  son  défaut.  Saisissant  un  drapeau,  cet  officier  s'é- 
lança contre  la  redoute,  à  la  tête  du  2®  bataillon  des  grenadiers  du 
Caucase  et  de  quelques  compagnies  du  bataillon  des  tirailleurs  du 
même  corps.  Il  arriva  ainsi  jusque  dans  le  fossé;  mais  après  de  vains 
efforts  pour  escalader  le  parapet,  il  dut  y  renoncer.  Il  fallut  deman- 
der des  renforts  au  général  Mouravief,  qui  envoya  successivement 
quatre  bataillons  tirés  de  la  réserve,  sans  que  leur  arrivée  changeât 
en  rien  la  situation.  Les  artilleurs  des  deux  batteries  qui  avaient  ac- 
compagné la  colonne  du  général  Maydel  étaient  parvenus  à  hisser 
leurs  pièces  sur  le  plateau;  mais  la  crête  sur  laquelle  la  redoute 
était  construite  dominant  tout  l'espace  environnant,  ils  se  trou- 
vaient encore  placés  trop  bas  pour  répondre  efficacement  au  feu  des 
Turcs,  qui,  parfaitement  abrités  par  leurs  retranchemens,  tiraient 
au  contraire  à  coup  sûr.  Voulant  à  tout  prix  en  finir,  le  général 
Mouravief  envoya  un  nouveau  renfort  de  quatre  bataillons,  sous  les 
ordres  du  général  Bronewsky.  L'attaque  fut  renouvelée  sur  toute  la 
ligne,  mais  au  moment  même  le  général  Bronewsky  fut  blessé.  Le 
colonel  du  régiment  de  Riajsk,  Ganetsky,  lui  succéda  dans  le  com- 
mandement. Saisissant,  lui  aussi,  le  drapeau  de  son  régiment,  il 
amena  encore  une  fois  ses  soldats  jusque  dans  le  fossé,  sans  parvenir 
à  pénétrer  dans  la  redoute.  II  fut  blessé.  Le  colonel  Moskalef,  qui  le 
remplaça,  fut  tué.  Privés  de  tous  leurs  chefs  de  corps,  les  officiers  et 
les  soldats  n'en  persistèrent  pas  moins  à  se  maintenir  dans  les  posi- 
tions qu'ils  occupaient.  A  diverses  reprises,  ils  se  lancèrent  avec  une 
véritable  rage  tantôt  contre  Tachmas-Tabia,  tantôt  contre  Youksek- 
Tabia;  partout  ils  furent  repoussés.  Tant  d'efforts  infructueux  avaient 
fini  par  jeter  du  désordre  dans  les  rangs  des  Russes.  Enhardis  par 
le  succès  de  la  défense,  les  Turcs  se  risquèrent  à  sortir  du  fort 
Lake;  ils  parvinrent  même,  dans  ua  de  ces  mouvemens  offensifs,  à 
couper  un  bataillon  du  régiment  de  Riazan,  qui,  sous  les  ordres  du 
colonel  Kauffmann,  s'était  dirigé  contre  Youksek-Tabia.  Ce  batail- 
lon, déjà  décimé  par  sa  tentative  malheureuse,  battu  en  tête  et  en 
queue  par  l'artillerie  des  lignes  de  Tchakmak  et  de  Chorak,  assailli 
de  tous  côtés  par  les  Turcs,  se  trouva  dans  la  situation  la  plus  cri- 
tique. Cependant  pour  des  soldats  de  l'armée  du  Caucase  il  ne  pou- 
vait être  question  de  se  rendre  aux  Turcs.  Une  résolution  désespé- 
rée les  sauva.  Le  colonel  Kauffmann,  entendant  retentir  au  loin  le 
canon  du  général  Bazin,  se  décida  à  traverser  tout  le  plateau  pour 


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628  RETUE   DES   DEUX  MONDES. 

rejoindre  ainsi  les  siens.  Arrivé  sur  une  crête,  il  aperçut  enfin  les 
soldats  du  général  Bazin  :  ils  opéraient  en  ce  moment  même  leur 
retraite.  Un  Cosaciue,  monté  sur  un  cheval  blessé,  blessé  lui-même, 
se  dévoua  pour  ses  compagnons  d* infortune.  Il  parvint  à  rejoindre 
le  général  Bazin,  qui  s'arrêta  et  recueillit  ces  braves  gens,  réduits, 
il  est  vrai,  à'une  poignée  d'hommes. 

Il  était  dix  heures  et  demie  ;  dix-huit  bataillons  avaient  été  en- 
gagés, il  ne  restait  plus  de  disponibles  que  trois  bataillons  de  la 
réserve.  Le  général  Mouravief  en  confia  deux  au  général  Brummer, 
qui  dut  se  rendre  sur  le  terrain  et  juger  ainsi  par  lui-même  s'il 
convenait  ou  non  de  prolonger  la  lutte.  Sept  mille  tués  et  bles- 
sés, qui  jonchaient  les  pentes  de  Chorak,  témoignaient  suffisam- 
ment des  héroïques  efforts  qu'avaient  faits  les  Russes  pour  enlever 
ces  lignes.  Il  ne  restait  plus  évidemment  qu'à  se  retirer.  Le  général 
Brummer  en  donna  l'ordre.  Il  déploya  sur  la  colline  de  Moukha  ses 
deux  derniers  bataillons,  qu'il  destinait  à  couvrir  la  retraite.  Les  dif- 
férentes colonnes  redescendirent  alors  la  pente  méridionale  du  pla- 
teau vers  le  pont  de  Koutchouk-Keuî,  emmenant  avec  elles  leurs 
blessés,  leur  artillerie  et  les  deux  pièces  prises  dans  la  lunette  de 
l'extrême  gauche.  Les  chefs  de  l'armée  turque  n'osèrent  pas  risquer 
une  poursuite,  et  laissèrent  leurs  soldats  exhaler  à  la  mode  de 
l'Orient  la  joie  que  leur  inspirait  ce  succès  inespéré.  Au  son  doux  et 
plaintif  de  leurs  flûtes,  les  chasseurs  de  l'Arabistan,  montagnards 
zebeks  pour  la  plupsurt,  exécutèrent  leur  danse  nationale  sur  les  ca- 
davres de  leurs  ennemis. 

Les  Turcs,  qui  s'étaient  toujours  battus  à  couvert,  n'avaient  perdu 
que  1,094  hommes;  les  Russes  en  avaient  perdu  7,059.  Cette  perte 
fut  supportée  à  peu  de  chose  près  par  l'infanterie,  qui  eut  ainsi  le 
quart  de  son  effectif  hors  de  combat.  Le  régiment  des  grenadiers  du 
Caucase  eut  à  lui  seul  1,270  hommes  tués  ou  blessés;  le  régiment 
des  carabiniers  d'Erivan,  962;  le  régiment  des  chasseurs  de  Biélev, 
992.  «  L'infanterie  russe,  dit  le  général  Kméty,  déploya  jusqu'à  la 
fin  la  plus  grande  intrépidité;  mais  l'affaire,  comme  ensemble,  fut 
menée  sans  discernement  et  livrée  au  hasard.  Le  général  russe, 
ignorant  sans  doute  que  la  flèche  de  Tachmas  avait  été  fermée  à  la 
gorge,  arrêta  son  plan  d'attaque  en  conséciuence,  il  semble  n'avoir 
pas  un  instant  supposé  la  possibilité  d'un  échec.  S'étant  trouvé  en 
présence  d'un  obstacle  imprévu,  il  ne  sut  pas  modifier  ses  disposi- 
tions premières,  et  s'obstina  littéralement  à  prendre  le  taureau  par 
les  cornes  (1).  » 

Dans  la  soirée,  l'armée  russe  avait  disparu.  Les  Turcs  conçurent 

(1)  Nous  citons  ici  Popinion  du  général  Kméty;  mais  nous  ne  saurions  Juger  de  Texac- 
titode  de  ses  allégations,  n'ayant  pu  nous  procurer,  du  côté  des  Russes,  d'autres  rensd- 
gnemens  que  le  bulletin  officiel  du  général  Mouravief. 


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LÀ  TURQUIE  PENDANT  LA  GUERRE.  629 

encore  un  instant  l'espoîr  de  la  voir,  après  cet  échec,  se  retirer  en 
Géorgie.  Leurs  regards  interrogeaient  continuellement  l'horizon.  Le 
moindre  convoi,  la  moindre  colonne  de  soldats  en  marche  leur  sem- 
blait le  signal  de  leur  délivrance;  mais  c'étaient  autant  de  fausses 

joies.  11  leur  fallut  se  rendre  à  révidence.  La  garnison  était  bloquée 
plus  étroitement  que  jamais,  et  le  général  Mouravief  semblait  résolu 
à  passer,  s'il  le  fallait,  Thiver  autour  de  Kars.  Comme  le  froid  deve- 
nait de  plus  en  plus  vif,  il  avait  fait  construire  pour  ses  troupes  des 
baraques  en  bois  au  lieu  et  place  des  tentes.  Ces  baraques,  véri- 
table merveille  au  milieu  de  plaines  complètement  dépourvues  d'ar- 
bres, formaient  des  villes  régulièrement  percées.  De  larges  chemi- 
nées entretenaient  Fair  et  la  chaleur  dans  les  demeures  des  soldats. 
Le  jour  pénétrait  dans  celles  des  officiers  par  des  fenêtres  garnies 
de  vitres.  Des  écuries  abritaient  les  chevaux  de  Tartillerie  et  de  la 
cavalerie.  Pour  ceux  des  Cosaques,  ils  demeuraient  nuit  et  jour  au 
piquet,  bravant,  grâce  à  leur  épaisse  toison,  T inclémence  de  la  sai- 
son. Les  routes,  ensevelies  sous  la  neige,  avaient  été  jalonnées  de 
perches  jusqu'à  Goumry,  et  d'immenses  transports  amenaient  jour- 
nellement aux  divers  camps  les  vivres,  les  fourrages,  les  bois  de 
chauffage.  Les  soldats  avaient  été  revêtus  de  caftans  en  peau  de 
mouton.  Grâce  à  ces  soins,  ils  ne  semblaient  guère  se  soucier  d'un 
froid  qui  allait  toujours  croissant.  Ils  redoublaient  de  vigilance,  ve- 
naient toutes  les  nuits  insulter  les  remparts  de  la  place,  et  par  ces 
alertes  forçaient  les  assiégés  à  demeurer  nuit  et  jour  sous  les  armes. 
Tout  semblait  conjuré  pour  lasser  la  constance  des  Turcs,  la  fa- 
tigue, le  froid,  la  faim,  la  soif  même,  car  les  fontaines  étaient  ge- 
lées, et  la  rivière  disparaissait  sous  une  épaisse  couche  de  glace.  11 
avait  fallu  réduire  encore  la  nourriture  des  soldats.  Elle  ne  consis- 
tait plus  que  dans  les  deux  cinquièmes  d'une  ration  de  pain.  Ces 
malheureux,  pour  assouvir  leur  faim,  dévoraient,  à  tout  risque,  des 
herbes  qu'ils  allaient  arracher  dans  les  champs  autour  de  la  ville  (1). 
Aussi  avaient- ils  l'air  de  vrais  squelettes.  Leur  visage  noir  comme 
du  charbon,  leur  peau  collée  sur  les  os,  leur  démarche  chancelante, 
leur  voix  creuse  et  à  peine  accentuée,  témoignaient  des  ravages 
qu'exerçait  la  faim  sur  leur  organisation.  Ils  tombaient  morts  dans 
les  tentes,  dans  les  maisons,  çà  et  là  dans  les  rues,  dans  l'enceinte 
du  camp.  Les  hôpitaux  étaient  combles.  Deux  mille  hommes  avaient 
péri  d'épuisement.  Il  fallait  l'âme  de  fer  du  colonel  Williams  pour 
résister  au  spectacle  navrant  qui  l'entourait.  Des  bandes  de  vieilles 
femmes  assiégeaient  sa  demeure,  et  faisaient  retentir  leurs  cris  la- 

(1)  Ce  n'est  pas  une  exagération  :  le  docteur  Sandwith  mentionne  Tempoisonnement 
d'une  vingtaine  d'hommes  qui  avaient  espéré  trouver  un  aliment  dans  les  racines  de  la 
plante  nommée  hyosciamus  niger,  , 


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6S0  VETUE  DES  DEUX  MONDES. 

inentables  jusque  dans  la  salle  du  conseil.  De  pauvres  mères  venaient 
déposer  à  ses  pieds  leurs  enfeuas/en  lui  disant  :  «  Prenez-en  soin, 
nous  n'avons  plus  de  pain  à  leur  donner.  »  Toute  cette  population 
aurait  péri,  s'il  n'eût  partagé  avec  elle  le  reste  de  ses  approvision- 
nemens.  Tel  est  néanmoins  dans  ce  pays  Tempire  des  préjugés  reli- 
gieux, que  nul  n'aurait  voulu  toucher  à  la  viande  des  chevaux  que 
le  colonel  faisait  abattre  pour  donner  du  bouillon  aux  malades. 
Encore  ceux-ci  n'acceptaient-ils  cet  alhnent  que  grâce  à  trae  inno- 
cente ruse  des  médecins,  qui  le  leur  ofiraient  en  guise  de  médica- 
ment. «  Nous  veillons  pour  le  sultan,  le  sultan  ne  veille  pas  pour 
nous;  »  telle  était  la  seule  plainte  qu'arrachât  cette  affreuse  misère 
aux  soldats.  Ils  se  sentaient  abandonnés.  Depuis  le  jour  où  Fenvoyé 
d'Omer-Pacha  était  venu  leur  annoncer  la  concentration  de  l'armée 
du  serdar  sur  le  Tchorok,  ils  étaient  sans  nouvelles  de  ce  général, 
et  l'attitude  même  des  Russes  indiquait  qu'ils  ne  prenaient  pas  le 
moindre  souci  de  ses  opérations.  En  effet  Omer-Pacha  n'avait  pas 
quitté  les  bords  de  la  Mer-Noire,  et  pour  arriver  à  délivrer  la  gar- 
nison de  Kars  sans  s'exposer  aux  coups  des  Russes,  il  venait  d'exécu- 
ter une  des  marches  les  plus  fabuleuses  dont  Thistoire  fasse  mention. 

III. 

Pour  être  juste  envers  le  serdar-ekrem,  nous  devons  reconnaître 
qu'il  s'était  vu  longtemps  entravé  dans  ses  projets  par  des  circon- 
stances étrangères  à  sa  volonté.  Dès  le  mois  de  juillet,  il  avait  adressé 
aux  généraux  alliés  une  lettre  qu'il  convient  de  reproduire  ici  : 

Omer-Pacha  atw  généraux  Pélissier  et  Simpson, 

•  Quartier-général,  au  vallon  des  marins aof^aia, 
le  12  JuUlet  1855. 
«  Excellence, 

«  J'ai  eu  l'honneur  de  recevoir  la  lettre  qui  m'a  été  adressée  par  votre 
excellence  et  le  général  en  chef  de  l'armée  anglaise. 

«  Je  m'empresse  de  vous  informer  qu'hier,  depuis  que  j'ai  adressé  à  votre 
excellence  la  note  du  11  juillet,  j'ai  reçu  de  mon  gouvernement  une  dépêche 
dans  laquelle  le  gouvernement  m'informe  que  toute  la  Turquie  d'Asie  est 
exposée,  même  jusqu'aux  portes  de  Gonstantinople,  et  me  prie  incessam- 
ment, en  disant  que  chaque  heure  est  de  la  plus  grande  valeur,  de  trouver 
les  moyens  et  de  mettre  en  exécution  les  mesures  nécessaires  pour  éloigner 
le  grand  danger  dans  lequel  se  trouvent  le  gouvernement,  la  Turquie  et 
par  conséquent  la  cause  des  alliés. 

a  Dans  ces  circonstances,  ayant  dans  la  Crimée  60,000  Turcs,  dont  la  plu- 
part viennent  d'Asie,  et  dont  la  famille  et  les  biens  sont  exposés  aux  ravages 
de  l'ennemi,  et  trouvant  que  cette  armée  reste  en  Crimée  inactive,  sans  que 


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LA   TORQUIE   PENDANT  LA  6IIERRE.  631 

je  voie  aucune  probabilité  d'action  immédiate,  je  crois  de  mon  devoir  envers 
mon  souverain  et  la  cause  commune  de  vous  renouveler  la  proposition  que 
j'ai  faite^dans  ma  note  du  il  juillet. 

«  Comme  ratïaire  m'est  représentée  par  mon  gouvernement  de  la  plus 
grande  urgence,  je  me  propose  de  me  porter  demain  au  quartier-général  an- 
glais, à  quatre  heures  après  midi,  où  je  vous  prie  de  vous  rendre  pour  une 
conférence  (1).  » 

Deux  projets  étaient  en  présence.  Lord  Glarendon  pensait  que  la 
voie  la  plus  simple  était  de  débarquer  l'armée  turque  à  Trébizonde, 
et  de  la  diriger  ensuite  sur  Erzeroum  et  Kars.  Le  serdar  insistait 
vivement  pour  une  diversion  en  Géorgie.  D'après  les  renseignemens 
qu'il  avait  recueillis,  ce  projet  n'offrait  dans  l'exécution  aucune  dif- 
ficulté sérieuse. 

La  région  comprise  entre  les  chaînes  de  l'Alaghez  et  du  Caucase 
est  partagée  par  un  rameau  de  cette  dernière  chaîne  en  deux  bassins 
dont  les  eaux  se  déversent  à  Test  et  à  l'ouest.  Ces  eaux  sont  recueil- 
lies par  la  Koura  et  le  Rion,  qui  portent  leur  tribut  l'un  à  la  Mer-Cas- 
pienne, l'autre  à  la  Mer-Noire.  Il  s'agissait  pour  les  Turcs  de  débar- 
quer à  l'embouchure  du  Rion,  d'en  remonter  le  cours  jusque  dans 
les  montagnes  et  de  gagner  ainsi  le  col  de  Souram,  qui  donne  entrée 
dans  le  bassin  de  la  Koura.  Le  fait  seul  de  leur  présence  à  l'entrée  de 
cette  vallée  obligeait  le  général  Mouravief  à  lever  le  siège  de  Kars 
pour  courir  à  la  défense  de  Tiflis,  Aucun  obstacle  matériel  ne  s'op- 
posait à  l'exécution  de  ce  plan.  La  grand' route  ouverte  par  les 
Russes  du  port  de  Redout-Kalé  à  Tiflis  livrait  un  passage  facile  à 
l'armée  turque,  et  lui  permettait  de  gagner  Koutaïs  en  dix-huit 
heures  de  marche.  Cette  ville,  située  à  moitié  route  du  col  de  Sou- 
ram,  devenait  sa  base  d'opérations.  Le  climat  y  était  plus  sain  que 
sur  les  côtes  marécageuses  de  la  Mer-Noire.  Le  pays  n'offrait  pas,  il 
est  vrai,  de  grandes  ressources;  mais  le  Rion  étant  navigable  jusqu'à 
Mahran,  village  situé  à  une  faible  distance  de  Koutaïs,  les  approvi- 
sionnemens,  tirés  de  la  flotte,  pouvaient  être  amenés  par  cette  voie. 
Tel  était  l'ensemble  des  motifs  sur  lesquels  Omer-Pacha  s'appuyait 
pour  donner  la  préférence  à  une  diversion  en  Géorgie.  Du  reste,  l'un 
et  l'autre  projet  durent  être  ajournés  pour  le  moment,  le  général 
Pélissier,  qui  semble  s'être  fort  peu  soucié  des  malheurs  des  Turcs, 
ayant  déclaré  que  la  présence  du  contingent  sous  les  ordres  d' Omer- 
Pacha  lui  était  indispensable  en  Crimée.  Lord  Cowley  s'entremit  à 
ce  sujet  près  de  l'empereur  des  Français  ;  mais  ses  efforts  échouèrent. 
Désespéré  d'un  si  fâcheux  contre-temps,  lord  Stratford  mettait  tout 
en  œuvre  pour  trouver  les  25,000  hommes  que  demandait  le  serdar. 

(l)  Nous  reproduisons  cette  lettre,  écrite  dans  un  français  fort  incorrect,  telle  que 
nous  Itt  donne  la  correspondance  présentée  au  parlement  anglais. 


Gooçle 


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632  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

Par  malheur  Tépuiseinent  des  Turcs  en  hommes  et  en  argent  était 
absolu.  Il  fallut  attendre  la  prise  de  Sébastopol.  Encore  le  général 
Pélissier  tenait-il  à  son  idée,  et  ne  voulait-il  dans  les  premiers  temps 
concéder  à  Omer- Pacha  que  trois  bataillons  de  chasseurs.  Ce  fut 
seulement  à  la  fin  de  septembre  qu'il  autorisa  l'envoi  en  Asie  d'un 
corps  de  16,000  hommes.  Omer-Pacha,  qui  dans  l'intervalle  s'était 
rendu  à  Constantinople,  puis  à  l'armée  de  Bulgarie  pour  tout  dis- 
poser à  l'avance,  avait  15,000  hommes  prêts  à  s'embarquer  à  Siso- 
polis.  Avec  les  troupes  qui  formaient  la  garnison  de  Bathoum,  il  se 
trouvait  à  la  tête  de  40,000  hommes,  chiffre  très  supérieur  à  celui 
qu'il  avait  primitivement  demandé.  On  est  cependant  fondé  à  croire 
qu'au  moment  d'agir  il  sentit  faiblir  en  lui  la  résolution  dont  il  avait 
fait  preuve  juscjne-là;  du  moins,  une  fois  en  Asie,  le  voyons-nous 
procéder  avec  une  lenteur  inconcevable. 

La  garnison  de  Kars  en  était  réduite  aux  dernières  extrémités. 
Pour  la  sauver,  il  ne  fallait  pas  perdre  im  jour.  Or  qu'arrive-t-il? 
Au  lieu  de  débarquer  à  Redout-Kalé  et  de  gagner  ensuite  rapide- 
ment Koutaïs,  le  serdar  change  de  projet  et  se  décide  à  prendre 
pour  base  d'opérations  Soukoum-Kalé,  port  situé  à  une  vingtaine  de 
lieues  plus  au  nord  :  il  se  donne  ainsi  un  trajet  double  à  parcourir 
pour  arriver  à  Koutaïs.  Cette  faute  à  elle  seule  décidait  du  sort  de  la 
campagne;  mais  ce  n'est  pas  tout.  Une  fois  à  Soukoum-Kalé,  le  serdar 
y  perd  un  mois.  Le  mécontentement  que  cause  sa  conduite  à  Gonstan- 
tinople  ne  lui  permettant  plus  de  différer  davantage,  il  prend  son 
parti,  et  le  1*'  novembre  rejoint  enfin  avec  le  gros  de  son  armée  son 
avant-garde,  qu'il  avait  portée  à  Ertitschali,  village  situé  à  une  faible 
distance  de  l'Ingour.  Il  avait  alors  sous  ses  ordres  trente -deux 
bataillons  d'infanterie,  quatre  bataillons  de  chasseurs  à  pied,  un  mil- 
lier de  cavaliers,  vingt-sept  pièces  d'artillerie,  dix  obusiers  de  mon- 
tagne, en  tout  une  trentaine  de  mille  hommes.  Les  Russes  se  dispo- 
saient à  défendre  le  passage  de  la  rivière  au  gué  de  Rouki,  ils 
avaient  élevé  des  batteries  dont  le  feu  balayait  le  gué;  mais  ils  n'a- 
vaient que  sept  bataillons  d'infanterie  de  ligne,  trois  mille  hommes 
de  milice,  et  une  multitude  confuse  d'indigènes  armés.  Malgré  la 
disproportion  des  forces,  le  serdar  n'ose  risquer  un  passage  à  la  vue 
de  l'ennemi,  et  se  décide  à  manœuvrer.  Pour  masquer  le  mouvement 
qu'il  médite,  il  fait  élever  deux  batteries  en  face  de  la  position  oc- 
cupée par  les  Russes.  Ces  batteries  ouvrent  leur  feu  le  6  novembre. 
Le  serdar  laisse  sur  ce  point  une  brigade  destinée  à  les  protéger, 
et  descend  avec  le  gros  de  ses  forces  le  cours  du  fleuve.  A  la  faveur 
des  forêts  qui  couvrent  le  pays,  il  gagne  ainsi  sans  être  aperçu  le 
gué  de  Koki.  Il  prend  position  dans  une  longue  tle  qui  sépare  le 
fleuve  en  deux  bras,  et  s'efforce  de  passer  la  rivière  sous  le  feu  de 


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Là  TUBQUIE  pendant  LA'GUEBBE.  63S 

deux  bataillons  russes  et  d'une  batterie  de  six  pièces  qui  comman- 
dait la  rive  opposée.  La  journée  se  passe  à  tirailler.  A  la  fin,  deux 
gués  sont  découverts  aux  extrémités  de  Tlle.  La  brigade  d'Osman- 
Pacha  parvient  à  gagner  la  rive  opposée  avec  une  perte  d'une  cin- 
quantaine d'hommes.  En  même  temps  le  major  Simons,  officier  an- 
glais détaché  auprès  du  serdar,  franchit  Tautre  gué  sans  être  aperçu, 
et  tombe  inopinément  sur  les  Russes,  qui  se  voient  obligés  de  battre 
en  retraite  en  abandonnant  trois  de  leurs  pièces.  Cette  affaire  coûte 
aux  Turcs  310  hommes  tués  ou  blessés.  Malgré  Tinsignifiance  de 
cette  perte,  le  serdar  juge  indispensable  de  donner  à  son  armée 
deux  jours  de  repos.  Le  9,  il  se  décide  à  reprendre  son  mouvement 
et  arrive  à  Zugdidi,  gros  village  situé  à  douze  milles  de  Koki  et  à 
quatre  de  Rouki.  Après  cet  effort,  il  donne  encore  cinq  jours  de  re- 
pos à  son  armée.  Les  reconnaissances  qu'il  avait  poussées  au  loin 
dans  l'intervalle  lui  ayant  appris  que  les  Russes  avaient  complète- 
ment évacué  le  pays,  il  semblait  qu'il  dût  suivre  la  route  qui  mène 
directement  à  Koutaïs;  mais  non:  le  15,  au  sortir  de  Zugdidi,  il  se 
rejette  sur  sa  droite ,  en  se  rapprochant  ainsi  de  la  mer.  Enfin  le 
17  novembre  il  atteint  la  grande  route  de  Tiflis,  et  se  retrouve, 
après  dix-sept  jours  de  campagne,  à  quelques  heures  de  Redout- 
Kalé! 

La  correspondance  anglaise,  si  explicite,  si  détaillée  en  ce  qui 
touche  les  autres  généraux  turcs,  ne  nous  parle  des  opérations 
d'Omer-Pacha  qu'avec  une  extrême  réserve.  Nous  n'y  trouvons 
qu'une  seule  dépêche  du  major  Simons;  encore  cette  dépêche  sem- 
ble-t-elle  être  une  simple  apologie  de  la  conduite  d'Omer-Pacha. 
elle  nous  explique  que,  par  cette  marche  savante,  le  serdar  avait 
pris  à  revers  les  ouvrages  élevés  par  les  Russes  sur  la  route  en  avant 
de  Redout-Kalé;  mais  elle  ajoute  fort  mal  à  propos  que  les  Russes 
s'étaient  mépris  sur  la  valeur  de  la  résistance  qu'ils  pouvaient  op- 
poser à  l'armée  turque.  «  Les  ennemis,  dit  cette  dépêche,  ont  aban- 
donné le  pays;  ils  ont  brûlé  leur  flottille  de  guerre  sur  le  Rion,  leurs 
établissemens  et  leurs  magasins.  Tout  démontre  qu'ils  ne  nous  at- 
tendront pas  à  Koutaïs.  Ils  défendront  tout  au  plus  le  passage  du 
Tcheniss-Zkal  pour  se  donner  le  temps  de  faire  filer  leurs  bagages 
et  leurs  convois  de  malades  et  de  blessés.  » 

N'ayant  pas  les  mêmes  ménagemens  à  garder,  nous  n'hésiterons 
point  à  dire  que  les  motifs  allégués  par  le  major  Simons  ne  nous 
semblent  nullement  concluans.  Une  fois  maître  de  la  route  de  Tiflis 
et  par  là  même  assuré  de  ses  communications  avec  Bathoum  et  Re- 
don t-Kalé,  le  serdar  marche-t-il  plus  rapidement?  Nullement;  il 
prend  position  sur  les  bords  du  Tikour,  et  y  reste  quinze  jours.  A 
force  d'attendre,  le  temps,  qui  était  resté  magnifique  jusque-là, 


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63i  HETB^  BES  DEtx  Mora>es, 

tourne  à  la  pluie,  et  le  2  décembre,  par  un  orage  afteux,  Omer- 
Pacha  donne  l'ordre  .de  marcher;  mais,  ainsi  que  cela  ne  pouvait 
manquer  de  lui  arriver  à  cette  époque  de  l'année,  il  se  trouve  à 
chaque  pas  arrêté  par  le  débordement  des  eaux.  Parvenu  aux  bords 
du  Tchenîss-Zkal,  rivière  qui  forme  la  séparation  de  l'Imérétie  et 
de  la  Mingrélie,  il  la  trouve  tellement  gonflée  par  les  pluiies,  qu'il  se 
voit  obligé  d'attendre  quatre  jours  pour  la  passer.  Enfin  le  serdar- 
ekrem  reçoit  la  nouvelle  de  la  reddition  de  Kars.  Dès  knrs  le  géné- 
ral Mouravief  peut  apparaître  d'un  moment  à  l'autre.  Aussi  l'armée 
turque  reçoit-^lle  incontinent  le  signal  de  la  retraite.  Cette  retraite, 
dit  r  Anglais  Lawrence  Oliphant  (1),  se  fit  dans  un  effroyable  désor- 
dre. C'était  à  qui  regagnerait  le  plus  vite  les  bords  de  la  mer.  Les 
pachas  retrouvaient  pour  s'éloigner  une  ardeur  que  nul  jusque-là 
n'aurait  pu  deviner  en  eux.  La  confusion  était  effroyable,  et  l'appa- 
rition d'un  millier  de  Cosaques  eût  suffi  pour  changer  cette  retraite 
en  une  complète  déroute. 

Le  généralissime  des  troupes  ottomanes  ne  devuit  pas  échapper 
à  la  honte  d'avoir  si  misérablement  abandonné  la  garnison  de  Kars. 
Le  colonel  Williams  flétrit  sa  conduite  d'un  seul  mot  :  «  J'ai  tenu, 
dit-il,  jusqu'au  jour  où  j'ai  appris  qu'Omer-Pacha  était  débarqué  à 
Soukoum-Kalé  (2).  »  Le  colonel  avait  reçu  cette  nouvelle  le  24  no- 
vembre; il  réunit  à  l'instant  les  généraux  turcs,  et  leur  expcwa  que, 
tout  espoir  de  secours  étant  perdu ,  il  ne  leur  restait  plus  qu'à  se 
rendre.  Tous  en  tombèrent  d'accord,  et  le  mouchir  l'ayant  autorisé  à 
traiter,  il  se  rendit  auprès  de  Mouravief.  Le  général  russe  l'accueil- 
lit avec  courtoisie ,  se  montra  d'abord  résolu  à  considérer  comme 
priSbnniers  de  guerre  tous  les  défenseurs  de  la  place,  qu'ils  appar- 
tinssent au  nizam^  au  rédif^  ou  aux  corps  irréguliers.  Le  colonel 
Williams  intercéda  vivement  pour  les  rédifs^  qui,  appartenant  à  la 
réserve  et  laissant  leur  famille  dans  le  dénûment,  méritaient  un  in- 
térêt particulier.  Il  obtint  que  la  liberté  serait  rendue  à  tous  les 
hommes  qui  ne  feraient  pas  partie  du  nizam.  La  capitulation  fut  si- 
gnée dans  ces  termes  le  27  novembre  1855.  La  nouvelle  s'en  ré- 
pandit bientôt  dans  la  ville.  Ce  fut  pour  tous  un  cruel  moment.  Les 
soldats,  les  habitans,  les  femmes  même,  dans  un  sentiment  de  pa- 
triotique douleur,  oubliaient  leurs  longues  souffrances.  Se  rendre  à 
des  giaours  était  une  profonde  humiliation  pour  cette  race  particu- 
lièrement belliqueuse  et  fanatique  des  Karslis,  qui,  engagés  dans 

(i)  ThB  Trans-Caucasian  campaign  of  the  Turkish  mrmy  wniar  Orner ^Pachm,  by 
Lawrence  Oliphant;  London  1856. 

(2)  Nous  avons  fait  remarquer  déjà  que  le  choix  de  Soukoum-Kalé,  port  situé  à  vingt 
lieues  au  nord.de  Redout^Kalé,  entraînait  forcément  des  lenteurs  qui  condamnaient  Ten- 
treprise  à  ne  pas  atteindre  son  but,  la  délivrance  de  Kars. 


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Là  TURQUIE  PENDANT  LA  GUERRE.  635 

des  guerres  continuelles  avec  les  Persans  et  les  Géorgiens,  disaient 
d'eux-mêmes  :  a  Un  homme  de  Kars  vaut  deux  hommes  d'Achalt- 
ziche,  trois  d'Érivan.  »  Réunis  sur  la  place,  les  habitans  exprimaient 
leurs  sentimens  avec  le  calme  de  l'Orient,  mais  l'amertume  n'en 
était  pas  moins  réelle.  «  Dieu  est  grand!  s'écriaient^ils;  mais  est>-ce 
possible?  Les  giaours  sont  à  nos  portes,  et  les  armes  nous  tombent 
des  mains!  Que  n'avons-nous  péri  le  jour  de  l'assaut!  Du  moins  nous 
apparaîtrions  purifiés  de  nos  péchés  devant  le  Tout-Puissant,  et  nos 
yeux  ne  verraient  pas  le  triomphe  de  nos  ennemis!  »  Les  femmes 
éclataient  en  sanglots.  Les  soldats  brisaient  leurs  armes,  s^en  pre- 
nant aux  pachas,  au  suhan  lai-même  ;  ils  exhalaient  leur  rage  en 
imprécations  que,  dans  leur  plus  grande  détresse,  ils  n'avaient  ja- 
mais osé  proférer.  «  En  ce  moment,  dit  le  docteur  Sandwith,  le 
colonel  Williams  parut  à  cheval  sur  la  place;  tous  coururent  à  lui, 
l'entourèrent,  baisant  ses  étriers,  appelant  les  bénédictions  de  Dieu 
sur  la  tête  du  vaillant  défenseur  de  Kars.  «  Où  allez-vous  ainsi,  notre 
pacha?  lui  criaient-ils.  —  Il  faut  (juc  je  vous  quitte,  répondit  Wil- 
liams, je  suis  prisonnier.  —  Ne  nous  abandonnez  pas,  notre  pacha; 
nous  vous  suivrons  partout  où  vous  irez.  Vaiy  vaîl  la  dernière  heure 
de  l'islam  est-elle  donc  venue?  » 

Le  28  novembre,  les  derniers  soldats  de  l'armée  d'Anatolie  mi- 
rent bas  les  armes.  Les  neiges  amoncelées  sur  les  flancs  de  l'Ararat 
étaient  désormais  de  ce  côté  le  seul  obstacle  qui  arrêtât  les  Russes. 
Heureusement  la  guerre  d'Orient  touchait  alors  à  sa  fin.  Quelques 
mois  après,  la  Russie  se  laissait  dicter  par  les  alliés  les  conditions 
de  la  paix  et  rendait  Kars  à  ses  anciens  maîtres.  La  dernière  heure 
de  la  Turquie  n'avait  pas  encore  sonné. 

Nous  ne  saurions  l'oublier  cependant,  la  cause  première  des  dé- 
sastres de  l'empire  subsiste  toujours.  Cette  cause,  le  récit  que  nous 
venons  de  faire  l'a  mise  en  relief  à  chaque  page  ;  nous  la  retrouvons 
toujours  la  même,  chaque  jour  plus  active,  déshonorant,  à  partir 
du  xvi*  siècle,  les  annales  des  Turcs,  et  annonçant  après  le  déclin 
la  décomposition.  Ne  semble-t-il  pas  que  nous  soyons  appelés  à  voir 
s'accomplir  les  destinées  que  prédit  jadis  à  l'empire  ottoman  un  des 
confidens  de  Soliman  le  Grand,  Chemsi-Pacha?  «  Enfin  je  tiens  ma 
vengeance,  dit  au  kiaja  Âali- Pacha  ce  dernier  héritier  de  la  dy- 
nastie des  Kizil-Ahmedlou;  la  race  d'Othman  a  précipité  la  mienne 
du  trône  :  à  mon  tour  j'amènerai  sa  ruine.  —  Comment  donc?  dit  le 
kiaja.  —  En  déterminant  le  sultan  lui-même  à  prendre  part  à  la 
corruption. qui  déjà  nous  envahit.  Je  lui  ai  compté  quarante  mille 
ducats,  j'ai  versé  le  poison  ;  la  coupe  est  bue,  et  le  jour  viendra  où 
l'empire  tombera  en  pourriture.  » 

Saint-Priest,  duc  d'Almazan. 


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UNE 


RENCONTRE  DE  VOYAGE 


sourimis  n  li  suisse  iTiiiimii. 


Pour  peu  qu'on  sache  observer  et  se  souvenir,  la  vie  de  voyage 
offre  souvent  un  charme  singulier,  qu'on  pourrait  définir  en  deux 
mots  :  l'harmpnie  dans  l'imprévu.  Rien  par  exemple  ne  fait  mieux 
comprendre  certains  caractères  complexes  que  la  diversité  des  mi- 
lieux où  on  les  rencontre.  Que  la  plaine  remplace  la  montagne,  ou 
bien  qu'aux  pompes  austères  de  la  nature  du  nord  succèdent  les 
joyeux  horizons  du  midi,  il  n'en  faut  pas  davantage  pour  tirer  de 
l'ombre  où  elles  s'enferment  les  âmes  les  plus  fidèles  d'habitude  à 
un  discret  silence.  Parmi  les  caractères  qui  se  sont  présentés  à  moi^ 
ainsi  éclairés  en  quelque  sorte  par  le  paysage  où  ils  s'encadraient, 
il  en  est  deux  surtout  que  je  rapproche  volontiers  dans  mes  souve- 
nirs, et  qui,  j'espère  le  prouver  par  ce  simple  récit,  personnifient 
dans  leurs  intimes  douleurs  quelques-unes  des  causes  de  dépéris- 
sement contre  lesquelles  ont  à  lutter  aujourd'hui  certaines  classes, 
en  apparence  privilégiées,  de  la  société  européenne. 

A  la  fin  de  l'année  1855,  après  avoir  pris  les  bains  sur  les  côtes 
de  la  Mer  du  Nord,  je  traversais  le  canton  des  Grisons  pour  me  ren- 
dre au  bord  des  lacs  de  la  Suisse  italienne.  Au  sortir  de  Tusan,  il 
semble  que  le  passage  va  tout  à  coup  être  fermé  par  des  montagnes 
hifranchissables;  mais  on  ne  tarde  pas  à  découvrir,  entre  les  deux 
chaînes  du  Beverin  et  du  Mutterberg,  l'ouverture  que  s'est  frayée 


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UNE  RENCONTRE  DE  VOYAGE.  687 

le  Rhin,  et  au  travers  de  laquelle  a  été  faite  la  route  qui  mène  du 
val  Tomiliaska  à  la  vallée  de  Schams.  Primitivement,  cette  ouver- 
ture, où  l'homme  n'avait  point  encore  pénétré,  s'appelait  le  trou- 
perdu.  Les  Grisons  remontaient  alors  le  val  NoUa,  et  prenaient  de 
rudes  sentiers  sur  les  flancs  du  Beverin,  La  première  route,  qui 
date  de  1470,  exposée  aux  accidens  causés  par  les  avalanches  et  la 
chute  des  rochers,  était  digne  du  nom  de  via  malay  que  ne  mérite 
guère  le  magnifique  chemin  construit,  depuis  1822,  sous  l'habile 
direction  d'un  conseiller  d'état  tessinois,  M.  Poccobelli.  L'art  n'a  en- 
levé d'ailleurs  à  la  route  maudite  aucune  de  ses  beautés.  On  la  con- 
sidère avec  raison  comme  un  des  plus  merveilleux  passages  des 
Alpes.  La  galerie  qui  traverse  le  trou-perdu  est  un  tunnel  d'environ 
soixante -dix  mètres  creusé  dans  le  roc  vif.  A  peu  de  distance  du 
tunnel,  la  gorge  forme  une  sorte  de  bassin  ;  mais  bientôt  elle  se  ré- 
trécit de  nouveau  et  prend  un  aspect  sauvage. 

L'effet  que  produisit  sur  moi  cette  route  étroite,  taillée  en  cor- 
niche, qui  passe  entre  deux  rochers  de  plus  de  cinq  cents  mètres 
de  haut,  ne  trompa  point  mon  attente.  Une  force  inconnue  a  par- 
tagé la  montagne  d'une  façon  tellement  symétrique,  que  si  les  deux 
parties  venaient  à  se  rejoindre,  elles  s'adapteraient,  ce  semble,  de 
manière  à  ne  laisser  aucun  vide  entre  elles.  La  voie  qui  les  divise, 
et  qui  n'a  par  intervalles  que  dix  mètres  de  large,  suit  parfois  la  rive 
droite  et  parfois  la  rive  gauche  du  fleuve  ;  elle  passe  sur  trois  ponts 
vacillans.  On  cherche  involontabement  tantôt  le  ciel  et  tantôt  le 
Rhin.  Le  ciel  n'est  plus  qu'une  bande  si  mince,  qu'on  éprouve,  en 
le  contemplant,  une  sorte  de  malaise,  et  qu'on  craint  à  chaque  in- 
stant de  le  perdre  de  vue.  Dans  le  triste  mois  de  novembre,  il  n'en 
descendait  qu'une  lumière  avare,  interceptée  par  la  lisière  des  sa- 
pins qui  se  balançaient  au  sommet  des  rochers,  lumière  parfaite- 
ment en  harmonie  avec  ce  sévère  paysage.  Quant  au  Rhin,  qu'on 
entend  bondir  à  une  épouvantable  profondeur,  il  paraît  presque 
aussi  éloigné  que  le  ciel;  dans  son  état  normal,  il  est  à  cent  trente 
mètres  au-dessous  du  pont  du  milieuy  dont  il  a  touché  la  voûte  dans 
la  grande  inondation  de  183A. 

Tandis  que  je  contemplais  avec  un  muet  ravissement  ce  spectacle 
sublime,  la  voiture  s'était  arrêtée,  et  une  conversation  s'était  enga- 
gée entre  le  conducteur  et  deux  voyageurs  qui  demandaient  une 
place.  Le  coupé  étant  obstinément  pris,  depuis  Wallenstadt,  par 
un  capucin  de  la  Lombardie  mélancoliquement  flanqué  de  deux  hé- 
rétiques, un'  gentleman  anglais  et  un  major  prussien,  on  proposa 
aux  nouveau-venus  de  monter  dans  l'intérieur.  Pendant  qu'on  éta- 
blissait leur  bagage  dans  la  lourde  diligence  fédérale  que  j'avais  cru 
devoir  prendre  à  Coire  pour  traverser  prudemment  ces  passages  dif- 


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438  RfVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ficiles,  les  deux  voyageurs  causaient  entre  eux  de  la  scène  grau— 
diose  qui  s'oflrait  à  leurs  regards.  Le  plus  jeune  manifestait  un  eu— 
thaasiasme  assez  réservé,  comme  s'il  eût  redouté  les  épigrammea  et 
l'attitude  moqueuse  de  son  compagnon.  En  effet»  celui-ci,  après  l'a- 
voir écouté  un  moment,  répondit  d'un  ton  ironique  :  —  Les  mer- 
veilles de  la  nature  sont  comme  celles  de  l'histoire  et  de  la  société; 
c'est  en  réalité  un  chaos  qu'on  devrait  reg£u*der  avec  étonnement  et 
pitié  bien  plus  qu'avec  satisfaction.  Pour  moi,  je  ne  vois  ici  que  les 
traces  des  étranges  révolutions  qui,  pendant  des  milliers  de  siècles, 
ont  ravagé  notre  triste  globe,  afin  de  préparer  im  théâtre  digne 
d'elle  à  l'activité  déréglée  d'une  espèce  qui  porte  dans  son  cœur 
plus  de  causes  de  trouble  et  de  misères  que  cette  terre  n'enferme 
dans  ses  flancs  de  causes  de  destruction. 

L'accent  de  ce  raisonneur  désenchanté  était  évidenunent  russe; 
mais  il  usait  de  telles  précautions  contre  les  frimas  de  l'autonme, 
qu'on  n'apercevait  pas  môme  le  bout  de  son  nez.  En  Occident,  les 
babitans  du  grsmd  empire  du  nord  se  plaignent  volontiers  du  froid; 
c'est  un  moyen  patriotique  de  faire  comprendre  qu'on  ne  gèle  pes 
en  Russie,  comme  le  croit  le  vulgaire.  Lorsque  l'étranger  fut  par- 
venu à  hisser  dans  la  diligence  sa  maigre  personne,  son  lourd  bon- 
net, ses  épaisses  fourrures,  tout  son  équipage  septentrional  enfin, 
son  compagnon  prit  place  à  ses  côtés.  C'était  un  jeune  homme  pâle 
et  de  petite  taille;  il  avait  l'air  doux,  presque  timide.  On  lisait  dans 
ses  yeux  une  indécision  naturelle,  que  trahissaient  aussi  ses  gestes. 
Il  parlait  peu,  et  ne  semblait  occupé  qu'à  contempler  les  montagnes. 
De  temps  en  temps,  il  jetait  un  coup  d'œil  sur  son  Guide  en  Suisse^ 
comme  pour  se  donner  une  contenance.  Quand  une  phrase  trop  ex- 
centrique à  son  gré  sortait  de  la  bouche  du  Russe,  il  le  regardait 
d'un  air  étonné,  puis  il  se  remettait  à  étudier  le  paysage  et  son 
Guide  avec  une  plus  grande  attention.  Une  phrase  de  la  conversa- 
tion des  voyageurs  m'apprit  que  le  plus  jeune  était  Belge. 

À  Splugen,  on  quitte  la  diligence  pour  prendre  les  traîneaux.  Les 
uns  se  dirigent  vers  le  passage  du  Splugen  qui  mène  en  \alteline, 
les  autres  franchissent  le  Bemardino  et  prennent  la  route  de  Bel- 
linzona.  Quand  on  arrive,  au  conunencement  de  novembre,  dans 
le  village  de  Splugen,  dont  les  environs  sont  ravagés  par  les  $iva- 
lanches,  qui  entraînent  souvent  des  maisons,  des  animaux  et  des 
hommes,  on  est  sûr  d'y  rencontrer  l'hiver.  Le  matin,  vous  étiez  en- 
core en  automne;  vous  aviez  joui,  dans  le  canton  des  Grisons,  des 
lueurs  d'un  soleil  encore  tiède  :  à  Spliigen,  vous  trouvez  à  la  fois  la 
neige  et  l'Italie.  En  effet,  à  peine  avions-nous  débarqué  dans  la  vaste 
€our  de  l'hôtel,  que  les  accens  si  doux  de  la  langue  italienne  reten- 
tissaient à  nos  oreilles.  Une  partie  des  montagnards  qui  préparaient 


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UNE  BENCOPÎTBE   DE   VOYAGE,  639- 

les  trattieaux  causaient  entre  eux  dan»  cette  admirable  langue  que  le 
monde  civilisé  envie  à  la  belle  Âusonie.  réprouvai  une  véritable 
joie  d'enfant  en  écoutant  ces  mots  harmonieux  qui  me  rappelaient 
et  l'héroïque  Venise  et  les  jours  sans  nuages  que  j'y  ai  passés,  quand 
la  ville  de  saint  Marc  renversait  dans  la  poussière  l'étendard  jaune 
et  noir,  et  quand  le  draqpeau  tricolore  de  l'Italie  ressuscitée  flottdt 
triomphalement  sur  les  lagunes.  Le  voyageur  belge  parut  surpris  de 
mon  air  joyeux,  qui  faisait,  il  faut  l'avouer,  contraste  avec  les  re- 
gards ittkancoJdques  qu'il  promenait  sur  les  sombres  montagnes 
dont  nous  étions  environnés. 

Des  traîneaux  nous  attendaient  dans  la  cour  de  rhfttel.  Bien  de 
moins  comfortable  que  les  légers  véhicules  usités  dans  cette  partie* 
des  Alpes  :  chaque  traîneau  renferme  deux  places;  le  cocher  se  tient 
debout  par  derrière,  et  les  bagages  doivent  être  transportés,  non 
avec  les  voyageurs,  mais  bien  sur  des  tndneaux  séparés-  Une  pluie 
de  neige  tombait  sur  nos  frêles  équipages.  Bientôt  cependant  les 
lourdes  vapeurs  qui  plansdent  sur  les  montagnes  commencèrent  à 
se  déchirer,  et  un  ciel  tfazur,  le  ciel  de  l'Italie,  resplendit  dans  les 
intervalles  de$  nuages.  A  Hinter-Rhein ,  il  faisait  le  plus  beau  temps 
du  monde.  Hinter-Rhein  doit  son  nom  au  voimnage  de  la  source  du 
Bhin  postérieur  qui  sort  du  glacier  de  Rheinwald^  au  pied  du  Mos- 
chelbom  et  du  Vogelberg,  deux  des  plus  hautes  montagnes  des  Gri- 
sons, formant  un  groupe  nommé  par  les  Italiens  Monte-^Adula  (le 
Mont- Adule  de  Boileau).  Le  pont  qui  traverse  le  fleuve  est  situé  à 
une  petite  distance  du  village.  A  notre  droite  se  dressait  la  masse 
colossale  du  Moschelhom;  à  gauche  s'élançait  dans  le  ciel  bleu  le 
noir  sommet  du  Mittaghom. 

Quand  on  a  h*anchi  le  pont  du  Rhin ,  on  s'élève  par  une  série  de 
zigzags  sur  le  flanc  septentrional  du  Bernardino.  La  route  était  cou- 
verte d'une  épaisse  couche  de  neige.  Malgré  la  légèreté  de  notre 
trîdneau,  les  chevaux  avançaient  avec  peine.  Durant  cette  longue 
ascension,  on  est  assez  disposé  à  la  causerie.  Cependant  les  deux 
voyageurs^  qui  me  précédaient  de  quelques  pas,  se  taisaient  presque 
constamment.  Le  plus  âgé  essayait  en  vain  d'engager  la  conversa- 
tion, il  n'obtenait  pour  toute  réponse  que  des  monosyllabes.  Son  at- 
tention se  concentrait  de  plus  en  plus  sur  le  magnifique  paysage  qui 
se  déroulait  à  nos  pieds.  Il  ne  semblait  nullement  préoccupé  des  dan- 
gers qui,  sans  être  bien  redoutables,  inquiètent  ordinairement  les 
voyageurs  qui  franchissent  les  Alpes.  Les  conducteurs  avaient  cjuitté 
leurs  places  en  nous  abandonnant  à  l'instinct  des  chevaux.  La  route 
est  tellement  étroite  et  domine  des  abîmes  si  vastes  que  cette  insou- 
ciance ne  paraissait  pas  sans  péril.  Aussi,  plus  nous  nous  élevions 
sur  les  pentes  du  Bernardino,  plus  mes  compagnons  de  route  deve- 


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SAO  BEYUE.  DES  DEUX  MONDES. 

naient  sérieux,  et  leur  conversation  languissante.  D'âdlleurs  le  soir 
arrivait,  la  bise  alpestre  nous  glaçait  sous  nos  fourrures.  En  outre,  à 
mesure  que  nous  avancions,  la  majesté  sévère  de  ces  solitudes,  à 
la  fois  mornes  et  resplendissantes,  a^ssait  de  plus  en  plus  sur  notre 
imagination. 

Au  sommet  du  Bernardino,  qui  s'élève  de  2,191  mètres  au-dessus 
du  niveau  de  la  mer,  une  vue  magnifique  s'offrit  à  nos  regards.  Nous 
planions  sur  la  profonde  vallée  du  Rheinthal  et  sur  les  glaciers  d'où 
sort  le  «  fleuve  allemand.  »  Une  grande  maison ,  qui  porte  cette  in- 
scription fort  peu  rassurante,  cam  di  refugio^  est  habitée  toute  l'an- 
née par  un  employé  que  le  gouvernement  des  Grisons  y  entretient 
pour  venir  au  secours  des  voyageurs  surpris  par  la  tempête.  Après 
avoir  dépassé  le  col  du  Bernardino,  occupé  en  partie  par  le  lac  Moë- 
sola,  d'où  la  turbulente  Moêsa  descend  vers  le  sud,  nous  rencon- 
trâmes, au-delà  du  pont  qui  porte  le  nom  de  Victor-Emmanuel ,  un 
toit  solide  sous  lequel  s'engagent  les  traîneaux,  et  qui  est  destiné  à 
protéger  les  passans  contre  les  avalanches  et  les  trombes  de  neige. 
Nous  étions  emportés  par  un  mouvement  si  rapide  que  l' attention 
était  concentrée  nécessairement  sur  les  dangers  d'une  pareille  mar- 
che. La  pente  est  beaucoup  plus  forte  sur  le  revers  méridional  du 
Bernardino  que  du  côté  du  nord.  Or,  sur  ce  sentier,  qui  ressemble 
à  un  câble  tordu,  les  conducteurs  lancèrent  leurs  chevaux  au  grand 
trot.  Après  une  ascension  d'une  lenteur  fatigante ,  nous  pouvions 
croire  qu'une  avalanche  nous  entraînait  vers  le  Tessin,  car  notre 
frêle  équipage  oscillait  perpétuellement  à  gauche  et  à  droite  comme 
un  pendule.  Un  admirable  clair  de  lune  semait  sur  les  déserts  de 
glace  des  millions  de  diamans.  Notre  conducteur  fouettait  ses  che- 
vaux avec  autant  d'indifférence  que  s'il  les  eût  lancés  dans  les 
plaines  de  la  Belgique,  et  tandis  que  nous  passions  avec  la  rapidité 
de  l'éclair  auprès  de  gouffres  incommensurables,  il  jetait  sur  ces 
abîmes  un  regard  vague  et  insouciant. 

Gomme  les  deux  voyageurs  se  proposaient  de  visiter  Bellinzona, 
une  des  capitales  du  canton  du  Tessin  (1) ,  nous  nous  séparâmes 
dans  cette  ville ,  car  je  partais  immédiatement  pour  Lugano.  Après 
avoir  examiné  à  leur  aise  les  vieilles  forteresses  de  Bellinzona  qui 
gardent  l'entrée  des  Alpes,  le  Castello  di  MezzOy  le  Castello  di  Cime 
et  le  Castello  Grande^  les  deux  touristes  se  dirigèrent  vers  Locamo, 
afin  de  faire  une  excursion  aux  rives  du  Lago-Mag^ore  et  dans 
le  val  Leventina,  que  le  Tessin,  tombant  des  hauteurs  du  Ssdnt-Go- 
tbard,  arrose  de  ses  eaux  limpides.  L'hiver  de  1865  fut  si  radieux 

(1)  Le  gouvernemeat  cantonal  réside  tour  à  tour  à  Bellinxona,  à  Lugano  et  à  Lo- 
camo, aucune  de  ces  Tilles  n*ayant  touIu  renoncer  aux  privilèges  de  capitale. 


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UNE  BBNCONTRE  DE   VOYAGE.  6âi 

dans  cette  belle  contrée,  qu'ils  prolongèrent  leur  course  et  n'arri- 
vërent  à  Lugano  qu'à  la  fin  d^  décembre. 

Pour  moi,  qui  ressentais  encore  la  fatigue  des  longs  voyages  que 
j'avais  entrepris  cette  année  en  Russie,  en  Bavière,  aux  bords  du 
Rhin  et  en  Belgique,  j'avais  passé  très  paisiblement  sur  les  rives  du 
Lago-Geresio  le  commencement  de  ce  qu'on  appelle  partout  la  mau- 
vaise saison,  et  qui  ressemble  dans  le  Tessin  à  un  véritable  prin- 
temps. Sur  cette  terre  aimée  du  ciel,  la  nature  est  dans  une  perpé- 
tuelle activité.  A  peine  les  mûriers  ont- ils  perdu  leurs  dernières 
feuilles  que  les  primevères  d'un  or  pâle  commencent  à  étmler  le  ga- 
zon. Bientôt  des  pervenches  plus  bleues  qu'un  ciel  d'été  se  montrent 
au  pied  des  coteaux  abrités.  L'ardent  soleil  qui  fait  croître  les  aloès 
dans  les  rochers  voisins  de  Lugano  fournit  aussi  aux  scorpions  leur 
poison  redouté.  La  base  du  San-Salvadore  fourmille  de  vipères, 
tant  le  ciel  du  midi  prodigue  à  la  fois  les  biens  et  les  maux.  Rien 
cependant  pour  les  âmes  attristées  par  la  mélancolie  du  septentrion, 
rien  ne  saurait  être  aussi  salutaire  que  l'influence  de  ce  soleil  brû- 
lant. Aussi,  lorsqu' après  avoir  visité  Bellinzona,  le  vicomte  Norbert 
(c'était  le  nom  du  jeune  Belge)  fut  arrivé  à  Lugano,  il  parut  se  trans- 
former momentanément  dans  cette  atmosphère  vivifiante.  Entre  les 
deux  voyageurs  et  moi,  les  rencontres  étaient  fréquentes ,  et  nous 
échangions  volontiers  nos  pensées,  quoique  différant  presque  tou- 
jours d'opinion.  Loin  de  craindre  les  discussions  contraires  aux 
croyances  naïves  de  sa  chère  Flandre,  le  vicomte  Norbert  les  pro- 
voquait avec  une  certaine  résolution.  Rien  n'autorisait  à  croire 
qu'U  eût  renoncé  aux  convictions  de  sa  jeunesse  dans  ce  qu'elles 
avaient  d'essentiel,  m^  il  n'était  pas  difficile  de  se  convaincre  qu'il 
accepterait,  en  dernière  analyse,  les  opinions  les  plus  opposées  aux 
préjugés  de  sa  race. 

Après  s'être  promenés  quelques  jours  à  Lugano  et  aux  environs, 
les  deux  étrangers  s'établirent  à  Capolago,  à  l'extrémité  méridionale 
du  Lago-Geresio,  dans  une  charmante  maison  peinte  en  rose  pâle, 
que  leur  avait  louée  un  bourgeois  de  Mendrisio,  qui  ne  l'habitait 
qu'en  été.  Le  jour  où  le  vicomte  partit  pour  sa  nouvelle  résidence, 
il  avait  cueilli  sur  les  flancs  du  San-Salvadore  un  gros  bouquet 
de  roses  de  Noël.  Son  compagnon  le  railla  un  peu  sur  l'attention 
émue  avec  laquelle  il  contemplait  de  temps  en  temps  le  grand  ca- 
lice d'albâtre  de  cette  magnifique  fleur,  qui  l'hiver  transforme  la 
montagne  en  un  véritable  jardin.  Norbert  ne  répondit  que  par  un 
triste  sourire.  Un  épais  brouillard,  qui  cachait  à  nos  yeux  les  som- 
mets du  San-Salvadore  et  du  Monte-Gaprino,  enveloppait  ce  jour-là 
et  la  ville  et  le  lac.  Peut-être  l'aspect  mélancolique  du  paysage 
avait-il  momentanément  rendu  à  l^imagination  du  jeune  homme  sa 

xonxxfn.  41 


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M2  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tendance  primitive,  peut-être  la  fleur  d'hiver  étailr-elle  l'emblëme 
d'une  phase  significative  de  cette  vie  à  peine  commencée.  Je  me  pro- 
mis, à  la  prochaine  occasion,  de  tâcher  de  savoir  par  son  ami,  le 
docteur  Paul  Ivanovitch,  ce  que  j'en  devais  penser. 

Ge.tte  occasion  se  présenta  bientôt.  Par  une  magnifique  journée 
du  mois  de  janvier,  j'eus  la  fantaisie  d'aller  en  bateau  à  Gandria, 
((  où  l'hiver,  disent  les  pêcheurs  du  lac,  n'est  pas  visible.  »  En  effet, 
avec  ses  oliviers  et  ses  bois  de  lauriers,  dont  les  feuilles  sonores 
retentissent  sur  les  flancs  de  la  montagne,  Gandria  ne  semble  pas 
connaître  les  outrages  de  la  mauvaise  saison.  Quand  on  voit  un  del 
d'azur  briller  sur  ce  village  couronné  de  lauriers,  on  pourrait  se 
croire  aux  rives  de  l' Attique  ou  sw  les  coteaux  fleuris  de  Parthénope. 

Ce  fut  dans  le  petit  port  de  ce  pittoresque  village  que  je  rencon- 
trai le  docteur  Paul.  Il  regardait  d'un  air  un  peu  sceptique  les  saintes 
images  aux  vives  couleurs  peintes  sur  les  noires  cabanes.  Il  était 
venu  seul,  à  la  prière  d'un  Tessinois  de  ses  amis,  visiter  un  batelier 
de  Gapolago,  qui  était  subitement  tombé  malade  pour  avoir  fait  trop 
d'honneur  au  vin  piémontais  d'Asti.  Le  docteur  Paul,  anden  élève 
de  l'université  de  Dorpat,  était  un  des  savans  les  plus  justement  cé- 
lèbres de  la  Russie  méridionale.  Plus  d'une  fois,  son  oncle  maternel, 
que  j'avais  connu  à  Odessa  et  qui  avait  été  mon  médecin,  m'avait 
parlé  des  grandes  espérances  qu'il  donnait.  Cependant  le  docteur 
Paul  avait  renoncé  à  l'exercice  de  la  médecine  pour  s'occuper  d'un 
grand  ouvrage  de  physiologie,  dans  lequel  il  devait  résumer  les  ré- 
sultats d'une  longue  expérience,  et  défendre,  ajoutait- il  avec  un 
malin  sourire,  certains  principes  plus  ou  moins  orthodoxes;  mais, 
avant  de  publier  ce  livre,  il  avait  voulu  consulter  les  oracles  des 
facultés  de  l'Occident.  A  Bruxelles,  où  il  s'était  entretenu  de  ses 
projets  avec  les  hommes  les  plus  distingués  de  l'Académie  royale  de 
médecine,  il  avait  connu  chez  le  ministre  de  Russie,  qui  avait  pour 
lui  une  grande  affection,  le  vicomte  Norbert,  dont  le  père,  sénateur 
belge,  demeursdt  aux  environs  de  Gand.  A  Ostende,  j'avais  entendu 
parler  plus  d'une  fois  de  son  père,  le  comte  Charles-Hubert,  qui 
passe  pour  un  homme  éminemment  spirituel.  Je  l'avais  même  ren- 
contré sur  la  jetée  d'Ostende,  où  presque  toute  l'Europe  occidentale 
se  donne  rendez-vous  chaque  année  au  mois  d'août  et  au  mois  de 
septeipbre. 

Lorsque  le  docteur  eut  écrit  son  ordonnance,  nous  nous  prome- 
nâmes dans  les  rues  montueuses  de'  Gandria,  et,  tout  en  admu*ant 
l'aspect  étrange  de  ce  paysage  essentiellement  italien,  nous  ne  tar- 
dâmes pas  à  parler  de  son  compagnon  de  voyage.  Il  était  très  dis- 
posé à  satisfaire  ma  curiosité,  d'abord  parce  qu'il  n'y  voyait  aucun 
inconvénient,  et  ensuite  parce  que  les  Slaves  de  l'est  placent  la  con- 


Gooçle 


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UNE  BENGONTRE  DE  TOTAGE.  6&S 

versation  au  nombre  de  leurs  plaisirs  les  plus  viflsL  Je  demandid  au 
docteur  pourquoi  le  vicomte  avait  paru  si  occupé  de  son  bouquet 
de  roses  de  Noël.  Il  me  répondit  en  souriant  :  —  La  raison  en  est 
bien  simple;  ces  belles  et  pâles  fleurs  sont  le  symbole  de  son  pre- 
mier amour,  amour  essentiellement  flamand»  comme  les  candides 
héros  qui  ont  joué  un  rôle  dans  cette  idylle.  —  Cette  idylle,  pour 
me  servir  des  expressions  du  docteur,  je  la  raconte  telle  que  je  Fai 
<îomprise. 

Norbert  n'avait  que  vingt  ans  lorsqu'il  quitta  l'université  de  Lou- 
vain,  cette  aima  mater  catholique  de  la  jeune  noblesse  belge.  Il  y 
avait  été  reçu  docteur  en  droit  après  de  brillans  examens,  et  les 
professeurs  avaient  fait  insérer  dans  le  Journal  de  Bruxelles  un  ar- 
ticle enthousiaste  qui  annonçait  à  la  Flandre  un  défenseur  illustre 
de  sa  vieille  orthodoxie.  Un  travail  acharné  avait  malheureusement 
^fiaibli  la  santé  du  vicomte.  Son  père  l'envoya  donc  pour  quelque 
temps  aux  environs  de  Spa,  chez  un  de  ses  parens,  le  baron  Engel- 
bert  de  B...  Grand  d'Espagne,  Félix-Engelbert  de  B...  était  l'un  de 
xes  types  aristocratiques  tels  qu'on  en  trouve  encore  aujourd'hui 
dans  les  châteaux  de  l'Europe  occidentale.  Â  une  époque  où  le  vol-- 
tsdrianisme  dominait  partout,  même  dans  le  faubourg  Saint-Germain, 
il  avait  mené  à  Paris  une  existence  très  peu  mystique.  Cependant, 
lorsqu'il  était  déjà  question  de  son  mariage  avec  l'héritière  d'une 
des  plus  fières  maisons  des  Flandres,  élevée  par  des  religieuses  de 
Bruges  dans  cet  ardent  catholicisme  dont  la  dommation  espagnole 
a  doté  la  Belgique ,  il  se  laissa  conduire  par  un  de  ses  amis  chez 
l'abbé  de  Lamennais.  L'exaltation  du  prêtre  breton,  son  évidente 
bonne  foi,  sa  vie  simple  et  studieuse,  son  courage  à  braver  les  opi- 
nions reçues,  firent  une  vive  impression  sur  le  baron.  Il  revint  se 
marier  dans  son  pays,  partageant  toutes  les  convictions  de  sa  fian- 
cée, et  après  la  noce  il  s'enferma  avec  elle  dans  un  de  ses  châteaux, 
sans  avoir  aucune  communication  avec  les  hérétiques  et  les  libres 
penseurs.  Conformant  soigneusement  son  genre  de  vie  à  ses  théo- 
ries, il  avait  refusé  de  faire  partie  du  sénat,  menait  l'existence  d'un 
gentilhomme  paysan,  n'allait  guère  à  la  ville,  et  tournait  de  plus 
en  plus  à  une  sombre  misanthropie,  qu'il  qualifiait  de  «  mépris  d'un 
siècle  ergoteur  et  corrompu.  » 

Le  baron  et  la  baronne  avaient  eu  deux  filles.  Marie,  l'ainée,  qui 
avait  toutes  leurs  aflections,  était  morte  au  moment  où  sa  jeunesse 
et  sa  beauté  s'épanouissaient  comme  une  fleur  splendide.  La  ca- 
dette, Antoinette-Ghislaine,  qu'on  nommait  toujours  Ghislaine,  avait 
eu  pour  marraine  une  duchesse  d'Arenberg-Meppen,  et  pour  par- 
rain un  prince  de  Léon,  de  cette  famille  française  qui  a  été  substi- 
tuée aux  Rohan.  Cependant  l'illustration  de  sa  race  et  la  fortune 


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6&&  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

immense  de  sa  famUle  n'avaient  pu  la  préserver  des  chs^rins  d'une 
enfance  qui  s'était  écoulée  dans  les  circonstances  les  plus  doulou- 
reuses. La  mort  de  Marie  avait  plongé  son  père  et  sa  mère  dans  un 
abattement  dont  il  serait  difficile  de  donner  une  idée.  Le  baron, 
s*imaginant  que  le  ciel  avait  voulu  punir  en  lui-même  un  ancien 
allié  des  «rationalistes,  »  se  croyait  obligé  de  devenir  chaque  jour 
plus  insociable  et  plus  atrabilaire.  Quant  à  la  baronne,  qui  n'avait 
pas  de  semblables  reproches  à  se  faire,  elle  n'était  pas  moins  pro- 
fondément atteinte.  On  craignit  quelque  temps  pour  sa  raison,  et 
jamais  sa  tête  ne  se  remit  tout  à  fait  de  la  secousse  qu'elle  avût 
éprouvée.  Quoiqu'elle  fût  encore  jeune  et  belle,  elle  tomba  dans  une 
sorte  d'insouciance  et  d'apathie  singulières.  Vêtue  plus  que  modes- 
tement, elle  s'acharnait  des  heures  entières  sur  une  tapisserie,  et  sa 
fille  pouvait  à  peine  lui  arracher  quelques  paroles  insignifiantes. 

Les  enfens,  dont  les  impressions  sont  très  mobiles,  ne  se  rendent 
pas  compte  de  l'effet  que  peuvent  produire  ces  incurables  douleurs. 
La  tristesse  qu'on  leur  montre,  sans  même  songer  à  se  contraindre,, 
leur  semble  inspirée  par  quelque  mécontentement  secret  ou  mênoe 
par  le  défaut  d'affection.  On  les  rend  ainsi  irritables  et  défians. 
D'ailleurs  Ghislaine  n'était  pas  douée  d'un  esprit  pénétrant;  elle  s'ar- 
rêtait en  tout  à  la  superficie  des  choses.  Le  peu  d'imagination  qu'elle 
avait  ne  lui  inspirait  que  des  idées  sombres,  entretenues  par  le  mi- 
lieu sinistre  où  elle  vivait.  Elle  grandit  sans  joies  et  même  sans  dis- 
tractions. Aussi  était-elle  blanche ,  frêle  et  presque  toujours  souf- 
frante. Sa  mère  vit  dans  cette  faible  santé  un  prétexte  pour  laisser  son 
intelligence  sans  culture.  D'ailleurs,  indolente  comme  l'était  Ghis- 
laine, les  raisons  n'auraient  jamais  manqué  à  la  baronne  pour  aban- 
donner sa  fille  à  l'ignorance.  Non-seulement  Ghislaine  se  portait  si 
mal  qu'on  avait  craint  plusieurs  fois  pour  sa  vie,  mais  son  intelli- 
gence était  rebelle.  Très  loin  de  ressembler  à  son  aînée,  qui  cona- 
prenait  tout  sans  le  moindre  effort,  Ghislaine  était  regardée  comme 
une  bonne  fille  qui  devait,  dans  son  intérêt,  végéter  aussi  paisible- 
ment que  possible. 

Lorsque  Ghislaine  eut  atteint  l'âge  de  seize  ans,  sa  grand' mère 
maternelle,  personne  ambitieuse  et  vaine,  crut  devoir  faire  des  re- 
présentations, d'ailleurs  fondées,  siu-  la  bizarre  éducation  que  l'on 
donnait  à  sa  petite-fille.  La  baronne,  qui  subissait  l'influence  de 
cette  femme  impérieuse,  tout  en  l'aimant  médiocrement,  se  décida, 
en  murmurant  à  quelques  concessions.  On  laissa  la  vieille  dame 
s'occuper  de  la  toilette  de  Ghislaine,  qui  passa  subitement  d'une 
modestie  rustique  à  une  élégance  toute  parisienne.  On  consentit 
même  à  recevoir  de  temps  en  temps,  surtout  pendant  la  saison  des 
chasses  à  courre,  quelques  parens  et  quelques  amis.  Le  baron  En- 


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UNE  RENCONTRE  DE  VOYAGE.  6&5 

gelbert  ne  rangeait  pas  la  chasse  parmi  les  amusemens  frivoles  ou 
dangereux,  «  C'était,  disait-il,  une  image  de  la  guerre,  une  vie  d'ac- 
tion qui  préservait  l'âme  des  vaines  langueurs  du  siècle  et  des  dan- 
gereux raisonnemens  des  sophistes.  »  Aussi  reprenait-il  une  espèce 
de  gaieté  quand,  la  trompe  aux  lèvres,  il  suivait  à  travers  les  champs 
et  les  bois  quelque  malheureux  lièvre,  et  qu'il  avait  la  satisfaction 
de  le  voir  déchirer  vivant,  après  de  terribles  angoisses,  par  la  meute 
hideuse  de  ses  chiens  affamés;  mais  si  les  piqueurs  faisaient  quelque 
faute,  si  les  chiens  s'acquittaient  mal  de  leur  besogne,  si  un  pay- 
san avait  regardé  d'un  air  étonné  ou  narquois  ce  fier  gentilhomme 
guerroyant  contre  les  lièvres,  il  grondait  ses  gens,  fouettait  ses 
chiens  avec  fureur,  et  revenait  en  maugréant  contre  le  «  radicalisme 
insolent  des  villageois.  » 

Norbert,  qui  se  croyait  obligé  d'aimer  la  chasse  autant  que  son 
compatriote  saint  Hubert,  fut  bien  reçu  au  château  du  baron,  où  il 
arriva  deux  ans  après  le  commencement  de  la  réaction  provoquée 
par  la  grand'mère  de  Ghislaine.  La  chasse  l'absorba  d'abord  tout  en- 
tier, mais  la  chasse  ne  durait  pas  toujours  :  il  fallait  laisser  reposer 
les  chiens;  le  baron  d'ailleurs  s'occupait  assez  d'agriculture  pour 
n'avoir  pas  toute  sa  liberté.  Norbert  n'avait  alors  d'autre  ressource 
que  de  causer  avec  sa  cousine  en  se  promenant  avec  elle  autour  des 
massifs  de  fleurs  dispersés  parmi  les  gazons  du  parc  sous  les  fe- 
nêtres du  salon.  Ghislaine  y  cueillait  des  roses  de  Noël,  pâle  orne- 
ment des  derniers  jours  de  l'année,  dont  le  charme  mélancolique 
semblait  sourire  à  son  imagination.  Elle  avait  dix- huit  ans,  elle  était 
devenue  une  très  belle  personne,  et  sa  beauté  n'était  pas  trop  fla- 
mande. Elle  était  plus  blanche  que  ces  lis  dont  l'Évangile  loue  la 
splendeur,  elle  était  grande,  et  sa  taille  était  ravissante.  Quoique 
ses  traits  manquassent  d'expression,  son  nez  d'une  forme  parfaite, 
son  front  élevé,  encadré  de  cheveux  châtains,  ses  yeux  aussi  doux 
que  ceux  des  colombes,  donnaient  à  sa  physionomie  un  remarquable 
cachet  de  noblesse  et  d'élégance.  Quand  elle  s'animait,  ce  qui  était 
rare,  une  teinte  pareille  à  la  nuance  délicate  des  roses  du  Bengale 
•  colorait  momentanément  ses  joues.  Rien  en  elle  ne  rappelait  les 
épaisses  et  blondes  nymphes  de  Rubens,  masses  de  chair  et  de  sang, 
nourries  de  lait  et  de  beurre  dans  les  plaines  plantureuses  de  la  Bel- 
gique, et  que  le  grand  artiste  a  transportées  dans  un  monde  où  l'hu- 
manité avait  les  formes  idéales  d'une  poétique  adolescence.  Ghislaine 
possédait  toutes  les  séduotions  de  sa  race  sans  en  avoir  les  défauts; 
elle  était  surtout  faite  pour  plaire  à  une  âme  naïve,  sans  aucune  ex- 
périence de  la  vie,  toute  pleine  encore  d'illusions  virgiliennes,  et 
qui  se  figurait  que  la  première  femme  qu'il  devait  aimer  serait 

Candidior  cycaîs,  hedera  fonnosior  alba. 


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6&6  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

Dans  cette  heureuse  période  de  Texistence-où  rien  ne  se  montre 
à  rintelligence  sous  son  véritable  jour,  chacun  de  nous  jouit  de  la 
faculté  dont  le  genre  humain  était  doué  aux  époques  primitives.  Tout 
alors  prenait  un  merveilleux  aspect.  Les  rayons  immaculés  de  l'aube 
étaient  les  regards  de  génies  bienfaisans  qui  contemplaient  la  terre 
endormie  avec  un  sourire  d'amour,  l'haleine  d'un  dieu  soupirait 
dans  la  brise  printanière,  et  la  corolle  parfumée  des  roses  servait  de 
retraite  à  l'essaim  des  sylphes  charmans.  Quel  homme  n'a  point  à 
vingt  ans,  pour  peu  qu'il  ait  reçu  du  ciel  le  moindre  sentiment  poé- 
tique, opéré  d'aussi  grands  miracles?  De  quelles  séductions  irré- 
sistibles n'a-t-il  point  paré  l'objet  d'une  passion  pleine  d'une  abné- 
gation sans  égale  I  Tel  est  le  secret  qui  assure  aux  premières  amours 
un  caractère  exceptionnel.  On  aime  alors  avec  une  telle  spontanéité 
que  toute  ombre  s'anéantit  dans  les  torrens  de  lumière  qui  s'épan- 
chent de  l'âme  éprise.  La  réflexion  est  si  peu  développée,  l'expé- 
rience si  imparfaite,  que  l'idéalisation  la  plus  hardie  ne  rencontre 
devant  elle  aucun  obstacle.  Les  mots  de  culte,  d'adoration,  de  sa- 
crifice, qui,  hélas  I  sont  destinés  à  devenir  de  trompeuses  formules, 
sont  alors  l'expression  exacte  des  mouvemens  impétueux  d'un  cœur 
qui  possède  la  glorieuse  plénitude  de  son  action. 

D'ailleurs  la  coquetterie  instinctive  qui  ne  manque  à  aucune  fille 
d'Eve  donnait  à  Ghislaine  des  conseils  dont  elle  profitait  avec  une 
innocente  adresse.  Elle  était,  en  présence  de  son  cousin,  humiliée  de 
son  ignorance;  mais,  grâce  à  ce  tact  exquis,  privilège  des  natures 
féminines ,  et  qui  se  développe  en  elles  à  leur  insu ,  elle  semblait 
avide  de  savoir  et  ne  négligeait  aucune  occasion  de  demander  quel- 
que conseil  à  Norbert.  Elle  déplorait  avec  lui  l'insouciance  glacée 
de  sa  mère,  l'étrange  froideur  du  baron.  Elle  se  plaignait  amère- 
ment d'avoir  été  sacrifiée  à  un  deuil  qui  pouvait  être  sincère  sans 
entraîner  l'oubli  des  devoirs  les  plus  sacrés.  Elle  racontait,  avec 
cette  verve  naturelle  qu'une  conviction  profonde  donne  aux  moins 
éloquens,  les  ennuis  et  les  épreuves  de  sa  vie,  ses  découragemens, 
ses  révoltes  secrètes ,  ses  colères  juvéniles.  Ces  entretiens  pleins 
d'épanchemens  se  continuaient  d'autant  plus  aisément  que  la  ba- 
ronne, qui  redoutait  le  mouvement  plus  que  la  mort,  laissait  volon- 
tiers les  deux  jeunes  parens  se  promener  sous  les  fenêtres  du  salon. 
Le  soir,  quand  ils  se  trouvaient  auprès  de  la  baronne,  elle  s'absor- 
bait tellement  dans  ses  souvenirs  qu'Us  pouvaient  causer  fort  long- 
temps sans  qu  elle  prêtât  la  moindre  atten^on  à  leurs  paroles.  Après 
le  dîner,  le  baron  ne  tardait  point  à  disparaître;  il  avait  calculé 
qu'en  se  couchant  de  très  bonne  heure  et  en  se  levant  avec  l'au- 
rore, il  vivrait  beaucoup  moins  avec  cette  espèce  humaine  qu'il  avait 
prise  en  antipathie  sous  prétexte  de  perfection.  La  baronne,  organî- 


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UNE   RENCONTRE   DE   TOT  AGE.  647 

sation  lymphatique  et  molle,  blonde  et  pâle,  s'affaissait  chaque 
jour  davantage  sous  le  poids  invisible  qui  l'écrasait.  Avec  l'apathie 
d'un  être  privé  de  réflexion,  elle  travaillait  jusqu'à  minuit  et  quel- 
quefois plus  tard,  non  par  amour  d'une  besogne  insipide,  mais 
dans  la  crainte  de  fsdre  un  mouvement  pour  gagner  sa  chambre  à 
coucher. 

La  jeunesse  de  Ghislaine,  sa  beauté,  surtout  la  rare  élégance  de 
ses  manières,  empêchaient  de  distinguer  chez  elle  les  germes  des 
défauts  qui,  au  premier  coup  d'oeil,  frappaient  chez  ses  parens.  Un 
observateur  pénétrant  eût  peut-être  conjecturé  qu'elle  aurait  un  jour 
l'esprit  misanthropique  et  défiant  du  baron  et  la  mélancolie  décou- 
ragée de  sa  mère.  Norbert,  à  vrai  dire,  n'était  pas  un  psychologue 
très  exercé.  Sa  belle  cousine,  —  la  rose  de  Noël,  comme  il  aimait  à 
l'appeler,  —  lui  paraissait  une  créature  idéale,  et  il  éprouvait  une 
telle  jouissance  de  l'amitié  qu'elle  lui  témoignait  que  son  imagina- 
tion n'allait  pas  au-delà  de  ce  paradis,  qu'il  faudrait,  hélas  I  bien- 
tôt quitter.  Pour  Ghislaine,  le  mot  d'amitié  que  je  viens  d'employer 
était  peut-être  exact,  —  quelle  jeime  fille  voit  clairement  à  cet  âge 
ce  qui  se  passe  dans  son  âme?  —  Pour  Norbert,  il  était  trop  faible. 
Un  homme  moins  inexpérimenté  que  Norbert  n'eût  pas  tardé  à  de- 
viner que  son  amitié  pour  Ghislaine  était  une  vraie  passion. 

Plusieurs  causes  contribuaient  à  son  aveuglement.  Sa  cousme 
était  beaucoup  plus  riche  que  lui,  et  il  n'ignorait  pas  que  sa  fa- 
mille l'avait  depuis  longtemps  promise  'à  une  famille  ducale  fran- 
çaise, dont  les  terres  étaient  en  Bretagne^  Ces  considérations  lui 
paraissaient  si  fortes  que  Ghislaine  lui  semblait  placée  dans  une 
autre  sphère  que  celle  où  devait  se  passer  sa  vie.  Du  reste,  ses 
appréciations  étaient  assez  fondées.  Sa  cousine,  qui  n'avait  presque 
rien  appris,  s'était  cependant  assimilé  quelques  idées  qui  étaient 
devenues  pour  elle  une  sorte  de  religion.  Elle  était  intimement  con- 
vaincue qu'elle  était  destinée  à  être  duchesse;  son  rôle  social  faisait, 
à  ses  yeux,  partie  de  l'essence  même  des  choses.  Dans  ces  intelli- 
gences froides  et  bornées,  les  conventions  humaines  prennent  aisé- 
ment, du  moins  dans  la  jeunesse,  la  place  de  la  fatalité  antique.  Le 
peu  d'affection  dont  elles  sont  susceptibles  est  toujours  subordonné 
à  certains  principes  qui  se  rattachent  au  ciel  ;  mais  quand  elles  ont 
acquis  plus  d'expérience  de  la  vie,  ces  principes  conservent-ils  la 
même  valeur  absolue?  Il  serait  téméraire  de  l'affirmer. 

Ai -je  eu  raison  d'appeler  Ghislaine  «  une  âme  froide?  »  Ce  mot, 
je  le  crains,  ne  rend  pas  très  exactement  ma  pensée.  Aucune  pas- 
sion ne  pouvait  encore  prendre  racine  dans  son  cœur;  mais  elle 
portait  dans  l'amitié  une  ardeur  très  sincère,  car  les  natures  dispo- 
sées à  la  mélancolie  ont  généralement  besoin  de  consolateurs.  Or 


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6&8  BEYUE  DES  DEUX  MONDES* 

Norbert  s'acquittait  à  merveille  de  ce  rôle.  Il  n'humiliait  jamûs, 
comme  la  baronne,  l'orgueil  de  sa  cousine  ;  il  ne  froissait  jamais  sa 
sensibilité,  comme  son  père  ;  il  ne  paraissait  jamais  surpris  de  son 
ignorance  :  il  comprenait  toutes  les  causes  de  ses  chagrins,  il  était 
toujours  disposé  à  lui  donner  raison  contre  ceux  qui  refusaient  de 
voir  en  elle  la  plus  parfaite  des  créatures.  Sans  s'en  douter,  et  guidé 
par  l'insUnct  mystérieux  de  l'amour,  Norbert  agissait  comme  un  sé- 
ducteur consommé;  mais  un  séducteur  aurait  nécessairement  nourri 
d'autres  espérances  que  lui,  espérances  qui  eussent  excité  le  cour- 
roux de  la  jeune  Flamande.  Elle  aimait  en  effet  moins  le  consolateur 
que  la  consolation,  l'idéal  autant  que  la  personne.  Sans  connaître 
même  le  nom  du  divin  Platon,  e^e  était  essentiellement  platoni- 
cienne. Dans  l'isolement  moral  auquel  les  circonstances  l'avaient 
condamnée,  le  bonheur  suprême  qu'elle  avait  rêvé,  c'était  d'épan- 
cher ses  douleurs  dans  un  cœur  fraternel.  Son  beau  songe  se  trou- 
vait réalisé;  mais  ce  que  Norbert  ne  soupçonnait  même  pas,  c'est 
qu'une  tante,  une  cousine,  une  sœur  se  fût  peut-être  acquittée  aussi 
bien  que  lui  du  rôle  dont  il  était  si  fier. 

Cependant,  au  lieu  d'essayer  de  se  rendre  compte  de  sa  situation, 
il  se  laissait  aller  à  l'exaltation  si  naturelle  à  son  âge.  Il  dormait 
peu,  il  ne  travaillait  plus,  il  chassait  le  moins  possible,  il  n'avait 
plus  qu'une  pensée,  qu'une  préoccupation.  Une  fleur  que  Ghislaine 
avait  touchée  devenait  pour  lui  un  véritable  trésor  ;  il  ne  feuilletait 
d'autres  livres  que  les  siens,  il  griffonnait  des  vers  pour  les  déchirer 
avec  colère  comme  indignes  de  la  divinité  à  laquelle  il  rendait  un 
culte  aussi  fervent  que  discret.  Les  hommes  de  quarante  ans  souri- 
ront de  ces  enfantillages;  mais  Norbert  n'était  pas  dans  l'âge  où  l'on 
regarde  les  décisions  de  la  raison  comme  des  oracles.  Il  ne  tarda 
point  cependant  à  comprendre  le  rôle  qu'elles  jouent  dans  la  vie 
quand  je  ne  sais  quel  vieux  duc  vint  demander  la  main  de  Ghislaine 
pour  son  fils  aine.  Ce  voyage  transforma  momentanément  les  habi- 
tans  du  château.  Le  baron  était  enchanté  d'une  alliance  qui  faisait 
entrer  sa  fille  dans  une  famille  intimement  liée  avec  les  anciens  chefs 
de  la  Vendée  et  de  la  Bretagne.  Les  Celtes  entêtés  de  l'ouest  de  la 
France  étaient  à  ses  yeux  le  type  du  peuple  catholique  et  monar- 
chique par  excellence.  Tous  leurs  généraux  étaient  des  héros  et  des 
martyrs,  et  il  canonisait  à  la  fois  Vendéens  et  chouans,  Lescure  et 
Puisaye,  Bonchamp  et  Cadoudal.  Le  duc,  ancien  ami  du  prince  de 
Talmont,  était  lui-même  un  peu  embarrassé  d'être  vénéré  comme 
un  saint  de  l'église  primitive;  il  avait  quelque  envie  de  sourire  en 
entendant  parler  des  vertus  chrétiennes  de  Charette,  le  voluptueux 
général  des  cabaniers  et  des  huttiers  du  Poitou.  Norbert  était  le 
seul  qui  conservât  son  sang-froid.  Malgré  les  leçons  des  rév&rends 


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unis   RENCONTRE   DE   VOYAGE.  6&9 

pères  de  la  compagnie  de  Jésus,  il  n'était  pas  aussi  étranger  que  ses 
hôtes  aux  idées  de  son  siècle  et  à  tous  les  enseignemens  de  l'his- 
toire. D'ailleurs  l'arrivée  du  duc  ne  l'avait  nullement  porté  à  l'en- 
thousiasme. Il  contemplait  avec  une  stupéfaction  profonde  le  chan- 
gement soudain  qui  s'était  opéré  dans  sa  poétique  cousine.  Elle  était 
descendue  sur  la  terre  de  la  façon  la  plus  dégagée.  Elle  ne  parlait 
que  de  bijoux,  de  dentelles,  de  cachemires,  de  corbeille,  comme  si 
ces  graves  sujets  l'eussent  préoccupée  toute  sa  vie.  De  ses  rêveries, 
de  ses  ennuis,  de  ses  épreuves,  aucune  trace  ne, restait  sur  son  beau 
front,  aussi  serein  qu'un  ciel  d'été  ;  l'ange  devenait  une  fiancée 
comme  tant  d'autres. 

Norbert  était  atteint  au  cœur;  sa  foi  dans  l'être  parfait,  et  mal- 
heureusement fantastique,  auquel  il  donnait  le  nom  de  femme  était 
détruite,  et  cette  déception  est  la  plus  cruelle,  parce  qu'elle  est  la 
première  et  qu'elle  ouvre  à  l'imagination  la  porte  d'un  monde  de 
douleurs.  Il  avait  l'air  d'un  croyant  qui  a  découvert  une  objection 
insoluble  contre  la  religion  à  laquelle  il  a  dévoué  sa  vie.  C'est  en 
vain  qu'il  essayait  de  se  distraire  de  ces  douloureuses  préoccupa- 
tions. La  promenade  n'était  pour  lui  qu'une  occasion  de  s'absorber 
dans  ses  pensées.  Dès  qu'au  retour  de  ses  excursions  il  apercevait 
les  arbres  du  parc  ou  les  toits  du  château ,  il  s'arrêtait  dans  une 
sombre  extase,  sans  pouvoir  détacher  ses  regards  de  ce  séjour  où  il 
avait  passé  les  heures  les  plus  belles  de  sa  vie.  Il  se  disait  bien  alors 
qu'un  prompt  départ  était  inévitable;  mais  quand  approchait  le  mo- 
ment de  prendre  une  résolution  définitive ,  son  courage  faiblissait. 
Sa  volonté  n'avait  pas  été  assez  énergique  pour  donner  à  Ghislaine  la 
conviction  qu'aucun  homme  ne  pouvait,  comme  lui,  assurer  son  bon- 
heur, elle  n'était  pas  non  plus  assez  forte  pour  le  décider  à  mettre  fin 
à  une  situation  devenue  intolérable.  Comme  touteë  les  âmes  qui  ne 
sont  pas  solidement  trempées,  il  se  faisait  de  sa  douleur  une  sorte  de 
satisfaction  amère;  mais  parfois  elle  le  jetait  dans  de  tels  désespoirs 
que  des  larmes  brûlantes  s'échappaient  de  ses  yeux.  Les  courts 
momens  qu'il  donnait  au  sommeil  étaient  troublés  par  des  visions 
étranges.  Cependant,  quoiqu'il  fût  assez  fier  pour  affecter  le  plus 
grand  calme,  son  attitude  pensive  faisait  un  contraste  trop  visible 
avec  la  satisfaction  de  ses  hôtes.  11  s'aperçut  qu'il  commençait  à  ne 
pas  dissimuler  assez  bien  l'amertume  et  le  dédain  qui  remplissaient 
son  âme.  Ce  jeune  homme,  dont  l'air  était  doux  et  presque  timide, 
excellait  dans  la  satire  quand  il  était  sérieusement  révolté,  et  il 
devenait  d'autant  plus  redoutable  qu'il  ne  dépassait  jamais  dans  ses 
épigrammes  les  plus  sanglantes  les  limites  de  la  convenance  la  plus 
rigoureuse.  Il  fit  bientôt  ses  adieux  au  baron  Engelbert,  emportant 
de  Ghislaine  un  souvenir  plein  d'amertume,  et  plus  entraîné  encore 


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650  BEVUE  DES  DEUX  MONDES» 

vers  les  idées  mystiques  qu'au  moment  où  il  quittait  l'université  de 
Louvain. 

Vieux  diplomate,  honoré  de  la  confiance  du  roi  des  Pays-Bas 
alors  que  la  Belgique  et  la  Hollande  ne  faisaient  qu'un  seul  état,  le 
comte  Charles-Hubert  n'avait  aucun  des  préjugés  de  son  fils,  quoi- 
qu'il eût  cru  devoir,  par  une  condescendance  assurément  exagérée, 
le  faire  élever  chez  les  jésuites.  «  Voltaire,  disait-il  pour  se  consoler 
de  sa  faiblesse,  a  été  leur  disciple,  et  je  compte  d'autant  plus  sur  la 
loi  inévitable  des  réactions  que  je  connais  l'intelligence  naturelle- 
ment droite  de  Norbert.  »  Cependant,  quand  il  vit  que  son  fils, 
après  avoir  déjà  passé  quelques  années  dans  la  diplomatie,  se  lais- 
sait envahir  de  plus  en  plus  par  la  mélancolie,  il  s'inquiéta  sé- 
rieusement des  tendances  d'un  esprit  dont  le  développement  étali 
si  lent  et  si  douloureux.  La  comtesse,  née  en  France,  dans  un  des 
départemens  de  l'ouest,  entretenait  malheureusement  chez  Norbert 
les  dispositions  bizarres  d'une  imagination  qui  ne  l'entraînait  pas, 
comme  s'il  eût  été  Italien  ou  Provençal,  vers  une  vie  de  plaisir  et 
d'aventures,  mais  qui  le  plongeait  dans  des  rêves  sans  fin,  dans  des 
extases  perpétuelles,  et  parfois  dans  un  abattement  profond.  Son 
père  comprit  la  nécessité  de  réveiller  cette  intelligence  engourdie, 
de  lui  faire  connaître  et  la  vie  et  les  hommes.  11  était  convaincu  que 
le  soleil  du  midi  chasserait  de  son  âme  les  tristes  fantômes  qui  nais- 
sent dans  les  brouillards  de  la  Mer  du  Nord.  11  avait  donc  pensé  à  le 
conduire  lui-même  dans  la  Suisse  italienne,  en  Italie,  en  Grèce  et 
aux  bords  du  Danube.  Seulement  il  se  sentait  bien  vieux  pour  de  si 
longs  voyages.  En  outre,  comme  il  s'agissait  de  rendre  à  une  orga- 
nisation exaltée  le  calme,  le  bien-être  et  la  pleine  possession  de  ses 
forces,  l'expérience  et  la  sagacité  d'un  médecin  lui  paraissaient  in- 
dispensables. Le  docteur  Paul  Ivanovitch  se  proposant  de  parcourir 
l'Europe  méridionale,  il  se  décida  à  lui  confier  Norbert.  «  Si  son  es- 
prit, lui  dit-il,  n'est  pas  exempt  de  bizarreries,  s'il  est  peu  expansif, 
il  a  un  cœur  d'or;  il  ne  tardera  point  à  s'attacher  à  un  compagnon 
qui,  comme  vous,  a  l'habitude  de  se  dévouer  à  ceux  qui  souffrent, 
et  qui  sait  que  les  plus  malades  ne  sont  pas  toujours  dans  leur  lit. 
Votre  voyage  sera  d'autant  plus  avantageux  pour  Norbert  qu'il  y 
trouvera  mille  sujets  d'études.  Menez-le  dans  les  Alpes  méridionales, 
au  bord  des  lacs  charmans  de  la  Suisse  italienne,  dans  les  plaines 
de  la  Lombardie,  au  fond  des  vallées  de  l'Arcadie  et  des  Karpathes. 
Quand  il  aura  examiné  les  Romansches  protestans  (1),  les  Italiens 
ultramontains,  les  Grecs,  les  Roumains  et  les  Serbes  orthodoxes,  il 
comprendra  sans  peine  que  le  christianisme  se  modifie  conformément 

(1)  Le  canton  des  Grisons  est  m^te,  mais  I^  réfonnés  sont  les  plus  nonabreux. 


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UNE  RENCONTRE  DE  VOYAGE.  651 

au  génie  des  peuples.  Le  libéralisme  naturel  qu'il  tient  de  son  sang 
flamand  se  fortifiera  par  la  réflexion  et  la  comparaison  des  civilisa- 
tions diverses.  Sans  doute  il  ne  goûtera  jamais  des  théories  pareilles 
aux  nôtres,  qui  sont  trop  contraires  à  la  tendance  sentimentale  de 
son  caractère;  mais  pourtant  j'ai  l'intime  conviction  que  vous  en  fe- 
rez un  homme,  même  un  diplomate.  » 

Quelques  jours  après  cet  entretien,  Norbert  et  le  docteur  par- 
taient pour  la  Suisse,  où  je  les  rencontrai  une  première  fois  dans 
les  circonstances  qu'on  connaît.  Quand  je  les  revis,  c'était  presque 
à  la  veille  du  jour  où  la  triste  histoire  de  la  duchesse  Ghislaine  et 
du  vicomte  Norbert  allait  se  dénouer.  Depuis  ma  promenade  à  Gan- 
dria,  je  n'avais  entendu  parler  de  mes  voisins  de  Capolago  qu'au 
retour  de  la  belle  saison.  J'appris  d'un  Italien  établi  à  Mendrisio 
qu'ils  faisaient  de  fréquentes  excursions  en  Lombardie,  au  bord  du 
Lac- Majeur  et  des  lacs  de  Varese,  de  Como,  d'Iseo  et  de  Garda. 
Lorsqu'un  soleil  chaque  jour  plus  brûlant  leur  fit  regarder  le  canton 
du  Tessin  comme  une  région  relativement  tempérée,  ils  dirigèrent 
leurs  courses  vers  les  pentes  boisées  du  Monte-Cenere,  couvert  de 
forêts  de  châtaigniers,  et  qui  divise  le  canton  en  deux  parties  iné- 
gales. Ayant  su  que  je  me  proposais  de  visiter  le  couvent  de  Bigo- 
rio,  situé  sur  des  hauteurs  perpétuellement  rafraîchies  par  des  eaux 
jaillissantes,  ils  s'arrangèrent  de  façon  à  faire  aussi  ce  pèlerinage, 
qu'une  madone  célèbre  recommande  aux  artistes. 

Tout  le  pays  qu'on  parcourt  pour  aller  de  Lugano  à  Bigorio  res- 
semble à  un  parc.  Après  avoir  traversé  les  villages  de  Canobio  et  de 
Tesserete,  on  arrive  à  Sala,  où  l'on  commence  la  facile  ascension  de 
la  montagne  sur  laquelle  est  bâti  le  monastère.  Tandis  que  je  des- 
cendais de  voiture,  on  bridait  un  mulet  destiné  à  une  jeune  femme 
qu'un  homme  plus  âgé  accompagnait.  Sans  m'occuper  beaucoup  de 
cette  rencontre,  je  m'élançai  dans  la  direction  du  couvent.  Le  long 
du  chemin ,  on  a  construit  de  petites  chapelles  qui  servent  à  cette 
pratique  de  dévotion  que  les  catholiques  romains  nomment  via  cru- 
els. Sans  ces  petits  édifices  consacrés  à  la  passion  du  Rédempteur, 
cette  délicieuse  Arcadie  ne  ferait  jamais  songer  à  une  croix  dou- 
loureuse; mais  le  ver  rongeur  n'est-il  pas  caché  dans  le  calice  des 
fleurs,  et  l'affreux  squelette  de  la  mort  n'apparaît-il  point  quelque- 
fois même  dans  le  sourire  de  la  jeunesse  et  de  la  beauté?  L'élé- 
gante étrangère  qui  gravissait  derrière  moi  la  montagne,  et  que  j'a- 
percevais en  me  retournant  pour  regarder  le  paysage,  semblait  elle- 
même  une  personnification  des  douleurs  secrètes  qui  empoisonnent 
les  existences  les  plus  brillantes  en  apparence.  En  efiet,  elle  s'avan- 
çait d'un  air  profondément  ennuyé,  sans  paraître  écouter  les  dis- 
sertations de  son  compagnon,  comme  une  personne  qui  s'acquitte 


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652  REVUE   DES   DEUX  MONDES, 

d'une  tâche  pénible  avec  assez  peu  de  résignation.  Lorsqu'elle  atr- 
teignit  la  plate-forme  qui  est  voisine  du  monastère,  je  m'attendais 
à  voir  la  magnificence  du  spectacle  triompher  de  son  indifférence; 
il  n'en  fut  rien  cependant,  elle  resta  impassible  devant  un  paysage 
digne  du  pinceau  de  Claude  Lorrain. 

Pendant  que  je  m'oubliais  dans  la  contemplation  du  splendide  pa- 
norama qu'on  découvre  du  haut  de  la  montagne,  le  docteur  et  le 
vicomte  sortirent  du  monastère.  Celui-ci,  à  la  vue  de  l'étrangère, 
ne  put  contenir  une  émotion  profonde.  La  jeune  femme  que  j'avais 
sous  les  yeux  n'était  autre  que  Ghislaine,  qui  avait  atteint  la  plate- 
forme presque  en  même  temps  que  moi.  La  présence  de  Norbert  pa- 
rut causer  à  la  duchesse  une  surprise  agréable.  Il  ne  fallait  pas  être 
un  observateur  bien  pénétrant  pour  s'apercevoir  que  le  mariage 
qu'elle  avait  accepté  avec  tant  d'empressement  n'avait  pas  réalisé 
ses  espérances.  Le  duc  n'était  pourtant  ni  un  méchant  homme  ni  un 
mauvais  mari.  Grâce  à  la  fortune  considérable  que  son  père  lui  avait 
laissée,  il  ne  refusait  jamais  de  satisfaire  les  fantaisies  de  sa  femme. 
Malheureusement  il  était  très  absolu,  très  personnel,  et  sûr  d'être 
dans  son  droit  en  se  préoccupant  sans  cesse  de  lui-même.  Il  ne 
comprenait  pas  que  sa  compagne  pût  avoir  une  autre  manière  de 
voir  que  lui.  Dès  les  premiers  jours  de  son  mariage,  il  avait  eu  la 
maladresse  d'irriter  la  vanité  de  la  fière  Ghislaine  en  voulant  re- 
dresser toutes  ses  idées,  combattre  ses  préjugés,  «  refaire  son  éduca- 
tion, »  car  telles  étaient  les  expressions  qu  il  employait  bravement. 
La  jeune  Flamande  écouta  tous  ses  sermons  avec  une  déférence  ap- 
parente; mais  dès  lors  elle  le  trouva  souverainement  ridicule.  Quoi- 
qu'elle dissimulât  d'abord  assez  habilement  toutes  ses  impressions, 
il  était  difficile  que  le  mari  de  Ghislaine  ne  s'aperçût  pas  avec  le 
temps  qu'elle  ne  faisait  aucun  cas  de  ses  théories,  et  qu'elle  atta- 
chait à  son  affection  une  très  médiocre  importance.  Or  le  duc,  qui 
prétendait  être  le  centre  de  toutes  choses,  s'acharnait  de  plus  en 
plus  à  obtenir  une  intimité  impossible.  Aussi,  après  avoir  semblé 
ennuyeux,  fmit-il  par  paraître  intolérable. 

Il  ne  me  fallut  pas  beaucoup  de  temps  pour  comprendre  les  causes 
de  ce  profond  désaccord.  Ghislaine  m'avait  priée  de  l'aider  à  décou- 
vrh*  une  habitation  commode  aux  bords  du  lac,  et,  dans  une  longue 
promenade  que  nous  fîmes  jusqu'à  Melano,  son  mari  me  révéla  fran- 
chement les  côtés  faibles  de  son  caractère.  Lorsque  nous  entrâmes 
dans  le  bateau,  j'éprouvai  quelque  hésitation  en  indiquant  aux  ba- 
teliers la  direction  qu'il  fallait  prendre.  En  effet,  quoique  d'une 
étendue  médiocre,  le  lac  de  Lugano  est  composé  de  plusieurs  golfes 
qui  ont  tous  leur  physionomie  et  leurs  paysages  particuliers.  Le 
golfe  de  Porlezza  se  dirige  au  nord-est;  au  midi,  le  lac  s'enfonce 


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UNE  BENCONTRE  DE  YOTAGE.  653 

dans  les  terres  vers  Porto-Morcote ,  et  plus  profondément  vers  Ca- 
polago;  le  petit  golfe  de  Ponte-Tresa  tourne  au  nord-ouest,  et  celui 
d'Agno,  plus  allongé,  au  nord.  Après  un  moment  de  réflexion,  U  me 
sembla  qu'en  marchant  vers  le  sud  nous  trouverions  plus  aisément 

une  villa  bien  située;  mais  à  peine  étions-nous  arrivés  en  face  du 
San-Salvadore  que  le  duc  voulait  déjà  descendre  au  village  de  Para^ 
dise.  Ce  village,  bâti  au  pied  de  la  verte  montagne,  se  compose  de 
maisons  peintes  en  gris,  en  jaune  et  en  rose  pâle,  d*une  construc- 
tion très  régulière,  qui  baignent  leurs  pieds  dans  les  ondes  du  Lago- 
•Ceresio.  Au-dessus  du  Paradiso,  consacré  à  Tindustrie  de  la  soie, 
qui  occupe  dans  le  Tessin  un  grand  nombre  de  bras,  s'épanouissent 
sur  des  sillons  soigneusement  cultivés  des  mûriers  au  feuillage  lus- 
tré. A  mesure  qu'on  s'élève  sur  les  pentes  du  San-Salvadore,  les 
mûriers  sont  remplacés  par  des  arbres  forestiers^  puis  par  des  buis- 
sons, qui  poussent  avec  une  sorte  d'ardeur  dans  les  flancs  du  ro- 
cher, revêtu  jusqu'à  son  sommet  d'un  opulent  manteau  de  verdure. 
Le  duc,  sans  même  jeter  un  regard  sur  le  site,  déclara  qu'il  était 
inutile  d'aller  plus  loin.  11  craignait,  disait-il,  de  s'aventurer  à  une 
trop  grande  distance  de  la  ville,  n'ayant  aucune  espèce  de  penchant 
pour  la  vie  de  chalet,  et  n'entendant  nullement  renoncer  à  «  ses 
aises.  »  Sans  s'apercevoir  du  sourire  ironique  qui  donnait  un  nou- 
veau charme  à  la  belle  figure  de  sa  femme,  sans  môme  lui  deman- 
der son  avis,  il  développait  son  opinion  avec  la  vivacité  étourdie  d'un 
enfant  égoïste  et  entêté;  mais  s'il  avait  la  pétulance  de  l'enfance, 
il  en  avait  aussi  la  mobilité,  et  comme  Ghislaine  ne  paraissait  pas 
très  pressée  de  s'établir  au  milieu  des  magnaneries,  je  décidai  assoz 
facilement  le  duc  à  continuer  notre  voyage. 

Une  révolution  géologique  a  détaché  du  San-Salvadore  et  jeté 
dans  le  lac  le  promontoire  de  San-Martino,  séparé  des  flancs  arides 
de  la  montagne  par  la  route  soigneusement  entretenue  qui  suit  le 
Ceresio  à  travers  des  arbres,  des  arbustes  et  des  fleurs  de  toute  es- 
pèce. Les  châtaigniers,  les  mûriers,  les  oliviers,  les  hêtres,  se  mê- 
lent aux  clématites  des  haies,  aux  vignes  vulpines,  aux  cytises  et 
aux  chèvrefeuilles.  Quand  les  lis  bulbifères  étalent  sur  le  rocher 
leurs  fleurs  campanulées,  d'un  pourpre  éclatant,  on  croirait  voir 
briller  dans  les  halliers  le  flmnmemn  qui  flotte  en  Albanie  sur  le 
front  des  épouses.  Malheureusement,  non  loin  du  promontoire  s'élè- 
vent les  ruines  d'un  château,  asile  bien-aimé  des  vipères,  qui  four- 
millent à  la  base  du  San-Salvadore,  et  dont  les  murailles  poudreuses 
sont  surmontées  de  pâles  oliviers,  étages  d'une  manière  tellement 
symétrique,  qu'à  une  certaine  distance  ils  paraissent  former  une 
crête  sur  la  cime  de  la  montagne.  Au  lieu  d'appeler  l'attention  de 
mes  compagnons  sur  la  physionomie  de  ce  paysage,  j'entamai  de 


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65i  BEVUE  DES  DEUX  MONDES^ 

lugubres  histoires  sûr  la  perfidie  des  vipères,  dont  le  vieux  casiel 
que  nous  avions  sous  les  yeux  était  devenu  la  demeure  favorite. 
Tandis  que  nous  longions  l'Ârbostora,  ramification  boisée  du  San- 
Salvadore,  je  me  faisais  un  malin  plaisir  d'exciter  la  colère  du  duc 
contre  ces  régions  «sauvages,  »  où  les  reptiles  pullulent  comme 
aux  siècles  antédiluviens,  et  où  les  hommes  semblent  avoir  con- 
servé les  passions  ardentes  des  époques  primitives,  La  duchesse 
portait  des  regards  d'envie  de  l'autre  côté  du  lac  sur  le  village  de 
Gampiglione.  L'église,  assez  éloignée  de  ce  village,  avec  son  double 
escalier  et  son  portail  hardi,  a  l'air  d'une  retraite  bâtie  aux  bords 
des  eaux  pour  les  âmes  qui  veulent  se  recueillir  devant  l'Étemel, 
loin  des  a^tations  du  monde  et  de  la  vie.  Â  mesure  que  nous  ap- 
prochions, Ghislaine  s'absorbait  de  plus  en  plus  dans  les  pensées 
que  paraissait  lui  inspirer  cette  riante  solitude,  que  l'éclatant  so- 
leil du  midi  inondait  alors  de  tous  ses  feux.  Ses  yeux  s'arrêtaient 
avec  ime  sorte  de  fixité  maladive  sur  une  belle  maison,  construite 
entre  l'église  et  le  pont  de  Mélide,  et  dont  les  blanches  murailles 
brillaient  au  milieu  des  mûriers,  des  noyers  et  des  cascades  mur- 
murant dans  les  hautes  herbes.  Nous  arrivâmes  devant  Bissone,  en 
passant  sous  l'immense  pont  qui  unit  les  deux  rivages  du  Geresio. 
Le  village  de  Bissone,  bâti  en  face  de  Mélide,  sur  la  rive  orientale 
du  lac,  dont  il  est  séparé  par  une  place  plantée  de  mûriers,  a  un 
aspect  si  riant  que  le  duc  fut  séduit  et  que  la  duchesse  elle-même, 
malgré  son  indifférence,  laissa  échapper  un  signe  d'approbation. 
Trois  ormes  immenses,  qui  s'élevaient  parmi  les  mûriers,  semblaient 
fiers  de  la  majesté  de  leur  taille  et  de  la  grandeur  de  leurs  ra- 
meaux. Aux  branches  des  arbres  pendaient  de  longs  filets  qui  lais- 
saient voir  à  travers  leurs  grandes  mailles  les  maisons  construites 
sur  des  arcades  où  les  indigènes  viennent,  à  l'abri  d'un  soleil  dé- 
vorant, contempler  leur  lac  d'azur,  le  pont  gigantesque,  les  blan- 
ches «  caves  ))  de  Mélide  et  les  pentes  verdoyantes  de  l'Arbostora. 
Nous  descendîmes  du  bateau  pour  nous  promener  dans  le  village 
protégé  par  le  dieu  [divus)  Garpophore,  car  sur  le  sol  italien  les 
saints  deviennent  des  dieux  (1),  comme  autrefois  les  césars.  Les  ba- 
teliers cueillirent  pour  nous  des  juliennes,  des  roses  et  du  thym 
dans  le  jardin  d'un  hôtel  dont  l'enseigne  pendait,  balancée  par  la 
brise,  à  la  gueule  d'un  poisson;  mais  l'apparence  plus  que  modeste 
de  cet  hôtel  donna  au  duc  une  fâcheuse  idée  de  la  civilisation  de 
Bissone.  Quoiqu'il  ne  se  séparât  jamais  de  son  cuisinier,  il  parut 
craindre  que  cet  artiste  éminent  ne  fût  très  mal  secondé  par  les 
pêcheurs  de  Bissone,  que  l'honorable  gentilhomme  trouvait  «  fa- 

(I)  On  lit  sur  le  fronton  de  l'église  :  IHvo  Carpophoro  dicatum. 


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UNE  RENCONTRE  DE  TOT  AGE.  666 

rouches,  »  probablement  à  cause  de  leurs  chapeaux  pointus  ^  de 
leurs  barbes  noires,  de  leurs  regards  expressifs  et  de  leurs  vestes 
brunes  négligemment  jetées  sur  ime  épaule. 
Nous  retournâmes  à  Lugano  :  le  duc,  après  avoir  jeté  un  coup 

d'œil  sur  Melano,  ne  voulut  pas  prolonger  Fexcursion.  Pourquoi 
cependant  gardai-je  de  cette  promenade  un  profond  souvenir?  C'est 
que  j'avais  trop  bien  compris  en  observant  le  duc  et  Ghislaine  que 
l'union  de  ces  deux  êtres  si  différens  se  transformerait  tôt  ou  tard 
en  une  lutte  douloureuse.  Comme  tous  les  esprits  étroits,  le  duc 
avait  4e  malheur  de  se  croire  très  capable,  parce  qu'il  possédait  au 
plus  haut  degré  le  don  de  maintenir  et  d'accroître  son  bien-être 
individuel.  L'admiration  très  sincère  qu'il  avait  pour  lui-même, 
pour  son  rang,  pour  sa  fortune,  pour  tous  les  avantages  accumulés 
sur  sa  tête  précieuse,  ne  lui  permettait  pas  même  de  penser  qu'on 
pût  jamais  lui  préférer  personne.  Il  aurait  dû  naître  chez  les  Slaves 
du  sud  ou  chez  les  Albanais,  parmi  lesquels  le  chef  de  la  famille  est 
pour  sa  compagne  un  être  infaillible  et  irréprochable.  Malheureu- 
sement, dans  l'Europe  occidentale,  de  pareilles  illusions  sont  la 
cause  d'une  sécurité  déplorable,  car  les  combinaisons  les  plus  in- 
génieuses n'y  sauraient  rendre  le  moindre  prestige  au  «  principe 
d'autorité,  »  tel  qu'il  est  compris  dans  les  pays  semi-asiatiques.  Toute 
domination  qui  n'a  pas  l'affection  et  la  confiance  pour  base  est  expo- 
sée à  de  cruelles  déceptions.  Le  duc  s'apercevait  bien  que  l'humeur 
de  Ghislaine  devenait  de  plus  en  plus  difficile,  mais  il  attribuait  son 
état  à  des  causes  purement  physiques.  11  s'était,  me  disait-il,  décidé 
à  voyager  pour  calmer  une  surexcitation  nerveuse  qui  menaçait  de 
s'aggraver.  Sa  femme  avait  eu  dès  l'enfance  des  crises  de  somnam- 
bulisme dont  le  retour  inquiétait  les  médecins.  Il  avait  donc  pris  le 
parti  de  se  diriger  vers  le  midi,  d'autant  plus  volontiers  que  le  cli- 
mat de  la  froide  Bretagne  n'était  pas  très  favorable  à  sa  propre  santé. 
Les  commencemens  du  séjour  que  les  deux  époux  firent  à  Bissone 
tranquillisèrent  le  duc,  qui  avait  été  un  moment 'inquiet  de  l'état 
d'esprit  de  sa  femme.  La  duchesse  était  en  apparence  moins  irri- 
table; mais  ce  calme  précurseur  de  l'orage  n'aurait  pas  rassuré  un 
esprit  sagace.  Ghislaine,  presque  toujours  isolée  dans  ses  réflexions, 
se  préparait  visiblement  à  quelque  grand  parti.  En  arrivant  dans  la 
Suisse  itaUenne,  elle  était  disposée  à  faire  comprendre  au  duc  la  va- 
leur du  trésor  dont  il  était  devenu  l'indigne  possesseur.  Norbert  était 
précisément  le  personnage  nécessaire  à  l'exécution  de  ses  plans  de 
vengeance.  Sans  doute  il  n'avait  plus  ses  anciennes  illusions;  mais 
la  puissance  des  souvenirs  de  la  jeunesse  est  si  grande  qu'il  est  tou- 
jours aisé  de  les  réveiller.  La  fièvre  qui  brillait  dans  les  yeux  de 
Ghislaine,  le  son  de  sa  voix,  l'animation  de  son  teint,  indiquaient  as- 


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650  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

sez  qu'elle  entrait  dans  une  de  ces  heures  solennelles  où  se  brisent 
souvent  les  organisations  incomplètes,  qui  se  jettent  dans  Tablme 
avec  l'imprévoyance  farouche  du  taureau  qu'irrite  le  drap  rouge. 

Norbert,  il  ne  faut  pas  le  perdre  de  vue,  avait  été  le  premier 
ami  et  le  patient  consolateur  de  Ghislaine.  Il  lui  avait  in^iré  autant 
dfi  confiance  que  d'affection.  Quoiqu'elle  ne  trouvât  plus  en  lui  l'en- 
thousiasme qu'elle  lui  avait  autrefois  inspiré,  cependant  le  duc  ne 
gagnait  guère  à  être  comparé  à  un  homme  tel  que  Norbert,  aussi 
dévoué  que  modeste,  aussi  porté  à  oublier  ses  désirs  qu'à  se  préoc- 
cuper de  ceux  des  autres.  Son  irrésolution  naturelle  et  la  faiblesse 
de  sa  volonté  n'étaient  pas  des  défauts  aux  yeux  de  l'impérieuse 
Ghislaine,  qui  avait  soif  d'autorité,  et  que  son  mari  s'efforçait  mala- 
droitement de  maintenir  dans  une  minorité  perpétuelle  et  humiliante. 
Elle,  qui  aimait  à  imposer  ses  opinions,  était  flattée  au-delà  de  toute 
expression  de  voir  son  cousin,  dont  chacun  vantait  l'esprit  et  la  pru- 
dence, adopter  avec  ardeur  toutes  ses  rancunes  et  tous  ses  préjugés 
contre  le  duc.  A  l'époque  de  son  mariage,  elle  était  trop  jeune,  trop 
peu  portée  surtout  à  la  réflexion  pour  s'être  aperçue  de  l'antipa- 
thie qu'avait  inspirée  à  Norbert  celui  qu'il  devait  naturellement 
considérer  comme  un  rival.  Aussi,  après  la  rencontre  de  Bigorio, 
fut-elle  enchantée  et  surprise  de  trouver  dans  l'àme  du  jeune  homme 
i'éçho  de  ses  colères.  Elle  s'habitua  bien  vite  à  lui  confier  comme 
autrefois  ses  déceptions  et  ses  chagrins.  Seulement  cette  intimité  ^ 
qui  était,  quelques  années  plus  tôt,  dénuée  de  tout  inconvénient 
sérieux ,  ne  pouvait  plus  avoir  le  même  caractère.  Autant  la  jeune 
fille  était  réservée,  autant  la  jeune  femme,  animée  probablement  par 
le  courroux,  semblait  passionnée.  Commençait-elle  à  aimer  dans 
Norbert  l'ami  enthousiaste  de  la  jeunesse  et  le  confident  sympa- 
thique de  ses  chagrins?  La  passion,  autrefois  endormie  dans  son 
cœur,  lui  donnait- elle  ses  premiers  conseils?  Était-elle  arrivée  à 
cette  période  de  l'existence  où  toute  fille  d'Eve  caresse  involontai- 
rement des  rêves  d'amour?  N'obéissait-elle  qu'aux  pensées  de  ven- 
geance dont  son  imagination  était  obsédée?  Toutes  ces  causes  agis- 
saient probablement  sur  sa  volonté  pour  la  décider  à  une  insurrection 
complète;  le  mot  insurrection  n'est  pas  trop  fort,  car  il  n'était  pas 
difficile  de  prévoir  que  Ghislaine,  avec  son  caractère,  loin  de  cher- 
cher à  tromper  le  duc,  se  ferait  gloire  de  sa  révolte. 

Le  docteur  Paul  Ivanovitch,  habile  à  saisir  les  symptômes  les  plus 
légers  de  ces  graves  phénomènes,  m'en  parlait  parfois  avec  le  ton 
insouciant  d'un  observateur  habitué  aux  manifestations  les  plus  ex- 
centriques de  la  nature  humaine;  mais  l'excellent  homme  n'échap- 
pait pas  à  l'émotion  quand  il  voyait  le  malheur  fondre  avec  la  si- 
nistre rapidité  d'un  oiseau  de  proie  sur  les  personnes  qui  lui  avaient 


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UNE  BBNGONTBB  DB   VOYAGE.  657 

témoigné  la  moindre  bienveillance.  Un  jour  il  entra  chez  moi,  et 
s'assit  d'un  air  tellement  accablé  que  je  devinai  sans  peine  quelques 
graves  complications,  a  Non-seulement  Ghislaine,  me  dit-il,  s'est  su- 
bitement décidée  à  devenir  infidèle  à  son  mari,  mais  elle  l'a  bravé 
par  je  ne  sais  quelle  confidence  audacieuse  où  le  nom  de  Norbert 
a  été  prononcé.  »  Voici,  comme  je  l'appris  plus  tard,  la  scène  qui 
avait  eu  lieu. 

Un  soir,  Ghislaine  était  rentrée  après  la  promenade  qu'elle  faisait 
chaque  jour  sur  le  lac.  Le  duc  s'était  montré  plus  ennuyé,  plus- 
occupé  de  lui-même  que  jamais.  En  débarquant,  les  deux  époux 
avaient  trouvé  Norbert  qui  marchait  seul  au  bord  de  l'eau. 

—  Venez,  lui  dit  le  duc  d'un  air  parfaitement  insouciant,  venez, 
prendre  le  thé  avec  nous.  Vous  tiendrez  compagnie  à  ma  femme, 
car  je  mè  retirerai  de  bonne  heure  :  ce  maudit  lac  m'a  donné  ua 
rhume  affreux  ! 

Ghislaine  prit  le  bras  du  vicomte*  En  la  voyant  marcher  à  côté  de 
lui,  on  eût  dit  que,  fatiguée  d'une  lutte  intérieure,  elle  allait  s'af- 
faisser à  chaque  pas.  Le  duc,  toujours  fidèle  aux  résolutions  que 
lui  imposait  l'hygiène,  quitta  le  salon  après  avoir  déposé  im  baiser 
sur  le  front  de  Ghislahie  et  invité  Norbert,  comme  il  le  faisait  tous 
les  jours,  à  revenir  le  lendemain. 

La  duchesse  attacha  un  |ong  et  mélancolique  regard  sur  la  porte 
qu'il  venait  de  refermer,  puis  sa  tête  s  inclma  sur  sa  poitrine  comme 
ces  pâles  fleurs  dont  le  calice  délicat  est  appesanti  par  l'abondante 
rosée  du  matin.  Norbert,  surpris  de  son  silence  prolongé,  la  con- 
templait avec  une  stupéfaction  mêlée  d'angoisse.  Cette  espèce  d'ex- 
tase lui  paraissait  tellement  semblable  aux  crises  de  somnambulisme 
auxquelles  il  la  savait  sujette,  qu'il  conmiençait  à  s'inquiéter  sérieu- 
sement, lorsqu'il  vit  une  larme  couler  sur  la  joue  de  la  duchesse. 

—  Vous  souffrez,  Ghislaine?  demanda  le  vicomte  d'une  voix 
attendrie. 

—  Non,  dit-elle.  Peut-être  ai-je  souffert;...  mais  je  ne  veux  plus 
souffrir,  ajouta-t-elle  en  regardant  Norbert  avec  exaltation. 

Norbert  la  pressa  sur  son  cœur,  et  dans  cette  longue  étreinte  elle 
parut  oublier,  avec  les  ennuis  du  passé,  les  périls  de  F  avenir. 

Les  natures  imparfaites,  qui  ne  comprennent  pas  plus  la  passion 
que  le  sacrifice,  ne  rencontrent  jamais  dans  les  entratnemens  les 
plus  impétueux  la  réalisation  de  leurs  rêves.  Après  avoir  essayé 
d'atteindre  l'idéal  qui  a  séduit  leur  mobile  imagination,  elles  re- 
tombent brisées  par  cet  effort  à  la  fois  douloureux  et  impuissant. 
A  peine,  au  bout  de  quelques  jours,  Ghislaine  eut-elle  sondé  du  re- 
gard l'abîme  od  elle  s'étsût  précipitée,  qu'elle  se  révolta  à  la  fois  et 
contre  elle-même  et  contre  Norbert.  Elle  résolut  de  ne  plus  revoir 

TOMB  XXYU.  4S 


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^8  EETUB  DES  DEUX  MONDES. 

l'horome  dont  la  seule  pensée  lui  était  devenue  odieuse.  Tandis  que 
le  vicomte  perdait  tout  prestige  à  ses  yeux,  le  duc,  grâce  à  une 
réaction  irrésistible,  lui  apparaissait  sous  un  jour  complètement 
différent.  Aussi,  cédant  à  une  de  ces  impulsons  énergiques  qui 
étaient  une  conséquence  de  son  organisation,  elle  monta  chez  son 
mari,  et,  sans  même  s'apercevoir  du  sourire  froid  avec  lequel  il  la 
recevait,  elle  lui  avoua  la  faute  commise,  et  qu'elle  voulait,  disait* 
elle,  faire  oublier  par  une  vie  de  dévouement  et  de  repentir.  Après 
ce  déluge  de  paroles,  des  torrens  de  larmes  s'échappèrent  de  ses 
yeux.  Dominée  par  une  émotion  terrible,  elle  ne  cherchait  même 
pas  à  lire  dans  les  yeux  de  son  mari  l'effet  produit  par  cette  confes- 
sion singulière. 

Quand  elle  eut  fini,  le  duc  se  leva.  —  Calmez-vous,  madame, 
dit-il  avec  l'impassibilité  glaciale  d'un  juge;  l'exaltation  dont  vous 
venez  d'être  victime  est  le  résultat  d'une  déplorable  éducation  que 
j'ai  en  vain  essayé  de  refaire.  Après  avoir  dédaigné  mes  conseils 
avec  une  invincible  obstination,  vous  ne  devez  vous  en  prendre  qu'à 
vous-même  des  conséquences  d'un  orgueil  et  d'un  entêtement  que 
j'ai  toujours  profondément  déplorés. 

Tandis  qu'il  s'éloignait  en  conservant  la  sérénité  de  ces  pontifes 
des  anciens  âges  qui,  dociles  à  la  voix  de  leurs  dieux,  enfonçaient 
un  glaive  sacré  dans  le  sein  des  victin^  humaines,  la  duchesse, 
frappée  au  cœur,  tombait  évanouie.  On  la  transporta  mourante  dans 
son  lit,  et  on  appela  le  docteur  Paul  Ivanovitch,  qui  avait  deviné 
une  partie  du  drame  mystérieux  dont  il  était  le  témoin.  £n  proie  à 
un  délire  presque  continuel,  Ghislaine  murmurât  tristement  tantôt 
le  nom  de  Norbert,  tantôt  celui  de  son  mari;  mais  alors  ses  traits 
amaigris  trahissaient  im  singulier  effroi.  En  d'autres  momens,  elle 
tombait  dans  ime  paisible  extase.  Elle  semblait  sourire  aux  célestes 
phalanges ,  Qt  on  l'entendait  répéter  tout  bas  :  «  Refuge  des  pé- 
cheurs, ô  Marie,  priez  pour  moi  !  »  pans  les  intervalles  lucides  que 
lui  laissait  cette  crise  terrible,  elle  confiait  au  docteur,  avec  une  vé- 
ritable naïveté  d'enfant,  ses  pensées,  ses  remords,  ses  projets;  la 
terreur  que  lui  inspirait  son  mari,  sa  résolution  de  fuir  Norbert,  son 
intention  bien  arrêtée  de  chercher  dans  la  religion  les  moyens  d'ex- 
pier sa  faute.  Ne  pouvant  s'empêcher  d'associer  son  complice  à  ces 
sentimens  de  pénitence,  elle  conjurait  le  médecin  de  l'engager  à  re- 
venir aux  salutaires  croyances  de  sa  jeunesse. 

Norbert  ne  donnait  guère  nunns  d'inquiétude  au  bon  docteur. 
L'étrangeté  de  cette  situation  le  plongeait  dans  un  profond  déses- 
poir. Il  s'accusait  d'être  la  cause  des  douleurs  de  Ghislaine  et  de  sa 
folie.  Un  secret  amour-propre  le  disposait,  sans  qu'il  s'en  aperçût, 
à  s'estimer  plus  coupable  qu'il  ne  l'était  peut-être.  Quel  homme  se 


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UNE  BENGONTRE  DE  TOTAGE.  059 

résigne,  même  dans  les  chagrins  les  plus  sincères,  à  n'être  qa*un 
rouage  insignifiant?  D'ailleurs  Norbert  était  obligé  de  s'avouer  que 
sa  passion  pour  Ghislaine  avait  exercé  une  incontestable  action  sur 
la  destinée  de  la  jeune  femme. 

C'est  encore  au  milieu  des  plus  charmans  paysages  de  la  Suisse 
italienne  que  se  déroulèrent  presque  devant  moi  les  dernières  scènes 
de  ce  triste  drame.  Avant  de  quitter  Lugano  et  de  m'embarquer  sur 
le  Lac-Majeur  pour  les  îles  Borromées,  j'avais  l'intention  de  m' arrêter 
à  Locarno.  Je  ne  quittais  pas  sans  regret  les  rives  heureuses  du  Lago- 
Geresio.  Lorsque  j'entrai  dans  la  calèche  qui  m'attendait  devant  l'hô- 
tel du  Parc ,  le  soleil  dardait  ses  flèches  d'or  sur  les  campaniles  de 
Lugano.  La  campagne  rayonnait  d'une  splendeur  indescriptible.  Les 
monts  retentissaient  du  cri  des  grives  chanteuses;  le  thym  et  le  serpo* 
let  exhalaient  leurs  parfums  le  long  des  haies,  où  les  tiges  anguleuses 
du  houblon,  parées  de  grappes  vertes,  s'enlaçaient  aux  branches  des 
sureaux  et  de  la  viorne-aubier.  Les  torrens  mêlaient  leur  voix  à  celle 
des  bouvreuils  et  des  fauvettes.  Le  magnifique  paon  du  jour  nageait 
dans  ime  atmosphère  limpide,  pareil  à  ces  fleurs  que  le  vent  balance 
un  moment  dans  les  airs.  La  mésange  au  bec  fin  secouait  ses  ailes 
cendrées  sur  les  pierres  luisantes,  tandis  que  l'alouette  s'élançait 
joyeusement  vers  un  ciel  plus  bleu  que  les  plus  beaux  saphirs.  La 
route  serpentait  dans  le  val  d'Âgno,  digne  d'être  chanté  par  un  Théo- 
crite,  qui  mène  au  Monte-Genere,  dont  le  sommet  dépassait  les  collines 
couvertes  de  maisons  aux  larges  arcades,  de  vignes  capricieuses  et  de 
verdoyans  pâturages.  Dans  les  villages  de  Vesia,  de  Gadempino,  de 
Taverne,  de  Bironico,  s'épanouissaient  aux  fenêtres  des  œillets  rougea 
dont  les  tiges  bleuâtres  voilaient  la  brune  figure  des  jeunes  Tessi- 
noises  à  l'œil  vif  et  curieux.  Le  chemin  était  borné  de  ronces  en  fleur 
et  d'églantiers  aux  corolles  roses  et  blanches.  Des  milliers  d'insectes 
bourdonnaient  dans  la  fleur  de  pourpre  des  rhododendrons  ou  dans 
la  cloche  azurée  des  campanules.  L'âme  se  sentait  involontairement 
pénétrée  de  la  sérénité  de  cette  nature  souriante. 

Le  chemm,  après  avoir  gravi  les  pentes  du  Génère,  où  grandis- 
sent d'admirables  châtaigniers  au  tronc  noir  et  rugueux,  descend 
vers  le  val  Leventina,  vallée  véritablement  arcadienne,  arrosée  par  le 
Tessin,  qui  se  précipite  en  grondant  des  sommets  sublimes  du  Saint- 
Gothard.  Au  loin,  Bellinzona,  qui  garde  le  passage  des  Alpes  avec 
ses  vieilles  tours  féodales,  se  perdait  dans  la  brume  qui  rampait 
dans  les  gorges  des  montagnes.  Sous  mes  pieds  s'épanouissait  la 
vallée  avec  ses  moissons  qui  renaissent  deux  fois  dans  l'année,  ses 
champs  symétriquement  découpés,  bordés  de  peupliers  et  de  saules, 
sa  rivière  remplie  d'îlots  sablonneux,  dont  les  ondes,  un  moment 
paresseuses,  se  traînent  languissamment  vers  le  Lac-Majeur,  où  elles 


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660  BEVUE  DES  DEUX  MONDESé 

semblent  se  perdre  avec  regret.  Quand  on  atteint  le  pied  cLu  Honte- 
Cenere,  on  trouve  Magadino,  dont  les  murs  sont  ornés  de  fresques 
représentant  des  saints  qui  ne  parviennent  pas  à  préserver  les  ha- 
bitans  de  la  maVaria.  Les  maisons  se  mirent  dans  Tazur  profond 
du  lac,  qui  se  prolonge  au  loin  à  travers  les  gorges  vertes  des  mon- 
tagnes. En  face  de  Magadino  s'épanouit  Locamo,  avec  ses  citron- 
niers, ses  arcades  élancées,  ses  maisons  aux  couleurs  vives  et  aux 
contrevens  bigarrés.  Tandis  que  Magadino  est  privé  pendant  trois 
mois  des  rayons  du  soleil,  Locamo  jouit  perpétuellement  d*un  cli- 
mat vraiment  italien,  sans  toutefois  être  complètement  à  l'abri  de  la 
mal'aria^  fléau  engendré  par  l'incurie,  et  dont  sont  préservés  Bellin- 
zona,  Lugano  et  Mendrisio. 

Après  avoir  traversé  le  lac  en  bateau,  je  me  décidai,  sous  la  voix 
d'un  secret  pressentiment,  à  me  diriger  sur-le-champ  vers  le  sanc- 
tuaire le  plus  fréquenté  du  Tessin.  Dans  la  montagne,  au  milieu 
d'un  large  ravin,  apparaît  un  roc  sur  lequel  sont  constrmtes  les 
chapelles  qui  mènent  à  la  Madonna  del  Sasso  (Madone  du  Rocher). 
La  pente  est  assez  douce  et  couverte  de  bouquets  d'arbres.  Un  Um- 
pide  ruisseau  descend  vers  Locamo,  le  long  du  rocher  et  par  un 
double  lit,  en  formant  sur  sa  ifeute  de  petites  cascades  dont  la  voix 
se  mêle  aux  cris  des  cigales. 

Lorsque  je  me  présejitai  à  l'entrée  de  l'église,  la  porte  en  était 
ouverte.  Dans  ce  temple  charmant,  éblouissant  de  dorures,  régnait 
la  plus  agréable  fraîcheur.  Au  dehors,  au  contraire,  un  ardent  soleil 
brûlait  les  dalles;  les  pavés  étincelaient;  les  larges  fleurs  de  pour- 
pre d'un  cactus  placé  à  une  des  fenêtres  du  couvent  pendaient  lan- 
guissamment  le  long  de  la  grille  de  fer;  un  souflle  embrasé  pénétrait 
la  nature  tout  entière.  Jamais  je  n'avais  aussi  bien  compris  qu'en  ce 
moment  le  penchant  qui  entraîne  les  populations  du  midi,  en  Asie 
comme  en  Europe,  dans  l'Hindoustan  comme  en  Italie,  vers  la  quié- 
tude monastique.  Le  climat  dévorant  du  sud  produit  les  moines, 
comme  la  Scandinavie  et  la  Grande-Bretagne  les  soldats  et  les  agri- 
culteurs. 

Pendant  que  je  respirais  avec  bonheur  la  tiède  atmosphère  de 
l'église,  mes  yeux  s'arrêtèrent  sur  un  petit  groupe  de  pèlerins  qui 
s'étaient  beaucoup  plus  que  moi  rapprochés  de  l'autel.  En  avant  de 
ce  groupe,  une  jeune  femme  assise  semblait  plongée  dans  une  pro- 
fonde méditation.  Je  reconnus  Ghislaine.  Gomme  mon  entrée  s'était 
faite  sans  bruit  et  que  je  me  tenais  auprès  du  portail,  personne  ne 
s'étût  aperçu  de  ma  présence.  Je  pus  donc  contempler  la  jeune  du- 
diesse  à  loisir.  Son  attitude  n'était  point  celle  d'une  chrétienne  tour- 
mentée par  le  sentiment  d'une  grave  erreur  ou  le  repentir  d'une 
grande  faute.  L'invincible  obstination  de  son  esprit  la  préservait  en- 


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Ul^E  RENCONTRE  DE   YOTAGE.  661 

core,  malgré  ses  convictions  religieuses,  des  atteintes  du  remords. 
Son  beau  visage  était  aussi  pâle  que  la  fleur  d*hiver  dont  on  aimait  à 
lui  donner  le  nom.  Elle  vint  à  moi,  quand  elle  m'aperçut,  sans  mani-r 
fester  le  moindre  embarras.  Cependant  elle  me  parla  de  son  mari 
avec  plus  d'indifférence  qu'à  l'ordinaire,  mais  en  évitant  ces  allu- 
sions ironiques  dont  elle  avait  l'habitude.  Elle  ajouta  qu'il  avait  été 
appelé  à  MUan  pour  une  affaire  importante  et  imprévue,  et  qu'elle 
avait  profité  de  cette  absence  pour  aller  visiter  une  de  ses  amies, 
religieuse  au  couvent  des  dominicaines  de  Katzis.  Elle  se  disposait 
donc  à  partir  le  lendemain  pour  Bellinzona  et  à  passer  le  Bernardine. 
Nous  sortîmes  ensemble  de  l'église,  afin  de  nous  promener  sous  un 
cloître  bâti  à  côté  du  temple  de  la  Madonna,  d'où  la  vue  s'étend  sur 
un  magnifique  paysage.  Le  mur  blanc  de  ce  cloître  avait  reçu  les 
confidences  des  pèlerins  et  des  touristes.  Tout  près  de  ces  mots, 
écrits  probablement  par  im  radical  tessinois  :  Viva  larepubblica  e  la 
Ubertà!  se  trouvaient  ces  vers  français  : 

Je  mets  ma  confiance. 
Vierge,  en  votre  secours; 
Serres-moi  de  défense. 
Prenez  soin  de  mes  Jours  ; 
Et  quand  ma  dernière  heure 
Viendra  fixer  mon  sort. 
Obtenez  que  J6  meure 
De  la  plus  sainte  mort. 

Ghislaine  lut  cette  strophe  d'une  voix  singulièrement  harmonieuse. 
Elle  prononça  d'une  façon  si  expressive  les  mots  : 

Et  quand  ma  dernière  heure 
Viendra  fixer  mon  sort, 

que  je  ne  pus  m' empêcher  d'y.  reconnaître  l'accent  vibrant  d'une 
âme  profondément  dégoûtée  des  agitations  de  la  vie,  et  qui  regarde 
la  mort  plutôt  comme  un  ange  libérateur  que  comme  un  spectre  me- 
naçant. Craignant  peut-être  de  me  laisser  deviner  ses  impressions, 
la  jeune  femme  se  tourna  vivement  vers  le  lac  et  appela  elle-même 
mon  attention  sur  le  spectacle  qui  s'offrait  à  nos  regards.  Un  olivier, 
qui  s'élevait  d'un  petit  jardin  jusqu'à  la  hauteur  du  cloître,  nous 
permettait  de  l'admirer  à  notre  aise,  en  nous  préservant  des  rayons 
du  soleil.  Les  eaux  du  Lago-Maggiore  étaient  d'un  vert  foncé.  Â  notre 
gauche,  les  maisons,  au  lieu  de  former  des  rues  régulières,  s'épar- 
pillaient au  bord  du  lac  et  dans  les  vignes,  dont  les  longs  rameaux 
pendaient  aux  branches  des  érables.  Détournant  nos  yeux  du  maré- 
cage qui  s'est  formé  à  la  tête  du  lac,  nous  les  reposions  sur  une  langue 
de  terre  couverte  de  bois  qui  s'avance  dans  les  ondes,  et  dont  les 


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662  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

sveltes  peupliers  frissonnaient  au  souffle  de  la  brise.  Je  ne  pouvais 
m'empêcher  de  comparer  la  sérénité  de  cette  nature  enchantée  et  le 
front  chargé  d'orages  de  ma  belle  compagne.  Quoique  je  n'attache 
pas  beaucoup  plus  d'importance  aux  pressentimens  qu'aux  présages, 
je  luttais  avec  peine  contre  les  pensées  ânistres  qui  se  pressaient 
dans  mon  âme.  Le  caractère  hautain  de  la  jeune  duchesse,  joint  à  la 
faiblesse  de  sa  tête,  n'était-il  pas  de  nature  à  fsdre  craindre  les  réso- 
lutions les  plus  précipitées  et  les  moins  raisonnables?  L'infortunée 
jeune  femme  avait  en  partage  tout  ce  qui  peut  assurer  le  bonheur 
terrestre  :  la  beauté,  la  naissance  et  la  richesse;  malheureusement 
elle  avait  apporté  en  naissant  le  germe  d'agitations  stériles  qui  de- 
vaient compromettre  la  paix  de  son  cœur  et  sa  destinée  tout  entière. 
Telle  est  la  loi  de  certaines  existences  auxquelles  ont  manqué  dès  la 
jeunesse  les  salutaires  émotions  d'une  vie  libre,  et  qui,  semblables 
aux  roses  de  Noël,  ne  s'épanouissent  un  jour  que  pour  s'effeuiller 
flétries  le  lendemain.  Aussi,  lorsqu'elle  me  quitta,  éprouvai-je  une 
réelle  angoisse  que  je  ne  parvins  pas  à  dissimuler  complètement. 

A  la  fin  de  l'été  de  1856,  Ghislaine  arrivait  au  monastère  de  Kat- 
zis,  où  elle  obtenait  l'autorisation  de  s'établir  provisoirement,  tandis 
que  le  duc  allait  passer  l'hiver  en  Egypte,  le  climat  de  Nice  ou  de 
Gênes  n'ayant  pas  été  trouvé  assez  doux  pour  sa  poitrine,  qui  deve- 
nait, disait-il,  fort  délicate.  C'est  dans  levai  Tomiliaska,  au  canton  des 
Grisons,  vallée  célèbre  par  la  beauté  de  ses  paysages  et  le  nombre 
de  ses  châteaux,  la  plupart  en  ruines,  vieux  manoirs  disséminés  sur 
des  rochers  qui  paraissent  inaccessibles,  qu'est  situé  le  village  de 
Katzis,  habité  par  des  Romansches  catholiques.  Katzis  est  au  pied 
d'un  groupe  de  hauteurs  connu  sous  le  nom  de  la  MorUagruiy  où  se 
trouvent  plusieurs  lacs,  beaucoup  de  métairies  et  de  villages.  En 
face  est  Furstenau,  où  se  dresse  le  château  des  évoques  de  Coire, 
jadis  puissans  seigneiu^  féodaux,  et  qui  se  résignent  avec  tant  de 
peine  aux  conditions  d'un  état  démocratique.  Katzis  possède  lui- 
même  un  antique  monastère,  respecté  par  les  Français,  qui,  en 
1799 ,  brûlèrent  le  fameux  couvent  de  Disentis. 

Le  duc  n'avait  pas  jugé  convenable  d'emmener  sa  femme  en  Egypte 
et  d'exposer  la  faible  santé  de  Ghislaine  aux  ennuis  et  aux  fatigues 
d'un  si  long  voyage.  Comprenant  avec  la  sagacité  de  l'égoîsme  tout 
ce  qu'il  y  avait  d'irréparable  dans  la  situation  qui  lui  était  faite, 
le  prudent  gentilhomme  s'était  occupé  immédiatement  d'en  tirer 
le  meilleur  parti  possible.  Disposé,  disait-il,  à  montrer  jusqu'au 
bout  la  plus  grande  modération ,  il  avait  obtenu  de  la  duchesse  des 
concessions  immenses.  Lorsque  le  duc  fut  arrivé  à  ses  fins,  il  se 
garda  bien  de  lui  conseiller  aucune  démarche  extraordinaire.  Loin 
de  l'engager  à  s'établir  à  Katzis,  il  lui  avait  proposé  de  louer  pour 


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UNE  BENGONTRE  DE   VOTAGE*  663 

elle  une  vUla  sur  leâ  rives  délicieuses  du  lac  de  Gome,  que  tfatteint 
pas  le  souiQe  des  hivers.  Sans  refuser  ces  propositions,  Ghislaine 
avait  manifesté  de  la  manière  la  plus  positive  Fintention  d'aller  d'a- 
bord passer  quelcfue  temps  à  Katzis.  Là  ses  idées  prirent  subitement 
une  direction  toute  religieuse  et  pacifique.  La  solitude,  qui  n'est 
saine  que  pour  les  êtres  doués  d'une  raison  inébranlable,  devait  exer- 
cer une  action  énergique  sur  l'esprit  de  Ghislaine.  Les  espérances  et 
les  terreurs  de  la  religion,  toutes  les  impressions  de  son  adolescence, 
reprirent  leur  primitive  puissance,  et  ses  regards  se  tournèrent  vers 
le  ciel  avec  la  pétulance  maladive  qui  caractérisait  toutes  ses  déter- 
minations. Seulement,  comme  la  religion  catholique  exalte  la  sen- 
sibilité plutôt  qu'elle  ne  la  comprime,  son  cœur  s'ouvrit  de  plus  en 
plus  aux  sentimens  tendres  qui  lui  étaient  autrefois  assez  étrangers. 
Elle  finit  par  ne  garder  qu'un  vague  souvenir  de  ses  griefs  contre  le 
duc.  En  même  temps  le  penchant  qu'elle  avait  pour  Norbert  se  trans- 
forma, dans  ses  extases  solitaires,  en  une  passion  bizarre,  dans  la- 
quelle les  gracieux  souvenirs  de  la  jeunesse  se  mêlaient  aux  vives 
ardeurs  du  mysticisme.  Son  imagination,  planant  au-dessus  de  ce 
monde  misér2J)le ,  se  transportait  dans  un  paradis  rempli  de  mer- 
veilles, où  elle  souriait  sans  crainte  et  sans  remords  à  l'ami  transfi- 
guré de  ses  premières  années.  Cette  âme,  si  longtemps  tourmentée, 
avait  enfin  découvert  son  idéal ,  et  après  tant  de  souffrances  et  de 
combats  elle  eût  trouvé  dans  cet  idéal  une  espèce  de  calme  et  peut- 
être  de  bonheur,  si  Norbert  eût  voulu  marcher  docilement  dans  la 
voie  nouvelle  où  la  jeune  duchesse  s'était  engagée.  Malheureusement 
entre  elle  et  son  cousin  le  temps  avait  creusé  un  profond  abîme.  Au 
milieu  des  plus  graves  agitations,  elle  avait  gardé  mtactes  toutes  les 
croyances  de  ses  jeunes  années.  Lui,  au  contraire,  avait  subi  d'une 
manière  irréparable  l'influence  d'un  siècle  essentiellement  sceptique. 

Ce  problème  était  la  préoccupation  constante  de  la  pauvre  Ghis- 
laine. Une  jeune  religieuse,  devenue  son  amie  et  sa  confidente,  pre- 
nait une  part  de  plus  en  plus  grande  aux  pensées  pénibles  qui  agi- 
taient la  duchesse. 

Il  y  avait  trois  ans  qu'Yvonne  de  Kergarouët  avait  pris  le  voile. 
Elle  était  la  fille  unique  d'un  gentilhomme  breton  chez  lequel  Nor- 
bert avait  passé  quelque  temps  après  le  mariage  de  sa  cousine. 
Yvonne  était  de  petite  taille,  et  ses  traits  n'étaient  point  délicats; 
mais  elle  avait  beaucoup  de  physionomie,  une  douceur  sans  égale, 
une  voix  pénétrante,  une  bienveillance  qui  semblait  embrasser  la 
création,  une  discrétion  telle  qu'on  n'avait  jamais  pu  lui  reprocher 
une  parole  hasardée,  un  tact  si  grand  qu'elle  comptait  parmi  ses  ad- 
mirateurs les  misanthropes  les  plus  décidés  d'une  province  fertile 
en  Âlcestes.  Quand  on  la  connsdssait  peu,  on  était  porté  à  croire  que 


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66&  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

son  ardente  dévotion  Tempêchaît  de  comprendre  les  sentimens  pu- 
rement humains.  Pourtant  il  n'en  était  point  ainsi;  elle  prenait  feu 
si  vite  pour  tout  ce  qui  lui  semblait  juste  et  bon,  elle  portait  dans 
son  dévouement  aux  siens  une  tendresse  tellement  passionnée,  qu'il 
devenait  impossible  de  l'accuser  d'insensibilité.  Aussi,  lorsqu'après 
la  mort  de  M"'  de  Kergarouët  elle  vit  son  père  effrayé  de  la  pensée 
de  rester  seul  dans  une  petite  terre  de  Bretagne,  lui  avait-elle  juré 
spontanément  de  ne  jamais  se  marier  et  d'entrer  au  couvent,  si  elle 
devait  lui  survivre.  Cette  promesse,  elle  l'avait  tenue. 

Habituée  dès  l'enfance  à  une  réserve  excessive,  fortifiée  encore 
par  la  discipline  monastique,  la  jeune  Bretonne  avait  accueilli  les 
confidences  de  Ghislaine  sans  lui  laisser  soupçonner  qu'elles  pussent 
l'intéresser.  Cependant  la  singulière  mélancolie  dans  laquelle  Nor- 
bert paraissait  plongé  lorsqu'il  vivait  sous  le  toit  de  son  père  avait 
excité  la  sympathie  de  cette  âme  profondément  compatissante.  Le 
souvenir  de  cet  étranger  qui  lui  paraissait  si  digne  d'être  ahné  avait 
laissé  chez  elle  une  trace  ineffaçable.  Avec  la  ténacité  de  sa  race, 
Yvonne  était  restée  fidèle  à  ce  premier,  à  cet  unique  amour.  Tant 
que  la  duchesse  lui  avait  parlé  d'une  manière  vague  des  épreuves 
de  son  existence,  elle  l'avait  écoutée  avec  une  complaisance  facile  à 
comprendre.  Jetées  l'une  et  l'autre  au  milieu  de  filles  qui  avaient 
quitté  la  cabane  des  paysans  des  Alpes  pour  entrer  dans  le  cloître, 
Yvonne  et  Ghislaine  avaient  été  heureuses  de  se  replacer,  par  l'é- 
change de  leurs  sentimens  et  de  leurs  souvenirs,  dans  la  sphère 
sociale  où  elles  avaient  passé  leur  jeunesse  ;  mais  lorsque,  leur  inti- 
mité devenant  plus  grande,  la  duchesse  vint  à  parler  de  Norbert,  la 
sensibilité  de  son  amie  fut  exposée  à  des  épreuves  de  toute  espèce. 
Les  détails  les  plus  insignifians  ne  tardèrent  pas  à  devenir  pour 
Yvonne  le  sujet  des  plus  douloureuses  méditations.  Tandis  que 
Ghislaine  paraissait  trouver  une  paix  relative  dans  les  déceptions 
d'une  cruelle  expérience,  tandis  que  son  imagination  se  portait  vers 
une  vie  supérieure  à  l'existence  terrestre,  Yvonne,  qui  n'avait  souf- 
fert que  des  agitations  nées  de  l'isolement,  ne  goûtait  pas  dans  le 
cloître  le  calme  qu'elle  y  avait  cherché.  Comme  la  fille  de  Jephté, 
elle  eût  volontiers  pleuré  sur  les  montagnes  une  jeunesse  sevrée  d'a- 
mour. Parfois  le  sort  de  Ghislaine  excitait  sa  jalousie,  car  celle-ci, 
même  dans  ses  plus  grands  accès  de  ferveur  religieuse,  semblait 
toujours  aux  plus  vives  expressions  de  ses  remords  ajouter  cette 
pensée  du  poète  : 

Mais  de  ravoir  aimé  je  ne  m'en  repens  pas. 

Quant  à  Norbert,  l'absence  de  Ghislaine  l'avait  plongé  dans  un 


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UNE  REUCONTBE  DE  VOYAGE.  66i 

découragement  profond.  Son  activité  morale  avait  reçu  de  cette  se- 
cousse de  vives  atteintes.  Ce  que  ses  idées  avaient  d'original  ou 
même  de  personnel  s'effaçait  peu  à  peu.  Le  scepticisme  indécis  qui 
avait  remplacé  son  ancien  dogmatisme  lui  avait  inspiré  une  sorte  de 
respect  pour  les  opinions  dominantes  et  pour  les  faits  accomplis.  La 
seule  pensée  de  s'exposer  aux  traits  de  la  satire  lui  inspirait  une  vé- 
ritable terreur.  Le  docteur  Paul  Ivanovitch,  qui  commençait  à  se 
désoler  de  cette  apathie,  relevait  par  momens  son  courage.  C'est 
ainsi  qu'il  lui  démontra  la  nécessité  d'une  courte  apparition  à  Katzis, 
où  la  duchesse  avait,  disait-elle,  d'importantes  communications  à  lui 
faire.  Sans  croire  à  l'importance  de  ces  communications,  le  médecin 
russe  était  convaincu  que  le  vicomte  devait  essayer  tout  ce  qui  serait 
possible  pour  calmer  l'exaltation  de  Ghislaine  et  la  ramener  à  une 
existence  moins  excentrique.  Il  ne  dissimulait  pas  les  inquiétudes 
que  lui  inspirait  l'état  de  la  jeune  femme  :  l'irritabilité  de  ses  nerfs 
pouvait  se  calmer  avec  le  temps;  mais  plus  d'une  fois  les  douleurs 
qu'elle  éprouvait  dans  la  région  du  cœur  lui  avaient  fait  redouter 
une  de  ces  cruelles  maladies  qui  frappent  leurs  victimes  avec  la  ra- 
pidité de  la  foudre,  et  que  le  chagrin  aggrave  d'une  manière  re- 
doutable. Lorsque  Norbert  apprit  ces  détails,  il  s'empressa  de  fran- 
chir le  Bernardino.  Cependant,  lorsqu'il  arriva  à  Katzis,  il  fut  assez 
déconcerté  en  apprenant  que  la  duchesse  était  trop  malade  pour  le 
recevoir,  et  qu'il  serait  forcé  de  passer  quelques  jours  dans  un  vil- 
lage des  Grisons. 

Le  lendemain,  Ghislaine  lui  écrivit  qu'elle  allait  beaucoup  mieux, 
et  qu'elle  tâcherait  de  le  faire  attendre  le  moins  longtemps  possible. 
Malheureusement  les  pensées  qui  fermentaient  dans  sa  tête  ne  lui 
permettaient  pas  de  prendre  le  repos  nécessaire  à  son  rétablisse- 
ment. Sans  cesse  elle  répétait  à  Yvonne,  qui  lui  servait  de  garde- 
malade  et  qui  veillait  impassible  à  côté  de  son  lit,  les  discours  tou- 
chans  qu'elle  avait  préparés  pour  réveiller  dans  le  jeune  homme  la 
foi  de  ses  aïeux.  On  eût  dit  que,  cette  entreprise  couronnée  de  suc- 
cès, le  monde  du  repos  et  du  bonheur  devait  s'ouvrir  devant  elle, 
et  qu'elle  allait  y  précéder  un  ami  que  les  décrets  du  ciel  appelaient 
à  l'y  rejoindre  dans  le  plus  bref  délai.  Cette  ardeur  mystique,  voi- 
sine de  l'hallucination,  lui  suggérait  des  accens  d'une  éloquence 
bizarre,  mais  entraînante.  Elle  parlait  de  l'union  des  âmes  dans  la 
paix  éternelle  avec  l'enthousiasme  d'une  Catherine  de  Sienne  ou 
d'une  Thérèse  de  Cépède.  Sans  qu'elle  parût  s'en  apercevoir,  elle 
cédait  à  la  puissante  influence  d'un  sentiment  qui,  en  changeant  de 
forme,  était  arrivé  à  un  remarquable  degré  d'énergie.  N'était-il  pas 
naturel  qu'une  passion  primitivement  assez  mondaine  devint  chaque 
jour  plus  profonde  en  se  dégageant  de  ses  élémens  terrestres?  Si 


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BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

elle  eût  conservé  son  caractère  primitif,  si  on  eût  pu  la  considérer 
comme  le  réveil  dangereux  d'un  penchant  de  jeimesse  favorisé  par 
les  rancunes  de  l'épouse,  Ghislaine  eût  sans  doute  fini  par  com- 
prendre la  nécessité  d'y  résister;  mais  quel  scrupule  pouvait- elle 
avoir  maintenant,  elle,  dont  la  pensée  planait  perpétuellement  dans 
les  régions  célestes,  et  que  les  naïves  religieuses  étdent  disposées 
à  considérer  comme  une  espèce  de  sainte?  Aussi  n'éprouvait-elle 
aucun  embarras  lorsque  l'envie  lui  prenait  d'ouvrir  son  cœur  à 
Yvonne.  Le  salut  des  âmes  n'est-il  point  une  préoccupation  essen- 
tiellement chrétienne?  N'est-il  pas  permis  de  songer  à  celles  qui 
sont  exposées  à  de  plus  grands  malheurs,  surtout  quand  on  n'est 
pas  resté  étranger  aux  accidens  qui  peuvent  avoir  pour  elles  des 
conséquences  si  terribles? 

La  veille  du  jour  que  l'église  romaine  consacre  à  la  mémoire  des 
morts,  Ghislaine  s'était  endormie  vers  onze  heures  du  soir.  A  peine 
avait-eHe  fermé  les  yeux,  qu'une  affreuse  tempête  commençait  à 
gronder  dans  les  gorges  des  montagnes.  Rien  n'est  sinistre  comme 
un  ouragan  nocturne  au  milieu  des  vallées  alpestres.  Les  murs  fra- 
giles des  chalets,  rudement  secoués  par  les  vents  furieux,  semblent 
gémir,  et  l'on  dirîdt  qu'à  chaque  instant  les  toits,  malgré  les  lourdes 
pierres  dont  on  les  couvre,  vont  être  emportés  jusqu'au  fond  des 
abîmes.  L'orage  ne  troublait  pas  le  sommeil  de  la  duchesse,  qui  pa- 
raissait aussi  paisible  que  celui  d'un  enfant.  De  temps  en  temps,  un 
faible  sourire  entr' ouvrait  ses  lèvres  pâles,  qui  murmuraient  des  pa- 
roles inarticulées.  Tout  à  coup  elle  se  mit  sur  son  séant  avec  une  rsd- 
deur  automatique,  quitta  son  lit,  et,  s'enveloppant  dans  une  robe 
de  chambre,  se  dirigea  vers  le  piano.  Yvonne,  qui  avait  toujours 
entendu  dire  qu'on  devait  se  garder  de  mettre  le  moindre  obstacle 
aux  mouvemens  des  somnambules,  resta  auprès  du  lit,  tandis  que 
Ghislaine  commençait  à  jouer  un  air  de  la  Dalécarlie  : 

Perdus  tous  deux  dans  le  steppe  infini... 

Cet  air  mélancolique,  dont  les  notes  se  mêlaient  aux  rugissemens 
de  la  tempête,  pareils  aux  plaintes  lugubres  des  âmes  en  peine, 
ébranla  singulièrement  les  nerfs  de  la  religieuse  bretonne.  Elle  se 
voyait  franchissant,  avec  un  être  aimé,  les  murs  de  la  sombre  re- 
traite où  elle  avait  enseveli  son  cœur  et  sa  jeunesse,  pour  se  lancer 
dans  les  espaces  sans  limites  du  vaste  monde.  De  grosses  larmes 
coulaient  de  ses  yeux,  comme  ces  larges  gouttes  de  pluie  qui,  aux 
premières  matinées  de  l'été ,  descendent  lentement  d'un  ciel  ora- 
geux sur  les  sommets  des  Alpes.  Absorbée  dans  ces  douloureuses 
réflexions,  elle  oublia  un  instant  et  Ghislaine  et  ses  devoirs  de  garde- 
malade.  Quand  elle  sortit  de  sa  douloureuse  extase,  Ghislaine  était 


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UNE  R£NCONTE£  DE  VOYAGE.  667 

morte,  frappée  par  la  dernière  et  suprême  atteinte  d'une  maladie 
de  cœur... 

Norbert,  averti  par  un  billet  d'Yvonne  de  la  catastrophe  qui  avait 
ému  tout  le  village,  passa  dans  un  abattement  profond  le  temps  qui 
s'écoula  entre  la  mort  de  la  duchesse  et  ses  funérailles.  La  tempête, 
qui  continuait  de  sévir,  semblait  remplir  la  montagne  de  cris  funè- 
bres et  de  sanglots.  De  même  que  dans  notre  Orient  on  répand  sur 
les  morts  chéris  des  plaintes  improvisées,  ainsi  la  nature  tout  en- 
tière avait  l'air  de  pleurer  la  belle  fleur  de  Noël  prématurément 
arrachée  de  sa  tige  par  les  vents  meurtriers.  N'aimerait-on  point  à 
penser  qu'elle  ne  reste  point  insensible  à  ces  jeunes  trépas,  et 
qu'elle  verse  sur  ces  tombes  trop  vite  creusées  quelques  larmes  ma- 
ternelles? Quelquefois  dans  les  Alpes  les  nuages  chargés  de  pluie 
s'abaissent  si  pesamment  vers  la  terre,  que  le  regard  désolé  essaie 
en  vain  de  chercher  au  ciel  un  rayon  de  lumière.  Bois,  rochers,  ri- 
vières et  lacs  disparaissent  dans  le  vêtement  lugubre  dont  s'enve- 
loppe toute  la  création.  Le  soir  où,  paré  de  colchiques  dont  la 
corolle  violette  semble  faite  pour  le  deuil,  le  cercueil  fut  confié  à  la 
terre,  jamais  peut-être  les  montagnes  grisonnes  n'avaient  été  plus 
profondément  plongées  dans  les  lourdes  vapeurs  de  l'automne.  Aux 
bruits  de  l'orage  avait  succédé  un  calme  plus  triste  encore ,  inter- 
rompu seulement  par  la  voix  rauque  de  quelques  corbeaux  qui  se- 
couaient leurs  ailes  au  sonmiet  des  noirs  sapins. 

Perdu  dans  la  foule,  un  jeune  homme,  qui  frissonnait  sous  son 
manteau,  prêtait  une  oreille  parfois  distraite  et  parfois  attentive  aux 
magnifiques  lamentations  de  la  liturgie  des  morts.  La  religion  en 
deuil,  empruntant  à  la  poésie  orientale  ses  plus  pathétiques  accens, 
gémissait  sur  la  vie  humaine,  qui  «  disparait  au  moindre  souffle 
comme  une  vapeur,  »  elle  parlait  de  ces  «  jours  qui  déclinent  aussi 
vite  que  l'ombre  »  et  de  cette  existence  «  qui  sèche  comme  l'herbe 
des  champs.  »  Lorsqu'il  entendit  ces  douloureuses  paroles,  le  jeune 
homme  pressa  sur  ses  lèvres  une  fleur  fanée.  C'était  une  rose  de 
Noël  cueillie  dans  le  parc  où  Ghislaine,  destinée  à  mourir  presque 
aussitôt  qu'elle,  s'épanouissait  autrefois  dans  toute  la  splendeur  de 
la  jeunesse. 

Dora  d'Istbia. 


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RAPHAËL 


Raphaël  d'UrUn  et  son  père  Giovanni  Santi,  par  J.-D.  Passafant,  édition  française  corricèe  et 
augmentée  par  l'aotenr,  Paris  4860.—  Vasari,  édition  Le  Nonnier,  Florenee,  tome  YlII. 


Au  milieu  de  la  société  toscane,  vivante,  hardie,  lettrée,  pas- 
sionnée pour  la  vie  publique,  demandant  à  la  science,  à  Tantiquité, 
à  la  raison  les  élémens  d'une  civilisation  nouvelle,  tandis  qu'un 
souffle  irrésistible  entraînait  les  artistes  florentins  vers  un  natura- 
lisme de  jour  en  jour  plus  accusé,  une  école  humble  et  disséminée 
vivait  loin  du  bruit  dans  les  montagnes  de  TOmbrie  et  sur  la  pente 
occidentale  des  Apennins  jusque  vers  l'Adriatique.  Elle  gardait  les 
pures  et  sévères  traditions  de  l'art  religieux,  et  n'avait  subi  que 
très  indirectement  l'influence  de  la  rénovation  qui  s'accomplissait  si 
près  d'elle.  Ce  n'était  point  l'art  qu'elle  poursuivait;  il  n'était  pas 
son  but:  elle  l'employait  comme  un  moyen  précieux,  dans  un  temps 
d'ignorance,  de  compléter  l'enseignement  oral,  en  représentant  les 
scènes  de  l'Évangile  ou  de  la  vie  des  saints,  et  si  ces  maîtres  pieux 
et  naïfs  ont  donné  à  leurs  ouvrages  une  si  suave  et  si  exquise  beauté, 
ce  n'était  que  pour  rendre  la  vérité  plus  aimable,  et  parce  qu'un 
reflet  de  leur  propre  cœur  illuminait  les  saints  personnages  qu'ils 
représentaient.  Us  se  bornaient  à  mettre  en  pratique  les  ordres  du 
second  concile  de  Nicée  :  «  La  sainte  église  catholique  met  en  œuvre 
tous  nos  sens  pour  nous  amener  à  la  pénitence  et  à  l'observation  des 
commandemens  de  Dieu;  elle  s'efforce  de  nous  entraîner  non-seu- 
lement par  l'oreille,  mais  par  la  vue,  dans  le  désir  qu'elle  a  de  per- 
fectionner nos  mœurs.  » 


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BAPHAEL,  SA  HE  ET  SES  OKUVRES,  060 

Ces  peintres  croyans,  camaldules  ou  dominicains  pour  la  plupart^ 
se  contentèrent  d'abord  d* orner  de  miniatures  des  livres  de  chœur, 
des  missels  ou  des  objets  destinés  au  culte.  Sans  préoccupation 
mondaine  ni  science,  ils  mirent  dans  leurs  œuvres  une  grâce  et  une 
chasteté,  une  ardeur  convaincue,  souvent  un  goût  et  un  sentiment 
instinctif  de  la  beauté,  qui  jettent  Tâme  dans  l'extase  religieuse 
qu'ils  éprouvaient  eux-mêmes  en  retraçant  ces  pieuses  images. 
IN'étant  poussés  par  aucun  motif  de  gloire  ni  d'intérêt,  ils  n'ont  rïeo 
fait  pour  conserver  leurs  noms;  c'est  à  peine  si  nous  connaissons 
ceux  de  dom  Silvestre  et  de  dom  Jacques  le  Florentin,  du  monas- 
tère des  Anges,  qui  ornèrent  de  merveilleuses  miniatures  le  livre 
de  chœur  qu'on  admire  à  la  Bibliothèque  Laurentienne,  et  de  dom 
Barthélémy,  également  moine  de  ce  couvent,  qui,  au  milieu  du 
xv^  siècle,  essaya  la  peinture  en  grand,  fit  un  nombre  considérable 
de  tableaux  d'église,  et  travailla  même  avec  le  Pérugin  à  la  fresque 
du  Christ  dormant  les  clés  à  saint  Pierre  de  la  chapelle  Sixtine. 

C'est  Angelico,  le  pieux  moine  de  Fiesole,  qui  personnifie  dans  ce 
qu'elle  offre  à  la  fois  de  plus  pieux  et  de  plus  savant  la  peinture  mys- 
tique d'Ombrie.  Il  avait  pratiqué  la  miniature  comme  ses  prédéces- 
seurs, et  nous  savons  qu'aidé  de  son  frère,  il  orna  de  peintures  un 
certain  nombre  de  manuscrits  aujourd'hui  perdus.  Le  succès  qu'ob- 
tinrent ses  peintures  murales  et  ses  tableaux  d'autel  ne  lui  laissèrent 
pas  le  loisir  de  continuer  des  travaux  que  la  découverte  de  l'impri- 
merie et  de  la  gravure  devait  faire  abandonner  tout  à  fait.  Ses  fres- 
ques des  corridors  et  des  cellules  du  couvent  de  Saint-Marc,  l'ad- 
mirable Crucifixion  du  réfectoire,  les  tableaux  qu'il  avait  exécutés 
dans  diverses  villes  de  la  Toscane  pendant  la  persécution  que  subit 
sa  confrérie,  la  chapelle  du  Vatican,  qu'il  décora  à  la  prière  d'Eu- 
gène IV,  firent  sortir  son  nom  de  l'obscurité.  Toute  la  tendresse  et 
la  ferveur  de  Fra  Angelico  débordent  dans  ces  naïfs  et  émouvans  ou- 
vrages. On  sait  qu'il  s'agenouillait  avant  de  commencer  à  peindre, 
qu'il  ne  pouvait  représenter  le  Christ  en  croix  sans  que  son  visage 
se  baignât  de  larmes,  et  il  a  mis  dans  toutes  ses  compositions  l'im- 
pression vivante  de  ses  sentimens  sincères  et  profonds.  Son  élève 
Benozzo  Gozzoli  et  son  contemporain  Gentile  da  Fabriano  (1),  Tud 
dans  ses  grandes  fresques  du  Campo-Santo  et  dans  son  Adoration 
des  Mages  du  palais  Riccardi,  l'autre  dans  les  nombreux  tableaux 
qu'il  fit  dans  presque  toutes  les  villes  d'Italie  depuis  Venise  jusqu'à 

(i)  Il  ne  parait  pas  que  Gentile  ftoit  l'élève  de  Fra  Angelico,  comme  le  dit  VasarS. 
n  était  son  contemporain,  probablement  son  aîné  de  quelques  années,  et  il  se  pour- 
rait même  qu'il  ait  été  son  maHre.  0  fut  certainement  celui  de  Jean  Bellin.  n  naquit 
▼ers  1370,  et  mourut  à  Rome  très  probablement  en  1450.  (MOndler,  Et$ai  d*une  ana^ 
lyH  erïivme  de  la  notice  des  tMeaux  Ualiens  du  musée  du  Louvre.) 


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670  BEYUE   DES  DEUX  MONDES. 

Naples,  développèrent  et  répandirent  au  loin  les  doctrines  om- 
briennes; mais,  arrivée  avec  ces  trois  maîtres  à  son  apogée,  cette 
école  déclina  rapidement.  Elle  ne  disparut  pas,  mais  se  transforma. 
D'essentiellement  ecclésiastique  qu'elle  avait  été  jusque-là,  elle  de- 
vint laïque.  Ses  derniers  représentans  avaient  vu  Florence,  Milan, 
Mantoue  et  Venise;  ils  avaient  pu  connaître  Jean  Bellin,  Léonard, 
Mantegna,  Signorelli.  La  seconde  école  d'Ombrie,  tout  en  conservant 
le  caractère  mystique,  tout  en  restant  dans  la  voie  traditionnelle  à 
l'égard  des  sujets,  des  types,  de  la  composition  générale,  profita 
dans  une  certaine  mesure  des  progrès  accomplis  dans  les  autres 
écoles  d'Italie.  Elle  devint  plus  savante  et  moins  naïve  :  gagna-t-elle 
à  cette  transformation  autant  qu'elle  y  perdit?  Pinturicchio,  Pérugia, 
sont  assurément  de  grands  peintres;  mais  au  temps  où  ils  vivaient, 
la  faiblesse  comparative  de  leurs  œuvres  n'avait  plus  ni  motifs  ni 
oxcuse,  et  quant  au  sentiment  religieux  qu'elles  présentent,  il  est 
souvent  systématique  et  conventionnel.  Sans  force  et  sans  audace, 
cette  école  n'a  rien  de. ce  qui  place  si  haut  celle  de  Florence;  elle 
n'a  pas  davantage  l'émotion,  l'intimité,  la  ferveur  qu'on  trouve  dans 
les  moindres  compositions  du  moine  de  Saintr-Marc.  Elle  ne  devait 
cependant  pas  périr.  Précisément  à  l'heure  où  elle  allfiût  se  perdre 
dans  le  grand  courant  florentin,  un  merveilleux  génie  apparut.  Rar- 
phaêl  hérita  de  ce  qu'elle  conservait  de  véritablement  fécond;  sa 
belle,  facile  et  heureuse  nature  reçut  et  développa  ces  germes  qm 
chez  tout  autre  auraient  dégénéré.  Il  les  transporta  à  temps  dans  le 
terrain  fertile  du  naturalisme,  mais  les  œuvres  qui  en  sortirent  gar- 
dèrent toujours,  comme  un  signe  de  leur  origine,  le  parfum  des  mon- 
tagnes natales. 

Ce  n'est  pas  s'écarter  de  la  direction  particulière  imprimée  de  nos 
jours  à  la  critique  d'art  que  de  chercher  à  rétablir,  même  après  l'ap- 
préciation d'un  excellent  juge  (1),  les  traits  principaux  de  la  phy*- 
sionomie  de  Rs^hael,  en  s'attacbant  sjortout  ici,  comme  dans  des 
travaux  précédons  (2),  à  éclairer  l'analyse  des  œuvres  par  celle  du 
caractère.  Les  études  sériçuses  sur  l'histoire  des  beaux-arts  sem- 
blent, depuis  quelques  années,  reprendre  faveur  en  France,  et  notre 
littérature  tend  à  conquérir  le  rang  qu'elle  y  doit  occuper,  en  sui- 
vant une  voie  où  nous  nous  étions  laissé  devancer  par  l'Angleterre, 
par  l'Italie,  et  surtout  par  l'Allemagne.  C'est  par  Raphaël  que  l'on 
a  commencé,  et  il  faut  espérer  que  les  autres  maîtres  de  l'art  mo- 
derne ne  tarderont  point  à  avoir  leur  tour.  Il  y  a  trente  ans  déjà 
^e  M.  Quatremère  de  Quincy  donnait  une  histoire  du  peintre  d'Ur- 

(1)  M.  Planche  dans  la  Revuê  du  i«  janvier  1848. 

(2)  Voyez  les  études  sur  Mkhel-Ànge  et  Léonard  de  Vinci,  Revue  du  l«r  JuiUet  1850  et 
du  1"  avril  1860. 


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RAPHÂEt,  SA  HE  ET  SES  OEUTRES.  671 

bin  qui,  malgré  de  très  graves  imperfections,  a  servi  de  point  de 
départ  à  des  travaux  plus  exacts  et  plus  complets.  M.  Gruyer  a 
publié  récemment  deux  intéressantes  études  sur  les  fresques  du 
Vatican,  et  nous  avons  sous  les  yeux  la  traduction  de  la  vie  de 
Raphaël  par  M.  Passavant,  ouvrage  auquel  l'auteur  a  consacré  qua- 
rante ans  d'études  et  de  recherches,  fruit  d'une  vie  entière  et  d'une 
vie  bien  employée,  un  de  ces  livres  qui  restent  classiques,  que 
Ton  peut  corriger  et  améliorer,  mais  que  l'on  ne  refait  point.  Cette 
'édition  française  est  elle-même  en  quelque  sorte  un  livre  nou- 
veau (1).  M.  Passavant  en  a  surveillé  la  traduction  et  l'a  enrichie 
d'une  foule  de  renseignemens  qui  ne  se  trouvent  pas  dans  la  pu- 
blication allemande,  comme  il  a  corrigé  les  erreurs  qui  lui  avaient 
échappé  dans  son  premier  travail. 

I. 

C'est  à  Urbino,  au  milieu  de  l'une  des  contrées  les  plus  gracieuses 
des  Apennins,  entre  les  hauts  sommets  de  ces  Alpes  italiennes  et  la 
mer  Adriatique,  que  naquit  Raphaël  le  vendredi  saint  28  mars  1483. 
Son  père,  Giovanni  Santi  (2),  appartenait  à  une  famille  de  condition 
moyenne,  moitié  bourgeoise,  moitié  artiste.  Parmi  ses  ancêtres  se 
trouvent  quatre  peintres;  d'autres  avaient  rempli  des  fonctions  pu- 
bliques ou  fait  divers  métiers  :  Giovanni  lui-même  était  peintre  et 
poète.  On  conserve  au  Vatican  une  chronique  rimée  qu'il  écrivit  en 
l'honneur  du  duc  d'Urbin,  Federico  di  Montifeltro,  son  protecteur. 
Ces  vers  ne  sont  pas  sans  mérite;  ils  dénotent  beaucoup  de  discerne- 
ment et  une  rare  indépendance  d'esprit,  car,  bien  que  l'un  des  plus 
fervens  adeptes  de  l'école  ombrienne,  Giovanni  Santi  parle  avec  en- 
thousiasme d'André  Mantegna,  de  Signorelli,  et  même  de  Léonard 
de  Vinci,  qu'il  admire  à  l'égal  du  Pérugin. 

Due  giovin'  par  d' etate  e  par  d' amori, 

Leonardo  da  Vinci  e'  1  Perusino 

Pier  délia  Pieve,  que  son*  divin  pittori. 

Vasari  traite  Giovanni  Santi  de  peintre  médiocre;  il  se  trompe.  Je 
n'irai  pas  aussi  loin  que  M.  Waagen,  qui  fait  du  père  de  Raphaël  pres- 
que l'égal  de  Pinturicchio  et  du  Pérugin;  mais  à  en  juger  par  ceux 
de  ses  ouvrages  qui  se  trouvent  encore  à  Urbin  et  dans  les  envi- 
rons de  cette  ville,  ainsi  que  par  son  Annonciation  de  la  galerie 

(1)  2  vol.  in-8»,  librairie  Renouard,  Paris  1860. 

(2)  Dans  ses  lettres,  Raphaâl  signe  Rafaelo  ou  Rafaello  da  Urbino.  Les  actes  seuls 
portent  son  nom  de  famille,  Santo,  ou  de  Sancto,  on  Santi.  En  latin,  on  a  dit  Sanctius^ 
d'où  les  Italiens  ont  fait  Sanzio. 


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672  BEYDE   DES  DEUX  MONDES. 

de  Brera  et  par  sa  Madone  du  masée  de  Berlin,  on  peut  bien  dire 
qu'il  est  au  rang  4es  meilleurs  peintres  de  l'écde  ombrienne.  Il  éleva 
son  fils  avec  une  tendresse  extrême.  Homme  de  sens  et  de  juge- 
ment, dit  de  lui  Yasari,  avec  raison  cette  fois,  il  savait  combien 
il  importe  de  ne  pas  confier  à  des  mains  étrangères  un  enfant  qui 
pourrait  contracter  des  habitudes  basses  et  grossières  parmi  des 
gens  sans  éducation.  Aussi  voulut-il  que  ce  fils  unique  et  désiré  fût 
nourri  du  lait  de  sa  mère,  et  pût  dès  les  premiers  instans  de  sa  vie 
s'accoutumer  aux  mœurs  paterqelles.  Giovanni  fut  le  premier  mattre 
de  son  fils.  De  très  bonne  heure,  le  jeune  homme  l'aida  dans  ses  tra- 
vaux, et  ail  a  plus  tard  imité  la  disposition  et  les  types  du  Pérugin, 
on  reconnaît  cependant  dans  ses  premiers  ouvrages  un  sentiment 
vrai,  fort,  un  goût  pur  qui  rappelle  la  manière  de  son  père.  C'est  au 
milieu  de  cette  famille  honnête,  dans  ces  habitudes  de  travail,  aimé 
par  une  tendre  mère,  guidé  par  un  homme  intelligent,  que  grandit 
Raphaël.  Une  admirable  nature  frappa  ses  premiers  regards.  A  l'âge 
où  les  impressions  sont  ineiïaçables,  il  respira  au  foyer  paternel 
l'enthousiasme  mystique  qui,  dans  l'école  d'Ombrie,  était  une  reli- 
gion plutôt  qu'une  simple  tradition  d'art.  Cet  ensemble  heureux  de 
circonstances  devait  être  bientôt  brisé.  Sa  mère,  Magia  Ciarla,  mou- 
rut en  1491;  il  perdit  son  père  trois  ans  plus  tard,  le  1**^  août  1404; 
il  n'était  alors  âgé  que  de  onze  ans  et  quatre  mois. 

Il  est  vraisemblable  que,  pendant  les  deux  ou  trois  années  qui 
s'écoulèrent  avant  son  entrée  dans  l'atelier  du  Pérugin,  le  jeune 
Raphaël  demeura  dans  sa  ville  natale,  confié  aux  soins  de  son  oncle 
maternel,  Simone  di  Batista  Ciarla.  Il  est  bien  permis  de  conclure 
de  la  précocité  de  son  talent,  et  du  goût  passionné  qu'il  avait  mon- 
tré dès  son  plus  jeune  âge  pour  la  peinture,  que  pendant  ce  temps 
il  n'abandonna  pas  ses  études.  Il  vit  probablement  alors  Sigoorelli, 
qui  travaillait  à  Urbin  en  1494,  et  Timoteo  Viti,  élève  de  Francia, 
qui  y  revint  l'année  suivante;  mais  on  ne  possède  aucuns  détails  qui 
méritent  quelque  confiance  sur  les  années  qui  suivirent  la  mort  de 
son  père.  C'est  à  la  fin  de  1495  ou  en  1496  qu'on  le  confia  au  Pé- 
rugin (1).  Vasari  raconte  avec  son  assurance  accoutumée  que  Gio- 
vanni (mort  depuis  un  an  ou  deux)  conduisit  lui-même  son  fils  à 
Pérouse;  il  parle  aussi  des  larmes  que  cette  séparation  coûta  à  sa 
mère!  —  La  fin  de  sa  narration  n'a  cependant  rien  d'improbable. 
«  Lorsque  Pietro  vit  les  dessins  de  Raphaël,  dit-il,  sa  joUe  figure, 
ses  gentilles  manières  et  son  air  naïf  et  gracieux,  il  en  porta  d'a- 
vance le  jugegement  que  la  postérité  a  ratifié.  » 

(1)  Le  Pérugin  ne  termina  ses  fresques  de  la  chapelle  Sixtine  qu*à  la  fin  de  1405,  et 
ne  revint  par  conséquent  pas  avant  cette  époque  à  Pérouse. 


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RAPHAËL,   8A   VIE   ET  SES  (EUVRES.  705 

les  sujets  de  toute  sorte  dont  U  s'est  occupé,  que  c'est  au  même 
artiste  qui  créa  tant  de  figures  sublimes  que  nous  devons  tant  de 
paysages  gracieux  ou  sé>'ères,  depuis  celui  du  petit  Saint  George 
jusqu'à  ceux  des  cartons  et  du  SpasimOy  qu'il  a  mis  comme  fonds 
dans  la  plupart  de  ses  tableaux. 

Raphaël  exécuta  pendant  les  deux  dernières  années  de  sa  vie  trois 
ouvrages  qui,  par  leur  importance  et  par  leur  perfection,  résument 
sa  peinture  de  chevalet  dans  ce  qu'elle  a  de  plus  puissant  et  de  plus 
élevé.  Je  veux  parler  de  la  Vierge  de  François  /^,  au  musée  du 
Louvre,  de  la  Madone  de  saint  Sixte  de  la  galerie  de  Dresde,  et  de 
la  Transfiguration,  que  la  mort  l'empêcha  d'achever.  La  Vierge  du 
musée  du  Louvre  a  longtemps  passé  pour  un  présent  fait  par  l'ar- 
tiste au  roi  de  France  dans  des  circonstances  assez  romanesques 
pour  mériter  d'être  rapportées.  Raphaël,  disait-on,  ayant  envoyé  à 
François  I*''  le  grand  Saint  Michel  du  Louvre,  le  prince  le  paya  à 
rUrbinate  d'une  manière  si  libérale,  que  celui-ci,  luttant  de  géné- 
rosité avec  le  roi,  le  pria  d'accepter  ce  tableau  à  titre  d'hommage. 
Cette  anecdote,  racontée  par  Pierre  Dan ,  et  qui  est  devenue  pour 
Ainsi  dire  historique,  n'avait  rien  d'invraisemblable,  et  ne  contre- 
disait pas  ce  que  l'on  connaît  des  habitudes  du  peintre  et  de  celles 
du  roi.  Il  y  faut  cependant  renoncer,  car  la  correspondance  de 
Goro  Gheri  avec  Baldassar  Turini  (1),  publiée  par  le  docteur  Gaye^ 
prouve  de  la  manière  la  plus  péremptoire  que  cette  Sainte  Famille 
fut  commandée  à  Raphaël,  ainsi  que  le  Saint  Michel  y  par  Lorenzo 
de  Médicis,  alors  en  France  à  l'occasion  de  son  mariage  avec  Made- 
leine, fille  de  Jean  de  La  Tour-d'Auvergne,  et  que  ces  deux  tableaux, 
destinés  l'uli  et  l'autre  par  ce  prince  à  être  offerts  à  François  I", 
furent  exécutés  et  expédiés  simultanément.  On  sait  même  qu'en 
date  du  19  juin  1519  ils  étaient  partis  par  la  voie  de  terre,  suivant 
le  désir  du  duc,  et  adressés  aux  banquiers  Bartbalini  de  Lyon.  La 
Vierge  de  François  I^  passe  avec  raison  pour  l'ouvrage  le  plus  par- 
fait de  Raphaël  dans  ce  genre.  Il  est  impossible  en  effet  d'imaginer 
une  composition  plus  riche,  plus  pleine,  plus  heureuse,  des  types 
plus  purs  et  plus  variés,  une  exécution  plus  irréprochable,  plus 
soutenue,  plus  soignée  dans  les  moindres  détails.  Quelques-unes 
des  parties  de  ce  tableau,  entre  autres  les  draperies  du  bras  et  de 
la  jambe  gauche  de  la  Vierge,  sont  parmi  les  choses  les  plus  magis- 
trales que  Raphaël  ait  faites.  Il  travaillait  pour  le  roi  de  France, 
€t  on  voit  qu'il  s'en  est  souvenu.  C'est  là  une  de  ces  œuvres  où 
r étude  fait  sans  cesse  découvrir  de  nouvelles  beautés,  et  quoique 


(1)  Président  de  la  chancellerie  romaine  {ékUario),  très  Hé  avec  Rapbaei  et  Tun  de 
tes  exécuteurs  testamentaires. 

TOMI  XXYIU  45 


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706  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

la  couleur  locale  n'en  soit  pas  agréable»  et  que  l'on  puisse  reprocher 
à  l'admirable  enfant  qui  s'élance  de  son  berceau  un  caractère  aca- 
démique qu'il  serait  inutile  de  contester,  la  Vierge  de  François  7*^ 
est  une  de  ces  créations  où  l'artiste  a  eu  le  bonheur  de  réaliser  sa 
pensée  d'une  manière  complète. 

Si  la  Sainte  Famille  du  musée  du  Louvre  occupe,  par  son  impor- 
tance et  par  les  beautés  de  tout  genre  qui  s'y  trouvent  réunies,  le 
premier  rang  parmi  les  tableaux  de  chevalet  de  Raphaël,  la  Madone 
entre  saint  Sixte  et  sainte  Barbe  de  la  galerie  de  Dresde  la  surpasse 
par  la  grandeur  de  la  conception,  par  son  caractère  de  simplicité 
sublime.  Cette  Vierge  triomphante  n'a  plus  rien  de  terrestre;  c'est 
une  divinité  sous  la  forme  humaine.  Son  visage  rappelle  encore  le 
type  bien  connu  de  la  Fomarine,  mais  purifié  et  transfiguré.  En- 
tourée d'un  fchœur  d'anges,  les  pieds  sur  les  nuages,  elle  présente 
son  fils  au  monde,  et  je  ne  crois  pas  que  Raphaël  ait  jamais  rien  créé 
qui  puisse  se  comparer  à  cet  enfant  vraiment  divin.  L'exécution 
elle-même  de  la  peinture,  ferme  et  large  cependant,  a  quelque 
chose  de  léger,  d'éthéré,  d'immatériel,  qui  laisse  à  l'imagination 
toute  sa  liberté,  et  les  yeux  contemplent  une  de  ces  scènes  surnatu- 
relles que  rêve  l'esprit. 

La  Transfiguration  fut  le  dernier  ouvrage  de  Raphaël.  Encore  la 
mort  le  surprit-elle  avant  qu'il  ne  fût  complètement  achevé.  Cette 
grande  composition  est  loin  de  mériter  les  louanges  sans  réserve 
que  quelques-uns  lui  ont  données;  mais  on  outre-passe  la  vérité 
dans  un  autre  sens,  lorsqu'on  lui  conteste  toute  beauté,  et  il  n'est 
pas  non  plus  naturel  d'attribuer  à  une  sorte  de  décadence  préma- 
turée les  réelles  faiblesses  qu'on  y  remarque.  Dans  certaines  parties 
de  la  Transfiguration^  Raphaël  se  montre  aussi  fort,  aussi  grand 
qu'il  a  jamais  été.  La  figure  du  Christ  montant  au  ciel,  le  Moïse  et 
le  prophète  Élie  qui  l'accompagnent,  sont  au  nombre  de  ses  plus . 
belles  créations.  Dans  le  groupe  qui  forme  la  partie  inférieure  de  la 
composition,  il  serait  injuste  de  méconnaître  la  disposition  pitto- 
resque des  personnages,  la  beauté  de  quelques-uns  d'entre  eux,  la 
justesse  et  l'éloquence  des  mouvemens,  une  science  du  clair-obscur 
que  Raphaël  n'a  montrée  dans  aucun  autre  de  ses  ouvrages  au  même 
degré.  11  est  certain  cependant  que  ce  tableau  laisse  l'esprit  irré- 
solu, troublé  et  mécontent,  et  je  vois  l'explication  de  ce  fait  bien 
moins  dans  un  affaiblissement  des  facultés  de  l'Urbinate  que  dans 
le  système  erroné  qui  a  présidé  à  la  composition  de  cet  ouvrage. 
La  Transfiguration  fut  commandée  à  Raphaël,  en  même  temps  que 
la  Résurrection  de  Lazare  à  Sébastien  del  Piombo,  par  le  cardinal 
Jules  de  Médicis,  qui  fut  plus  tard  pape  sous  le  nom  de  Clément  VII. 
Il  est  permis  de  penser  que  Raphaël  conçut  la  partie  inférieure  de 


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BAPHàELt   SA  TIE   ET  SES  CEUYKES.  707 

sa  composition  dans  des  données  violentes,  afin  de  lutter  avec  Sé- 
bastien, qu'il  savait  protégé  et  aidé  par  Michel-Ânge.  De  là  viennent 
la  disparate  et  le  désaccord  pénibles  qui  existent,  et  dans  la  pein- 
ture elle-même,  et  dans  le  mode  de  composition,  entre  les  deux 
moitiés  de  l'œuvre. 

Guidé  par  son  bon  sens  et  par  son  bon  goût,  Raphaël  a  composé 
le  groupe  du  Christ,  de  Moïse  et  d'Élie,  ainsi  que  celui  des  trois 
disciples  qui  assistent  sur  le  sommet  du  Thabor  à  cette  scène  mi- 
raculeuse, d'une  manière  idéale,  peu  affirmée,  et  l'exécution  ré- 
pond à  la  pensée;  au  contraire,  sous  l'influence  des  circonstances 
que  j'ai  rapportées  et  tenant  plus  de  compte  d'une  vérité  en  quel- 
que sorte  matérielle  et  textuelle  que  des  nécessités  pittoresques,  il 
a  donné  à  ceux  de  ces  personnages  qui  sont  au  bas  de  la  montagne 
ce  caractère  de  naturalisme  outré  qui  touche  presque  au  mélodrame* 
Ainsi  l'impression  d'unité,  nécessaire  dans  toute  œuvre  d'art,  est 
détruite,  l'esprit  reste  en  suspens,  et  quoique  Raphaël  ait  fait  les 
plus  grands  eflbrts  pour  se  surpasser  lui-même  (jians  cette  compo- 
sition et  qu'on  y  trouve  des  beautés  de  premier  ordre,  on  ne  peut 
pas  dire  qu'il  ait  atteint  le  but  qu'il  se  proposait,  ni  que  le  dernier 
ée  ses  ouvrages  ait  la  même  vaJeur  que  ceux  qui  le  précèdent  im- 
médiatement. 


Raphaël  se  montre  tout  entier  dans  sa  peinture.  Il  est  peintre 
avant  tout,  et  parmi  les  grands  artistes  de  la  renaissance,  il  est  le 
seul  qui  soit  aussi  peu  sorti  de  la  spécialité  qu'il  avait  adoptée.  Ses 
travaux  d'architecture,  assez  nombreux,  ont  cependant  une  certaine 
importance.  Quoiqu'ils  se  distinguent  moins  par  une  originalité  puis- 
sante que  par  un  cachet  de  grâce,  d'élégance,  de  distinction,  dont  le 
Sanzio  a  marqué  toutes  ses  œuvres,  ils  prouvent  l'aisance  avec  la- 
quelle ce  facile  et  souple  génie  sut  appliquer  ses  rares  facultés  à  l'une 
des  branches  les  plus  difficiles  des  arts  du  dessin,  et  dont  il  n'avait 
pas  fait  une  étude  particulière.  Ami  et  protégé  de  Bramante,  peut- 
être  même  son  parent,  en  architecture  il  est  son  disciple,  et  les  mo- 
numens  qu'il  a  construits,  avec  moins  de  force  et  de  sévérité,  ont 
la  pureté,  la  convenance  et  la  beauté  un  peu  grêle  de  ceux  de  son 
maître.  Bramante  en  mourant  avait  recommandé  Raphaël  au  pape, 
«t  Léon  le  nomma  architecte  en  chef  de  la  fabrique  de  Saint-Pierre, 
Raphaël  n'en  était  pas  d'ailleurs  à  son  coup  d'essai,  car  il  avait  déjà, 
comme  successeur  de  Bramante,  dirigé  la  construction  de  la  cour  de 
Saint-Damassus  au  Vatican. 

Il  se  mit  aussitôt  à  l'œuvre.  Avant  même  sa  nomination,  il  avait 


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708  REVUE   DES   DEUX  BIONDES. 

fait,  semble-t-iU  un  plan  pour  Saint-Pierre,  qui  avait  eu  l'agrément 
du  pontife.  Malgré  ses  relations  avec  Bramante,  ignorait- il  le  beau 
projet  de  cet  architecte  qui  fut  repris  par  Michel- Ange?  ou  bien 
faut-il  penser  que  son  goût  élégant  le  porta  à  préférer  la  croix  latine 
à  la  croix  grecque,  plus  noble,  plus  sévère,  plus  convenable  pour 
un  édifice  qui  devait  être  surmonté  d'une  coupole?  Il  est  probable 
qu'il  faut  attribuer  cette  erreur  à  quelque  fantaisie  de  Léon  X  plu- 
tôt qu'au  libre  choix  de  Raphaël,  car  il  ne  parait  guère  vraisem- 
blable qu'il  se  soit  trompé  à  ce  point,  ni  qu'il  ait  ignoré  le  projet  de 
son  protecteur  et  de  son  ami.  Il  sentait  du  reste  la  gravité  de  la 
tâche  qu'il  avait  acceptée,  et  il  écrivait  à  Balthazar  Gastiglione  r 
«  Notre  saint-père  m'a  mis  un  grand  fardeau  sur  les  épaules  en  me 
chargeant  de  la  construction  de  Saint-Pierre.  J'espère  ne  pas  y  suc- 
comber. Ce  qui  me  rassure,  c'est  que  le  modèle  que  j'ai  fait  plaît  à 
sa  sainteté  et  a  le  suffrage  de  beaucoup  d'habiles  gens;  mais  je 
porte  mes  vues  plus  haut.  Je  voudrais  trouver  les  belles  formes  des 
édifices  antiques.  Mon  vol  sera-t-il  celui  d'Icare?  Vitruve  me  donne 
sans  doute  de  grandes  lumières,  mais  pas  autant  qu'il  m'en  fau- 
drait. ))  A  la  fin  de  cette  môme  année  1515,  il  suivit  le  pape  à  Flo- 
rence et  prit  part,  avec  les  deux  Sansovino,  Antonio  di  San-Gallo 
€t  peut-être  Léonard  de  Vinci,  au  concours  pour  la  façade  de  Saint- 
Laurent,  dans  lequel  Michel-Ange  demeura  vainqueur.  C'est  proba- 
blement pendant  ce  séjour  qu'il  donna  les  plans  des  palais  Ugoc- 
cioni  sur  la  place  du  Grand- Duc,  et  Pandolphini  dans  la  rue 
San-Gallo,  qui  lui  sont  attribués.  A  Rome,  il  construisit  en  tout  ou 
en  partie  la  villa  Madama ,  le  palais  Stoppani  près  de  Sant'  Andréa 
délia  Valle,  l'église  de  la  Navicella  sur  le  mont  Cœlius,  et  le  gra- 
cieux monument  qui  fait  face  à  la  Famésine  et  soutient  la  compa- 
raison avec  l'un  des  chefs  d'œuvre  de  Balthazar  Peruzzi.  C'est  encore 
lui  qui  donna  les  plans  de  la  chapelle  Chigi  à  Sainte-Marie-du-PeupIe,. 
qui  fit  le  modèle  de  la  statue  de  Jonas  qui  en  décore  Tune  des  ni- 
ches. S'il  fallait  en  croire  une  tradition,  l'exécution  même  de  cette 
figure  lui  appartiendrait,  et  ce  charmant  ouvrage  a  tant  de  grâce, 
une  beauté  si  suave,  tant  de  morbidesse,  que  cette  supposition  n'a 
rien  d'invraisemblable  (1). 

Nommé  en  1516  surintendant  des  édifices  de  Rome,  il  porta  dans 
ces  nouvelles  fonctions  une  activité,  une  ardeur,  une  intelligence, 
dont  témoignent  les  fragmens  du  beau  rapport  à  Léon  X  trouvé 

(1)  Raphaël  a  certaiDement  ftdt  de  la  sculptaré,  car  on  lit  dans  une  lettre  de  Gasti* 
glione  à  son  intendant  :  «  Je  désire  savoir  si  Jules  Romain  a  encore  le  jeune  garçon  ea 
marbre  de  la  main  de  Raphaël,  et  le  dernier  prix  auquel  il  me  le  laisserait.  »  C'est 
peut-être  Tenfant  avec  un  dauphin  appartenant  à  sir  Henry  Bruce,  et  qui  a  été  exposé 
à  Manchester.  (Passavant,  I,  206.) 


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RAPHAËL,    SA   VIE   ET  SES  CEUTBES.  709 

dans  les  papiers  de  Balthazar  Gastiglione,  et  qui  est  bien  certaine- 
ment de  Raphaël.  Le  bref  de  nomination  le  charge  non-seulement, 

comme  architecte  en  chef  de  Saint-Pierre,  de  «  Finspection  géné- 
rale de  toutes  les  fouilles  et  découvertes  de  pierres  et  de  marbres 
qui  se  feront  dorénavant  à  Rome  et  dans  une  circonférence  de  dix 
milles,  »  afin  qu  il  achète  «  ce  qui  pourra  convenir  à  la  construction 
du  nouveau  temple,  »  mais  lui  donne  mission  de  recueiUir  les  in- 
scriptions et  les  marbres  antiques  que  Léon  mettait  alors  beaucoup 
de  zèle  à  rassembler  au  Vatican.  «  Comme  il  m'a  été  rapporté,  lit-on 
dans  cette  pièce,  que  les  marbriers  emploient  inconsidérément  et 
taillent  des  marbres  antiques  sans  égard  aux  inscriptions  qui  y  sont 
gravées,  et  qui  sont  des  monumens  importans  à  conserver  pour 
Tétude  de  Térudition  et  de  la  langue  latine,  je  fais  défense  à  tous 
ceux  de  cette  profession  de  scier  ou  de  tailler  aucune  pierre  écrite 
sans  votre  ordre  ou  votre  permission,  voulant,  s'ils  ne  s'y  confor- 
ment, qu'ils  encourent  la  peine  susdite  (de  100  à  300  écus  d'or).  » 
Sa  position  oflicielle  lui  permit  de  voir  l'un  des  premiers  les  pein- 
tures des  thermes  de  Titus,  et  Ton  sait  avec  quelle  intelligence 
il  les  imita  dans  la  décoration  des  Loges.  11  ne  se  renferma  pas  du 
reste  dans  son  rôle  de  conservateur.  Les  historiens  contemporains 
assurent  qu'il  dessina  et  restitua  la  plupart  des  monumens  antiques 
de  la  ville;  mais  ces  ouvrages  périrent,  à  l'exception  de  quelques 
fragmens,  lors  du  sac  de  Rome  et  des  troubles  qui  le  suivirent. 
Les  soucis  d'une  fortune  prodigieuse  troublèrent  seuls  ses  der- 
nières années.  Ses  nombreux  travaux  l'avaient  enrichi  (1),  et  Calca- 
gnlni  le  nomme  vir  prœdives*  11  était  gentilhomme  de  la  chambre 
{cubiciihtrius);  il  menait  grand  train  et  tenait  ta  la  liberté  de  sa  vie 
d'artiste.  Depuis  bien  des  années,  le  cardinal  Bibiena  le  pressait 
d'épouser  sa  nièce.  Raphaël  avait  demandé  trois  ou  quatre  ans  pour 
réfléchir,  puis  s'était  engagé.  Déjà  en  1514  il  écrivait  à  son  oncle  Si- 
mon Ciarla  «  qu'il  remercie  Dieu  d'être  encore  garçon,  qu'il  croit 
avoir  plus  de  raisons  de  refuser  les  offres  qu'on  lui  a  faites  que  son 
oncle  n'en  a  de  lui  conseiller  de  se  marier.  »  Il  ajoute  que  «  le  car- 
dinal Bibiena  lui  avait  offert  une  de  ses  parentes,  et  qu'il  lui  a  pro- 
mis de  l'épouser  avec  l'agrément  de  ses  deux  oncles.  »  Il  mentionne 
également  d'autres  propositions  de  la  même  nature.  Bibiena  le  som- 
mait de  tenir  sa  promesse;  mais  d'un  autre  côté  Léon  X  lui  faisait 
espérer  le  chapeau  de  cardinal  (2)  aussitôt  qu'il  aurait  achevé  les 
salles  du  Vatican.  11  devait  de  gi-osses  sommes  à  Raphaël,  et  pré- 

(1)  Au  moment  de  sa  mort,  Raphaël  possédait  16,000  ducats  d'or,  c'est-à-dire  près 
d'un  miUîon. 

(2)  Pun^ileoni  révoque  en  doute  cette  histoire,  rapportée  par  Vasari,  et  dit  que  Léon 
s'acquitta  de  tout  ce  qu'il  devait  à  Raphaël. 


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710  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tendait,  dit-on,  s'acquitter  ainsi  sans  bourse  délier.  Enfin  le  grand 
peintre  vivait  subjugué  par  Tamour  d'une  femme  qu'il  a  rendue  cé- 
lèbre, la  belle  Trastevérine;  pendant  qu'il  travsdUait  à  la  Galalée,  il 
abandonnait  si  souvent  sa  peinture  pour  aller  chez  sa  maltresse, 
qu'Agostino  Chigi,  désespérant  de  le  fixer  autrement,  avait  installé 
cette  femme  à  la  Famésine.  Il  restait  indécis  entre  son  ambition, 
son  amour  et  l'engagement  qu'il  avait  pris  vis-à-vis  de  Bibiena  (1), 
lorsque  la  mort  l'emporta,  après  une  très  courte  maladie,  le  ven- 
dredi saint  6  avril  1520,  le  jour  anniversaire  de  sa  naissance.  Il  avait 
trente-sept  ans. 

Yasari  attribue  la  mort  de  Raphaël  à  des  excès  de  plaisirs.  «  Un 
jour,  dit-il,  il  rentra  chez  lui  avec  une  forte  fièvre,  les  médecins 
crurent  qu'il  s'était  refroidi.  Il  leur  cacha  les  excès  qui  étaient  la 
cause  de  sa  maladie,  de  sorte  que  ceui-ci  le  saignèrent  abondam- 
ment et  l'affaiblirent,  tandis  qu'il  aurait  fallu  le  fortifier.  »  L'exacti- 
tude de  ce  désagréable  récit  parait  heureusement  contestable.  La 
longue  durée  de  la  liaison  de  Raphaël  avec  la  Fomarine  donne  peu 
•de  vraisemblance  à  des  désordres  du  genre  de  ceux  dont  parle  le 
biographe.  D'ailleurs  il  semble  naturel  de  penser  que  la  vie  de  Ra- 
phaël, minée  par  des  travaux  immenses,  par  une  dépense  exagé- 
rée des  forces  de  l'mtelligence,  par  de  véritables  excès  de  génie,  ait 
pu  se  briser  au  premier  choc,  et  les  renseignemens  communiqués 
par  Missirini  à  Longhena  et  publiés  par  celui-ci  donnent  sur  la  mort 
de  Raphaël  des  détails  qui  sont  empreints  d'un  cachet  de  vérité  qu'il 
semble  impossible  de  méconnaître.  «  Raffaello  Sanzio  était  d'une 
nature  très  distinguée  et  délicate;  sa  vie  ne  tenait  qu'à  un  fil  exces- 
sivement ténu  quant  à  ce  qui  regardait  son  corps,  car  il  était  tout 
esprit,  outre  que  ses  forces  s'étaient  beaucoup  amoindries,  et  qu'il 
est  extraordinaire  qu'elles  aient  pu  le  soutenir  pendant  sa  courte 
vie.  Étant  très  affaibli,  un  jour  qu'il  se  trouvait  à  la  Famésine,  il 
reçut  l'ordre  de  se  rendre  sur-le-champ  à  la  cour.  Il  se  mit  à  courir 
pour  n'être  pas  en  retard.  Il  arriva  en  un  moment  au  Vatican,  épuisé 
et  tout  en  transpiration  :  il  s'arrêta  dans  une  grande  salle,  et  pen- 
dant qu'il  parlait  longuement  de  la  fabrique  de  Saint-Pierre,  la  sueur 
se  sécha  sur  son  corps,  et  il  fut  pris  d'un  mal  subit.  Étant  rentré 
chez  lui,  il  fut  saisi  d'une  sorte  de  fièvre  pernicieuse  qui  l'em- 
porta malheureusement  dans  la  tombe.  »  Raphaël  se  sentit  mourir. 
Il  ordonna  de  renvoyer  sa  maîtresse,  à  qui  il  laissa  par  testament 

(i)  Le  tombeau  de  Maria  Bibiena  était,  comme  celui  de  Raphaël,  dans  Téglise  de  la 
Iftinerve.  Dans  son  épitaphe,  rapportée  par  Vasari,  qui  se  trouvait  au-dessus  de  celle  de 
Raphaël,  et  que  Carie  Maratte  fit  disparaître  pour  mettre  à  sa  place  le  buste  du  peintre, 
elle  est  nommée  Sponsa  i^tu.  D'après  le  texte,  elle  serait  morte  ayant  Raphaël;  mais 
suivant  Pungileoni  (p.  166),  elle  lui  survécut. 


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KAPHAEL,    SA  VIE   ET   SES   OEUVRES.  711 

de  quoi  vivre  honnêtement,  et  il  partagea  le  reste  de  son  bien  entre 
Jules  Romain,  François  Penni  (il  Fattore)  et  l'un  de  ses  oncles  qui 
était  prêtre  à  Urbin.  Il  fut  enterré,  suivant  sa  volonté,  dans  une  des 
chapelles  du  Panthéon,  qu'il  avait  chargé  Balthazar  di  Pescia,  son 
exécuteur  testamentaire,  de  faire  réparer,  et  qu'il  dota  d'une  rente 
dont  resta  grevée  sa  maison  de  la  rue  degli  Coron ari. 

On  a  montré  pendant  longtemps,  à  l'académie  de  Saint-Luc,  un 
crâne  qu'on  disait  être  celui  de  Raphaël,  qui  aurait  été  enlevé  du  ca- 
veau sépulcral  lorsque  Carie  Maratte  fit  placer  en  167A  le  buste  de 
rUrbinate,  sculpté  par  Nardini,  dans  Tune  des  niches  qui  se  trou- 
vent au-dessus  de  sa  chapelle,  à  la  Minerve.  Ce  crâne,  objet  d'une 
sorte  de  culte  et  que  les  peintres  de  Rome  allaient  visiter  proces- 
sionnellement  et  toucher  le  jour  de  la  fête  de  saint  Luc,  était  surtout 
remarquable  par  son  exiguité.  Ce  n'était  point  celui  de  Raphaël. 
Dans  le  coumnt  de  l'année  1833,  on  pratiqua  des  fouilles  dans  le 
soubassement  de  la  statue  de  la  Yierge  dont  Lorenzo  Lotti  avait  dé- 
coré le  tombeau  de  son  maître.  On  trouva  dans  une  voûte  en  brique, 
construite  au  niveau  du  sol,  le  squelette  du  grand  artiste  parfaite- 
ment intact.  On  lit  dans  une  lettre  adressée  à  M.  Quatremère  de 
Quincy  par  l'un  des  membres  de  la  commission  chargée  de  suivre 
l'enquête  :  «  Le  corps  est  bien  proportionné  ;*il  est  haut  de  cinq  pieds 
deux  pouces  trois  lignes;  la  tête  bien  conservée  a  toutes  les  dents, 
encore  belles,  au  nombre  de  trente  et  une.  La  trente-deuxième,  de  la 
mâchoire  inférieure  à  gauche,  n'était  pas  encore  sortie  de  l'alvéole. 
On  revoit  les  linéamens  exacts  du  portrait  de  l'École  d'Athènes,  Le 
cou  était  long,  les  bras  et  la  poitrine  délicats  ;  le  creux  marqué  par 
l'apophyse  du  bras  droit  paraît  avoir  été  une  suite  du  grand  exer- 
cice de  ce  bras  dans  la  peinture  (1).  »  Cette  description  concorde 
parfaitement  avec  le  portrait  que  Bellori  trace  de  Raphaël  :  u  11  était 
d'une  complexion  très  grêle  et  délicate  qui  ne  promettait  pas  une 
longue  vie,  car  il  avait  le  cou  long  et  mal  placé.  Ces  mauvaises  dis- 
positions physiques,  la  fatigue  résultant  d'études  continuelles  et  son 
goût  pour  le  plaisir  durent  abréger  sa  vie.  »  Du  reste,  les  traits  de 
Raphaël  nous  sont  connus;  il  s'est  représenté  dans  plusieurs  de  ses 
ouvrages  (2).  Son  visage  agréable  et  délicat  est  loin  d'être  régulier: 

(1)  H  On  a  moulé  ce  crâne,  dont  il  n'a  été  tiré  que  trois  épreuves,  l'une  pour  Tem- 
pereur  d'Autriche,  la  deuxième  pour  le  roi  de  Prusse,  la  troisième  pour  l'académie  de 
Saint-Luc,  où  elle  remplace  le  crâne  du  chanoine  Antouini.  On  trouva  également  dans 
la  tombe  de  Raphaël  ses  éperons  d'or,  et  tout  auprès  l'épitaphe  de  Maria  Bibiena.  M.  Ho- 
race Vernct,  alors  directeur  de  l'Académie  de  France,  fit  du  tout  une  lithographie  qui  n'a 
pas  été  publiée.  »>  Coindct,  Histoire  de  la  Peinture. 

(2)  Dans  la  Dispute  du  Saint-Sacrement  avec  le  Pérugin  (les  deux  personnages  mi- 
tres), dans  le  coin  droit  de  V École  d'Athènes  (groupe  de  Zoroastre),  dans  te  Parntisse 
(le  personnage  qui  se  trouve  près  de  Dante  et  de  Virgile),  dans  le  Porte-Croix  de  la 
fresque  ù' Attila,  —  Les  Offices  de  Florence,  l'académie  de  Saint-Luc  à  Rome  ont  aussi 


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712  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  nez  est  grand  et  fin,  les  lèvres  pleines,  la  mâchoire  inférieure 
avancée  ;  mais  les  yeux  sont  très  beaux,  bien  ouverts,  doux  et  bien- 
veilians;  les  cheveux  sont  bruns  comme  les  yeux,  le  teint  olivâtre  et 
très  particulier. 

Ses  habitudes  étaient  celles  d'un  grand  seigneur;  il  vivait  sur  un 
pied  d'égalité  complète  avec  les  plus  illustres  personnages  de  Rome. 
Sa  modestie,  dont  parlent  trop  unanimement  les  contemporains  pour 
qu'elle  puisse  être  mise  en  doute,  n'allait  cependant  pas  jusqu'à  le 
rendre  aveugle  sur  son  mérite,  ni  indifférent  à  l'immense  réputation 
dont  il  jouissait.  Il  écrivait  à  Simone  Giarla  en  151&  :  u  Vous  voyez, 
très  cher  oncle,  que  je  fais  honneur  à  vous,  à  tous  nos  parens  et  à 
ma  patrie.  Il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  je  garde  votre  souvenir 
dans  le  plus  profond  de  mon  cœur,  et  que  lorsque  je  vous  entends 
nommer,  il  me  semble  que  j'entends  nommer  mon  père.  »  Et  il 
ajoute  :  «  Je  vous  prie  d'aller  trouver  le  duc  et  la  duchesse,  et  de 
leur  dire,  ce  qu'ils  auront  du  plaisir  à  apprendre,  que  l'un  de  leurs 
serviteurs  leur  fait  honneur.  »  Il  était  un  ami  et  une  sorte  de  frère 
aîné  et  de  protecteur  pour  ses  élèves  plutôt  qu'un  maître;  il  les 
aidait  de  sa  bourse,  de  son  crédit,  de  ses  conseils,  et  sut  maintenir 
entre  eux,  par  la  seule  force  de  l'affection  qu'ils  lui  portaient,  la 
plus  parfaite  harmonie.  «  Bien  loin  de  concevoir  le  moijodre  orgueil, 
dit  Calcagnini,  il  est  affable  pour  tout  le  monde,  prévenant  et  tou- 
jours prêt  à  écouter  les  avis  et  les  discours  d'autrui,  surtout  ceux 
de  Fabius  de  Ravennes,  vieillard  d'une  probité  stoïque,  mais  aussi 
aimable  que  savant.  Raphaël,  qui  l'a  recueilli  et  qui  l'entretient,  a 
soin  de  lui  comme  de  son  maître  ou  de  son  père.  11  le  consulte  en 
tout  et  défère  toujours  à  ses  conseils.  »  Sa  bienveillance  avait  dés- 
armé la  jalousie;  sa  nature  douce,  aimable,  sympathique,  lui  avait 
rallié  tous  les  cœurs.  Aussi  sa  mort  causa- t-elle  des  regrets  unanimes 
et  un  deuil  public.  Le  peuple  de  Rome  suivit  ses  restes,  comme  il 
devait  faire  plus  tard  pour  ceux  de  Michel -Ange,  et  la  foule,  si 
indifférente  d'ordinaire  aux  événemens  de  cette  nature,  sentit  le 
coup  qui  la  frappait.  Ses  amis  étaient  inconsolables,  et  Castiglione 
écrivait  à  sa  mère  :  a  Je  suis  en  bonne  santé,  mais  il  me  semble 
que  je  ne  suis  pas  dans  Rome,  puisque  mon  pauvre  Raphaël  n'y  est 
plus.  Que  son  âme  bénie  soit  au  sein  de  Dieu  I  » 

Le  génie  de  Raphaël  n'est  pas  de  ceux  qui  s'analysent  ou  qui  se 
décrivent  et  s'expliquent  d'un  mot.  On  a  vu  ses  œuvres  :  d'emblée 
on  les  a  comprises,  et  on  les  aime.  C'est  par  une  saveur  particulière 
impossible  à  définir  plutôt  que  par  un  trait  caractéristique  et  domî- 

des  portraits  à  l*haile  de  Raphaël ,  exécutés  par  lui-même.  Voyex  encore  le  dessin  de 
Marc-Antoine,  qui  le  représente  assis ,  enveloppé  d*un  manteau ,  et  avec  une  expression 
singulière  de  fatigue.  Le  regard  est  fixe  et  absorbé.  Ce  dessin  doit  représenter  Raphaâl 
pendant  les  dernières  années  de  sa  vie. 


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RAPHAËL,    SA   TIE   ET   SES   (EUTRES.  713 

naot  qu'elles  se  distinguent;  c*est  dans  leur  extraordinsdre  ensemble 
et  par  l'irrésistible  impression  qu  elles  produisent  qu'il  faut  les  ju- 
ger. Le  nom  du  peintre  d'Urbin  est  devenu  dans  toutes  les  langues 
le  synonyme  de  beauté,  de  grâce,  de  séduction.  On  l'appelle  le  diviriy 
et  le  culte  dont  il  est  l'objet,  si  légitime  à  tant  d'égards,  est  loin 
d'être  sans  superstition.  On  ne  doit  le  comparer  qu'à  ses  pairs,  et  je 
ne  veux  pas  lui  opposer  les  Vénitiens,  qui  le  dépassent  en  splendeur 
et  en  éclat.  Quant  à  ses  rivaux  véritables,  il  n'est  sans  doute  pas 
créateur  comme  Michel-Ànge,  hardi,  puissant,  sublime  comme  lui; 
mais  il  faut  laisser  le  géant  florentin  dans  son  incomparable  et  so- 
litaire grandeur.  Si  Raphaël  n'a  pas  habituellement  la  science  de 
Léonard,  son  intelligence  des  passions  de  l'âme,  sa  facture  si  pré- 
cise, si  arrêtée  et  si  large  en  même  temps,  s'il  n'a  pas  au  même 
degré  que  le  Corrége  la  sensibilité  pénétrante,  la  profondeur  d'im- 
pression, le  sentiment  de  la  beauté  exquise  et  grandiose,  ni  le  charme 
de  la  couleur,  ne  peut-on  pas  dire  cependant  qu'au  moins,  dans 
quelques-uns  de  ses  ouvrages  les  plus  accomplis,  dans  ceux  où  il 
a  mis  sa  pensée  tout  entière,  qu'il  a  exécutés  de  sa  main,  sur  les- 
quels il  a  concentré  toutes  ses  forces,  il  égale,  s'il  ne  surpasse  ces 
deux  grands  maîtres,  même  sur  leur  propre  terrain?  Corrége  a-t-il 
jamais  rien  fait  de  plus  gracieux,  de  plus  touchant,  de  plus  poétique 
que  le  chœur  des  anges  dans  la  Sainte  Cécile^  ou  que  la'  Galalée  de  la 
Farnésine  ?  Léonard  a-t-il  rien  dessiné  de  plus  ample  et  de  plus  précis, 
rien  modelé  de  plus  magistral  et  de  plus  parfait  que  le  portrait  du 
Joueur  de  violon  du  palais  Sciarra?  Par  la  richesse,  la  variété,  le 
bonheur  et  l'abondance  de  la  composition,  par  le  sentiment  de  la 
beauté  gracieuse  dans  la  forme  humaine,  par  l'étonnante  et  facile  fé- 
condité de  son  imagination,  sans  contestation  possible,  Raphaël  est  le 
premier.  Aussi,  d'un  consentement  unanime,  en  a-t-on  fait  en  quel- 
que sorte  l'incarnation  de  l'art  moderne.  Il  le  représente  en  effet 
mieux  et  plus  complètement  que  personne.  Organisation  universelle^ 
nature  intelligente  et,  le  dirai-je,  heureuse  entre  toutes,  il  a  tout 
compris,  tout  senti,  tout  exprimé.  Sa  peinture  s'adresse  à  tous  les 
esprits,  à  toutes  les  facultés,  à  tous  les  goûts.  Plus  qu'aucune  autre, 
elle  parcourt  dans  son  étendue  entière  le  clavier  de  l'âme  humaine. 
Sensible  et  gracieuse,  elle  atteint  parfois  les  plus  hauts  sommets  de 
l'art,  et,  toujours  revêtue  de  beauté,  elle  séduit  facilement  et  en- 
traîne l'esprit.  C'est  dans  la  réunion  extraordinaire  des  qualités 
les  plus  diverses  et  dans  cette  merveilleuse  harmonie  qu'il  faut 
chercher  son  originalité  et  l'explication  de  la  faveur  universelle  dont 
elle  jouit. 

Charles  Clément. 


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ÉTUDES 

D'ÉCONOMIE  FORESTIÈRE 


L'AMÉNAGEMENT  DES   FORÊTS. 


1.  Études  sur  l'Aménagement  des  Forêts,  par  M.  Louis  Tassy,  Paris  1858.  —  H.  Der  rationnelle 
Waldwirth,  Yon  Max  Robert  Prossler,  Dresde  1859 . 


Gomme  la  plupart  des  sciences  d'application,  la  science  forestière 
-est  complexe.  Reposant  à  la  fois  sur  l'histoire  naturelle  et  sur  l'é- 
conomie politique,  elle  relève  de  la  première  pour  tout  ce  qui  se  rat- 
tache de  près  ou  de  loin  à  la  culture  proprement  dite;  elle  entre 
dans  le  domaine  de  la  deuxième  dès  qu'elle  s'occupe  des  rapports 
des  forêts  avec  les  besoins  de  la  société.  C'est  aux  sciences  natu- 
relles qu'il  faut  demander  les  lois  de  la  formation  des  tissus  ligneux, 
les  moyens  pratiques  de  hâter  le  développement  des  arbres,  les  pro- 
priétés des  différentes  essences,  les  sols  et  les  climats  qui  peuvent 
leur  convenir;  mais  c'est  l'économie  politique  qui  nous  fait  connaître 
la  constitution  de  la  propriété  forestière,  les  principes  commerciaux 
qui  président  à  l'échange  de  ses  produits,  le  mode  de  jouissance  le 
plus  avantageux  suivant  les  conditions  dans  lesquelles  se  trouve  le 
propriétaire.  Un  cultivateur  qui  veut  tirer  de  ses  terres  le  meilleur 
parti  possible  ne  doit  pas  se  borner  à  connaître  l'époque  la  plus  fa- 
vorable pour  les  semailles  et  les  modes  de  labour  les  plus  perfec- 
tionnés, il  faut  encore  qu'il  s'enquièré  de  la  situation  économique 
de  la  contrée  qu'il  habite,  des  débouchés  qu'elle  présente,  des  res- 
sources de  main-d'œuvre  qu'elle  peut  offrir,  parce  que  ces  diverses 


Gooçle 


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ÉTUDES   D'ÉCONOinE  FOBESTIÈRE.  715 

circonstances  lui  feront  précisément  préférer  tel  ou  tel  système  de 
culture.  Le  propriétaire  de  bois  doit  agir  de  même;  il  lui  serait 
parfaitement  inutile  de  connaître  les  différentes  méthodtes  d'exploi- 
tation, les  procédés  de  piaiilatiuii  les  plus  e.vpéditifs,  s'il  ignorait 
d'ailleurs  Tespèce  de  produits  qu'il  lui  importe  de  créer,  le  choix 
des  essences  à  propager.  A  opérer  ainsi  au  hasard,  il  risquerait  fort, 
malgré  tous  ses  soins,  d'avoir  fait  une  mauvaise  spéculation,  et  de 
se  trouver  finalement  en  perte. 

Le  point  capital  dans  l'exploitation  d'une  forêt  est  la  détermina- 
tion de  l'âge  auquel  les  arbres  doivent  être  abattus.  En  agricul- 
ture, l'époque  de  la  récolte  est  déterminée  d'une  manière  invariable 
par  la  maturité  des  produits  de  la  terre.  Un  retard  dans  la  moisson 
ne  présente  aucun  avantage,  et  n'est  au  contraire  jamais  que  pré- 
judiciable. Pour  les  forêts,  il  n'en  est  pas  de  même.  Dès  l'âge  de  dix 
ans,  les  arbres  peuvent  être  exploités  et  livrés  au  commerce;  mais, 
loin  de  se  détériorer  en  restant  sur  pied,  ils  prospèrent  jusqu'à  deux 
cents  ans  et  plus,  augmentant  chaque  année  de  volume  et  de  qua- 
lité. Entre  ces  deux  limites  extrêmes,  quel  est  le  moment  précis  où 
l'exploitation  est  la  plus  avantageuse  pour  le  propriétaire,  celui  où 
elle  répond  le  mieux  aux  besoins  de  la  consommation?  Et  ce  point 
déterminé,  vaudra-t-il  mieux  exploiter  la  forêt  en  une  seule  fois, 
sauf  à  rester  ensuite  pendant  de  longues  années  sans  rien  en  reti- 
rer, ou  bien  sera-t-il  préférable  de  pratiquer  des  coupes  de  manière 
à  obtenir  une  production  uniforme  et  continue?  L'étude  de  ces  ques- 
tions, qu'il  importe  tout  d'abord  de  trancher,  avant  même  de  faire 
tomber  un  seul  arbre  sous  la  cognée,  constitue  la  partie  de  la  science 
forestière  qu'on  appelle  Ymnénagement  des  forets.  Au  point  de  \me 
pratique,  elle  donne  lieu  à  une  opération  qui  a  pour  but  de  régler  les 
exploitations  dans  le  plus  grand  intérêt  des  propriétaires. 

Suivant  qu'elles  appartiennent  à  des  particuliers,  à  l'état  ou  à  des 
communes,  les  forêts  ont  des  exigences  différentes  à  satisfaire,  et  ne 
sauraient  par  conséquent  toujours  être  soumises  au  même  régime. 
C'est  l'analyse  des  principes  qui  doivent  présidera  l'exploitation  en 
ces  diverses  circonstances  que  nous  allons  entreprendre  ici.  Elle 
présente  du  reste  une  opportunité  toute  particulière.  Dans  un  docu- 
ment officiel  d'une  haute  importance,  relatif  à  l'exécution  des  grands 
travaux  publics,  on  place  en  première  ligne  le  reboisement  des  mon- 
tagnes et  le  défrichemeut  des  plaines.  Un  projet  de  loi  soumis  au 
corps  législatif  a  suivi  de  près  cet  appel  à  la  sollicitude  ministérielle. 
Si  nous  voulons  éviter  tout  mécompte  et  recueillir  de  ces  opérations 
tout  le  fruit  qu'on  est  en  droit  d'en  attendre,  il  importe  de  bien  con- 
naître les  conditions  dans  lesquelles  la  production  forestière  est  la 
plus  profitable  eu  égard  à  la  qualité  du  propriétaire. 


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716  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 


I. 


Il  existe,  on  le  sait,  pour  les  forêts  deux  systèmes  d'exploitation, 
le  taillis  et  la  futaie.  Le  premier,  basé  sur  la  propriété  qu'ont  les 
souches  de  bois  feuillus  de  produire  des  rejets,  ne  peut  s'appliquer 
qu'à  des  arbres  peu  âgés;  il  ne  donne  par  conséquent  que  des  bois 
de  faibles  dimensions  et  qui  ne  sont  guère  propres  qu'  au  chauffage. 
La  durée  des  révolutions  (1)  dépasse  rarement  trente  ans,  et  reste  le 
plus  souvent  bien  au-dessous  de  ce  terme.  La  futaie  au  contr^ûre, 
destinée  à  fournir  des  bois  de  service  et  d'industrie,  conduit  à  lais- 
ser les  arbres  sur  pied  jusqu'à  un  âge  fort  avancé;  elle  correspond 
à  un  système  de  culture  beaucoup  plus  perfectionné  que  le  taillis,  et 
donne  des  produits  à  la  fois  plus  considérables  et  plus  précieux  (2). 
Cette  supériorité  s'explique  par  la  marche  même  de  la  végétation. 
Ce  qui  constitue  le  bois,  ce  sont  les  couches  ligneuses  successive- 
ment accumulées  les  unes  sur  les  autres.  Chaque  année  il  se  forme 
dans  chaque  arbre,  entre  l'écorce  et  le  tronc,  une  couche  nouvelle 
qui  enveloppe  complètement  le  végétal  et  le  recouvre  en  quelque 
sorte,  depuis  l'extrémité  des  racines  jusqu'au  sommet  des  branches 
les  plus  faibles,  d'un  vêtement  nouveau.  C'est  ce  travail  continu  de 
la  végétation  qui,  ajoutant  d'année  en  année  une  nouvelle  quantité 
de  matière  ligneuse  au  bois  déjà  existant,  transforme  après  deux 
siècles  le  jeune  plant  qui  vient  de  naître  en  un  arbre  majestueux  qui 
répand  autour  de  lui  son  ombrage.  Ces  couches  annuelles  sont  fa- 
ciles à  distinguer  les  unes  des  autres,  au  moins  dans  la  plupart  des 
essences,  et  le  nombre  qu'on  peut  en  compter  fait  naturellement 
connaître  l'âge  de  l'arbre. 

Cette  formation  toutefois  n'est  pas  la  même  pour  toutes  les  es- 
sences. Les  unes,  comme  le  pin,  le  peuplier,  le  saule,  le  tilleul  et 
la  plupart  des  bois  blancs,  ont  une  croissance  très  rapide  dans  leur 
jeunesse,  mais  qui  se  ralentit  promptement.  Les  autres,  comme  le 
chêne,  le  hêtre,  le  charme,  le  sapin,  croissent  très  lentement  d'a- 
bord et  ne  commencent  à  se  développer  avec  quelque  vigueur  qu'à 
partir  d'un  certain  âge;  mais,  tandis  que  les  premières  dépérissent 
de  bonne  heure,  la  végétation  de  ces  dernières  se  soutient  pendant 
fort  longtemps.  S'il  y  a  donc  avantage  à  soumettre  les  unes  à  de 
courtes  révolutions,  souvent  même  à  les  exploiter  en  taillis,  il  ne 
saurait  en  être  de  même  des  autres,  du  moins  au  point  de  vue  de  la 
production  en  matière,  parce  qu'en  opérant  ainsi  on  les  ramènerait 

(1)  La  révolution  est  le  nombre  d^années  fixé  pour  Texploitation  d*une  forêt.  C*eat 
donc  elle  qui  détermine  Tâge  auquel  les  arbres  seront  abattus. 

(2)  Voyez  à  ce  sujet  la  Revue  du  15  janvier  1860,  la  Sylviculture  en  France  et  en 
AUemagne, 


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ÉTCDES  d'Économie  fobestiére.  717 

périodiquement  à  Tâge  où  raccroissement  est  le  plus  faible,  sans 
leur  laisser  jamais  parcourir  la  phase  où  la  végétation  est  pour  elles 

le  plus  active.  Ces  essences,  qui  sont  pour  nous  les  plus  importantes 
et  les  plus  précieuses,  demandent  donc  à  être  exploitées  à  de  lon- 
gues révolutions,  car  les  produits  qu  elles  fournissent  augmentent 
non-seulement  de  quantité,  mais  encore  de  qualité,  à  mesure  que 
l'âge  des  arbres  s* élève.  Un  chêne  de  deux  cents  ans,  s'il  a  végété 
dans  de  bonnes  conditions,  peut  donner  jusqu'à  10  mètres  cubes  de 
bois  valant  400  francs  et  plus;  coupé  en  taillis  à  chaque  période 
de  vingt-cinq  ans,  c'est-à-dire  huit  fois  pendant  ces  deux  siècles, 
il  n'eût  guère  produit  que  trois  stères  de  bois  de  feu  d'une  valeur 
de  30  francs. 

Si  le  taillis  est  moins  productif  que  la  futaie,  si  sous  le  rapport 
cultural  il  présente  sur  cette  dernière  une  infériorité  bien  constatée, 
il  n'en  est  plus  de  même  sous  le  rapport  financier.  En  tenant  compte 
en  effet  des  capitaux  engagés,  on  reconnaît  qu'après  tout  le  taillis 
correspond  à  un  taux  de  placement  plus  avantageux  que  la  futaie, 
et  doit  à  ce  titre  être  préféré  par  les  particuliers.  C'est  facile  à  com- 
prendre. 

Ce  qui  détermine  le  taux  de  placement,  ce  n'est  pas  le  revenu 
brut,  mais  le  rapport  entre  ce  revenu  et  le  capital  qui  le  produit; 
toutes  choses  égales  d'ailleurs,  ce  rapport  sera  d'autant  plus  élevé 
que  le  capital  sera  plus  faible,  et  réciproquement.  Or,  pour  qu'une 
forêt  puisse  être  exploitée  régulièrement  à  la  révolution  de  deux 
cents  ans,  il  faut  que  la  superficie  comprenne  toute  une  série  d'ar- 
bres âgés  depuis  un  jusqu'à  deux  cents  ans,  et  qu'elle  représente 
par  conséquent  un  capital  beaucoup  plus  considérable  que  la  forêt 
qui,  exploitée  à  l'âge  de  vingt-cinq  ans,  ne  renferme  que  des  bois 
d'un  à  vingt-cinq  ans.  Il  en  résulte,  et  c'est  d'ailleurs  ce  que  con- 
firme l'expérience,  que  le  taux  de  placement  est  plus  faible  dans  le 
premier  cas  que  dans  le  second.  Un  particulier  qui  recherche  avant 
tout  l'emploi  le  plus  lucratif  de  ses  capitaux  préférera  donc  toujours 
les  révolutions  les  plus  courtes  ;  rarement  il  sera  conduit  à  les  pro- 
longer au-delà  de  quinze  ans,  terme  qui  correspond  à  un  placement 
de  3  ou  3  1/2  pour  100,  tandis  que  la  futaie  lui  donnerait  à  peine 
1  1/2  ou  2  pour  100.  Son  calcul  est  fort  simple.  Supposons  qu'à 
l'âge  de  quinze  ans  l'hectare  de  bois  vaille  500  francs;  la  produc- 
tion moyenne  sera  la  quinzième  partie  de  cette  somme  ou  33  fr.  : 
pour  qu'il  y  ait  bénéfice  à  différer  l'exploitation  jusqu'à  la  seizième 
année,  il  faudrait  que  pendant  ce  temps  la  valeur  du  bois,  par  le 
fait  de  la  végétation,  augmentât  non-seulement  de  ces  33  francs  de 
production  annuelle,  mais  encore  de  l'intérêt  des  500  francs  qui 
n'ont  pas  été  réalisés  précédemment.  En  calculant  ces  intérêts  à  3 
pour  100,  il  faudrait  qu'à  seize  ans  l'hectare  de  bois  valût  548  fr.. 


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718  BETUB   DES   DEUX  MONDES. 

faute  de  quoi  le  propriétaire  ferait  une  mauvaise  spéculation  en  les 
laissant  sur  pied  une  année  de  plus.  Ainsi,  adoptant  dans  toute  sa 
rigueur  l'opinion  du  poète  anglais  : 

The  value  of  a  thing 
Is  as  much  money  as't  bring, 

un  particulier  ne  trouvera  jamais  avantage  à  cultiver  des  futaies,  et 
sera  fatalement  poussé  à  détruire  celles  qu'il  pourrait  posséder , 
parce  qu'il  trouvera  toujours  pour  le  capital  qu'elles  représentent  un 
placement  plus  avantageux.  Il  sera  d'autant  plus  sollicité  à  cette  opé- 
ration que  le  prix  des  bois  sera  plus  élevé,  car  l'importance  du  capi- 
tal augmente  en  même  temps  que  ce  prix.  Les  propriétaires  de  bois 
se  trouvent  donc  dans  les  mêmes  conditions  que  ceux  de  Yagro  ro-- 
mano,  dont  parle  Sismondi,  qui,  tout  compte  fait,  trouvent  du  bé- 
néfice à  se  contenter  du  mince  revenu  de  leurs  pâturages,  plutôt 
qu'à  leur  faire  produire,  à  force  de  capitaux,  du  froment  et  des  bet- 
teraves. Sous  des  formes  diverses,  c'est  toujours  la  grande  question 
du  produit  net  et  du  produit  brut,  si  digne  à  tous  égards  de  l'atten- 
tion des  économistes. 

La  règle  que  nous  venons  de  poser  n'est  cependant  pas  absolue, 
et  sans  parler  des  considérations  de  plaisir  et  d'agrément,  suffi- 
santes bten  souvent,  aux  yeux  du  propriétaire,  pour  lui  faire  diffé- 
rer l'exploitation  de  ses  bois,  son  intérêt  bien  entendu  commande 
souvent  d'y  déroger.  Se  trouve-t-il  au  lendemain  d'une  révolution, 
comme  celle  de  1848  par  exemple,  au  moment  où  les  maîtres  de 
forges,  inquiets  de  l'avenir,  ont  éteint  leurs  fourneaux,  où  l'indus- 
trie du  bâtiment  a  suspendu  ses  constructions,  où  les  armateurs  ont 
abandonné  sur  leurs  chantiers  les  navires  inachevés  :  que  fera-t-il 
du  produit  de  ses  forêts?  Privé  de  débouchés,  il  ne  peut  s'en  dé- 
faire qu'à  des  prix  avilis,  et  s'il  se  décidait  à  vendre  malgré  cette 
dépréciation,  il  ne  trouverait  dans  les  entreprises  industrielles  ou 
commerciales  du  jour  qu'un  placement  des  plus  aléatoires  pour  ses 
capitaux.  Dans  ces  conditions,  il  est  évidemment  de  son  intérêt  de 
laisser  ses  bois  sur  pied  et  d'attendre  une  heure  plus  favorable 
pour  s'en  défaire.  Les  arbres,  continuant  à  croître  et  à  végéter,  lui 
donneront,  quand  les  affaires  auront  repris  quelque  vigueur,  un  bé- 
néfice qu'aucune  autre  spéculation  n'aurait  pu  fournir  avec  la  même 
sécurité.  C'est  ainsi  qu'agira  celui  à  qui  ses  ressources  personnelles 
permettent  d'attendre  des  temps  meilleurs;  quant  aux  autres,  ils 
vendront  leurs  bois,  à  quelque  prix  que  ce  soit,  pour  faire  face 
aux  exigences  de  leur  position.  S'agit-il  au  contraire  d'un  maître 
de  forges  pressé  par  des  commandes  :  s'il  lui  faut  100,000  stères  de 
bois  pour  faire  marcher  ses  usines  et  s'il  n'a  pu  s'en  procurer  que 
50,000  dans  le  commerce,  il  faudra  bien  qu'il  trouve  le  surplus 


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ÉTUDES  d'Économie  fobestière.  719 

dans  ses  propres  forêts.  II  peut  ainsi  être  forcé  de  les  couper  bien 
avant  qu  elles  n'aient  atteint  leur  plus  grand  accroissement,  et  s'im- 
poser par  cette  exploitation  anticipée  un  sacrifice  quelquefois  très 
onéreux;  mais  il  aimera  mieux  s'y  résigner  que  de  suspendre  ses 
travaux.  —  Êtes-vous  un  père  prudent  et  soucieux  de  l'avenir  de  vos 
^nfans  :  plantez  un  terrain  aujourd'hui  stérile  et  sans  valeur;  dans 
vingt  ou  trente  ans,  presque  sans  soin  ni  culture,  vous  aurez  un 
bois.  C'est  une  caisse  d'épargne,  dans  laquelle  une  somme  versée 
s'est  transformée,  par  l'accumulation  des  intérêts,  en  un  capital 
considérable.  Venez-vous  à  mourir  :  cette  forêt,  partagée  entre  vos 
enfans,  est  abattue  ou  conservée  suivant  qu'ils  ont  ou  non  besoin 
de  fonds,  suivant  qu'ils  sont  prodigues  ou  économes. 

Ainsi  ce  qui  caractérise  la  propriété  privée  en  matière  de  forêts, 
c'est  tout  à  la  fois  la  faiblesse  et  l'irrégularité  de  la  production  li- 
gneuse. L'insuffisance  du  taux  de  placement  des  capitaux  qu'elle 
exige  ne  lui  permet  pas  d'atteindre  son  maximum;  les  fluctuations 
des  fortunes  particulières  l'empêchent  d'être  uniforme.  Ne  tenant 
compte  que  des  circonstances  qui  les  touchent  personnellement,  les 
individus  augmentent  ou  suspendent  leurs  exploitations  le  plus  sou- 
vent sans  se  rendre  compte  des  besoins  de  la  consommation.  Les 
lois  de  l'offre  et  de  la  demande,  régulatrices  infaillibles  pour  les 
produits  qu'on  peut  créer  rapidement,  n'ont  pas  la  puissance  d'as- 
surer un  approvisionnement  continu,  quand  il  s'agit  d'une  matière 
qui  ne  peut  suivre  les  oscillations  du  marché  qu'à  de  longs  inter- 
valles. Ce  n'est  plus  satisfaire  à  un  besoin  que  d'y  pourvoir  un  siè- 
cle seulement  après  qu'il  s'est  manifesté. 

Pour  garantir  la  société  contre  le  danger  d'être  momentanément 
privée  de  bois,  danger  sérieux  à  l'époque  où  le  combustible  miné- 
ral était  encore  à  peu  près  inconnu,  où  l'absence  de  routes  et  de  ca- 
naux rendait  les  transports  lointains  impossibles,  on  multiplia  les 
lois  et  les  règlemens  sur  l'exploitation  des  forêts  particulières.  On 
apporta  par  là  de  nombreuses  restrictions  au  droit  des  propriétaires; 
mais  alors  on  faisait  bon  marché  des  principes,  et  dès  qu'il  s'agis- 
sait de  l'intérêt  de  tous,  on  passait  outre  :  salas  popiili  suprema  lex. 
C'est  ainsi  que  l'ordonnance  de  1669,  qui  resta  en  vigueur  ou  à 
peu  près  jusqu'à  la  promulgation  du  code  forestier,  fixait  l'âge  au- 
quel ces  forêts  pourraient  être  exploitées,  le  nombre  de  baliveaux 
à  réserver  dans  les  coupes,  soumettait  l'abatage  des  futaies  à  une 
déclaration  préalable,  autorisait  l'administration  de  la  marine  à  en- 
lever les  pièces  propres  aux  constructions  navales,  ordonnait  enfin 
aux  officiers  forestiers  de  veiller  par  des  visites  fréquentes  à  l'exé- 
cution de  ces  prescriptions.  En  1827  seulement,  on  revint  à  des 
principes  plus  équitables  :  on  supprima  toutes  ces  mesures  vexa- 
toires,  et,  sauf  la  prohibition  de  les  défricher  sans  autorisation ,  on 


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720  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

fit,  OU  peu  s'en  faut,  rentrer  les  forêts  particulières  dans  le  droit 
commun.  Le  martelage  de  la  marine,  qui  avait  été  maintenu  pen- 
dant une  période  de  dix  années  après  la  promulgation  du  code  fo- 
restier, n'est  plus  exercé  depuis  fort  longtemps,  et  l'interdiction 
du  défrichement  elle-même  se  trouve  aujourd'hui  subordonnée  à 
des  cas  spéciaux  déterminés  par  la  loi  (1).  Hors  de  là,  un  proprié- 
taire peut  disposer  de  ses  bois  comme  il  l'entend,  sans  obéir  à  d'au- 
tres considérations  que  son  intérêt  ou  son  agrément. 

Puisque  ces  mobiles,  ainsi  que  nous  venons  de  le  voir,  sont  im- 
puissans  à  garantir  l'approvisionnement  continu  du  marché  en  pro- 
duits ligneux,  et  que  la  réglementation,  complètement  insuffisante 
dans  ses  résultats,  est  d'ailleurs  contraire  aux  principes  les  plus  élé- 
mentaires du  droit  public,  il  ne  reste  à  la  société  d'autre  ressource, 
si  elle  ne  veut  être  exposée  à  manquer  un  jour  de  bois,  que  de  se- 
constituer  elle-même  propriétaire  de  forêts,  et  de  se  rendre  à  elle- 
même,  par  l'intermédiaire  de  l'état,  un  service  que  personne  autre 
ne  peut  lui  rendre.  Cette  nécessité  est  si  universellement  sentie  que 
dans  tous  les  pays  de  l'Europe,  en  France,  en  Allemagne,  en  Russie, 
en  Angleterre  même,  une  grande  partie  du  sol  boisé  se  trouve  entre 
les  mains  de  l'état,  tandis  que  nulle  part  on  ne  voit  celui-ci  se  faire 
cultivateur  ou  industriel  (2)  ;  mais  une  pareille  dérogation  aux  prin- 
cipes qui  règlent  les  attributions  gouvernementales  ne  peut  se  jus- 
tifier qu'à  une  condition,  c'est  que  l'état  n'obéira  point  aux  mêmes 
mobiles  que  les  particuliers,  car  si,  entre  ses  mains,  la  propriété- 
forestière  ne  devait  pas  trouver  la  garantie  de  stabilité  et  de  bonne 
administration  que  ceux-ci  ne  peuvent  lui  donner,  il  n'y  aurait  au- 
cune raison  de  faire  pour  elle  cette  exception. 

Le  rôle  de  l'état  est  en  effet  tout  différent  de  celui  des  particu- 
liers. Si  ceux-ci,  comme  producteurs,  recherchent  avec  raison  le 
plus  grand  profit  pécuniaire  possible,  l'état  ne  doit  agir  que  dan^ 
l'intérêt  du  consommateur.  A  une  époque  encore  peu  éloignée  de 
nous,  le  souverain,  propriétaire  de  tous  les  biens  domaniaux,  était 
maître  d'en  disposer  comme  il  l'entendait  et  bénéficiait  personnel- 
lement de  leurs  produits.  Il  n'en  est  plus  ainsi;  l'état  aujourd'hui, 
c'est  la  nation  tout  entière;  son  intérêt,  c'est  l'intérêt  de  tous.  Aussi 
doit-il,  dans  l'exploitation  des  forêts  qui  lui  sont  confiées,  recher- 

(1)  Loi  du  19  juin  1859. 

(2)  Il  a  été  question  à  différentes  époques,  notamment  sous  la  restauration,  d*aban- 
donner  Texploitation  des  forêts  domaniales  à  des  compagnies  particulières.  Il  est  facile 
de  comprendre,  ptk?  ee  que  nous  avons  dit,  combien  peu  une  pareille  combinaison  était 
praticable,  et  de  se  faire  une  idée  des  complications  administratives  qu*un  contrôle^ 
sérieux  eût  amenées.  Une  proposition  de  cette  nature  n*a  pu  émaner  que  de  spéculateurs, 
qui  espéraient  s^enrichir  aux  dépens  de  la  fortune  publique,  ou  de  certains  fanatique» 
du  self-govemment  qui,  faute  de  le  bien  comprendre,  tombaient  précisément  dans 
recueil  qu*il8  voulaient  éviter. 


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ÉTUDES  d'Économie  forestière.  72f 

cher  la  production  la  plus  considérable  et  la  plus  utile,  résultat  qpiî 
ne  peut  être  atteint  que  par  le  régime  de  la  futaie,  le  seul  que  com- 
porte une  culture  intelligente  et  bien  entendue.  Ce  n'est  pas  tout^ 
il  faut  encore  choisir  la  révolution  la  plus  avantageuse.  Quoique  trai- 
tée en  futaie,  une  forêt  donne  des  produits  fort  différens  si  on  l'ex- 
ploite deux  fois  à  l'âge  de  cent  ans,  au  lieu  de  la  laisser  atteindre 
celui  de  deux  cents.  La  préférence  qu'on  doit  accorder  à  l'une  ou  & 
l'autre  de  ces  révolutions  dépend  de  la  nature  du  sol,  de  la  longé- 
vité des  essences,  de  toutes  les  circonstances  locales  qui  influent  sur 
la  végétation.  Tandis  que  le  chêne  peut,  dans  les  sols  argileux  et  pro- 
fonds, prospérer  pendant  trois  siècles  et  plus,  il  ne  dépasse  guère 
ceitt  cinquante  ans  dans  les  terrains  calcaires  ou  siliceux;  les  pin? 
ne  végètent  pas  au-delà  de  cent  vingt  ans,  et  les  bois  tendres  pé- 
rissent le  plus  souvent  avant  leur  cinquantième  année.  En  général, 
il  vaut  mieux  reculer  le  terme  de  l'exploitation  jusqu'au  moment 
où  la  végétation  commence  à  se  ralentir,  parce  que  c'est  alors  que 
l'accroissement  annuel  moyen  est  le  plus  considérable,  et  la  pro- 
duction ligneuse  portée  au  plus  haut  point. 

A  opérer  ainsi,  il  y  a  double  avantage.  D'abord  on  satisfait  aux 
besoins  de  la  société  en  consacrant  à  la  culture  des  bois  la  plus  pe- 
tite étendue  possible,  et  l'on  n'enlève  point  inutilement  à  l'agricul- 
ture des  terrains  dont  elle  pourrait  tirer  parti  différemment.  En 
second  lieu,  l'état  reste  dans  la  limite  de  ses  attributions  en  ne  de- 
mandant à  ses  forêts  que  les  produits  à  l'égard  desquels  l'initiative 
individuelle  est  absolument  impuissante.  La  futaie  fournit  surtout 
des  pièces  de  fortes  dimensions,  propres  aux  constructions  civiles 
et  navales,  aux  arts,  à  l'industrie,  par  conséquent  des  produits  tout 
différens  de  ceux  qu'on  peut  obtenir  avec  le  taillis,  qui  ne  donne 
guère  que  du  bois  de'feu.  Si  l'état  exploitait  ses  forêts  en  taillis,  il 
ferait  donc  aux  particuliers  propriétaires  de  bois  une  concurrence 
fâcheuse,  et  les  pousserait  même  à  renoncer  à  un  genre  de  culture 
qu'ils  sont  déjà  très  enclins  à  abandonner. 

Avec  la  futaie  sans  doute,  le  taux  de  placement  est  moins  élevé 
qu'avec  le  taillis,  mais  par  contre  le  revenu,  envisagé  d'une  manière 
absolue,  est  beaucoup  plus  considérable  ;  pour  la  société,  prise  dans 
son  ensemble,  c'est  le  point  essentiel.  Que  lui  importe  en  effet  le 
placement  plus  ou  moins  avantageux  de  son  capital,  puisqu'en  dé- 
finitive c'est  elle-même  qui  paie  les  intérêts,  et  qu'elle  donne  d'une 
main  ce  qu'elle  recueille  de  l'autre?  Supposons  avec  M.  Tassy  que 
le  loyer  des  capitaux  pût  être  supprimé  sans  que  l'abondance  de 
l'argent  s'en  ressentît,  il  est  évident  que  la  quantité  des  produits 
créés  n'en  serait  nullement  diminuée;  obtenus  à  de  moindres  frais» 
puisque  l'un  des  élémens  du  prix  de  revient  aurait  disparu,  ils  s'a- 

TOMB  xxvn.  46 


Gooçle 


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722  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dresseraient  au  contraire  à  un  nombre  plus  considérable  de  consom- 
mateurs, qui  profiteraient  de  cette  baisse  et  par  suite  satisferaient  k 
leurs  besoins  avec  moins  d'efforts.  La  société  en  général  bénéficierait 
donc,  non>seulement  de  tout  ce  que  perdraient  les  capitalistes,  mais 
encore  de  l'activité  plus  grande  imprimée  à  la  production.  Ainsi  le 
loyer  des  capitaux,  qui  donne  d'ailleurs  à  ceux  qui  les  possèdent  des 
profits  parfaitement  légitimes,  ne  constitue  pas  ime  richesse  nou- 
velle; il  modifie  seulement  en  faveur  des  capitalistes  la  répartition 
du  revenu  social,  mais  il  n'augmente  pas  ce  revenu.  Que  conclure 
de  là,  sinon  que  l'état  doit  rechercher,  non  l'intérêt  le  plus  élevé, 
mais  bien  la  production  la  plus  abondante?  Puisque  les  capitaux 
dont  il  dispose  sont  à  tous,  il  ferait  un  mauvais  calcul  en  les  faisant 
valoir  aux  dépens  de  tous.  C'est  ainsi  que  lorsqu'il  s'agit  de  percer 
une  route,  il  ne  se  demande  pas  quel  intérêt  lui  rapportera  le  capital 
qu'il  va  débourser,  mais  seulement  si  la  richesse  nouvelle  que  cette 
route  développera  dans  les  pays  qu'elle  doit  traverser  est  en  rapport 
avec  les  sacrifices  qu'exigera  cette  construction.  C'est  pour  le  même 
motif  que  dans  l'exploitation  des  forêts  il  ne  doit  avoir  en  vue  que  la 
satisfaction  d'un  besom  social,  et  non  un  placement  plus  ou  moins 
fructueux  pour  ses  capitaux  (1). 

Ces  vérités  si  simples,  exposées  pour  la  première  fois  par  Varenne 
de  Feuille  dans  ses  Mémoires  sur  l'administration  des  Forêts  y  pu- 
bliés en  1792,  ont  cependant  été  méconnues  pendant  bien  long- 
temps. En  Allemagne,  quoique  généralement  admises,  elles  trou- 
vent encore  des  contradicteurs.  L'un  d'eux,  M.  Robert  Pressler» 
professeur  à  l'université  de  Tharand,  s'est  fait,  dans  un  ouvrage 
récent  [Der  rationnelle  Waldwirlh)^  le  défenseur  absolu  du  produit 
net  contre  le  produit  brut.  Il  trouve  dans  la  situation  particulière 
de  son  pays  des  argumens  sérieux  pour  prouver  que ,  comme  les 
individus,  l'état  doit  rechercher  le  plus  grand  profit  pécuniaire  pos- 
sible et  non  la  production  la  plus  considérable,  qu'il  doit  par  con- 
séquent exploiter  ses  forêts  aux  révolutions  les  plus  courtes.  —  Les 
bois  de  grandes  dimensions,  dit -il,  coûtent  fort  cher  à  établir,  et 
le  prix  de  revient,  qui  n'est  autre  que  l'intérêt  du  capital  engagé, 
en  sera,  quoi  qu'on  fasse,  toujours  supérieur  à  la  valeur  marchande. 
Cette  culture  laisse  donc  en  perte  le  propriétaire  qui  l'entreprend, 
et  constitue  pour  lui  une  véritable  charge.  Lorsque  ce  propriétaire 

(1)  Ces  principes  tranchent  une  grave  question.  Dans  des  circonstances  données, 
rétat  ne  doit-il  pas  avoir  égard  aux  exigences  de  certaines  industries  locales,  et  ne  con- 
viendrait-il point  par  exemple  de  traiter  en  taillis  des  forêts  situées  à  proximité  de» 
établissemens  métallurgiques,  parce  qu'ils  ont  besoin  pour  marcher  de  bois  à  charbon? 
L*état,  répétons-le,  est  le  représentant  de  Tintérêt  général;  adopter  au  profit  de  quel- 
ques individus  un  traitement  que  cet  intérêt  réprouve,  c'est  sacrifier  celui-ci  à  Tintérèt 
particulier  et  introduire  en  quelque  sorte  le  système  protecteur  dans  la  culture  des  bois. 


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ÉTUDES  d'Économie  forestière.  723 

est  l'état,  on  conçoit  à  la  rigueur  qu'il  se  résigne  à  la  supporter, 
puisqu' avant  tout  il  faut  pourvoir  aux  besoins  de  la  consomma- 
tion nationale  ;  mais  alors  il  doit  bien  se  garder  de  produire  au- 
delà  de  ces  besoins,  parce  qu'en  livrant  ses  bois  à  l'exportation,  il 
fait  profiter  d'autres  nations  des  sacrifices  qu'il  s'impose.  Le  pays 
qui  exporte  doit  donc  se  placer  au  point  de  vue  du  producteur, 
comme  le  ferait  un  simple  particulier,  et  non  plus  au  point  de  vue 
du  consommateur;  ce  serait  jouer  un  rôle  de  dupe.  C'est  précisé- 
ment le  cas  pour  l'Allemagne,  qui,  exportant  une  grande  quantité 
de  produits  ligneux,  perd  par  cela  Aiéme  une  partie  des  bénéfices 
que  ses  forêts  lui  donneraient,  si  l'exploitation  en  était  réglée  en 
vue  du  plus  grand  produit  net.  —  Ce  raisonnement  est  logique  sans 
doute,  mais  il  prouve  uniquement  que  l'Allemagne  est  trop  boisée 
pour  sa*population,  et  non  qu'il  y  ait  avantage  à  introduire  dans  ses 
forêts  un  système  de  culture  qui  aurait  pour  effet  d'en  diminuer  le 
rendement.  En  France,  nous  ne  sommes  pas  dans  les  mêmes  condi- 
tions; la  pénurie  des  bois  de  construction  y  est  telle  qu'ils  entrent 
pour  61  millions  dans  les  83,700,000  francs  de  produits  ligneux 
importés  en  1868.  Que  deviendrions-nous  si,  la  théorie  de  M.  Press- 
1er  venant  à  prévaloir,  nous  nous  trouvions  privés  de  cet  appoint 
considérable  à  notre  production  indigène?  La  Suède  et  la  Norvège, 
qui  jusqu'à  présent  nous  fournissaient  les  sapins  propres  à  la  mâ- 
ture des  navires,  commencent,  dit-on,  à  s'épuiser,  et  c'est  dans  les 
Vosges  que  les  constructeurs  cherchent  aujourd'hui  à  s'approvision- 
ner. Nous  devons  donc  prévoir  le  moment  où,  les  bois  étrangers  nous 
faisant  défaut,  il  faudra  bien  produire  nous-mêmes  ceux  dont  nous 
aurons  besoin. 

Enfin  le  sol  boisé  n'appartient  pas  exclusivement  aux  particuliers 
et  à  l'état  :  une  partie  considérable  de  l'étendue  qu'il  comprend  se 
trouve  entre  les  mains  des  communes  (1).  Les  principes  qui  doivent 
dans  ce  cas  en  diriger  l'exploitation  se  modifient  avec  la  condition 
de  ce  nouveau  propriétaire,  et  ne  sont  plus  absolument  les  mêmes 
que  pour  les  forêts  domaniales.  L'état  en  effet  n'a  en  vue  que  l'in- 
térêt général  et  non  pas  seulement  celui  de  telle  ou  telle  localité, 
tandis  que  la  commune  ne  doit  s'occuper  que  d'elle-même  et  nulle- 
ment de  ses  voisins.  Sa  sollicitude  ne  s'étend  pas  au-delà  des  limites 
de  son  territoire,  et  il  y  aurait  injustice  à  lui  imposer  des  sacrifices 
au  profit  de  gens  qui  lui  sont  étrangers.  Toutefois  si  à  ce  premier 
point  de  vue  elle  se  rapproche  de  l'individu,  sa  qualité  de  corps  mo- 

(1)  Voici  approximatiyement  la  distribution  da  soi  forestier  en  France  : 

i*  Aux  particuliers 5,500,000  hectares. 

2*  Aux  communes  et  aux  établissemens  publics 1,900,000       — 

3*  A  rétat,  y  compris  le  domaine  de  la  couronne. ...      i  ,100,000       — 


Total 8,500,000  hectarea. 


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72i  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

rai  et  immuable  lui  impose  d'un  autre  côté  des  obligations  de  même 
nature  que  celles  de  l'état.  Cette  situation  complexe  fait  donc  de 
rintérèt  communal  un  composé  de  deux  intérêts,  le  particulier  et  le 
général,  qui  réclament  Tun  et  l'autre  une  égale  satisfaction.  En 
n'écoutant  que  le  premier,  la  commune  trouverait  avantage  à  ex- 
ploiter ses  forêts  aux  révolutions  les  plus  courtes,  à  transformer  ses 
futaies  en  taillis,  souvent  même  à  les  défricher  et  à  réaliser  le  ca- 
pital qu'elles  représentent;  mais  elle  ne  pourrait  le  faire  sans  léser 
le  second,  qui  lui  interdit  de  spolier  les  générations  futures  d'une 
richesse  qui  lui  a  été  transmise  par  les  générations  passées  et  dont 
elle  n'est  que  dépositaire. 

Ces  données  étant  admises,  on  comprend  que  lorsqu'une  forêt 
commimale  est  en  futaie,  exploitée  à  une  révolution  normale,  la 
commune  ne  doit  sous  aucun  prétexte  la  transformer  en  taiULs,  ni 
diminuer  par  des  coupes  anticipées  les  ressources  de  l'avenir,  et  il 
est  du  devoir  de  l'état  d'empêcher  ces  abus.  S'il  s'agit  au  contraire 
de  forêts  actuellement  en  taillis,  il  serait  sans  doute  fort  désirable 
de  les  convertir  en  futaie,  puisque  ce  serait  substituer  à  un  traite- 
ment rudimentaire  un  mode  de  culture  plus  perfectionné  et  plus 
productif;  mais  cette  opération  ne  peut  être  effectuée  que  si  la 
commune  est  assez  riche  pour  supporter  la  réduction  momentanée 
de  revenu  qui  doit  reconstituer  le  capital  nécessaire,  et  c'est  là 
malheureusement  l'exception.  Dans  tous  les  cas,  il  serait  inique 
d'imposer  à  la  population  actuelle,  contre  son  gré,  des  sacriAces 
qui  ne  devraient  profiter  qu'à  ses  descendans.  On  n'en  a  pas  tou- 
jours jugé  ainsi,  car  à  l'époque  où  l'on  se  croyait  le  droit  de  régle- 
menter l'exploitation  des  forêts  particulières,  on  faisait  peu  de  cas 
de  l'intérêt  communal  proprement  dit,  et  on  le  sacrifiait  sans  pitié  à 
l'intérêt  général. 

C'est  ainsi  que  dès  1561  Charles  IX,  préoccupé  de  la  disparition 
rapide  des  forêts  du  royaiîme,  ordonna  que  le  tiers  des  bois  appar- 
tenant aux  gens  de  mainmorte,  bénéficiers  et  communautés,  tant 
ecclésiastiques  que  laïques,  serait  mis  en  réserve  pour  croître  en 
futaie.  Un  édit  de  1573  réduisit  au  quart  la  contenance  à  réserver. 
la  fameuse  ordonnance  de  1669  reproduisit  cette  disposition  con- 
servatrice, et  c'est  grâce  à  elle  que  la  plupart  des  bois  du  clergé, 
qui  en  1790  ont  fait  retour  à  l'état,  présentaient  des  massifs  de  fu- 
Jtaie  souvent  fort  importans.  Le  code  forestier  de  1827,  en  prescri- 
yant  également  la  mise  en  réserve  du  quart  des  forêts  communales, 
ne  va  pas  cependant  jusqu'à  imposer  aux  communes,  comme  l'avait 
fait  l'ordonnance  de  1669,  l'obligation  de  le  laisser  croître  en  futaie; 
îl  les  autorise  au  contraire  à  l'exploiter  lorsqu'elles  ont  des  besoins 
urgens  à  satisfaire,  et  qu'elles  n'ont  pas  d'autre  moyen  d'y  pour- 
voir. C'est  là  un  acte  de  sage  administration,  qui,  ne  leur  laissant 


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ÉTUDES  d'Économie  forestière.  726 

que  la  libre  disposition  des  trois  quarts  du  produit  de  leurs  forêts, 
constitue  avec  le  surplus  une  épargne  pour  l'avenir,  mais  ne  va  pas 
jusqu'à  sacrifier  leurs  légitimes  exigences  aux  besoins  généraux  du 
pays. 

II. 

On  a  pu  se  convaincre  par  ce  qui  précède  que  des  différentes  cir- 
constances qui  influent  sur  le  mode  de  culture  à  appliquer  aux  fo- 
rêts, et  par  conséquent  sur  la  nature  et  la  quantité  des  produits 
qu'elles  peuvent  fournir,  il  n'en  est  pas  de  plus  importante  que  la 
qualité  du  propriétau-e.  Faible  et  irrégulière  chez  les  particuliers, 
la  production  ligneuse  trouve  dans  le  caractère  permanent  de  la 
commune  des  conditions  qui  lui  permettent  de  se  développer  da- 
vantage; mais  ce  n'est  que  dans  les  forêts  de  l'état  qu'elle  peut  être 
portée  au  plus  haut  point.  Comment,  dans  ces  différons  cas,  doit  se 
régler  cette  production?  C'est  ce  qu'il  nous  reste  à  examiner. 

Si  les  particuliers  ont  quelquefois  intérêt  à  exploiter  leurs  forêts 
sans  ordre  ni  méthode,  et  sont  conduits,  suivant  les  exigences  du 
moment,  tantôt  à  restreindre,  tantôt  à  augmenter  l'étendue  de  leurs 
coupes,  il  n'en  est  pas  de  même  de  l'état  et  des  communes,  qui 
doivent  avant  tout  s'astreindre  à  en  retirer  annuellement  la  même 
quantité  de  matière  ligneuse.  Puisque  la  société  a  toujours  besoin 
de  bois,  il  faut  que  le  marché  en  soit  constamment  pourvu,  et  il  ne 
peut  l'être  qu'avec  une  production  constante  et  uniforme.  Régler 
les  exploitations  de  manière  à  garantir  cette  continuité ,  c'est  ce 
qui  s'appelle  fixer  la  possibililé  d'une  forêt.  Cette  opération  n'est 
pas  moins  importante  pour  le  propriétaire,  à  qui  elle  assure  un  re- 
venu régulier,  que  pour  la  société,  qu'elle  met  à  l'abri  de  la  priva- 
tion éventuelle  des  bois  dont  elle  a  besoin. 

Dans  les  taillis,  la  fixation  de  la  possibilité  est  fort  simple.  La  ré- 
génération de  la  forêt  s' effectuant  par  les  souches,  on  peut,  sans 
craindre  d'en  compromettre  la  perpétuation,  asseoir  les  coupes  de 
proche  en  proche,  et  y  abattre,  sauf  les  réserves,  tous  les  arbres  qui 
forment  la  superficie.  Si  donc  on  a  une  forêt  de  100  hectares  à  ex- 
ploiter à  la  révolution  de  vingt-cinq  ans,  il  suffira  d'en  couper  cha- 
que année  la  vingt-cinquième  partie,  ou  A  hectares,  pour  que  le 
roulement  s'établisse  d'une  manière  continue.  Les  parties  qui  arri- 
veront successivement  en  tour  d'exploitation  présenteront  toujours 
des  bois  âgés  de  vingt-cinq  ans,  qui  donneront  des  produits  en  ma- 
tière, et  par  suite  en  argent,  sensiblement  égaux,  si  le  sol  a  partout 
à  peu  près  la  même  fertilité.  Cela  s'appelle  mettre  une  forêt  en 
coupes  rigléesy  mot  qui  a  passé  dans  la  langue  usuelle  pour  dési- 


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726  REYUE  DES  DEUX  HO   DES. 

gner  des  opérations  qui  donnent  des  revenus  réguliers.  La  plupart 
des  forêts  des  environs  de  Paris,  celles  de  Saint-Germain,  de  Marly» 
de  Meudon,  de  Verrières,  sont  exploitées  de  cette  façon  à  des  révo- 
lutions de  vingt-cinq  et  trente  ans  :  il  en  était  de  même  des  bois  de 
Boulogne  et  de  Yincennes  avant  leur  transformation  en  promenade 
publique.  Aujourd'hui  on  laisse  dans  ceux-ci  les  arbres  se  dévelop- 
per en  toute  liberté,  et  au  lieu  de  les  couper  périodiquement,  on  se 
borne  à  extraire  çà  et  là  ceux  qui  viennent  à  périr  avant  l'âge.  Pour 
ne  parler  que  de  la  question  d'agrément,  il  est  à  regretter  que  ces 
diverses  forêts,  si  fréquentées  par  les  étrangers  et  la  population  pa- 
risienne, n'aient  pas  toujours  été  soumises  au  régime  de  la  futaie» 

Dans  les  futaies,  la  détermination  de  la  possibilité  est  plus  com- 
j[>liquée,  parce  que  la  régénération  de  la  forêt  s' opérant  par  les 
semences  et  non  plus  par  les  souches,  il  devient  impossible  d'as- 
seoir régulièrement  les  coupes  de  proche  en  proche,  et  par  consé- 
quent de  les  faire  porter  chaque  année  sur  une  étendue  déterminée 
à  l'avance.  L'exploitation  des  futaies  comporte  en  effet  trois  coupes 
successives.  Lorsqu'un  massif  a  atteint  l'âge  fixé  par  la  révolution, 
on  commence  par  enlever  une  partie  des  arbres  qui  le  composent, 
de  manière  à  permettre  à  ceux  qu'on  laisse  sur  pied  d'ensemencer 
le  sol  au  moyen  des  graines  qu'ils  produisent  et  qui  se  disséminent 
naturellement;  c'est  la  coupe  sombre.  Une  fois  l'ensemencement 
fait,  on  abat  une  partie  des  arbres  précédemment  conservés,  afin 
d'habituer  peu  à  peu  le  jeune  recru  à  l'action  de  la  lumière;  c'est 
la  coupe  claire.  Enfin,  quand  la  nouvelle  forêt  est  assez  vigoureuse 
pour  n'avoir  plus  rien  à  redouter  des  influences  atmosphériques,  on 
procède  à  la  coupe  définitive^  qui  consiste  dans  l'extraction  des  der- 
niers arbres  laissés  sur  pied.  Ces  diverses  opérations  qui  deman- 
dent beaucoup  d'habileté  se  succèdent  à  des  intervalles  indétermi- 
nés, suivant  qu'elles  sont  jugées  plus  ou  moins  urgentes.  Ici  c'est 
une  jeune  forêt  qu'il  faut  déban*asser  des  réserves  qui  l'écrasent; 
plus  loin  c'est  un  semis  qui  menace  de  s'étioler,  si  l'on  ne  se  hâte 
de  lui  donner  de  l'air  et  de  la  lumière  ;  ailleurs  c'est  un  massif  arrivé 
à  maturité  dont  il  faut  commencer  la  régénération.  Ces  exploitations 
si  variées  et  si  imprévues  ne  pouvant  pas  rentrer  dans  le  cadre  ré- 
gulier des  coupes  opérées  par  contenance,  il  a  fallu  baser  la  pos- 
sibilité sur  le  volume  et  non  plus  sur  l'étendue.  Ce  n'est  donc  plus 
en  hectares,  mais  seulement  en  mètres  cubes  ou  en  stères  de  bois 
qu'il  devient  possible  d'exprimer  dans  les  futaies  l'importance  des 
exploitations. 

Chaque  année,  nous  l'avons  dit,  une  couche  nouvelle  vient  dans 
chaque  arbre  se  superposer  aux  précédentes,  et  ajouter  un  certain 
nombre  de  mètres  cubes  de  matière  ligneuse  à  ceux  qui  constituent 


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ETUDES  D  ECONOMIE  FORESTIÈRE.  727 

la  superficie.  Tant  qu'on  aura  soin  de  ne  pas  enlever  plus  de  bois 
qu'il  ne  s'en  forme  ainsi  annuellement,  la  production  se  maintien- 
dra au  même  niveau  :  c'est  un  capital  dont  les  conditions  de  place- 
ment ne  varient  pas,  et  qui  continue  à  produire  toujours  les  mêmes 
intérêts;  mais  que  l'on  vienne  à  en  exploiter  davantage,  on  entame 
ce  capital,  qui,  donnant  par  cela  même  d'année  en  année  moins  de 
revenu,  finit  par  s'épuiser  complètement.  Qu'on  reste  au  contrsôre 
au-dessous  de  cette  production,  le  matériel  non  réalisé  va  en  s* ac- 
cumulant insensiblement,  les  arbres  inexploités  arrivent  tour  à  tour 
à  maturité,  et  périssent  sur  pied  sans  profit  pour  personne.  Ainsi 
c'est  l'accroissement  annuel  d'une  forêt  qui  mesure  d'une  manière 
précise  la  quantité  de  bois  qu'on  peut  y  couper  sans  qu'elle  se  dé- 
tériore, et  qui  en  détermine  par  conséquent  la  possibilité.  Voici 
comment  on  la  calcule. 

Si  nous  nous  trouvons  par  exemple  en  présence  d'un  massif  âgé 
de  vingt  ans,  il  sera  facile,  soit  par  des  procédés  spéciaux  de  cu- 
bage, soit  en  faisant  abattre  et  débiter  en  stères  une  partie  des  ar- 
bres qui  le  composent,  de  connaître  exactement  le  volume  de  bois 
que  comprend  un  hectare  ;  la  vingtième  partie  de  ce  volume  expri- 
mera évidemment  le  nombre  de  mètres  cubes  de  bois  dont  un  hec- 
tare de  ce  massif  s'est  accru  pendant  chacune  de  ces  vingt  années, 
c'est-à-dire  l'accroissement  moyen  par  hectare  à  l'âge  de  vingt  ans. 
Ces  cubages  répétés  sur  les  bois  de  tous  âges  font  de  même  connaître 
l'accroissement  de  chacun  des  massifs  de  la  forêt,  et  dès  lors  celui 
de  la  forêt  tout  entière.  On  sait  par  là  de  combien  Immatériel  s'aug- 
mente tous  les  ans,  et  par  suite  combien  on  peut  en  enlever  sans 
modifier  les  conditions  de  production. 

En  Allemagne,  on  met  à  cette  opération  les  plus  grands  soins,  car 
elle  intéresse  au  plus  haut  point  les  finances  de  la  plupart  des  états 
qui  composent  la  confédération  germanique.  Les  forêts  en  efiet  y 
sont  la  principale  source  de  revenu;  si  la  possibilité  n'en  était  pas 
calculée  d'une  manière  précise,  il  serait  à  craindre  que  les  exploi- 
tations ne  pussent  s'y  succéder  indéfiniment  sans  danger  pour  la 
fortune  publique.  Cette  préoccupation  de  l'avenir  s'est  manifestée 
dans  ces  pays  par  des  études  approfondies  sur  la  production  lir 
gneuse;  des  expériences  nombreuses  ont  été  faites,  et  des  tables 
indiquant  la  marche  de  la  végétation  de  chaque  essence  dans  les 
diflérens  sols  ont  été  dressées  pour  presque  toutes  les  forêts.  Les 
plus  connues  de  ces  tables  sont  celles  de  Gotta;  elles  sont  relatives 
à' la  Saxe  et  ont  été  reproduites,  converties  en  mesures  françaises, 
par  M.  de  Salomon  dans  son  Traité  d'aménagement.  Quoiqu'elles 
soient  fort  en  usage,  les  praticiens  d'outre-Rhin  prétendent  cepen- 
dant qu'elles  donnent  des  chiffres  trop  faibles.  M.  Chevandier  nous 


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728  REYCE   DES   DEUX  MONDES. 

a  également  fait  connaître  celles  qui  ont  été  publiées  par  l'adminis- 
tration forestière  du  duché  de  Bade  et  qui  sont  employées  dans  ce 
pays.  Enfin  le  docteur  Pfeil  a  consigné  dans  son  ouvrage  sur  la  syl- 
viculture pratique^  le  résultat  des  expériences  faites  dans  les  fo- 
rêts de  la  Prusse.  C'est  en  consultant  ces  tables  qu'on  peut  se 
faire  une  idée  exacte  de  la  végétation  des  arbres;  comme  elle  y 
est  exprimée  par  des  chiffres,  on  se  trouve  à  l'abri  des  illusions 
auxquelles  on  est  si  souvent  exposé  quand  on  parcourt  les  fo- 
rêts. Tandis  que  dans  un  sol  de  qualité  moyenne  le  volume  d'un 
hectare  de  pins  âgés  de  vingt  ans  dépasse  80  mètres  cubes,  il  ne 
s'élève  qu'à  24  dans  un  terrain  maigre.  C'est  à  l'âge  de  soixante- 
dix  ans  que  cette  essence  atteint  son  maximum  d'accroissement 
moyen;  elle  donne  à  ce  moment,  dans  le  sol  sablonneux  des  plaines 
de  la  Prusse,  un  accroissement  annuel  de  près  de  6  mètres  cubes» 
un  volume  total  de  311  mètres  cubes  environ  par  hectare.  Au- 
delà  de  cet  âge,  ce  volume  va  bien  toujours  en  augmentant,  puis- 
que la  végétation  produit  chaque  année  de  nouveau  bois,  mais  l'ac- 
croissement moyen  diminue;  à  quatre-vingts  ans  par  exemple, 
le  volume  par  hectare  est  de  336  mètres  cubes,  mais  la  production 
annuelle  moyenne  n'est  plus  que  de  4  mètres  cubes,  c'est-à-dire 
inférieure  à  ce  qu'elle  est  à  soixante-dix  :  d'où  il  suit  que  si  l'on 
veut  obtenir  les  plus  grands  produits  en  matière,  c'est  à  ce  dernier 
âge  qu'il  faut  pratiquer  l'exploitation.  Pour  les  hêtres,  le  maximum 
est  atteint  à  cent  vingt  ans  ;  la  production  annuelle  moyenne  est  alors 
de  plus  de  5  mètres  cubes,  et  le  volume  total  de  633  mètres  cubes 
par  hectare.  Les  chênes  veulent  être  conduits  plus  loin  encore;  il  est 
rare  qu'il  soit  avantageux  de  les  exploiter  avant  l'âge  de  cent  cin- 
quante ans,  et  souvent  on  a  intérêt  à  prolonger  ce  terme  bien  au- 
delà. 

Ces  expériences  n'ont  pas  seulement  eu  pour  but  de  détenniner 
le  volume  des  bois  aux  différons  âges,  elles  ont  encore  servi  à  faire 
connaître  dans  une  même  essence  la  proportion  des  diverses  parties 
de  l'arbre.  C'est  important  à  savoir,  car  toutes  ces  parties  n'ont  pas 
la  même  valeur;  la  tige,  qui  est  propre  à  la  charpente  et  à  l'indus- 
trie, est  beaucoup  plus  précieuse  que  les  branches,  qui  ne  donnent 
que  du  bois  de  chauffage.  Ces  proportions  varient  suivant  les  con- 
ditions dans  lesquelles  la  végétation  a  eu  lieu  :  lorsque  les  ar- 
bres croissent  en  massif,  les  branches  prennent  moins  de  dévelop- 
pement que  lorsqu'ils  sont  isolés;  mais,  toutes  choses  égales  d'aÛ- 
leurs,  la  tige  est  plus  forte  dans  les  chênes  que  dans  les  hêtres,  et 
dans  les  pins  que  dans  les  chênes.  On  conçoit  combien  ces  rensei- 
gnemens  sont  utiles  et  combien  ils  peuvent  contribuer  aux  progrès 
de  la  culture  forestière.  Tout  cultivateur  sait  ce  que  chaque  hectare 


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ÉTUDES  d'Économie  forestière.  729 

lui  donne  de  blé  et  de  paille,  est^îl  moins  important  pour  le  sylvi- 
culteur de  connaître  le  rendement  en  bois?  n'est-ce  pas  au  con- 
traire la  première  chose  dont  il  devrait  s'enquérir  pour  se  rendre 
compte  du  bénéfice  de  json  entreprise?  Cependant  nous  n'avons  en 
France  rien  de  précis  à  cet  égard,  et  nous  sommes  le  plus  souvent 
obligés  d'avoir  recours  aux  tables  allemandes ,  qui  ne  conviennent 
qu'imparfaitement  au  sol  et  au  climat  de  notre  pays  (1). 

La  possibilité  dans  les  futaies  ne  se  détermine  cependant  pas.  tou- 
jours ainsi  que  nous  venons  de  le  dire.  On  a  pensé  avec  raison  que 
le  plus  souvent  une  égalité  mathématique  des  produits  d'une  année 
à  l'autre  n'est  que  d'une  importance  secondaire,  et  que  le  point  es- 
sentiel dans  un  aménagement,  c'est,  tout  en  évitant  des  variations 
trop  sensibles,  d'assurer  l'ordre  et  la  régularité  des  opérations.  On 
arrive  à  ce  résultat  en  combinant  la  possibilité  par  volume  avec  la 
possibilité  par  contenance,  de  manière  à  localiser  les  exploitations 
pendant  un  laps  de  temps  donné,  dans  une  partie  déterminée  de  la 
forêt.  Cette  méthode,  à  laquelle- M.  Parade  a  su  donner  le  cachet  de 
netteté  et  de  rigueur  qui  caractérise  son  esprit,  est  connue  sous  le 
nom  de  méthode  simplifiée.  L'application  en  est  des  plus  faciles. 
Elle  repose  sur  les  mêmes  principes  que  celle  qui  est  employée  dans 
les  taillis,  avec  cette  différence  qu'au  lieu  de  préciser  à  l'avance  l'é- 
tendue à  exploiter  chaque  année,  on  affecte  une  partie  de  la  forêt 
aux  opérations  à  exécuter  pendant  plusieurs  années,  de  manière  à 
ce  qu'on  puisse  se  mouvoir  dans  des  limites  moins  étroites  pour  as- 
seoir les  coupes  jugées  nécessaires. 

Si  l'on  a  par  exemple  une  forêt  aménagée  à  la  révolution  de  cent 
ans,  on  concentrera  pendant  vingt  années  les  exploitations  sur  les 
parties  âgées  aujourd'hui  de  quatre-vingts  à  cent  ans,  sans  s'occu- 
per du  surplus  de  la  forêt  autrement  que  pour  y  favoriser  la  crois- 
sance et  le  développement  des  arbres.  Au  bout  de  ces  vingt  années, 
lorsque  tous  ces  vieux  bois  auront  été  abattus  et  qu'ils  auront  fait 
place  à  une  nouvelle  forêt,  on  portera  les  coupes  sur  les  parties  voi- 
ci) «  Il  serait  très  désirable,  dit  M.  Tassy,  que  Ton  s*occup4t  activement  de  la  for- 
mation de  tables  de  production  indiquant,  pour  les  conditions  déterminées  de  végé- 
tation, la  marche  de  l'accroissement  des  principales  essences  de  notre  pays.  H  ne  le 
serait  pas  moins  qu*on  établit  par  des  expériences  consciencieuses  Tinfluence  que  T&ge, 
le  sol,  le  climat  et  le  mode  d'exploitation  exercent  sur  les  qualités  de  ces  essences.  Le 
chêne  de  la  Meurthe  est  moins  estimé  pour  le  chauffage  que  celui  de  la  Bourgogne  : 
en  sait-on  la  raison?  Le  chêne  du  nord  dure,  dit-on,  beaucoup  moins  que  celui  du 
midi  ;  on  assure  que  des  vaisseaux  construits  avec  le  premier  sont  hors  de  service  au 
bout  de  sept  ou  huit  ans,  tandis  que  ceux  qui  sont  construits  avec  du  bois  de  Provence 
se  conservent  plus  de  quinze  ans.  Ce  sont  là  des  assertions  à  vérifier.  Quels  services 
radministration  ne  rendrait-elle  pas  à  Tétat,  au  commerce,  à  industrie,  si  elle  pouvait 
dire  :  dans  cette  région  le  bois  est  propre  à  tel  usage;  il  se  distingue  dans  celle-ci  par 
telle  qualité!  » 


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730  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

sines  qui,  ayant  aujourd'hui  de  soixante  à  quatre-vingts  ans,  en  au- 
ront alors  de  quatre-vingts  à  cent,  et  seront  devenues  exploitables 
à  leur  tour.  On  opère  ainsi  de  vingt  ans  en  vingt  ans,  coupant  pen- 
dant chacune  de  ces  périodes  les  bois  les  plus  âgés,  qui  laissent 
après  eux  de  jeunes  semis  pour  les  remplacer.  Lorsque  la  révolu- 
tion est  expirée,  la  forêt  tout  entière,  ayant  été  exploitée,  se  trouve 
reconstituée  dans  son  état  primitif,  avec  la  série  complète  de  bois 
ftgés  depuis  un  jusqu'à  cent  ans.  En  procédant  ainsi,  il  suffit,  on  le 
voit,  de  calculer  la  possibilité  pour  vingt  années  seulement  au  dé- 
but de  chaque  nouvelle  période,  et  de  connaître  par  conséquent  le 
nombre  de  mètres  cubes  que  donnent  les  arbres  de  quatre-vingts 
à  cent  ans  qui  devront  tomber  pendant  ce  laps  de  temps.  La  pos- 
sibilité annuelle  sera  la  vingtième  partie  de  ce  nombre.  Cette  esti- 
mation se  fait  soit  à  vue  d'oeil,  soit  au  moyen  d'instrumens  spéciaux 
qui,  donnant  le  diamètre  et  la  hauteur  de  chaque,  arbre  permettent 
d'en  déterminer  exactement  le  volume.  Toutes  ces  opérations  sont 
fort  simples,  mais  elles  exigent  un  peu  d'habitude.  Quand  on  a  suivi 
quelques  exploitations,  qu'on  a  vu  abattre  les  arbres,  équarrir  les 
tiges,  façonner  les  branches  en  bois  de  feu,  confectionner  les  bour- 
rées, on  arrive  rapidement  à  acquérir  un  coup  d'œil  très  sûr,  et, 
comme  la  plupart  des  gardes  et  des  marchands  de  bois,  à  dire,  à  la 
seule  inspection  d'un  arbre  sur  pied,  la  quantité  de  matière  ligneuse 
qu'il  représente,  les  usages  auxquels  il  est  propre,  et  par  suite  le 
prix  qu'on  en  pourrait  obtenir  d'après  l'état  du  marché. 

Pour  que  l'aménagement  d'une  forêt  soit  complet,  il  ne  suffit  pas 
de  connaître  la  quantité  de  bois  qu'on  peut  y  prendre  chaque  an- 
née sans  en  compromettre  la  production  future;  il  faut  encore  que 
les  coupes  ne  soient  pas  portées  au  hasard  sur  les  différens  points. 
La  régularisation  des  massifs  boisés  et  la  graduation  des  âges,  tel 
est  le  but  qu'on  ne  doit  jamais  perdre  de  vue.  Une  forêt  n'est  en 
effet  dans  son  état  normal  que  lorsqu'elle  présente  dans  toutes  ses 
parties  un  peuplement  uniforme  et  complet,  et  qu'elle  comprend, 
se  succédant  de  proche  en  proche,  sans  interruption,  les  bois  de 
tous  les  âges,  depuis  le  brin  naissant  jusqu'à  l'arbre  prêt  à  tomber. 
C'est  alors  seulement  qu'elle  se  trouve  dans  les  meilleures  conditions 
de  végétation,  parce  que  des  arbres  de  toutes  dimensions  irrégu- 
lièrement mélangés  se  gênent  dans  leur  croissance,  et  l'on  ne  peut 
diminuer  le  mal  que  font  les  exploitations  aux  massifs  voisins  qu'en 
les  concentrant  sur  un  même  point,  au  lieu  de  les  disséminer  dans 
les  différentes  parties  de  la  forêt.  On  arrive  à  cette  régularité  dési- 
rable au  moyen  d*nn  plan  d'exploitation  qui,  en  faisant  connaître 
l'époque  où  chacune  de  ces  parties  sera  régénérée,  les  repeuple- 
mens  artificiels  à  effectuer,  permet  de  graduer  convenablement  les 


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ETUDES  d'Économie  fobestiébe.  731 

âges,  d'approprier  les  essences  à  la  nature  du  sol,  d'exécuter  en 
'  temps  opportun  tous  les  travaux  nécessaires  pour  augmenter  la 
production  ligneuse.  C'est  par  ce  moyen  seulementqu'on  aura  ime 
forêt  exploitée  avec  ordre  et  méthode,  et  qu'on  saura  pour  combien 
^Ue  doit  compter  dans  le  bilan  de  la  fortune  nationale. 


III. 


L'aménagement  est  donc  une  opération  fort  complexe  qui,  tou- 
chant à  la  fois  aux  questions  économiques  et  aux  questions  cultu- 
raies,  a  été  jugée  assez  importante  par  le  législateur  pour  qu'il  ait 
cru  devoir  réserver  au  chef  de  l'état  le  soin  de  la  sanctionner  dans 
les  forêts  domaniales  comme  dans  les  forêts  communales.  Nous  es- 
pérons avoir  réussi  à  montrer  en  quoi.elle  consiste,  et  à  faire  com- 
prendre, contrairement  à  l'opinion  reçue,  que  l'expression  la  plus 
-élevée  de  la  richesse  forestière  n'est  pas  précisément  la  forêt  vierge, 
mais  la  forêt  cultivée  et  exploitée  suivant  les  prescriptions  de  la 
âcience.  Une  telle  opinion  pourra  n'être  pas  adoptée  par  ceux  qui, 
se  plaçant  au  point  de  vue  essentiellement  pittoresque,  n'aiment 
que  le  spectacle  grandiose  d'une  végétation  désordonnée.  Que  de 
clameurs  n'ont  point  soulevées  quelques  semis  de  pins  faits  dans 
les  gorges  de  Franchard  et  d' Apremont  de  la  forêt  de  Fontainebleau! 
C'était  dépouiller  de  toute  poésie  ces  âpres  solitudes,  et  enlever  à 
ces  amas  de  roches  entassées  les  unes  sur  les  autres  le  caractère 
sauvage  qui  faisait  leur  beauté.  C'est  l'avenir  de  l'art  lui-même 
qu'on  invoquait  contre  un  pareil  sacrilège.  Nous  l'avouerons  en  toute 
humilité,  nous  sommes  de  ceux  qui  pensent  qu'avant  de  rêver  il  faut 
vivre,  et  devant  l'énorme  quantité  de  bois  dont  nous  avons  besoin, 
nous  ne  nous  sentons  pas  le  courage  de  demander  qu'on  laisse  les 
arbres  de  nos  forêts  tomber  de  vétusté;  en  entendant  la  branche 
morte  craquer  dans  le  sentier,  nous  pensons  malgré  nous  à  tant  de 
pauvres  diables  qui,  faute  de  feu,  soufflent  dans  leurs  doigts.  11  s'en 
faut  d'ailleurs  qu'une  forêt  perde  son  cachet  imposant,  pour  être 
soumise  à  des  exploitations  régulières.  Dominée  par  l'homme,  la  na- 
ture est  parfois  plus  belle  qu'abandonnée  à  elle-même. 

Il  y  a  peu  de  peuples  d'une  nature  plus  rêveuse  et  plus  poétique 
que  les  Allemands,  et  il  n'y  en  a  pas  qui  aiment  mieux  leurs  forêts; 
c'est  en  les  soignant,  en  les  cultivant,  qu'ils  témoignent  de  leur 
amour,  et  ne  se  croient  pas  des  barbares  pour  en  tirer  des  produits 
annuels.  Ce  sentiment  est  si  prononcé  chez  eux  qu'ils  savent,  dit- 
on,  plus  de  gré  au  grand  Frédéric  du  soin  qu'il  a  donné  aux  forêts 
que  de  toutes  les  victoires  qu'il  a  remportées.  C'est  en  effet  du 


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732  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

règne  de  ce  prince  que  datent  en  Allemagne  les  premiers  aménage- 
mens;  ils  ont  été  exécutés  vers  1740  à  l'occasion  d'un  inventaire 
général  de  la  fortune  publique.  Depuis  cette  époque,  ces  opérations 
se  sont  poursuivies  avec  une  telle  persévérance  que  toutes  les  forêts, 
—  nous  parlons  des  forêts  domaniales,  —  sont  aujourd'hui  aména- 
gées, et  qu'il  existe  dans  chaque  état  un  personnel  spécial  chargé 
de  vérifier  si  ces  aménagemens  sont  rigoureusement  exécutés. 

En  France,  nous  sommes  loin  d'être  aussi  avancés  que  nos  voi- 
sins. Colbert,  il  est  vrai,  avant  l'ordonnance  de  1669,  avait  fait 
opérer  la  réformation  de  toutes  les  forêts  du  royaume.  Il  avait  en- 
voyé dans  les  provinces  des  commissaires  générau?^  qui  avaient  fixé 
la  durée  des  révolutions  et  prescrit  des  rëglemens  d'exploitation 
pour  chacune  d'elles.  Ces  règlemens,  sanctionnés  par  des  arrêts  du 
conseil  du  roi,  sont  aujourd'hui  insuffisans,  puisqu'ils  ne  sauraient 
s'appliquer  à  des  forêts  exploitées  par  la  méthode  actuelle.  Dans 
la  discussion  du  code  forestier  en  1827,  M.  de  Bouthillier,  alors 
directeur-général,  annonça  qu'il  faudrait  procéder  à  la  révision  de 
tous  ces  aménagemens,  et  l'ordonnance  réglementaire  alla  jusqu'à 
prescrire  que  ces  travaux  fussent  faits  dans  l'année.  Il  s'en  faut  de 
beaucoup  que  cette  prescription  ait  reçu  son  exécution.  On  trouve 
en  effet  dans  le  rapport  adressé  par  M.  de  Forcade,  directeur-gé- 
néral des  forêts,  au  ministre  des  finances,  le  20  février  1860, 
que,  de  1827  à  1859,  361,654  hectares  seulement  de  forêts  do- 
maniales ont  été  aménagés,  dont  154,375  hectares  en  futaie  pleine 
et  207,279  hectares  en  taillis  sous  futaie.  Plus  de  700,000  hectares 
sont  donc  encore  aujourd'hui  exploités  soit  suivant  certains  usages 
locaux,  soit  en  vertu  d'anciens  rëglemens  non  abrogés.  Quant  aux 
communes,  les  forêts  aménagées  sont  l'exception.  Depuis  quelques 
années  cependant,  on  commence  à  sentir  tout  ce  que  cette  situation 
a  d'anomal,  et  l'on  a  donné  à  ces  opérations  une  impulsion  nouvelle. 
L'aménagement  de  60,000  hectares  est  aujourd'hui  en  cours  d'exé- 
cution, et  selon  toute  probabilité  nous  n'aurons  bientôt  plus  rien  à 
envier  sous  ce  rapport  à  l'Allemagne. 

A  n'envisager  que  le  produit  en  argent,  nous  avons  déjà  l'avan- 
tage, car,  sauf  en  Saxe,  le  produit  net  par  hectare  est  partout  infé- 
rieur à  ce  qu'il  est  en  France.  Si  en  effet  l'on  ne  tient  pas  compte 
du  capital  bois  engagé  dans  la  superficie,  et  si  l'on  calcule  le  revenu 
net  en  déduisant  seulement  du  revenu  brut  les  frais  d'entretien  et 
d'administration,  on  trouve  que  ce  revenu  par  hectare  est  chez  nous 
d'environ  25  fr.,  tandis  qu'il  s'élève  en  Saxe  à  26  fr.  80  c;  les  frais 
d'administration  y  sont  de  40  pour  100  du  produit  brut,  tandis  qu'en 
France  ils  n'atteignent  pas  à  20  pour  100.  En  Wurtemberg,  le  pro- 
duit net  est  d^environ  13  fr.,  et  en  Prusse  il  ne  dépasse  pas  6  fr.;  les 


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ÉTUDES   D*éC0N0MIE  FORESTIÈRE.  733 

frais  de  toute  nature  s'élèvent  à  50  pour  100  du  produit  brut  (1)  ; 
la  faiblesse  de  ces  chiffres  doit  être  attribuée  à  ce  que  dans  ces 
pays  on  délivre  annuellement  soit  à  des  usagers,  soit  aux  classes 
nécessiteuses,  une  certaine  quantité  de  bois  au-dessous  de  sa  valeur 
réelle.  Ce  revenu,  si  peu  considérable  déjà,  le  serait  moins  encore» 
si  l'on  tenait  compte  du  capital  bois  engagé  dans  l'exploitation  de 
ces  forêts,  et  si  l'on  ajoutait  aux  dépenses  de  gestion  et  d'entre- 
tien l'intérêt  de  la  valeur  du  sol  et  de  la  superficie.  En  n'esti- 
mant le  sol  qu'à  150  francs  l'hectare,  dans  bien  des  cas  les  forêts 
donneraient  à  peine  un  revenu  de  1/2  pour  100.  M.  Robert  Pressier 
a  calculé  qu'une  forêt  de  pins  aménagée  à  quatre-vingts  ans  ne 
rapporte  guère  que  1,8  pour  100  du  capital  sol  et  superficie  qu'elle 
représente  ;  une  forêt  d'épicéas  aménagée  à  cent  ans,  1,6  pour  100; 
une  forêt  de  hêtres  à  cent  vingt  ans,  1,4  pour  100. 

Ces  chiffres  prouvent,  comme  nous  l'avons  déjà  remarqué,  que 
ces  pays  sont  trop  boisés  pour  la  population  ;  les  forêts  recouvrent 
en  Bavière  et  dans  le  duché  de  Bade  les  32  centièmes  de  la  su- 
perficie totale  ;  en  Prusse,  les  23  centièmes  ;  en  France,  les  16  cen- 
tièmes seulement.  Cette  étendue  serait  plus  que  suffisante  pour  sa- 
tisfaire à  nos  besoins,  si  l'exploitation  en  était  réglée  en  vue  de 
la  plus  grande  production  en  matière;  mais  il  s'en  faut  de  beau- 
coup qu'il  en  soit  ainsi,  puisque  nous  importons  chaque  année  pour 
70  millions  de  produits  ligneux  de  plus  que  nous  n'en  exportons* 
D'après  M.  Tassy,  la  production  actuelle  de  nos  forêts,  qui  n'at- 
teint pas  38  millions  de  mètres  cubes,  pourrait,  par  un  traitement 
plus  rationnel,  être  portée  à  51  millions,  dont  moitié  au  moins  se- 
rait propre  à  l'industrie.  Ce  serait  un  revenu  annuel  de  678  mil- 
lions de  francs,  supérieur  de  près  de  300  millions  au  revenu  actuel! 
300  millions,  telle  est  la  plus-value  annuelle  que  nous  donnerait  la 
simple  substitution  du  régime  de  la  futaie  à  celui  du  taillis  (2).  Et  sî 

(i)  D*après  une  statistique  officielle  publiée  tous  les  ans  à  Berlin  {T<ischenbuch  fur 
ForstundJagdmOnnêr^  chez  Julius  Springer),  l'étendue  de»  forôts  domaniales  en  Pruss» 
serait  de  2,016,406  hectares  produisant 23,718,750  fr. 

Les  frais  s'élèvent  à 41,493,375 

n  reste  comme  produit  net 12,225,375  fr. 

ou  environ  6  francs  par  hectare. 
(2)  Le  produit  total  des  forêts  domaniales  en  1858  a  été 

de 32,217,970  fr.  ) 

La  contribution  payée  par  les  communes  pour  34,017,070  fr. 

frais  d'administration  est  de 1,800,000 

Les  dépenses  se  répartissent  ainsi  qu'il  suit  : 

Administration  Centrale 240,700  fr.  \ 

Personnel  actif 4,610,300       1    »  ftOA  ^no 

Améliorations,  repeuplemens 2,023,000       (    ''"^"»^^ 

Dépenses  diverses 752,500       / 


n  reste  comme  produit  net 26,391,470  fr^ 

Boit  enyiron  25  fr.  par  hectare  pour  1,077,000  hectares  de  forêts  domaniales. 


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73à  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

nous  nous  demandons  à  la  création  de  quelles  richesses  peut  contri* 
buer  cette  énorme  quantité  de  matière  ligneuse,  ce  sera  bien  autre 
chose  encore.  U  n'est  pas  en  effet  une  industrie  qui  n'ait  besoin 
de  bois,  et  qui  ne  fût  immédiatement  arrêtée  si  eue  s'en  trouvait 
privée.  Les  chemins  de  fer  seuls  ont  absorbé  rien  qu'en  traverses 
1,800,000  mètres  cubes,  et  en  exigent  annuellement  180,000  pour 
leur  entretien;  la  marine  militaire  emploie  à  peu  près  80,000  mè- 
tres cubes  chaque  année,  et  la  marine  marchande  au  moins  autant; 
les  constructions  civiles  en  consomment  1,600,000,  et  nos  établis- 
semens  métallurgiques  environ  7,000,000.  Joignez  à  cela  la  con- 
sommation personnelle  pour  les  besoins  domestiques,  et  vous  aurez 
une  idée  de  l'immense  quantité  de  bois  qu'exige  un  pays  comme  la 
France.  D'après  le  procès-verbal  de  l'enquête  sur  l'industrie  pari- 
sienne, faite  en  18A7  par  les  soins  de  la  chambre  de  commerce,  la 
valeur  des  produits  créés  par  les  industries  qui  employaient  le  bois 
comme  matière  première  s'élevait  à  101,516,026  francs  à  Paris 
seulement;  dans  cet  immense  atelier,  la  charpenterie  occupait  le 
vingtième  rang,  la  carrosserie  le  seizième,  l'industrie  du  bâtiment 
le  neuvième,  l'ébénisterie  le  huitième.  Le  nombre  des  patrons  et  ou- 
vriers occupés  à  la  manipulation  du  bois  dépassait  trente-cinq  mille; 
il  a  plus  que  triplé  depuis  cette  époque. 

Pour  faire  face  à  cette  consommation  prodigieuse  et  toujours  crois- 
sante, il  faudrait  que  la  plus  grande  partie  de  nos  forêts  fussent 
traitées  en  futaie,  et  cependant  c'est  à  peine  si  le  quart  de  leur  éten- 
due totale  est  soumis  à  ce  régime.  Nous  savons,  il  est  vrai,  qu'il  ne 
peut  convenir  aux  particuliers,  incessamment  tourmentés  par  des 
exigences  nouvelles  et  exposés  à  toutes  les  incertitudes  du  lende- 
main ;  mais  au  moins  devrait-il  constituer  le  traitement  normal  dans 
les  forêts  de  l'état  et  dans  celles  des  communes.  Propriétaires  im- 
muables, ils  n'ont  rien  à  redouter  de  l'avenir,  ils  n'ont' pas  de  besoins 
imprévus  à  satisfaire,  et  ne  craignent  pas  de  voir  leurs  biens  se  mor- 
celer entre  les  mains  de  leurs  héritiers;  ils  pourraient  donc  en  toute 
sécurité,  sans  se  préoccuper  du  taux  de  placement  de  leurs  capi- 
taux, rechercher  dans  l'intérêt  de  tous  la  plus  grande  production 
possible. 

Malheureusement  l'administration  des  forêts,  qui  dépend  chez 
nous  du  ministère  des  finances,  a  été  quelquefois  conduite  à  sacri- 
fier la  question  culturale  à  la  question  financière.  Considérée  comme 
un  aliment  exclusif  du  budget,  au  même  titre  que  les  postes  ou  les 
contributions,  la  propriété  forestière  a  été  soumise  à  toutes  les  con- 
ditions fiscales  des  diverses  branches  du  revenu  public.  On  ne  lui 
a  pas  demandé  de  fournir  les  produits  les  plus  considérables  et  les 
plus  utiles,  mais  de  donner  le  bénéfice  pécuniaire  le  plus  grand,  et,- 
€n  se  plaçant  ainsi  spontanément  dans  les  mêmes  conditions  que  les 


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ÉTUDES  d'Économie  forestière.  735 

particuliers,  on  a  été  conduit  aux  mêmes  conséquences.  On  conti- 
nuait à  traiter  en  taillis  les  forêts  qui  s'y  trouvaient  déjà,  et,  mécon- 
naissant le  principe  même  sur  lequel  repose  la  propriété  de  l'état, 
on  allait  jusqu'à  transformer  en  taillis  des  futaies  existantes.  On  réa- 
lisait, il  est  vrai,  par  cette  opération,  un  capital  plus  ou  moins  con- 
sidérable, mais  on  diminuait  en  même  temps  la  production  future, 
privant  ainsi  les  générations  à  venir  d'un  bien  dont  on  n'avait  pas  le 
droit  de  disposer.  Tout  montre  cependant  qu'on  commence  à  mieux 
comprendre  le  véritable  intérêt  de  la  chose  publique.  D'un  côté,  à 
la  suite  d'un  rapport  de  M.  le  ministre  des  finances,  le  corps  lé- 
gislatif est  en  ce  moment  saisi  d'un  projet  de  loi  sur  le  reboise- 
ment des  montagnes  (1).;  de  l'autre,  grâce  aux  efforts  de  MM.  Lo- 
rentz  et  Parade,  la  supériorité  de  la  futaie  n'est  plus  contestée. 
L'on  se  rend  Éiieux  compte  des  attributions  et  des  devoirs  de  l'é- 
tat, et  l'on  ne  croit  plus  que  la  culture  des  forêts  confiées  à  sa  ges- 
tion est  d'autant  plus  parfaite  qu'elle  se  rapproche  davantage  du 
système  adopté  par  les  particuliers  (2). 

Au  lieu  de  convertir  des  futaies  en  taillis ,  c'est  l'opération  in- 
verse qu'on  pratique  aujourd'hui,  et  cette  tendance,  il  faut  Fespé- 
rer,  ne  s'arrêtera  que  lorsque  toutes  les  forêts  de  l'état  seront  trans- 
formées en  futaies.  Les  communes,  de  leur  côté,  devraient  bien 
suivre  cet  exemple,  elles  y  ont  tout  intérêt;  mais  l'exiguité  des  res- 
sources de  la  plupart  d'entre  elles  leur  permet  diflScilement  de  sup- 
porter la  réduction  momentanée  de  revenu  qu'impose  cette  sub- 
stitution de  traitement.  Il  serait  possible  cependant  d'y  procéder 
graduellement,  et  sans  trop  léser  la  génération  présente  au  profit 
de  l'avenir;  il  suffirait  de  consacrer  d'abord  à  la  futaie  le  quart  de 
chaque  forêt,  qui,  suivant  le  vœu  du  législateur,  est  destiné  à  for- 
mer une  réserve.  Une  fois  cette  portion  convertie,  on  procéderait 
de  même  sur  un  second  quart,  jusqu'à  la  transformation  complète 
et  absolue  de  toute  la  forêt.  On  trouverait  à  cela  un  grand  avan- 
tage ,  parce  que  non-seulement  on  accroîtrait  le  volume  annuelle- 
ment produit,  mais  l'augmentation  porterait  surtout  sur  les  bois  de 

(1)  Voyez  la  Revue  du  l»'  février  1859  sur  le  Reboisement  et  le  Régime  des  eaux. 

(2)  Au  1*'  janvier  185^,  la  contenance  totale  du  domaine  forestier  de  Tétat  était  disr 
tribuée  ainsi  qu'il  suit  : 

i"  Taillis  sous  futaies 493,874  hectares. 

2»  Futaies  feuillues 193,091 

3»      —      résineuses 152,646 

4»      —      mélangées 90,518 

5«  Taillis  en  cours  de  conversion  en  futaies 106,201 

6**  Vides  non  compris  dans  les  aménagemcns 40,716 

Total !     1,077,046  hectares. 

(  Rapport  du  directeur-général  des  forêts  au  ministre  des  finances  du  20  février  1860.) 


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736  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

construction  et  d'industrie,  dont  le  prix  s'accroît  tous  les  jours.  Ea 
^comparant  en  effet  le  prix  de  ces  bois  dans  les  différentes  régions 
•de  la  France  à  diverses  époques,  on  peut  s'assurer  que  cette  aug- 
mentation est  un  fait  sans  exception.  Dans  la  plupart  des  départe- 
mens,  ce  prix  est  double  aujourd'hui  de  ce  qu'il  était  il  y  a  qua- 
rante ans.  Il  n'en  est  pas  de  même  du  bois  de  chauffage,  dont  le 
prix  est  resté  à  peu  près  uniforme,  ou  même  a  diminué  dans  presque 
tout  le  bassin  d'approvisionnement  de  Paris.  Il  n'a  augmenté  sur 
certains  points  que  par  suite  de  circonstances  exceptionnelles,  telles 
que  la  création  de  routes  ou  de  chemins  de  fer.  Puisque  le  régime 
du  taillis  ne  donne  en  général  que  du  bois  de  feu,  et  que  la  futaie 
seule  peut  produire  du  bois  de  service  et  d'industrie,  une  com- 
mune n'a  point  à  hésiter  sur  le  choix  du  traitement  applicable  à  ses 
forêts,  quand  elle  est  en  position  de  pouvoir  opter. 

La  science  forestière  n'est  malheureusement  guère  plus  connue 
aujourd'hui  que  du  temps  de  Buffon,  qui  dès  1774  se  plaignait  de 
l'ignorance  du  public  à  cet  égard.  «Il  serait  naturel,  disait-il  dans 
un  mémoire  adressé  à  l'Académie  des  Sciences,  de  penser  que  les 
hommes  ont  donné  quelque  attention  à  la  culture  du  bois;  cepen- 
dant rien  n'est  moins  connu,  riea  n'est  plus  négligé.  Le  bois  paraît 
être  un  présent  de  la  nature  qu'il  suffit  de  recevoir  tel  qu'il  sort  de 
ses  mains...  On  ignore  jusqu'aux  moyens  les  plus  simples  de  con- 
server les  forêts  et  d'augmenter  leurs  produits.  »  Il  serait  temps  ce- 
pendant de  nous  y  mettre,  de  chercher  à  augmenter  la  production 
ligneuse  par  l'emploi  de  méthodes  de  plus  en  plus  perfectionnées, 
et  d'étendre,  par  l'amélioration  de  nos  massifs,  les  ressources  fo- 
restières dont  pourront  disposer  ceux  qui  viendront  après  nous. 
C'est  là  précisément  le  but  de  la  sylviculture,  qui  contribue  à  ce 
titre,  dans  une  certaine  mesure,  aux  progrès  de  la  civilisation.  Et 
ce  rôle  n'est  point  sans  importance.  Le  progrès  en  effet  n'est  pas 
autre  chose  qu'un  accroissement  continu  de  capitaux  soit  matériels, 
soit  moraux.  Une  génération  laisse- t-elle  plus  de  capitaux  accumulés 
qu'elle  n'en  a  reçu,  elle  a  fait  avancer  l'humanité  et  contribué  à  notre 
émancipation;  en  a-t^elle  consommé  plus  qu'elle  n'en  a  produit,  son 
bilan  se  solde  par  un  déficit,  elle  a  spolié  d'autant  la  génération  sui- 
vante et  retardé  sa  marche  dans  le  progrès.  Si  nos  descendans  ne 
devaient  pas  trouver  des  forêts  plus  productives,  mieux  cultivées, 
mieux  distribuées  sur  la  surface  du  pays  que  nous  ne  les  avons 
trouvées  nous-mêmes,  nous  manquerions  à  nos  devoirs  envers  eux. 
Les  principes  qu'on  vient  de  développer  nous  apprennent  à  quelles 
concUtions  ce  résultat  peut  être  atteint. 

J.  Clavé. 


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RAPHAËL,    SA   VIE   ET   SES   GEUVRES.  673 

Le  Pérugin  était  né  à  Gastello  délia  Pieve  en  1AA6.  Sa  famille 
était  très  pauvre.  Il  fut  de  bonne  heure  orphelin.  Recueilli  et  élevé 
par  charité,  il  connut  les  atteintes  d'une  misère  qu'il  mit  une  éner- 
gie singulière  à  surmonter.  Ses  premiers  maîtres  sont  inconnus, 
.  mais  Rumohr  suppose  avec  beaucoup  de  vraisemblance  qu'il  reçut 
des  leçons  ou  au  moms  les  conseils  de  Fiorenzo  di  Lorenzo  (1).  U 
se  rendit  à  Florence,  et  fréquenta  l'atelier  de  Verrocchio,  où  il  con- 
nut Léonard  de  Vinci  et  Lorenzo  di  Credi.  Il  avait  toujours  devant 
les  yeux,  nous  dit  Vasari,  le  hideux  fantôme  de  la  pauvreté.  Il  était 
si  misérable,  qu'il  coucha  pendant  plusieurs  mois  sur  un  coffre  de 
bois.  Il  travaillait  sans  répit,  «  et,  pour  arriver  un  jour  à  vivre  à 
l'aise  et  en  repos,  il  brava  la  faim,  le  froid,  la  fatigue,  les  incom- 
modités de  tout  genre  et  même  la  honte.  »  Le  biographe  ajoute  qu'il 
mettait  toute  son  espérance  dans  les  biens  de  la  fortune,  qu'il  au- 
rait été  capable  de  tout  pour  de  l'argent,  qu'il  ne  voulut  jan^iais- 
croire  à  l'immortalité  de  l'âme,  et  que  rien  ne  pouvait  vaincre  l'obs- 
tination de  son  cerveau  de  marbre.  »  Le  Pérugin  atteignit  son  buti 
u  II  amassa,  nous  dit  encore  Vasari,  de  grandes  richesses;  il  bâtit 
et  acheta  des  maisons  à  Florence,  il  acqmt  ime  foule  de  bonnes  et 
solides  propriétés  à  Pérouse  et  à  Gastello  délia  Pieve.  »  Je  sais  tout 
ce  qu'il  faut  rabattre  des  imputations  et  des  opinions  passionnées 
de  Vasari.  Le  reproche  d'impiété  est  dans  sa  bouche  une  accusation 
banale  qu'il  prodiguait  à  tous  ceux  de  ses  confrères  qui  n'avaient 
pas  le  bonheur  de  lui  plaire.  En  supposant  qu'il  ait  outre-passé  la  vé- 
rité, que  l'impiété  du  Pérugin  n'ait  rien  eu  de  violent,  il  faut  cepen- 
dant bien  conclure  de  sa  conduite  durant  les  troubles  de  Florence,  de 
sa  réserve  au  milieu  des  événemens  qui  amenèrent  la  mort  de  Sa- 
vonarole,  qu'il  était,  ainsi  que  son  ami  Léonard,  d'une  indifférence 
absolue  à  l'égard  des  questions  religieuses,  indifférence  qui  sur- 
prend chez  le  chef  de  l'école  ombrienne  au  moment  où  les  intérêts 
qu'il  paraît  défendre  dans  l'art  sont  en  péril,  et  qui  contraste  d'une 
manière  pénible  avec  la  conduite  que  tinrent  dans  ces  mêmes  cir- 
constances les  Boticelli,  les  Fra  Bartolomeo,  les  Lorenzo  di  Credi. 
Quant  à  son  avarice,  elle  est  moins  contestable  encore  que  son  im- 
piété. On  a  cherché  à  combattre  les  assertions  de  Vasari;  on  a  cité 
une  lettre  que  le  Pérugin  écrivit  à  Isabelle,  marquise  de  Mantoue, 
en  lui  envoyant  son  tableau  du  Combat  de  Vamour  et  de  la  chas^ 
tetéy  où  il  dit  entre  autres  choses  :  «  Je  me  suis  appliqué  à  cet  ouvrage 
avec  tout  le  soin  suffisant  pour  la  satisfaction  de  votre  excellence  et 
de  mon  honneur,  que  j'ai  toujours  préféré  à  tous  les  avantages.  »  Et 

(i)  Le  Pérugia  passe  pour  élève  de  Piero  délia  Francesca;  mais  ce  peintre  de?int 
aveogle  en  1434,  lorsque  le  Pérugin  n*avait  que  douze  ans. 

TOMB  xwn.  43 


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67&  REVUE   DES  DEUX  MONDES, 

il  se  trouve  que  précisément  ce  tableau,  que  le  musée  du  Louvre 
possède,  est  Tun  des  ouvrages  les  plus  négligés  qu'il  ait  faits.  Il 
4>aratt  enfin  qu'il  était  peu  considéré  à  Florence,  et  qu'on  lui  re- 
prochait son  mercantilisme,  qui  devenait  tous  les  jours  plus  cho- 
quant. Ayant  essayé  quelques  intrigues  contre  Michel-Ange,  qui  ne 
devait  certainement  pas  l'aimer,  celui-ci  le  traita  en  public  de  «  ga- 
nache ».(^o;/b  neir  arte).  Le  Pérugin  fit  comparaître  Michel-Ange 
devant  le  conseil  des  huit,  mais  il  fut  honteusement  renvoyé  sans 
obtenir  la  satisfaction  qu'il  demandait.  —  Cet  homme  cupide  et 
sans  conviction  est  cependant,  à  tout  prendre,  le  représentant 
le  plus  distingué  de  la  pieuse  école  d'Ombrie.  On  ne  sait  comment 
concilier  un  pareil  caractère  avec  un  génie  qui,  pour  avoir  été  sur- 
fait, n'en  est  pas  moins  très  réel  et  très  élevé,  et  ce  problème  n'est 
pas  le  moins  inquiétant  de  ceux  que  présente  l'histoire  de  l'art  à 
cette  époque.  Tout  s'expliquerait  si  nous  ne  connaissions  que  cette 
série  de  tableaux  fades  et  béats  qui  datent  des  fresques  de  la  salle 
^du  Gambio  de  Pérouse  et  déshonorèrent  les  vingt-cinq  dernières  an- 
nées de  sa  vie.  Ce  ne  serait  qu'un  habile  négociant  qui,  ayant  trouvé 
une  veine  fertile,  l'exploiterait  pour  son  plus  grand  profit;  mais  il  y 
a  autre  chose  chez  le  Pérugin,  et  si  même  dans  ses  plus  mauvais  ou- 
vrages on  trouve  un  accent  de  sincérité,  un  sentiment  religieux,  une 
suavité,  une  impression  pure  et  chaste  qu'il  est  impossible  de  mé- 
connaître, ces  mêmes  caractères  sont  bien  plus  évidens  encore  dans 
les  véritables  chefs-d'œuvre  qu'il  peignit  avant  1500  :  le  Sposalizio 
du  musée  de  Gaen,  la  Pielà  du  palais  Pitti,  V Ascension  du  musée 
de  Lyon,  et  l'admirable  fresque  de  Sainte  Marie  Madeleine  à  Flo- 
rence. 

11  faut  d'ailleurs  que  les  souvenirs  qu'emportaient  de  cette  terre 
sacrée  d'Ombrie  les  peintres  qui  la  quittaient  fussent  bien  profonds 
pour  que  le  Pérugin,  vivant  à  Rome  et  à  Florence  au  temps  de 
Michel- Ange  et  dans  l'intimité  de  Léonard  de  Vinci,  n'ait  jamais 
abandonné  les  traditions  de  l'école.  Tandis  que  les  individualités 
se  développaient  librement,  non-seulement  à  Florence,  mais  à  Ve- 
nise, à  Bologne,  à  Mantoue,  le  Pérugin  conservait  invariablement  les 
sujets,  les  types,  les  dispositions  symétriques  et  uniformes,  le  des-  . 
sin  sec  et  maigre,  mais  aussi  la  naïveté,  la  pureté,  cette  beauté  en 
quelque  sorte  immatérielle  qui  caractérise  l'école  mystique  d'Om- 
brie. Prise  dans  ses  plus  faibles  ou  dans  ses  meilleurs  ouvrages,  sa 
peinture  est  toujours  impersonnelle  et  hiératique,  et  cette  tyrannie 
d'un  art  religieux  était  tellement  puissante,  que  Raphaël  lui-même, 
quoique  appartenant  à  une  autre  génération,  quoique  transporté  en- 
core adolescent  hors  de  son  pays,  la  subit,  et  resta  pendant  plusieurs 
années  courbé  sous  ce  joug  sacré. 


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RAPHAËL,   SA   VIE   ET  SES  CEUYRES.  675 

Quel  que  soit,  du  reste,  le  jugement  que  l'on  porte  sur  le  carac- 
tère et  sur  le  talent  du  Pérugin,  à  l'époque  où  Raphaël  entra  dans 
son  école,  le  maître  ombrien  était  dans  toute  sa  force,  et  il  n'avait 
pas  encore  adopté  cette  manière  expéditive,  négligée,  ces  répéti- 
tions perpétuelles  des  mêmes  compositions,  des  mêmes  types,  des 
mêmes  impressions,  qui  ne  sont  plus  d'un  artiste,  mais  d'un  spécula- 
teur qui  aurait  pris  la  peinture  religieuse  pour  objet  de  son  industrie. 
Raphaël  resta  dans  son  atelier,  presque  sans  interruption,  jusqu'à 
160A.  Pendant  ces  six  ou  huit  années,  malgré  la  précocité  de  son 
talent,  il  paraît  s'être  religieusement  conformé  aux  enseignemens 
du  maître  et  s'être  très  docilement  soumis  à  une  discipline  qui  était 
beaucoup  plus  sévère  dans  l'école  d'Ombrie  que  dans  celle  de  Flo- 
rence. Aussi  ne  peut-on  distinguer  qu'avec  peine  quelques-uns  de 
ses  premiers  ouvrages  de  ceux  du  Pérugin,  et  sans  les  renseigne- 
mens  préds  qui  suppléent  à  l' insuffisance  du  caractère  personnel,  il 
serait  permis  de  confondre  plusieurs  des  tableaux  de  l'élève  avec 
ceux  du  maître.  Raphaël  avait  trouvé  dans  l'atelier  de  Vannucci 
plusieurs  jeunes  peintres  de  son  âge,  Gaudenzio  Ferrari,  Domenîco 
di  Paris  Alfani,  Girolamo  Genga  d'Urbino,  avec  lesquels  il  s'était 
beaucoup  lié.  11  s'attacha  tout  particulièrement  à  Giovanni  di  Pietro, 
surnommé  le  Spagna.  Dans  cette  admirable  contrée  de  Pérouse,  en- 
touré d'amis  de  son  choix,  celui  qu'on  a  avec  tant  de  raison  appelé 
il graziosissimo  prolongeait  son  adolescence,  sans  paraître  désirer 
d'essayer  de  trop  bonne  heure  ses  propres  forces.  Son  activité  était 
cependant  très  grande,  car  M.  Passavant  ne  compte  pas  moins  de 
vingt-six  tableaux  de  Raphaël  qu'il  rapporte  à  cette  première  pé- 
riode. Déjà  ses  productions  avaient  cette  facilité  sans  négligence, 
cette  aisance  de  facture  dont  il  donna  plus  tard  de  si  étonnans  exem- 
ples, et  à  défaut  d'originalité  dans  les  compositions,  qui  rappellent 
trop  celles  de  son  maître,  une  suavité  et  une  grâce  qui  font  pres- 
sentir le  divin  Raphaël  de  Florence  et  de  Rome. 

Dès  l'année  1500,  pendant  un  séjour  que  le  Pérugin  fit  à  Flo- 
rence, le  Sanzio,  âgé  de  dix-sept  ans  seulement,  se  rendit  avec 
quelques-uns  de  ses  amis  à  Gittà  di  Castello,  et  y  fit  plusieurs  ta- 
bleaux qui,  pour  être  peints  de  sa  main,  n'en  sont  pas  moins  presque 
entièrement  péruginesques  de  composition  et  de  facture,  mais  aux- 
quels leur  date  donne  un  intérêt  particulier,  l^e  Courormemenl  de 
saint  Nicolas  di  Tolentino  par  la  Vierge  et  par  saint  Augustin^  que 
Lanzi  put  voir  dans  son  intégrité  avant  que  Pie  VI  eût  fait  séparer 
du  reste  le  haut  du  tableau,  qui  représentait  le  Père  étemel  entouré 
d'anges  y  est  malheureusement  perdu  (1)  ;  mais  d'après  Thistorien , 

(1)  Les  moines  de  Saint-Nicolas  le  vendirent  en  1789  au  pape,  qui  le  fit  couper  en 
plusieurs  morceaux.  H  resta  au  Vatican  jusqu'à  rentrée  des  Français  à  Rome.  Depuis  ce 
moment,  on  en  a  perdu  toutes  traces. 


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676  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  les  études  pour  ce  tableau  qui  existent  au  musée  de  Lille,  cette 
composition  montrait  déjà  quelques  traces  d'un  style  nouveau.  Le 
Pérugin  n'aurait  pas  manqué  de  placer  la  Vierge  sur  un  trône,  et 
les  saints  qui  contemplent  la  scène  debout  et  symétriquement  dis- 
posés, comme  il  Fa  fait  dans  son  Ascension  du  musée  de  Lyon.  Ra- 
phaël s'écarte  déjà  légèrement  de  la  tradition  en  donnant  à  ses  per- 
sonnages plus  de  mouvement,  et  quoique  Vasari  nous  dise  que  si 
ce  tableau  n'était  pas  signé,  on  le  croirait  du  Pérugin,  Lanzi  re- 
marque que  si  le  style  est  encore  celui  du  maître,  c'est  à  l'élève 
qu'appartient  la  disposition  du  sujet. 

fie  la  même  année  d'après  M.  Passavant,  de  1604  seulement  se- 
lon Rumobr,  serait  le  Christ  en  croix ^  qui  a  passé  de  la  galerie  Fescb 
dans  celle  de  lord  Ward.  L  Assomption^  ou  plus  exactement  le  Cou- 
ronnement de  la  Vierge j  en  trois  compartimens,  du  musée  du  Vati- 
can, que  nous  avons  eu  à  Paris  de  1797  à  1815,  appartiendrait  à 
l'année  1502;  mais  de  tous  les  ouvrages  que  Raphaël  exécuta  dans 
cette  première  période,  son  Sposalizio  de  la  galerie  de  Brera,  signé 
de  1504,  qu'il  fit  pendant  son  séjour  à  Gittà  di  Gastello,  à  la  veille 
de  partir  pour  Florence,  et  que  la  belle  gravure  de  Longhi  a  popu- 
larisé, indique  d'une  manière  très  précise  que  le  jeune  peintre  d'L-r- 
bin  était  loin  de  s'être  encore  affranchi  de  la  tutelle  de  son  maître. 
Le  Mariage  de  la  Vierge  est  une  œuvre  charmante,  dont  s'enor- 
gueillit à  juste  titre  le  musée  de  Milan,  mais  elle  n'est  point  origi- 
nale; c'est  une  répétition  textuelle  du  beau  tableau  que  le  Pérugin 
fit  en  1495  pour  la  cathédrale  de  Pérouse,  et  qui  se  trouve  aujour- 
d'hui au  musée  de  Caen.  Les  deux  compositions  sont  pour  ainsi  dire 
calquées  l'une  sur  l'autre  :  même  disposition,  mêmes  types,  même 
dessin  un  peu  sec  et  grêle,  même  exagération  dans  la  longueur  des 
figures,  même  fond  d'architecture,  dont  le  Pérugin  avait  du  reste 
introduit  déjà  le  motif  dans  sa  fresque  du  Vatican,  le  Christ  donnant 
les  clés  à  saint  Pierre.  Dans  le  tableau  de  Raphaël  se  trouvent  cepen- 
dant quelques  modifications  qui  ne  sont  pas  sans  intérêt  :  il  a  donné 
plus  d'importance  au  temple,  dont  les  profils  et  les  moindres  dé- 
tails sont  étudiés  avec  un  soin  extrême  ;  il  a,  par  contre,  dimmué  la 
proportion  des  figures,  mais  il  a  doué  les  formes  d'une  réalité,  les 
expressions  d'une  grâce  naïve  et  d'une  pureté  qui  n'existent  pas  au 
même  degré  dans  l'œuvre  du  Pérugin. 

C'est  encore  pendant  cette  année  1504,  après  avoir  quitté  l'école 
de  Vannuccî  et  être  retourné  pour  quelque  temps  à  Urbin,  qu'il  fit 
pour  le  duc  Guidobaldo  les  deux  charmans  petits  tableaux  du  Louvre, 
le  Saint  George  (1)  et  le  Saint  Michel  y  dont  il  ne  faut  pas  mesurer 

(1)  U  en  existe  une  répétition  à  Saint-Pétenbonrg,  mais  elle  est  de  plusienn  année» 
postérieore  à  Texemplaire  da  Lourre. 


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BAPHAEL,    SA   VIE   ET   SES   OEUVRES.  677 

Timportance  à  la  dimension.  Ce  sont  les  premiers  pas  que  fit  sans 
lisières  cet  enfant  de  génie.  Dans  le  Saint  George  surtout,  le  feu, 
la  vivacité  de  l'action,  la  justesse  des  mouvemens,  la  beauté  du 
cheval  et  du  cavalier,  Tharmonie  des  lignes  générales,  la  délicatesse 
de  la  couleur,  le  charme  du  paysage,  la  vigueur,  l'aisance,  la  grâce 
de  toute  la  composition ,  font  pressentir  le  style  que  Raphaël  allait 
adopter,  et  ce  n'est  pas  sans  émotion  que  l'on  considère  dans  cette 
œuvre  juvénile  et  déjà  parfaite  le  début  d'une  carrière  qui  devait 
aboutir  aux  Chambres  du  Vatican ,  aux  Sibylles  de  la  Pace  et  à  la 
Transfiguration. 

Quant  à  la  part  que  Raphaël  a  prise  aux  travaux  que  le  Pinturic- 
chio  exécuta  de  1502  à  1506  à  la  bibliothèque  de  Sienne,  elle  est 
loin  d'avoir  l'importance  que  l'inexactitude  de  Vasari,  exagérée  en- 
core par  la  tradition  locale,  lui  a  donnée.  L'erreur  du  biographe 
arétin  est  manifeste.  Il  n'est  pas  même  certain  que  Raphaël  soit  allé 
à  Sienne  dans  les  premières  années  du  xvi®  siècle,  et  si  ce  n'était 
son  dessin  de  l'académie  de  Venise,  d'après  le  groupe  antique  qui 
se  trouve  à  la  bibliothèque,  et  son  tableau  des  Trois  Grâces^  qui  en 
est  évidemment  inspiré,  rien  n'indiquerait  qu'il  ait  fait  dans  cette 
ville  un  séjour  que  ses  contemporains  ne  mentionnent  pas.  Les  deux 
deslins  du  Sanzio,  conservés  l'un  aux  Offices  de  Florence,  l'autre  dans 
la  collection  Baldeschi  à  Pérouse,  qui  se  rapportent  certainement  à 
la  première  et  à  la  cinquième  composition  de  la  décoration  de  la  bi- 
bliothèque, ne  sont  point  dans  la  proportion  des  fresques,  ce  qui 
semble  indiquer  que  Raphaël  ne  connaissait  pas  d'une  manière  exacte 
les  dimensions  des  emplacemens  pour  lesquels  ils  devaient  servir,  et 
on  est  d'autant  plus  autorisé  à  croire  qu'il  ne  fit  pas  ces  dessins  sur 
place,  que  les  paysages  qu'il  mit  dans  les  fonds  de  l'une  au  moins 
de  ces  compositions  sont  empruntés  aux  environs  de  Pérouse,  et  que 
Pinturicchio  les  a  remplacés  dans  les  peintures  par  des  motifs  pris 
à  Sienne  même.  On  sait  d'ailleurs  que  le  Pinturicchio  s'était  engagé 
par  contrat  vis-à-vis  du  cardinal  Piccolomini  à  exécuter  de  sa  main 
aussi  bien  les  cartons  que  les  peintures  de  ces  grandes  décorations. 
Agé  de  près  de  cinquante  ans,  à  l'apogée  de  sa  réputation,  tenu  avec 
raison  pour  l'un  des  maîtres  de  l'art,  il  ne  parait  pas  vraisemblable 
cpi'il  ait  employé  un  jeune  homme  de  vingt  ans  autrement  que  pour 
lui  faire  mettre  au  net  une  partie  de  ses  esquisses,  pour  l'aider  peut- 
être  dans  quelques  détails  d'exécution.  Ces  peintures  présentent  du 
reste  des  faiblesses  de  composition  et  des  imperfections  de  dessin 
que  le  Sanzio  eût  évitées;  elles  offrent  en  même  temps  une  facture 
ferme  et  magistrale  qui  ne  peut  appartenir  qu'à  un  talent  sûr  de 
lui-même.  Pinturicchio,  de  quelques  années  seulement  plus  jeune 
que  le  Pérugin,  n'était  pas  son  élève,  comme  le  pense  Vasari;  mais 
il  avait  travaillé  pour  lui,  et  rencontré  Raphaël  dans  son  atelier.  Il 


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678  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

n'avait  sans  doute  pas  eu  de  peine  à  discerner  ses  rares  dispositions, 
€t  il  n'y  a  rien  d'étonnant  à  ce  qu'il  Tait  chargé  de  traduire  en  des- 
sins les  premières  esquisses  de  ses  compositions.  C'est  à  cela,  je 
crois,  que  se  borne  la  participation  de  Raphaël,  assez  riche  de  sa 
propre  gloire  pour  qu'on  ne  prive  pas  d'un  honneur  mérité  l'auteur 
de  l'un  des  plus  vastes  et  des  plus  beaux  ouvrages  d'art  exécutés  au 
commencement  du  xvi^  siècle. 

IL 

Raphaël  se  rendit  à  Florence  à  la  fin  de  1504.  La  lettre  de  recom- 
mandation que  lui  donna  Jeanne  de  La  Rovère,  duchesse  d'Urbin, 
pour  le  gonfalonier  Soderini,  est  datée  du  1*^  octobre  de  cette  année. 
«  Cette  lettre  vous  sera  remise,  dit-elle,  par  Raphaël,  peintre  d'Ur- 
bin, jeune  homme  plein  d'heureuses  dispositions  et  qui  désire  pas- 
ser quelque  temps  à  Florence  pour  y  étudier...  Il  est  aussi  intéres- 
sant qu'aimable  de  sa  personne,  et  je  désire  qu'il  se  perfectionne 
dans  son  art...  Tout  ce  que  vous  pourrez  faire  d'agréable  et  d'utile 
pour  lui,  je  le  tiendrai  comme  fait  à  moi-même.  »  Il  ne  semble  pas 
que  le  gonfalonier,  très  occupé  alors  des  travaux  qu'il  faisait  exé- 
cuter au  Palais -Vieux  par  Léonard  de  Vinci  et  par  Michel- Angef  ait 
donné  grande  attention  à  cette  lettre.  Raphaël  de  son  côté,  qui  ve- 
nait de  passer  sans  transition  de  l'existence  tranquille  qu'il  menait 
dans  les  montagnes  d'Ombrie  à  la  vie  agitée  de  Florence,  et  qui  con- 
templait pour  la  première  fois  les  chefs-d'œuvre  d'un  art  dont  il 
n'avait  nulle  idée,  dut  éprouver  un  moment  de  trouble  et  d'incerti- 
tude en  voyant  ce  qui  lui  manquait,  et  désirer  reprendre  ses  études 
plutôt  que  d'entrer  en  lice  avec  des  concurrens  qu'il  ne  pouvait  pas 
•espérer  d'égaler  encore.  Rien  n'indique  qu'il  ait  cherché  à  se  rappro- 
cher de  Michel-Ange  et  de  Léonard  de  Vinci (1),  et  bien  qu'il  ait  sans 
doute  connu  ce  dernier,  très  lié  avec  le  Pérugin,  on  comprend  qu'il 
éprouvât  peu  de  sympathie  pour  les  deux  athlètes  de  l'art  toscan , 
dont  les  tendances  excessives  contrastaient  si  vivement  avec  ce  qu'il 
avait  vu  en  Ombrie  et  devaient  effrayer  une  nature  délicate  et  fé- 
minine comme  la  sienne.  Il  étudia  et  copia  les  fresques  de  Masaccio 
au  Carminé,  l'école  obligée  de  tous  les  jeunes  peintres  à  cette  épo- 
que. Il  vit  les  antiques  que  Laurent  de  Médicis  avait  rassemblés 
dans  les  jardins  de  Saint-Marc,  et  se  lia  très  intimement  avec  quel- 
ques jeunes  gens  de  son  âge,  entre  autres  avec  Ridolfo  Ghirlandajo 
et  avec  Aristotile  di  San-Gallo.  Toutefois  celui  qui  agit  le  plus  puis- 
samment sur  lui,  ce  fut  FraBartolomeo.  Son  enthousiasme  religieux, 

(1)  On  ne  trouve  guère  une  influence  un  peu  marquée  de  Léonard  sur  Raphaël  que 
dans  les  portraits  d*AgnoIo  Doni  et  de  sa  femme  Maddalena  Strozzî,  au  palais  Pitti,  ainsi 
que  dans  la  Vierge  au  palmier,  de  la  collection  Bridgewater. 


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BAPHAEL,    SA   VIE   ET  SES   OEUVRES.  679 

la  nature  des  sujets  qu'il  traitait,  devaient  attirer  Raphaël,  qui  avait 
sans  doute  apporté  à  Florence  les  convictions  de  son  enfance,  et  la 
peinture  austère  et  brillante  du  pieux  moine  était  bien  faite  pour 
initier  Télève  du  Pérugin  à  la  science  florentine  et  lui  permettre 
d'apprécier  une  école  si  différente  de  celle  qu'il  quittait.  En  même 
temps  qu'il  complétait  ses  études,  il  développait  son  esprit  dans  la 
société  du  savant  Taddeo  Taddei,  qui  l'avait  reçu  comme  un  fils,  lui 
avait  offert  sa  table  et  sa  maison ,  et  le  mit  plus  tard  en  relation 
avec  quelques-uns  des  hommes  les  plus  distingués  de  l'Italie,  entre 
autres  avec  Balthazar  Gastiglione,  Bibiena  et  Pietro  Bembo. 

De  1504  à  1508,  à  part  deux  ou  trois  séjours  de  peu  de  durée 
cpi'il  fit  à  Pérouse,  à  Urbin  et  peut-être  à  Bologne,  Raphaël  ne  quitta 
pas  Florence,  et  c'est  pendant  ces  quatre  années  que  son  talent, 
dont  on  peut  suivre  pas  à  pas  le  développement,  arriva  à  sa  pleine 
maturité.  Pendant  l'année  1505  cependant,  il  se  borna  à  terminer 
quelques  tableaux  qu'il  avait  probablement  ébauchés  avant  son  dé- 
part et  qui  se  ressentent  encore  du  style  du  Pérugin.  Je  n'en  citerai 
que  deux  mentionnés  par  Vasari  :  une  Vierge  avec  saint  Jean-Bap- 
tiste et  saint  Nicolas  pour  l'église  des  Servîtes,  conservée  aujour- 
d'hui au  château  de  Blenheim,  et  une  autre  Madone  qui  appartient, 
à  l'exception  des  pièces  du  gradin  qui  ont  été  dispersées,  au  roi  de 
Naples.  Dans  ce  dernier  tableau,  commandé  par  les  religieuses  de 
Saint-Antoine  de  Padoue,  la  Vierge,  entourée  de  saint  Pierre  et  de 
saint  Paul,  de  sainte  Catherine  d'Alexandrie  et  de  sainte  Marguerite, 
présente  le  petit  Jésus  qui  bénit  saint  Jean,  et  qui,  par  suite  de  la 
volonté  expresse  des  religieuses,  est  habillé.  Le  haut  de  la  compo- 
sition est  occupé  par  un  Père  étemel  adoré  par  deux  anges  et  deux 
chérubins.  Quelques  parties  de  ces  deux  importans  ouvrages  sont 
entièrement  péruginesques;  mais  une  plus  grande  correction  de 
dessin,  plus  de  vérité  dans  les  attitudes,  d'individualité  dans  les 
têtes,  d'ampleur  dans  les  draperies,  plus  de  transparence,  de  pro- 
fondeur et  de  vivacité  dans  le  coloris  montrent  que  les  conseils  de 
Fra  Bartolomeo,  l'étude  de  Masaccio,  des  antiques,  peut-être  même 
de  quelques  ouvrages  de  Léonard  de  Vinci,  n'avaient  pas  été  inutiles 
à  Raphaël  (1). 

On  rapporte  à  cette  même  année  1505  la  Madonna  del  Granduca^ 
qui,  à  en  juger  par  le  ton  des  chairs  et  des  draperies,  le  dessin  déjà 
ample  et  savant  du  corps  de  l'enfant,  appartient  bien  évidemment  à 
l'époque  florentine,  quoiqu'on  y  trouve,  surtout  dans  la  tête  delà 
Vierge,  des  traces  encore  bien  sensibles  du  style  du  Pérugin.  C'est 
ce  tableau  qu'on  regarde  comme  le  dernier  ouvrage  qu'il  fit  sous 

(1)  Ce  tableau  peu  connu  est  conservé  dans  les  appartemens  particuliers  du  roi  de 
Naples.  On  le  nomme  à  Naples  la  Vierge  au  baldaquin;  mais  il  n'a  rien  de  commun 
avec  le  tableau  du  même  nom  du  palais  Pitti. 


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680  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

l'influence  de  son  maître  et  avant  de  se  posséder  complètement  lui- 
même.  Dans  la  belle  fresque  de  San-Severo,  à  Pérouse,  qui  est  datée 
de  cette  même  année,  Rapbaél  se  montre  en  effet  débarrassé  de 
toute  préoccupation  ombrienne.  Cet  ouvrage  a  d'autant  plus  d'inté- 
rêt que  c'est  la  première  peinture  murale  qu'exécuta  le  jeune  maître 
d'Urbin,  et  qu'on  y  reconnaît  les  germes  de  la  composition  qu'il  dé- 
veloppa plus  tard  dans  la  Dispute  du  Saint-Sacrement. 

Avant  de  commencer  l'étude  des  œuvres  principales  qui  caracté- 
risent la  manière  florentine  de  Raphaël,  je  voudrais  faire  quelques 
réserves  à  l'égard  d'une  classification  qui  est  commode  et  dans  une 
certaine  mesure  naturelle,  mais  qui  est  loin  d'avoir  l'exactitude  ri- 
goureuse qu'on  lui  prête  généralement.  Nous  avons  déjà  vu  Rapbaêl 
se  devancer  lui-même  dans  le  petit  Saint  George^  où  il  nous  parait 
impossible  de  trouver  aucune  trace  du  style  du  Pérugin;  nous  le 
verrons  revenir  au  dessin  sec  et  pauvre  de  son  maître  dans  quelques 
parties  d^  son  admirable  Mise  au  Tombeau  du  palais  Borgbèse. 
Plus  tard  encore,  dans  la  Dispute  du  Saint-Sacrement ^  n'a-t-il  pas  été 
manifestement  influencé  par  le  souvenir  des  mosaïques  anciennes 
et  par  les  exemples  des  maîtres  primitifs?  Malgré  ces  hésitations  et 
ces  retours,  on  peut  dire  que  le  développement  de  Raphaël  a  été, 
plus  que  celui  d'aucun  autre  artiste  de  son  temps,  logique,  régu- 
lier, ou  plutôt  nécessaire  et  naturel.  Génie  plus  intelligent  que  créa- 
teur, il  se  transforme  sans  parti-pris,  à  mesure  que  l'âge  et  les  cir- 
constances modifient  ses  impressions.  Tout  jeune,  à  Pérouse,  il  suit 
docilement  l'exemple  de  son  maître  ;  à  Florence,  il  voit  les  œuvres 
des  peintres  de  l'école  toscane,  il  vit  dans  un  milieu  nouveau  et  se 
laisse  pénétrer  par  de  nouvelles  influences.  Plus  tard,  à  Rome,  au 
milieu  des  monumens  de  l'art  antique,  chargé  d'exécuter  de  vastes 
ouvrages  concurremment  avec  Michel- Ange,  sa  manière  s'agran- 
dira, son  style  prendra  plus  d'ampleur,  et  il  trouvera  ces  types  où 
la  grâce,  trait  distinctif  et  persistant  de  son  génie,  s'unit  à  tant  de 
grandeur  et  de  majesté;  mais  ces  évolutions  de  son  talent  ne  présen- 
tent pas  de  changemens  systématiques  et  raisonnes.  C'est  un  arbre 
qui  suit  sa  croissance  naturelle,  et  qui,  d'abord  plante  aux  feuilles 
molles  et  aux  formes  indécises,  devient  une  tige  flexible ,  élégante 
et  gracieuse,  puis  un  tronc  robuste  et  élevé.  Il  étudia  Fra  Bartolo- 
meo,  Mantegna,  Michel-Ange  et  Léonard  de  Vinci,  la  nature  et  l'an- 
tiquité, et  sut  toujours  rester  Raphaël.  Son  esprit  était  un  merveil- 
leux creuset  où  les  doctrines  les  plus  diverses  venaient  se  combiner 
et  se  fondre  pour  en  sortir  œuvres  parfaites  et  ornées  de  beautés 
qui  jusque-là  ne  s'étaient  jamais  trouvées  réunies.  Ces  œuvres  n'en- 
traînent, ne  subjuguent  ni  ne  passionnent  comme  celles  de  Michel- 
Ange,  elles  n'attachent  ni  ne  séduisent  comme  celles  de  Léonard» 
mais  elles  pénètrent  doucement  l'âme,  et  l'impression  qu'on  en  re- 


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BÂPHAEL,    SA. VIE    ET   SES   ŒUVRES.  681 

çoit,  pour  n'être  ni  violente  ni  soudaine,  n'en  est  pas  moins  pro- 
fonde. Toutes  les  créations  de  Raphaël,  à  quelque  époque  de  sa  vie 
qu'elles  appartiennent,  ont  un  air  de  famille,  une  saveur  particulière 
qui  ne  permet  pas  de  les  méconnaître,  et  aucun  des  maîtres  du 
grand  siècle  de  l'art  n'a  mis  dans  ses  œuvres  plus  d'unité  qu'il  n'en 
ti  su  mettre  dans  les  siennes  en  s' abandonnant  à  la  pente  naturelle 
de  son  génie. 

La  plupart  des  tableaux  que  Raphaël  fit  à  Florence  sont  de  gran- 
deur et  d'importance  moyennes.  Il  n'aborda  qu'une  seule  fois  avant 
de  vepir  à  Rome  la  peinture  dramatique ,  dans  la  Mise  au  Tombeau 
du  palais  Borghèse,  et  cet  ouvrage,  exécuté  en  1508,  précéda  de  très 
peu  de  temps  son  départ  de  Florence.  La  Vierge  au  baldaquin  du 
palais  Pitti,  celles  de  la  casa  Tempi  au  musée  de  Munich,  de  la  casa 
Colonna  à  Berlin,  la  Madone  au  palmier  de  la  collection  Bridgewa- 
ter,  la  Sainte  Catherine  de  la  galerie  nationale  de  Londres,  la  Vierge 
de  la  galerie  Delessert,  appartiennent  au  séjour  de  Raphaël  à  Flo- 

.  rence.  Ces  œuvres  charmantes  qu'il  a  tant  multipliées  ont  des  ca- 
ractères communs  qui  rendent  superflue  l'étude  de  chacune  d'elles, 
et  je  m'arrêterai  seulement  à  la  Belle  Jardinière^  à  la  Vierge  au 
chardonneret  et  à  la  Vierge  au  voile  ^  qui  sont  les  plus  célèbres, 
qui  me  paraissent  être  les  mieux  caractérisés  parmi  les  tableaux  de 
cet  ordre  qu'il  composa  à  cette  époque. 

La  Belle  Jardinière  ^  qui  avait  été  commandée  à  Raphaël  par  un 
gentilhomme  siennois,  à  qui  elle  fut  achetée  pour  François  P%  ne  fut 
peinte  qu'en  1508,  très  peu  de  temps  avant  le  départ  du  Sanzio  pour 
Rome.  Ce  serait  donc  le  dernier  des  ouvrages  qu'il  aurait  exécutés 
en  Toscane,  et  Yasari  dit  même  qu'il  laissa  inachevée  la  draperie 
bleue  de  la  Vierge  en  chargeant  Ridolfo  Ghirlandajo  de  la  terminer. 
Ce  tableau  admirablement  conservé,  à  tous  égards  l'un  des  plus 
précieux  que  possède  le  Louvre,  est  loin  cependant  d'être  aussi 
avancé,  au  point  de  vue  technique,  que  la  Vierge  au  chardonne- 
ret  et  la  Vierge  au  voile.  La  couleur,  claire,  ambrée,  est  égale 
et  sans  vigueur,  le  dessin,  très  juste,  n'est  ni  serré  ni  précis;  mais 
la  disposition  est  naturelle,  facile,  heureuse,  poétique.  C'est  une  de 
ces  compositions  pour  ainsi  dire  providentielles  qui  naissent  spon- 

.  tanément  dans  l'imagination  d'un  peintre  tel  que  Raphaël,  qu'aucune 
hésitation,  aucune  trace  d'effort  ne  dépare,  et  auxquelles  le  goût  le 
plus  sévère  ne  saurait  rien  reprendre.  La  Vierge  est  assise  dans  un 
paysage  vaste  et  ouvert  :  dans  le  fond,  quelques  montagnes,  une  ri- 
vière à  gauche,  à  droite  un  village;  un  ensemble  simple,  rural  et  vrai. 
La  jeune  mère,  les  yeux  baissés,  regarde  le  Christ,  qui  lève  la  tête 
vers  elle.  Saint  Jean,  à  genoux  sur  la  droite,  tient  une  croix  de  ro- 
seau. C'est  une  scène  calme  et  pure,  une  image  idyllique  de  bon- 
heur innocent  et  tranquille.  On  dit  que  le  modèle  qui  servit  à  Ra- 


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682  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

pbaël  pour  cette  Vierge,  ainsi  que  pour  la  plupart  de  celles  qu'il 
peignit  à  cette  époque,  était  une  marchande  de  fleurs  de  Florence, 
une  fioraiay  qu'il  aimait,  et  c'est  à  cette  circonstance  que  serait  dû 
le  nom  que  porte  ce  tableau.  Il  a  reproduit  souvent  ce  type  gra- 
cieux et  virginal,  qui  contraste  d'une  manière  si  frappante  avec  la 
beauté  sévère  d'une  autre  femme  qu'il  a  rendue  célèbre,  la  Foma- 
rina,  qu'il  a  représentée  dans  la  plupart  des  compositions  qu'il  exé- 
cuta à  Rome. 

C'est  pour  son  ami  Lorenzo  Nasi  qu'il  fit  la  Vierge  au  chardon- 
neret de  la  Tribune  de  Florence.  Gomme  dans  la  Bette  Jardinière^ 
la  scène  est  d'une  grande  simplicité,  presque  sans  action.  C'est  de 
l'art  représentatif,  dont  il  faut  chercher  tout  l'intérêt  dans  la  beauté 
du  groupe  et  des  types  de  figure,  dans  la  justesse  des  expressions 
et  l'harmonie  des  lignes  générales.  La  Vierge  se  détache  sur  un 
paysage  grandiose;  quelques-uns  de  ces  arbres  légers  et  d'une  su- 
prême élégance,  que  Raphaël  a  si  souvent  reproduits,  projettent  sur 
un  ciel  tranquille  leur  branchage  grêle  et  leur  feuÛlage  rare  et 
menu.  Le  Christ  est  debout  entre  les  jambes  de  la  Vierge.  Saint 
Jean  lui  présente  en  souriant  un  oiseau  qu'il  va  saisir.  Ce  n'est  pas 
seulement  la  composition  qui  est  ici  parfaite.  L'exécution,  compa- 
rativement à  celle  de  la  Belle  Jardinière^  est  ferme,  pleine  et  ser- 
rée. C'est  un  des  ouvrages  les  plus  soignés  et  les  mieux  réussis  de 
la  manière  florentine  de  Raphaël,  un  de  ceux  qui  pénètrent,  qui 
parlent  fortement  à  l'esprit  et  y  laissent  une  ineffaçable  impression 
de  paix,  de  bonheur  calme  et  d'innocence. 

On  ne  possède  aucun  renseignement  précis  qui  établisse  que  la 
Vierge  au  voile  du  Louvre  ait  été  faite  pendant  le  séjour  de  Ra- 
phaël à  Florence;  mais  le  caractère  de  la  composition,  la  couleur 
harmonieuse  et  argentée,  certaines  faiblesses  de  dessin,  notamment 
dans  le  haut  de  la  draperie  de  la  Vierge  et  dans  l'inexplicable  arran- 
gement des  jambes,  ne  permettent  pas  de  rapporter  ce  beau  et  char- 
mant tableau  à  une  autre  époque  (1).  Le  Christ  est  étendu  endormi 
sur  un  grand  coussin  bleu.  La  Vierge,  accroupie,  vue  presque  de 
profil,  entourant  du  bras  gauche  saint  Jean  agenouillé,  soulève  de 
la  main  droite  le  voile  qui  recouvre  son  fds.  Le  paysage  est  fermé 
par  des  ruines,  des  fabriques,  qui  laissent  à  peine  apercevoir  un 
horizon  de  montagnes.  La  jeune  femme  est  attentive,  presque 
anxieuse.  Ce  n'est  plus  seulement  la  pudeur  virginale  qu'expriment 
ses  traits  délicats  et  sa  gracieuse  attitude,  mais  un  sentiment  pré- 
cis, une  pensée  nettement  indiquée.  La  Vierge  au  voile  est  une  des 

(1)  M.  Passavant  pense  que  Texemplaire  du  Louvre  a  été  exécuté  à  Rome,  mais  il  ne 
donne  pas  de  preuves  à  Pappui  de  cette  assertion.  On  sait  du  reste  que  Raphaël  avait 
fait  à  Florence  un  tableau  presque  identique  à  celui  du  Louvre,  dont  Toriginal  est  perdu, 
mais  dont  on  possède  des  copies  anciennes. 


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BÂPHÂEL,    SA   VIE   ET   SES  (EUYRES.  68S 

œuvres  les  plus  exquises  que  Raphaël  ait  faites  dans  cet  ordre  de 
sujets.  L'enfant  endormi  est  merveilleux,  mais  il  est  très  regrettable 
qu'une  restauration  maladroite  ait  défiguré  le  petit  saint  Jean. 

Dans  ces  trois  ouvrages,  ainsi  que  dans  la  plupart  de  ceux  qu'il 
exécuta  à  Florence,  la  préoccupation  de  Raphaël  est  manifeste.  Ces 
vierges  ne  sont  point  les  mères  qui  semblent  divines  à  force  de  ten- 
dresse et  de  beauté  de  la  Sainte  Famille  de  François  P*"  ou  de  celle 
du  musée  de  Madrid,  encore  moins  les  madones  triomphantes,  les 
glorieuses  reines  du  ciel  de  saint  Sixte  ou  de  Foligno,  mais  de 
jeunes  filles  pures  et  chastes,  celles  que  l'on  rêve  à  l'âge  que  Ra- 
phaël avait  à  cette  époque,  et  qui  ont  pour  seule  auréole  l'innocence 
et  la  virgmité.  Ce  sont  les  sœurs  aînées  plutôt  que  les  mères  de  ces 
enfans  forts  et  gracieux.  Chastes,  heureuses,  souriantes,  ce  sont  les 
formes  idéales  qui  répondent  aux  premières  impressions  de  la  vie. 
Jamais  les  ardeurs  ni  les  soucis  de  la  maternité  n'ont  troublé  leurs 
regards  limpides,  et  le  pressentiment  des  destinées  de  l'enfant  divin 
n'a  pas  marqué  d'un  sceau  de  grandeur  fatale  la  candeur  de  leurs 
fronts  charmans. 

La  Mise  au  Tombeau  du  palais  Borghèse  est  la  première  excur- 
sion que  Raphaël  ait  faite  dans  le  domaine  de  l'art  dramatique,  et 
quelle  que  soit  la  valeur  du  Spasimo  du  musée  de  Madrid,  il  est 
permis  de  penser  que,  par  la  force  des  expressions,  le  pathétique 
naturel  des  attitudes,  l'impression  de  douleur  répandue  sur  toute  la 
scène,  il  n'a  jamais  surpassé  ce  bel  ouvrage.  Ce  tableau  est  daté  de 
1507.  C'est  Atalante  Baglioni  qui  le  lui  avait  commandé  pour  la  cha- 
pelle de  sa  famille,  à  San-Francesco  de  Pérouse.  Il  était  composé  de 
trois  parties,  dont  une  seule,  demi-cintrée,  représentant  Dieu  le  père 
tenant  les  mains  élevées,  est  restée  dans  l'église  de  Saint-François. 
Les  trois  figures  de  la  predella^  la  Foi,  l'Espérance  et  la  Charité, 
peintes  en  grisaille,  se  voient  aujourd'hui  au  musée  du  Vatican  (1). 
Quant  au  tableau  principal,  acheté  par  Paul  V  Borghèse,  en  1607, 
il  est  depuis  resté  dans  la  famille,  et  il  doit  à  cette  circonstance  un 
état  de  conservation  qui  permet  d'apprécier  combien  Raphaël,  guidé 
par  ce  sentiment  exquis  de  la  beauté  qui  chez  lui  ne  se  démentit  ja- 
mais, a  su  exprimer  les  sentimens  les  plus  violens  de  l'âme  sans  dé- 
truire l'harmonie  des  lignes,  la  perfection  des  formes,  et  sans  tomber 
dans  ces  exagérations  discordantes  qui  déparent  presque  toutes  les 
compositions  pathétiques  des  maîtres  primitifs.  Ce  corps  du  Christ, 
quoique  présentant  quelques  faiblesses,  ou  plutôt  quelques  mai- 
greurs et  quelques  sécheresses  de  dessin,  est  d'une  noblesse  vrai- 
ment exquise.  Dans  les  deux  hommes  qui  le  portent,  dans  celui 

(1)  Ces  trois  belles  compositions  ont  été  sculptées  sur  bois,  sans  doute  du  vivant 
de  Raphaël  et  sous  sa  direction ,  par  Fra  Giovanni  de  Vérone.  Elles  se  trouvent  dans  le 
chœur  du  couvent  do  Saiut-Picrrc  à  Pérouse. 


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68&  BEVUE   DES  DEVX   MONDES. 

surtout  qui  marche  en  reculant,  et  qui  succombe  à  la  fois  sous  le 
fardeau  et  sous  la  douleur,  les  efforts  et  la  fatigue  se  trahissent 
sans  affaiblir  l'impression  de  beauté  que  toute  œuvre  d'art  doit 
produire,  et  le  corps  affaissé  de  la  Vierge  évanouie,  les  expres- 
sions déchirantes  de  la  Madeleine  et  de  saint  Jean,  n'altèrent  pas 
l'ensemble  harmonieux  de  cette  belle  composition.  Une  particularité 
bien  remarquable  du  talent  de  Raphaël,  c'est  que  son  individualité, 
déjà  si  accusée  sous  quelques  rapports  dans  ses  tableaux  florentins, 
n'arriva  que  tard  à  son  développement  complet.  Déjà  maître,  et 
maître  consommé,  par  ce  qui  tient  au  goût,  au  sentiment,  aux  ex- 
pressions, au  caractère  des  figures,  il  emprunte  cependant  très 
souvent  à  d'autres  le  plan,  l'ordonnance  générale  de  ses  composi- 
tions. L'inventeur  fécond  et  ingénieux  des  décorations  des  Stanze, 
des  Loges,  de  la  Famésine,  reste  timide  et  incertain  pendant  la  pé- 
riode qui  nous  occupe,  et  ne  se  montre  guère  créateur  que  dans 
l'heureuse  transformation  qu'il  fait  subir  aux  sujets  qu'il  s'appro- 
prie. La  Descente  au  Tombeau  du  palais  Borghèse  est  en  effet  la  re- 
production presque  textuelle  d'une  gravure  bien  connue  d'André 
Mantegna.  La  Vierge  au  baldaquin  et  celle  de  la  casa  Tempi  au  mu- 
ses de  Munich  rappellent  de  très  près  deux  compositions  de  Fra  Bar- 
tolomeo,  et  on  pourrait  multiplier  ces  exemples.  Plus  tard  même, 
Raphaël  ne  s'est  fait  aucun  scrupule  de  s'inspirer  des  compositions 
de  ses  devanciers  ou  de  ses  rivaux ,  notamment  dans  son  Adam  et 
Eve  des  Loges,  dont  la  donnée  première  a  été  empruntée  à  une  com- 
position de  la  chapelle  de  Masaccio  à  Florence,  dans  son  Isaie  de 
San-Agostino,  et  dans  les  Sibylles  de  la  Pace ,  où  il  est  impossible 
de  méconnaître,  sinon  l'imitation,  du  moins  la  préoccupation  très 
évidente  des  peintures  de  la  Sixtine. 

Dès  son  séjour  à  Florence  du  reste,  Raphaël  avait  subi  l'influence 
de  Michel-Ange,  et  il  faudrait  s'étonner  qu'il  en  eût  été  autrement. 
Il  avait  étudié,  avec  tous  les  jeunes  artistes  de  son  temps,  le  carton 
du  grand  maître,  lorsqu'il  fut  exposé  en  1506.  Avant  cette  époque, 
il  avait  dû  voir  la  Vierge  de  la  Tribune  de  Florence  chez  Agnolo 
Doni,  ce  riche  et  avare  amateur  pour  qui  Michel-Ange  avait  fait  ce 
tableau,  en  l'accompagnant  d'une  verte  leçon,  et  Raphaël  était  cer- 
tainement en  relations  avec  lui,  puisqu'il  avait  fait  en  150A  ou  1505 
son  portrait  et  celui  de  sa  femme,  deux  de  ses  beaux  ouvrages  con- 
servés dans  la  galerie  Pitti.  On  peut  suivre  les  traces  des  efforts 
qu'il  fit  pour  agrandir  sa  manière  de  composer  et  affermir  son  des- 
sin dans  la  plupart  de  ses  tableaux  florentins.  On  le  voit  quitter  peu 
à  peu  les  dispositions  symétriques  et  en  bas-relief  dont  ne  sortaient 
guère  les  maîtres  de  l'école  d'Ombrie,  essayer  avec  timidité  et  peu 
de  succès  les  raccourcis  dans  la  Vierge  de  la  casa  Tempi,  puis  abor- 
der de  plus  près  le  nu,  et  donner,  notamment  à  ses  enfans  de  la 


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RAPHAËL,   SA   VIE   ET   SES   OEUVRES.  ■     685 

Belle  Jardinière j  une  musculature  accusée  et  puissante  qui  rappelle 
à  la  fois  Michel-Ange  et  Fra  Bartolomeo.  Le  succès  obtenu  par  ses 
tableaux  de  chevalet  avait  donné  à  Raphaël  le  désir  de  se  mesurer 
avec  Léonard  de  Vinci  et  avec  Michel-Ange.  Il  n'avait  pas  Tintention 
de  quitter  Florence,  car  il  écrivait,  en  date  du  11  avril  1508,  à  l'un 
de  ses  oncles  une  lettre  où  il  lui  demande  de  lui  procurer  une  re- 
commandation du  magistrat  d'Urbin  [ilprefetto)  pour  Soderini,  afin 
d'être  chargé  par  le  gonfalonier  de  peindre  une  salle  du  Palais- Vieux. 
11  dut  renoncer  à  ce  projet.  Bramante  avait  parlé  de  lui  à  Jules  II, 
et  il  fut  appelé  à  Rome  pour  prendre  part  aux  immenses  travaux  que 
le  pape  faisait  alors  exécuter  au  Vatican. 

IIL 

Raphaël  arriva  à  Rome  dans  le  courant  de  Tannée  1508;  il  avait 
alors  vingt-cinq  ans.  Chaudement  recommandé  à  Jules  II  par  Bra- 
mante, son  compatriote,  il  fut  immédiatement  chargé  par  le  pape 
de  décorer  de  quatre  grandes  fresques  la  salle  du  Vatican  dite  de  la 
Signature.  Il  se  mit  aussitôt  à  l'œuvre,  car  au  mois  de  septembre  de 
cette  même  année  il  était  déjà  surchargé  de  travaux,  et  écrivait  à 
Francia  pour  le  remercier  de  lui  avoir  envoyé  son  portrait,  <(  qui  est 
si  beau  et  si  vivant  qu'il  croit  le  voir  et  lui  parler,  »  et  il  s'excuse 
de  n'avoir  pu  remplir  sa  promesse  en  lui  faisant  tenir  le  sien.  «  Mes 
occupations  graves  et  incessantes,  dit-il,  m'ont  empêché  de  le  pein- 
dre de  ma  propre  main,  suivant  notre  convention.  J'aurais  pu  le 
faire  exécuter  par  un  de  mes  élèves  et  le  retoucher,  mais  cela  n'eût 
pas  été  convenable.  »  Il  est  certain  que,  malgré  la  coqfiance  en  son 
talent  que  lui  avaient  sans  doute  donnée  ses  succès  récens  à  Flo- 
rence, la  tâche  qu'il  venait  d'accepter  était  faite  pour  absorber  toute 
.son  activité  et  lui  défendre  toute  autre  préoccupation. 

Le  projet  que  Raphaël  avait  proposé  au  pape,  et  que  celui-ci  avait 
adopté,  était  en  effet  l'un  des  plus  grandioses  qu'un  artiste  eût  en- 
core imaginés.  Il  s'agissait  de  représenter  dans  quatre  vastes  com- 
positions allégoriques  la  Religion,  la  Science,  les  Beaux-Arts  et  le 
Droit.  L'Urbinate  ne  se  dissimulait  pas  qu'en  choisissant  de  pareils 
sujets,  il  serait  forcé  de  rompre  avec  toute  tradition,  de  se  passer, 
d'exemples,  de  marcher  par  ses  seules  forces  dans  une  route  nou- 
velle. C'est  à  cette  obligation  de  créer  qui  lui  fut  imposée  par  la 
nature  des  sujets  qu'il  avait  choisis,  ainsi  que  par  les  dispositions 
et  par  l'étendue  des  espaces  qu'il  devait  décorer,  que  noiis  devons 
le  développement  rapide,  presque  instantané,  que  prit  son  génie 
sous  l'empire  de  circonstances  particulières,  et  l'épanouissement  de 
facultés  d'imagination  que  ses  premiers  travaux  ne  faisaient  point 
pressentir.  Il  faut  dire  aussi  que  le  spectacle  de  Rome ,  avec  ses 


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686  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

monumens  et  ses  innombrables  vestiges  de  l'art  antique,  était  fait 
pour  causer  une  vive  impression  à  son  intelligent  esprit.  Le  vieux 
pape  n'était  pas  seulement  un  homme  de  guerre  et  un  grand  po- 
litique :  enthousiaste  de  tout  ce  qui  pouvait  contribuer  à  la  gloire 
de  l'Italie  et  jeter  de  l'éclat  sur  une  ville  dont  il  voulait  faire  la 
capitale  réelle  de  son  pays  en  lui  rendant  son  ancien  lustre,  il  avait 
attiré  à  Rome  les  savans,  les  poètes,  les  artistes  les  plus  célèbres  de 
ce  temps.  Raphaël  était  lié  avec  les  Castiglione,  les  Bembo,  les  Gio- 
vio.  Sa  bonne  grâce,  son  aménité,  son  talent,  lui  attiraient  chaque 
jour  de  nouveaux  amis,  qui  mettaient  à  sa  disposition  des  idées, 
des  conseils,  des  renseignemens  de  toute  sorte  les -plus  propres  à 
surexciter  son  intelligence  et  à  faciliter  son  travail.  D'un  autre  côté, 
les  salles  de  l'étage  inférieur  du  Vatican  étaient  ornées  de/resques 
importantes  de  Pinturicchio(l).  Celles  où  Raphaël  lui-même  tra- 
vaillait avaient  été  décorées  par  le  Pérugin,  par  Signorelli,  par  Piero 
délia  Francesca  et  d'autres  pemtres  célèbres  de  l'âge  précédent.  A 
quelques  pas  des  Stanze^  Michel-Ange  commençait  ses  gigantesques 
travaux  de  la  Sixtine,  et  ces  motifs  d'émulation,  en  venant  se  joindre 
à  un  concours  inoui  de  circonstances  heureuses,  lui  donnaient  le  dé- 
sir et  le  pouvoir  de  se  surpasser  lui-même. 

Cependant  Raphaël  ne  rompit  pas  brusquement  avec  ses  habi- 
tudes anciennes.  Il  commença  la  série  des  compositions  qui  devaient 
décorer  la  salle  de  la  Signature  par  celui  des  quatre  sujets  adoptés 
qui  lui  permettait  le  mieux  d'utiliser  ses  premières  études,  et  qui 
se  prêtait  le  mieux  aussi  au  style  qu'il  avait  employé  jusqu'alors.  Il 
se  donnait  ainsi  le  temps  de  mûrir  ses  projets,  de  faire  les  recher- 
ches, de  réunir  les  renseignemens  nécessaires  pour  mener  à  bonne 
fin  une  entreprise  sans  précédens.  La  fresque  de  la  Religion,  appelée 
plus  communément  la  Dispute  du  Saint-Sacremmt  y  peinte  dans  le 
courant  de  l'année  1509,  rappelle  par  son  ordonnance  générale 
la  composition  des  mosaïques  dont  Raphaël  avait  vu  de  si  beaux 
exemples  à  Florence  et  à  Rome.  Dans  la  partie  inférieure  du  tableau, 
et  des  deux  côtés  de  l'autel  sur  lequel  est  placé  le  saint  sacrement, 
sont  groupés  les  quatre  docteurs  de  l'église  latine,  des  saints,  des 
pères  de  l'église,  et  parmi  eux  Dante,  Savonarole  et  Bramante. 
Tous  ces  personnages  discutent  avec  animation  sur  le  dogme  mysté- 
rieuxv  Au-dessus,  dans  la  partie  moyenne  de  la  composition,  entre 
la  Vierge  et  saint  Jean-Baptiste,  se  trouve  le  Christ  dans  sa  gloire, 
assis  sur  les  nuages,  la  poitrine  découverte,  les  bras  étendus.  A 
droite  et  à  gauche,  rangés  symétriquement  en  demi-cercle,  sont 
les  apôtres  et  les  patriarches.  Dieu  le  père,  sous  la  figure  d'un  vieil- 
lard, tenant  le  monde  d'une  main,  de  l'autre  le  bénissant,  et  en- 
Ci)  Les  appartemens  Borgia,  qiii  font  aujourd'hui  partie  de  la  Bibliothèque  Vaticane. 


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RAPHAËL,   SA  VIE   ET  8ES  (EUVRESé  687' 

touré  d* anges  et  de  séraphins,  occupe  la  portion  supérieure  de  ce 
vaste  ensemble. 

On  le  voit,  Raphaël,  dans  cette  composition,  ne  sort  pas  des  ha- 
bitudes de  l'art  consacré.  On  en  trouverait  les  élémens  non-seule- 
ment dans  les  mosaïques  anciennes,  mais  dans  les  fresques  d'Orga- 
gna  au  Gampo-Santo  de  Pise  et  à  Sainte-Marie-Nouvelle,  dans  le 
Jugement  dernier  de  Fra  Bartolomeo  à  l'hôpital  de  Sainte-Marie- 
Nouvelle,  et  dans  la  plupart  des  ouvrages  de  ce  genre  des  xiv*  et 
XV*  siècles  inspirés  du  poème  de  Dante.  Raphaël  lui-même  avait 
adopté  cette  disposition  dans  sa  fresque  de  San-Severo  de  Pérouse, 
et  il  ne  fit  que  la  développer  dans  la  salle  du  Vatican.  Ses  préoccu- 
pations de  l'art  sacerdotal  se  retrouvent  non-seulement  dans  la  dis- 
position ^métrique  de  l'ensemble,  mais  aussi  dans  l'application  de 
l'or  à  quelques  détails  d'ornementation  et  dans  le  caractère  des 
têtes,  qui  rappellent  les  portraits  des  maîtres  primitifs;  mais  ce  qui 
est  bien  de  Raphaël  dans  cette  fresque  célèbre ,  c'est  la  grande  or- 
donnance, l'unité  d'impression,  l'harmonie  des  lignes  générales,  la 
beauté  des  types,  qui  font  de  la  Dispute  du  Saint -Sacrement  une 
œuvre  vraiment  originale  et  bien  supérieure  à  celles  qui  lui  ont  servi 
de  modèles. 

La  seconde  des  compositions  qui  ornent  la  salle  de  la  Signature, 
Apollon  au  milieu  des  MuseSy  fut  exécutée  en  1510,  et  ne  porte  plus 
aucune  trace  de  la  manière  des  maîtres  primitifs  :  c'est  l'antiquité 
dans  ce  qu'elle  a  de  plus  poétique  et  de  plus  gracieux,  mais  l'anti- 
quité vue,  comprise  et  sentie  par  Raphaël.  Tout  appartient  au  jeune 
maître  dans  ce  bel  ouvrage ,  aussi  bien  la  composition  que  le  mode 
d'exécution.  La  nature  du  sujet  et  la  disposition  de  l'espace  qu'il 
devait  décorer,  tout  lui  conseilla  de  s'abandonner  à  son  seul  génie. 
La  fresque  de  la  Poésie  occupe  en  effet  le  dessus  et  les  deux  côtés 
d'une  fenêtre  qui  s'ouvre  sur  la  cour  du  Belvédère;  mais  Raphaël 
sut  tirer  le  plus  heureux  parti  d'un  emplacement  qui  paraît  au  pre- 
mier abord  si  défavorable.  Apollon  Musagète,  la  tète  levée  vers  le 
ciel  et  jouant  du  violon,  marque  la  partie  centrale  de  la  composition. 
Il  est  assis  au  sommet  d'une  éminence  ombragée  de  lauriers.  Autour 
de  lui,  sur  les  pentes  de  la  colline  qui  descend  des  deux  côtés  de 
la  fenêtre,  se  groupent  les  Muses,  les  poètes  de  la  Grèce,  de  Rome 
et  ceux  de  l'Italie  moderne.  On  s'est  demandé  pourquoi  Raphaël, 
qu'un  goût  si  sûr  conduit  d'ordinaire,  au  lieu  de  donner  à  Apollon 
la  lyre  traditionnelle,  lui  avait  mis  dans  les  mains  un  disgracieux 
violon.  Tel  n'avait  pas  été  d'abord  son  dessein,  car  une  gravure 
de  Marc-Antoine,  qui  nous  donne  l'esquisse  de  cette  composition, 
représente  le  jeune  dieu  avec  l'instrument  de  son  choix,  et  M.  Pas- 
savant suppose  avec  beaucoup  de  vraisemblance  que  Raphaël  avait 
dû  obéir  dans  cette  circonstance  à  une  suggestion  de  Jules  II,  et 


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688  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

rappeler  dans  son  Apollon  un  improvisateur  célèbre  de  cette  épo- 
que, très  protégé  par  le  pontife,  et  dont  l'admirable  Joueur  de  vio- 
lon du  palais  Sciarra  serait  le  portrait.  Ce  détail  ne  trouble  du  reste 
que  fort  peu  Tharmonieuse  et  sereine  beauté  de  Tensemble.  Raphaël 
a  mis  dans  d'autres  ouvrages  plus  de  science  et  de  force,  mais  il  n'a 
jamais  eu  à  un  plus  haut  degré  le  sentiment  vif  et  vrai  de  l'art  an- 
tique, tel  au  moins  qu'on  le  comprenait  au  xvi**  siècle  à  Florence  et 
à  Rome. 

La  troisième  composition,  exécutée  en  1511,  représentant  la 
Science,  et  connue  sous  le  nom  de  t École  d'Athènes^  est  une  con- 
ception complètement  originale  et  sans  aucun  antécédent.  Jamais 
aucun  peintre  avant  Raphaël  n'avait  imaginé  d'exprimer  dans  une 
œuvre  de  cette  importance  une  idée  aussi  générale  par  une  allégorie 
aussi  vague,  et  c'est  par  des  prodiges  d'habileté  qu'il  a  pîi  rendre 
intéressante  une  scène  pour  ainsi  dire  sans  action,  et  qui  ne  se  rat- 
tache à  aucun  fait  précis.  Sous  le  portique  d'une  vaste  construction 
dans  le  goût  de  la  renaissance,  Platon  et  Aristote,  l'un  représentant 
l'Académie,  l'autre  le  Lycée,  se. tiennent  debout.  Platon,  le  phi- 
losophe de  l'idéalisme,  montre  le  ciel  de  la  main;  Aristote  indique, 
par  son  geste  dirigé  vers  la  terre,  que  c'est  dans  l'observation  ri- 
goureuse des  phénomènes  naturels  qu'il  cherche  les  bases  de  sa 
méthode.  Les  philosophes,  les  savans  de  l'antiquité  et  quelques 
personnages  contemporains  du  peintre  sont  groupés  sur  les  mar- 
ches du  monument  et  sur  le  premier  plan  du  tableau.  Cette  com- 
position restera  un  sujet  d'étonnement,  d'admiration  et  d'étude  pour 
tous  ceux  que  charme  et  qu'émeut  la  beauté.  Pour  l'harmonie  des 
lignes  générales,  pour  l'habile  distribution  et  la  juste  relation  des 
groupes  de  personnages,  le  caractère  élevé  des  types,  des  physio- 
nomies, des  attitudes,  des  draperies,  pour  la  couleur  sobre,  forte  et 
vraiment  historique,  Raphaël  n'a  jamais  surpassé  l'École  d'Athènes. 
C'est  à  la  fois  un  grand  effort  de  talent  et  une  œuvre  accomplie» 
mais  c'est  aussi  le  premier  essai  dans  de  pareilles  proportions  de 
cet  art  purement  représentatif  où  la  science  remplace  l'inspiration 
poétique,  où  une  pensée  imparfaitement  définie  ne  semble  appeler 
les  personnages  qu'à  témoigner  par  leur  beauté  du  savoir  et  de 
l'habileté  du  peintre. 

L'espace  qu'occupe  la  quatrième  fresque,  la  Jurisprudence^  ache- 
vée en  1511,  est  percé  d'une  fenêtre  comme  celui  sur  lequel  est 
représenté  le  Parnasse,  et  qui  lui  fait  face.  Raphaël  tourna  cette 
difficulté  en  divisant  son  sujet  en  trois  compositions  distinctes.  De 
chaque  côté  de  la  fenêtre,  il  peignit  deux  scènes  historiques,  dont 
l'une,  Justinien  remettant  le  Digeste  à  Tribonieny  personnifie  le 
droit  civil,  et  l'autre,  Grégoire  IX  publiant  les  décr étales  y  le  droit 
canon.  Au-dessus  de  ces  deux  ouvrages  se  trouvent  les  trois  admi- 


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RAPHAËL,    SA   VIE   ET   SES  OEUVRES.  689 

rables  figures  de  femmes  si  connues  par  la  gravure  qui  symbolisent 
la  Justice^  la  Force  et  la  Modération^  et  dans  lesquelles  Raphaël  a 
dépassé  par  la  grandeur,  l'élévation,  la  simplicité  du  style,  aussi 
bien  que  par  le  caractère  magistral  de  T exécution,  .tout  ce  qu'il  avait 
fait  jusqu'alors.  Ces  figures  présentent  une  ample  inspiration  qui 
ne  lui  est  pas  habituelle,  et  qu'il  ne  retrouvera  qu'à  deux  ou  trois 
reprises  dans  les  Sibylles  de  la  Pace,  dans  quelques-unes  des 
figures  des  cartons  d'Hampton-Court  et  dans  la  Vision  d'Ezéchiel. 

Le  succès  des  peintures  de  la  chambre  de  la  Signature  fut  im- 
mense, et  Jules  II  confia  immédiatement  à  Raphaël  la  décoration 
d'une  nouvelle  salle  qui  prit  de  la  plus  importante  des  fresques  que 
le  Sanzio  y  exécuta  le  nom  de  salle  d*/léliodore.  Raphaël  commença 
ce  travail  dès  1512,  et  il  le  poursuivit  avec  une  extrême  activité, 
car  la  Messe  de  Bolsène  et  YHéliodore  étaient  terminés  ou  au  moins 
très  avancés  au  moment  de  la  mort  de  Jules  II,  c'est-à-dire  en  fé- 
vrier 1513.  Les  deux  autres  compositions,  la  Délivrance  de  saint 
Pierre  et  \ Attila^  dans  lesquelles  le  peintre  a  introduit  le  portrait 
de  Léon  X,  comme  il  avait  fait  de  celui  de  Jules  dans  la  Messe  de 
Bolsène  et  dans  YHéliodore^  ne  furent  commencées  qu'après  l'élé- 
vation de  Jean  de  Médicis  au  trône  pontifical.  Ces  décorations  font 
le  contraste  le  plus  complet  avec  celles  de  la  salle  de  la  Signature. 
Autant  les  premières  sont  abstraites,  calmes,  conçues  en  dehors  de 
toutes  préoccupations  du  temps,  autant  celles-ci  sont  dramatiques, 
passionnées,  pleines  d'allusions  aux  événemens  d'alors,  de  flatte- 
ries à  l'adresse  des  deux  papes,  et  la  force  de  la  couleur,  la  bi- 
zarrerie des  effets  semblent  également  refléter  la  violence  des  sen- 
timens  qui  les  inspirèrent.  Une  fois  cette  donnée  admise,  quelle 
variété,  quelle  richesse,  quelles  ressources  d'invention,  ne  trou- 
vera-t-on  pas  dans  ces  quatre  compositions!  quelle  énergie  et  quelle 
passion  dans  les  trois  femmes  qui  sont  à  genoux  sur  le  devant  du 
tableau  YHéliodore  (1)  I  quel  mouvement  dans  le  cavalier  et  dans  les 
deux  anges  qui  l'accompagnent!  La  fresque  est-elle  jamais  arrivée 
à  une  plus  grande  puissance  de  couleur  et  d'effet  que  dans  la  Messe 
de  Bolsène?  Et  Raphaël  ou  tout  autre  peintre  a-t-il  jamais  donné 
aux  têtes  de  ses  personnages  des  expressions  plus  fortes  et  plus  pro- 
fondes que  celles  de  Jules  II  et  des  cardinaux  qui  l'entourent  dans 
ce  tableau? 

Quoiqu'à  l'époque  où  nous  sommes  parvenus  Raphaël  eût  déjà  de 

(1)  C^est  dans  celle  de  ces  trois  femmes  vaes  de  dos  qui  tourne  la  tète  que  parait  pour 
la  première  fois  la  Fornarina  (M.  Gruyer,  Essai  sur  les  Fresques  de  Raphaël).  Depuis 
cette  époque,  Raphaël  a  mis  la  Fornarina  dans  presque  tous  ses  ouvrages  de  grand 
caractère.  On  la  reconnaît  dans  l'Incendie  du  Bourg,  dans  la  Vierge  au  poisson,  dans 
celle  de  saint  Sixte,  dans  la  mère  du  possédé  de  la  Transfiguration,  etc. 

TOME  XXVII.  '  44 


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690  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

très  nombreux  élèves  auxquels  il  faisait  exécuter  les  parties  acces- 
soires de  ses  compositions,  on  pense  qu'il  peignit  au  moins  en  très 
grande  partie  de  sa  propre  ma'm  les  sujets  principaux  de  cette  salle. 
Il  n'en  est  pas  de  même  pour  la  suivante,  celle  de  Cbarlemagne, 
peinte  en  1516  et  1517,  mais  par  ses  élèves,  car,,  excepté  dans  la 
composition  de  V Incendie  du  Bourg ^  la  seule  importante  parmi  les 
quatre  fresques  qui  décorent  cette  salle,  il  est  impossible  de  recon- 
naître Fauteur  du  Pamassey  de  la  Jurisprudence  et  de  YHéliodore. 
Raphaël,  surchargé  de  travaux,  à  part  quelques  ouvrages  importans 
dont  il  se  réservait  l'exécution,  ne  pouvait  plus  guère  dès  lors  que 
préparer  les  dessins  que  peignaient  sous  son  inspiration  immédiate 
une  légion  de  peintres  dont  quelques-uns  étaient  des  artistes  dis- 
tingués, et  qui  étaient  venus,  non-seulement  de  toutes  les  parties  de 
l'Italie,  mais  de  tous  les  pays  de  l'Europe,  se  placer  sous  sa  direc- 
tion. «  Il  avait  su  établir  parmi  eux,  dit  Vasari,  une  telle  harmonie, 
que  jamais  la  moindre  jalousie  ne  vint  troubler  leur  union...  Il  met- 
tait une  complaisance  extrême  à  initier  aux  mystères  de  son.  art  ses 
disciples,  qu'il  aimait  comme  ses  enfans.  Aussi,  lorsqu'il  sortait  pour 
aller  à  la  cour,  où  il  occupait  une  place  de  gentilhomme  de  la  cham- 
bre, il  avait  toujours  un  cortège  de  cinquante  peintres,  hommes 
intelligens  et  vaillans,  qui  l'accompagnaient.  » 

La  salle  de  Constantin,  la  dernière  de  celles  que  Raphaël  avait 
été  chargé  de  décorer  au  Vatican,  et  pour  laquelle  il  avait  préparé 
quelques  dessins  en  1519  et  1520,  ne  fut  peinte  qu'après  sa  mort 
par  ses  élèves,  et  presque  entièrement,  semble-t-Û,  par  Jules  Ro- 
main. Deux  figures  seulement,  la  Justice  et  la  Prudence  y  sont  de  la 
main  de  l'Urbinate.  Elles  se  trouvent  à  droite  et  à  gauche  de  la  Ba- 
taille de  Constantin^  et  n'ont  d'autre  intérêt  que  d'être  la  seule  ten- 
tative qu'ait  faite  Raphaël  de  peindre  à  l'huile  sur  préparation  à  la 
chaux,  à  l'exemple  de  Sébastien  del  Piombo. 

Cependant  les  Stanze^  pour  être  un  monument  unique  dans  l'his- 
toire de  l'art,  et,  dans  leur  ensemble  imposant,  l'œuvre  la  plus  con- 
sidérable de  Raphaël,  celle  qui  donne  la  plus  haute  idée  de  l'éléva- 
tion et  de  la  souplesse  de  son  génie,  ne  sont  pas  les  seules  peintures 
décoratives  qu'il  ait  exécutées  au  Vatican.  En  1514,  Bramante  était 
mort  sans  avoir  terminé  les  galeries  qui  entourent  de  trois  côtés  la 
cour  de  Saint-Damassus.  Raphaël  fut  chargé  par  Léon  X  d'achever 
cette  construction  et  d'en  diriger  l'ornementation.  On  avait  déblayé 
depuis  quelques  années  les  chambres  enfouies  des  thermes  de  Ti- 
tus, et  retrouvé  dans  toute  leur  fraîcheur  les  peintures  et  les  stucs 
qui  les  décoraient.  Raphaël  comprit  aussitôt  le  parti  qu'on  pourrait 
tirer  de  ces  gracieux  motifs.  Il  prit  les  arabesques  antiques  pour 
point  de  départ,  et,  en  les  modifiant  au  gré  de  sa  fantasque  imagi- 


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BÂPHAEL,   8À   TIE   ET   SES  OEUVRES.  091 

nation,  en  y  introduisant  des  emblèmes,  des  figures  détachées,  une 
foule  de  petits  sujets,  jusqu'à  des  fleurs  et  des  fruits,  il  créa  un 
genre  nouveau  qui  n'est  pas  une  des  moindres  preuves  de  la  sou- 
plesse de  son  esprit.  Il  faut  dire  que  dans  ce  travsdl  il  fut  merveil- 
leusement secondé  par  plusieurs  de  ses  élèves,  surtout  par  Jean 
d'Udine,  et  que  c'est  à  Uécolier  autant  qu  au  maître,  qui  ne  fit  guère 
qu'inspirer  ces  ornemens  exquis,  que  revient  l'honneur  de  ces  chefs- 
d'œuvre  de  délicatesse  et  de  goût. 

Toutefois  c'est  bien  Raphaël  qui  est  le  seul  auteur  des  dessins 
dont  il  fit  décorer  le  plafond  de  la  galerie  du  second  étage.  Les  cin- 
quante-deux petits  tableaux  qui  composent  cet  ensemble  ont  été 
peints  par  ses  élèves,  à  l'exception  du  premier  d'entre  eux,  Dieu 
créant  le  ciel  et  la  terre ^  qui  est  de  sa  main.  Ils  ont  été  très  souvent 
gravés.  Ils  représentent  les  principales  scènes  de  l'Ancien  et  du 
Nouveau  Testament,  et  sont  connus  sous  le  nom  de  Bible  de  Ra- 
phaëL  Toute  description  qu'on  en  voudrait  faire  serait  à  la  fois  su- 
perflue et  impossible. 

L'esprit  est  vraiment  confondu  du  nombre,  de  l'importance,  de  la 
variété  des  travaux  que  Raphaël  projetait,  dirigeait  ou  exécutait  lui- 
même.  Michel-Ange,  dont' le  témoignage  en  pareille  matière  a  sa 
valeur,  «s'émerveillait,  nous  dit  Gondivi,  de  l'ardeur  infatigable  que 
le  Sanzio  mettait  à  dessiner  de  mille  manières  ses  compositions  avant 
de  les  exécuter,  à  copier  les  antiques,  à  esquisser  continuellement 
de  nouvelles  inventions.  »  On  ne  peut  se  dissimuler  cependant  que 
bien  des  traces  de  lassitude  se  remarquent  dans  quelques  parties  de 
ces  grands  ouvrages.  L'esprit  de  Raphaël  était  plus  intelligent  et 
ingénieux  que  créateur  et  spontané.  Guidé  par  un  admirable  instinct 
de  la  beauté  qui  fut  son  vrai  génie,  il  comprenait  tout,  s'assimilait 
tout,  transformait  tout  en  œuvres  accomplies;  mais  une  inspiration 
personnelle  ne  vivifie  pas,  et  tant  s'en  faut,  à  un  égal  degré  tout  ce 
qu'il  a  fait.  G' est  encore  Michel-Ange  qui  le  dit  :  «  il  devait  plus  à 
l'étude  qu'à  la  nature;  »  et  si  on  entend  par  la  nature  la  force  in- 
née, une  puissance  en  quelque  sorte  native,  et  que  le  travail  n'au- 
rait pas  besoin  de  féconder,  ce  mot  est  vrai.  La  rhétorique  n'existe 
pas  seulement  en  littérature,  et  c'est  le  beau  académique,  le  con- 
ventionnel, qui  lui  correspond  dans  les  arts  du  dessin.  Cette  trans- 
action entre  les  manières  extrêmes  de  concevoir  et  d'exprimer  la 
forme,  cette  beauté  moyenne,  sans  individualité,  sans  réalité,  sans 
vie,  ce  modèle  trop  connu  qui  se  transmet  dans  l'école,  cette  maladie 
désastreuse  qui  atteint  l'art  aussitôt  qu'il  s'éloigne  de  sa  source,  la 
nature,  n'a  point  épargné  Raphaël.  Je  sais  ce  qu'on  doit  à  un  nom 
tel  que  le  sien,  et  de  quelle  respectueuse  absolution  il  faut  couvrir 
quelques  faiblesses  en  faveur  de  tant  de  chefs-d'œuvre;  mais  je  le 
demande,  à  la  vue  de  ses  deux  figures  de  la  salle  de  Gonstantin,  de 


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692  BEYUE   DES   DEUX  MONDES. 

celles  du  Massacre  des  Innocens  dans  la  gravure  de  Marc-Antoine^ 
de  celles  même,  si  magistrales  cependant,  de  la  jeune  femme  qui, 
à  genoux  sur  le  devant  du  tableau,  lève  les  bras  vers  le  ciel,  et  de 
l'homme  qui  porte  son  père  dans  l'Incendie  du  Bourçy  de  tant  d'au- 
tres encore  qu'il  serait  inutile  de  rappeler,  ne  ressent-on  pas  un  peu 
d'ennui?  ne  prévoit-on  pas  que  l'académie  s'avance,  et  avec  elle 
un  cortège  de  compositions  toutes  faites,  de  formes  usées,  dans  les- 
quelles une  pratique  savante  tiendra  lieu  de  sincérité  et  d'inspiration? 
On  voudrait  pouvoir  dire  au  grand  peintre  qui  se  copie,  s'imite  et 
se  répète,  qui  n'obéit  plus  qu'à  une  impulsion  molle  de  sa  pensée: 
Retourne  aux  deux  seules  sources  vraiment  fécondes,  toi-même  et 
la  nature  ;  cherche  dans  ton  âme  la  force  qui  crée  ;  presse  la  ma- 
melle de  \alma  parens,  de  l'inépuisable  réalité.  Touche  la  terre, 
Antéel 

Les  décorations  du  Vatican  sont  loin  d'être  les  seules  peintures 
murales  qu'ait  exécutées  Raphaël.  Pendant  que  se  continuait  cette 
vaste  entreprise,  il  avait  fait  quelques-unes  de  ces  œuvres  grandioses 
dans  lesquelles  le  plus  gracieux  des  peintres  atteint  presque  à  la 
sublimité  de  style  de  Michel-Ange  :  je  veux  parler  des  dessins  pour 
les  mosaïques  de  la  chapelle  Chigi  à  Santa-Maria-del-PopoIo,  du 
prophète  Isaie  sur  un  des  piliers  de  San-Agostino,  et  surtout  des 
célèbres  Sibylles  de  l'église  de  Santa-Maria-della-Pace.  Tout  en  re- 
connaissant l'impression  profonde  qu'avaient  faite  sur  l'écrit  du 
Sanzio  les  décorations  de  la  chapelle  Sixtine,  et  combien  il  sut  pro- 
fiter, pour  agrandir  sa  manière,  des  exemples  du  sculpteur  floren- 
tm,  il  ne  faut  voir  aucune  imitation  servile  dans  une  préoccupation 
naturelle  et  motivée,  et  dans  une  influence  que  Raphaël,  avec  son 
discernement  habituel,  ne  subit  que  juste  assez  pour  se  fortifier,  et 
sans  abdiquer  en  aucune  manière  sa  personnalité. 

Michel- Ange  et  Raphaël  se  rendaient  mutuellement  pleme  justice; 
mais  leurs  idées,  leur  genre  de  talent,  leur  manière  de  vivre  pré- 
sentaient de  telles  différences,  qu'il  n'est  pas  étonnant  qu  une  sorte 
de  rivalité,  envenimée  par  les  discussions  passionnées  de  leurs  élèves 
et  de  leurs  partisans,  ait  existé  entre  eux,  et  qu'il  en  soit  résulté  des 
rapports  difficiles  et  tendus  qui  se  traduisirent  plus  d'une  fois  en 
paroles  amères.  Raphaël,  jeune,  élégant,  heureux,  faisait  un  con- 
traste frappant  avec  l'austère  et  sombre  Michel-Ange.  «  11  ne  vivait 
pas  comme  un  peintre,  dit  Vasari,  mais  comme  un  prince.  »  Et  cette 
existence  bruyante  d'un  homme  qu'il  appréciait,  mais  en  le  jugeant, 
inquiétait  et  irritait  le  Florentin.  On  raconte  qu'un  jour  les  deux 
artistes  s'étant  rencontrés  dans  la  cour  du  Vatican,  l'un,  entouré  de 
son  cortège  d'élèves,  allant  aux  Stanze,  l'autre  se  rendant  solitai- 
rement à  la  chapelle,  Michel-Ange  dit  au  Sanzio  :  «  Vous  marchez 
avec  une  grande  suite,  comme  un  général;  »  à  quoi  Raphaël  aurait 


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RAPHAËL,    SA   TIE   ET   SES   OEUVRES.  693 

répondu  :  «Et  vous,  vous  allez  seul  comme  le  bourreau.  »  Le  mé- 
contentement, l'humeur  de  Michel-Ange  se  montrèrent  clairement 
dans  la  protection  qu'il  donna,  s'il  faut  en  croire  Yasari,  à  Sébastien 
del  Piombo,  avec  le  désir  de  l'opposer  à  Raphaël  dans  la  peinture 
à  l'huile  et  de  chevalet,  qu'il  n'avait  lui-même  que  peu  ou  point 
pratiquée,  et  pour  laquelle  il  témoigna  toujours  un  profond  mépris. 
On  est  fondé  à  croire  qu'il  est  l'auteur  d'une  partie  des  dessins  de 
la  Résurrection  de  Lazare  de  la  galerie  nationale  de  Londres,  que 
Sébastien  fit  pour  le  cardinal  de  Médicis,  qui  avait  commandé  dans 
le  même  temps  le  tableau  de  la  Transfiguration  à  Raphaël,  et  on 
reconnaît  également  le  dessin  hardi  du  peintre  de  la  Sixtine  dans 
le  Christ  à  la  Colonne  que  le  Vénitien  exécuta  dans  la  chapelle  Bor- 
ghesini  à  San-Pietro-in-Montorio,  Raphaël  n'avait  rien  à  craindre  de 
Sébastien,  et  se  doutant  de  l'intention  qui  poussait  le  sculpteur  à 
favoriser  son  rival,  il  dit  avec  beaucoup  de  bonne  humeur  et  d'es- 
prit :  «  Je  me  réjouis  de  la  faveur  que  me  fait  Michel-Ange,  puis- 
qu'il me  prouve  par  là  qu'il  me  croit  digne  de  lutter  contre  lui  et 
non  contre  Sébastien.  »  Du  reste,  si  quelque  chose  doit  surprendre, 
c'est  que  ces  deux  grands  hommes,  rivaux  dans  le  même  art,  dans 
les  faveurs  du  public  et  des  princes  qui  les  employaient,  n'aient  ja- 
mais cherché  à  se  nuire,  et  qii'à  part  quelques  vivacités  de  paroles, 
qui  che^  d'autres  se  seraient  sans  doute  transformées  en  scandaleux 
conflits,  leurs  rapports  soient  toujours  restés  parfaitement  dignes  et 
honorables.  Jamais  en  effet  ils  ne  se  sont  laissé  entraîner  l'un  contre 
l'autre  à  aucune  de  ces  intrigues,  de  ces  mauvaises  jalousies  que  la 
diversité  et  en  quelque  sorte  l'antagonisme  de  leurs  caractères  au- 
raient pu  si  facilement  faire  éclater. 

On  a  beaucoup  exagéré  d'ailleurs  cette  rivalité  entre  Michel-Ange 
et  Raphaël,  comme  le  démontre  entre  autres  l'anecdote  rapportée  par 
Cinelli  à  propos  des  fresques  de  la  Pace.  Raphaël  d'Urbin  avait  peint 
pour  Agost'mo  Chigi  à  Santa-Maria-della-Pace  quelques  prophètes 
et  quelques  sybilles  sur  lesquels  il  avait  reçu  un  à-compte  de 
500  écus.  Un  jour  il  réclama  du  caissier  d'Agostino  le  complément 
de  la  somme  à  laquelle  il  estimait  son  travail.  Le  caissier,  s'éton- 
nant  de  cette  demande  et  pensant  que  la  somme  déjà  payée  était  suffi- 
sante, ne  répondit  point.  «  Faites  estimer  le  travail  par  un  expert,  dit 
Raphaël,  et  vous  verrez  combien  ma  réclamation  est  modérée.  »  Giulio 
Borghesi  (c'était  le  nom  du  caissier)  songea  tout  de  suite  à  Michel- 
Ange  pour  cette  expertise,  et  le  pria  de  se  rendre  à  l'église  et  d'estimer 
les  figures  de  Raphaël.  Peut-être  supposait-il  que  1* amour-propre, 
la  rivalité,  la  jalousie,  porteraient  le  Florentin  à  amoindrir  le  prix  de 
ces  peintures.  Michel-Ange  alla  donc,  accompagné  du  caissier,  à 
Santa-Maria-della-Pace,  et,  comme  il  contemplait  la  fresque  sans 
mot  dire,  Borghesi  l'interpella.  «  Cette  tête,  répondit  Michel-Ange 


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69A  RETUE   DES   DEUX  MONDES. 

en  indiquant  du  doigt  une  des  sybilles,  cette  tète  vaut  cent  écus! 
—  Et  les  autres?  demanda  le  caissier.  —  Les  autres  valent  autant.  » 
Cette  scène  avait  eu  des  témoins  qui  la  rapportèrent  à  Ghigi.  11  se 
fit  raconter  tout  en  détail,  et,  commandant  d'ajouter  aux  500  écus 
pour  cinq  têtes  100  écus  pour  chacune  des  autres,  il  dit  à  son  cais- 
sier :  «  Ya  remettre  cela  à  Raphaël  en  paiement  de  ses  têtes,  et 
comporte-toi  galamment  avec  lui,  afin  qu'il  soit  satisfait,  car  s'il 
voulait  encore  me  faire  payer  les  draperies,  nous  serions  probable- 
ment ruinés.  » 

Depuis  son  séjour  à  Florence,  où,  en  étudiant  le  carton  de  la  guerre 
de  Pise,  il  avait  si  sensiblement  fortifié  et  agrandi  son  dessin,  Ra- 
phaël n'avait  jamais  cessé  de  se  préoccuper  de  Michel-Ange.  Il  di- 
sait lui-même  «  qu'il  rendait  grâces  au  ciel  de  l'avoir  fait  naître  pen- 
dant la  vie  de  ce  grand  homme;  »  mais  il  était  trop  intelligent  pour 
ne  point  comprendre  qu'il  ne  pouvait  pas  s'aventurer  trop  loin  sur 
le  terrain  de  son  tout-puissant  rival ,  sans  risquer  de  dénaturer  son 
talent.  Il  ne  l'imita  donc  point,  et  l'influence  qu'eut  sur  lui  Michel- 
Ange  fut  celle  qu'exerce  naturellement  une  individualité  aussi  ro- 
buste sur  une  nature  délicate,  sympathique  et  accessible  aux  im- 
pressions. En  voyant  les  œuvres  souveraines  de  Buonarotti,  Raphaël 
ne  se  dissimula  sans  doute  pas  qu'il  ne  s'élèverait  jamais  à  de  pa- 
reilles hauteurs.  Il  trouvait  son  sort  assez  beau  pour  n'avcrir  rien  à 
envier  à  personne  ;  il  n'aurait  pas  changé  sa  brillante  existence 
contre  l'amère  destinée  du  Florentin,  et  il  se  borna  avec  raison  à 
chercher  dans  d'inimitables  modèles  ce  qui  pouvait  développer, 
agrandir,  élever  et  fortifier  son  gracieux  génie. 

Cette  influence  qu'eut  Michel-Ange  sur  Raphaël  ne  cessa  cepen- 
dant d'augmenter  d'année  en  année,  et  si  l'Urbinate  eût  vécu  plus 
longtemps,  elle  aurait  pu  lui  être  fatale.  Elle  devient  très  sensible  à 
partir  des  admirables  figures  de  la  Jurisprudence  dans  la  salle  de  la 
Signature,  qui  furent  exécutées  en  1512,  précisément  à  l'époque 
où  Michel-Ange  découvrit  la  première  partie  de  la  chapelle  Sixtine. 
On  la  retrouve  dans  quelque  figures  de  YHéliodore^  et  d'une  ma- 
nière fâcheuse  dans  la  plupart  de  celles  de  F  Incendie  du  Bourg. 
Dans  les  sublimes  Sybilles  de  la  Pace,  elle  se  mêle  d'une  manière 
si  heureuse  à  l'inspiration  propre  de  Raphaël,  que  bien  que  l'on 
puisse  penser  qu'il  ne  les  aurait  jamais  faites  s'il  n'avait  vu  et  étu- 
dié Michel-Ange,  ces  fresques  grandioses  lui  appartiennent  absolu- 
ment, et  on  doit  lui  en  laisser  tout  l'honneur.  Dans  un  petit  nombre 
d'ouvrages  au  contraire,  la  préoccupation  de  Buonarotti  est  si  net- 
tement accusée  qu'on  ^pourrait  les  appeler  une  imitation.  Je  n'en 
donnerai  pour  exemple  que  VlsaiCy  que  Crespi,  fils  dé  l'Espagnolet, 
vit  avant  qu'il  n'eût  été  dégradé  par  le  temps  et  les  restaurations, 
et  dont  il  disait  :  «  J'avoue  que  je  restai  surpris  en  le  voyant,  et  qu'à 


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BÂPHÂEL,    SA   VIE   ET   SES   (KUYRES.  695 

la  grandeur  du  style,  à  la  hardiesse  et  à  la  liberté  du  dessin,  je  Tau- 
rais  jugé  de  Michel-Ange.  » 

C'est  en  151A  que  Raphaël  exécuta  pour  Agostino  Chigi  les  Si^ 
bylles  de  la  Pace.  C'est  dans  cette  année  encore  qu'il  fit  pour  le 

même  riche  banquier  le  Trw?nphe  de  Galatêe  à  la  Farnésine,  et  s'il 
était  besoin  de  prouver  par  un  nouvel  exemple  la  souplesse  de  son 
esprit  et  la  diversité  de  son  génie,  il  suffirait  de  rappeler  que  Tun  de 
ses  plus  sévères  et  l'un  de  ses  plus  gracieux  ouvrages  furent  faits 
en  même  temps.  Agostino  Chigi  aimait  passionnément  les  arts.  Ori- 
ginaire de  Sienne,  où  il  avait  passé  la  plus  grande  partie  de  sa  vie, 
il  avait  affermé  des  mines  de  sel  et  d'alun  qui  appartenaient  au 
saint-siége.  Ses  intérêts  commerciaux  l'appelaient  souvent  à  Rome, 
et  il  finit  par  s'établir  dans  cette  ville.  Il  était  lié  avec  les  artistes 
et  les  hommes  les  plus  illustres  de  son  temps,  et  il  employait  son 
immense  fortune  de  la  manière  la  plus  intelligente  et  la  plus  géné- 
reuse. 11  avait  fait  construire  dans  le  Trastevere,  par  Texcellent  ar- 
chitecte Balthazar  Peruzzi,  la  charmante  habitation  qu'on  appelle  la 
Farnésine.  Il  avait  fait  venir  de  Venise  Sébastien  del  Piombo,  qui 
décora  plusieurs  parties  de  ce  palais,  et  demandé  à  Raphaël,  qu'il 
avait  déjà  chargé  de  construire  sa  chapelle  sépulcrale  de  Santa- 
Maria-del-Popolo,  de  décorer  la  galerie  principale  de  son  palais, 
divisée  en  plusieurs  compartimens.  LTrbinate,  sollicité  de  toutes 
parts,  n'exécuta  que  le  Triomphe  de  Galatêe,  et  ce  ne  fut  que  plu- 
sieurs années  plus  tard  qu'il  fit  les  beaux  dessins  de  r Amour  et 
Psyché  d'après  la  fable  d'Apulée,  et  que  ses  élèves  peignirent  sous 
sa  direction  le  plafond,  les  voussures  et  les  lunettes  de  la  Loggia  de 
la  Farnésine. 

On  comprend,  en  voyant  ces  belles  et  gracieuses  peintures,  avec 
quelle  sympatliie  et  quel  soin  Raphaël  avait  étudié  l'art  antique.  On 
sait  qu'il  s'entourait  d'une  foule  de  renseignemens  qu'il  devait  soit 
à  ses  savans  amis,  à  Castiglione,  au  cardinal  Bibiena,  à  l'Arioste, 
dont  il  avait  fait  la  connaissance  en  1516  et  qui  lui  indiqua,  dit-on,» 
le  sujet  de  V Amour  et  Psyché,  soit  à  des  dessinateurs  qu'il  avait 
envoyés  en  Sicile  et  jusqu'en  Grèce.  On  trouve  à  chaque  pas  dans 
ses  peintures  des  réminiscences  de  l'antiquité  ;  mais  si  l'étude  intel- 
ligente qu'il  fit  des  monumens  de  la  Grèce  et  de  Rome  fortifia  le 
sentiment  déjà  si  vif  qu'il  avait  de  la  beauté,  ce  n'est  qu'à  la  nature 
particulière  de  son  poétique  génie  qu'il  doit  d'avoir  revêtu  la  forme 
gracieuse,  forte,  noble  et  sereine,  telle  que  la  concevaient  les  anciens, 
d'une  pureté  ingénue,  d'une  chasteté  qui  à  ce  degré  n'appartiennent 
qu'à  lui,  et  qu'il  a  toujours  mises  dans  ses  plus  libres  ouvrages.  Ra- 
phaël avait  puisé  son  idéalisme  chez  les  platoniciens  de  Florence, 
et  il  paraît  s'être  rendu  un  compte  très  précis  du  but  que  l'art  doit 
poursuivre.  «  Il  avait  coutume  de  dire,  rapporte 'Zuccaro,  que  le 


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696  REYDE  DES  DEUX  MONDES. 

peintre  doit  représenter  les  choses  non  pas  comme  les  fait  la  nature, 
mais  comme  elle  les  devrait  faire,  »  et  il  commente  lui-même  cette 
pensée  dans  la  célèbre  lettre  écrite  à  Castiglione  précisément  à  pro- 
pos de  la  Galatée.  «  Quant  à  la  Galatée,  dit-il,  je  me  tiendrais  poui* 
un  grand  maître,  si  elle  avait  seulement  la  moitié  des  mérites  dont 
vous  me  parlez  dans  votre  lettre;  mais  j'attribue  vos  éloges  à  l'a- 
mitié que  vous  me  portez.  Je  sais  que,  pour  peindre  une  belle  per- 
sonne, il  me  faudrait  en  voir  plusieurs,  et  que  vous  fussiez  avec  moi 
pour  m'aider  à  choisir  celle  qui  conviendrait  le  mieux;  mais  il  y  a 
si  peu  de  bons  juges  et  de  beaux  modèles  que  je  travaille  d'après 
une  certaine  idée  que  j'ai  dans  l'esprit.  J'ignore  si  cette  idée  a  quel- 
que excellence,  mais  je  m'efforce  de  la  réaliser.  » 

Cette  idée  que  Raphaël  avait  dans  l'esprit,  et  qu'il  s'efforçait  de 
réaliser,  est  la  loi  suprême  de  l'art.  Que  l'on  s'eii  rende  compte  ou 
que  l'on  agisse  d'instinct,  lorsque  l'on  fait  bien,  c'est  qu'on  lui  obéit* 
«  La  peinture,  dit  Poussin  dans  sa  langue  énergique,  est  amoureuse 
du  beau;  c'est  de  ce  beau  accompli  qu'elle  retrace  l'image.  »  C'est 
cette  doctrine  de  l'idéalisme  dans  l'art  que  Hegel  a  renouvelée  de 
nos  jours  avec  tant  de  netteté.  «  L'artiste  ne  prend  pas,  quant  aux 
formes  et  aux  modes  d'expression,  tout  ce  qu'il  trouve  dans  la  na- 
ture, et  parce  qu'il  le  trouve  ainsi.  S'il  prend  la  nature  pour  modèle, 
ce  n'est  pas  parce  qu'elle  a  fait  ceci  ou  cela  de  telle  façon,  mais 
parce  qu'elle  l'a  bien  fait.  Or  ce  bien  est  quelque  chose  de  plus  élevé 
que  le  réel  lui-même  tel  qu'il  s'offre  à  nos  sens.  »  Et  c'est  en  effet 
en  poursuivant  cette  beauté  supérieure  à  la  réalité,  en  cherchant 
cette  forme  qui  exprime  véritablement  l'idée  qu'elle  doit  représen- 
ter, que  depuis  Phidias  tous  les  grands  artistes  ont  trouvé  leurs 
chefs-d'œuvre. 

IV. 

.  Les  peintures  murales  que  Raphaël  exécuta,  au  Vatican,  dans 
l'église  de  la  Pace  et  à  la  Famésine,  les  admirables  dessins  qu'il 
donna  pour  les  mosaïques  de  la  chapelle  Chigi  à  Santa-Maria-del- 
Popolo,  doivent  être  regardés  sans  doute  comme  la  partie  la  plus 
importante  de  son  œuvre,  comme  le  résultat  du  plus  grand  effort  de 
son  esprit.  Ayant  à  représenter  dans  des  dimensions  considérables 
des  sujets  qui,  pour  quelques-uns  du  moins,  n'avaient  pas  encore 
été  traités  par  des  peintres,  l'élève  du  Pérugin,  l'imitateur  de  Fra 
Bartolomeo  et  de  Mantegna,  le  gracieux  auteur  des  madones  de  Flo- 
rence, appuyé  sur  la  nature,  sur  l'art  antique,  soulevé  et  soutenu 
(même  lorsqu'il  n'en  est  pas  directement  préoccupé)  par  les  grands 
exemples  de  Michel-Ange  au-dessus  du  niveau  naturel  de  son  gé- 
nie, après  de  courtes  hésitations  trouve  sa  route  et  crée  un  genre 


Goôçle 


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RAPHAËL,    SA  YIE   ET  SES   ŒUVRES.  697 

qui  est  à  lui.  Cependant,  du  jour  de  son  arrivée  à  Rome  jusqu'à 
la  fin  de  sa  carrière,  il  exécuta,  concurremment  avec  ses  grands 
travaux,  un  nombre  très  considérable  d'ouvrages  moins  importans 
qui  sont  loin  sans  doute  d'être  tous  de  même  valeur,  dont  plusieurs 
sont  en  grande  partie  de  la  main  de  ses  élèves,  mais  qui  font  pénétrer 
plus  profondément  que  ses  fresques  elles-mêmes  dans  l'intimité  de 
son  génie.  Les  tableaux  de  chevalet  de  Raphaël  sont  ses  œuvres 
d'élection.  Leurs  dimensions,  le  nombre  restreint  des  personnages 
qui  les  composent,  lui  permirent  de  mûrir  sa  pensée,  de  condenser 
l'intérêt,  d'accomplir  l'exécution,  et  aussi  de  moins  recourir  à  ces 
figures  toutes  faites,  à  ces  remplissages  qui,  malgré  leur  beauté, 
font  tache  dans  la  plupart  de  ses  grandes  compositions.  Dans  ses 
tableaux  de  chevalet,  il  put  tout  soigner.  Son  génie  particulier,  sa 
grâce  Bdorable,  son  exquise  élégance,  s'y  montrent  plus  continuel- 
lement et  sans  voile.  Dans  ces  compositions  d'ordre  moyen,  presque 
tout  est  parfait.  Si  son  talent,  en  se  fortifiant,  a  perdu  quelque  chose 
de  sa  juvénile  ingénuité,  il  a  gagné  des  qualités  d'ampleur,  d'énergie, 
d'élévation,  et  non-seiilement  les  compositions  de  l'Urbinate,  à  me- 
sure qu'il  s'est  approché  de  la  fin  de  sa  vie,  sont  devenues  plus 
complètes  et  plus  robustes,  mais  à  bien  des  égards  elles  ont  plus 
de  beauté  et  de  perfection  absolue  que  celles  qu'il  exécuta  à  Flo- 
rence. Plus  qu'aucun  autre  peintre,  Raphaël  a  gardé  jusqu'à  sa  mort 
cette  fleur  de  jeunesse,  cette  fraîcheur,  cette  vivacité  d'impression, 
qui  ne  sont  moins  évidentes  dans  les  ouvrages  de  la  seconde  partie 
de  sa  carrière  que  parce  que  des  qualités  plus  mâles  les  font  jusqu'à 
un  certain  point  oublier. 

Dans  les  tableaux  de  chevalet  qu'il  exécuta  pend::nt  son  séjour  à 
Rome,  Raphaël  suivit  le  même  courant  d'idées  et  obéit  à  la  même 
impulsion  qui,  dans  ses  fresques,  l'avait  fait  passer  de  l'art  repré- 
sentatif à  l'art  dramatique,  de  compositions  où  l'ordonnance  est 
simple,  la  scène,  les  pantomimes  et  les  expressions  tranquilles,  à 
des  ouvrages  plus  énergiques  el  plus  passionnés,  de  sorte  qu'on 
peut  classer  ses  tableaux  de  l'époque  romaine  en  deux  séries  :  la 
première,  qui,  à  de  fort  rares  exceptions  près,  ne  renferme  que  ceux 
dont  l'action  est  calme,  qu'il  a  peints  de  1509  à  1514  sous  l'influence 
des  mêmes  impressions  qui  lui  dictaient  ses  fresques  de  la  salle  de 
la  Signature,  et  parmi  lesquels  on  compte  quelques-unes  de  ses  plus 
belles  œuvres,  la  Vierge  de  FolignOy  la  Vierge  au  poisson  et  la 
Sainte  Cécile;  la  seconde,  allant  de  1514  à  1519,  formée  de  oom- 
positions  dramatiques  telles  que  les  cartons  d'Hampton-Court,  la 
Vision  d'Ézéckiel  et  le  Spasimo^  qui  correspondent  d'une  manière 
assez  précise  aux  peintures  dramatiques  des  dernières  salles  du  Va- 
tican et  aux  décorations  de  l'église  de  la  Pace.  Cette  classification 
n'est  pas  du  reste  d'une  exactitude  rigoureuse,  et  ce  n'est  pas  un 


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698  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  traits  les  moins  remarquables  du  génie  de  Raphaël  que  l'aisance 
avec  laquelle  il  a  su  aller  des  scènes  les  plus  immobiles  aux  com- 
positions les  plus  dramatiques,  des  sujets  religieux  aux  sujets  my- 
thologiques, et,  tour  à  tour  préoccupé  des  monumens  de  l'antiquité 
et  de  l'exemple  de  ses  contemporains,  se  pénétrer  de  l'esprit  de  ce 
qu'il  voulait  représenter,  tout  en  conservant  parfaitement  intacte  sa 
propre  individualité. 

Les  premiers  tableaux  que  Raphaël  exécuta  lors  de  son  arrivée  à 
Rome  rappellent  ses  dernières  compositions  de  Florence.  Je  ne  men- 
tionnerai parmi  ces  ouvrages  de  transition  que  la  charmante  vierge 
appartenant  à  lord  Gravagh  et  que  l'on  nomme  le  Raphaël  Aldo- 
brandini.  La  figure  gracieuse  et  élancée  de  la  Vierge,  la  légèreté  de 
la  couleur,  l'emploi  de  l'or  dans  les  ornemens  des  draperies  et  dans 
les  auréoles,  suffiraient  même,  si  on  ne  le  savait  de  reste,  pour  in- 
diquer que  ce  tableau  est  contemporain  de  la  Dispute  du  Saint- 
Sacrement.  Il  a  encore  cette  pureté,  ce  charme  virginal,  cette  fleur 
d'innocence  et  de  jeunesse,  si  remarquables  dans  la  Vierge  au  voile 
du  musée  de  Paris;  mais  une  composition  plus  ample,  un  dessin 
très  élégant  en  même  temps  que  très  précis,  beaucoup  de  réalité 
dans  les  formes,  dénotent  à  quel  point  la  pratique  de  la  grande 
peinture  avait  déjà  développé  et  mûri  le  talent  de  Raphaël.  On  a 
soutenu,  et  je  le  comprends  jusqu'à  un  certain  point,  que  Raphaël 
a  plus  perdu  que  gagné  en  abandonnant  les  traditions  ombriennes 
et  florentines.  Quelques-uns  de  ses  admirateurs  les  plus  fervens 
refusent  de  reconnaître  comme  des  œuvres  dignes  du  peintre  divin 
les  ouvrages  qu'il  exécuta  à  Rome;  mais  il  me  paraît  cependant 
de  toute  évidence  qu'il  s'est  modifié  dans  le  sens  naturel  de  son  gé- 
nie, qu'il  est  allé  de  la  faiblesse  à  la  force  relative,  et  qu'il  a  marché 
du  côté  que  les  circonstances  et  le  temps  indiquaient. 

La  Vierge  de  Foligno^  l'un  des  plus  beaux  ornemens  du  musée 
du  Vatican,  a  été  peinte  vers  1511,  et  se  place  par  sa  date  en  tête 
de  ces  madones  glorieuses  dont  la  Vierge  de  saint  Sixte  du  musée 
de  Dresde  est  la  dernière  et  la  plus  sublime  expression.  La  compo- 
sition est  beaucoup  plus  importante  et  plus  complète  que  celle  des 
tableaux  du  même  sujet  exécutés  à  Florence.  La  Vierge  n'est  plus 
cette  charmante  jeune  mère  tendrement  inclinée  vers  les  deux  beaux 
enfans,  telle  que  le  peintre  l'a  comprise  jusqu'ici.  Assise  sur  les 
nuages,  c'est  une  reine  céleste  qui  montre  au  monde  son  fils  divin. 
Quatre  personnages,  groupés  deux  par  deux  de  chaque  côté  du  ta- 
bleau, représentent  l'humanité,  qui  la  prie  et  qui  l'adore.  Le  dona- 
taire, Sigismond  Conti,  à  genoux,  est  présenté  à  la  Vierge  par  son  pa- 
tron saint  Jérôme.  Vis-à-vis,  saint  François  paraît  montrer  le  peuple 
et  solliciter  pour  lui  la  bienveillance  divine.  Saint  Jean-Baptiste,  de- 
bout comme  saint  Jérôme  et  lui  faisant  pendant,  montre  de  la  main 


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BAPUAEL,    SA   TIE   ET  SES   OEUVRES.  609 

le  Christ  à  la  foule,  qu'on  suppose  rassemblée  autour  du  tableau. 
Le  milieu  de  la  composition  est  occupé  par  un  ange,  debout  et  te- 
nant un  cartel.  Autant  le  type  élevé  du  visage  de  la  Vierge,  Tensemble 
majestueux  de  toute  sa  personne,  la  beauté  de  l'enfant,  transportent 
l'esprit  dans  une  région  idéale,  autant  les  expressions  marquées, 
les  gestes  supplians  des  saints  et  du  donataire,  qui  occupent  le  bas 
du  tableau  rappellent  les  misères  de  la  réalité;  sans  sortir  des  lois 
de  la  peinture,  Raphaël  a  su  indiquer  d'une  manière  poétique  et 
précise,  par  le  choix  des  types  et  des  expressions,  non-seulement  le 
sens  direct  de  la  scène,  mais  la  différence  de  nature  des  person- 
nages qui  la  composent.  Ce  tableau,  outre  sa  beauté,  a  une  impor- 
tance particulière  dans  l'œuvre  de  Raphaël,  en  ce  qu'il  dénote  une 
préoccupation  très  manifeste  à  l'égard  des  procédés  d'exécution,  et 
en  particulier  de  la  couleur.  En  15H,  Sébastien  del  Piombo  venait 
d'arriver  à  Rome.  L'étude  exclusive  des  œuvres  de  Michel-Ange  n'a- 
vait point  encore  pu  modifier  sa  manière.  Il  apportait  de  Venise  le 
coloris  brillant  de  son  maître  Giorgione.  Raphaël  paraît  avoir  été 
très  frappé  par  la  vivacité  et  l'éclat  de  sa  peinture,  par  toutes  les 
qualités  séduisantes  qui  distinguent  l'école  vénitienne.  11  résolut 
de  suivre  sur  son  terrain  le  peintre  qu'on  lui  opposait  et  de  trans- 
former sa  couleur,  comme  il  avait  fait  son  dessin.  On  peut  con- 
tester qu'il  ait  réussi;  mais  à  partir  de  ce  moment  sa  facture  devint 
certainement  plus  libre  et  plus  large ,  sa  couleur  plus  brillante,  et 
d'ailleurs  l'influence  très  directe  de  Sébastien  est  évidente  non-seu- 
lement dans  la  Vierge  de  FolignOy  mais  dans  plusieurs  des  ouvrages 
que  Raphaël  fit  à  Rome  et  qui  sont  entièrement  de  sa  main,  entre 
autres  la  Messe  de  Boiserie^  les  portraits  de  Jules  11  de  la  galerie 
Pitti  et  d'Altoviti  du  musée  de  Munich ,  le  Joueur  de  violon  du  pa- 
lais Sciarra,  ainsi  que  l'admirable  figure  de  femme  de  la  Tribune  de 
Florence,  dont  la  couleur  est  si  éclatante  qu'on  l'a  souvent  attribuée 
à  Giorgione  (1). 

C'est  à  la  môme  époque,  aux  années  1612  ou  1513,  qu'il  convient 
de  rapporter  un  autre  des  chefs-d'œuvre  de  Raphaël  dans  ce  genre, 
la  Vierge  au  poisson^  du  musée  de  Madrid.  Ce  tableau  présente  ces 
caractères  d'élévation  dans  la  pensée,  de  beauté  des  types,  de  force 
dans  le  coloris,  que  l'on  remarque  dans  U  Madone  de  Foligno.  Je 
ne  sais  même  si  la  disposition  n'en  est  pas  plus  grande,  la  concep- 

(1)  Ce  portrait  est  daté  de  1512,  et  Giorgione  est  mort  en  151 1 .  Il  est  certain  qu'il  offire 
une  grande  ressemblance  avec  celui  peint  par  ce  maître  qui  se  trouve  dans  la  galerie  de 
Modène.  Missirini  pense  qu'il  est  de  Sébastien  del  Piombo,  Télève  de  Giorgione,  et  qu'il 
représente  Vittoria  Colonna;  mais  il  ne  ressemble  nullement  au  portrait  de  cette  femme 
célèbre,  pour  le  moins  dessiné  par  llicbel-Ange,  et  qui  a  été  exposé  à  Rome  au  palais  Co- 
lonna il  y  a  quelques  années.  Je  ne  peux  Tattribuer  pour  ma  part  à  aucun  autre  que 
Raphaël,  et  je  pense  avec  M.  Passavant  que  c'est  le  portrait  de  quelque  célèbre  impro- 
visatrice du  temps,  celui  peut-être  de  Béatrice  Ferrarese. 


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700  REVUE  DES  DEUX  If  ONDES. 

tion  des  personnages  principaux  plus  poétique,  le  visage  de  Marie 
plus  majestueux  et  plus  sublime,  l'effet  de  l'œuvre  entière  plus  sé- 
rieux et  plus  saisissant.  Encore  ici,  ce  n'est  pas  seulement  comme 
mère  que  Marie  est  représentée,  mais  comme  personnage  divin, 
écoutant  les  prières  des  hommes  et  intercédant  pour  eux.  L'ange 
Raphaël  lui  présente  le  jeune  Tobie,  qui  lui  apporte  un  poisson 
comme  offrande  et  lui  demande  la  guérison  de  son  père.  La  prière 
du  jeune  homme  est  exaucée,  car  le  Christ  étend  vers  lui  sa  main 
droite,  soit  pour  le  bénir,  soit,  comme  il  le  semble  à  l'effort  qu'il 
fait  pour  échapper  à  sa  mère  qui  le  retient,  pour  recevoir  son  pré- 
sent. 

La  Sainte  Cécile  de  la  pinacothèque  de  Bologne  lut  commandée 
à  Raphaël  par  le  cardinal  de  Pucci  pour  l'église  de  San-Giovanni- 
in-Monte  de  cette  ville.  Commencée  en  1513,  elle  ne  fut  pas  termi- 
née avant  1515,  et  c'est  vers  cette  époque  que  le  Sanzio  l'envoya  à 
son  vieil  ami  Francia  en  le  chargeant  de  veiller  au  déballage  de  son 
tableau,  et,  «  dans  le  cas  où  il  lui  serait  arrivé  quelque  accident,  de 
le  réparer,  ainsi  que  de  le  corriger,  s'il  y  découvrait  quelque  dé- 
faut (1).  »  Cette  composition  est  une  des  plus  poétiques,  des  plus 
élevées  et  on  peut  dire  des  plus  religieuses  que  Raphaël  ait  imagi- 
nées. La  sainte,  debout  au  milieu  du  tableau,  est  entourée  de  saint 
Paul  et  de  Marie-Madeleine,  de  saint  Jean  l'évangéliste  et  de  saint 
Augustin.  La  tête  vers  le  ciel,  elle  laisse  tomber  sa  harpe  en  enten- 
dant les  cantiques  des  bienheureux,  qui  répondent  à  ses  chants.  Je 
ne  crois  pas  que  l'ivresse  de  l'extase  ait  jamais  été  représentée  avec 
tant  de  force  et  dans  des  conditions  si  complètes  de  beauté  pitto- 
resque. Sainte  Cécile  n'est  presque  plus  sur  la  terre;  son  âme  s'é- 
lance hors  d'elle  pour  se  mêler  aux  chœurs  des  esprits  glorifiés,  et 
il  semble  qu'un  souffle  suffirait  pour  l'emporter  vers  la  céleste  pa- 
trie. Le  rêve  qu'elle  faisait  dans  ses  mystiques  ardeurs  se  réalise. 
Elle  entend,  elle  voit  de  ses  yeux  ces  êtres  mystérieux  que  sa  pieuse 
et  poétique  imagination  lui  montrait  dans  les  profondeurs  de  l'in- 
fini. Elle  est  sur  les  confins  des  deux  mondes,  et  c'est  ainsi  que  l'on 
se  représente  saint  Augustin  et  sa  mère  assis  sur  le  rivage  d'Ostie, 
plongeant  leurs  regards  dans  le  ciel  entr' ouvert,  et  s' entretenant  des 
choses  étemelles. 

(1)  Vasari,  t.  VI,  p.  12.  —  On  sait  que  Vasari  raconte  que  Francia  mourut  de  Jalousie 
et  de  dépit  en  voyant  cette  peinture.  Cette  anecdote  est  tout  à  fait  invraisemblable,  non 
pas  que  le  peintre  bolonais  ait  vécu,  —  comme  Malvasia,  prenant  le  fils  pour  le  père,  le 
pense,  —  jusqu'en  1520  ou  22;  il  est  bien  réellement  mort  le  15  janvier  1518;  mais  outre 
que  les  sentimens  d*amitié  qui  existaient  entre  Francia  et  Raphaël  excluent  une  pareille 
Jalousie,  il  est  certain  que  la  Sainte  CécUe  n*est  pas  le  premier  tableau  de  Raphaël 
qu'ait  vu  Francia,  ainsi  que  le  dit  Vasari,  puisque  l'un  des  plus  admirables  chefs-d'œuvre 
de  son  ami ,  la  Vision  d'Ézéchiel,  était  à  Bologne  dans  la  Casa  Hercolani  dès  l'année 
1510.  (Malvasia,  FeUina  Pitrice,) 


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BAPHÂEL,    SA   VIE    ET   SES   OEUVRES.  701 

Les  cartons,  qui  à  bien  des  égards  tiennent  de  la  décoration  mu- 
rale plus  encore  que  de  la  peinture  de  chevalet,  doivent  être  pla- 
cés au  premier  rang  parmi  les  ouvrages  dramatiques  de  Raphaël. 
Ces  compositions  sont  très  importantes  par  les  dimensions;  elles  le 
sont  bien  davantage  par  T abondance ,  la  force  et  l'imprévu  de  T in- 
vention, la  liberté,  la  spontanéité  de  l'exécution,  un  caractère  frap- 
pant, une  originalité  vive,  une  élévation  de  style,  que  Raphaël 
est  loin  d'avoir  mis  au  même  degré  dans  toutes  ses  œuvres.  Ces 
grands  ouvrages,  commandés  par  Léon  X  pour  servir  de  modèles 
aux  tapisseries  destinées  à  orner  dans  certains  jours  les  murs  du 
presbytère  de  la  chapelle  Sixtine,  et  que  le  pape  voulait  faire  exé- 
cuter dans  les  célèbres  fabriques  de  Flandre,  furent  commencés 
en  1514  et  terminés  Tannée  suivante.  Ils  étaient  au  nombre  de  dix 
et  même  de  onze,  en  y  comprenant  le  Couronnement  de  la  Vierge; 
mais  trois  d'entre  eux.  Saint  Paul  en  prison^  le  Martyre  de  mint 
Etienne  et  la  Conversion  de  saint  Paidy  sont  perdus.  Heureusement 
que  les  tapisseries  du  Vatican  qui  ornent  la  galerie  dite  degli  Arazzi, 
qui  nous  sont  parvenues  dans  un  assez  bon  état  de  conservation, 
permettent  de  compléter  ces  lacunes  et  de  se  représenter  d'une  ma- 
nière suffisante  cet  admirable  ensemble.  Les  sept  cartons  qui  nous 
restent,  et  qui  sont  le  plus  bel  ornement  de  la  galerie  d'Hampton- 
Court,  ont  malheureusement  beaucoup  souffert.  Les  ouvriers  à'kr- 
ras  les  avaient  découpés  en  morceaux  pour  faciliter  leur  travail.  Les 
cartons  restèrent  entre  leurs  mains  jusqu'au  moment  où  Charles  P"* 
les  acheta.  Ils  furent  mi^  en  vente  avec  les  autres  ouvrages  d'art  ap- 
partenant à  ce  prince,  et  Cromwell  en  ordonna  l'acquisition;  mais  ce 
ne  fut  que  sous  le  roi  Guillaume  qu'on  en  réunit  les  fragmens  et 
qu'on  les  mit  dans  l'état  où  ils  sont  aujourd'hui.  Malgré  tous  ces  ac- 
cidens,  malgré  les  restaurations  maladroites  qui,  plus  encore  que 
le  temps  et  les  hasards,  les  ont  dégradés,  quoique  Raphaël  n'y  ait 
pas  seul  travaillé,  et  que  la  main  de  ses  élèves  s'y  montre  dans  plus 
d'un  endroit,  ils  restent  un  des  plus  splendides  monumens  de  l'art 
moderne.  Ce  ne  sont  pas  des  cartons  tels  que  ceux  que  Ton  prépare 
pour  servir  à  la  peinture  à  fresque ,  mais  de  vrais  tableaux  coloriés 
h  la  détrempe,  dont  les  teintes  plates  sont  relevées  par  des  hachures 
à  la  craie  noire.  Ce  genre  de  peinture  permet  une  exécution  rapide 
et  pour  ainsi  dire  sommaire.  Il  a  le  charme  de  la  fresque,  sa  dou- 
ceur et  sa  clarté,  et  il  permet  cependant  les  retouches  que  la  déco- 
ration murale  ne  comporte  pas.  Dans  ces  belles  et  savantes  impro- 
visations, Raphaël  ne  fut  gêné  par  aucun  des  embarras,  aucune  des 
lenteurs  et  des  difficultés  d'exécution  particulières  à  des  œuvres  de 
cette  importance.  Il  put  s'abandonner  sans  réserve  à  sa  verve  créa- 
trice et  donner  à  ces  compositions  le  caractère  poétique  et  spontané 
qui  les  distingue  à  un  si  haut  degré.       ^  .  ^f,iu  t,-.  «*  .-4. 


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702  RETUE   DE8   DEUX  MONDES. 

Les  sujets  de  ces  cartons  sont  empruntés  aux  Actes  des  Apô- 
tres. Outre  ceux  que  j'ai  déjà  cités ,  sur  le  sort  desquels  on  ne 
possède  aucun  renseignement,  ce  sont  :  Saint  Paul  prêchant  à 
Athènes^  le  Sacrifice  de  Lystray  la  Pêche  miraculeuse  y  le  Christ  et 
Saint  Pierre  y  la  Guérison  du  Paralytique  y  la  Mort  d*Anamey  le 
Magicien  Elymas  frappé  de  cécité.  On  le  voit,  si  le  mode  d'exécu- 
tion était  nouveau,  la  nature  des  sujets  l'était  également.  Les  scènes 
purement  historiques  du  Nouveau-Testament  ont  rarement  été  re- 
présentées par  les  peintres  de  la  renaissance,  et  ce  n'est  que'dans 
la  chapelle  Brancacci  de  l'église  del  Carminé  que  l'on  trouve  des 
compositions  analogues  à  celles  de  ces  tableaux.  Nous  savons  par 
Vasari  que  Raphaël  avait  étudié  les  œuvres  de  Masaccio,  qui ,  jus- 
qu'au carton  de  la  guerre  de  Pise  de  Michel-Ange,  servirent  pour 
ainsi  dire  d'école  aux  artistes  de  cette  époque.  Raphaël  se  souvint, 
en  dessinant  ces  compositions,  de-ses  premières  études  de  Florence, 
et  il  emprunta  aux  admirables  fresques  de  Masaccio  et  de  ses  élèves 
plusieurs  des  meilleures  figures  des  cartons,  celles  entre  autres  de 
saint  Paul  dans  Elymas  frappé  de  cécité  et  dans  la  Prédication  à 
Athènes  y  ainsi  que  celle  de  l'homme  qui  médite  dans  ce  dernier  ta- 
bleau. 

C'est  dans  ces  cartons  que  se  montrent  dans  tout  leur  éclat  les 
plus  éminentes  qualités  de  Raphaél.  Force  et  originalité  de  l'inven- 
tion ,  beauté  des  types,  explication  simple  et  dramatique  du  sujet, 
agencement  clair  et  savant  des  groupes,  distribution  habile  et  large 
de  la  lumière,  grand  caractère  des  draperie^,  tout  s'y  trouve  réuni. 
Je  ne  veux  pas  tenter  une  description  d'autant  plus  impossible  que 
ces  ouvrages,  étant  conçus  dans  des  données  vraiment  pittoresques, 
doivent  être  vus  pour  être  compris.  Je  voudrais  faire  remarquer  ce- 
pendant quelle  grandeur  et  quelle  vérité  Raphaël  a  su  donner  à  son 
saint  Paul,  qui  revient  toujours  le  même  et  toujours  différent  dans 
plusieurs  de  ces  compositions.  Je  ne  connais  rien  de  plus  grand  que 
cette  figure  de  l'apôtre  des  gentils  prêchant  à  Athènes, 

Suspendant  tout  un  peuple  à  ses  haillons  divins! 

rien  de  plus  dramatique  et  de  plus  émouvant  que  le  même  apôtre 
déchirant  ses  vêtemens  dans  le  Sacrifice  de  Lystra.  L'art  semble  ne 
lui  avoir  donné  qu'une  réalité  historique  plus»  grande,  et  c'est  de  lui 
que  Bossuet  a  parlé:  «  Il  ira,  cet  ignorant  dans  l'art  de  bien  dire, 
avec  cette  locution  rude ,  avec  cette  phrase  qui  sent  l'étranger,  il 
u"a  en  cette  Grèce  polie,  la  mère  des  philosophes  et  des  orateurs,  et 
malgré  la  résistance  du  monde  il  y  ét8Û)lira  plus  d'églises  que  Platon 
n'y  a  gagné  de  disciples  avec  cette  éloquence  qu'oq  a  crue  divine.» 
Cependant  ce  n'est  pas  seulement  dans  ces  grandes  compositions 
que  Raphaël  a  su  mettre  à  ce  degré  suprême  le  style,  la  force,  le 


Gooçle 


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RAPHAËL,   SA   VIE   ET  SES   OEUTRES.  703 

caractère  dramatique  :  le  tableau  de  la  Vision  d'Ézéchiely  ce  trésor 
de  la  galerie  Pitti,  est  moins  grand  que  les  deux  mains;  mais  Ra- 
phaël a  donné  à  la  figure  du  Père  éternel,  aux  quatre  animaux  qui 
symbolisent  les  évangélistes  et  aux  deux  anges  qui  complètent  ce 
groupe,  tant  de  majestueuse  beauté,  un  caractère  si  prodigieux,  que 
l'esprit  se  sent  emporté  par  le  tourbillon  prophétique  dans  ces  es- 
paces mystérieux  où  le  prêtre  chaldéen  entendit  retentir  les  paroles 
menaçantes  de  Jéhovah. 

Parmi  toutes  les  compositions  où  Raphaël  a  exprimé  les  émotions 
les  plus  intimes  et  les  plus  violentes  de  l'âme,  la  plus  émouvante, 
la  plus  pathétique  est  certainement  le  portement  de  croix  du  musée 
de  Madrid,  connu  sous  le  nom  de  Spasimo  di  Sicilia,  Ce  tableau, 
exécuté  en  1517,  était  destiné  à  un  monastère  de  Palerme,  où  la 
Vierge  était  invoquée  contre  les  convulsions.  Le  navire  qui  le  por- 
tait périt  corps  et  biens  sur  la  côte  de  Gênes.  La  caisse  qui  le  ren- 
fermait fut  jetée  sur  le  rivage.  La  peinture  était  intacte,  ce  qui  fut 
regardé  comme  un  miracle.  Les  Génois  ne  voulaient  pas  entendre 
parler  de  rendre  le  chef-d'œuvre,  et  il  fallut  l'intervention  de  Léon  X 
pour  le  faire  restituer  au  monastère  de  Palerme.  Au  commencement 
du  XVII*  siècle,  Philippe  IV  le  fit  secrètement  enlever,  et  dédom- 
magea le  couvent  par  une  rente  perpétuelle  de  1,000  écus.  Apporté 
à  Paris,  il  fut  mis  sur  toile  en  1810,  puis  rendu  à  l'Espagne  en  1814. 
Il  a  beaucoup  souffert  de  tous  ces  voyages  et  des  restaurations  qu'il 
a  subies.  Son  aspect  est  désagréable  et  cuivré,  et  pourtant  ce  n'est 
que  sur  place  que  l'on  peut  juger  ce  chef-d'œuvre,  dont  la  gravure, 
cependant  passable,  qu'on  en  possède  ne  donne  qu'une  idée  affai- 
blie. La  forme  du  tableau,  commandée  par  celle  de  l'emplacement 
qu'il  devait  occuper  au-dessus  de  l'autel,  n'est  pas  favorable.  Ra- 
phaël a  été  forcé  de  développer  la  scène  en  hauteur,  et  il  a  tourné 
les  difficultés  que  présentait  cette  disposition  avec  le  plus  rare  bon- 
heur. Le  funèbre  cortège  sort  de  Jérusalem,  dont  on  aperçoit  la 
porte  et  les  murailles  sur  la  droite.  Il  se  déroule  sur  le  devant  du 
tableau  et  se  replie  pour  monter  vers  la  colline  de  Golgotha,  qui 
forme  le  fond  d'un  admirable  paysage.  Le  porte-drapeau  à  cheval 
en  marque  la  tête,  et  du  geste  hâte  sa  marche.  Le  Christ,  tombé 
sur  ses  genoux,  succombant  sous  son  infâme  fardeau,  occupe  le  mi- 
lieu de  la  scène.  La  main  gauche  s'appuie  sur  le  sol,  la  droite  retient 
la  croix,  comme  pour  protester  que,  trahi  par  les  forces  humaines, 
il  veut  cependant  accomplir  son  sacrifice  jusqu'au  bout.  Un  bour- 
reau, auquel  on  reprocherait  son  caractère  théâtral,  s'il  était  pos- 
sible de  s'arrêter  à  une  critique  devant  un  tel  chef-d'œuvre,  tire  la 
corde  qui  attache  le  Christ.  En  arrière,  Simon  de  Cyrène,  admirable 
de  force  et  de  caractère,  soulève  la  croix.  La  droite  du  tableau  est 
occupée  par  les  saintes  femmes  et  par  les  disciples.  Ce  groupe  des 


Gooçle 


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70&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

femmes  et  des  disciples  est  à  lui  seul  un  des  prodiges  les  plus  extra- 
ordinaires de  l'art.  Les  divers  personnages  qui  le  composent  expri- 
ment les  sentimens  les  plus  passionnés;  la  douleur  s'y  trouve  pour 
ainsi  dire  représentée  sous  toutes  ses  formes  :  grave  et  contenue 
chez  les  disciples,  profonde  et  intime  dans  la  belle  figure  de  saint 
Jean,  attendrie  et  mêlée  de  compassion  chez  les  deux  Marie,  dé- 
chaînée chez  Madeleine,  elle  arrive  dans  la  Vierge,  qui  se  précipite 
et  tend  les  deux  bras,  à  l'expression  la  plus  pathétique  du  désespoir. 
Et  cependant  nulle  part  la  loi  suprême  de  l'art  n'est  méconnue,  les 
mouvemens  les  plus  violens  et  les  plus  extrêmes  ne  troublent  pas 
la  belle  harmonie  des  lignes,  la  pantomime  expressive  des  person* 
nages  de  ce  groupe  ne  détourne  pas  l'attention  plus  qu'il  ne  convient 
de  la  figure  du  Christ,  véritable  sujet  du  tableau,  et  sur  laquelle  se 
concentre  l'attention.  Cette  figure  elle-même  est  l'une  des  plus  par- 
faites et  des  plus  émouvantes  que  l'art  ait  produites.  Insulté,  mal- 
traité, méprisé,  le  Christ  succombe,  mais  sa  détresse  est  sans  abais- 
sement :  c'est  celle  d'.un  Dieu.  Les  angoisses  morales  se  peignent 
bien  plus  que  la  douleur  physique  sur  son  noble  visage,  et  l'inten- 
sité, la  profondeur,  la  nature  de  ses  souffrances  marquent  sa  divi- 
nité. Tout  est  pathétique  dans  cette  sublime  figure,  et  la  posture 
autant  que  le  geste,  le  moindre  bout  de  draperie  aussi  bien  que 
la  bouche,  que  les  yeux,  que  ces  traits  qui  traduisent  le  plus  élo- 
quemment  les  émotions  de  l'âme,  concourent  à  l'impression  puis- 
sante qu'elle  fait  éprouver. 

On  a  dit  que  tous  les  grands  peintres  étaient  de  grands  portrai- 
tistes, et  si  à  quelques  égards  Raphaël  est  resté  au-dessous  des 
Holbein,  des  Van-Dyck,  des  Titien  et  des  Velasquez,  pour  ce  qui  re- 
garde l'expression  de  la  vérité  psychologique  et  morale  il  a  certai- 
nement égalé  les  peintres  qui  sont  les  maîtres  en  ce  genre.  11  suf- 
firait de  cette  tête  de  Christ  pour  s'en  convaincre.  Mais  que  Ton 
parcoure  les  portraits  qu'il  a  exécutés  presque  depuis  le  commen- 
cement jusqu'à  la  fin  de  sa  carrière,  depuis  ceux  de  Maddalena  et 
à'Agnolo  Dont  de  la  galerie  Pitti  jusqu'à  l'admirable  Joueur  de  tua- 
Ion  du  palais  Sciarra,  à  la  Fomarine  de  la  Tribune,  à  YAltovili  de 
Munich ,  au  Castiglione  du  Louvre,  enfin  à  son  chef-d'œuvre  dans 
cet  ordre  de  sujets,  le  Léon  X  avec  les  deux  cardinaux  de  Florence,  et 
on  se  convaincra  qu'il  a  possédé  à  un  degré  vraiment  extraordinaire 
cette  compréhension  du  caractère  particulier  de  chaque  individu, 
de  sa  nature  personnelle;  de  sa  vie  intérieure,  de  son  âme.  L'œuvre 
de  Raphaël  est  si  varié,  si  immense,  que  l'on  passe  facilement  sur 
quelques-uns  de  ses  travaux  qui  eussent  suffi  à  illustrer  d'autres 
que  lui  ;  niais  cette  souplesse  de  talent  est  un  des  traits  de  sa  nature 
privilégiée,  et  il  ne  faut  pas  oublier  que  l'auteur  de  t École  dAthùnes 
et  des  cartons  d'Hampton-Court  a  traité  avec  sa  supériorité  ordinaire 


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L'AMOUR  ET  LA  MORT 


LÉGENDE   OEIENTALE. 


I. 


u  Enfant,  que  fais-tu  là,  sous  ce  myrte?  —  L'orage 
M'a  bercé,  j'ai  dormi.  —  Suis-moi,  je  sais  là-bas 
Un  gîte.  J'aiderai  le  hasard  de  tes  pas. 
Au  loin,  comme  un  fruit  d'or,  à  travers  le  feuilla'ge. 
Tremble  une  clarté  chère  à  l'œil  des  voyageurs.  » 

Le  vent,  qui  flagellait  les  chênes  séculaires, 
Promenait  sur  les  monts  l'écho  de  ses  colères  ; 
La  foudre  ensanglantait  la  nuit  de  ses  rougeurs, 
La  pluie  à  lourds  torrens  tombait  du  haut  des  nues, 
Et  la  terre  exhalait  des  plaintes  inconnues. 

L'enfant  suivait  la  femme  et  lui  serrait  la  main. 
Pour  ne  pas  s'égarer  dans  le  rude  chemin. 

<(  Enfant,  n'as-tu  pas  fui  la  maison  de  ta  mère. 
Qui  sans  doute  t'attend,  pleure  et  se  désespère? 
As-tu  cueilli  des  fleurs  ou  des  nids  dans  les  bois. 
Et  du  toit  maternel  as-tu  perdu  la  trace? 
N'es-tu  qu'un  mendiant,  un  porteur  de  besace?  » 

L'adolescent  lui  dit  de  sa  plus  douce  voix  : 
((  Je  suis  archer;  voici  mon  arc.  Toi,  jeune  fille, 
Qui  donc  es-tu?  Cours-tu  si  tard  les  amoureux? 
—  Non,  je  suis  moissonneuse,  et  voilà  ma  faucille.  » 
Côte  à  côte,  en  silence,  ils  cheminaient  tous  deux. 

Tom  xxTii.  47 


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789  ketuë/des  VEn  mondes. 

«  Je  suis  chasseur,  reprit  l'enfant,  et  ma  main  sûre 
Sans  pitié  frappe  au  cœur  et  creuse  une  blessure. 
Mes  victimes,  troupeau  superbe  et  languissant. 
Arrosent  leur  chemin  de  larmes  ou  de  sang  : 
L'incurable  poison  de  mes  flèches  les  brûle.  » 

«  Moissonneuse  d'hivtsr,  moissonneuse  d'été, 
Tel  est  mon  nom,  vivant  comme  l'éternité! 
Mon  bras  eût  pu  jadis  lasser  les  bras  d'Hercule. 
A  toute  heure,  le  jour,  la  mât,  dbn  l'univers, 
Au  sud,  au  nord,  à  l'est,  à  l'ouest,  je  moissonne, 
Fauchant,  fauchant  toujours  les  épis  mûrs  ou  verts. 
Mon  labeur  est  sans  haine  et  jamais  ne  pardonne.  » 


II. 

L'enfant  sourit.  La  femme  essaya  de  le  voir. 
Pour  surprendre  à  son  front  le  secret  de  son  âme. 
Ce  fut  en  vadn  ;  I* éclair  arait  éteint  sa  flamme; 
Rien  que  les  profondeurs  du  i^aste  boriEon  noir! 
Le  ciel  désespéré  sangloiait  -dans  l'^a^e. 
Et  la  fhm  obstinée,  en  fouettant  leur  visage, 
Sur  leur  ceu  déboucktl  leurs  cheveux  ruÂsseUas. 
Dans  la  route  fangeuse  ils  marchaient  à  pas  lents. 
La  moissonneuse  tiit  :  «  Hâtons-nous  1  l'heure  sonne^ 
Semant  au  loin  rhorreur  de  son  lugubre  glas. 
Tu  sécheras  ton  corps  demi-nu  qui  frissonne. 
Dans  un  bain  de  sommdl  tu  te  reposeras, 
Et  tu  courras  demain  où  le  destin  t'appelle.  » 

En  approchant  du  but,  leur  pied  prenait  une  aile  ; 
Ils  allaient.  L'ouragan  déjà  s'était  enfui. 
Et,  comme  daAs  la  nuit  de  Noël  brille  un  cierge. 
Sous  les  plis  d*ua  nuage  une  étoile  avait  lui. 
Le  jeune  bomove  poussif  la  porte  de  L'aMberge^ 
Qui  céda  d'elle-mâme.  Ils  franchirent  le  seulL 
Sur  un  vieux  baac  posée,  une  lampe  fumeuse 
Jaunissait  les  murs  gris  de  sa  clarté  douteuse. 
Le  foyer  saccagé,  complice  •d'^on  gmnd  deviU 
Semblait  se  «souvenir  d'une  réoewte  histoine  : 
Sur  la  table  tralfment  les  débris  d'un  festin. 
Deux  dés  souillés  de  lie,  un  braœilet  d'iroiro, 
Une  escarcelle  vide  et  •qnd^es  bmcs  d'étaîn. 


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liC£NDR  ORIENJALfi.  7Slfr 

Dans  l'ombie  rduÎBaît  le  Ijwiçoii  d'une  épée^ 
Qui  gisait,  rouge  eACor»  près  d'une  maia  coia^*.*» 
La  débauche  et  le  crime  avaient  passé  par  là! 

Quand  la  porte  s'ouvrit»  le  flambeau  vsbcilla; 

Mais  les  hôtes  nouvenix  de  la  nMÛscn  désorte 

Entrèrent  sans  effroL  L'un  portait  ua  baadeâu 

Sur  les  yeux;  Fautie  svok  k  figure  comettjt 

D'un  voile  qui  flottait  conme  un  frêle  manteau* 

Tous  deux  étakart  pieds  aue^  et  leur  tunique  blanche 

Trahissait  de  leurs  ceirps  la  grâce  et  la  beauté. 

La  femme  offrait^  malgré  les  splendeurs  de  sa  hanche» 

L'inviolable  fleur  de  la  virginité; 

Ses  cheveux  bruns^  aeués  par  un  ruban  de  moire. 

Sous  le  voile  laissaient  tomber  leur  oade  noire. 

Elle  était  svelte  et  grafide  à  côté  de  l'enfaot» 

Qui  lerah  haut  k  frcat,  comme  ua  dieu  triomphant, 

Tandis  qu'elle,  debout  comme  une  jeune  reine. 

Dans  sa  droke  tenait  sa  {aucUIe  d'ébène, 

Où  la  lampe  allumait  un  fantastique  éclair. 

Des  flèches,  un  carquois,  un  arc,  c'étaient  les  armes 

De  l'archer  blond,  qui  vît  de  soupirs  et  de  larmes, 

Qui  consume  les  cœurs  et  dessèche  la  chair. 


in. 


On  montait,  pour  entrer  dans  um  chambre  froide. 
Un  escalier  tournant  par  une  courbe  roide; 
Le  sol  penchait,  humide,  inégal  et  glissant; 
Des  gouttes  d'eau  pleavaient  le  losg  de  k  inunâtte, 
Et  l'on  respirait  là  comnfte  une  edeur  de  saoïg. 
Deux  lits  ou  deux  grabats,  gonflés  de  vile  paille^ 
Menaçaient  le  sommeil  des  speetres  du  tombeau. 

La  moissonneuse  dit  eii  posant  k  flambeau  : 
((  N'es-tu  pafi,  veyageur»  un  peu  las  du  voyait 
De  tes  pieds-nus  la  pluie  a  rougi  les  hkacheursi; 
Le  sommeil  repeindra  F  éclat  de  tes  oouJieufs* 
Mais,  avant  de  donair,  montre-moi  ton  visage^ 
Détache  ce  bandeau  qui  me  eacbe  tes  yew. 
Comme  un  jaloux  nuage  où  se  perd  une  étoile; 
Je  lèverai  pour  toi  mon  voile,  si  tu  veux.  » 
L'un  ôta  son  bandeau,  l'autre  écarta  son  iseile*.* 


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740  BEVUE   DES  DEUX  MONDES. 

«  0  mon  frère!  »  dit-elle.  Il  s'écria  :  «  Ma  sœur!  » 
La  moissonneuse  avait  reconnu  le  chasseur. 

n  regarda  longtemps  la  vierge  et  dit  :  «  Je  t'aime  ! 

Et  je  meurs  de  désir  et  d'âpre  volupté. 

Nous  portons  tous  les  deux  l'étemel  diadème  : 

L'univers  est  à  nous,  à  nous  l'humanité! 

Je  t'aime!  mon  baiser,  qui  torture  ma  bouche, 

S'envole  vers  la  tienne  et  voudrait  l'embraser; 

Je  t'aime!  viens,  je  t'aime!  6  déesse  farouche. 

Dont  la  pudeur  s'irrit^  en  face  du  baiser! 

—  0  jeune  homme  !  tii  sais,  je  suis  invulnérable. 

Et  dans  mon  sein  glacé  jamais  cœur  n'a  battu  ; 

Je  savoure  l'orgueil  de  ma  propre  vertu, 

Seule,  seule  ici-bas,  superbe  et  misérable. 

Sans  connaître  la  joie  et  les  nobles  amours; 

Mais  le  soir  je  rapporte  à  Dieu,  dans  mes  mains  pleines. 

Les  douloureux  épis  et  les  gerbes  humaines 

De  la  moisson  qui  natt  et  qui  tombe  toujours.  » 

Un  coup  de  vent  souffla  la  lampe,  et  les  ténèbres 
Dispersèrent  dans  l'air  leurs  caprices  funèbres. 
Et  la  nuit  enferma  dans  son  obscurité 
Des  heures  de  faiblesse  ou  de  félicité. 

Dès  que  l'aube  eut  levé  sa  tète  virginale, 
L'alouette  chanta  :  l'oiseau  craint  de  l'amour 
Célébrait  le  réveil  de  la  vie  et  du  jour. 
L'enfant  seul  entendit  la  chanson  matinale. 
S'approcha  de  la  couche  où  sommeillait  encor 
Sa  compagne  de  nuit,  robuste  et  reposée, 
Prit  la  faux,  secoua  sa  chevelure  d'or. 
Ouvrit  l'aile  et  s'enfuit  par  la  vitre  brisée. 
L'orient,  où  montait  la  gloire  du  soleil. 
S'empourpra  par  degrés  d'un  sourire  vermeil; 
Un  clair  rayon  baisa  la  brune  moissonneuse, 
Qui,  s'éveillant  soudain,  s'écria  :  «  Paresseuse! 
Dans  le  mal  ou  l'ennui  l'humanité  s'endort.     • 
Quoique  l'archer  ait  pris  ma  faucille  mortelle, 
Aujourd'hui  comme  hier,  la  moisson  sera  belle  : 
Le  carquois  de  l'Amour  vaut  la  faux  de  la  Mort,  n 

Henri  Gantel. 

Hflis,  20jaiiTierl860. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


31  mai  1860. 


Vous  vous  demandez  quelle  est  la  cause  de  Tinquiétude  obstinée  qui  est 
h}  fond  de  ta  situation  de  TEurope,  Vous  vous  évertuez  à  comprendre  la 
contradiction  qu'un  ministre  exprimait  l'autre  jour  en  ces  termes  dans  le 
parlement  d'un  pays  voisin  :  «  Tout  le  monde  parle  de  paix,  et  tout  le  monde 
augmente  ses  armemens.  »  Vous  interrogez  Tanxiété,  le  malaise,  l'agitation, 
partout  visibles  autour  de  nous,  en  Angleterre  et  en  Russie,  en  Autriche  et 
en  Prusse,  en  Italie  et  en  Orient.  Vous  croyez  entendre  de  sourds  craque- 
niens,  avant-coureurs  de  la  chute  de  l'ancien  régime  européen.  Vous  sentez 
que  le  premier  incident  venu  peut  produire  un  ébranlement  universel.  11 
vous  semble  être  déjà  dans  l'ombre  que  projettent  les  événemens  futurs  ; 
mais  vous  êtes  enchaînés  par  l'ignorance  et  l'impuissance  politique  entre 
ces  deux  problèmes  :  comment  l'Europe  s'apaisera-t-elle,  ou  quels  seront, 
parmi  son  trouble,  les  desseins,  l'action  et  la  fortune  de  la  France?  Certes 
c'est  là  une  préoccupation  générale  et  grave,  si  générale  et  si  grave  qu'un 
des  ministres  de  l'empereur,  qui  depuis  dix  ans  s'est  fait  remarquer  par  une 
sagacité  et  un  esprit  pratique  incontestables,  M.  Fould,  n'a  pas  cru  pouvoir 
la  passer  sous  silence  dans  le  discours  qu'il  vient  de  prononcer  au  concours 
régional  de  Tarbes. 

Le  ministre  d'état  a  sur  nous  l'avantage  de  connaître  les  intentions  du 
gouvernement.  Attaché,  comme  tous  les  esprits  sensés,  à  une  politique  de 
paix,  il  puise  dans  l'acte  de  réforme  commerciale  qui  s'inaugure  et  dans  les 
paroles  prononcées  par  l'empereur  au  commencement  de  la  session  du  corps 
législatif  les  motifs  de  la  sécurité  et  de  la  confiance  qu'il  a  voulu  faire  passer 
dans  l'esprit  de  ses  auditeurs  et  de  ses  lecteurs.  Le  témoignage  de  M.  Fould 
a  une  valeur  dont  nous  tenons  compte;  mais  croit-il  qu'il  en  eût  affaibli 
l'autorité,  s'il  se  fût  dispensé  de  mettre  les  partis  en  cause?  «  Ne  vous  laissez 
pas  gagner,  a-t-il  dit,  par  les  inquiétudes  que  les  partis  s'efforcent  de  ré- 


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7A&  RKR1&  Dfifi  DEUX  MOMnRS.>. 

pandre.  »  Quoi  !  les  inquiétudes  actuelles  seraient  Tœuvre  de  la  noire  magie 
des  partis!  Où  sont-ils  donc,  grand  Dieu!  ces  puissans  partis  qui  s'emparent 
ainsi  de  Topinion  de  nos  banquiers,  de  nos  industriels  et  de  nos  négocians, 
qui  intimident  l'esprit  d'entreprise,  et  refoulent  dans  les  caisses  les  capitaux 
défians?  Que  M.  le  ministre  d'état  y  prenne  garde,  les  partis  seraient  ca- 
pables d'acoueilUr  son  acousation  comme  un  conqpliment,  car  ce  qui  im- 
porte avant  tout  aux  partis,  c'est  de  voir  reconnaître  leur  inffuence  :  à  ce 
prix,  toutes  les  attaques  leur  sont  bien  venues;  mais  les  pauvres  partis  n'ont 
pas  même  le  triste  droit  de  se  faire  honneur  des  méfaits  qu'on  leur  impute. 
Nous  le  répétons  :  où  sont-ils?  Nous  voudrions  par  curiosité  que  l'on  nous 
montr&t  un  seul  parti  en  France  qui  fût  organisé,  un  seul  qui  pût  se  vanter 
de  posséder  même  un  journal,  et  fût  en  état  de  parler  au  public  par  la  presse 
périodique.  Hélas!  il  n'en  est  pas  un  qui  ait  seulement  la  faculté  de  dire 
publiquement  son  nom. 

L'anéantissement  des  partis  devrait  suffire  à  ceux  qui  le  considèrent 
comme  un  avantage,  et  qui,  au  besoin,  se  font  gloire  de  l'avoir  accompli.  U 
autaii  par  trop  oommede^  s^ès  avoir  banni  les  partis  de  la  vie  politique,  de 
les  y  faire.repftraftce  à  v^onté  par  une  évocatian  oratoire  pour  les  charger 
de  toutes  les  responsabilités  maieneontreuses;  mais  nous  irons  plus  loin. 
Adaattons  un  moment  que  les  partis  aient  pu  subsister  en  France  dans  Tétat 
de  dissolution  auquel  on  les  a  condamnés^  dans  la  vie  contemplative  où  on 
les  arelégvéa;  conme  les  rois  rasés  de  notre  première  dynastie  :  nous  affir- 
mais que  jamais  leur  inotcence  n'aurait  été  plus  éclatante  que  dans  les  cir- 
ctioatanoes  présentesv  En  est*-il  un  seul  dont  La  politique  supposée  soit  pour 
quelque  chose  dans  les  événemens  ou  les  combinaisons  qui  ojit  donné  lieu 
aux  inquiétudes  actuelles?  Peut-on  reprocher  à, un  seul  d'entre  eux  d'avoir, 
panr  prendre  un  exemple,  ouvert  la  question  italienne,,  et  amené  directe- 
ment ou  indirectement^  à  dessein  ou  à  son  insu,  les  complications  qui  en 
sont  la  conséquence?  Us^  sont  suffisamment  absous  d'une  telle  accusation 
par  r>évideHce;  ^  le  seraient  encore,  si  c'était  nécessaire,  par  une  contre- 
aaousation.de  M.  de  Ca^rour^  qui  nous  arrive  fort,  à  propos ,  car  enfin  tout  le 
BiQiide.lear  en  veut,  à  ces  malheureux  partis  français.  A  Turia,  c'est  à  leur 
mlweillance  et  aux  difficultés  qu'ils  ont  créées  àr  l'empereur  que  l'on  attribue 
la  douloureuse  nécessité  qui  oblige  le  Piémont  à  nous  céder  Nic^  et  la  Sa- 
voie! Écoutez  M4.  de  Ga^rour  :  le  ministre  piémontais  n'est  pas  toujours  servi 
par  son  adresse  habituelle  lorsq^!!!  ^'occupe  de  nous;  il  dénonce  comme  ea- 
nemîa  de  l'Italie,  dans  notre  pays,  le  parti  clérical,  le  parti  légitimiste,  et» 
i4eute441,  le  parti  orléuiiste.  Il  eût  été  deboa  goût  peut-être  de,se  souvenir 
que  le  frère  de  AL  le  comte  de  Paris,  le  fils  du  duc  et  de  la  duchesse  d'Or- 
léans, le  jeiLue  dac  de  Chartres,. heureux  au  moins  d'avoir  été  le  compagnon 
d'ames  de  nos  soldats,. a.fait,  sous  le  drapeau.du  coi  Victop-Bnusanuel,  la 
oampagae  d'Italie;  mais  cetiagrat  oubli  nom  donne  pUis  de  liberté  pour 
étebUR,  sur  le  témoigpiagedeM.  de  €aiiour^riaaoGrace  des  partis  français. 


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1IET0E.  — -  C^HmfQOfi,  7S3 

Des  partis  si  mal  disposés  pour  Tltalie  ne  sont  assaréraent  pour  rien  dans 
les  inqniétuiles  qu'in^irent  à  la  France  Fétat  présent  de  Htalie  et  le  reste. 
Convenons  xioncqu'à  Turin  comme  à  Tarbes  le  spectre  de  nos  par^m'b  élé 
qu'une  figure  de  la  rhétorique  politique  de  la  dernière  semaine,  <pi^qoe 
chose  comme  ce  ftmtOme  de  Voltaire  et  de  Rousseau,  auteors  de  iimm  les 
maux  du  siècle,  contre  lequel  s'agitaient  autrefois  dans  les  ehairesicatliAll- 
ques  les  bonnets  carrés  des  prédicateurs,  ^rtons  des  causes  de  Tim^uiétude 
actuelle  les  partis^  qui  n'en  pei]»7<ent  mais;  Techerohons-lessérieusemôito^ 
elles  sont. 

M.  Fould  a  trop  d'esprit  pour  trouver  nsauvais  que  nous  disions  ^franche- 
ment notre  pensée;  il  connaît  trop  le  fin  des  choses  x>our  que' nous  n'afons 
même  pas  le  droit  d'espérer  qu'il  est  au  fond  de  notre  avis.  Le  nudaiae  moral 
auquel  la  France  est  en  proie*  provient  de  l'état  de  l'Europe  tel  que  l'a  déter- 
miné ou  révélé  la  dernière  guerre  dltalie.  La  classe  de  notre  sociétéqui^e 
montre' en  ce  moment  le  pins  accessible  à  la  déiance  n'est  point  eelte  que 
les  partis  recrutent  ou  dominent.  Les  journaux  qui,  par  préméditation  ou 
maladresse,  attisent  l'inquiétude  générale,  au  lieu  d'être  les  organes  de  ces 
partis  dont  on  veut  voir  l'hostilité  partout,  font  profession  de  dévouement  et 
assaut  de  complaisances  envers  le  pouvoir.  Au  contraire,  le  seul  parti  indé- 
pendant dont  nos  institutions  actuelles  impliqii»&t- et  expliquent  l^xistenoe, 
le  parti  libéral,  gémit  de  voir  le  pays  distrait  de  son  ac^vité  intérieure  par 
les  préoccupations  extérieures,  et  serait  tropheureux  s'il  pouvait,  en  le  ras- 
surant, ramener  son  attention  du  dehors  sur  le  dedans.  Enfin  laeonfianoe 
ne  peut  être  rétablie  par  des  paroles  et  par  une  simple  attribution  dlio&illi- 
bilité  déférée  au  pouvoir  :  c'est  une  conviction  qu'il  ^agft  de  faire  entrer 
dans  les  esprits,  ce  sont  des  démonstrations  lopques  qu'ika  demandent,  et 
c'est  sur  le  caractère  de  ces  démonstrations  nécessaires  qu^  deivient  urgent 
de  s'entendre. 

Nous  supposons  qu'on  ne  nous  pressera  pas  d'insister  sur  le  premier 
point.  L'affaire  d'Italie  a  été  engagée  et  poursuivie  de  telle  sorte  que  tout 
en  Europe  en  a  été  ébranlé.  Les  vieux  liens  ont  été  brisés,  Téquilibresur  la 
foi  duquel  on  vivait  a  été  rompu,  une  carrière  indéfinie  a  été  ouverte  à  l'ac- 
tion des  états  sur  eux-mêmes  et  au  travail  des  uns  sur  les  autres.  Une  ère 
de  politique  extérieure  a  commencé,  pleine  d'inconnu,  soumise  aux  chances 
les  plus  diverses  et  les  plus  incertaines,  et  où  nous  sommes  engagés  sans 
pouvoir  nous  guider  encore  sur  la  foi  d'aucun  sfstèœe  clair,  intelligible, 
saisissant  De  grands  mots,  qui  ont  la  puiasaaee  d'agiter  les  cabinets  et  de 
faire  tressaillir  les  peupto,  ont  été  prononcés.  On  a  parié  de  principe  de 
non-intervention  et  de  principe  des  nationalités.  La  non^ntervention,  di- 
sait M.  de  Taileyrand,  est  une  eiroonlooution  di^omatique  qui  signifie  in- 
tervention; de  même  au  cri  des  natioiKUités.  i'écho:  amounoux  de  l'faBtiiMse 
a  répondu  «  frontières  naturelles*  *  Nous  avons*  cessé  d'être  laaîtres  des  con- 
séquences logiques  de  nosactes;  il  n'ia  pas  été'sn  notre  pouvoir,  même'viB- 


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7A&  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

torieux  et  modérés,  de  calmer  les  craintes  des  uns  et  d^obtenir  la  docilité 
des  autres.  Avec  quels  sentimens  veut-on  que  nous  assistions  aux  événe- 
mens  issus  de  nos  propres  actes,  dans  lesquels  notre  initiative  nous  crée  une 
responsabilité  inévitable,  et  dont  il  nous  est  impossible  d'entrevoir  le  résul- 
tat positif  et  le  terme?  C'est  en  vain  qu'on  nous  dirait,  au  nom  d'un  forma- 
lisme creux,  que  nous  ne  sommes  pas  attachés  par  des  obligations  positives 
à  ces  événemens  :  nous  y  sommes  enchaînés  par  une  multitude  d'obliga- 
tions morales.  Rien  mieux  que  ce  qui  se  passe  en  Italie  à  l'heure  qu'il  est, 
rien  mieux  que  l'expédition  de  Garibaldi  et  les  récens  débats  du  parlement 
sarde  ne  peut  donner  une  idée  saisissante  des  compromissions  auxquelles 
nous  demeurons  suspendus.  Notre  avis,  à. nous,  a  été  de  couper  court, 
dès  que  nous  l'avons  jugé  possible,  à  ces  compromissions,  et  nous  n'au- 
rions pas  cru  que  la  France  eût  fait  un  mauvais  marché,  si,  pour  obtenir  ce 
résultat,  elle  eût  renoncé  aux  cessions  territoriales  qu'elle  avait  le  droit  de 
demander  au  Piémont.  Plus  la  France  eût  été  désintéressée,  plus  elle  serait 
demeurée  maîtresse  de  mesurer  ses  sacrifices  à  venir,  et  plus  elle  eût  con- 
servé d'autorité  sur  l'Italie.  N'ayant  rien  demandé  pour  elle,  elle  eût  pu  re- 
tarder et  modérer  le  mouvement  unitaire^  italien.  Le  gouvernement  de  Vic- 
tor-Emmanuel, n'ayant  rien  eu  à  concéder  à  une  puissance  étrangère,  eût 
gardé  plus  de  force  pour  contenir  la  révolution  italienne.  Les  discours  pro- 
noncés au  parlement  sarde  prouvent  que  nous  ne  nous  étions  point  trom- 
pés. Tous  les  orateurs,  les  uns  exploitant  une  tactique,  les  autres  cédant 
à  l'impulsion  d'un  sentiment  instinctif,  ont  exagéré  la  douleur  que  leur 
cause  la  cession  de  la  Savoie  et  du  comté  de  Nice  pour  exagérer  par  contre 
les  droits  que  l'Italie  pense  avoir  aux  secours  de  la  France,  lorsque  s'enga- 
gera avec  l'Autriche  la  lutte,  annoncée  conune  inévitable,  dont  l'affranchis- 
sement de  Venise  doit  être  le  prix. 

Cette  discussion  est  le  commentaire  de  l'entreprise  de  Garibaldi  en  Si- 
cile, et  reçoit  de  cette  entreprise  elle-même  une  frappante  lumière.  U  est 
possible,  et  sa  lettre  à  Victor-Emmanuel  permet  de  le  croire,  que  l'aban- 
don de  Nice  n'ait  pas  été  sans  influence  çur  la  résolution  de  Garibaldi,  et  que 
le  parti  unitaire  ait  jugé  que  pour  se  mettre  immédiatement  à  l'œuvre,  l'oc- 
casion était  unique;  mais  ii  importe  plus  encore  de  saisir  les  mobiles  qui  ont 
guidé  le  gouvernement  piémontais  et)  cette  circonstance.  Pour  avoir  toléré 
l'organisation  et  le  départ  de  l'expédition  de  Garibaldi,  quelle  excuse  M.  de 
Cavour  a-t-il  alléguée?  Sa  faiblesse  en  face  de  la  révolution,  son  impuis- 
sance contre  le  mouvement  unitaire.  Nous  avons  été  obligés  de  trouver  Tex- 
cuse  bonne;  mais,  nous  le  demandons,  sans  le  traité  de  cession,  M.  de  Cavour, 
lui  qui  s'est  fait  un  nom  parmi  les  hommes  d'état  de  l'Europe,  lui  qui,  au 
sentiment  de  sa  dignité  personnelle,  doit  joindre  le  sentiment  de  la  dignité 
d'un  gouvernement  et  d'un  peuple  civilisés,  n'eût-il  pas  rougi  de  donner  une 
pareille  excuse?  Nous-mêmes,  si  elle  nous  eût  été  présentée,  ne  l'eus- 
sions-nous  pas  traitée  comme  une  impertinence?  C'est  ainsi  que  tout  se 


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BEVUE.  —  CHRONIQUE.  7^5 

tient  dans  cette  affaire  d'Italie,  et  il  est  impossible  de  voir  encore  le  bout  de 
la  chaîne.  L'attention  se  porte  avant  tout  sur  Tltalie,  parce  que  là  Faction 
est  commencée  et  que  la  fatalité  est  en  train;  mais  Topinion  a  le  senti- 
ment vif,  quoique  confus,  des  contre-coups  que  les  événemens  italiens  doi- 
vent naturellement  donner  au  reste  de  TEurope.  La  logique  de  Thistoire 
l'avertit  qu'il  est  impossible  que  ces  événemens  ne  s'emparent  pas  fortement 
partout  des  imaginations  populaires,  qu'il  est  impossible  qu'au  spectacle 
d'un  peuple  qui  va  d'un  bond  si  rapide  au  but  de  ses  aspirations,  les  autres 
nationalités  encore  souffrantes  ne  s'exaltent  et  ne  s'ébranlent,  qu'il  est  im- 
possible que  les  états  conservent ,  dans  une  telle  fermentation ,  leur  cohé- 
sion et  leur  aplomb,  qu'il  est  impossible  que  les  ambitions  politiques,  d'elles- 
mêmes  ou  par  force,  ne  soient  entraînées  à  se  mettre  de  la  partie ,  et  que  si 
l'on  se  laisse  aller  au  fil  de  l'eau  dans  une  telle  situation,  on  entre  dans  une 
de  ces  périodes  de  conflits  internationaux  que  les  gouvernemens  et  les  peu- 
ples ne  sont  jamais  sûrs  de  clore  à  volonté. 

Bien  loin  d'être  propagées  par  l'esprit  de  parti,  ces  réflexions,  ces  conjec- 
tures, ces  craintes  de  l'avenir  trouvent  surtout  accès  dans  une  classe  qui  a 
de  grandes  qualités  assurément  et  qui  joue  le  rôle  prépondérant  en  définitive 
dans  les  sociétés  modernes,  mais  qui,  dans  notre  pays  du  moins,  ne  peut, 
qu'on  l'en  blâme  ou  qu'on  l'en  loue,  être  soupçonnée  de  nourrir  des  préven- 
tions et  des  passions  politiques.  Cette  classe  est  celle  qui,  par  l'importance 
des  intérêts  qu'elle  représente  et  par  son  action  ,•  remplit  chez  nous  une 
place  analogue  à  la  position  qu'occupe  de  l'autre  côté  du  détroit  la  Cité  de 
Londres.  C'est  elle  qui  mène  les  capitaux,  l'esprit  d'entreprise  et  le  travail 
du  pays.  M.  Fould  la  connaît  mieux  que  nous.  Nos  révolutions  ont  rendu 
sceptique  en  politique  ce  monde  de  la  finance  et  de  l'industrie.  Bien  que 
ses  intérêts  dussent  lui  commander  d'être  libéral,  puisqu'il  n'y  a  de  garanties 
pour  les  intérêts  du  capital  et  du  travail  que  dans  la  liberté,  on  l'a  vu  sacri- 
fier complaisamment,  suivant  les  occurrences,  la  liberté  à  la  seule  appa- 
rence de  l'ordre.  Cependant,  s'il  est  impartial  en  politique  jusqu'au  scepti- 
cisme, il  porte  dans  l'appréciation  des  situations  politiques  un  discernement, 
une  sagacité,  une  pénétration  qu'aiguise  sans  cesse  l'instinct  de  ses  inté- 
rêts immédiats.  La  politique  a  beau  tenir  peu  de  place  dans  ses  aflfections, 
elle  remplit  la  première  dans  les  élémens  de  ses  calculs.  Ce  n'est  pas  aux 
partis  qu'il  demande  des  pronostics  sur  l'avenir,  car  il  se  tient  perpétuelle- 
ment en  garde  contre  leurs  entraînemens  et  leurs  illusions.  Quand  une  situa- 
tion politique  donne  de  l'inquiétude  à  ces  froids  analystes  des  événemens, 
c'est  un  fait  grave,  car  il  se  traduit  presque  toujours  en  souffrance  pour  l'in- 
dustrie et  le  travail;  mais  vous  pouvez  être  sûrs  que  cette  inquiétude  n'est 
point  l'œuvre  fantastique  des  factions,  qu'elle  sort  de  la  nature  même  des 
choses.  Si  les  livres  et  les  correspondances  de  nos  banquiers,  depuis  six 
mois,  pouvaient  être  livrés  à  la  publicité,  les  pauvres  partis,  nous  en  sommes 
certains,  paraîtraient  bien  innocens  de  l'influence  qu'on  leur  prête  sur  les 
anxiétés  de  l'opinion. 


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7Al0  REYQ&  DES  DEUX  MONDES. 

Puisque  IVm  veut  bien  peurUiit -attribuer  enoore  aux  partis  une  si  mai- 
faisuite  imiflsanoei  qui  aurait  dû  au  moiufi  foire  coatre-i[>oids  aux  i^irtis  et 
rassurer  l'opixiioa?  Cette  mi^ioa  apparteEuût  sans  contredit  aux  journaux 
qui  sont  les  dé£^9»ein«  ordinaires  et  que  Ton  regarde  conune  les  organes 
offîcÂeux  du  gcmvenkeinent.  Si.oette  presse  prétend  à  quelque  vertu,  elle  de- 
vrait agir  eomme  un  oahnant  sur  Topinion;  elle  en  a  au  contraire  redoublé 
les  alarmesdans  ces  derniers  temps  par  ses  franges  alliances  et  par  ses  vio- 
lantes contradictions.  Qjuel  gnide  obercdier  dans  des  journaux  qui  ont  com- 
mcoicé  par  dénoncer  ^uis  justiœ  et  sans  mesure  Garibaldi,  et  qui,  sans 
transkioA,  se  sont  mis  k  prophétiser  et  àsoubaiter  son  suoeès?  Un  jour;,  dans 
leurs  colonnes;,  le  héros  itaUratétait  Wa&ker,  lelendraiain  Was^gton..La 
veille,  on  vous  disait  avec  oette  fatuité  qui  sied  aux  gens  qui  parlent  à  bon 
escient  que  ceux  qui  disaient  des  vœux,  pour  Ciarihaldi  Paient  des  Ainglais; 
a^îonrd'hni  ceux  qnin^aiH^rouvai^it  pas  son  aventure  n'étsûent  plus  que  dea 
Autrichiens.  Quand  ces  journaux  a«aient«4]s  parié  au  no»  du^goutemement^ 
quand  sous  leur  propre  respansabUilé?  Quand  avaien^Hils  reçu  riUumina- 
tion  d'en  haut,  quand  avaieaMJb  été  trempés  par  réblouiss^nent  de  leur 
indépendanee  et  de  leuraèle?  Le  vkène  refrain  de  omianee  accompagnait  à 
la  vérité  leurs  impréoatious'  ou  leurs  hgnnnfis;  mais  comment  être  nsanré 
à  la  fois  et  parce  que  Garibaldi^yiût  tort  et  parée  qu'il  avrait  raison,  paroe 
qu'il  méritait  d'échouer  et  parée  •qtt,'ii^tait..ceitain  d'un  triomphe?  VoÀlà  les 
sûrs  oottduoteiurs  aMxquelS'lH^pénion  a-été  sj^aodeiuiée  daas  ses  iacertitadea 
et  ses  ^préhen^Q0^  mOà  1er psctf^etimis  (|ii^ette:&  eves  cenire  les  mmi»»- 
vres  de  nos  partie  lajMileuitl  Biais  juma  L'avons  dlt^  siH  pent  eodster  en  oe 
moment  en  fh^anœ  un  .'parti,  d'opposition:  liégale,  œ  parti  ne  saurait  avoir 
qu'un  nom,,  le  libéralisme,,  qu^un  intéoêt^  l'eatansion  des  libertés  pidiliqnfia; 
c'est  dABS  notre  politique  intérieure  quie  sorenfecment  donc  de  préditeotiatt 
sa>penséeet  ses  efforts^  Scoi  succès saraîfede.lhire  rmitrer ht  iâsmce  est  ete- 
mémefc.  Par  conséquent  tout  œ  qur,  Pattlra  au.  defaoss,.  carinstié  maiadiva,. 
rêves  d'aventnnes  et  surtout,  avengèss  în^étudesv  est  numitotement  oon- 
traire  à  la  politique  du  parti  lifaénL  €'est  kd  qui  raunurevait  certmnement 
la  Franoe,  si  le  pouvoir  en  lui  étaitégal  à  la  voiemé;  c'est  lui  qui  ^onidrrà^ 
que.  la  Franoe  fût  rassurée  sur  L»  inœrtitndes  de  la  situation  de  TBurope^ 
c'est  lui  qui  demande  qu'elle  Le  sdîêl 

La  nécessité  que  mettant  en  effet  en  saiilie  ee&  inq«éfcnâ»quî  fjnappent 
les  yeux  ministériel  est  celles.  :  iL  ùnt  que  la.  Fcanee  soit  édifiéev  ftxée  et 
garantie  sur  la  dlrectien  qui  prévaudra  dans  les  conseiiâ  du  gov^mmement^ 
La<directien  dominante  nous  mènerar-t^le  vers  Las  aflbnres  esftérieums  ou 
vers  les  affiaives^intérieuites?  GheroliaronsHsousi  an  d^iors  remploi  de  notre 
actinie  et  la  manifestation  de  notre' gnmdsor,  en  oons-appliquerons-mni» 
de  préférence  à  élever  la  condition  sooisle*  du  peuple  par  le  travail  et  les 
institutions  qui.  lui  sont  le  plue  faivarablea4.à  élever  aussi  la  dignité  morale 
des  citoyens  par  le  développement  progressif  ctes  institutions  libres?  Voilà 
la  question.  Le  moment  est  décisif,  il  faut  choisir.  Nous  pouvons  encore 


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faîreroption  dans  la  pMmitttAetle -notre  llbFe)aiiliitreâtô;de  noire. piiteaaice. 
Du  choix  t}ui  sera'foit  déprenâ'le'rétai^tlsgSDimit  dB:lacaéouBité.ou  la^conU- 
nuation  de  ces  per^iexHéB  qUi  Bont  M^rcThm'^enoDnBrJa  natadie  chjroai- 
que,  mais  qui  Retirent  à1»Qtinoii«Mtt4evenirda«aM^;aiguê  de.Ufi^ 
car  ces  outres  d^le  que  ilttiminf'fle^raBMt  fle(  tenir aoii)b.'ai:^rdfhui  ^on  la 
possession iie là  France,  'et*toist46tiiioBie«ius?rsaaBaalt.lft!t6rsi]»le}pou¥air 
de  d^chaîhier  les-tempôtes. 

Le  choix  est  déjà  ïaH,  nous  Tépondra  M.  ileinixiktiie'. d'état,  et  c'estron 
effet  le  sens  deses  parotei  a»  ocnoonrsnpâgioDal  d^  IMaies.  Le  goiwisirne- 
nement  est  nonnsedlenient  'paoifiqrueiâ?lnteiitiofL,.nuii8;ii  a  donné  ua  gage  de 
sa  préTérence  parun  "grand  aete,  par  lettwttèée  ooanttoPGe.^^^ec  l-togie- 
terre  et  irar  la  nouvéiïe  -pèftthiHe  lewannerciaèe  qai  est  eoi  voie  d'exécuiion» 
Les  bonnes  tntemions  ^soilt  nssttvémevt  ^goas  (te  leatsm^s,  maifi  les.  plus 
sincères  d'équivalent  pa^à'ded'gavMities^posiftiveBf  .et.'ee^sont  des^i^antias 
positives  que  demandent  les  graiiâ8lDtéféls;i|Hi:aont.^^éa4e^^faire  entrer 
dans  leurs  c£ileul9  l6s^chan«es'  deila^politlqae.La  Pâforme  de  aeâ  tarife  ¥aut 
déjà  mietn  que  de  bonnes  lâtenlioiis.  :G)6st  un  acte,  et  lagi  acte  d'une  iia- 
mense  porl^  ;  m^  cemanent  ae  1!ait^ilHqa!il\a'ait  point  réussi  à  oony^i^Gre 
les  esprits  de  la  solidité  de  eeUie  paiac«t4e  eettetapplicalion  donûDante  aux 
affaires  intériettres  dont  il  étarit  FfMHwnoesigiiîûcaiive?  Cest  quec,  par  le 
malheur  desr  efrconstanees^  ou  Tiiîtempestivilé  .des.coiiihinaiflons  qui  :ae  sont 
produites  sfnraitanéinent^dans  lesttfMpes  «ixtémeures,  la  réCairme  des  tarife 
a  perdu  sa 'y«éi4tfible'8igillfteBtiMir<^>  par  veoméquent  la  vertu  poranasive 
qu-elle  devait  avoir  :  ii'iiemblait  jqiMle  ûè^^  ôtce  le  principe  iaspicart^r  et 
dominant  d'une^okrtioniiolitiquedBilaiEraQoe;  ^l^dlaparaies  ettloa  cpn- 
tre-^^rmps^e  la^oIiMque  «extérÉrarei'iui  'ont  «adavé  ce  oaamctère  ,en  venant 
eontredim^aa  é^YmmOfim ^e ^f^atèraedrat^on  ckeirait -oreice  qu'elle  était 
l'expression. 

La  réforme  eommertkde^  est  une  ^esîflaeLgrandfis- œuvres  .de  politique  in- 
térieure qui-se  puissent^eintreprettdbwJNon-scuiBmantoette.'iîéfoiane, demande 
du  temps,  mais  le  gouvernement  et  le  panpleiqui  la  ten^eot  ont  besoin  de 
n'en  être  point  ttistrâhs  ' pendant  <ni^elle-'a'a€e««plit.  C'est  une  :de  ces  œu- 
vres qui^  pour  être  bien- exécutées^  dnivrait  éÉre  réftéflueot  dominant  d'nn 
système,  eeluianquel  il  f^t-nmmentenénnsBt  subordonner  autant,  qne  pos- 
sible toutes  les  autres  affaires  du  pays.  Pour  ;miBiEK  dire,. il  .faut  £ure  oon- 
courir  à  FintéF^'que  Tepf^gente.cattenéfDffnierteos île;» .autres. tiiibérêts  et 
tous  les  antresmc^ea^xi^tion  durgouvenMnent^.La  penaée  de  coordonner 
les  facteurs  ife»  la  production  nattenale,  deiles  assembler  et  de  ries  Xaisre  jouer 
natureHeraentet  librewieirt  06ame>les^ièees<IB«nerniaehine.gigaiUesqiiet  la 
pensée  de  mettre  en  œuvre  toutes  ka&  forças  dhme  naiîion  pour  liU  faire 
produire  son  maximum* >de  riohesse  :>est  assez  vaele  «t  assofs  vféeenderpeur 
que  ceux  qui  s-Vn  ^péilètrent  avec  une  vétttable  iDtâllôgaaoe^at  lun^&iacère 
dévouement  veuillent  bien  consentir  à  s'^y  conaaocer  de.pféftaenoer^iaon 


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7&8  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

exclusivement,  pendant  un  certain  nombre  d'années.  Le  philanthrope,  le 
citoyen,  Thomme  politique,  le  gouvernement  dont  s'emparera  cette  idée, 
tremblant  d'en  compromettre  le  succès,  écarteront  par  toutes  les  précau- 
tions possibles  les  élémens  qui  pourraient  troubler  et  faire  avorter  Texpé- 
rience.  Ils  rapporteront  tout  à  cette  œuvre  jusqu'à  ce  qu'elle  ait  réussi.  La 
première  condition  à  remplir,  c'est  évidemment  d'assurer  à  l'expérience  une 
période  de  paix,  c'est  d'assurer,  pendant  qu'elle  se  poursuit,  une  pleine 
confiance  et  une  entière  sécurité  au  sein  des  classes  industrielles,  commer- 
çantes et  financières.  Ni  M.  Huskisson,  ni  sir  Robert  Peel,  n'auraient  osé 
mettre  la  main  à  l'œuvre  dans  un  temps  de  trouble  européen,  où  la  crainte 
des  événemens  extérieurs  eût  paralysé  l'esprit  et  les  ressources  des  capita- 
listes et  des  commerçans  anglais.  Le  succès  de  leurs  grandes  réformes  écono- 
miques eût  été  impossible,  s'il  ne  leur  avait  été  donné  de  les  accomplir  dans 
un  temps  de  profonde  paix  et  de  confiance  générale.  Notre  gouvernement  a 
déjà  montré  une  excessive  hardiesse  en  essayant  d'opérer  la  réforme  écono- 
mique autrement  que  par  les  progrès  de  l'éducation  des  esprits,  l'influence 
des  discussions  et  la  conviction  éclairée  des  intérêts.  Il  a  procédé  par  un 
coup  d'autorité,  et  il  a  singulièrement  accru  par  là  sa  responsabilité  et  les  dif- 
ficultés de  sa  tâche.  Au  moins  devait-on  souhaiter  que  la  politique  étrangère 
ne  fît  pas  diversion  à  l'expérience  tentée.  Pour  que  la  réforme  réussisse,  il 
faut  que  la  consommation  puisse  avoir  toute  son  élasticité,  que  la  production 
applique  toutes  ses  forces,  que  la  spéculation  donne  toute  son  ardeur,  et  le 
souffle  vivifiant  de  ces  grands  agens  économiques,  c'est  la  confiance.  Que  si 
ce  travail  est  troublé  par  un  défaut  de  sécurité,  non-seulement  des  résul- 
tats malheureux  ou  incomplets  ajouteront  de  nouveaux  sujets  d'inquiétude 
à  ceux  qui  les  auront  causés,  non-seulement  un  grand  progrès  aura  été 
manqué,  une  grande  idée  sera  frappée  d'une  injuste  défaveur;  mais  des  dif- 
ficultés d'un  autre  ordre  viendront  compliquer  la  situation  politique  et  ag- 
graver la  défiance  du  public.  Les  finances,  le  budget  de  l'état,  sont  liés  au 
sort  de  la  réforme  commerciale.  L'échec  de  la  réforme  entraînerait  un  dé- 
ficit dans  le  revenu.  De  là  une  mauvaise  situation  de  trésorerie,  des  per- 
spectives d'emprunt,  la  nécessité  de  rétablir  les  anciennes  taxes,  la  difficulté 
de  créer  des  impôts  nouveaux,  et  au  total  un  redoublement  d'inquiétudes. 
Voilà  quelles  peuvent  être  les  graves  conséquences  de  ces  inquiétudes  qu'a 
signalées  M.  le  ministre  d'état. 

Ces  inquiétudes,  nous  avons  vu  qu'il  n'avait  pas  été  au  pouvoir  des  partis 
de  les  faire  naître  ;  le  gouvernement  seul  peut  les  calmer.  L'acte  même  du 
traité  de  commerce  n'a  point  suffi  à  les  dissiper.  Qu'on  en  juge  par  l'état  de 
l'opinion  publique  en  Angleterre  :  si  l'opinion  anglaise,  qui  pourtant  avait 
d'abord  reçu  le  traité  avec  tant  de  faveur,  se  montre  si  peu  rassurée,  est-il 
surprenant  que  ce  traité  n'ait  pas  exercé  une  plus  heureuse  influence  sur 
l'opinion  française?  Nous  croyons  avoir  rempli  un  devoir  de  bons  citoyens 
en  nous  emparant  de  la  parole  d'un  ministre  pour  signaler  avec  force  une 


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,    BEYUE.  —  CHRONIQUE.  749 

maladie  d'opinion  qui  deviendrait  funeste  en  se  prolongeant  ;  nous  en  avons 
indiqué  avec  plus  de  timidité  la  cause  :  nous  en  dirons  sommairement  le 
remède.  Puisque  les  intentions  déclarées  ont  été  insuffisantes  à  rétablir  la 
confiance,  puisqu'un  acte  aussi  significatif  qu'une  réforme  économique  n'a 
point  inculqué  dans  les  esprits  cette  foi  dans  la  paix  qui  pouvait  seule  l'a- 
voir inspiré,  il  faut,  contre  uiï  mal  qui  résulte  des  choses,  chercher  la  gar- 
:  rantie  dans  les  choses  mêmes  ;  il  faut  frapper  les  esprits  et  les  imagina- 
tions, non  par  des  déclarations  qui  ne  seraient  que  des  redites,  non  par 
des  actes  isolés  qui  ne  seraient  que  des  expédiens,  mais  par  l'inauguration 
d'un  système  qui  porte  en  soi  les  garanties  de  la  sécurité  que  l'on  recherche. 
Que  le  gouvernement  en  soit  convaincu  :  les  inquiétudes  dont  le  spectacle 
le  contrarie  tomberaient  devant  le  moindre  progrès  libéral  accompli  dans 
nos  institutions.  L'Europe  pousserait  un  joyeux  soupir  de  délivrance,  la 
France  croirait  commencer  une  vie  nouvelle  et  se  sentirait  rajeunie  ;  les 
intérêts  reprendraient  partout  confiance,  si  les  concessions  libérales  que 
demande  le  groupe  grossissant  des  intelligences  généreuses  et  des  fermes 
caractères  étaient  enfin  accordées.  Et  quel  moment  serait  mieux  choisi  pour 
faire  vers  la  liberté  un  pas  décidé  que  celui  où  son  nom  redevient  le  syno- 
nyme de  la  paix  et  de  la  sécurité? 

Au  surplus,  si  la  liberté  est  destinée  à  faire  seule  son  chemin  en  France, 
les  forces  ne  lui  manqueront  point.  Le  temps  du  découragement  est  passé 
pour  ses  amis.  La  noble  sève  remonte,  et.  les  branches  fécondes  où  s'est 
nourrie  notre  jeunesse  nous  montrent  encore  de  beaux  fruits.  Il  semble  que 
la  littérature  qui  soit  le  mieux  appelée  à  survivre  au  cycle  que  nous  traver- 
sons soit  la  littérature  politique,  et  cette  littérature  rend  la  vie  à  la  tradi- 
tion libérale  de  la  révolution  française,  la  seule  des  aspirations  de  89  qu'il 
reste  encore  à  satisfaire.  Il  faut  noter  l'apparition  de  ces  livres  conmie  les 
événemens  politiques  les  plus  importans  de  notre  vie  intérieure  aujour- 
d'hui. Nous  avons  déjà  annoncé  le  quatrième  volume  de  la  belle  Histoire  du 
Gouvernement  parlementaire  de  M.  Duvergier  de  Hauranne.  Nous  nous  re- 
prochons de  n'avoir  pas  recommandé  plus  tôt  l'excellente  Histoire  de  la 
Restauration  commencée  par  M.  L.  de  Viel-Castel.  Ces  récens  ouvrages,  aux- 
quels nous  devons  joindre  l'étude  entreprise  par  M.  Jules  de  Lasteyrie  sur 
l'histoire  de  la  liberté  en  France,  sont  un  enseignement  pratique  de  libéra- 
lisme. M.  de  Rémusat  apporte  à  ce  mouvement,  auquel  participent  avec  une 
émulation  pleine  de  promesses  bien  d'autres  esprits  distingués,  l'achève- 
'  ment  de  la  pensée  philosophique.  Dans  notre  affhmchissement  et  dans  l'œu- 
vre de  la  révolution  française,  grande  a  été  la  part  d'action  de  la  philoso- 
phie. C'est  l'influence  de  la  spéculation  intellectuelle  et  du  génie  rationaliste 
propre  à  l'esprit  français  que  M.  de  Rémusat  aime  à  retrouver  dans  notre 
histoire,  ou  qu'il  applique  lui-même,  avec  une  supériorité  et  un  charme  que 
nos  lecteurs  connaissent,  à  l'appréciation  de  notre  organisation  politique. 
Sous  le  titre  de  Politique  libérale  ou  Fraffmens  pour  servir  à  la  défense  de 
la  Révolution  fratiçaise,  notre  éminent  collaborateur  a  réuni,  en  les  fondant 


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^0  BEVt»  DfiS  HETTX  VeViMS. 

«t  iem  k»  iPëHàttt,  {A)i»)€«rs  études T^iMfées  ^PuAMPinl^ar  la  fltnmjiamiB  ipl, 
Tap^PCHAléesQets  nties'âes  antres,  se  eoiniKifiniqucnft  tm^  Q«i^lief»reetfe/0]i 
nomél  édlal.  %ppit  «d!§Iica(t  et  iffrll,  en  qui  «ne  «mnoe  de  «nétanoeBe  ne 
d<mtii&<ittie  phid^  dfe  t^ief  à  9a  cen^ttffioe  des  eetHriCfUîmis  et  là  Ift  temeié  iMs 
espértttieed,  ^ftme  élevée,  ^ui  i!e  semble  demander  à  6afvi0lÂijéq«ftledi«lt 
de^detiMRW  9fldÉ!geii^,  M.  de  BémuBtft  «9us  «leiHtre  ^damta  ipMUnoflhleide 
Ttdtre'Mtetts^e  U  tbrte  jostifitmti^m  Aee  idées  1ll»'éraleB,>(^iieas  donne  Uns 
1eur*^dtefre  finitle^eette^cevfflaiice  certaine  'qtrî  permet  d^en  «tp^ierter  1^ 
ellpse  fjBMmieataii^e  'avec  mdhis  â'?ndignation  'ciemtre  le  de^thi  ^  «oins^ 
méprfs  pmtt  les  ^lomffies.  ^  Ihrre  eiM  plus  kj^ne  cfcmsoltttidft^  c^t  une 
prwnes«e,'èt  ^psaud'on^^em,  par  la  spintuelle  brochure  4e «.  ^Ptsà9o^^Ê%h- 
ddi  surles  «mc^^n^  pA^t^^  uvecquefîe  verdeur  et  quelle  *dluûe«ir  te  IR»énK 
lisme  "s^e^tprittie  sot»  tme  jeune  plume,  bu  a  la  eeri^de  <|«e  ee  ffest^pss 
^n  vaÉhi  '((tte  des  »ht)mmes  tels  efuell.  de  Aémusat  *oift  lenflKK^emaietda  woië 
pcttirle  trKnsffl«?etre'tfttx  géflër^ions-quiles  sdtvent. 

'One  (fire  dé  fltàffe  <iti>tts  tapfhatoe  ^^elle  traverfleT<Rfon,  «Meaduns  HM'émè- 
nemetts.  ^La  ttrawee  e^  matt^éstement  'faverafble  à  'la  révolutkrti,  et  ^^Mie 
eât  prdbsMemetft  perdue  pour  le  rcd  de  Naplee.^  PultiùteUa  mâOùon^snt», 
dont  les  facéties  royalistes  se  moquaient  taiit  après  tft20,  m,  ^epfcmdi&'n 
fèVatidhe,  et  ue^^'êcfrïera  plus  d'un  air  comique  : 

Fra  spaveoto  e  tradimento 
Siam  fttggiti  com*  U  yento. 

M«icriaprèiA..^Les^»rifiKé(pie«ete  de  'la  révohitiofi  italieiiBe  dépassePODt'Sans 
doilte  bt  péfejtnsiile.  il  font  à^  peut-être  regarder  conine  tine  de  oastee^- 
aéquedcea  MHrectieBda'iiiasifestation  dramatique  qoeJefprioceGafftuhatef 
)i<crudMr:eirMeie,(il  jâquime  jours,  «a  faveur  4es|$Qpulati(me«elirédftiMBes 
delfempte^ottotiian.  Noos  «)Mtfne8ipleiii8  de  siyimpdthie  ipeilr  tlee  etoéileas 
ijPOHeiit,<ët  la  presse  ftvnfaise  s^est  l^iln  konoeur  partiouMer  en  d6fei^ 
dantien  tonte  clnKmstabce  leurs  intéréta.  Bioue  ^timons  ks  quaMtés  cbia 
VMmi  *PW8e  et  hms  ^po^^ons  à  sbn  avenir  en  dépit  des  ¥iees  de  son  gBu- 
yt^rneittOifC;  iMii^s  «nnlgré  IHnsok^oe  du  temps  ^oà  nous  vivons,  nous  avoue* 
rons  que  nous  nvons  été  stupéfaits  de  la  démarche  du  prince  Goittchakof. 
NOUS 'n'avonsipas  compris  Iai30lennité4e  cette  convocation  des  ntoislrts 
des  girandes  ^pnHsaneesfpom*  leur  déférer  Ht  conduite  du  gouventement  «uih; 
tmffn  ëes^ttJMB  ^dln'étieos.  Bépouillé  du  protectorat  texolusif  desorÉh»- 
doxes  de  Tuniuio,  ^le  ^tmlnistre  nnisse  ifc*^-il  cru  le  ressaisir  indirectement 
patr»rtnitkttiipie  quMi  a  prise  avec  ^n  tel  fracas  que  tous  les  iMUfaUtds'de  Ffiii- 
ropeont  cru  voir  ^'l^crrîzommcnonTelle  guerre  d'Orient,  «et  cette  feisie 
pai^gede  IVimptre ottoman? Le  zèle  qu'inspirent  les dnrétiens  de IWÊtq^ie 
est  louable,  lorsqu^tl  'est  affiché  ailleurs  qu'en  Russie.  I^  ^gowreramMiit 
russe,  beaucoup  moins  tolérant  que  le  gouvernement  turc,  a-4-4l  bien  ie 
droit  de  dénoncer  les  persécutions  ottomanes?  Si  Ton  demandait  raison  tti 
gouvernement  russe  des  avanies  que  sa  bureaucratie  lait  subir  aux  catko- 


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U%ifi&  et  aux  4ifisidy»iia  éâ  soa  empire^  il  dif  ait  («uW-âbre  â^bttr^n  ^aaam 
fera  la.Tur<)ttle«qatt  oe  qui  se  passe  dan»  un  ^at  iadépeaddat  b^  reipkrte 
pas  lea  étrangers.  Povasé  Oat^antage»  paj(  ex^nyle  sur  I0  temiia  de  1&  Pck 
loffy^  oÀ  TBaropei  a  par  traité  le  dro^t,  doi^  eUe  nJiwepafi,,  étt  rédamer  Ia 
«ttiitettoE  éea  garantias  stipulée»  à  Arienne,  le  gauvera^BBieiit  nufi»e  répeoe^ 
drait  %«£  malgré  rautooraXie  il  est  ûopaissaiil  à  réiorawr  la  bwr^aittmtiew 
qui  le  tron^»  TépnùBe  ^  hû  donne  un  si  ttawvaia  renoski  G'^,  ptobal^le^ 
mml  la  répenae  que  fera  avec  autant  de  rais^Hk  la  Turquie  :  la  Porte  allé-* 
gMra>  soa  bon  vouloir  et  son  tnaftuîsflaBce,  et  la  récente  gaaewnade  rnsseï 
i^'anra  pas  pour  le  meoicAt  d'autres  suite»»  Au  suions»  en  se  trempe  à  Pé^ 
torabourg^si  Tcm  y  croit  que  \eA  esprits  éolairésrpeusveat  enttore  être  treB^ié& 
sur  la  civilisation  et  la  puôseanee  meeeevites.  Avec  deeserfis.  qu'elle  ne.  peut 
parvei^  à  émaneiper,  avee  une  admiol^tiration  de  la  justioe  qui  Oi'est^pas  su^ 
périeora  Ac^e  du  royaume  deNaples, avecla  vénaditédesesi foneftionaaiffesy 
la  Russie  ne  saurait  faire  eroire  à  sa  eivilisation.  Du  lenfe  de  rettpeoeuir 
NiGOiaa^  il  lui  suffise  de  faire  A  Ffiiurope  une  peur  étrange  dent  tout  ks 
mande  est  revenu.  Des  financée  embarrassées^  une  armée  ravagée  par  les 
dilapidatiensy  une  organisation  poUtiqpe  énervée  par  le  des^iotismia  onentaU 
ne  sont  point  des  conditions  de  puissenoe»  et  il  n-e^  pas  au  pouvoir  du.  genr* 
vemenent  de  la  Ekussie  de  marquer  la  dernière  heuro  de  V^n|iire iottemaoi» 
Nous  renvoj^ons  ceux  qui  auraient  beseift  d'êlre  édifié»  sur  les  reaaarts  dala 
puissance  russe  sous  Tautocratie  au  réceol  ouvrage  du  prince  PiMta  Dolgo»-^ 
rottkov,  ia  Vérité  «ter  kk  Rmsie.  La  oenstituliofi  de  la  Russie*  son  organisa-* 
tie«  politique  SQn4  anafysées  avec  une  vive  justesse  dans  ce  iivre  aiaoère  et 
hardi.  Malgré  le»  protestationa  irritées  de  la  vanité  oâM«41e  ea  Ruseiar  \m 
rév^atioas  du  prinœ  Dolgoroukov  ne  sont  que  trop  vcalea;  c'est  \»  témoi*- 
gnage  que  leur  rendent  les  dipiemAtes  d^Oectident  qui  ont  pu^  étndâcar  de 
près  le  gouvernement  et  la  société  russes^  Nous  ajoutsrona  qu'à  notie  gré 
elles  sont  patrâoUques.  En  s'ei^^osant  à  de  violente»  récarkninations;  de  la 
part  de  quelques-uns  de  ses  compatriotes,  le  priaoe  DalgerouAov  a  rempli 
un  devoir,  car  on  doit  to^joiirs  (quand  on  le  peut)  dire  la  véri^  à  sHin  pajis. 
Le  prince  Deigoroukov  montre  à  la  Russie  comme  unique  voie  de  régâotoe 
tien  lee  institutions  libérales  et  repréaeaii^ives.  C'est  à  ce  prix  en  effet  que 
la  Rnssie  peut  réaliser  les  grandes,  destinées  qu'elie  fève,  et  devwor  un  en^ 
pire  vraiment  européen. 

La  session  du  parlement  prussi^i  est  terminéew  Le  prinae^régenÉr  dans 
son  diaeoura  de  dâture,  emprunt  de  s^atiinm»  oosstitutioBneis  etpatrio^ 
tiquât  a  dâ  mentionner  avee  regret  les  obstacles  que  les  habemaux  de  la 
ctembre  des  seignears  ont  opposés  à  plusieurs  mesures  libèraies  présea«> 
tée»  par  son  gou^m^ment;  mais  on  se  préoceupe  beaaeoup  plus  ^puis 
quelque  temps  de  la  politique  extérieiBre  de  la  Prusse  qae  de  sa  vie  inté- 
rieure. Le  dernier  xm)t  du  diaeoum  du  prinoenrégent,,  en  faisant  aàlinion 
aux  événemens  futurs,  a  donné,  un  aliment  nouveau  à  ces  inquiétndes  dont 
nous  avonâ  tant  parlé»  Aux  cfHnmentaires  que  ces  paroles  ont  provoquas,  il 


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"iïât  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

serait  oiseux  d'ajouter  les  nôtres.  Nous  nous  contenterons  de  constater 
qu'une  détente  marquée  paraît  s'être  produite  dans  les  relations  naguère  si 
aigres  de  la  Prusse  et  des  états  secondaires  de  FÂllemagne.  On  annonce  que 
la  réconciliation  s'opérerait  dans  la  question  de  l'organisation  de  l'année  fé- 
dérale, que  la  Prusse  renoncerait  à  une  portion  de  ses  idées  sur  la  réforme 
des  institutions  militaires  de  la  confédération,  et  que  les  petits  états  auraient 
égard,  de  leur  côté,  à  quelques-unes  des  exigences  légitimes  de  la  Prusse. 
Il  paraît  que  dans  ce  rapprochement  le  premier  rôle  aurait  été  joué  par 
le  roi  de  Wurtemberg,  qui  n'est  pas  seulement  le  plus  vieux,  mais  le  plus 
intelligent  des  souverains  allemands,  et  qui,  de  l'autre  côté  du  Rhin,  a  une 
compétence  et  une  autorité  particulières  dans  les  questions  militaires.  Nous 
ne  quitterons  pas  la  Prusse  sans  exprimer  le  regret  que  nous  a  fait  éprouver 
un  des  derniers  incidens  de  la  session.  Il  s'agit  d'une  de  ces  complications 
de  police  dans  le  genre  de  celles  qui  ont  causé  de  si  tristes  mésaventures 
au  précédent  ministère.  Il  paraît  que  la  direction  de  la  police  du  duché  de 
Posen,  avec  un  maladroit  machiavélisme  dont  il  est  difficile  de  comprendre 
le  but,  aurait,  sous  un  prête-nom,  établi  avec  le  comité  révolutionnaire  de 
Londres  une  correspondance  qui  aurait  décidé  ce  comité  à  envoyer  un  agent 
dans  le  duché,  et  à  essayer  de  compromettre  d'honorables  et  paisibles  ci- 
toyens. Une  interpellation  a  été  adressée  à  ce  sujet  à  M.  de  Schwerin  par  un 
député  polonais,  M.  Niegolewski ,  qui  s'était  procuré  les  preuves  de  cette 
conspiration  de  police  et  en  a  déposé  les  pièces  sur  le  bureau  de  la  cham- 
bre. A  cette  interpellation  précise  et  appuyée  des  autographes  qui  prouvent 
la  culpabilité  des  agens  provocateurs  prussiens,  M.  de  Schwerin  a  fait  une 
réponse  évasive.  Nous  le  répétons,  on  ne  comprend  pas  que  le  gouverne- 
ment prussien,  qui  aspire  à  diriger  l'Allemagne  libérale,  tolère  de  pareils 
moyens  de  police,  et  s'expose  ainsi  à  donner  des  griefs  sérieux  à  cette  in- 
téressante portion  de  la  Pologne  qui,  en  échange  de  la  nationalité  perdue, 
devrait  au  moins  s'attendre  à  trouver  sous  le  sceptre  de  la  Prusse  les  hon- 
nêtes garanties  de  la  liberté. 

Les  efforts  que  fait  lentement  l'Autriche  pour  se  rallier  les  populations 
désaffectionnées  de  la  Hongrie  n'ont  produit  encore  aucun  résultat  décisif. 
Les  Hongrois  n'y  voient  que  des  demi-mesures  et  par  conséquent  d'insuffi- 
santes concessions.  La  Hongrie  semble  avoir  mis  à  profit  l'exemple  de  l'Ita- 
lie. La  constance  de  son  patriotisme  national  a  résisté  à  tous  ses  malheurs, 
et  elle  ne  se  laisse  pas  pousser  par  les  circonstances,  qui  lui  permettent  au- 
jourd'hui d'espérer,  à  de  téméraires  emportemens.  Elle  s'affirme  et  ne  sera 
pas  satisfaite  à  moins  de  redevenir  tout  ce  qu'elle  a  été.  On  s'étonne,  en 
présence  de  cette  imposante  attitude  d'une  nation  qui,  quoique  lasse  du 
joug,  n'a  point  renoncé  encore  à  être  fidèle,  que  la  cour  de  Vienne  ne  fasse 
pas  de  bonne  grâce  les  sacrifices  nécessaires,  et  hésite  à  retremper  sa  puis- 
sance au  sein  du  peuple  qui  en  a  toujours  été  et  qui  pourrait  plus  que  ja- 
mais en  être  dans  l'avenir  le  principal  foyer. 

L'Espagne  piésente  en  ce  moment  un  consolant  spectacle  aux  amis  des 


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REVUE.  —  CHRONIQUE.  753 

institutions  parlementaires.  Jamais  session  des  cortès  ne  s^était  ouverte 
sous  de  plus  favorables  auspices  que  celle  que  la  reine  Isabelle  vient  d'inau- 
gurer. Ceux  môme  qui  ont  jugé  le  plus  sévèrement  autrefois  le  général 
CTDonnell  ne  peuvent  plus  refuser  leur  estime  à  l'homme  dont  la  fermeté  a 
fait  sortir  enfin  le  gouvernement  espagnol  de  cette  atmosphère  d'intrigues 
où  il  s'était  si  longtemps  corrompiu,  qui  a  consolé  l'honneur  espagnol  par 
l'heureuse  guerre  du  Maroc,  et  dont  l'administration  est  en  train  de  rele- 
ver les  finances  et  de  féconder  par  les  travaux  publics  les  ressources  du 
pays.  La  reine  d'Espagne,  elle  aussi,  n'a  pas  été  gâtée  par  les  éloges  de  la 
presse  :  la  justice  commande  de  lui  attribuer  en  grande  partie  cette  nou- 
velle et  satisfaisante  tenue  des  aff'aires  espagnoles.  Elle  semble,  dans  ces  der- 
niers temps,  avoir  pris  à  cœur  de  remplir  les  devoirs  de  la  royauté  et  de  ré- 
pondre par  sa  conduite  à  la  dignité  de  sa  position  :  elle  recueille  déjà  les 
fruits  de  cette  honnête  résolution. 

Comme  il  était  aisé  de  le  pressentir,  le  bill  qui  abolissait  les  droits  sur  le 
papier,  ce  couronnement  du  budget  de  M.  Gladstone ,  a  été  rejeté  par  la 
chambre  des  lords.  La  forte  opposition  que  ce  bill  avait,  au  dernier  mo- 
ment, rencontrée  dans  la  chambre  des  communes,  faisait  présager -cette 
issue.  Il  ne  faut  pas  s'y  tromper  :  c'est  le  budget,  d'abord  si  populaire,  de 
M.  Gladstone  que  les  lords  ont  entendu  condamner,  et  que  condamne  in 
petlo  une  majorité  réelle  de  la  chambre  des  communes.  Au  premier  mo- 
ment, M.  Gladstone  avait  subjugué  tous  le*s  esprits  par  son  tour  de  force 
oratoire;  mais  son  budget  était  \rop  parfait,  il  réunissait  les  trois  vertus 
théologales  :  c'était  un  acte  de  foi,  d'espérance  et  de  charité.  M.  Gladstone, 
en  le  construisant,  avait  cru  à  Tapaiseraent  de  l'Europe;  il  avait  espéré  que 
la  nécessité  des  armemens  ne  tarderait  pas  à  disparaître,  et  il  n'avait  pas 
craint  de  s'exposer  au  déficit  en  faisant  de  trop  larges  remises  de  taxes. 
Ces  fâcheuses  inquiétudes,  que  nous  retrouvons  partout,  ont  empêché  les 
tories  et  une  portion  notable  de  l'aristocratie  de  le  suivre  jusqu'au  bout  ; 
mais  lui  du  moins,  dans  son  échec,  a  une  consolation;  il  peut  dire  en  toute 
sûreté  de  conscience  :  c'est  la  faute  des  partis. 

Il  y  a  en  Hollande  une  grosse  question  qui,  heureusement  pour  ce  tran- 
quille pays,  n'a  aucun  rapport  avec  les  préoccupations  actuelles  de  l'Eu- 
rope :  c'est  la  question  des  chemins  de  fer.  Comment  seront  construits  ces 
chemins  de  fer?  Quelle  direction  suivront-ils?  Voilà  ce  qui  divise  et  pas- 
sionne singulièrement  le  peuple  hollandais.  Un  cabinet  a  déjà  péri  il  y  a 
quelque  temps  pour  n'avoir  pu  faire  adopter  ses  solutions.  Le  ministère 
jirésidé  par  M.  van  Hall  a  profité  des  récentes  vacances  parlementaires  pour 
élaborer  un  nouveau  plan,  qui  part  toujours  du  principe  de  la  construction 
par  l'état,  au  moins  en  ce  qui  touche  les  grandes  lignes.  Ce  plan  admis,  il 
y  aurait  sept  ou  huit  grandes  lignes  aboutissant  aux  grands  ports  de  mer, 
oTrant  plus  de  concentration  que  les  précédens  projets  et  reliant  la  Hol- 
lande à  Hanovre  par  Aschendorf ,  à  la  Prusse  par  Rheine  et  Vierssen,  à  la 

TOME  ÏXYII,  43 


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76A  REYUB  hes  deux  mok^. 

Belgique  par  Maêstricht,  Bois-le-Duc  et  autres  points,  sans  recourir  toute- 
fois à  cette  grande  construction  du  port  de  Mœrdyck,  qui  a  été  la  pierre 
d'achoppement  des  propositions  du  dernier  cabinet.  Le  nouveau  plan,  sou- 
mis aux  états-généraux,  n'est  pas  sans  rencontrer  encore  quelque  oppo- 
sition. De  guerre  lasse,  et  pour  en  finir  avec  cette  terrible  question,  on  se 
prononce  un  peu  moins  vivement  sans  doute  contre  le  principe  de  la  con- 
struction par  rétat;  mais  d^  divergences  nombreuses  s'élèvent  quant  aux 
directions  des  lignes.  Déjà  la  Frise,  TOveryssel  ont  réclamé.  Cette  luUe 
générale  a  été  précédée  d'une  escarmouche,  où  le  minisière  a  failli  être 
compromis  :  c'était  à  propos  du  raccordement  de  Scheveningue  et  de  La 
Haye  au  chemin  de  fer  hollando-rhénan.  Deux  compagnies  se  présentaieatt 
l'une  désirant  La  ligne  par  Leyde,  l'autre  par  Gouda.  On  a  eu  d'abord  l'idée 
de  concéder  les  deux  lignes;  puis  la  pcemiène  a  eu  en  définitive  la  préfé- 
rence du  gouvernement,  qui  a  vu  une  imprudence  dans  la  création  dfr  deux 
lignes  parallèles.  Cette  question,  petite  en  apparence,  a  souleivé  les  plus  vifs 
débats  dans  les  chambres,  où  la  décision  ministérielle  a  été  taxée  d'injus- 
tice flagrante,  de  partialité.  Bref,  le  caUnet  n'a  pu  échapper  au  vote  d'una 
motion  qui  était  un  bl&me  assez  formel  de  ce  qa'il  avait  £ait*  On  s'est  appli- 
qué dans  les  chambres,  il  est  vrai,  à  enlever  toute  portée  politique  à  ce 
vote,  et  le  ministère  a  pu  éviter  de  se  considérer  comme  atteint  dans  son 
existence,  en  attendant  que  la  question  renaisse  dans  la  discussion  du  piftn 
général  soumis  aux  chambres.     • 

Si  passionnée  qu'elle  soit  pour  les  chemins  de  fer,  la  Hollande  ne  s'est 
pas  moins  émue  récemment  de  la  mort  d'un  homme  qui  ne  ^'occupait  guère 
de  ces  matières,  de  M.  da  Costa,  le  premier  des  poètes  hollandaiEi  depaîs 
plus  d'un  quart  de  siècle.  C'était  le  descendant  d'une  de  ces  familles  Israé- 
lites haut  placées  en  Portugal,  qui  se  réfugièrent'  en  Hollande  à  la  fin  du 
XVI*  siècle.  Dès  sa  jeunesse,  il  avait  embrassé  le  culte  réformé,  et  daas  son 
âge  mûr  il  s'était  fait  le  poète  biblique  de  la  légitimité,  des  traditions,  de 
tout  ce  qui  est  le  plus  opposé  aux  principes  révolutionnaires  et  même  au 
libéralisme,  qu'il  combattait,  dans  une  poésie  éloquente  et  énergique,  avec 
une  loyauté  d'esprit  et  de  cœur  d'ailleurs  incontestée.  U  avait,  selon  ses 
propres  expressions,  l'ftme  enthousiaste  des  fila  de  l'Orient,  et  les  reflets 
bibliques  passaient  dans  sa  poésie,  où  l'on  sentait  une  imagination  exubé- 
rante conduite  par  un  goût  pur  et  délicat.  Da  Costa  a  été  enseveli  avec 
grande  pompe  dans  l'Église-Neuve  d'Amsterdam,  ce  Westminster  hollandais 
où  reposent  les  cendres  de  Vondel,  le  poète  du  xvii«  siècle,  et  de  Ruyter, 
l'illustre  marin.  Heureux  les  pays  qui,  sans  disUnction  d'opinion,  savent 
honorer  dans  la  mort  comme  dans  la  vie  ceux  qui  s'honorent  par  le  talent 
et  par  le  caractère!  i.  roiiâi». 


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REVUE  MUSICALE. 


I.BS  C^HCffftTS  BE  LA  «I119»1I. 

Les  concerts  Mut  ttftAs;  le  ncmfope  en  a  été  plus  «coosMMimble  ^ue  JsniNâs 
cette  «nnée.  H  y  en  n  eu  d'exoellens,  de  bons,  d'tosrgnIfiBBs,  '(Titisttppef- 
tables  ;  mais,  fun  cempensanct  Fautre,  nous  vi'atfieiiB  pas  Iles  •de  nêm  plaindre 
de  notre  sort.  Les  oooœrts  dn  €ettsorvatoîre,  oenx  de  la  Société  des  Jennes 
Artisrtes,  les  séances -de  (foaftoor  de  MM.  Attard  et  Franchennne,  Manrfn  et 
(Chevfnard,  Anainga'nd  et  liéon  9ac^a«rd,  de  M.  lébonc,  e«c.,  •eseorKés  <êe 
tons  les  afftiètes  Isolés  et  des  virtttoses  deipwwïîor'Orére,  oonimeM"»Wejf«ea, 
qui  Tiennenit  retfrcnnpor  leitr  i<enoinniée  dans  ae  gsmaé  f^yw  de  civlltsatieii 
compli^faée  qu'on  tioottie  Paris,  ce  sotft  ïà  des  no^Fens  énergfîqu^  ^  t^ 
pandre  dansle  p«ft)lic  le  go<!ft  de  la  nn^fique  pure,  de  celle  ^  tit  de  sa 
propre  vie,  et  qui  n'a  «besoin  rd  de  décors  ni  de  claqcfoors  po«r  preÉnire  ^es 
plus  grands  <eflrets.  On  peut  affirmer  hardiniettt  qse  <celai  -qui  ne  oonnalt  et 
n'apprécîe  -que  la  musique  draraartiique  ii'a  jamais  oraipris  ia  poésie  du  plus 
puissaiit  de  tous  les  arrts.  H  y  a  ph»  de  véritable  musqué  dans  une  sqnn- 
phonie  de  BeeUboniett,  ^  Méaart  ^ou  dVagrdn  que<dains  Tingt  opéras  comaie 
ceux  que  nous  sonmies  condanmés  à  eittendre  c|nM|ue  jour.  Un  public  d%- 
Mte,  dMn  gofit  Béf%r^  «t  difficile,  s'etft  fbrané  aux  beRes  sources  des  con- 
certs du  €onsorraloire,  qui,  d€^s  «pente-^irois  ans,  tomt 'entendre  ces^wa- 
gnifiques  p^m^  <de  Bec^ofen,  de  Mozart,  d'iaydn,  de  Mondelsseim,  qui 
sont  à  Vvat  muslca]  oe  que  les  jPk'esques  du  Vatican  sont  à  la  peintove.  A 
part  les  ch(^)MFttu^n«  de  Ut  musique  dranwttque,  «ont  le  reste  ne  tmt, 
pas  un  qutftttor  de  M(»art  ou  un  quintette  de  BoccHieFini,  eomme  'ceux  que 
not»  avons  entendus  oêt  liiver. 

6n  peut  diviser  les  ctwcerts  qui  se  donmmt  obaque  «mëe  à  Paris  <en  tnsis 
«catégories  :  les  conoerts^  grand  orchestre  eomme  cei»  du  Conservatoire 
et  de  la  Société  des  Jeunes  Artii^tes,  suivis  des  nombreruses  sociétés  'de  qua> 
tuors  qui  existent  d'une  manière  régulière  depuis  ^sieurs  atnéei^,  les  oon- 
cens  où  se  produisent  les  béros  de  la  virtuodté  qui  se  croient  asseï  itiPis 
pour  Intéresser  lepiddic  pendant  toute  une  soirée  arec  un  ou  deux  nuor- 
ceaux  d'apparat  qu^ils  ont  longtemp^^dltés  d'wmnce,  et  les  soirées  dîvenies 
et  mêlées  que  donnent  des  artistes  modestes,  >des  protaseors  émérites,  qui 
réunissent  une  fbis  par  an  autour  d'un  piano  ou  d^  quatuor  la  olientdle 
plus  ou  mc^ns  nombreuse  qui  tes  toit  ^vre  pendant  l'année.  Les  concerts  de 
cette  dernière  catégorie  ne  sont  ni  les  moins  intéressans ,  ni  les  mcdnspio- 
ductifs.  Ces  hommes  de  talent,  généralement  estimés, pénètrent  dans  lesik- 
milles  comme  professeurs,  distribuentit  Imnrs  ouailles  I^esprit  de  vie,  répan- 
dent le  goût  et  le  isenltlment  des  belles  choses.  Ge  sontccoanneide  booos'onrés, 
dont  chacun  a  sa  paroisse  phis  ou  moins  étendue  à  gouverner  «t  àinouirrir 
de  la  parole  du  Seigneur.  Nous  les  atons  8ul?is,<ces  concents  'de  toutes  les 
catégories,  d'un  œil  vigilant,  pesant  avec  une  rigourmoe  éqtdté  la  part 
'd'éloge  et  de  blâme  qui  nous  semble  leur  être  due* 


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756  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

C'est  le  8  janvier  qu'a  eu  lieu  la  première  séance  de  la  trente-troisième 
année  de  la  Société  des  Concerts.  Elle  a  été  inaugurée  par  la  symphonie  en 
la  mineur  de  M endelssohn ,  dont  la  seconde  partie  est  surtout  remarquable 
par  les  détails  piquans  de  Tinstrumentation  plus  que  par  la  ft*anchise  du 
motif  sur  lequel  ils  reposent.  Un  chœur  religieux  de  M.  Gounod,  sur  les 
paroles  bibliques  :  Super  flumina,  d'un  beau  caractère,  a  précédé  la  sym- 
phonie en  ut  majeur  de  Beethoven,  qui  a  terminé  la  séance.  Au  deuxième 
concert,  on  a  exécuté  la  neuvième  et  dernière  symphonie  avec  chœurs  de 
Beethoven ,  vaste  composition  qui  certainement  dépasse  la  mesure  d'atten- 
tion qu'on  peut  accorder  à  une  œuvre  musicale.  La  séance  a  fini  par  l'ouver- 
ture d'Euryanihe  de  Weber,  car  il  est  inutile  de  mentionner  le  cfueur  du 
rossignol,  tiré  de  l'oratorio  de  Salomon  de  Haendel ,  badlnage  puéril  d'un 
grand  musicien  que  la  Société  des  Concerts  aurait  dû  laisser  dormir  du 
sommeil  du  juste.  Haendel  a  sa  grandeur,  mais  ce  n'est  pas  dans  les  effets 
d'imitation;  son  rossignol  ne  vaut  pas  le  chant  de  la  caille  que  Beethoven 
fait  intervenir  dans  la  Symphonie  pastorale.  Une  agréable  symphonie  en  mi 
bémol  de  M.  Félicien  David  a  ouvert  le  troisième  concert.  Cette  symphonie, 
d'un  tempérament  débile,  se  relève  à  la  dernière  partie  par  un  joli  motif 
qui  ferait  un  charmant  air  de  danse.;, La  scène  et  la  bénédiction  des  dra- 
peaux du  Siège  de  Corinlhe,  de  Rossini,  ont  succédé  à  la  symphonie  de  M.  Fé- 
licien David.  Voilà  de  la  musique  dramatique  puissante,  colorée,  énergique, 
sans  rien  perdre  de  la  beauté  qui  doit  toujours  accompagtier  l'expression 
des  sentimens  et  des  passions  dans  un  art  comme  la  musique.  Des  fragmens 
du  ballet  de  Prométhée,  de  Beethoven,  qui  sont  tout  simplement  admira- 
bles, et  la  symphonie  en  ré  du  même  maître,  ont  achevé  et  complété  la 
séance.  Au  concert  suivant,  on  a  exécuté  une  symphonie  d'Haydn  dont  le 
public  charmé  a  fait  recommencer  la  seconde  partie.  On  a  ensuite  entendu 
les  divers  fragmens  des  Ruines  d'Athènes  de  Beethoven,  étrange  et  merveil- 
leuse composition ,  dont  la  marche  turque  et  le  chœur  final  des  derviches 
sont  des  chefs-d'œuvre  d'originalité.  Le  cinquième  concert  a  été  défrayé 
par  les  Saisons  d'Haydn,  ce  beau  poème  en  l'honneur  de  la  vie  champêtre 
et  des  mœurs  villageoises,  cette  composition  étonnante  par  la  fraîcheur 
des  idées  et  le  charme  du  coloris,  dont  la  chanson  du  laboureur  dans  la 
première  partie,  l'air  de  Lucas  dans  la  seconde,  le  chœur  des  chasseurs 
surtout  et  celui  des  vendangeurs  dans  la  troisième  sont  les  morceaux  sail- 
lans.  L'oratorio  des  Saisons  est  pourtant  l'œuvre  d'un  vieillard  de  soixante- 
neuf  ans!  Au  concert  suivant,  qui  a  9té  l'un  des  plus  intéressans  de  l'an- 
née, on  a  commencé  par  la  symphonie  en  ré  de  Mozart,  joyau  charmant 
d'un  génie  exquis.  Après  un  chœur  de  Paulus,  oratorio  de  Mendelssohn 
dont  nous  avons  admiré  le  sentiment  profondément  religieux,  un  violoniste 
allemand  de  beaucoup  de  mérite,  M.  Koempel,  qui  est  attaché  à  la  cour  du 
roi  de  Hanovre,  a  joué  le  huitième  concerto  à  grand  orchestre  de  Spohr. 
M.  Koempel  a  du  style,  de  la  tenue,  une  grande  justesse,  et  d'excellentes 
traditions;  on  peut  lui  souhaiter  une  meilleure  qualité  de  son,  un  son  plus 
moelleux  et  plus  charnu.  Le  public  a  fait  à  M.  Koempel  un  accueil  chaleu- 
reux et  flatteur .  Après  un  fragment  du  neuvième  quatuor  de  Beethoven , 
exécuté  d'une  manière  merveilleuse  par  tous  les  instrumens  \  cordes,  la 
séance  s'est  terminée  par  le  finale  du  second  acte  de  la  Veslala  de  Spontini, 


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BEVUE.  —  CHRONIQUE.  757 

grande  page  de  musique  dramatique  qui  est  Thonneur  de  Técole  frant^aise. 
Un  triste  événement,  la  mort  de  M.  Girard,  chef  d'orchestre  de  l'Opéra  et 
de  la  Société  des  Concerts,  a  fait  suspendre  et  retarder  la  septième  séance. 
Au  huitième  concert,  qui  a  eu  lieu  le  15  avril,  on  a  exécuté  pour  la  seconde 
fois  la  symphonie  en  la  de  Mendelssohn,  dont  le  scherzo  est  la  partie  sail- 
lante. On  a  répété  aussi  Y(mdante  de  la  symphonie  d'Haydn  qui  avait  été 
exécutée  au  sixième  concert,  fragment  précieux  où  se  trouve  un  solo  de 
violon  que  M.  Allard  a  joué  dans  la  perfection.  La  séance  a  fini  par  la  sym- 
phonie en  fa  de  Beethoven.  Le  neuvième  concert  a  été  remarquable  par 
l'exécution  chaleureuse  de  la  symphonie  en  la  de  Beethoven,  par  un  air  de 
Samson  de  Haendel,  que  M,  Battaille  a  chanté  avec  goût.  Quant  à  la  scène 
du  troisième  acte  d'Armide  de  Gluck,  dont  les  soH  ont  été  chantés  par 
M"»"  Barbot  et  Rey,  nous  la  passerons  sous  silence.  M"""  Barbot  surtout 
est  bien  loin  de  posséder  le  style  grandiose  et  l'accent  pathétique  qu'exige 
la  musique  de  Gluck.  Enfin  le  dernier  concert,  qui  s'est  donné  le  29  avril,  a 
été  fort  remarquable.  On  a  commencé  par  la  symphonie  en  tU  mineur  de 
Beethoven,  qui  a  été  exécutée  avec  un  entrain  inaccoutumé  ;  puis  est  venu 
un  psaume  en  double  chœur  de  Mendelssohn,  d'un  fort  beau  style  religieux, 
et  la  séance  a  été  close  par  V alléluia,  chœur  final  du  Messie  de  Haendel, 

La  Société  des  Concerts  a  eu  à  traverser  cette  année  une  crise  qui  au- 
rait pu  compromettre  la  durée  de  cette  belle  institution,  La  mort  de  M.  Gi- 
rard avait  laissé  vacante  la  place  de  chef  d'orchestre,  et  ce  triste  événe- 
ment avait  éveillé  beaucoup  d'ambitions  dangereuses.  M.  Girard  n'était  pas 
^assurément  un  de  ces  artistes  de  premier  mérite  qu'il  fût  absolument  im- 
possible de  remplacer  convenablement;  mais  c'était  un  homme  d'esprit, 
qui  avait  de  la  tenue  dans  le  caractère,  qui  savait  se  faire  obéir,  et  dont  le 
goût,  un  peu  timoré,  était  nourri  d'excellentes  traditions.  M.  Tilm'ant,  ar- 
tiste modeste  qui  depuis  assez  longtemps  remplissait  les  fonctions  de  sous- 
<;hef  d'orchestre,  fut  chargé  provisoirement,  et  jusqu'à  la  fin  de  la  saison, 
de  conduire  l'exécution.  Dès  le  second  concert,  donné  le  U  février  1860,  où 
M.  Tilmant  a  pris  l'archet  du  commandement,  le  public  lui  a  fait  une  ova- 
tion dont  tout  le  monde  a  compris  la  signification.  Dans  l'intervalle  cepen- 
dant, diverses  candidatures  se  sont  produites  parmi  lesquelles  se  trouvait 
M.  Berlioz,  qui,  en  faisant  cette  démarche,  a  été  bien  mal  conseillé  par  ses 
amis.  Au  dernier  concert,  donné  le  29  avril,  le  public  a  renouvelé  avec  plus 
d'unanimité  sa  protestation  en  faveur  de  M.  Tilmant,  qui  a  été  maintenu  et 
nommé  définitivement  chef  d'orchestre  à  une  immense  majorité.  Ce  choix 
était  peut-être  le  plus  raisonnable  qu'on  pût  faire.  M.  Tilmant  fait  partie  de 
la  société  depuis  sa  fondation,  en  1828.  Il  a  Thabitude  de  conduire,  et  pos- 
sède la  tradition  des  mouvemens  indiqués  par  Habeneck  pour  l'exécution 
des  symphonies  de  Beethoven,  qui  forment  le  grand  élément  des  programmes 
de  ces  concerts,  M.  Tilmant  a  une  autre  qualité  précieuse  qui  le  distingue 
de  son  prédécesseur,  M.  Girard  :  il  aime  la  musique,  il  a  de  la  chaleur,  et  il 
prend  une  part  visible  au  plaisir  d'une  bonne  exécution.  L'unanimité  i\  peu 
près  complète  des  sufl'rages  (ju'a  obtenue  M.  Tilmant  et  la  faveur  dont  le  pu- 
blic l'a  entouré  lui  donneront  la  force  de  se  faire  obéir  et  l'initiative  néces- 
saire au  chef  d'une  grande  société  d'artistes,  trop  disposés  à  s'endormir  sur 
les  lauriers  du  piissé.  Qnc  la  Société  des  Concerts  n'oublie  pas  que  l'*  t«nnps 


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758  REfvs  Des  deux  im^iibbs. 

marche  et  qif  U  fairt  <ltt  waweau,  ifen  fûMl  pive  an  monde.  Les  progrannes 
de  ses  concerts  ont  beseia  éfêtre  renouvelés  en  p«trtie,  •et,  tout  en  conser- 
vant inaltérable  le  fonds  fermé  par  les  ctoefc-é'oewvre  dVaydn ,  de  Ikxart, 
de  Beetiioven,  de  ^¥eter,  de  Sdinbert  et  de  Vendelssolm,  il  ftrat  absalo- 
nient  pénétrer  plus  «vaut  dans  r<Bifrre  t^elosBale  de  Sélyastlen*Baic1i  et  dans 
les  oratorios  de  fiaendel,  dont  on  ne-chante  jamais  qn^nn  ou  doux  raoroeanx 
sufllsamment  connus.  9t  parcoarais,  il  y  a  quelques  jours,  léa  progrimncs 
des  concerts  donnés  pur  la  Société  de.ninsÂq«e  pe^igiense  «et  ctassiqtte  4n 
Drmchor  de  Beriin,  et  j'y  yoyaîs  de»  noms  et  des  eowres  qu'a  estiioateac 
que  Paris  ne  connaisse  pas. 

Ayant  de  quitter  la  Société  de»<k>neertB,  citons  hb -volume  q«l  ne  namqtte 
pas  d'utîHté  :  ts'est  Phistoire-de  cette  soclërté,  récemment  publiée  par  H.  Bl- 
wart,  professeur  ^'harmcvie  au  Gonservatoire  de  musique.  Get  ouvrage 
contient  les  programmes  de  tontes  les  s^nœs  qui  ont  été  données  depida 
la  fondation  de  la  société  en  1*829,  le  plan  de  Torchestre  et  de  la  salie 
du  Conservatoire,  ainsd  tpie  tous  les  decumens  administratif^  qui  se  ra^ 
tachent  à  cette  câèbre  institm^on.  Tl^t  TMieux  que  M.  lElwart  se  Bolt^sm 
obligé  de  foire  une  excursion  dans  fliistofre  génémle  de  la  musique,  et  qm*il 
ne  *soit  pas  mieux  renseigné  -sur  des  faits  <pfi\  n^est  plus  permis  dignôrer 
de  nos  jours.  W.  Elwart  par  exempte  se  serait  épargné  quelques  -erreurs 
regrettables  sur  les  -prétendoes  inventions  ^u^  «ttt4bue  à  -Gui  d*ArexBO,  rfl 
eût  seulement  consulté  Particle  de  la  Biographie  umver^e^  des  muêieiëm 
de  M.  Fétis  sur  le  célèbre  mohie  de  Tabbaye  de  Pomposa.  Quoi  qu^  en  soft, 
TIfisWire  tle  te  Sotiété  iks  Concerta  contient  des  rensiâgnemens  qui  ne  sont 
pas  dépourvus  d'intérêt. 

La  Société  des  Jeupes  An^stes^  qui  marebe  «ous  le  commandement  «de 
M.  Pasdeloup,  a  înaugoré  la  buîtième  année  de  son  exl^tewce  le  15  jaavier 
dans  la  salle  de  M.  Berz,  où  die  tient  19»  séances,  te  premier  concert,  peu 
intéressant,  a  commencé  par  une  symphonie  de  M.  Demersseman,  où  î>wi 
remarque  une  facture  claire,  bien  que  sc/bre  d'Idées,  qui  toutes  ifappap- 
tiennent  pas  même  à  fauteur.  H.  Ptfmen«eman,tpri  -e^  un  Mtistede  taleirt, 
a  prouvé,  par  cette  symphonie,  quMl  a  Thabftude  d'écrire  pom*  Forohestre. 
La  séance  a  fini  par  la  S3rmpfhonie  en  tU  mineur  de  BeeUioven.  Au  deuxième 
concert,  une  demoiselle  Balby  a  dhanté  d*une  petite  votx  agréable  un  air  du 
Concert  à  la  Vour  de  M.  Auber,  et  Ton  a  fini  par  la  symphonie  en  la  mafewr 
de  Mendelssohn.  Le  quatrième  concert  a  été  plus  curieux.  Le  programme 
s'est  ouvert  par  une  symphonie  en  si  bëmdl  de  Robert  Schumann,  dont  f  ai 
bien  de  la  peine  à  comprendre  le  style  viagne,  entortîllé,  et  IMnstrumentatSon 
terne,  qui  vise  à  une  fausse  profondeur.  Je  crois  que  l'Allemagne  penira  les 
efFbrts  qu'elle  tente  pour-ftiire  accepter  de  fEurope  occidentale  la  réputation 
de  ce  symphonie  atrabilaire,  que  la  ^oire  de  Mendelssohn  a  rendu  fev. 
C'est  dans  ce  même  concert  de  la  Société  des  Jeunes  Artiste  que  ^"^est  pro- 
duit, pour  la  première  fois,  le  violoniste  allemand,  M.  Koempe),  dent  noos 
'avons  apprécié  le  talent.  Au  sixième  et  dernier  ^concert,  qui  a  eu  lieu  le 
25  mars,  la  Société  des  Jeunes  Artistes  a  exécuté  pom*  la  seconde  fois  dons 
Pannée  Touverture  et  divers  fragmens  de  Strumsée  de  Meyerbeer,  dewt 
•nous  aimons  surtout  la  polonaise  qui  sert  d'introduction  au  second  acte. 
L'idée  en  est  franche,  l'iDstrumentation  puissante  et  sobrement  colorée^ 


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REVUE. CHRONIQUE.  759 

A  cette  même  séance^  on  a  £aU  eatendire  une  symphoEle  inédite  de  M.  Saint- 
Sa^»y  où.  il  y  a  en  talent  et  quedques  bonnes  parties,  notamment  le  troi- 
.^ème  éfiiaode^  qui  aurait  exigé  toutefois  un  plus  grand  développement.  Le 
ohcBur  des  baeehanles  de  Philémfm  et  Baiu:i&/û&  M.  Gounod,  a  obtenu  beau- 
<:oup  de  suecèa  k  ce  denû^  concert  de  la  Sociélé  deA  Jeunes  Artistes,  que 
M»  PasdalAup  conduit  bffavementt  mais  avec  plus  de  zèle  etde.pétailance  qu'il 
ne  faudrait.  Si  M.  Paadjeioup  pouvait  eu  effet  modérer  un  peu  sa  pantomime 
et  transmettre  les  nK)UYemens  d'un  geste  plus  large  et  moins  fiévreux,  je 
crois  que  rexécutioa  de  sa  vaillante  petite  cohorte  y  gagnerait- 

Parmi  les  sociétés  qui  donnent  à  Paris  des  séances  de  quatuors  et  de  mu- 
sique de  chambre,  c'est  toujours  celle  de  MM.  Allard  et  Franchomme  qui 
marche  à  la  tête  de  toutes  les  autres,  et  où  l'on  entend  les  choses  les  plus 
exquises  et  les  mieux  rendues.  A  la  troisième  matinée,  qui  a  eu  lieu  le  12-  fé- 
vrier, AMI.  Planté  et  Franchomme  ont  exécuté  avec  une  rare  perfection  la 
sonate  pour  piano  et  violoncelle  de  Beethoven.  Puis  est  venu  le  dixième 
quatuor  pour  instrumens  à  cordes  du  même  maître,  qui  a  émerveillé  ce  pu- 
blic d'élite  qui,  depuis  treize  ans,  est  habitué  à  goilter  de  pareilles  déli- 
catesses. A  la  cinquième  séance,  j'ai  entendu  le  trio  de  Beethoven  en  lU 
mitt>et4^r  pour  piano,  violon  et  violoncelle,  qui  a  été  rendu  avec  la  même  per- 
fection, surtout  par  M.  Planté,  qui  jouait  la  partie  de  piauo,  et  à  ce  morceau 
admirable  a  succédé  le  duo  pour  piano  et  violoncelle  de  Mendelssohn,  où  se 
trouve  un  choral  profondément  marqué  de  ce  sentiment  religieux  que  Men- 
delssohn exprime  toujours  avec  bonheur.  La  séance  a  fini  par  le  quintette 
en  la  pour  rnstrumens  à.  cordes  de  Mozart,  qui  primitivement  avait  été  écrit 
pour  des  instrumens  à  vent.  La  foule,  et  une  foule  élégante,  ne  cesse  de 
suivre  les  séances  de  MM.  Allard  et  Franchomme,  qui,  après  les  concerts  du 
Conservatoire,  sont  les  plus  intéressantes  de  Paris. 

La  société  de  MM,  Maurin  et  Chevillard,  fondée,  il  y  a  dix  ans,  pour  Tin- 
terprétation  des  derniers  quatuors  de  Beethoven,  poursuit  également  le 
cours  de  ses  succès.  A  la  troisième  séance,  ils  ont  exécuté  le  quatuor  en  tit 
dièse  minettp,  qui  renferme  tant  de  clioses  contestables  à  côté  des  chants  les 
plus  sublimes.  On  a  fini  par  le  quatuor  en  nl^  qui  est  le  neuvième  dans  la 
série  des  dix-sept  merveilles  qu'on  doit  à  Beethoven  dans  ce  genre  de  com- 
position. M.  Hans  de  Bulovv  a  joué  à  cette  matinée  la  sonate  pour  piano  seul 
{opéra  111)  de  Beethoven  avec  un  talent  incontestable,  mais  avec  plus  de 
force  et  de  netteté  que  de  moelleux.  Peut-être  M.  de  Bulovv  veut-il  avoir 
plus  d'esprit  que  Beethoven ,  car  il  s'appesantit  trop  sur  certaines  nuances 
de  rhythme  qu'il  dissèque  avec  une  prétention  à  la  profondeur  qui  manque 
son  effet.  Les  matinées  de  MM.  Maurin  et  Glievillard  sont  d'un  grand  intérêt, 
et  ces  artistes  honorables  et  de  mérite,,  dont  l'exécution  devient  chaque 
année  plus  fondue  et  plus  délicate,  ont  atteint  le  but  qu'ils  se  sont  proposé, 
de  répandre  la  lumièi'e  sur  les  dernières  inspirations  du  plus  grand  compo- 
siteur de  musique  instrumentale  qui  ait  existé. 

C'est  pour  la  propagation  de  l'œuvre  de  Mendelssohn  que  s'est  formée  la 
Société  des  Quatuors,  de  MM.  Armingaud  et  Léon  Jacquard.  Depuis,  ils  ont 
étendu  leur  domaine  sur  toute  la  musique  de  chambre,  qu'ils  exécutent  avec 
soin  et  passion.  A  la  trotsièrae  séance,  J'ai  entendu  le  trio  pour  piano,  vio- 
lon et  violoncelle  de  Weber,  morceau  agréable,  parfois  brillant,  mais  d'une 


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760  REYUE   DES   DEUX  MONDES. 

complexion  un  peu  légère.  Ce  n'est  point  par  l'art  des  développemens  ni  par 
la  richesse  des  épisodes  que  se  recommande  le  génie  de  Weber.  Le  quatuor 
pour  instrumens  à  cordes  de  Robert  Schumann,  qu'on  a  exécuté  ensuite,  ne 
m'a  pas  réconcilié  avec  la  musique  de  ce  cerveau  troublé,  dont  l'harmonie 
est  souvent  atroce.  J'aime  beaucoup  mieux  les  variations  pour  piano  et  vio- 
loncelle de  Mendelssohn,  morceau  charmant,  qui  a  été  assez  bien  rendu  par 
M™*  Massart  et  M.  Léon  Jacquard.  A  la  sixième  et  dernière  séance,  on  a  fait 
entendre  un  quintette  pour  piano,  deux  violons,  alto  et  violoncelle,  encore 
de  Robert  Schumann,  qui  m'a  paru  une  œuvre  de  meilleur  aloi.  La  marche 
et  le  scherzo,  qui  en  sont  les  parties  saillantes,  ne  manquent  pas  d'origina- 
lité. Ce  qu'il  faut  louer  en  MM.  Armingaud  et  Léon  Jacquard,  c'est  qu'ils  ont 
plus  d'initiative  que  les  autres  sociétés  de  quatuors.  Les  programmes  de 
leurs  séances,  suivies  par  un  public  particulier  qui  tient  à  la  société  du  fau- 
bourg Saint-Germain,  sont  généralement  très  variés  et  très  piquans. 
•  M.  Lebouc,  qui  est  un  violoncelliste  agréable  et  un  artiste  de  goût,  a 
donné  trois  soirées  de  musique  classique,  dans  les  salons  de  la  maison  Érard, 
qui  n'ont  pas  manqué  d'intérêt.  A  la  deuxième  soirée,  j'ai  entendu  le  qua- 
tuor en  fa  dièse  mineur, ^^onv  instrumens  à  cordes,  de  Fesca,  qui  a  été  fort 
bien  exécuté,  par  M.  Herman  surtout,  qui  tenait  le  premier  violon.  Le  scherzo 
est  particulièrement  remarquable.  La  troisième  et  dernière  soirée  de  M.  Le- 
bouc a  été  fort  intéressante  :  les  Échos,  double  trio  d'Haydn  pour  quatre 
violons  et  deux  violoncelles,  morceau  d'une  naïveté  charmante,  a  été  vive- 
ment applaudi.  Le  quatuor  en  ré,  pour  instrumens  à  cordes,  de  Mozart,  la 
sonate  de  Beethoven  [opéra  27),  que  M"»'  Mattmann  a  exécutée  avec  un 
grand  sentiment;  un  air  de  Samson  de  Haendel,  chanté  avec  infiniment  de 
goût  par  M.  Paulin,  qui  depuis  a  été  heureusement  nommé  professeur  de 
chant  au  Conservatoire;  une  jolie  mélodie  de  Lachner,  l'Oiseau,  que  M""  Ga- 
veaux-Sabatier  a  dite  avec  grâce;  une  gavotte  de  Bach,  jouée  par  M.  Herman, 
ont  complété  cette  belle  soirée,  qui  s'est  terminée  par  une  polonaise  de  Cho-* 
pin,  exécutée  avec  charme  par  M"""  Mattmann  et  M.  Lebouc. 

Un  de  ces  artistes  modestes  qui,  dans  les  rangs  de  l'enseignement  parti- 
culier, répandent  sans  bruit  de  très  bons  conseils,  M.  Charles  Lamoureux, 
violoniste  de  talent,  a  donné  dans  les  salons  de  Pleyel  quatre  séances  de 
musique  de  chambre  qui  ont  été  suivies  et  remarquées.  M.  Lamoureux  est 
élève  du  Conservatoire,  et  particulièrement  de  M.  Girard,  qui  avait  pour  lui 
beaucoup  d'afi*ection.  A  la  seconde  séance,  il  a  exécuté,  en  qualité  de  pre- 
mier violon,  avec  le  concours  d'autres  artistes  bien  connus,  le  quatuor  en 
ré  de  Mozart  et  le  quatre-vingtième  quatuor  d'Haydn ,  où  se  trouve  ce  bel 
andante  qui  est  devenu  l'hymne  national  de  l'Autriche,  avec  infiniment  de 
goût,  de  précision  et  de  justesse.  Nous  engageons  M.  Lamoureux  à  renouve- 
ler l'année  prochaine  une  tentative  qui  lui  a  si  bien  réussi. 

Le  brillant  violoniste  italien  Sivori,  qui  parcourt  maintenant  triomphale- 
ment les  nouvelles  provinces  annexées  au  royaume  de  Victor- Emmanuel, 
a  inauguré  la  saison  des  concerts  à  Paris  par  quatre  soirées  de  musique  de 
chambre,  qu'il  a  données,  avec  le  concours  de  M.  Ritter,  dans  la  salle  Bee- 
thoven. A  la  quatrième  soirée,  qui  a  eu  lieu  le  21  décembre  1859,  j'ai  en- 
tendu un  duo  concertant,  pour  violon  et  alto,  de  Spohr,  fort  bien  exécuté 
par  MM.  Sivori  et  Accursi,  mais  dont  la  composition  ne  brille  pas  par  l'abon- 


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REVUE.  —  CHRONIQUE.  761 

dance  des  idées.  Un  rondo  capricioso,  de  Mendelssohn,  a  été  exécuté  par 
M.  Ritter,  qui  est  un  pianiste  d'un  très  grand  talent,  avec  une  vigueur,  une 
netteté  qui  n'excluent  pas  la  grâce.  Quand  M.  Sivori  se  contente  de  jouer  la 
musique  des  maîtres,  il  est  l'un  des  plus  brillans  virtuoses  de  ce  temps-ci  ; 
il  perd  une  grande  partie  de  ses  avantages  quand  il  s'abandonne  à  ses  pro- 
pres inspirations,  qui  ne  se  recommandent  ni  par  le  style,  ni  par  l'origina- 
lité des  idées. 

Dans  cette  même  salle  Beetlioven,  où  M.  Sivori  a  donné  ses  quatre  soirées, 
un  pianiste  d'un  vrai  mérite,  d'un  goût  difficile  et  rare,  M.  Mortier  de  Fon- 
taine, a  donné,  avec  le  concours  de  MM.  Maurin  et  Chevillard,  quelques 
séances  de  musique  de  chambre  qui  ont  été  remarquées.  Élève  du  Conser- 
vatoire de  Paris,  établi  à  Saint-Pétersbourg  depuis  un  certain  nombre  d'an- 
nées, M.  Mortier  de  Fontaine  est  un  pianiste  de  la  vieille  roche,  dont  le  jeu 
placide  et  le  toucher  élégant  doivent  rappeler  la  manière  de  Hummel. 

Dans  la  série  des  concerts  isolés  donnés  par  de  grandes  individualités,  par 
des  virtuoses  dignes  de  cette  qualification  si  prodiguée  de  nos  jours,  il  nous 
faut  parler  tout  d'abord  de  M'""  Pleyel,  artiste  d'un  ordre  supérieur.  Cette 
femme  célèbre,  qui  a  parcouru  au  moins  une  partie  de  l'Europe,  a  voulu 
essayer  sur  le  public,  qu'elle  n'avait  point  approché  depuis  une  dizaine  d'an- 
nées, quelle  pouvait  être  encore  sa  puissance  de  séduction.  M™»  Pleyel  a  dû 
être  contente  de  l'épreuve.  L'assemblée  nombreuse  et  distinguée  qui  était 
accourue  à  son  appel  a  su  apprécier  les  rares  qualités  d'une  exécution  qui 
réunit  la  force  à  la  délicatesse,  le  fini  dans  les  détails  à  l'unité  de  concep- 
tion, sans  laquelle  on  n'est  pas  digne  d'interpréter  les  vrais  chefs-d'œuvre 
des  maîtres.  Au  premier  concert  que  M"*  Pleyel  a  donné  dans  les  salons  de 
l'hôtel  du  Louvre  le  8  mars,  elle  a  exécuté  le  concerto  de  Mendelssohn  pour 
piano  et  grand  orchestre  avec  une  maestria,  tempérée  par  la  grâce,  qui  a 
excité  la  plus  vive  et  la  plus  juste  admiration.  Nous  avons  été  moins  édifié 
de  certains  morceaux  de  musique  à  la  mode  que  M™»  Pleyel  a  cru  devoir 
placer  sur  ses  programmes.  Les  femmes  les  plus  éminentes  ne  peuvent 
s'empêcher  d'avoir  quelques  faiblesses  pour  les  grandeurs  du  jour  et  les 
œuvres  fugitives.  M.  Acher,  par  exemple,  méritait-il  l'honneur  que  lui  a  fait 
Mme  Pleyel  en  exécutant  une  de  ses  improvisations  méditées?  J'aimerais  au- 
tant croire  à  la  musique  de  M.  Prudent.  Quoi  qu'il  en  soit.  M™'  Pleyel  est 
une  artiste  comme  il  y  en  a  peu,  et  sa  place  dans  l'art  est  bien  facile  à  indi- 
quer :  elle  est  la  première  pianiste  de  son  temps. 

M.  Hans  de  Bulow,  qui,  l'année  dernière,  était  venu  à  Paris  pour  préparer 
les  voies  à*  M.  Richard  Wagner,  dont  il  s'est  fait  le  saint  Jean-Baptiste ,  a 
donné  cette  année  encore  quatre  soirées  qui  n'ont  pas  excité  un  bien  vif 
intérêt.  M.  Hans  de  Bulow  est  un  esprit  peu  étendu,  un  de  ces  fanatiques 
importuns  comme  il  y  en  a  dans  toutes  les  petites  églises  que  repousse  le 
monde  éclairé.  Nous  avons  laissé  M.  Hans  de  Bulow  jouer  tout  à  son  aise  les 
divagations  de  M.  Liszt,  son  beau-père,  et  faire  de  la  propagande  en  faveur 
de  la  musique  de  l'avenir.  Notre  siège  est  fait,  et  M.  Hans  de  Bulow  n'a  pas 
assez  d'initiative  dans  l'esprit  ni  assez  de  puissiance  affective  pour  faire  un 
grand  nombre  de  prosélytes  à  une  détestable  cause.  Nous  en  dirons  à  peu 
près  autant  de  M.  Alfred  Jaell,  pianiste  d'un  vrai  talent,  mais  élève  de 
M.  Liszt,  qui  lui  a  imposé  le  lourd  fardeau  d'exécuter  ses  œuvres.  Dans  un 


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762  REYUE   BES  DEUX  MONDES. 

concert  quMl  a  donné  à  la  salle  Hera  le  2  tiMwrs,  M.  Jaell  a  intefprété,  vmc 
M.  Sirori,  la  sonate  pour  piano  etTiolon  {opéra  30)  de  Beeliïoveii^  d'une  ma- 
nière délicieuse,  avec  une  élégance  et  ^ine  d^icatesse  de  tonche  (fri  ont  ravi 
l'auditoire;  mais  lorsque  M.  Jaell  a  voulu  exécuter  avec  W.  Ha*»  deBulow  une 
de  ces  divagations  à  quatre  mains  que  M.  Liszt  Intitule  Prëkêdes  symphmi*- 
ques,  tout  le  monde  s'est  levé,  après  trente  ou  quarante  mesures,  et«  «éserté 
la  salle.  C'est  que  vous  ne  savez  pas  ce  que  c'est  que  les  Préludes  symphtmi- 
quesî  Écoutez  alors  Texplication  qu'en  donne  M.  Liszt  lui-^même  :  «  Notre  vie 
est-elle  aiitre  chose  qu'une  série  de  préfades  à  ce  chant  inconnu  dont  la«ort 
entonne  la  première  et  solennelle  note?  —  L'amour  fbrme  faurore'  en- 
chantée de  toute  existence;  mais  quelle  est  la  destinée  où  les  premières  vo- 
luptés du  bonheur  ne  sont  point  interrompues  par  quelque  orage  dont  le 
souffle  mortel  dissipe  ses  belles  illusions,  dont  la  foudre  fatale  consmne  son 
autel,  et  quelle  est  Fâme  cruellement  blessée  qui,  au  sortir  d'une  de  ces 
tempêtes,  ne  cherche  à  reposer  «es  souvenirs  dans  le  calme  ^  doux  de  la  vie 
des  champs?  Cependant  îhomme  ne  se  résigne  guère  à  goûter  longtemps  la 
bienfaisante  tiédeur  qui  l'a  d'abord  charmé  au  sein  de  la  nature,  et  lorsque 
la  tempête  a  jeté  le  signal  des  alarmes,  il  court  au  poste  périlleux,  quelle  que 
soit  la  guerre  qui  appelle  à  ses  rangs,  afin  de  retrouver  dans  le  combat  la 
pleine  conscience  de  lui-même  et  l'entière  possession  de  ses  forces  (1)?....  » 
Voilà  ce  que  c'est  que  les  Préhvdes  sympkoniques,  et  je  puis  assurer  que  la 
nmsique  est  digne  du  commentaire  qu'on  vient  de  lire. 

Un  pianiste  polonais  qui  a  fait  son  éducation  au  Conservatoire  de  Paris, 
M.  Wieniawski,  frère  du  violoniste,  a  donné  aussi  un  concert  dans  la  salle 
de  M.  Herz  le  ^  avril.  Il  y  a  fait  entendre  un  concerto  de  sa  composition 
pour  piano  et  grand  orchestre ,  qui  ne  nous  a  pas  paru  contenir  beaucoup 
d'idées  nouvelles.  M.  Wieniawski  est  on  peu  l'Imitateur  de  Ja  manière  brus- 
que de  M.  Rublnstein ,  c'est-à-dire  que  tous  deux  visent  à  reproduire  cette 
partie  dramatique  du  style  symphonique  de  Beethoven  qui  a  troublé  tant  de 
pauvres  esprits.  H  y  a  cependant  du  talent  dans  le  concerto  de  M.  Wieniawski. 
Vandante  et  Vallegro  final  nous  ont  particulièrement  frappé.  Comme  pia- 
niste, M.  Wieniawski  a  une  exécution  vigoureuse,  mais  dépourvue  de  grâce; 
ce  n'est  pas  non  plus  par  la  qualité  du  son  que  se  recommande  le  jeu  de 
M.  Joseph  Wieniawski. 

Parmi  les  enfans  bien  doués  que  la  Pologne  a  fournis  à  l'art  musical,  et  fis 
sont  assez  nombreux,  nous  ne  devons  pas  oublier  le  jeune  Lotto,  violoniste 
de  talent  qui  a  fait  aussi  son  éducation  au  Conservatoire  de  Paris,  sous  la 
direction  particulière  de  M.  Massart,  qui  lui  porte  une  affection  de  père.  A 
douze  ans,  en  1853,  M.  Lotto  a  remporté  le  premier  prix  de  violon,  et  depuis 
lors  il  n'a  fart  que  grandir  et  nourrir  son  esprit  de  bonnes  et  solides  études 
qui  l'ont  dignement  préparé  à  la  carrière  de  virtuose  et  de  compositeur  qu'il 
veut  parcourir.  M.  Lotto  a  donné  un  concert  dans  la  salle  Herz,  où  il  a  exé- 
cuté le  concerto  pour  violon  et  à  grand  orchestre  de  Mendelssohn.  M.  Lotto  a 
d'excellentes  qualités,  de  la  chaleur,  une  grande  justesse,  de  la  précision  et 
cette  heureuse  souplesse  de  l'esprit  qui  s'approprie  aisément  le  style  û*vai 
maître.  M.  Lotto  a  fait  entendre  également  un  morceau  de  sa  composition 

(1)  MéditaHons  poétiques,  en  tête  du  programme. 


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REVUE.  —  CHRONIQUE.   •  ,  76^ 

fort  difficile,  et  qui  n'est  pas  dépourvu  de  mérite.  Nous  engageons  BL  Lotto  à 
se  préoccuper  surtout  de  la  qualité  du  son,  qui  manque  parfois  de  netteté 
dans  les  traits  rapides.  M.  LoUo^  qui  retourne  en  Pologne  et  qui  se  propose 
de  faire  un  vojyage  en  Russie,  ne  peut  manquer  d'y  être  accueilli  avec  fa- 
veur. Un  autre  violoniste  de  beaucoup  de  ttîle&t,  M.  Jean  Beokert  de  llan- 
heim,  a  donné  dans  les  salons  de  M.  Érard  un  coneed^  qui  a  été  remarqué* 
Le  jeu  de  M.  Becker  est  hardi,  plein  d'éclat  dans  les  effets  de  pizzicato  qui  se 
trouvent  dans  les  variations  de  Paganini  sur  Tair  :  Nel  cor  piû  non  mi  sento. 
Bonne  qualité  de  son,  justesse  parfaite,  contenance  facile  et  dégagée,  telles 
sont  les  qualités  qui  distinguent  le  talent  de  M.  Becker,  qui  a  plutôt  Tair 
d'un  artiste  français  que  d'un  Allemand. 

S'il  nous  fallait  citer  le  nom  de  tous  les  pianistes  français,  allemands, 
polonais,  russes,  suédois,  etc.,  qui  se  sont  produits  cet  hiver  à  Paris,  nous 
remplirions  des  pages  inutiles  et  fatiguerions  vainement  la  mémoire  de  nos 
lecteurs.  Cependant  pouvons-nous  cacher  au  monde  que  M.  Prudent  a  donné 
un  concert  dans  la  salle  Herz  devant  son  public  ordinaire,  qu'il  a  régalé 
d'une  nouvelle  composition  intitulée  l'Aurore  dans  les  Boi&f  que  M.  Louis 
Lacombe,  qui  le  suit  de  près,  en  a  donné  deux,  où  il  n'a  fait  entendre  aussi 
que  de  la  musique  de  sa  composition?  IL  Ernest  Lubeck,  un  pianiste  intré- 
pide et  vigoureux  que  nous,  a  fourni  la  Hollande,  M.  Jacques  Bauer,  un  élève 
chéri  de  M.  Liszt,  qui  est  bien  digne  d'exécuter  la  musique  de  son  maître, 
M.  Louis  Brassin,  qui  nous  vient  de  la  Belgique  avec  xm  vrai  talent  et  une 
bonne  qualité  de  son,  M.  Hans  Seeling  le  Bohème,  M.  Krûger  de  Stuttgart, 
qui  a  du  goût  et  de  l'élégance,  M.  Tellefisen  le  Suédois,  M.  Albert  Sowinski  le 
Polonais,  artiste  connu  depuis  longtemps  par  des  travaux  divers,  M.  George 
Pfeiffer,  qui  est  bien  Français,  méritent  qu'on  ne  les  oublie  pas,  et  que  la  cri- 
tique tienne  compte  de  leurs  efforts. 

Mais  je  tiens  en  une  estime  toute  particulière  le  talent  plein  de  force  et  de 
grâce  de  M*"'  Sxarvady  (  Wilheknine  Glauss),  et  je  lui  pasâe  le  goût  qu'elle  a 
pour  la  musique  de  M.  Robert  Schumann.  Les  quatre  soirées  qu'elle  a  données 
dans  les  salons  de  Pleyel  ont  été  suivies  par  un  public  choisL  J'aime  aussi 
beaucoup  le  talent  svelte,  allègre,  de  M"*"  Joséphine  Martin,  une  pianiste 
française  qui  en  vaut  bien  une  autre,  et  qui  a  de  l'esprit  dans  ses  doigts 
agiles  comme  une  franche  et  bonne  fille  de  Paris  qui  ne  s'en  fait  pas»  ac- 
croire. Nous  accordons  aussi  une  mention  exceptionnelle  à  un  enfant  bien 
-doué,  au  jeune  Henri  Ketten,  qui  joue  du  piano  comme  un  maître,  et  dont 
l'heureuse  physionomie  annonce,  comme  disent  les  Allemands,  la  géniaUlé. 
Au  second  concert  qu'il  a  donné  dans  les  salons  de  PlayeL,  le  jeune  Ketten  a 
exécuté,  entre  autres  morceaux  difficiles,  un  saltarello  de  M.  Alkan  aîné, 
qui  a  ravi  tout  le  monde,  excepté  le  compositeur,  qui  a  UMJ^ours  soin  de  se 
dérober  à  ses  nombreux  admirateurs.  Qu'on  ne  fatigue  pas  ce  charmant  en- 
fant, qu'on  ne  lui  donne  pas  surtout  à  exécuter,  avant  l'heure  indiquée  par 
la  nature,  la  musique  de  Beethoven,  qui  exi^  plus  que  des  doigts  et  du  mé- 
canisme. Robert  Schumann  a  dit  excellemment  :  «  Ne  mettez  pas  trop  tôt  la 
musique  de  Beethoven  dans  les  mains  des  enfans;  abreuvasses,  fortifiez-les 
d'abord  avec  les  sucs  frais  et  nourrissans  de  Mozart  (i).  » 

(1)  Musïk  und  Musiker,  tome  I*',  pcgp  d* 


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76à  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

J*ai  réservé  une  place  à  part  à  une  matinée  musicale  donnée  par  M.  Fran- 
cis Planté  dans  les  salons  d'Érard.  M.  Planté  est  un  pianiste  français  du  plus 
rare  talent,  dont  le  jeu  facile,  élégant,  ferme  et  brillant  tout  à  la  fois,  n'est 
étranger  à  aucun  genre  de  musique.  Élève  du  Conservatoire  et  particulière- 
ment de  M.  Marmontel ,  M.  Planté  a  été  pendant  plusieurs  années  de  la  So- 
ciété des  Quatuors  de  MM.  Allard  et  Franchomme,  où  il  s'est  familiarisé  avec 
la  musique  des  maîtres,  qu'il  est  parvenu  à  interpréter  d'une  manière  supé- 
rieure. La  belle  séance  dont  nous  parlons  a  commencé  par  le  quintette  de 
Beethoven  pour  piano  et  instrumens  à  vent.  A  ce  morceau  ont  succédé  un 
fragment  d'une  sonate  de  Mozart,  un  autre  fragment  d'Haydn  et  la  Chasse 
de  Mendelssohn.  Après  la  sonate  en  ré  pour  piano  de  Beethoven,  M.  Planté 
a  terminé  par  une  petite  merveille,  une  composition  pour  le  piano  de  Ros- 
sini,  qui  s'amuse  à  graver  ainsi  sur  des  pierres  fines  les  plus  adorables  ca- 
prices de  son  génie,  qui  n'a  rien  perdu  de  son  brio  et  de  sa  fraîcheur  prin- 
tanière.  Le  public  nombreux  et  choisi  qui  était  venu  entendre  M.  Planté  a  été 
ravi  dé  son  jeu  délicat,  de  sa  bonne  tenue  et  de  la  modestie  qu'il  apporte  à 
ces  séances  d'apparat,  où  tant  d'artistes  virtuoses  prêtent  au  ridicule. 

Puisque  le  nom  de  Rossini  se  trouve  placé  tout  naturellement  dans  ces  an- 
nales de  la  musique  de  chambre,  nous  voulons  faire  part  aux  Jecteurs  d'une 
bonne  fortune  qui  nous  est  arrivée  cet  hiver.  Dans  une  de  ces  maisons  d'ar- 
tiste où  la  musique  ne  cesse  d'être  cultivée  pendant  toute  l'année  avec  au- 
tant d'ardeur  que  de  goût,  chez;M.  Gouffé,  l'habile  contre-bassiste  de  l'Opéra 
et  de  la  Société  des  Concerts,  nous  avons  eu  le  plaisir  d'entendre  en  pré- 
sence de  Rossini  un  quatuor  de  M.  Adolphe  Blanc  pour  piano,  premier,  se- 
cond violon  et  alto  que  l'auteur  a  dédié  au  grand  maître  qui  l'honore  de  sa 
bienveillance.  Il  y  a  beaucoup  de  talent  dans  le  quatuor  de  M.  Adolphe  Blanc; 
les  idées  en  sont  claires,  faciles,  bien  déduites,  modulées  avec  art,  et  le  style 
excellent  et  sans  faux  alliage.  La  partie  de  piano  a  été  exécutée  avec  une 
vigueur  et  une  netteté  singulière  par  M.  Bernhard  Rie,  un  Bohême,  un  élève 
de  M.  Dreyschok,  qui  fait  grand  honneur  à  son  pays  ainsi  qu'à  son  maître. 
Une  autre  composition  remarquable  de  M.  Adolphe  Blanc,  qui  a  été  exécutée 
pour  la  première  fois  à  la  matinée  dont  nous  parlons,  c'est  un  septuor  pour 
instrumens  à  cordes  et  instrumens  à  vent,  où  l'auteur  ne  s'est  peut-être  pas 
assei  défendu  contre  de  redoutables  souvenirs  :  je  veux  parler  du  septuor 
de  Beethoven.  M.  Blanc  semble  avoir  hésité,  dans  la  composition  de  ce  mor- 
ceau, entre  le  penchant  de  sa  nature,  qui  le  porte  vers  les  formes  mélodiques, 
un  peu  à  la  manière  de  Boccherini,  et  le  désir  de  se  montrer  sous  un  nouvel 
aspect,  en  pratiquant  un  style  plus  compliqué  d'harmonie  et  de  modula- 
tions. La  tentative,  pour  n'avoir  pas  complètement  réussi,  ce  nous  semble, 
fait  honneur  cependant  au  talent  réel  de  M.  Adolphe  Blanc,  l'un  des  rares 
compositeurs  français  qui  cultivent  avec  succès  le  genre  si  diflQcile  de  la 
musique  de  chambre.  M.  Camille  Saint-Saëns  est  aussi  un  jeune  compositeur 
français  qui  fait  de  louables  efforts  dans  la  musique  instrumentale.  A  une 
matinée  qu'il  a  donnée  dans  les  salons  d'Érard,  il  a  fait  exécuter  un  quintette 
pour  deux  violons,  alto,  violoncelle  et  piano,  et  plusieurs  autres  morceaux 
de  sa  composition,  qui  révèlent  plu»  de  facilité  d'écrire  que  d'inspiration. 
Nous  y  avons  remarqué  cependant  un  scherzo  pour  piano  et  harmonium  qui 
a  été  fort  bien  exécuté  par  l'auteur  lui-môme. 


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REVUE.  —  CHRONIQUE.  765 

Parmi  les  nombreux  concerts  qui  se  donnent  tous  les  ans  à  Paris,  on  dis- 
tingue toujours  les  soirées  données  par  M.  Delsarte.  Soit  qu'on  approuve 
entièrement  sa  méthode,  soit  qu'on  lui  reproche  d'être  plutôt  un  professeur 
de  déclamation  lyrique  dans  le  sens  de  l'ancienne  école  française  qu'un 
maître  de  chant  dans  le  style  plus  compliqué  de  la  musique  moderne, 
M.  Delsarte  n'est  point  un  artiste  ordinaire.  Au  concert  qu'il  a  donné  dans 
la  salle  Herz,  M.  Delsarte  a  chanté  avec  un  grand  goût  la  romance  de  Jo- 
seph de  Méhul,  la  scène  et  l'air  de  Telasco  de  Femand  Cortez,  de  Spontini. 
Il  a  été  fort  bien  secondé  par  M™«  Barbot,  qui  a  déclamé  et  presque  joué 
la  scène  d'Jphigénie  en  Aulide  de  Gluck,  l'air  de  Proserpine  de  LuUi,  avec 
un  accent  et  une  expression  de  physionomie  peut-être  un  peu  exagérés. 
M.  Barbot  aussi  a  chanté  avec  goût  un  air  du  Rolland  de  LuUi,  qui  m'a  rap- 
pelé celui  du  Rolland  de  Piccini,  que  dans  sa  jeunesse  Duprez  chantait  à 
ravir.  La  séance  s'est  terminée  par  un  fragment  du  onzième  quintette  de 
Boccherini,  une  adorable  fantaisie  italienne  que  M.  Sauzay,  jouant  le  pre- 
mier violon,  a  rendue  avec  charme. 

Il  manquerait  quelque  chose  d'important  à  ce  compte-rendu  des  fêtes 
musicales  de  l'année,  si  j'oubliais  de  parler  du  concert  donné  au  bénéfice 
d'une  œuvre  de  charité,  l'orphelinat  de  Saint-Firmin  (dans  l'Oise),  par  une 
femme  du  monde  des  plus  distinguées,  M"*  de  Nerville.  Elle  y  a  exécuté 
elle-même  avec  une  grâce  parfaite  le  onzième  concerto  de  Mozart,  pour 
piano  et  grand  orchestre.  A  cette  soirée  très  brillante,  nous  avons  pour 
la  première  fois  entendu  une  virtuose  amateur  connue  depuis  longtemps, 
M"''  Brousse,  qui  a  chanté  avec  un  grand  sentiment  un  air  de  Stradella.  Douée 
d'une  physionomie  expressive  et  d'une  voix  de  mezzo-soprano  fortement 
trempée,  M"«  Brousse  chante  la  musiiqûe  dramatique  avec  plus  d'ampleur 
dans  le  style  que  de  flexibilité  vocale.  Peut-être  même  pourrait-on  lui  re- 
procher de  trop  forcer  le  son  et  de  lui  faire  perdre  par  une  tension  exces- 
sive la  qualité  musicale  qu'il  doit  toujours  conserver.  M"«  Brousse  n'en  est 
pas  moins  une  cantatrice  amateur  de  la  plus  haute  distinctiob. 

L'Italie  a  été  représentée  dans  les  concerts  qui  se  sont  donnés  cet  hiver  à 
Paris  par  M.  Braga,  violoncelliste  et  compositeur  napolitain  bien  connu,  par 
M.  Lucas  Fummagalli,  pianiste  fougueux  qui  marche  sur  les  traces  de  son 
frère,  qui  est  mort,  par  M.  Stanzieri,  qui  joue  du  piano  comme  un  ange,  et 
qui  peut  interpréter  de  mémoire  les  plus  beaux  chefs-d'œuvre  de  l'école  alle- 
mande,, et  par  un  certain  Casella,  nom  illustre  s'il  en  fut  jamais,  qui  m'a 
rappelé  immédiatement  ces  vers  de  Dante  : 

Casêlla  mio,  per  tornar  altra  yolta 
La  dove  io  son  fo  io  questo  viaggio 
Diss'  io  ;  ma  a  te  corne  tanta  ora  è  tolta? 


...    Se  nuova  legge  nod  ti  toglie 
Memoria  o  uso  air  amoroso  canto 
Ghe  mi  solea  quetar  tutte  mie  voglie, 

Di  cl5  ti  piaccia  consolare  alquanto 
L*  anima  mia  che  con  la  sua  persona 
Yenendo  qu\  è  aflànnata  tanto. 


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700  REYUB  DES  DEUX  M0N1>EJS. 

Aam»  chê  n^la.  maato  «m  roggioÊm, 

GoBinfiî&  e^  allor  si  dfilce  meale 

Ghe  la  deleezz»  ancor  dentro  mi  risooaa  (IV 

Qm  pense  bie«  que  je  ne  me^  sois  pa»  fttk  prier  peur  aller  esèendre  le  Ga- 
setti  moderoet  qui^d'aillears  m'avah  écrit  «ne  lettre  en  très  bon  et  pur  tO0- 
osD.  fil  Gasella  est  un  artiste  de  talent  qui  chante  sur  990  vloloiieele  peut- 
être  «a  peu  mieux  que  le  musicien  du  xin^  siècle,  te  maître  de  musique 
du  grand  poète  fIcxrentiAt  ne  chantait  de  sa  voix  un  de  ces  lauéi  spfntwaH 
{fui  se  sont  conservés  jusqu'à  nos  jours.  II  est  à  désirer  que  H.  Casella,  qui 
rit  dans  la  seconde  moitié  du  xix*"  siècle,  ait  une  «nbitlon  (JHgne  de  bob 
temps  et  du  nom  qui)  porte. 

i^ès  bon  nombre  de  soirées  intéressantes  données  i>ar  des  artHites  hono* 
râbles  et  modestes  tels  que  ML.  Samsay^  de  Curillon,  Beseems,  Fraoco  Mon- 
des, etc.,  artistes  d^un  goût  sâr  qui  rendent  i  Tart  des  services  bien  autre- 
ment utiles  que  les  faiseurs  de  contredanses  et  les  compositeurs  de  cabalettes, 
la  saison  des  concerts  a  été  close  par  une  grande  séance  de  musique  histo- 
rique qui  doit  se  renoureler  tous  \m  ans,  conformément  aux  tybux  de  M.  de 
Deaulieu.  Ancien  élève  de  Méhul,  correspondant  de  Tlnstitut,  M.  de  Beau- 
Itou,  qui  a  d^  fondé  rassodatiom  mœicale  de  l'ouest,  qu'il  dirige  depuis 
trente  ans,  a  en  la  pensée  généreuse  de  distraire  de  sa  succession  la  somme 
de  ieo,OOe  ftrancs,  dont  le  revenu  servira  à  faire  les  ferais  d\in  grand  concert 
annuel  oà  Fou  n'exécutera  que  de  la  musique  ancienne  et  peu  connue.  Dans 
la  séance  d'inauguration,  qui  a  eu  lieu  cette  année-ci  dans  la  salle  Herz 
sous  hi  direction  de  fif .  Seeghers  pour  l'orchestre  et  de  M.  Marié  pour  les 
clMBurs,  on  a  fait  entendre  des  fragmens  du  Afessie  de  Haendei,  un  madri- 
gal à  quatre  voix,  ie  Croisé  empHf,  de  Gibbon,  compositeur  anglais  de  la  fin 
du  xvi«  siècle,  un  Jestês  dtdcis,  motet  de  Vittoria,  et  des  flragmens  ^Élie, 
oratorio  de  Mendeissohn.  L'exécution  a  laissé  nécessairement  à  désirer,  car 
le  temps  a  manqué  pour  l'étude  d'une  musique  difficile  qui  exige  un  or- 
chestre et  des  tnasses  chorales  bien  disciplinés.  Il  y  a  tout  lieu  d'espérer 
que  l'année  prochaine  M.  de  Beaulieu  sera  en  mesure  d'apporter  plus  de 
soins  à  la  réalisation  d'une  idée  qui  peut  devenir  féconde  en  bons  résultats. 
De  tous  les  genres,  le  plus  dilScile,  le  plus  noble  et  le  plus  délaissé  en 
France  aussi  bien  que  dans  les  autres  parties  de  l'Europe,  excepté  en  An- 
Ci)  Void  conuBfint  M.  Ratiabonae  a  tcadmt  ces  teroel»  : 

Mon  Casella,  je  fais  ai^mirdliui  ce  foyage 
Pour  retourner  plus  tard  sur  ce  même  rivage. 
Mais  toi,  pourquoi  tiens-tu  si  tard  après  ta  mort) 


...    Si  quelque  loi  sur  ce  nouveau  rivage 

Ne  t*a  pas  enlevé  la  mémoire  ou  l*usage 

De  ce  chant  amoureux  qui  calmait  tous  mes  maux, 

Donne  à  mon  cœur,  de  grâce,  un  peu  de  ton  doux  baume. 
Ce  voyage  accompli  par  le  sombre  royaume 
Avec  mon  corps  vivant  m*a  brisé  de  douleur. 

Amour  qui  parle  au  fond  dé  ma  pawDre  àmê  esdOM, 
Se  prit  Tombre  à  chanter  d^nie  voix  si  suave, 
Que  sa  douceur  encor  réeoane  dans  mon  cœur... 


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REVUE,  —  CHBONIQUE.  767 

^eterre  et  âans  certaines  ^ndes  villes  de  TAllemagne,  c'est  incontestable- 
inefit  la  iBTisi<|ae  retlgieuse.  On  n*entend  dans  ia  plnpart  des  églises  de 
Paris,  sa«f  de  bien  rares  exceptions,  qne  du  plain- chant  tristement  défi- 
guré par  des  Interprètes  ignorans,  étrangers  à  resprit  comme  à  la  tonalité 
de  ces  belles  mélopées  grégoriennes  qui  nous  ont  conservé  la  seule  no- 
lion  que  nous  possH&dions  du  chant  de  ht  primitive  église.  Lorsque  des  pa- 
roisses un  peu  plus  riches  que  les  autres,  telles  que  Saint-Roch,  Saint-Eus- 
tache  ou  Saint-Thomas-d'Aquîn,  veulent,  dans  quelques  grandes  solennités, 
avoir  recours  à  Part  moderne  pour  embellir  Toffice  divin,  le  clergé  a  rare- 
ment la  BBain  heureuise  dans  le  choix  qu^  fait  des  œuvres  contemporaines. 
En  France  surtout,  le  clergé  est  le  plus  grand  corrupteur  de  l'art  véritable- 
ment religieux.  Cest  lui  qui  introduit  les  contredanses  dans  les  églises  et 
qui  patrone  les  œuvres  les  plus  misérables.  Il  n'y  a  qu'à  lire  les  paroles  et 
qu'à  entendre  le  chant  des  cantiques  qu'il  confie  à  l'enfance  l  Nous  autres 
profanes,  qui  ne  ftdsons  pas  vœu  de  lui  appartenir,  nous  sommes  un  peu 
plus  diflMIes  dans  le  choix  des  élémens  dont  nous  voulons  nourrir  l'esprit 
et  le  cœur  de  nos  enfans ,  et  nous  sommes  d'avis  que  les  belles  choses  va- 
lent mieux  pour  l'édification  de  l'âme  naissante  que  les  grotesques  images 
qu'on  vend  à  la  porte  des  églises.  Quoi  qu'il  en  soit  de  cette  question  im- 
portante de  la  musique  religieuse,  qui  préoccupe  un  grand  nombre  de  bons 
esprits,  et  que  nous  aborderons  un  jour  avec  moins  de  réserve,  il  faut  te- 
nir compte  de  quelques  tentatives  honorables  qui  sont  faites  pour  relever 
cette  partie  intéressante  de  l'art.  Cest  à  ce  titre  que  nous  mentionnons  la 
grande  messe  en  musique  de  M.  Oiarles  Manry,  que  l'association  des  artistes 
musiciens  a  exécutée  à  Saint-Roch  dans  le  courant  du  mois  de  mai.  M.  Manry 
est  un  amateur  d'un  certain  talent,  un  homme  de  bonne  volonté,  qui  n^a 
pas  craint  de  s'attaquer  à  un  sujet  redoutable.  Il  y  a  de  bonnes  parties 
dans  la  messe  de  M.  Manry,  particulièrement  le  Kyrie  et  quelques  passages 
du  Salutaris,  qui  nous  ont  paru  empreints  du  sentiment  religieux ,  la  plus 
haute  manifestation  de  l'art  quand  on  y  réussit  complètement.  M.  Manry  a 
trop  de  goût  et  de  talent  pour  croire  qu'il  a  atteint  le  but,  et  que  sa  messe 
est  de  nature  à  satisfaire  les  simples  aussi  bien  que  les  initiés  ;  mais  il  se 
trouve  assez  de  qualités  estimables  dans  une  composition  aussi  longue  et  aussi 
variée  de  tons  pour  recommander  le  nom  de  M.  Manry  aux  juges  difficiles. 

De  ce  nombre  considérable  de  concerts  et  de  fêtes  musicales  de  toute 
nature  dont  nous  venons  de  faire  le  récit,  il  résulte  ce  fait  consolant  :  que 
le  public  et  particulièrement  la  haute  société  parisienne  s'initient  chaque 
jour  davantage  à  la  grande  musique  mstrumentale,  et  que  les  œuvres  de 
Beethoven,  Hay^,  Mozart,  Weber,  Mendelssohn,  Schubert,  Fesca,  Bocche- 
rini,  y  compris  le  grimoire  de  Robert  Schumann,  trouvent  en  France  des 
auditeurs  éclairés  qui  n'existaient  pas  il  y  a  trente  ans.  Quand  la  société 
du  Cîonservatoire  et  les  nombreuses  sociétés  de  quatuors  qui  ont  suivi  son 
exemple  n'auraient  prodidt  que  cette  révolution  dans  le  goût  d'une  nation 
qui  a  créé  le  vaudeville  et  qui  tenait  à  un  si  haut  prix  les  airs  de  pont-neuf 
et  l'orgue  de  Barbarie,  ce  serait  une  preuve  de  plus  à  ajouter  à  toutes  celles 
que  nous  possédons  déjà,  que  le  genre  humain  est  susceptible  d'éducation, 
et  que  les  peuples  aussi  bien  que  les  individus  peuvent  se  compléter,  s'enri- 
chir intellectuellement  et  ajouter  des  cordes  nouvelles  à  la  lyre  nationale» 


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768  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

Une  autre  considération  importante  à  tirer  des/aits  qu'on  vient  de  rapport 
ter,  c'est  la  disparition,  dans  les  programmes  des  concerts  qui  se  donnent  à. 
Paris,  de  toute  musique  futile,  de  œs  airs  plus  ou  moins  variés  dont  on  était 
poursuivi  il  y  a  encore  une  quinzaine  d'années.  Les  fantaisistes,  les  com— 
positeurs  d'impromptus,  les  improvisateurs  d'aurores  boréales,  les  faiseurs 
de  madrigaux  à  la  lune,  au  soleil,  aux  étoiles,  les  prestidigitateurs,  les  inspi- 
rés  de  toute  espèce,  tout  ce  monde  de  faux  poètes  et  de  détestables  musi- 
ciens est  en  complète  déroute.  On  ne  les  écoute  plus,  on  ne  les  joue  plus, 
on  ne  les  achète  plus  nulle  part.  Les  éditeurs  de  Paris  sont  devenus  durs, 
impitoyables,  complètement  insensibles  à  toute  cette  musique  pittoresque 
qu'ils  payaient  autrefois  au  poids  de  l'or.  C'est  tout  au  plus  s'ils  consentent 
à  délier  les  cordons  de  leur  bourse  pour  un  opéra-comique  en  trois  actes 
qu'ils  éditent,  mais  qu'ils  ne  paient  guère.  La  tendre  romance  elle-même 
est  délaissée.  Il  n'y  a  que  les  chefs-d'œuvre  du  grand  Offenbach  qui  résistent 
au  discrédit  où  est  tombée  la  production  nationale  I  C'est  que  le  directeur 
des  Bouffes-Parisiens,  le  chantre  d'Orphée  aux  Enfers,  est  le  musicien,  le 
peintre  véridique  et  choyé  du  temps  où  nous  vivons  l 

Terminons  ce  long  discours  par  un  épilogue. 

Un  journal  obscur,  qui  est  la  propriété  d'un  éditeur  de  musique  dont  il 
défend  les  intérêts  avec  plus  de  zèle  que  de  talent,  a  bien  voulu  nous  prendre 
à  partie  dans  l'un  de  ses  numéros.  L'écrivain  aimable  et  frivole  qui  le  di- 
rige sous  un  pseudonyme  transparent  qui  ne  trompe  personne  s'est  cru  dési- 
gné par  nous  à  la  vindicte  publique  dans  quelques  paroles  un  peu  vives  que 
nous  avons  récemment  dirigées  contre  Te  Théâtre-Italien.  Nous  pouvons  as- 
surer à  M.  Paul  Smith  qu'il  s'est  trompé,  et  que  nous  ignorions  qu'au  nombre 
des  fonctions  inutiles  dont  il  est  investi,  il  comptât  encore  celle  de  surveil- 
ler l'administration  du  Théâtre- Italien.  Nous  ne  sommes  pas  assez  injuste 
pour  demander  à  M.  Paul  Smith  d'avoir  une  volonté  quelconque  dans  la  po- 
sition délicate  qu'il  occupe.  Chargé  de  couronner  de  roses  et  de  fleurs  de 
rhétorique  toutes  les  médiocrités  qui  sortent  chaque  année  du  Conserva- 
toire, M.  Paul  Smith  s'acquitte  de  cette  mission  difficile  avec  une  bonne  grâce 
et  une  dextérité  que  nous  nous  plaisons  à  reconnaître  sans  les  lui  envier. 
Il  y  a  deux  hommes  dans  M.  Auber  :  le  compositeur  charmant  et  fécond 
que  nous  admirons  plus  que  personne,  et  le  directeur  du  Conservatoire,  qui, 
de  l'avis  de  tout  le  monde,  manque  de  quelques-unes  des  qualités  néces- 
saires au  chef  d'une  grande  école  nationale.  C'est  là  une  opinion  que  nous 
avons  émise  plusieurs  fois  dans  la  Revue ,  sans  nous  inquiéter  si  cela  plait 
ou  ne  plaît  pas  à  M.  Paul  Smith  et  à  ses  protecteurs.  Quant  aux  injures  qui 
peuvent  nous  être  adressées  par  une  feuille  sans  consistance,  nous  n'avons 
point  à  nous  en  inquiéter.  Ne  parlant  pas  la  même  langue,  nous  n'avons 
pas  non  plus  la  même  morale,  ni  la  même  mesure  d'appréciation.  Laissons 
donc  les  marchands  faire  leur  métier  et  jouir  en  paix  de  la  considération 
qui  les  entoure.  Nous  nous  consolerons  du  blâme  qu'on  peut  nous  infliger 
en  chantant  avec  Collette,  l'héroïne  d'une  jolie  chanson  de  M.  Bruguière  : 

Ma  gloire  n*en  souffrira  pas.  p.  scudo. 

V.  DE  MaHS. 


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LA  RUSSIE 

DANS   LE   CAUCASE 


I. 

ARMÉE    RÉGULIÈRE,    COSAQUES    ET    MILICES    INDIGÈNES. 


I.  Lettres  sur  le  Caucase  et  la  Crimée,  par  M.  de  Gilles,  bibliothécaire  de  l'empercDr  de  Russie, 
4839.  —  II.  Les  Peuples  du  Caucase,  par  Frédérie  Budensiedt,  tradaction  de  M.  le  prince  E.  de 
Salm-Kyrbnrg,  1859.  —  III.  Borba  se  Muridiznwm  iSchamilem  (Latte  avec  le  Haridisme 
et  Schamyl),  par  M.  I.  Daragan,  1859.  —  IV.  La  Russie,  son  peuple  et  son  armée,  par  Léon 
DelDzy,  4860.  —  V.  Kavkazkii  Kaleiular  {Annuaire  du  Caucase)  ^  1849-4859.  —  VI.  Pamiat- 
nata  Knijka,  almanach  impérial  de  la  coor  de  Russie,  1850-1860. 


Les  événemens  qui  depuis  une  année  tiennent  en  éveil  l'attention 
de  l'Europe  occidentale,  et  qui  ont  mis  tant  d'intérêts  en  présence 
et  en  conflit,  semblent  avoir  détourné  les  regards  d'un  fait  qui  s'est 
produit  loin  de  nous,  mais  qui  a  son  importance  et  sa  grandeur  dans 
le  présent  et  une  signification  politique  très  réelle  pour  l'avenir.  Au 
mois  de  septembre  1859  retentit  subitement  la  nouvelle  du  coup 
de  main  audacieux  qui  venait  de  faire  tomber  au  pouvoir  des  armées 
du  tsar  Schamyl  et  la  forteresse  de  Gounib  dans  le  Daghestan  méri- 
dional, où  l'implacable  ennemi  des  Russes  avait  cherché  un  dernier 
asile.  Il  faut  connaître  le  caractère  de  la  lutte  à  laquelle  ce  dénoû- 
ment  inattendu  a  mis  un  terme,  les  lieux  qui  en  ont  été  le  théâtre, 
l'attitude  des  deux  adversaires  aux  prises,  pour  comprendre  com- 
ment cette  lutte  s'est  prolongée  pendant  un  quart  de  siècle  :  — d'un 
côté,  un  puissant  empire  avec  ses  immenses  ressources ,  les  ensei- 
gnemens  d'un  art  militaire  perfectionné,  le  courage  tenace  et  infati- 

TOMB  xxvn.  »  15  JUIN  1860,  49 


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770  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

gable  de  troupes  nombreuses  et  aguerries,  les  éminentes  qualités  de 
plusieurs  des  officiers  placés  à  leur  tête;  de  l'autre,  des  populations 
faibles  par  le  nombre  et  T  infériorité  sociale,  mais  fortes  de  leur  po- 
sition au  milieu  de  montagnes  escarpées  et  de  forêts  impénétrables, 
habiles  dans  les  combats  d'escarmouche  et  de  surprise,  animées 
d'un  fanatique  amour  de  l'indépendance,  et  entraînées  par  l'enthou- 
siasme religieux  qu'un  chef  habile,  actif,  à  l'âme  ardente  et  in- 
flexible, à  la  fois  prêtre  [imâm)  et  guerrier,  avait  su  leur  inspirer. 

Lorsque,  les  yeux  sur  les  cartes  du  Caucase,  on  suit  les  phases  de 
cette  longue  guerre,  on  voit  les  obstacles  qu'offrait  à  la  conquête  un 
pays  où  il  fallait  s'ouvrir  un  accès  par  la  sape  et  la  hache,  où  cha- 
que rocher,  chaque  repli  de  terrain ,  chaque  groupe  d'arbres  peut 
receler  une  embuscade;  on  voit  la  Russie  arrêtée  à  l'origine  par  de 
rudes  échecs  et  par  l'inexpérience  de  cette  guerre  de  montagnes, 
avancer  lentement,  mais  avec  persévérance,  jusqu'à  ce  que  ses  lignes 
stratégiques,  multipliées  et  étendues,  aient  entouré  peu  à  peu  Scha- 
myl  dans  un  cercle  de  fer  devenu  infranchissable.  Ce  succès  est  dû 
à  la  direction  énergique  qu'avait  su  imprimer  à  cette  guerre  un  ha- 
bile gouverneur-général,  le  prince  Michel  Séménovitch  Vorontzof, 
direction  suivie  sur  un  plan  plus  vaste,  avec  un  immense  déploie- 
ment de  forces,  par  le  prince  Bariatinsky.  L'avènement  de  ce  der- 
nier, qui  remplaça  le  général  Mouravief,  successeur  pendant  deux 
ans  de  Vorontzof,  date  de  1856,  et  coïncide  avec  la  fin  de  la*  guerre 
de  Crimée.  La  campagne  de  l'hiver  de  1858-1859  semblait  déjà 
fah-e  présager  une  péripétie  fatale  pour  SchamyL  Le  1^"^  (13)  avril, 
l'aoûl  fortifié  de  Védène  (1) ,  sa  place  la  plus  forte  et  sa  résidence 
pendant  quatorze  ans,  si  célèbre  par  la  captivité  et  la  réclusion  des 
princesses  Orbélian  et  Tchavchavatsé(2),  avait  été  pris  par  le  général 
Yevdokimof  après  des  fatigues  inouies  bravement  surmontées.  De- 
puis lors  et  pendant  tout  l'été,  il  avait  éprouvé  revers  sur  revers, 
La  Salatavie  et  l'Andie,  au  nord  du  Daghestan,  d'où  il  tirait  tous 
ses  approvisionnemens,  lui  avaient  été  enlevées;  le  défilé  de  l'Ar- 
goun,  position  d'une  haute  importance  pour  lui,  avait  été  occupé,  et 
de  larges  percées  avaient  éclairci  les  sombres  forêts  de  ces  retraites 
jusqu'alors  inaccessibles.  Aux  masses  compactes  d'un  ennemi  infati- 
gable à  le  poursuivre,  l'imàm  affaibli  n'avait  plus  à  opposer  que 

(1)  u  Védène  est  situé  sur  la  rive  gauche  de  TafiQuent  gauche  du  Khoulkhoulaou,  à  la 
sortie  d*un  défilé  boisé  presque  inaccessible.  Au  moment  où  cette  place  fut  attaquée 
par  les  Russes,  elle  était  hérissée  de  fortifications  et  défendu»  par  une  garnison  de  plus 
de  sept  mille  montagnards  de  Tavli,  sous  les  ordres  de  quatorze  naibs  (lieutenans  de 
Schamyl).  Les  Russes  avaient  treize  bataillons  et  demi,  conduits  par  Tadjoint  du  général 
Yevdokimof,  le  général-major  de  Kempfert.  »  (Journal  des  opérations  militaires  et  des 
travaux  des  troupes  de  VaUe  gauche  du  Caucase  du  tO  mars  au  i  avril  1859,) 

(2)  Voyez  la  Revue  du  !•»  mai  1856. 


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LA  BCSSIE  DANS  LE  CAUCASE.  771 

quelques  poignées  de  soldats.  Les  montagnards,  fractionnés  en  une 
infinité  de  petites  tribus  jadis  réunies  dans  le  sentiment  d'une  dé- 
fense commune  par  ses  ardentes  prédications  et  contenues  par  sa 
main  de  fer,  s'étaient  détachés  successivement  de  lui  pour  se  don- 
ner au  vainqueur.  C'est  alors  qu'il  se  jeta  dans  Gounib  avec  quatre 
cents  murides.  Cette  situation  critique  et  bien  compromise  était  en- 
core loin  cependant  de  paraître  désespérée  à  un  esprit  aussi  ferme, 
aussi  fertile  en  expédiens.  Il  avait  vu  tant  de  fois  le  danger  ou  la 
mort  à  ses  côtés,  et  il  avait  su  s'y  soustraire  avec  tant  d'adresse  et 
de  bonheur,  qu'il  pouvait  se  flatter  encore  d'un  retour  de  fortune; 
mais  le  sort  des  armes  ne  tarda  point  à  trahir  ce  dernier  espoir. 

On  raconte  que  lorsque,  dans  les  premiers  instans  de  sa  capti- 
vité, il  fut  dirigé  sur  Saint-Pétersbourg,  où  il  devint  le  lion  à  la 
mode  pendant  le  rapide  séjour  qu'il  y  fit,  il  fut  invité  à  passer  la 
soirée  en  petit  comité  chez  M.  Taide-de-camp  général  de  G...  Le 
vieil  imâm  (il  a  passé  la  soixantaine),  cédant  au  charme  des  préve- 
nances dont  il  fut  entouré,  se  montra  expansif.  Ayant  jeté  les  yeux 
sur  un  plan  qui  venait  d'être  dressé  de  Gounib,  il  avoua  qu'il  se 
croyait  en  sûreté  pour  deux  ans  au  moins  dans  ce  lieu,  où  il  avait 
accumulé  tout  ce  qui  lui  restait  d'approvisionnemens.  Gounib  est  en 
effet  situé  sur  une  montagne  isolée,  entourée  de  deux  côtés  par  le 
cours  du  Kara-Koïssou,  et  terminée  à  son  sommet  par  un  plateau  de 
forme  triangulaire  d'environ  cinq  verstes  (1)  dans  son  plus  grand  dia- 
mètre de  l'est  à  l'ouest,  et  de  trois  verstes  du  nord  au  sud,  mais 
qui  va  en  se  rétrécissant  vers  l'est.  Sur  ce  plateau  sont  des  terres 
arables,  des  prairies  et  des  sources  d'eau  vive.  Tous  les  endroits 
que  l'on  pouvait  croire  accessibles  étaient  défendus  par  des  piquets 
de  quinze  ou  vingt  hommes,  et  les  plus  fidèles  murides  (disciples  de 
l'imàm)  y  faisaient  bonne  garde;  mais  pendant  la  nuit  quatre  cents 
volontaires,  ayant  pris  à  revers  la  montagne,  y  fixèrent  des  cram- 
pons en  fer,  et,  le  fusil  sur  le  dos,  atteignirent,  en  escaladant  trois 
terrasses  superposées  en  étages,  le  sommet  du  rocher.  Le  point  où 
aboutit  cette  périlleuse  ascension  était  séparé  par  une  distance  de 
cinq  verstes  de  celui  où  se  trouvait  Schamyl,  et  cet  éloignement, 
l'idée  aussi  que  ce  côté  de  la  montagne  était  absolument  inabor- 
dable, firent  réussir  cette  surprise.  Ce  n'est  que  sur  le  matin  que 
l'imâm  en  fut  averti,  lorsqu'il  était  trop  tard.  Les  détails  de  sa  cap- 
ture sont  connus.  Cenié  dans  une  des  maisons  de  l'aoûl  où  il  s'était 
retranché,  il  vit  tomber  autour  de  lui  ses  derniers  murides,  et  fut 
forcé  de  se  rendre  à  discrétion.  Le  prince  Bariatinsky  le  traita  avec 
la  noblesse  et  la  générosité  qui  sont  le  propre  de  son  caractère  ;  il 

(1)  La  verste  équiYaut  à  peu  près  &  1  kilomètre  60  mètres. 


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772  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

respecta  en  lui  Théroïsme  dans  le  malheur.  Malgré  les  représenta- 
tions des  officiers  qui  T  entouraient,  il  ne  voulut  ppint  que  le  prison- 
nier fût  désarmé  pour  être  conduit  en  sa  présence. 

Maintenant  que  la  chute  de  ce  redoutable  ennemi  a  rendu  la  Russie 
maîtresse  de  la  plus  grande  partie  du  Caucase,  nous  voudrions  jeter 
un  coup  d'œil  sur  la  situation  politique  et  militaire  que  ce  succès  lui 
a  faite  dans  cette  contrée,  nous  rendre  compte  des  difficultés  qu  elle 
y  a  rencontrées,  de  celles  qu'elle  doit  encore  surmonter  pour  la  pa- 
cifier et  se  l'approprier  entièrement.  Le  Caucase  une  fois  réuni  aux 
deux  provmces  qu'il  avoisine  et  qu'il  commande,  la  Géorgie  et  l'Ar- 
ménie, tout  en  protégeant  de  sa  masse  imposante  la  Russie  et  en 
la  couvrant  vers  le  sud,  le  Caucase  sera  pour  les  tsars  une  de  leurs 
plus  magnifiques  acquisitions  comme  position  militaire  et  commer- 
ciale. Il  y  a  donc  intérêt  et  opportunité  à  étudier  les  élémens  de 
force  et  d'action  mis  en  œuvre  pour  opérer  cette  conquête,  et  à  cal- 
culer la  valeur  de  cet  accroissement  de  territoire  pour  le  vaste  em- 
pire qui  est  prêt  à  l'absorber.  Malheureusement  les  notions  à  l'aide 
desquelles  nous  pourrions  nous  guider  sont  rares,  incomplètes,  et  le 
plus  souvent  même  ellçs  font  entièrement  défaut.  La  guerre  du 
Caucase  attend  encore  son  historien.  Soit  insouciance,  soit  discré- 
tion imposée,  aucun  de  ceux  qui  l'ont  dirigée  ou  qui  y  ont  pris  part 
ne  s'est  préoccupé  d'en  retracer  les  annales  ou  de  nous  faire  con- 
naître la  contrée  qui  en  a  été  le  témoin.  Sous  ce  rapport,  la  pénurie 
paraît  d'autant  plus  grande,  l'infériorité  d'autant  plus  sensible,  que 
nous  avons  comme  contraste  la  savante  et  féconde  activité  avec  la- 
quelle d'autres  régions  placées  dans  des  conditions  analogues  ont  été 
explorées  et  décrites.  On  formerait  une  bibliothèque  entière  avec  les 
seuls  documens  que  le  gouvernement  britannique  et  le  gouverne- 
ment français  ont  publiés,  l'un  sur  l'Inde,  l'autre  sur  nos  possessions 
d'Afrique,  tandis  qu'il  n'existe  en  Russie  sur  le  Caucase  aucun  ou- 
vrage officiel,  même  de  la  plus  mince  valeur  (1).  Les  seuls  matériaux 
qui  ont  été  à  notre  disposition,  et  qui  émanent  d'une  source  authen- 
tique, sont  les  bulletins  et  les  rapports  des  chefs  de  corps,  tels  que 
le  gouvernement  russe  les  a  livrés  à  la  publicité  dans  les  journaux 
qui  sont  ses  organes  avoués,  le  Kavkaz  (Caucase),  journal  de  Tiflis, 
et  le  Rousskii  Invalid  (Invalide  russe),  qui  paraît  à  Pétersbourg. 
Citons  aussi  les  statistiques  très  sommaires  de  l'armée  consignées 
dans  Y  Annuaire  du  Caucase  {Kavkazskii  kalendar)  ainsi  que  dans  le 

(1)  Nous  sarons  qu'il  se  trouve  dans  les  archires  du  gouvernement,  à  Tiflis  et  dans 
les  bureaux  topographiques  placés  dans  différentes  localités  du  Caucase,  les  matériaux 
les  plus  précieux  pour  la  géographie  et  Thistoire  de  cette  contrée.  H  a  été  question  un 
moment  de  livrer  ces  matériaux  à  la  publicité  ;  mais  ce  projet,  comme  tant  d*autres,  est 
resté  sans  exécution. 


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LA   RUSSIE   DANS   LE   CAUCASE.  773 

Pamiatnaia  Knijka^  ou  almanacb  de  la  cour  impériale.  Sans  aller 
chercher,  comme  on  Ta  fait  si  souvent,  la  raison  de  ce  silence  et  de 
ce  défaut  de  renseignemens  dans  un  soin  jaloux  de  conserver  des 
secrets  d'état,  on  peut  l'expliquer  tout  naturellement  par  une  indif- 
férence profonde  pour  toute  communication  avec  le  dehors,  pour 
tout  appel  à  l'opinion  publique  en  Europe,  de  la  part  d'une  nation 
encore  éloignée,  dans  la  voie  du  progrès  et  de  la  maturité,  des  con- 
ditions qui  régissent  les  sociétés  modernes  de  l'Occident, 

Parmi  les  relations  sur  le  Caucase  dues  à  des  travaux  particuliers, 
celle  de  M.  Frédéric  Bodenstedt,  quoique  vieillie  par.le  cours  préci- 
pité des  événemens  qui  se  sont  accomplis  depuis  l'apparition  de  la 
seconde  édition  (1854),  mérite  d'être  signalée  comme  une  excellente 
étude  ethnographique  sur  les  tribus  montagnardes,  comme  un  ré- 
sumé suffisant,  quoique  très  succinct,  de  leur  héroïque  résistance, 
et  des  doctrines  religieuses  du  muridisme.  Les  opinions  person- 
nelles de  M.  Bodenstedt  le  rendent  peu  favorable  à  la  Russie  dans 
sa  manière  d'apprécier  les  faits,  mais  nous  n'avons  point  ici  à  lui  en 
demander  compte,  pas  plus  qu'à  l'auteur  des  Lettres  sur  le  Caucase 
et  la  Crimée^  M.  de  Gilles,  de  la  sympathie  déclarée  qu'il  professe, 
et  qui  est  toute  naturelle  de  sa  part,  pour  le  pays  où  il  a  trouvé  une 
patrie  d'adoption.  Nous  n'avons  au  contraire  qu'à  nous  féliciter  de 
cette  différence  de  vues,  source  d'une  comparaison  profitable  à  la 
vérité.  Le  livre  de  M.  de  Gilles  a  surtout  le  mérite  d'être  le  dernier 
venu,  et  de  fraîche  date  ;  les  données  qu'il  contient  ont  été  recueil- 
lies à  une  époque  antérieure  de  quelques  mois  seulement  à  l'expé- 
dition qui  a  mis  fin  aux  destinées  politiques  de  Schamyl.  Parti  de 
Saint-Pétersbourg  à  la  fin  de  juillet  1858  pour  aller  rétablir  sa 
santé  aux  eaux  déjà  renommées  de  Piatigorsk,  à  l'entrée  nord  de 
la  route  principale  qui  traverse  le  Caucase,  M.  de  Gilles,  attiré  par 
les  incomparables  magnificences  que  la  nature  déploie  dans  ces 
régions  alpestres  et  par  les  souvenirs  historiques  que  ces  lieux  ré- 
veillent, continua  sa  route  en  longeant  le  versant  septentrional  du 
Caucase  jusqu'aux  environs  de  la  Mer -Caspienne.  Entré  dans  la 
Grande-Tchetchenia,  et  coupant  la  chaîne  en  diagonale  jusqu'à  son 
milieu,  où  s'élève  la  forteresse  de  Vladikavkaz,  et  jusqu'au  défilé  de 
Dariel  [Caucasiœ  Pylœ),  il  atteignit  Tiflis,  devenue  la  capitale  floris- 
sante de  la  Transcaucasie  (1).  Quelques  pas  de  plus  vers  le  sud  le 
conduisirent  au  couvent  d'Edchmiadzïn,  l'antique  sanctuaire  de  la 
nation  arménienne.  De  là,  remontant  vers  le  nord-ouest,  par  l'an- 
cien pachalik  d'Akhaltzikh,  enlevé  à  la  Turquie  pendant  la  guerre 

(1)  La  population  de  Tiflis  est  ai^ourdliui  de  38,375  habitans,  d'après  le  calendrier 
{médatxoslw)  de  l'académie  impériale  des  sciences  de  Saint-Pétersbourg  pour  1860, 


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77A  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

de  1820,  et  la  province  géorgienne  d*Iméreth,  il  atteignit  Poti,  sur 
la  côte  orientale  de  la  Mer-Noire ,  pour  rentrer,  sur  la  fin  de  Tau- 
tomne,  par  la  Grimée  et  Constantinople. 

Les  Lettres  sur  le  Caucase  et  la  Crimée  indiquent  suffisamment 
par  le  titre  même  qu'il  n'y  faut  point  chercher  une  exploration  scien- 
tifique, mais  la  simple  excursion  d'un  touriste,  homme  d'esprit  et 
de  goût.  De  retour  à  Saint-Pétersbourg,  M.  de  Gilles  s'est  empressé 
de  rassembler  ses  souvenirs,  en  leur  laissant  la  forme  primitive  et 
spontanée  sous  laquelle  il  les  avait  consignés  dans  son  journal  de 
voyage.  La  narration  a  conservé  la  vivacité  de  l'impression  du  mo- 
ment; toutefois  cette  forme  a  produit  dans  l'exposition  des  idées  et 
des  faits  une  absence  d'ordre  et  des  lacunes  regrettables;  le  style 
offre  des  inégalités  qui  sont  rendues  plus  apparentes  par  les  mcor- 
rections  d'une  exécution  typographique  beaucoup  trop  hâtée.  Il  est 
vrai  que  ce  livre  a  été  écrit  en  pays  étranger,  loin  du  foyer  de  l'at- 
ticisme  français,  et  imprimé  à  Paris,  en  dehors  de  la  surveillance 
de  l'auteur,  qui  vit  à  Saint-Pétersbourg  (1). 

M.  de  Gilles  excelle  à  saisir  le  côté  extérieur  et  plastique  des  choses; 
il  décrit  avec  amour  et  quelquefois  avec  bonheur  les  harmonies  de 
la  nature,  l'aspect  imposant  ou  triste  des  ruines,  l'effet  pittoresque 
des  costumes,  le  caractère  de  la  beauté  humaine  chez  les  diverses 
races  qu'il  a  eu  l'occasion  d'observer.  Toutefois  ses  prédilections,  ses 
goûts  les  plus  vifs  sont  pour  les  scènes  et  les  attributs  de  la  vie  mi- 
litaire. Les  belles  armes  des  montagnards ,  leurs  ruses  de  guerre, 
leur  mode  d'attaque  et  de  défense,  l'organisation  des  régimens  de 
cosaques,  groupés  en  famille  autour  de  leurs  stanitsas  (villages), 
leur  existence  toujours  sur  le  qui-vive,  leurs  périlleux  sekrety  (em- 
buscades), leur  grave  et  mélancolique  physionomie,  leur  tenue,  qui 
imite  à  s'y  méprendre  celle  des  Tcherkesses,  tels  sont  les  sujets 
dont  il  parle  le  mieux  et  le  plus  volontiers.  En  relations  d'amitié  et 
d'hospitalité  avec  les  officiers  les  plus  distingués  de  l'armée  russe, 
il  a  puisé  dans  leurs  entretiens  une  foule  de  particularités  sur  la  vie 
intime  et  les  coutumes  des  montagnards,  avec  lesquels  ils  sont  jour- 
nellement en  contact. 

Tels  sont  nos  guides  dans  cette  étude  où  nous  aurons  d'abord  à 
jeter  un  coup  d'oeil  sur  la  configuration  de  l'isthme  du  Caucase,  afm 
de  pouvoir  nous  rendre  compte  du  système  des  ligues  straté^ques 
qui  le  traversent  en  divers  sens.  L'armée  régulière  et  irrégulière  qui 
les  occupe  et  qui  en  a  la  défense  appellera  ensuite  notre  attention, 
qui,  ainsi  préparée,  pourra  se  porter  plus  tard  sur  les  populations 

(1)  Les  Lettres  sur  le  Caucase  et  la  Crimée  sont  enrichies  de  yignettes  et  de  gravures 
dues  au  crayon  élégant  et  facile  de  M.  Blanchard,  et  qui  témoignent  combien  cet  babUe 
artiste  a  étudié  avec  soin  le  Caucase. 


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LA  RUSSIE   DANS   LE   CAUCASE,  776 

caucasiennes  elles-mêmes  et  sur  l'indomptable  chef  dont  elles  ont 
si  longtemps  secondé  les  efforts. 

I. 

L'isthme  caucasien,  placé  entre  deux  continens  et  deux  mers, 
l'Europe  et  l'Asie,  la  Mer-Noire  et  la  Mer-Caspienne,  semble  être 
un  pont  destiné  par  la  nature  à  mettre  en  communication  ces  deux 
mondes  si  différens.  C'est  pair  là  que  se  sont  frayé  un  passage  les 
immigrations  qui  ont  laissé  dans  ces  montagnes  les  restes  d'une 
foule  de  peuples  et  cette  multitude  de  langages,  radicalement  dis- 
semblables, qui  font  du  Caucase  une  véritable  tour  de  Babel,  et 
pour  le  linguiste  un  problème  rebelle  à  toutes  les  investigations.  Cet 
amalgame  de  tribus  et  d'idiomes  que  remarquait  Strabon  (1)  il  y  a 
près  de  deux  mille  ans  se  perpétue  encore  aujourd'hui. 

La  chaîne  qui  ferme  l'isthme  d'un  bout  à  l'autre  se  déploie  en 
ligne  diagonale  dans  l'intervalle  du  45®  degré  de  latitude  au  nord- 
ouest  et  du  âO«  au  sud-est,  sur  une  longueur  d'environ  mille  verstes; 
mais  en  ligne  droite,  à  partir  de  Redoute -Kalé,  sur  la  côte  de  la 
Mer-Noire  jusqu'au  défilé  de  Derbend  [Albaniœ  Pylœ)^  sur  la  Cas- 
pienne, la  distance  n'est  guère  que  de  ciiiq  cents  verstes.  Cet  énorme 
rempart  plonge  ses  premières  assises  au  fond  du  liman  ou  delta  du 
Kouban,  aux  environs  d'Ânapa;  il  se  prolonge  à  travers  l'isthme  en 
se  partageant  vers  l'extrémité  orientale  en  deux  murailles  :  —  l'une, 
au  nord-est,  aboutissant  à  Derbend;  l'autre,  au  sud-est,  s' abaissant 
par  une  pente  qui  va  s'effacer  dans  la  plame  arrosée  par  la  Koura 
ou  Cyrus  avant  d'atteindre  la  pointe  de  Bakou. 

Sur  le  versant  nord  comme  sur  le  versant  méridional,  ce  rempart 
est  flanqué  de  grands  fleuves  qui  en  sont  comme  les  fossés  naturels. 
Aucune  autre  contrée  peut-être  n'est  pourvue  d'un  système  d'eaux 
plus  riche,  mieux  approprié  à  l'établissement  de  lignes  stratégiques 
comme  aux  échanges  du  commerce.  Du  pied  du  gigantesque  Elbourz 
et  du  mont  Khokhi,  au  centre  du  massif  caucasien,  jaillissent,  vers 
le  nord,  le  Kouban  et  le  Térek,  qui,  dans  une  direction  parallèle  au 
versant  nord ,  vont  se  jeter,  le  premier  dans  la  Mer-Noire  et  le  se- 
cond dans  la  Caspienne.  Au  sud,  dans  la  Transcaucasie,  cette  der- 
nière mer  reçoit  la  Koura,  qui  parcourt  toute  la  Géorgie  pour  aller 
unir  ses  eaux  à  celles  de  l'Araxe,  le  fleuve  du  bassin  aiménien.  Du 
côté  opposé,  le  Rion,  qui  est  l'ancien  Phase,  offre  aux  bâtimens  un 
cours  navigable  jusqu'à  Marane  dans  l'Iméreth ,  où  remontaient,  à 
ce  qu'il  paraît,  les  embarcations  des  marchands  grecs  dans  l'anti- 
quité, des  Byzantins  et  plus  tard  des  Génois  au  moyen  âge. 

(1)  Géographie,  liyre  xi,  page  343,  édition  de  Cftsaubon. 


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776  BEYCE   DES  DEUX  MONDES. 

Pour  la  Russie  9  qui  regarde  le  Caucase  du  nord  au  sud-est,  le 
flanc  droit  de  l'isthme,  pratyi  flanky  ou  aile  droite,  pravoié  kryloy 
est  vers  la  Mer-Noire,  et  se  projette  tout  le  long  du  Kouban,  comme 
ligne  militaire.  Le  flanc  gauche,  lévyi  flankj  est  vers  la  Mer-Cas- 
pienne, et  la  ligne  qu'il  forme  s'appuie  sur  le  cours  du  Térek.  Sur 
les  bords  de  ces  deux  fleuves  et  de  leurs  afiluens  les  plus  considé- 
rables s'échelonne  une  suite  de  postes  reliés  entre  eux  par  des  forts 
placés  de  distance  en  distance  aux  points  les  plus  menacés  ou  les 
plus  favorables  à  la  défense.  Ce  réseau,  au  nord  et  au  sud  de  la 
chaîne,  embrasse  un  espace  qui  n'a  pas  moins  de  trois  mille  verstes 
d'étendue. 

De  la  ligne  principale  du  flanc  gauche,  la  ligne  du  Térek,  se  dé- 
tache celle  de  la  Sounja,  l'un  des  cours  d'eau  tributaires  de  ce 
fleuve.  Fondée  en  1845  par  le  prince  Vorontzof ,  elle  sert  à  tenir 
en  respect  les  peuplades  tchetchenses.  Elle  traverse  leur  territoire 
en  partant  de  Stchedrinskaïa,  poste  cosaque  sur  le  Térek,  et  va  re- 
joindre à  Vladikavkaz  la  route  centrale  du  Caucase.  La  ligne  de  la 
Sounja  s'est  renforcée  de  celle  de  l'Argoun,  rivière  qui,  coulant  dans 
un  sens  presque  perpendiculaire  au  Térek,  va  se  réunir  à  la  Sounja, 
un  peu  au-dessus  de  l'embouchure  de  celle-ci.  Cette  ligne  est  de 
création  toute  récente  :  le  défilé  qu'elle  traverse,  impénétrable  jus- 
qu'en 1858,  n'a  été  occupé  définitivement  que  pendant  l'été  de  l'an- 
née 1859;  depuis  lors,  les  forêts  épaisses  qui  le  recouvraient  ont 
été  abattues  sur  une  surface  de  plus  de  cinquante  verstes,  des 
ponts  jetés  sur  l'Argoun,  et  une  route  a  été  tracée,  sur  laquelle  des 
troïkas  (1)  peuvent  déjà  circuler.  Trois  forts  assurent  le  maintien  de 
cette  nouvelle  position,  dont  l'un,  Schatoïevskoïé,  est  aujourd'hui 
le  quartier-général  du  régiment  d'infanterie  de  Navaghinsk.  La  val- 
lée de  l'Argoun,  divisant  du  sud  au  nord  toute  la  chaîne  du  Cau- 
case par  le  milieu  de  la  grande  et  de  la  petite  Tchetchenia,  sépare 
le  massif  des  montagnes  où  s'abritait  Schamyl  de  celles  qui  avoisi- 
nent  la  grande  route  deVladikavkaz;  c'est  par  laque  l'imâm  se 
jetait  à  l'improviste  sur  les  territoires  soumis  et  les  établissemens 
russes,  et  qu'il  entretenait  des  relations  avec  les  provinces  de 
rouest. 

Tout  le  Caucase  oriental  peut  être  considéré  comme  enveloppé 
dans  un  réseau  de  lignes  qui  représentent  une  sorte  de  quadrilatère. 
Le  côté  supérieur  de  cette  figure  est  la  ligne  du  Térek  avec  ses  deux 
embranchemens  de  la  Sounja  et  de  l'Argoun,  s'avançant  en  contre- 
forts dans  l'intérieur  du  quadrilatère.  Le  côté  gauche  est  la  route 
militaire  qui  d'Iékatérinograd  aboutit  par  Vladikavkaz  à  Tiflis;  au 

(1)  Attelages  de  trois  cheyaux  de  front. 


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LA  RUSSIE  DANS  LE  CAUCASE.  777 

côté  droit  s'étend  le  cordon  du  littoral  de  la  Mer- Caspienne,  sur 
l'ancienne  route  commerciale  de  Pierre-le-Grand.  La  base  du  qua- 
drilatère est  la  ligne  lesghienne,  qui,  en  contournant  les  sinuosités 
de  l'Alazan,  affluent  de  la  Koura,  au  sud  du  Daghestan,  protège 
contre  les  invasions  et  les  coups  de  main  des  Lesghis  les  provinces 
transcaucasiennes  du  sud-est,  la  Kakhéthie,  le  Karabagh  et  le  Schir- 
van.  Cette  ligne.  Tune  des  plus  fortes,  n'a  pas  toujours  suffi  contre 
les  montagnards  hardis  et  pillards  du  voisinage;  quoique  par  la 
soumission  du  flanc  gauche  elle  n'ait  plus  qu'une  signification  stra- 
tégique secondaire  et  soit  devenue  un  cordon  de  défense  intérieure, 
cependant  elle  ne  cessera  jamais  d'être  nécessaire  pour  arrêter  des 
agressions  partielles.  On  se  rappelle  comment,  en  1854,  les  bandes 
de  Schamyl,  conduites  par  son  fils  aîné  Kazy-Mahoma,  franchissant 
cette  ligne  sans  obstacle,  allèrent  saccager  le  château  de  Tsinandal, 
dans  la  Kakhéthie,  et  enlever  les  princesses  Orbélian  et  Tchavtcha- 
vadsé  à  une  distance  à  peine  de  cinquante  ou  cinquante-cinq  verstes, 
c'est-à-dire  de  treize  ou  quatorze  lieues,  de  Tiflis.  D'après  un  ordre 
du  jour  du  commandant  en  chef  du  7  (19)  août  1859,  la  limite  entre 
la  contrée  riveraine  de  la  Mer-Caspienne  et  la  ligne  lesghienne  est 
tracée  par  la  chaîne  neigeuse  du  nord  ou  du  Boghos,  et  se  prolonge 
jusqu'au  versant  septentrional  de  cette  chaîne  et  jusqu'à  la  rive 
droite  d'un  fleuve  de  TAndie,  le  Koïssou. 

Le  Caucase  oriental  ayant  été  le  centre  du  muridisme  et  le  foyer 
principal  de  la  résistance,  c'est  là  qu'ont  dû  se  porter  d'abord  tous 
les  efforts  de  la  Russie,  et  que  nous  retrouvons  son  système  de  lignes 
le  plus  largement  développé  et  le  plus  solidement  établi.  Dans  le 
Caucase  occidental,  où  le  christianisme,  jadis  importé  par  les  mis- 
sionnaires byzantins,  n'est  point  encore  entièrement  effacé  des  sou- 
venirs et  des  affections  populaires,  et  où  l'islamisme  n'a  rallié  que 
de  tièdes  sectateurs,  l'élément  hostile  a  toujours  été  moins  homo- 
gène et  moins  réfractaire.  Ici,  pour  mobile  contre  l'ennemi,  un  seul 
sentiment,  l'attrait  de  l'indépendance;  là,  une  double  passion,  l'a- 
mour de  la  liberté  et  le  fanatisme  religieux.  La  différence  dans  le 
caractère  et  les  institutions  des  montagnards  du  flanc  gauche  et  de 
ceux  du  flanc  droit,  indépendamment  des  considérations  stratégi- 
ques, indiquait  le  plan  d'attaque  et  la  nécessité  de  réduire  d'abord 
le  flanc  gauche.  Il  était  facile  de  calculer  que  la  soumission  du  pre- 
mier aurait  pour  conséquence  prochaine  celle  du  second.  En  effet, 
depuis  cfue  Schamyl  est  abattu,  des  symptômes  non  équivoques  ont 
annoncé  que  cette  soumission  ne  tardera  point  à  s'accomplir, 

La  configuration  du  flanc  droit,  où  le  Caucase  ne  constitue  qu'une 
simple  chaîne  traversée  par  une  multitude  de  rivières,  au  lieu  de 
présenter,  comme  au  Daghestan,  un  immense  dédale  de  montagnes 


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778  BEYUE  DES   DEUX  MONDES. 

abruptes  et  de  vallées  profondes,  n'a  point  exigé  la  même  extension 
de  lignes  militaires  que  le  côté  opposé.  Elles  s'y  réduisent  à  deux, 
mais  toutes  les  deux  d'une  importance  majeure  :  la  grande  ligne  du 
Kouban,  depuis  la  presqu'île  de  Taman  jusqu'à  Stavropol,  d'où  elle 
s'enfonce,  en  pénétrant  dans  le  cœur  du  Caucase,  jusqu'au  pied  de 
l'Elbourz,  et  la  ligne  de  la  Laba,  qui  vient  s'adapter,  en  formant 
deux  angles  de  grandeur  inégale,  à  celle  du  Kouban,  et  dont  le 
créateur  est  le  général  Véliaminof ,  ancien  gouverneur  du  Caucase. 
L'établissement  du  cordon  de  la  Laba  a  eu  pour  résultat  de  refouler 
les  Tcherkesses,  des  belles  terres  qu'ils  occupaient  entre  cette  rivière 
et  le  Kouban,  sur  les  hauteurs  où  ils  sont  relégués  maintenant. 

Cet  ensemble  de  lignes,  en  y  rattachant  celle  de  la  Mer-Noire,  a 
été  réparti,  jusqu'en  1856,  en  trois  divisions  ou  commandemens , 
et  ensuite  en  deux  seulement,  à  la  tête  desquels  étaient  en  1859  le 
général  Philipson  au  flanc  droit ,  le  général  Yevdokimof  au  flanc 
gauche  (1).  La  limite  de  séparation  est  la  grande  route  militaire  du 
Caucase.  L'armée  du  Caucase  a  pour  chef  suprême  le  lieutenant 
{namiestnik)  de  l'empereur,  titre  équivalant  à  celui  de  vice-roi  ou 
gouverneur-général,  investi  de  pouvoirs  illimités.  Elle  se  compose 
de  deux  élémens  distincts  :  les  troupes  régulières,  c'est-à-dire  les  ré- 
gimens  qui  font  partie  du  cadre  général  de  l'armée  russe,  et  qui 
constituent  au  Caucase  la  force  compacte,  écrasante,  et  les  troupes 
irrégulières,  c'est-à-dire  les  Cosaques  et  les  milices  indigènes,  qui 
représentent  la  force  mobile.  Les  positions  qu'occupe  l'armée  régu- 
lière par  rapport  aux  grandes  lignes  stratégiques  en  ont  déterminé 
le  fractionnement  en  quatre  corps  principaux.  Chacun  de  ces  corps 
admet  une  division  d'infanterie  de  ligne,  un  certain  nombre  de  ba- 
taillons d'infanterie  chargés  prmcipalement  de  la  garde  des  forts,  un 
bataillon  de  tirailleurs  [strelki)^  un  régiment  de  cavalerie,  ime  bri- 
gade d'artillerie,  et  plusieurs  compagnies  de  sapeurs  et  pionniers  (2). 

Chaque  division,  commandée  par  un  lieutenant-général,  est  for- 
mée de  deux  brigades  ayant  chacune  à  sa  tête  un  général-major. 

(1)  Une  mesure  toute  récente  (fin  1859)  a  réuni  le  flanc  droit  et  le  flanc  gauche,  ainsi 
que  la  ligne  de  la  Mer-Noire,  sous  un  seul  commandement,  confié  au  général  Yevdoki- 
mof (Nicolas  Ivanovitch).  Le  général  Philipson  (Grigorii  Ivanovitch)  a  été  nommé  chef 
de  rétat-major-génénU,  en  remplacement  de  Tadjudant- général  Milioutin  (Dmitrii 
Alexéiévitch),  qui  8*est  retiré  pour  cause  de  mauvaise  santé. 

(2)  Les  quatre  corps  de  Tannée  du  Caucase  sont  répartis  dans  Tordre  suivant  : 

!•  Flanc  droit  :  —  cavalerie,  dragons  de  Tver  ;  —  19*  division  dinfanterie  :  régimens 
de  Crimée,  Stavropol,  Sévastopol  et  du  Kouban  ; —bataillons  de  ligne  n**  1  à  6. 

2o  Flanc  gauche  :  —  dragons  de  Nijni-Novgorod;  —  20»  division  d*infanterie  :  remmena 
de  Tengttinsk,  Navaghinsk,  de  la  Koura  et  de  la  Kabarda;  —  bataillons  de  ligne  n«*  7 
à  13. 

3«  Ligne  de  la  Mer-Caspienne  -.—dragons  Severskii;— 21«  division  dlnUuiterie  :  rôgî- 


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LA  BUSSIE   DANS   LE   CAUCASE.  779 

Chaque  régiment  compte  cinq  bataillons  actifs  et  un  de  réserve, 
chaque  bataillon  est  composé  officiellement  de  1,047  hommes;  mais 
ce  chiffre  énoncé  sur  le  papier  descend,  pour  des  causes  dont  je  ren- 
drai raison  plus  loin,  aune  proportion  moyenne  de  600  combattans 
sous  les  armes,  auxquels  il  faut  adjoindre  200  hommes  environ  at- 
tachés à  chaque  bataillon  pour  le  train  des  équipages  (1),  ou  comme 
ouvriers  ou  bien  servans  d'officiers.  Les  bataillons  de  ligne  et  ceux 
de  tirailleurs  sont  un  peu  plus  forts  que  les  bataillons  d'infanterie 
compris  dans  les  cadres  des  divisions,  et  sont  maintenus  aussi  com- 
plets que  possible.  Les  régimens  de  cavalerie  réunissent  dix  escadrons 
et  un  onzième  de  réserve,  chaque  escadron  ayant  190  hommes  (2). 

On  a  modifié  le  costume  de  l'infanterie  depuis  l'avènement  du 
tsar  Alexandre  11,  de  manière  à  l'approprier  autant  que  possible  à  la 
guerre  de  montagnes.  L'habillement  consiste  dans  la  tunique  russe; 
la  buffleterie  lourde  a  disparu  pour  faire  place  au  ceinturon,  auquel 
sont  suspendus  le  fourreau  de  la  baïonnette  chez  les  simples  soldats, 
et  le  couteau  de  sapeur  chez  les  sous-officiers,  ainsi  que  chez  tous 
les  hommes  des  régimens  d'élite;  à  la  grande  giberne  rigide  a  été 
substituée  une  cartouchière  attachée  à  une  courroie  de  cuir  noir.  La 
coiffure  qui  a  été  adoptée  partout  au  Caucase  est  le  papak  ou  bon- 

mens  d'Apschérou,  du  Daghestan,  du  Samour  et  du  Scbirvan;  —  batailloos  de  ligne 
n"  14  à  19. 

4*  Ligne  lesghienne  :  —  dragons  de  Péréiaslav;  —  infanterie  d*élite  :  grenadiers  d'Éri- 
van,  de  Géorgie,  de  Tiflis  et  de  Mingrélie;  —  bataillons  de  ligne'n*»  20  à  29. 

Un  cinquième  corps  de  huit  bataillons  de  ligne,  n***  30  à  37,  protège  la  Géorgie 
occidentale  et  les  abords  de  la  Mer-Noire,  du  côté  de  Poti.  Son  chef-lieu  est  à  Koutais, 
capitale  de  llméreth. 

Les  batteries  d'ai'tillerie  sont  de  huit  pièces,  il  y  a  quatre  batteries  par  division, 
une  par  régiment,  en  tout  seize  batteries,  dont  quatre  de  gros  calibre,  six  légèro^  et  six 
de  montagne.  L'artillerie  des  Cosaques  du  Don  et  de  la  ligne  du  Caucase  est  surtout  en 
réputation  ;  elle  passe  pour  la  meilleure  de  toute  l'armée  russe. 

Ces  forces,  qui  composent  l'armée  permanente,  l'armée  du  Caucase  proprement  dite, 
se  sont  accrues,  depuis  l'ayénement  du  prince  Bariatinsky,  de  corps  appelés  comme 
auxiliaires  des  autres  provinces  de  l'empire  :  la  13*  division  d'infanterie,  qui  comprend 
les  régimens  de  Brest-Litovskii ,  Belostok,  Lithuanie  et  Vilna,  et  la  18*,  dont  les  régi- 
mens sont  ceux  de  Riazan,  Riajk,  Bélev  et  Toula. 

(1)  Dans  Tarmée  du  Caucase,  il  n'y  a  pas  de  corps  particulier  pour  le  train  des  équi- 
pages. On  y  supplée  par  les  chevaux  de  trait  que  fournit  le  gouvernement  (cinquante- 
quatre  par  bataillon)  pour  le  transport  des  bagages  et  des  munitions  en  campagne  et 
par  les  chevaux  supplémentaires  (six  par  compagnie)  achetés  par  les  soldats  au  moyen 
d'un  prélèvement  fait  sur  la  caisse  de  Yarlel,  association  qui  met  en  réserve  un  fonds 
destiné  aux  dépenses  communes.  Il  y  a  en  outre  des  compagnies  spéciales  pour  ces  char- 
rois à  dos  de  cheval  {konnié  transporty)  ou  de  bœuf  {voîovié  transporty), 

(2)  D'après  un  ancien  usage,  encore  en  vigueur  en  Angleterre  et  en  Autriche  comme 
en  Russie,  et  que  la  révolution  de  1789  a  aboli  chez  nous,  les  régimens  sont  désignés  par 
le  nom  de  la  localité  où  est  établi  leur  quartier-général.  Cett  appellation  est  un  adjectif 
ethnique,  Krymskii  (de  Crimée),  Kabardinskii  (de  la  Kabarda),  4)ar  exemple,  que  l'on 
emploie  dans  le  langage  ordinaire  en  sous-entcndant  le  mot  polk,  régiment. 


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780  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

net  montagnard  en  fourrure  d'agneau,  avec  fond  en  drap  de  la  cou- 
leur du  collet  de  l'uniforme. 

Gomme  le  soldat  français,  le  soldat  russe  a  un  goût  décidé  pour 
le  combat  à  la  baïonnette,  et  cette  préférence  se  conserve  toujours 
malgré  l'introduction  des  armes  de  précision.  Les  escarmouches 
de  tirailleurs  sont  devenues  du  reste  une  école  qui  a  produit  des 
hommes  capables  de  rivaliser  pour  la  justesse  du  coup  d'œil  avec 
ceux  de  leurs  ennemis  les  plus  exercés.  Les  Russes  ont  adopté  avec 
grand  avantage  les  armes  des  montagnards,  tandis  que  ceux-ci 
sont  restés  dans  un  état  de  très  grande  infériorité  pour  le  maniement 
du  canon.  L'artillerie  est  en  effet,  comme  le  remarque  M.  de  Gilles, 
une  arme  d'une  action  tellement  sérieuse,  d'un  emploi  si  savant, 
qu'il  n'est  pas  étonnant  que  des  peuples  barbares  n'aient  pu  s'en 
rendre  maîtres.  Jusqu'en  1841,  ils  en  furent  dépourvus;  à  cette 
époque,  Schamyl  l'introduisit  parmi  eux.  Ge  ne  fut  pas  sans  peine, 
car  il  rencontra  d'abord  une  vive  opposition  dans  le  grand  conseil 
ou  divan,  qui  repoussait  cette  innovation  comme  un  emprunt  funeste 
fait  aux  mfidèles.  Il  y  avait  dans  les  montagnes  une  vieille  pièce  de 
six  ;  il  la  fit  mettre  en  état,  en  organisa  le  service  et  marcha  contre 
les  Tcharbely,  peuplade  de  la  Haute-Tchetchenia  qui  refusait  d'ab- 
diquer son  indépendance.  L'aoûl  principal,  fort  de  ses  moyens  de 
défense  et  de  ses  tours  en  pierre,  résista;  mais  quelques  coups  de 
cette  pièce,  d'ailleurs  inoffensive,  terrifièrent  tellement  les  assiégés, 
qu'ils  ouvrirent  leurs  portes.  L'aoûl  fut  traité  comme  un  repaire  de 
giaours;  tous  les  anciens  furent  mis  à  mort  et  leurs  biens  confisqués. 
Dans  la  suite,  Schamyl  augmenta  son  artillerie  de  pièces  qu'il  en- 
leva à  ses  ennemis;  mais,  quoique  bien  attelée,  très  mobile  et  tirant 
avec  assez  de  célérité,  elle  ne  fit  jamais  grand  mal.  L'imâm,  crai- 
gnant de  la  perdre,  rendit  ses  naïbs  responsables  sur  leur  tête  de  la 
pièce  qui  était  confiée  à  chacun  d'eux.  Ceux-ci  tiraient  en  consé- 
quence à  des  distances  de  sept  cents  sagènes  (1,500  mètres  environ), 
jamais  à  portée  de  mitraille;  à  la  première  tentative  des  Russes  pour 
enlever  le  canon,  le  naïb  se  retirait  pour  reparaître,  au  bout  d'un 
quart  d'heure,  sur  un  autre  point  et  recommencer  son  tir  incertain. 
Il  y  a  plus,  l'auteur  des  Lettres  sur  le  Caucase  et  la  Crimée  estime 
que  l'emploi  de  l'artillerie  a  eu  en  définitive  une  influence  fâcheuse 
sur  l'esprit  guerrier  des  Tchetchenses.  Ignorant  le  maniement  d'une 
machine  de  guerre  aussi  puissante,  et  craignant  d'être  tués  eux- 
mêmes  en  la  faisant  jouer,  ils  ont  fini  par  s'habituer  à  se  tenir  à  dis- 
tance; ils  ont  renoncé  à  la  lutte  corps  à  corps,  où  ils  étaient  supé- 
rieurs, et  ces  charges  vigoureuses  qui  les  précipitaient  comme  une 
trombe  jusque  sur  les  baïonnette  russes  sont  devenues  de  plus  en 
plus  rares. 

Jeté  au  milieu  de  ces  contiées  inhospitalières,  où  il  lui  faut  com- 


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LA  RUSSIE  DANS  LE  CAUCASE.  781 

battre  non-seulement  Tbomme,  mais  aussi  la  nature,  le  soldat  russe 
a  besoin  plus  que  partout  ailleurs  de  faire  appel  à  cette  dextérité 
manuelle ,  à  cette  aptitude  innée  à  tous  les  métiers  par  laquelle  sa 
race  se  distingue.  11  se  sert  aussi  volontiers  de  la  piocbe  et  de  la 
pelle  que  du  mousquet  :  il  est  tour  à  tour  maçon,  charpentier,  me- 
nuisier, décorateur,  etc.  M.  Ivan  Tourguenef,  dans  ses  Mémoires 
d'un  Chasseur  y  a  mis  en  scène  avec  un  relief  très  comique  ce  trait  du 
caractère  du  Grand -Russien  et  la  facilité  merveilleuse  et  résignée 
avec  laquelle  il  se  plie  instantanément  aux  occupations  les  plus  dis- 
parates, aux  professions  les  plus  antipathiques  que  lui  inflige  le  ca- 
price d'un  miaitre.  Au  Caucase  comme  partout  où  il  est  transporté 
se  révèle  son  attrait  pour  le  jardinage;  à  peine  installé  dans  un  cam- 
pement, son  premier  soin  est  de  défricher  un  petit  coin  de  terre  où 
il  cultive  avec  amour  ses  légumes  favoris,  surtout  le  chou,  qui  fait 
la  base  de  son  alimentation  et  qui  est  un  des  ingrédiens  du  stchiy  la 
soupe  nationale. 

Cette  vie  militaire  au  Caucase  a  sa  physionomie,  ses  mcidens  dra- 
matiques, ses  usages  particuliers,  que  M.  de  Gilles  peint  avec  beau- 
coup de  charme.  Parmi  ces  usages  qu'une  existence  de  périls  inces- 
sans,  de  travaux  rudes  et  ignorés  a  fait  naître,  il  en  est  un  auquel 
nous  nous  arrêterons  :  c'est  le  kounatchestvOy  expression  soldatesque 
dérivée  du  mot  tartare  kounak  (hôte  ou  ami),  et  qui  désigne  une 
confraternité  entre  deux  régimens  ou  les  compagnies  parallèles  de 
deux  bataillons,  inspirée  par  une  réciprocité  de  bons  procédés,  de 
secours  et  de  sympathie.  Si  par  exemple  le  l*"^  bataillon  d'un  régi- 
ment est  attendu  au  fort  où  se  trouve  le  2*  bataillon,  il  est  de  règle 
que  le  dîner  de  la  1^*  ou  de  la  2*"  compagnie  est  préparé  pour  les 
arrivans  par  les  compagnies  correspondantes.  Celles-ci  cèdent  à  ces 
frères  revenus  d'une  excursion  fatigante  tout  ce  qu'il  y  a  de  bonnes 
provisions  en  réserve,  et  se  contentent  ce  jour-là  de  pain  sec  pour 
leur  repas.  Il  y  a  quelques  années,  un  incendie  à  Hassav-Yourt  avait 
occasionné  au  régiment  de  la  Kabarda  de  grandes  pertes  en  four- 
rages. Ceux  de  la  Koura  s'empressèrent  d'y  pourvoir,  compagnie  par 
compagnie.  C'était  en  retour  d'un  envoi  de  plusieurs  tonneaux  de 
choux  que  les  Kabardinskii  avaient  fait  précédemment  à  leurs  ca- 
marades. 

Cette  fraternité  est  quelquefois  la  source  de  nobles  élans.  Après 
un  succès  brillant  et  décisif,  il  est  d'usage  de  distribuer  des  croix 
de  Samt-George,  que  les  soldats  décernent  par  acclamation  à  ceux 
des  leurs  qu'ils  en  jugent  les  plus  dignes.  A  la  suite  d'une  expédi- 
tion sur  la  Laba  contre  les  Tcherkesses  en  1836  sous  le  général 
Véliaminof,  le  régiment  de  la  Kabarda  avait  été  l'objet  d'une  sem- 
blable distinction.  Deux  des  quatre  croix  accordées  venaient  d'être 
données  par  les  votes  de  la  compagnie,  lorsqu'elle  s'écria  :  «  C'est 


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782  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

assez  choisir  parmi  les  Russes  !  prenons  maintenant  parmi  ces  peiiu 
Polonais;  ik  se  sont  bravement  comportés,  il  faut  les  encourager.» 
En  empruntant  ce  trait  à  M.  de  Gilles,  je  dois  ajouter  ce  qu'il  ne  dit 
pas,  afin  d'expliquer  la  légère  nuance  de  dédain  et  d'ironie  qui  perce 
dans  cette  expression  appétits  Polonais  {Poliatchkov),  et  qui  se  mêle 
ici  à  un  mouvement  de  générosité.  Après  la  malheureuse  issue  de 
l'insurrection  de  1831  et  la  chute  de  Varsovie,  trente  mille  prison- 
niers furent  envoyés  au  Caucase  et  incorporés  à  l'armée  russe.  Le» 
enfans  de  la  Pologne  qui  prirent  part  au  combat  de  la  Laba  avec  les 
Kabardinskii  étaient  de  ce  nombre,  et  ceux-ci  avaient  à  se  réconci- 
lier avec  eux.  En  effet,  les  rapports  entre  les  Russes  et  les  Polonais 
furent  dans  le  commencement  si  envenimés  que  les  officiers  durent 
tenir  les  uns  et  les  autres  séparés.  Dans  les  compagnies,  ils  refu- 
saient de  se  servir  des  mêmes  ustensiles  pour  la  préparation  des 
alimens  et  de  s'asseoir  ensemble  à  la  table  commune. 

Ce  n'est  pas  seulement  du  courage,  de  la  fermeté  et  une  activité 
industrieuse  qu'exige  la  guerre  du  Caucase,  c'est  surtout  une  vigi- 
lance incessante  et  un  esprit  de  ruse  à  toute  épreuve.  De  tous  côtés, 
à  chaque  instant  du  jour  et  de  la  nuit,  sont  là  des  peuples  pillards 
et  maraudeurs,  alertes  et  fins  comme  les  peaux-rouges  de  Gooper, 
guettant  les  hommes  et  les  animaux,  les  saisissant  lorsqu'ils  s'écar- 
tent avec  une  dextérité  de  prestidigitateur;  mais  ils  sont  en  face 
d'adversaires  qui  sous  ce  rapport  ne  leur  cèdent  en  rien  :  ce  sont 
les  Gosaques  qui,  des  bouches  du  Danube  aux  confins  de  la  Sibérie, 
sont  postés  en  sentinelles  vigilantes,  et  qui,  en  campagne,  fournis- 
sent des  éclaireurs  incomparables  au  jugement  de  Napoléon.  Quel 
admirable  parti  la  Russie  a  su  tirer  de  cette  vaillante  milice,  jadis  si 
turbulente  lorsqu'elle  existait  comme  nation  indépendante,  et  main- 
tenant si  bien  assouplie  et  disciplinée  depuis  que  la  Pologne,  par 
une  suite  de  fautes  inconcevables  et  par  la  pire  de  toutes,  le  déni 
de  la  liberté  religieuse  et  de  l'égalité  politique,  l'a  jetée  dans  les 
bras  des  tsars  moscovites  ! 

II. 

Le  vaste  cordon  de  stanitsas  et  de  forts  qui  se  prolonge  parallè- 
lement au  versant  nord  du  Caucase  aboutit  à  Stavropol,  quartier- 
général  de  l'armée  cosaque.  La  première  des  trois  divisions  de  cette 
armée,  campée  depuis  la  presqu'île  de  Taman  jusqu'à  la  hauteur  de 
l'embouchure  de  la  Laba,  est  celle  des  Tchernoraorskii  ou  Cosaques 
de  la  Mer-Noire.  Us  descendent  de  ces  fameux  Zaporogues  qui,  re- 
tranchés au-dessous  des  cataractes  du  Dnieper,  s'élancèrent  si  sou- 
vent en  essaims  tumultueux  et  formidables  sur  leurs  voisins,  la  Po- 
logne, la  Russie,  l'empire  ottoman  et  les  états  des  khans  de  Crimée. 


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LA  RUSSIE  DAMS  LE  CAUCASE.  78S 

On  sait  comment  ils  finirent.  En  1775,  le  général-major  Sazigof, 
envoyé  contre  eux  par  Catherine  II,  prit  d'assaut  pendant  la  nuit 
leur  setcha  (camp  fortifié),  et  les  contraignit  de  se  réfugier  sur  le 
Danube.  Les  services  qu'ils  rendirent  dans  la  guerre  contre  la  Tur- 
quie leur  firent  obtenir  de  l'impératrice,  par  un  oukase  du  2  juin 
1792,  le  territoire  où  nous  les  rencontrons  aujourd'hui,  sur  une 
étendue  en  largeur  de  deux  cent  trente-deux  verstes.  Les  Tchemo- 
morskii  ont  pour  capitale  la  ville  d'Iékatérinodar  (don  de  Catherine), 
fondée  en  1792  sur  le  Kouban.  Ils  comptent  douze  régimens  à  che- 
val, forts  chacun  de  six  sotnias  (centuries)  de  cent  vingt  à  cent 
cinquante  hommes  (1),  douze  bataillons  à  pied,  chacun  de  mille 
hommes,  et  trois  batteries  d'artillerie  à  cheval.  C'est  du  corps  des 
fantassins  que  sortent  les  Cosaques  guetteurs  {plastouny),  qui,  dans 
la  presqu'île  de  Tjaman,  tiennent  en  surveillance  les  peuplades  tcher- 
kesses  des  environs.  Chaussés  de  nattes,  couverts  de  leur  bourka 
(manteau  montagnard  en  feutre)  et  armés  de  fusils  rayés  à  grande 
portée,  ils  restent  le  jour  et  la  nuit  sans  bouger  dans  leurs  sekrety^ 
au  milieu  des  roseaux,  se  contentant  souvent  de  pain  pour  toute 
nourriture,  attentifs  au  moindre  mouvement  suspect. 

Plus  loin  et  au-dessous  s'étend  la  ligne  du  Kouban,  qui  protège 
la  contrée  en  amont  de  ce  fleuve  et  de  ses  aflluens,  depuis  l'em- 
bouchure de  la  Laba  jusqu'au-delà  de  Piatigorsk.  Elle  comprend 
sept  doubles  régimens  à  cheval,  portant  les  noms,  numérotés  1  et  2, 
du  Caucase,  de  la  Laba,  de  l'Ouroup,  du  Kouban,  de  Stavropol,  de 
Khoper  et  du  Volga,  deux  bataillons  à  pied  et  trois  batteries  d'ar- 
tillerie. Les  Cosaques  de  la  ligne  du  Kouban,  comme  ceux  du  Térek, 
sont  issus  des  anciennes  colonies  fixées  autrefois  sur  le  Don,  et 
Grands-Russiens  d'origine,  à  la  difiérence  des  Tchemomorskii,  qui 
proviennent  de  la  Petite -Russie.  Dans  la  suite  des  temps,  les  uns 
et  les  autres  se  sont  accrus  d'émigrations  nouvelles  arrivées  de 
l'Ukraine,  du  Don  et  de  l'Oural  :  c'est  ainsi  que  le  régiment  de  Vla- 
dikavkaz  est  un  reste  de  l'un  des  quatre  corps  de  Cosaques  de  l'U- 
kraine qui  se  joignirent  à  l'armée  russe  contre  la  Pologne  en  1831. 
A  la  suite  de  cette  guerre,  il  fut  cantonné  au  Caucase,  dans  la  Ka- 
barda.  A  Naltchik,  près  d'Iékatérinograd  (ville  de  Catherine)  (2), 
commence  la  ligne  du  flanc  gauche;  elle  se  divise  ainsi  :  huitième 
brigade,  régimens  Gorskii  (montagnard)  et  de  Vladikavkaz;  neu- 
vième brigade,  régimens  de  Mozdok  et  de  la  Sounja  ;  dixième  bri- 
gade, régimens  de  Kizliar  et  Grebenskoï,  en  tout  six  régimens. 

Le  régiment  Grebenskoï  est  célèbre  entre  tous  par  la  prestance 

(1)  Le  règlement  de  1845  a  fixé  à  huit  cent  quatre-vingt-quatre  hommes  l'effectif  de 
chaque  régiment  à  cheval. 

(2)  La  ville  dlékatérinograd  est  située  sur  la  Malka,  à  douze  verstes  au-dessus  de 
Tembouchure  de  cette  rivière  dans  le  Térek.  Elle  fat  fondée  en  1777. 


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78i  mETUE  DES  DEUX  MCMIDES. 

et  les  belles  formes  des  hommes  qu'il  admet,  et  aussi  par  son  an— 
deuiieté  et  les  souvenirs  historiques  qui  se  rattachent  à  son  exi^— 
teace.  Plusieurs  traditions  circulent  sur  son  origine.  D'après  celle 
qu'a  reproduite  M.  de  Gilles,  un  grand  nombre  de  strélitz,  fuyant 
la  colère  et  la  vengeance  de  Pierre  le  Grand,  se  mirent  en  marche 
avec  leur  drapeau  et  leurs  armes,  et  descendirent  le  Volga  jusqu'à 
son  embouchure.  Au  sud  de  Kizliar,  ils  rencontrèrent  les  débris  des 
Cosaques  du  Don,  qui  s'étaient  arrêtés  en  ces  lieux  avec  André  Kalt- 
zof.  Celui-ci  avait  suivi  jusque-là  Yermak,  son  chef,  ce  simple  Co- 
saque qui,  à  la  tête  d'une  petite  troupe  recrutée  parmi  les  siens,  et 
accrue  de  deux  ou  trois  cents  Tartares,  Lithuaniens  et  Allemands, 
rachetés  des  mains  des  Nogaïs,  conquit  à  la  Russie  la  Sibérie  sous  le 
règne  d'Ivan  Vassiliévitch  (Jean  le  Terrible).  Les  compagnons  de 
Kdtzof,  n'ayant  pas  de  terres  à  céder  aux  nouveaux  arrivés,  ies  en- 
gagèrent à  se  fixer  sur  la  pente  nord  des  montagnes  boisées  ou  mon- 
tagnes noires  [tchomia  gory)^  qui  longent  à  distance  la  rive  droite 
du  Térek,  comme  un  premier  gradin  qui  s'élève  vers  la  grande 
chaîne  du  Caucase.  Ces  derniers  s'y  maintinrent  malgré  1^  mon- 
tagnards. Dès  que  Pierre  eut  connaissance  de  leur  établissement,  il 
leur  fit  offrir,  avec  l'oubli  du  passé,  la  propriété  des  terres  dont  ils 
s'étaient  emparés  sur  les  bords  du  Térek,  les  invitant  à  s'y  coloniser 
et  à  défendre  sur  ce  point  les  frontières  de  l'empu^.  Chacun  d'eux 
reçut  un  rouble  et  un  sabre,  et  leur  ataman,  la  naceka,  bâton  de 
Commandement  à  pommeau  d'argent.  Cet  insigne  est  encore  con- 
servé précieusement  dans  la  maison  du  chef  des  Grebenskoî,  avec 
six  drapeaux  qui  leur  appartiennent,  et  sur  l'un  desquels  est  inscrit 
le  nom  du  tsar  Alexeî  Mikhaïlovitch  (1646-1677).  Lorsque  ces  Cosa- 
ques refusaient  de  se  soumettre  à  quelque  nouvelle  mesure,  l'ata- 
man  se  présentait  à  eux  la  naceka  en  main,  et  ordonnait  au  nom  du 
tsar;  ils  étaient  alors  leurs  bonnets  et  obéissaient.  Comme  gage  de 
leur  fidélité,  ils  fournirent  à  Pierre  sept  ou  huit  cents  des  leurs  pour 
marcher  sous  les  ordres  de  Békévitch,  prince  d'origine  kabardienne, 
contre  le  khan  de  Khiva  :  malheureuse  expédition  qui  se  termina 
par  le  massacre  de  Békévitch  et  des  Grebenskoî  placés  sous  ses  or- 
dres; un  seul  s'échappa  et  vint  raconter  à  ses  camarades  du  Térek 
ce  désastre,  dont  le  souvenir  a  valu  aux  descendans  du  fugitif  encore 
existans  le  nom  de  Khiviens. 

Si  l'on  s'en  rapporte  à  une  autre  tradition,  qui  parait  également 
fondée,  les  Grebenskoî  seraient  originaires  des  bords  du  Don.  Leur 
migration  au  Caucase  aurait  une  date  plus  ancienne  que  celle  qu'in- 
dique l'auteur  des  Lettres  sur  le  Caucasey  s'il  est  vrsû  qu'ils  se  dé- 
tachèrent des  Cosaques  du  Don  lorsque  ceux-ci  furent  dispersés  par 
Mouraschkïn,  qu'Ivan  Vassiliévitch  chargea,  en  1577,  d'aUer  les 
châtier.  D'après  cette  tradition,  c'est  sous  Pierre  P'  qu'ils  reçurent 


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LA   BUSSIE   DANS   LE   CAUCASE.  785 

un  commencement  d'organisation.  Us  quittèrent  les  cimes  {greben) 
du  Caucase,  et,  descendant  vers  le  Térek,  se  mêlèrent  aux  Cosaques 
riverains  de  ce  fleuve ,  en  se  distinguant  toujours  par  leur  nom  pri- 
mitif. Les  premiers  Grebenskoï,  presque  tous  célibataires,  se  mariè- 
rent à  de  jeunes  filles  tchetchenses,  qu'ils  enlevaient  dans  leurs 
razzias;  de  ce  mélange  est  sortie  une  magnifique  race.  Leurs  femmes 
sont  remarquables  par  leur  beauté  native,  par  une  tournure  élégante 
et  noble.  M.  de  Gilles  nous  les  représente  en  peintre  amoureux  de 
son  modèle.  Rien  de  plus  gracieux  que  leurs  traits  et  leur  costume 
au  type  tout  oriental:  un  teint  brun,  mat  doré,  de  grands  yeux  noirs 
frangés  de  longs  cils,  des  sourcils  admirablement  dessinés,  un  re- 
gard profond  et  par  momens  rayonnant  comme  l'éclair,  une  bouche 
un  peu  grande,  avec  des  lèvres  de  corail  qui  laissent  apercevoir  des 
(lents  d'une  blancheur  éclatante,  une  chevelure  riche  et  ondoyante, 
d'un  noir  de  jais  chez  la  plupart,  partagée  en  deux  bandeaux  étroits 
qui  encadrent  le  front.  Pour  coiffure ,  elles  ont  la  sckirinka,  pièce 
de  soie  rouge  nouée  gracieusement  autour  de  la  tête  et  terminée 
par  deux  bouts  qui  s'arrondissent  derrière  les  oreilles,  de  manière  à 
boufler  un  peu  sur  le  chignon,  en  façon  de  bavolet.  Sur  la  schirinka 
retombe  comme  un  voile  de  mariée  un  transparent  de  tulle  blanc  ■ 
quelquefois  brodé.  Le  vêtement  principal,  une  tunique  noire  ou 
bleue,  descend  jusqu'aux  genoux  et  s'ouvre  sur  la  poitrine,  où  sont 
deux  rangées  de  longues  agrafes  en  argent,  qui  forment  comme 
de  petits  brandebourgs  au-dessous  du  sem.  Si  cette  tunique  a  des 
demi-manches,  elle  prend  le  nom  russe  de  foufaîka;  mais  si  les 
manches,  courtes  jusqu'à  l'avant-bras,  sont  longues  en  dessous, 
c'est  le  tchekmen  ou  robe  tcherkesse,  ouverte  jusqu'en  bas  et  bordée 
tout  autour  d'un  galon  d'argent.  Sous  la  foufaîka  ou  le  tchekmen  est 
une  robe  longue,  en  coton  blanc  ou  en  soie  rouge.  Pour  braver  les  ri- 
gueurs de  l'hiver,  elles  portent  le  surtout  à  petit  collet  et  à  manches 
courtes,  sorte  de  polonaise  en  velours  bleu,  doublée  de  fourrure  de 
petit-gris  et  bordée  de  martre.  Autour  du  cou  s'enroule  un  collier 
de  corail  ou  de  petites  perles  chez  les  femmes  riches;  sur  la  poitrine 
s'étagent  trois,  quatre  et  jusqu'à  cinq  chaînes  de  monnaies  enfilées 
et  entremêlées  de  pièces  antiques,  précieux  héritage  de  famille  et 
ornement  favori  des  beautés  cosaques.  Les  hommes  ne  sont  pas 
moins  recherchés  dans  leur  mise,  à  la  fois  élégante  et  martiale;  ils 
mettent  surtout  une  véritable  coquetterie  dans  le  soin  de  leurs 
armes,  qu'ils  veulent  avoir  aussi  belles  que  possible;  un  pauvre 
Grebenskoï  y  consacre  quelquefois  tout  ce  qu'il  possède  d'argent, 
ne  se  réservant  que  le  fonds  de  terre  qui  le  fait  vivre. 

Les  Cosaques  se  considèrent  tous  comme  nobles  et  égaux  par  la 
naissance;  ils  n'admettent  entre  eux  aucun  titre  aristocratique.  C'est 


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786  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

une  réminiscence  de  leur  ancien  ré^me  démocratique.  H  y  a  ce- 
pendant plusieurs  familles  qui  ont  acquis,  par  des  services  de  guerre 
ou  leurs  richesses,  une  prééminence  incontestée,  que  la  hiérarchie 
militaire  concourt  à  maintenir.  A  la  tête  de  chaque  corps  d'armée 
est  Tataman  {nakaznyi  ataman)^  grade  qui  correspond  à  celui  de 
lieutenant-général,  et  dont  est  revêtu  un  officier  toujours  envoyé 
de  Russie.  Sur  l'échelle  hiérarchique  viennent  se  placer  le  colonel 
et  le  lieutenant-colonel,  le  major  {voiskovoi  starschina)^  Yiessaoul 
(capitaine],  le  sotnik  ou  centurion  (lieutenant),  le  khorounjii  (en- 
seigne) et  Youriadnik  (sergent).  Les  grades  supérieurs,  autrefois 
électifs  et  temporaires,  sont  maintenant  conférés  directement  par 
l'empereur  et  à  vie.  Une  restriction  analogue  a  été  apportée  à  la 
collation  des  grades  inférieurs  et  de  tous  les  emplois  civils.  Les 
Cosaques  seuls  peuvent  y  être  appelés,  mais  le  choix  et  la  nomina- 
tion dépendent  des  autorités  russes.  Ce  changement  est  un  de  ceux 
qui  ont  modifié  le  plus  profondément  l'état  de  l'ancienne  société  co- 
saque. Le  pouvoir  des  che£s,  toujours  disputé,  toujours  instable,  et 
par  cela  même  faible  et  incapable  de  comprimer  les  dissensions  in- 
testines, a  été  remplacé  par  une  autorité  régulière,  qui  fait  sentir 
son  frein  ;  mais  ce  sentiment  de  sauvage  indépendance,  mobile  pour 
ces  peuples  de  tant  d'entreprises  d'une  audace  inouie,  s'est  éteint: 
il  a  fallu  apprendre  à  plaire  à  un  maître,  de  qui  découlent  tout  droit 
et  toute  grâce,  et,  pour  donner  plus  de  force  à  cette  influence  venue 
d'en  haut,  le  titre  d'ataman-général  a  été  dévolu  au  tséçarévitch, 
héritier  présomptif  du  trône. 

Tout  Cosaque  naît  guerrier;  il  possède  comme  colon  le  sol  qu'il 
cultive  et  qu'il  doit  défendre.  C'est  un  véritable  fief,  exempt  de 
toute  redevance  en  nature  ou  en  argent,  et  assujetti  seulement  au 
service  militaire,  que  le  tenancier  doit  à  son  souverain  depuis  l'âge 
de  vingt  ans  jusqu'à  soixante.  Sur  ces  quarante  années,  vingt-deux 
appartiennent  au  service  actif,  les  autres  au  service  de  vétérance. 
Chaque  homme  doit  se  pourvoir  de  son  cheval,  de  son  habillement 
et  de  ses  armes;  ce  n'est  que  lorsqu'il  est  requis  pour  une  expédi- 
tion lointaine  que  la  couronne  lui  accorde  une  solde  et  des  rations. 
M.  de  Haxthausen  limite  à  une  période  de  quinze  ans,  de  l'âge  de 
vingt-cinq  à  quarante,  la  durée  du  service  actif,  et  de  quarante  à 
soixante  celui  de  la  vétérance.  Koch,  comme  M.  de  Gilles,  fait  com- 
mencer le  service  actif  à  vingt  ans.  Si  ce  dernier  cas  est  la  règle  au 
Caucase,  il  se  peut  qu'elle  varie  dans  les  autres  colonies,  sur  le 
Danube,  le  Don,  le  Volga,  l'Oural  et  dans  la  Sibérie. 

Quelques  privilèges  dont  jouissent  les  Cosaques  peuvent  être  con- 
sidérés comme  un  vestige  de  leur  self-gm^emment  d'autrefois  :  ils 
ont  le  droit  de  régler  entre  eux  leurs  affaires  communes;  ils  sont 


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LA  RUSSIE  i>ANS  LE   CAUCASE.  787 

exemptés  de  la  capitation  et  de  la  conscription,  et  en  général  de  tous 
les  monopoles  créés  par  le  fisc,  du  moins  en  ce  qui  concerne  leur 
consommation  particulière,  A  chaque  chef-lieu,  il  y  a  la  voiskovaia 
kantseliaria  (chancellerie  de  l'armée),  conseil  de  régence  électif 
chargé,  sous  la  présidence  de  Tataman,  d'administrer  les  affaires 
de  la  communauté,  et  divisé  en  trois  départemens,  Tun  militaire, 
le  second  civil,  le  troisième  économique  et  disciplinaire. 

Les  régimens,  colonies  de  soldats  cultivateurs,  réunissent  autour 
d'eux,  comme  une  famille,  toute  une  population  d'hommes  jeimes  ou 
vieux,  de  femmes,  d'enfans  et  de  travailleurs  loués  comme  aides  pour 
les  occupations  des  champs.  Cette  population  en  masse  atteint  un 
chiffre  de  douze  ou  quinze  mille  personnes,  dont  les  deux  tiers  mâles, 
car  il  y  a  beaucoup  de  célibataires  parmi  les  Cosaques.  Dans  chaque 
régiment,  la  réserve  [lyotnyi polk)  est  égale  à  l'effectif  d'activité,  dont 
eHe  double  la  force,  puisqu'elle  peut  entrer  en  ligne  en  cas  d'attaque 
générale.  Elle  se  compose  des  hommes  comptant  de  vingt  à  vingt- 
cinq  ans  de  services,  de  ceux  aussi  qui  ont  reçu  la  permission  de 
vaquer  à  des  affaires  de  famille  dans  la  stanitsa,  de  prendre  plus  de 
temps  pour  la  culture  de  leurs  terres,  etc.,  tout  en  restant  astreints 
à  la  loi  du  service  actif  tant  qu'ils  n'ont  pas  dépassé  quarante  ans* 
En  tenant  compte  de  cette  force  double,  on  s'explique  comment  cer- 
tains régimens  présentent  une  masse  de  population  aussi  considé- 
rable. Enfin  il  y  a  ce  qu'on  pourrait  appeler  la  milice  des  jeunes 
garçons,  déployant  dès  l'enfance  du  goût  et  de  l'habileté  pour  les 
exercices  équestres,  et  s' essayant  au  maniement  des  armes,  qu'ils 
doivent  connaître  à  fond,  pour  être  à  vingt  ans  des  soldats  tout  for- 
més. Cette  limite  d'âge  est  abaissée  de  trois  ans  en  faveur  des  fils 
d'officiers  :  dès  leur  dix-septième  année,  ils  peuvent  entrer  dans  le 
service  actif. 

La  répartition  des  terres  se  fait  par  lots  proportionnés  à  l'impor- 
tance des  grades;  le  simple  soldat  reçoit  de  30  à  60  dessiatmes  (1)  ; 
les  cinq  iessaouls  et  les  douze  officiers  inférieurs,  sotniks  et  kho- 
raundjiis,  chacun  200;  le  major,  300;  chaque  officier  supérieur, 
colonel  ou  lieutenant-colonel,  600;  le  prêtre  de  la  stanitsa,  150.  Ces 
terres  sont  d'une  fertilité  extrême  lorsqu'elles  sont  livrées  à  la  cul- 
ture. A  l'état  de  steppes  tout  le  long  des  fleuves  et  des  mille  ri- 
vières qui  baignent  au  sud  et  au  nord  le  pied  des  montagnes  noires^ 
elles  sont  couvertes  d'un  tapis  de  verdure  émaillé  de  graminées  odo- 
rantes qui  produisent  un  fourrage  excellent. 

La  faculté  particulière  aux  Cosaques  de  s'identifier,  pour  les  for- 
mes de  la  vie  extérieure ,  avec  les  peuples  parmi  lesquels  ils  sont 

(i)  La  dessiatine,  mesure  de  superficie,  égale  environ  1  hectare  et  9  ares. 


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788  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

disséminés  se  manifeste  ici  surtout  dans  le  costume.  Ils  ont  adopté 
celui  des  montagnards  comme  laissant  aux  mouvemens  du  corps 
toute  leur  action  et  leur  souplesse,  et  ils  le  portent  avec  tant  d'au- 
sance  qu'il  est  impossible  à  première  vue  de  distinguer  le  Cosaque 
du  Tcherkesse.  L'uniforme  des  Cosaques  de  la  Mer-Noire  est  la  tu- 
nique circassienne  {tchekmen)  bleue,  ouverte  sur  la  poitrine,  où  elle 
laisse  apercevoir  une  tunique  de  dessous  (beschmet)  de  couleur 
rouge.  Sur  la  ligne  du  Kouban,  les  régimens  à  cheval  ont  la  tuniqpie 
noire  fermée  sur  le  devant;  les  fantassins  et  l'artillerie  portent  le 
tchekmen  bleu  et  le  beschmet  d'une  nuance  distinctive  pour  cha- 
que brigade;  c'est  l'uniforme  de  parade  avec  épaulettes  pour  les 
officiers.  La  petite  tenue  consiste  dans  le  tchekmen  feuille  morte, 
qui  est  la  couleur  habituelle  des  Tcherkesses.  Les  régimens  du  flanc 
gauche  se  distinguent  par  le  tchekmen  de  couleur  cannelle.  Les 
armes  sont  la  sclmschka  (sabre  droit  des  montagnards  à  poignée  sans 
garde),  suspendue  à  une  mince  bride  de  cuir,  et  le  kindjal  (poi- 
gnard). A  la  ceinture  sont  attachées  la  petite  boite  à  graisse  pour 
l'entretien  du  fusil  rayé  et  Yovertkay  tournevis  ingénieux  en  façon 
de  poignée  à  jour  pour  démonter  et  nettoyer  toutes  les  pièces  de 
l'arme.  Dans  une  poche  de  cuir  placée  sur  le  côté  est  renfermé  le 
pistolet.  Le  fusil  est  le  même  que  celui  des  montagnards,  à  canon 
rayé.  Chaque  homme  est  pourvu  de  quarante-deux  cartouches. 

La  discipline  est  très  rigoureuse ,  et  pourtant  les  punitions  sont 
rares.  Elles  sont  infligées  en  présence  de  toute  la  stanitsa,  avec 
les  anciens  en  tète,  et  consignées  dans  l'état  de  services  de  chaque 
homme,  ainsi  que  sur  le  registre  du  régiment.  Dans  chaque  stanitsa, 
il  y  a  une  école  où  la  langue  russe  et  l'arithmétique  sont  enseignées 
par  un  maître  qui  est  Cosaque  lui-même.  L'instruction  religieuse 
est  donnée  par  le  prêtre.  Les  fils  de  familles  riches  vont  étudier  au 
gymnase  de  Stavropol,  et  les  fils  de  prêtres,  destinés  inévitable- 
ment à  exercer  à  leur  tour  les  fonctions  sacerdotales,  au  séminaire 
de  la  même  ville. 

Chez  un  peuple  militaire  comme  les  Cosaques,  tout  dans  l'éduca- 
tion des  jeunes  gens,  —  l'instruction,  la  vie  de  famille,  les  jeux,  — 
converge  vers  un  même  but,  celui  de  les  préparer  à  l'existence  guer- 
rière à  laquelle  ils  sont  voués.  La  djiguitofka,  leur  divertissement 
favori,  est  une  suite  d'évolutions  et  de  passes  à  cheval  où  l'attaque  et 
la  défense  sont  simulées.  Les  jeunes  Cosaques  se  livrent  à  cet  exer- 
cice en  présence  de  leurs  parens  et  de  toute  la  population  de  la 
stanitsa  avec  une  ardeur  que  redoublent  les  applaudissemens.  Ces 
jeux,  accompagnés  de  danses,  de 'rondes  et  de  chants  en  chœur, 
ont  Ueu  principalement  au  carnaval,  sur  la  grande  place,  en  vue  de 
l'église. 


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LA   RUSSIE   DANS   LE   CAUCASE.  789 

Les  postes,  échelonnés  de  dixen  dix  verstes  environ,  sont  gardés 
par  dix,  vingt  ou  trente  hommes  commandés  par  un  ouriadnik.  Ordi- 
nairement c'est  une  enceinte  carrée  entourée  d'un  mur  en  pierres  ou 
en  terre  blanchi  à  la  chaux;  ce  mur  est  percé  de  meurtrières  et  flan- 
qué de  deux  saillies  comme  de  petits  bastions  dont  le  feu  commande 
toute  la  partie  en  retraite.  Au-dessus  de  la  porte  est  la  vyschkay 
petite  plate-forme  élevée  sur  des  poteaux;  dans  cette  guérite  aé- 
rienne veille  constamment  la  sentinelle,  dont  le  regard  peut  em- 
brasser un  horizon  de  dix  verstes  dans  la  steppe.  Sur  un  des  côtés 
intérieurs  de  l'enceinte  sont  le  corps  de  garde  et  la  petite  caserne 
avec  le  magasin  ;  du  côté  opposé,  les  écuries  où  en  un  tour  de  main 
les  chevaux  sont  sellés  et  bridés.  Le  poste  est  organisé  de  manière  à 
pouvoir  résister  pendant  quelques  heures,  jusqu'à  ce  que  les  postes 
voisins,  avertis  par  la  fusillade,  aient  eu  le  temps  d'accourir,  en  ap- 
pelant au  besoin  le  renfort  de  la  stanitsa  la  plus  rapprochée.  Cet 
appel  se  fait  par  un  système  de  signaux  réglé  par  le  tir  du  canon  : 
deux  coups  annoncent  que  la  stanitsa  ait  à  se  mettre  sous  les  armes, 
quatre  qu'il  xient  de  se  passer  un  événement  grave  aux  environs,  du 
bétail  enlevé  avec  son  gardien,  des  hommes  tués,  etc.,  huit  qu'un 
fait  considérable  vient  d'avoir  lieu,  comme  une  attaque  en  masse  de 
l'ennemi;  alors  chaque  stanitsa  expédie  vers  le  point  menacé  des 
hommes,  de  l'artillerie,  et  toutes  ses  forces  disponibles.  Le  signal 
d'alarme  donné  par  le  canon  et  accompagné  du  tintement  précipité 
de  la  cloche  de  l'église  parvient  promptement  d'une  stanitsa  à  l'au- 
tre jusqu'au  bout  de  la  ligne,  et  peut  rassembler  tous  les  postes 
dans  la  journée  et  même  en  quelques  heures. 

Pendant  la  nuit,  la  surveillance  exige  un  redoublement  de  pré- 
cautions. Dès  la  chute  du  jour,  les  postes  sortent  pour  aller  s'em- 
busquer dans  des  sekrety  aux  gués  des  rivières,  aux  défilés,  partout 
où  l'ennemi  a  chance  de  se  glisser.  Chaque  sekret  est  de  trois  Co- 
saques, qui  se  cachent  aux  endroits  les  plus  favorables,  dans  un 
bouquet  d'arbres  ou  de  broussailles,  derrière  un  rocher  ou  un  pli 
de  terrain,  et  changent  de  place  chaque  nuit.  Pendant  que  deux  des 
hommes  s'abandonnent  au  sommeil,  la  main  sur  la  schaschka  ou  le 
fusil,  le  troisième  fait  le  guet  ;  au  moindre  bruit  douteux  que  saisit 
son  oreille  exercée,  au  milieu  du  murmure  des  vents  et  du  fracas 
des  eaux,  le  coup  de  fusil  part,  et  tous  les  sekrety  d'alentour  accou- 
rent à  l'instant. 

A  voir  ces  Cosaques  aujourd'hui  si  bien  assouplis,  si  dociles  en 
apparence,  qu'on  a  pu  comparer  le  rôle  qu'ils  remplissent  dans  les 
domaines  des  tsars  aux  fonctions  du  chien  de  garde  dans  un  trou- 
peau, on  pourrait  croire  qu'ils  ont  fait  un  irrévocable  divorce  avec 
leur  passé  orageux.  Quelle  métamorphose  depuis  l'époque  où  de 


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790  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

leur  sein  sortaient  un  Stenko  (Etienne)  Riazin  et  un  Pougatchef , 
qui  ont  inscrit  leurs  noms  en  lettres  de  sang  dans  les  annales  de  la 
Russie  !  La  muse  populaire  redit  encore  tout  bas  aujourd'hui  les  ex- 
ploits du  premier  de  ces  deux  terribles  rebelles  sur  les  bords  du 
Volga.  Son  frère  Riazin,  serf  fugitif,  qui  avait  trouvé  un  asile  et  la 
liberté  chez  les  Cosaques  du  Don,  amena  un  renfort  de  ces  Cosaques 
à  l'armée  du  tsar  Alexeï  Mikhaïlovitch.  Après  une  glorieuse  campa- 
gne à  laquelle  il  prit  une  part  active,  il  demanda  au  général  russe,  le 
prince  George  Alexeïévitch  Dolgorouky,  la  permission  de  se  retirer. 
Celui-ci,  qui  avait  peut  être  besoin  de  ses  services,  la  lui  refusa;  les 
Cosaques,  peu  patiens  de  leur  nature,  n'hésitèrent  point  à  s'en  passer, 
et  regagnèrent  leurs  steppes,  à  l'insu  même  de  Riazin.  Dolgorouky, 
furieux,  s'en  prit  à  celui-ci,  qu'il  avait  sous  la  main;  il  le  fit  pendre. 
Ses  compagnons  jurèrent  de  venger  leur  ataman,  injustement  mis  à 
mort,  et  le  remplacèrent  par  son  frère  Stenko,  Pendant  trois  ans, 
ce  ne  fut  qu'une  suite  de  déprédations  et  de  massacres  dans  les 
provinces  orientales.  Stenko  égorgeait  sans  pitié  les  voïévodes,  les 
nobles,  surtout  les  moines  et  les  prêtres,  auxquels  il  avait  voué  une 
haine  implacable.  Après  avoir  pris  et  mis  à  sac  plusieurs  villes,  entre 
autres  Yaïk  et  Astrakhan,  après  avoir  battu  les  troupes  envoyées 
contre  lui,  il  fut  enfin  défait  par  Dolgorouky,  conduit  à  Moscou,  et 
périt  écartelé  le  6  (17)  juin  1671  (1). 

La  révolte  organisée  et  conduite  par  Pougatchef  fut  un  soulè- 
vement des  masses  populaires  placées  sous  le  joug  de  l'esclavage, 
une  véritable  jacquerie.  C'était  un  paysan  échappé  des  domaines 
du  prince  Odoïevsky,  et  qui  trouva  de  l'appui  chez  les  Cosaques  du 
fleuve  Yaïk,  mécontens  de  la  Russie.  Soutenu  par  eux  et  par  des 
bandes  de  Kirguiz,  de  Baschkirs  et  de  Tartares  Boudziak,  il  désola 
le  gouvernement  d'Orenbourg,  se  faisant  passer  pour  Pierre  III, 
l'époux  infortuné  de  Catherine  II,  échappé,  disait-il,  à  ses  meur- 
triers. Il  attira  à  lui  tout  ce  qu'il  y  avait  de  germes  d'opposition  en 
proclamant  Taffranchissement  du  servage  pour  les  paysans,  du  joug 
de  l'église  officielle  pour  les  dissidens  religieux  [raskobiîki).  Ce 
marquis  de  Pngatschef^  dont  Catherine  et  Voltaire  plaisantaient  si 
agréablement  dans  leur  correspondance,  finit  par  se  rendre  si  re- 
doutable, que  la  grande  impératrice  avouait  au  philosophe  de  Fer- 
ney  que  cet  homme  lui  avait  donné  du  fil  à  retordre ^  quelle  s'était 
occupée  pendant  six  semaines  de  cette  affaire  avec  une  attention 
non  interrompue^  et  qu  après  Tamerlan  il  n'y  en  avait  pas  qui  eût 
plus  détruit  l'espèce  humaine.  La  trahison  vint  à  bout  du  rebelle, 

(1)  Voyez  Relation  des  particularités  de  la  révolte  de  Stenko  Riazin  contre  le  grand- 
duc  de  Moscovie,  par  un  marchand  anglais  résidant  alors  en  Russie,  nouvelle  édition, 
par  M.  le  prince  Augustin  Galitzin. 


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LA  RUSSIE  DANS  LE  CAUCASE.  791 

qui  défiait  les  poursuites  des  armées  russes;  trois  de  ses  lieutenans 
le  livrèrent  à  Panin,  et  il  fut  expédié,  renfermé  dans  une  cage  de 
fer,  à  Moscou.  Cet  homme  de  tant  de  courage  et  de  résolution  qui 
avait  ébranlé  un  instant  le  trône  de  Catherine ,  alors  au  faîte  de  la 
gloire  et  dans  sa  toute-puissance,  reçut  en  tremblant,  comme  un 
criminel  vulgah-e,  la  mort  de  la  main  du  bourreau. 

C'est  surtout  parmi  cette  partie  des  populations  imbues  des  doc- 
trines du  starovérisme  (vieux  croyans)  que  Pougatchef  rallia  le  plus 
de  partisans.  Ce  schisme,  protestation  énergique  de  la  vieille  Russie 
contre  les  réformes  introduites  au  xvii*  siècle  dans  la  liturgie  et 
les  livres  sacrés  par  le  patriarche  Nicon,  et  plus  tard  par  Pierre 
le  Grand  dans  l'ordre  civil,  n'a  fait  que  grandir  et  se  développer 
à  l'état  d'opposition  politique  et  religieuse,  sans  que  les  rigueurs 
ou  les  concessions  du  pouvoir  aient  jamais  réussi  à  l'affaiblir  (1). 
Disons,  à  la  louange  de  l'empereur  Nicolas,  que  le  premier  il  pro- 
clama le  principe  d'une  large  tolérance  à  l'égard  dés  starovères, 
et  qu'il  inaugura  l'application  de  ce  principe  à  partir  de  1852  avec 
cette  volonté  ferme  et  arrêtée  qu'il  apportait  en  toutes  choses.  Si 
ses  successeurs  suivent  la  même  ligne  de  conduite  avec  persé- 
vérance, si  surtout  leur  vigilance  en  impose  la  stricte  observation 
aux  agens  du  pouvoir,  ils  hâteront  le  retour  des  dissidens  ;  l'in- 
struction répandue  parmi  eux  et  l'invasion  des  idées  modernes,  qui, 
en  Russie  comme  partout  ailleurs,  gagnent  les  peuples  et  le  gouver- 
nement, même  à  leur  insu,  feront  le  reste.  Il  n'est  pas  rare  de  voir, 
dans  des  familles  starovères  enrichies  par  le  commerce,  un  père, 
Moscovite  de  la  vieille  roche  par  la  longue  barbe  et  le  caftan  asia- 
tique, avoir  des  fils  qui  se  rasent  le  menton,  endossent  la  redingote 
et  le  frac  européens,  et  abjurent  sa  croyance,  ainsi  que  le  costume 
suranné  qui  en  est  le  symbole.  Les  Cosaques,  pharisaïquement  atta- 
chés au  culte  du  passé,  sont  restés  fidèles  au  starovérisme.  Pour 
eux,  c'est  un  souvenir  de  leur  antique  indépendance,  souvenir  vi- 
vace,  puisqu'il  a  sa  racine  dans  les  profondeurs  de  la  conscience. 
C'est  le  même  esprit  qui  animait  les  strélitz  contre  les  réformes  de 
Pierre  le  Grand.  M.  de  Gilles  a  été  frappé  surtout  de  rencontrer 
parmi  les  Grebenskoï,  ce  régiment  modèle,  des  starovères  très  fer- 
vens.  Leur  croyance  rigide  imprime  à  leurs  physionomies  martiales 
quelqpie  chose  de  cet  air  grave  et  austère  sous  lequel  nous  nous  re- 
présentons les  moines  guerriers  de  nos  anciens  ordres  de  chevalerie. 
Pour  se  faire  une  idée  de  la  position  dans  laquelle  le  starovérisme 
a  placé  les  Cosaques  vis-à-vis  de  l'église  orthodoxe  et  du  pouvoir 
politique,  il  n'est  pas  inutile  de  savoir  qu'ils  appartiennent  à  la  frac- 
Ci)  Voyez  la  Revue  du  V  juin  1858. 


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792  RETUE   DES   DEUX  MONDES. 

tion  mitigée  du  schisme,  k  celle  qui  admet,  comme  cette  église,  l'in- 
stitution du  sacerdoce  {popovstchina),  et  qui  a  les  mêmes  sacremens. 
Dans  les  efforts  tentés  par  le  gouvernement  pour  ramener  cette  frac- 
tion des  dissidens,  il  est  allé  jusqu'à-  donner  une  sorte  de  consécration 
légale  à  leur  culte,  à  les  reconnaître  comme  professant  ime  foi  iden- 
tique à  la  sienne;  il  les  désigne  sous  le  nom  d' iedinovertsi  (confor- 
mistes). Les  autres,  parti  radical  très  avancé  et  fortement  organisé, 
rejettent  toute  hiérarchie  ecclésiastique  {bezpopovstchina),  A  côté 
d'eux,  mais  sur  une  pente  encore  plus  prononcée,  sont  des  sectaires 
de  la  pire  espèce,  les  malakany  (mangeurs  de  lait  ou  abstinens), 
les  doukhobortsy  (lutteurs  de  l'esprit),  les  skoptsy  (mutilés),  etc., 
qui,  ne  reconnaissant  d'autre  autorité  dogmatique  que  celle  qui  dé- 
coule de  leur  propre  inspiration,  d'autre  suprématie  politique  que 
celle  que  leur  enseigne  leur  volonté  particulière,  professent  des 
doctrines  vagues  et  mal  définies,  mais  d'une  opposition  très  arrêtée 
contre  les  lois  de  la  morale  et  les  institutions  de  leur  patrie.  Un 
auteur  anonyme  qui  a  essayé  de  sonder  cette  plaie  du  schisme  russe 
rapporte  qu'à  l'époque  de  la  guerre  de  Crimée  on  les  a  vus,  parjures 
envers  leurs  ancêtres,  qui  avaient,  sous  Pierre  le  Grand,  repoussé  si 
vigoureusement  les  Suédois  prêts  à  se  joindre  aux  bandes  de  Ma- 
zeppa,  applaudir  aux  revers  de  leurs  compatriotes  avec  des  explo- 
sions d'allégresse,  et  célébrer  comme  des  événemens  heureux  les 
échecs  subis  par  les  défenseurs  de  Sébastopol  (1). 

Des  groupes  de  ces  sectaires  ont  été  internés  dans  la  Transcauca- 
sie,  où  ils  cultivent  les  terres  que  le  gouvernement  leur  a  concédées. 
M.  de  Gilles,  qui  a  rencontré  sur  sa  route,  dans  l'ancien  pachalik 
d'Akhaltzikh,  plusieurs  de  leurs  colonies,  affirme  que  les  maisons  y 
ont  un  aspect  de  propreté,  d'aisance  et  de  calme  intérieur,  et  les 
habitans,  presque  tous  voituriers,  un  air  placide  et  inoffensif  qui  leur 
donne  l'apparence  d'une  association  de  quakers.  Ce  serait  là  l'indice 
d'une  amélioration  morale  auquel  on  se  laisserait  prendre  volontiers, 
si  l'on  pouvait  oublier  l'extrême  habileté  des  sectaires  à  se  dissimuler 
à  tout  regard  étranger  et  suspect.  D'ailleurs  l'auteur  des  Lettres  sur 
le  Caucase  n'avait  ni  le  temps  ni  la  volonté  de  les  observer  de  près, 
et  lui-même  confesse  ingénument  n'avoir  aucune  notion  de  leurs 

(1)  Le  Raskol,  essai  historique  et  critique  sur  les  sectes  religieuses  en  Russie ,  Paris 
1858.  Dans  ce  curieux  ouvrage,  où  le  voile  de  Tanonyme  cache  un  écrivain  parfaite- 
ment renseigné,  dont  la  nationalité  russe  n^est  pas  douteuse,  on  trouve  des  détails  sur 
la  vaste  organisation  des  starovères,  sur  les  deux  grands  hôpitaux  qu'ils  ont  fondés  à 
Moscou,  et  qu*ils  ont  fait  inscrire  sur  les  registres  de  la  police  sous  le  nom  de  cime- 
tières :  Tun,  appelé  Ragotskii,  appartient  aux  popavlsy^  et  Tautro ,  Préobajenskii .  aux 
bezpopovtsy.  M.  de  Haxthausen,  qui  a  visité  ce  dernier,  en  a  décrit  les  proportions  im- 
menses et  le  n^me  intérieur,  approprié  au  traitement  de  plus  de  deux  mille  malades, 
sans  compltT  les  mcndians  qui  viennent  y  recevoir  Journellement  leur  nourriture. 


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LA  RUSSIE  DANS  LE  CAUCASE.  793 

dogmes  et  de  leur  histoire.  Il  est  bien  permis  cependant  de  concevoir 
quelques  soupçons  d'après  l'aveu  qui  échappa  à  la  bonne  vieille  du 
village  d'Éphremovka  chez  laquelle  il  reçut  l'hospitalité,  et  qui  lui 
dit  que  ces  colons  sont  un  reste  des  doukhobortsy,  établis  autrefois 
sur  la  Malotschna,  près  dé  la  mer  d' Azof.  Or  M.  de  Haxthausen,  dont 
j'ai  déjà  eu  l'occasion  d'invoquer  l'autorité  non  suspecte  contre  la 
Russie,  et  qui  a  étudié  ces  derniers  sectaires  avec  soin,  nous  apprend 
que  les  crimes  affreux  qu'ils  commettaient  dans  leurs  repaires  mys- 
térieux ayant  été  découverts  après  la  mort  de  leur  chef  Kapoustin, 
une  enquête  eut  lieu  pendant  les  années  1835  à  1839,  et  que  par 
suite  ils  furent  transférés  au  Caucase  pour  être  soumis  à  une  sur- 
veillance rigoureuse.  A  l'appui  de  ce  qu'il  avance,  l'économiste  alle- 
mand cite  tout  au  long  la  proclamation  adressée  aux  doukhobortsy 
de  la  Malotschna  par  le  prince  Vorontzof ,  alors  gouverneur  de  la 
Nouvelle-Russie  et  de  la  Bessarabie. 

J'ai  dit  déjà  que  M.  de  Gilles  est  un  peintre  habile,  et  en  cette 
qualité  il  se  complaît  à  nous  décrire  sous  un  aspect  séduisant  l'in- 
térieur domestique  des  Cosaques  dans  leurs  stanitsas.  Il  nous  montre 
leurs  demeures  comme  des  nids  arrangés  avec  de  ces  petits  comforts 
dont  les  femmes  seules  ont  le  secret;  on  y  voit  tapis,  piano,  volumes 
de  musique,  albums,  journaux,  nouveautés  littéraires  importées  de 
France.  Le  soir,  des  groupes  se  forment  autour  de  la  table  hospita- 
lière où  le  thé  se  prépare,  servi  par  de  gracieuses  mains.  Les  offi- 
ciers, au  retour  d'une  expédition  sérieuse,  vont  y  goûter  le  charme 
d'une  causerie  de  salon.  Là  d'aimables  dames  venues  d'Europe,  ou 
même  nées  au  Caucase,  mènent  une  existence  de  reine  au  milieu  de 
guerriers  chevaleresques.  Je  suis  loin  de  vouloir  contester  la  vérité 
de  ce  tableau,  et  je  suis  convaincu  que  l'auteur  reproduit  avec  fidé- 
lité le  spectacle  qu'il  a  eu  sous  les  yeux  dans  les  maisons  privilégiées 
où  son  rang  et  son  mérite  personnel  lui  ont  valu  un  accueil  empressé; 
mais  ce  n'est  là  évidemment  qu'un  coin  de  la  société  du  Caucase,  un 
détail  exceptionnel  de  la  vie  russe  plutôt  que  de  la  vie  cosaque  chez 
les  officiers  le  plus  haut  placés  et  façonnés  aux  habitudes  aristocra- 
tiques des  salons  de  Saint-Pétersbourg.  La  vulgaire  existence  des 
soldats  que  nous  aurions  voulu  connaître  a  été  laissée  dans  l'ombre. 
Or  des  témoignages  dignes  de  foi  attestent  que  les  Cosaques  n'ont 
rien  perdu  ni  des  défauts  ni  des  qualités  de  leurs  ancêtres,  et  que 
s'ils  ont  encore  des  mœurs  simples  et  pures,  ils  ont  gardé  aussi  la 
grossièreté  primitive,  l'humeur  querelleuse,  le  penchant  à  l'ivro- 
gnerie, et  ces  instincts  de  pillage  et  de  dévastation  à  outrance  qui 
les  ont  rendus  si  tristement  célèbres. 


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794  BETDE  DES  DEUX  MONDES. 


IIL 


Dans  cette  revue  de  l'armée  du  Caucase,  les  milices  indigènes 
n'ont  pas  moins  de  titres  à  notre  attention  que  les  troupes  régu- 
lières et  les  Cosaques,  car  elles  sont  nombreuses  aujourd'hui,  et  la 
Russie  a  su  en  tirer  une  force  réelle  et  un  puissant  secours  contre* 
les  autres  montagnards.  En  étudiant  la  manière  dont  elle  les  ploie 
à  son  service,  nous  apprendrons  comment  elle  agit  sur  les  nations 
asiatiques  pour  les  attirer  à  elle  et  les  rendre  utiles  à  ses  vues  après 
les  avoir  assujetties. 

Au  Caucase,  le  premier  acte  qui  suit  l'occupation  d'un  territoire 
conquis  ou  assujetti  est  l'organisation  militaire  de  tous  les  habitans 
en  état  de  porter  les  armes,  et,  dans  certains  cas,  la  transplantation 
du  reste  de  la  tribu  sur  des  terres  où  la  protection  et  la  surveillance 
puissent  s'exercer  facilement.  Là  un  nouvel  aoûl  s'élève  rapide- 
ment ;  le  pays  fournit  en  abondance  tous  les  matériaux  nécessaires 
pour  la  construction  des  saklias^  simples  chaumières  tantôt  creusées 
sous  le  sol,  tantôt  bâties  en  terre  ou  en  pierres,  recouvertes  de  bran- 
chages et  entourées  d'une  palissade  de  pieux.  Quelquefois  cette  émi- 
gration est  imposée  comme  punition  à  un  aoûl  qui  s'est  révolté,  ou 
qui  a  été  surpris  en  flagrant  délit  de  connivence  avec  l'ennemi.  Dans 
la  campagne  de  1859,  l'armée  russe,  à  chaque  pas  en  avant,  se  gros- 
sissait des  tribus  qui  venaient  faire  leur  soumission.  Ces  populations, 
pour  qui  la  suprême  notion  du  droit  et  de  la  justice  se  résume  dans 
l'idée  de  la  force,  accouraient  sous  les  drapeaux  russes  avec  autant 
d'empressement  qu'elles  en  auraient  montré  à  se  donner  à  Schamyl, 
si  la  fortune  eût  été  de  son  côté.  Lorsque,  au  mois  de  juillet  1859, 
le  prince  Bariatinsky,  de  retour  d'un  voyage  à  Saint-Pétersbourg, 
traversa  la  Tchetchenia  et  l'Itchkérie  pour  aller  rejoindre  les  troupes 
réunies  sur  la  rive  gauche  du  Koïssou,  il  avait  une  escorte  où,  à  côté 
des  Cosaques,  figuraient  cent  cinquante  miliciens  tchetchenses  qui 
peu  de  jours  auparavant  avaient  les  armes  à  la  main.  En  même 
temps,  presque  tous  les  naïbs  de  Schamyl ,  Talghik  et  Douba  dans 
la  grande  et  la  petite  Tchetchenia,  Oumalatt  dans  l'Itchkérie,  Idill 
de  Védène,  le  premier  mirza  (secrétaire)  de  l'imâm,  Abdoul-Ké- 
rim,  et  son  ministre  intime  pour  la  partie  administrative,  Schahman- 
dar-Hadji,  ainsi  que  le  plus  influent  des  naïbs  de  la  montagne,  Kibit- 
Mahoma,  et  d* autres  non  moins  puissans,  abandonnèrent  le  drapeau 
de  leur  chef  pour  celui  du  vainqueur. 

Autant  que  possible,  les  anciennes  circonscriptions  territoriales, 
les  formes  du  gouvernement  local  et  l'autonomie  des  indigènes  sont 
maintenues.  Dans  la  Kabarda,  la  Tchetchenia  et  les  parties  du  Da- 


Gooçle 


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LA  RUSSIE  DANS  LE  CAUCASE.  795 

ghestan  où  les  clans  sont  régis  par  des  institutions  démocratiques, 
ils  conservent,  par  oukaze  impérial,  le  privilège  d'élire  leurs  chefs 
et  les  membres  du  conseil  populaire  [mekémé)  (1).  Seulement  ils 
sont  placés  sous  l'autorité  supérieure  et  la  surveillance  d'un  officier 
russe  qui  relève  lui-même  du  commandant  militaire  de  la  contrée. 
Les  khans,  jadis  indépendans,  qui  ont  consenti  à  accepter  le  protec- 
torat russe  ont  conservé  la  tranquille  possession  de  leurs  domaines. 
Ces  princes  sont  :  dans  la  partie  orientale  du  Caucase,  le  schamkhal 
de  Tarki,  les  khans  de  Kourin  et  de  Kàzy-Kpumyk;  dans  l'ouest,  les 
princes  de  Mingrèlie,  d'Abkhasie  et  d'une  portion  de  la  Souanéthie. 
Le  khanat  d'Avarie,  dont  les  murides,  en  1830,  exterminèrent  avec 
tant  de  barbarie  le  jeune  souverain  Abou-Nountsal,  et  dont  Schamyl 
s'était  emparé  en  1843,  a  été  rétabli  en  1859  en  faveur  d'Ibrahim- 
Khan,  aide-de-camp  de  l'empereur.  Conmae  récompense  et  en  même 
temps  comme  garantie  de  leur  fidélité,  ces  chefs  obtiennent  les  dis- 
tinctions honorifiques  de  la  hiérarchie  russe ,  et  surtout  des  titres 
de  fonctions  militaires  qui  les  rattachent  plus  étroitement  à  la  per- 
sonne du  souverain ,  en  leur  créant  des  devoirs  de  vasselage  et  d'o- 
béissance. 

Toutes  les  carrières  sociales,  privées  ou  publiques,  sont  ouvertes 
à  l'activité  de  tous  ceux  qui,  parmi  les  nations  annexées,  veulent  y 
prendre  place,  sans  distinction,  pour  les  droits  et  les  privilèges, 
d'avec  les  sujets  russes.  Dans  ce  travail  de  fusion  de  tant  d'élémens 
hétérogènes  qu'on  s'efforce  de  faire  entrer  dans  la  grande  unité  na- 
tionale, les  ressorts  mis  en  jeu  par  une  politique  persévérante  que 
rien  ne  lasse  et  ne  détourne  sont  rendus  plus  énergiques  par  les 
ressources  du  génie  moscovite,  si  souple  et  si  pliant.  C'est  cette  po- 
litique qui  a  créé  cet  empire  colossal  dont  les  limites  s'étendent  au- 
jourd'hui des  rives  de  la  Baltique,  à  travers  toute  l'Asie,  jusqu'à  la 
côte  occidentale  du  continent  américain.  Toutes  les  grandes  familles 
des  pays  conquis  doivent  fournir  ou  ont  apporté  déjà  un  appoint  à 
l'armée.  Si  l'on  ouvre  le  livre  d'or  de  l'aristocratie  russe,  on  verra 
qu'un  certain  nombre  de  noms  nobles  primitivement  ou  anoblis  dé- 
cèlent une  origine  asiatique.  Pour  nous  borner  ici  aux  pays  cau- 
casiens, nous  citerons,  parmi  les  Arméniens,  les  princes  Madatof, 
Argoutinsky,  Dolgorouky,  Behboutof ,  le  général  Mélikof  ;  parmi  les 
Géorgiens,  les  Dadian,  les  Orbélian,  les  Tchavtchavadsé,  et  une 
foule  d'autres,  qui  tous  ont  pris  part,  avec  plus  ou  moins  d'éclat, 
aux  guerres  d'Asie  ;  enfin  le  plus  illustre  de  tous,  le  prince  Bagra- 
tion,  le  descendant  des  anciens  rois  de  Géorgie  et  d'Arménie,  mort 
héroïquement  sur  le  champ  de  bataille  de  la  Moskova.  Ces  braves 

(1)  Ce  conseil  Juge  les  procès  civils  on  criminels  et  les  affaires  communales  d*aprët 
la  coutume  {adet)  et  la  loi  de  l'Alcoran  {ichariet). 


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796  REVUE  DES  deux:  mondes. 

fils  de  la  Géorgie  qui  résistèrent  aux  plus  terribles  envahisseurs,  aux 
Arabes,  aux  Turcs  Seldjoukides  et  aux  Mongols,  qui  formèrent  Télite 
des  armées  des  schahs  de  Perse,  sont  devenus  les  utiles  auxiliaires 
des  tsars.  Us  ont  été  réunis  en  un  corps  dont  le  nom,  grouzinskaia 
droujina^  c'est-à-dire  compagnie  géorgienne^  rappelle  celui  de  la 
garde  particulière  et  des  compagnons  d'armes  des  anciens  grands- 
ducs  issus  de  Rurik  et  Tantique  gloire  militaire  de  la  Russie. 

Les  montagnards  musulmans  du  Daghestan  ont  fourni  deux  régi- 
mens  de  cavalerie  dont  les  services  sont  fréquemment  mentionnés. 
Seulement,  en  passant  sous  une  nouvelle  domination,  ils  n'ont  point 
changé  d'habitudes;  ils  sont  restés  ce  qu'ils  étaient  jadis,  des  pil- 
lards décidés,  tout  en  prenant,  dans  leur  contact  avec  une  civilisa- 
tion supérieure,  des  vices  qu'ils  ne  connaissaient  pas  auparavant. 
Une  foule  de  tribus  plus  ou  moins  considérables,  et  qui  donneraient 
lieu  à  une  longue  nomenclature,  ont  été  pareillement  enrégimen- 
tées. Sans  crainte  d'être  taxé  d'exagération,  on  peut  affirmer  que  le 
ûanc  gauche  du  Caucase  est  en  ce  moment  rangé  tout  entier  sous 
le  drapeau  russe.  L'organisation  de  ces  milices,  infanterie  et  cava- 
lerie, est  à  peu  près  la  même  que  celle  des  Cosaques;  elles  sont  di- 
visées en  sotnias  ou  bataillons  commandés  par  des  indigènes  pour 
les  grades  inférieurs,  par  des  officiers  russes  pour  les  grades  élevés. 
Elles  ne  reçoivent  de  solde  que  lorsqu'elles  sont  convoquées  pour 
entrer  en  campagne.  Le  mode  ordinaire  de  recrutement  est  l'enrôle- 
ment volontaire. 

Au  nombre  des  moyens  employés  pour  hâter  cette  assimilation 
des  nationalités  incorporées  à  la  race  dominante  se  trouve  d'abord 
l'étude  de  la  langue  russe,  imposée  comme  condition  préalable  d'ap- 
titude à  tous  les  emplois  militaires  ou  civils.  Le  premier  soin  du  gou- 
vernement est  de  fonder  partout  des  écoles,  et  de  répandre  ainsi  la 
connaissance  des  idées  et  le  goût  de  la  civilisation  dont  cette  langue 
est  l'expression.  Chez  les  populations  chrétiennes  du  Caucase,  la  re- 
ligion rend  ce  rapprochement  encore  plus  facile.  Dans  ces  contrées 
comme  en  Russie,  le  christianisme  est  de  provenance  byzantine  ;  les 
monumens  religieux  dont  les  ruines  sont  encore  debout  sur  les  pentes 
ou  dans  les  gorges  du  Caucase  attestent  les  efforts  des  empereurs 
de  Constantinople,  depuis  Justinien  au  vi*  siècle,  pour  y  faire  péné- 
trer la  foi  de  l'Évangile,  et  combien  elle  y  fut  florissante.  La  Géorgie 
n'a  jamais  cessé  d'être  en  rapports  intimes  avec  l'église  grecque,  et 
l'Arménie,  séparée  depuis  le  v*  siècle,  ne  s'en  écarte  qpie  sur  des 
points  peu  nombreux,  obscurcis  plutôt  par  des  préjugés  nationaux 
que  par  des  divergences  dogmatiques. 

Les  mariages  mixtes  sont  aussi  une  des  causes  qui  concourent  à 
cette  fusion  ;  il  existe  nombre  de  familles  où  les  pères  voient  déjà 
prête  à  leur  succéder  une  jeune  génération,  ignorante  ou  dédai- 


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LA  BUSSIE   DANS   LE   CAUCASE.  797 

gneuse  de  la  langue,  de  la  religion  ou  du  souvenir  des  ancêtres,  et 
devenue  Russe  de  la  tête  aux  pieds.  Un  zèle  d'émulation,  une  sorte 
de  point  d'honneur,  portent  ces  néophytes  à  se  rapprocher  de  leurs 
dominateurs  et  à  désavouer  leur  propre  origine.  Le  cachet  officiel 
apparaît  non-seulement  sur  leurs  personnes  par  l'étalage  de  l'habit 
d'ordonnance  {moundir),  mais  jusque  dans  les  appellations  de  fa- 
mille ou  individuelles.  Les  noms  de  Madathian  (fils  de  Mathathias), 
Arghouthian,  Pehpoutian,  Aïvaziants,  Orbélian,  Abgar,  Vartan,  etc., 
sont  devenus  Madatof,  Argoutinsky,  Behboutof,  Aïvazovsky  (1),  Orbé- 
lianof,  Apkarof,  Vartanof.  Dans  la  liste  des  noms  musulmans,  Tarkhan 
a  produit  Tarkhanof  ;  Yousouf,  Yousoupof,  etc.  Cette  transformation 
passe  promptement,  lorsqu'il  y  a  mélange  de  sang,  du  caractère  po- 
litique à  im  état  physiologique  et  ethnique.  Les  contours  qui  des- 
sinent le  relief  de  chaque  type  national,  adoucis  par  un  frottement 
continuel ,  disparaissent  rapidement  dans  ime  générale  uniformité. 
Le  système  d'asservissement  des  peuples  asiatiques  suivi  par  la 
Russie  semble  tout  le  contraire  de  celui  que  suivent  les  Anglais  dans 
rinde.  Ici  un  mur  de  séparation  infranchissable  s'élève  entre  la  race 
asservie  et  les  conquérans.  Les  indigènes  ont  été  réunis  en  corps  de 
milices,  mais  sous  une  discipline  particulière  et  dans  des  conditions 
d'infériorité  marquée.  On  leur  a  laissé  seulement  quelques  fonctions 
subalternes  de  l'ordre  civil  ou  judiciaire,  tandis  que  l'accès  aux  prin- 
cipaux emplois  de  l'administration,  de  la  magistrature  et  de  l'armée 
leur  est  fermé  (2).  L'orgueil  britannique  se  révolterait  àl'idée  d'obéir, 
sous  les  armes,  à  un  homme  d'un  sang  réputé  inférieur,  à  le  voir  sié- 
ger dans  les  hautes  cours  de  Bombay,  de  Madras  ou  de  Calcutta. 
Cet  éloignement  provient,  chez  nos  voisins  d'outre-Manche,  de  leurs 
instincts  aristocratiques,  d'un  sentiment  exagéré  de  leur  propre  di- 

(1)  Ce  nom,  qui  est  celui  du  peintre  de  marines  dont  le  talent,  devenu  populaire  en 
Russie,  a  été  remarqué  à  notre  exposition  de  1857  et  lui  a  valu  la  décoration  de  la  Légion 
d'honneur,  me  fournit  Toccasion  de  rectifier  les  détails  biographiques  très  inexact^  qu'a 
donnés  M.  Ivan  Golovin  dans  une  publication  récente  intitulée:  Autocratie  russe, 
Berlin  1860.  Suivant  lui ,  M.  Aïvazovsky  porte  le  nom  de  la  ville  où  il  a  reçu  le 
jour,  de  parens  tartares  si  misérables  que  dans  son  enfance  il  cirait  les  bottes  chez 
M.  Kaznatcheîef ,  qui  devina  et  seconda  son  talent.  La  connaissance  personnelle  que 
j'ai  de  la  famille  de  ce  célèbre  artiste  me  permet  d'affirmer  qu'il  est  né  à  Cafia,  en  Cri- 
mée, non  de  parens  tartares,  mais  arméniens,  jouissant  d'une  honnête  aisance,  et  qu'il 
a  été  élevé  par  sa  mère,  restée  veuve  et  encore  vivante.  Ses  ancêtres  émigrèrent  d'Âni, 
ville  de  la  Grande-Arménie,  lorsque,  après  avoir  été  ruinée  par  les  Tartares  mongols 
au  XII*  siècle  et  détruite  entièrement  par  un  tremblement  de  terre  en  1319,  elle  fut  dé- 
sertée par  ses  habitans.  Le  frère  de  M.  Aïvazovsky ,  Mf'  Gabriel,  qui  a  longtemps  habité 
Paris,  est  actuellement  archevêque  du  diocèse  arménien  de  Saint-Pétersbourg,  Bessa- 
rabie et  Nakhitchévan. 

(2)  La  charte  de  1833  proclamait  en  principe  l'aptitude  des  indigènes  à  tous  les  em- 
plois, mais  la  cour  des  directeurs  de  la  compagnie  des  Indes  à  Londres  avait  rendu  ce 
privilège  à  peu  près  illusoire,  en  exigeant,  entre  autres  conditions,  le  plus  souvent  im- 
praticables, un  voyage  préalable  en  Angleterre. 


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798  REYUE   DES  DEUX  MONDES. 

gnité  et  de  leur  supériorité  sur  les  peuples  auxquels  ils  se  sont  impo- 
sés, tout  en  étant  en  contradiction  flagrante  avec  l'esprit  libéral  de 
leur  constitution  politique.  C'est  dire  qu'il  n'est  pas  absolu,  puisque 
tin  Arménien  de  Madras,  enrichi  dans  le  commerce,  feu  M.  Raphaël 
Gharamîan,  faisait  partie  naguère  de  la  chambre  des  communes 
à  Londres.  Il  est  juste  de  reconnaître  que  la  société  indienne,  avec 
ses  préjugés  d'exclusion  et  de  haine  de  l'étranger,  sa  religion  intolé- 
rante, sa  division  en  castes  héréditaires,  présente  une  agglomération 
compacte  bien  autrement  difficile  à  entamer  que  les  nations  chré- 
tiennes dégénérées  du  Caucase,  ou  les  peuplades  païennes,  boud- 
dhistes ou  grossièrement  musulmanes  que  la  Russie  a  rencontrées 
éparses  dans  les  solitudes  de  l'Asie  septentrionale.  Pour  caractériser 
en  traits  généraux  l'attitude  qu'ont  prise  dans  ce  vaste  continent 
les  deux  puissances  qui  aspirent  aujourd'hui  à  se  le  partager,  on  peut 
dire  que  l'une  tend  à  absorber  les  nationalités  et  à  les  effacer  en  usant 
insensiblement  leurs  forces  vives  (1),  l'autre  en  les  tenant  sous  un 
joug  de  fer  et  à  l'écart,  sans  espoir  d'être  jamais  relevées  de  cette 
déchéance.  La  séparation  et  l'esprit  d'hostilité,  de  rancune  et  de 
vengeance  qu'engendre  cette  condition  servile  sont  un  des  ensei- 
gnemens  que  l'on  peut  tirer  de  la  récente  insurrection  de  l'Inde.  Si 
l'on  voulait  remonter  encore  plus  haut  pour  chercher  la  cause  pre- 
mière de  la  différence  de  ces  deux  politiques,  on  la  trouverait  peut- 
être  dans  la  diversité  radicale  du  caractère  slave  et  du  caractère 
anglo-saxon,  le  premier  agissant  par  la  concentration  des  forces  in- 
dividuelles dans  une  unité  collective  dont  l'autorité  absolue  est  la  loi 
et  le  mobile  suprême,  le  second  par  l'expansion  isolée  et  spontanée 
du  principe  d'activité  que  fait  germer  dans  le  cœur  de  l'homme  le 
génie  de  la  liberté. 

IV. 

Après  avoir  énuméré  les  élémens  de  nature  diverse  qu'admet  l'ar- 
mée du  Caucase,  il  reste  à  nous  enquérir  du  chiflre  total  auquel  elle 
s'élève;  mais  cette  recherche  est  à  la  fois  très  obscure,  parce  qu'il 
n'existe  aucune  source  officielle  où  il  soit* permis  de  puiser,  et  très 

(i)  Les  progrès  de  ce  travail  d'assimilation  dans  lequel  est  engagée  la  Russie  sont  sen- 
sibles aussi  à  l'égard  de  plusieurs  nations  européennes  :  si  la  Pologne  manifeste  une 
résistance  invincible  à  se  laisser  absorber,  cette  résistance  tient  non-seulement  au  sou- 
venir glorieux  d'un  passé  de  luttes  et  de  rivalité,  mais  encore  à  ce  qu'elle  a  suivi  un 
courant  d'idées  tout  opposé  à  celui  dans  lequel  la  Russie  a  été  entraînée,  le  courant  des 
idées  occidentales.  Par  une  de  ces  anomalies  fréquentes  dans  un  pays  comme  la  Russie, 
qui  est  en  voie  d'élaboration  sociale  et  à  un  degré  encore  inférieur  sur  l'échelle  de  la 
civilisation,  si  les  Juifs  ont  été  tenus  Jusqu'à  présent  dans  un  état  d'ilotisme,  il  n'est 
pas  impossible  de  prévoir  que,  par  l'acquisition  des  droits  civils  qu'on  se  prépare  à  leur 
accorder,  ils  seront,  comme  les  autres  nations,  promptement  transformés  et  russifiés. 


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LA   BUSSIE   DANS   LE   CAUCASE.  799 

complexe,  car  elle  exigerait  la  connaissance  de  faits  essentiellement 
contingens  et  instables.  Ce  chiffre  a  dû  nécessairement  varier  avec 
le  temps,  suivant  les  exigences  ou  les  résultats  de  la  guerre,  et  s'ac- 
croître au  fur  et  à  mesure  que  l'armée  permanente  s'est  grossie  des 
corps  auxiliaires  appelés  du  dehors  et  des  indigènes  qui  entraient 
dans  ses  rangs.  Toutefois,  en  procédant  par  voie  d'induction,  en 
mettant  à  profit  les  témoignages  oraux  dont  nous  pouvons  nous  au- 
toriser, parce  qu'ils  sont  justifiés  par  une  résidence  de  plusieurs  an- 
nées au  Caucase,  il  ne  nous  sera  pas  impossible  d'arriver  à  une  dé- 
termination, sinon  rigoureuse,  du  moins  très  approximative.  D'après 
ces  témoignages,  l'armée  était  dans  l'origine,  vers  1823,  à  l'époque 
où  Yermolof  la  commandait,  de  22,000  hommes  de  troupes  régu- 
lières. Augmentée  d'année  en  année,  sous  les  successeurs  d'Yermo- 
lof,  Paskiévitch,  Rosen,  Grabbe,  Golovin,  Neidhardt,  jusqu'à  150  ou 
160,000  hommes,  elle  en  comptait  au  moins  200,000  sous  Voront- 
zof,  en  1844.  Depuis  la  nomination  du  gouverneur  actuel,  le  prince 
Bariatinsky,  en  1856,  elle  en  réunit  800,000  environ.  Ce  dernier 
chiffre  suppose  nécessairement  l'armée  au  grand  complet,  et  com- 
prend à  la  fois  les  troupes  régulières,  les  Cosaques  et  les  indigènes, 
ainsi  que  tous  les  corps  spéciaux,  état-major-général,  états-majors 
de  chaque  division,  etc. 

Dans  l'évaluation  de  ces  forces  en  général,  il  faut  d'abord  faire  la 
part  des  conditions  très  inégales  où  sont  placées  les  trois  catégories 
que  nous  avons  indiquées  relativement  aux  chances  de  destruction 
qui  pèsent  sur  elles,  comme  aux  probabilités  plus  ou  moins  grandes 
que  nous  avons  d'en  connaître  le  nombre  réel.  En  ce  qui  concerne 
l'armée  régulière^  il  faut  signaler  l'action  désastreuse  d'une  admi- 
nistration dont  les  concussions,  les  abus  et  l'insouciance  pour  les 
besoins  matériels  du  soldat  sont  notoires,  je  ne  dis  pas  seulement 
en  Russie,  mais  dans  toute  l'Europe.  S'il  est  une  accusation  avérée, 
tant  elle  a  été  souvent  répétée,  c'est  que  la  majeure  partie  de  la  bu- 
reaucratie est  infectée  d'un  esprit  de  corruption  et  de  rapine,  et  ce 
vice,  flagellé  publiquement  par  des  écrivains  de  talent,  déploré  par 
tous  les  cœurs  honnêtes  et  patriotiques,  a  résisté  à  tous  les  efforts 
des  souverains  pour  le  déraciner.  Une  autre  observation  qu'il  ne  faut 
pas  oublier  lorsqu'il  s'agit  de  l'armée  russe,  et  qui  a  été  reproduite 
bien  des  fois,  c'est  l'infériorité  du  chiffre  réel  par  rapport  au  chiffre 
indiqué  sur  le  papier.  J'ai  déjà  dit  que,  dans  les  régimens  d'infan- 
terie de  ligne  par  exemple,  les  cadres  sont  de  1,047  hommes  par 
bataillon,  mais  que  ce  nombre  officiel  et  ostensible  descend,  suivant 
des  témoignages  de  vim,  à  un  effectif  de  600  combattans  en  temps 
ordinaire.  Que  sera-ce  donc  en  campagne,  où  les  fatigues  sont  beau- 
coup plus  meurtrières  que  tous  les  engins  de  destruction  de  l'en- 
nemi! «  Notre  effectif,  me  disait  un  officier  dans  son  langage  pitto- 


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800  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

resque,  semblait  se  fondre  entre  nos  mains.  »  k\x  Caucase,  les  vides 
occasionnés  par  les  maladies  et  la  mortalité,  par  le  feu  des  mon- 
tagnards,, la  désertion  et  la  captivité,  représentent  une  perte  an- 
nuelle de  vingt  mille  hommes  pour  les  cinq  années  qui  viennent  de 
s'écouler. 

Il  en  est  autrement  des  Cosaques.  Cantonnés  depuis  des  siècles 
dans  ces  contrées,  ils  y  sont  devenus  comme  aborigènes  et  sont 
parfaitement  acclimatés.  Ils  ne  dépendent  que  d'eux-mêmes  pour 
leur  régime  intérieur,  leur  entretien  et  le  soin  de  pourvoir  à  leur 
bien-être.  A  l'exception  des  sotnias  mobilisées  en  cas  d'expédition, 
leur  service  est  principalement  sédentaire.  On  peut  donc  calculer  à 
peu  près  leur  nombre.  En  réunissant  ceux  de  la  Mer-Noire  et  de 
la  ligne  du  Caucase,  en  comptant  les  exemptés  temporairement  et 
le  corps  de  vétérans  [Igotnié)^  qui  doublent  le  chiffre  de  l'effectif, 
ce  nombre  monte  à  cent  soixante-dix  ou  cent  quatre-vingt  mille 
hommes  ;  il  faut  y  joindre  les  douze  régimens  de  Cosaques  du  Don 
qui  viennent  tenir  garnison  au  Caucase  et  se  renouvellent  tous  les 
trois  ans,  régimens  qui  ont  été  portés  à  vingt  dans  les  quatre  ou 
cinq  dernières  années.  Il  est  donc  permis  d'estimer  à  près  de  deux 
cent  mille  les  Cosaques  de  l'armée  du  Caucase,  dont  moitié  fait  un 
service  actif.  Quant  aux  milices  indigènes,  leur  nombre  a  dû  subir 
des  fluctuations  incessantes  suivant  les  phases  de  la  lutte  et  les  pro- 
grès de  la  conquête,  et  telles  qu'il  serait  superflu  de  hasarder  au- 
cune évaluation.  On  assure  que  ces  milices  forment  en  ce  moment 
un  corps  de  quarante  ou  cinquante  mille  hommes. 

Si  l'on  considère  l'importance  que  la  Russie  a  toujours  attachée  à 
la  guerre  du  Caucase,  l'activité  qu'elle  a  mise  à  combler  sans  relâche 
les  vides  de  l'armée  régulière,  si  l'on  met  en  ligne  de  compte  la  pro- 
gression chaque  jour  croissante  des  milices  montagnardes,  on  sera 
conduit  à  accepter  comme  très  vraisemblable  le  chiffre  de  trois  cent 
mille  hommes  auquel  on  évalue  généralement  l'armée  du  Caucase. 
C'est  assurément  un  énorme  déploiement  de  forces,  hors  de  propor- 
tion en  apparence  avec  l'étendue  superficielle  qu'il  recouvre,  mais 
qui  semble  nécessité  par  la  configuration  d'un  pays  que  la  nature  a 
hérissé  de  formidables  défenses,  par  le  caractère  belliqueux  et  ré- 
solu des  populations  qu'elles  protègent. 

Le  chef  de  cette  grande  armée,  le  prince  Bariatinsky,  estf  sorti  de 
ses  rangs.  D'abord  colonel  du  régiment  de  la  Kabarda,  il  fut  promu 
en  1856  aux  fonctions  dont  nous  le  voyons  maintenant  investi,  en 
remplacement  du  général  Mouravief,  le  même  à  qui  est  due  la  prise 
de  Kars,  et  qui  avait  succédé  en  185 A  à  Vorontzof.  Les  plus  hautes 
dignités  militaires  ont  été  prodiguées  au  prince  Bariatinsky  :  lieu- 
tenant de  l'empereur  au  Caucase,  il  a  été  créé  général  feld-maré- 
chal,  et,  par  une  distinction  réservée  aux  têtes  couronnées,  aux 


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LA  RUSSIE  DANS  LE  CAUCASE.  801 

princes  du  sang  et  aux  plus  grands  capitaines,  nommé  titulaire 
du  régiment  autrefois  sous  ses  ordres  immédiats,  le  Kabardinskii. 
Sans  croire  un  mot  des  propos  que  Ton  débite  sur  les  influences  de 
cour  qui  lui  auraient  valu  tant  de  faveurs,  on  ne  peut  s'empêcher 
de  reconnaître  qu'elles  sont  justifiées  par  le  succès  éclatant  que  sa 
bonne  fortune  lui  réservait.  S'il  n'a  pas  eu  encore  l'occasion  de  se 
montrer  le  rival  des  hommes  de  guerre  illustres  dont  il  est  l'égal 
par  les  honneurs  accumulés  sur  sa  tête,  on  peut  dire  qu'il  possède 
des  talens  militaires  suffisans  :  c'est  surtout  un  administrateur  zélé 
pour  le  progrès  des  populations  dont  la  direction  lui  a  été  confiée, 
un  cœur  noble  et  généreux;  il  est  doué  d'une  qualité  particulière- 
ment précieuse  en  Russie,  la  probité.  Pour  l'aider  dans  les  soins  du 
gouvernement,  il  a  auprès  de  lui  un  conseil  et  une  administration  su- 
périeure, institués  sur  sa  proposition  en  janvier  1859.  Le  président 
de  ce  conseil  est  le  prince  Orbélian,  de  famille  géorgienne.  L'admi- 
nistration comprend  quatre  départemens  :  1^  les  douanes  et  les  qua- 
rantaines, 2^  les  établissemens  d'instruction  publique,  3**  les  finances, 
4^  la  justice.  Une  division  spéciale  est  consacrée  à  l'économie  rurale 
et  aux  colonies  étrangères  d'origine  allemande  établies  dans  les 
contrées  caucasiennes. 

Maintenant  que  le  flanc  gauche  est  conquis  et  que  le  principal 
obstacle  de  la  Russie  au  Caucase ,  la  présence  de  Schamyl ,  a  dis- 
paru, on  s'est  demandé,  dans  la  perspective  de  la  soumission  pro- 
chaine du  flanc, droit,  quelle  est  la  destination  éventuelle  de  cette 
grande  armée.  L'imagination  aidant,  on  s'est  représenté  Yliabile 
et  entreprenant  Bariatinsky  chevauchant,  à  la  tête  de  ses  trois  cent 
mille  soldats,  à  travers  la  Perse  jusque  sur  les  bords  de  Tlndiis 
et  du  Gange.  Par  malheur,  les  savans  tacticiens  qui  font  mouvoir  si 
lestement  des  masses  aussi  lourdes,  et  dont  les  élémens  sont  si  hé- 
téifogènes,  ne  nous  enseignent  pas  comment  il  faudrait  s'y  prendre 
pour  les  préserver  de  périr  de  faim,  de  soif  et  de  chaleur  dans  les 
déserts  qu'elles  auraient  à  parcourir  avant  de  parvenir  dans  Tlnde. 
Les  considérations  que  j'ai  développées  font  pressentir  déjà  qu'une 
pareille  prévision  ne  saurait  s'accomplir  sans  de  grandes  difficultés; 
ce  qu'il  me  reste  à  dire  suflSra  pour  démontrer  que,  même  ces  diffi- 
cultés n'existant  pas,  la  réalisation  en  est  de  longtemps  impossible. 
D'abord  il  est  plus  que  douteux  que  le  gouverneur  actuel  du  Cau- 
case, par  ses  aptitudes  et  ses  goûts  personnels,  dont  le  trait  sail- 
lant n'est  point  ime  téméraire  ardeur,  soit  porté  à  entreprendre  de 
grandes  expéditions  et  rêve  des  conquêtes  lointaines.  La  mission 
qu'il  a  reçue  d'assurer  la  stabilité  de  la  domination  russe  dans  les 
vastes  domaines  qu'il  administre  est  lom  d'être  achevée,  et  la  gloire 
de  la  mener  à  bonne  fin  peut  suffire  à  son  ambition.  Une  portion 
Tom  xxYii.  *  51 


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802  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

notable  des  montagnards  du  flanc  droit  résiste  encore.  Ce  n'est  pas 
tout  que  la  soumission  récente  de  Mohammed-Émin,  l'actif  et  habUe 
agent  de  Scbamyl  parmi  les  tribus  adighés  ou  tcherkesses,  et  celle 
de  la  nation  des  Natoukhaïs,  dans  le  voisinage  des  bouches  du  Kou- 
ban;  il  faut  encore  vaincre  la  nation  non  moins  considérable  des 
grands  et  des  petits  Schapsougs,  ainsi  qu'une  foule  de  tribus  qui  vi- 
vent dans  un  état  d'hostilité  sourde  ou  déclarée,  et  redoutables  par 
leur  agglomération  possible;  il  faut  enfin  réduire  les  restes  de  la 
vaillante  confédération  tcberkesse  (1). 

Des  trois  armées,  régulière,  cosaque  et  indigène,  que  la  Russie 
possède  au  Caucase,  quelle  est  donc  celle  qui  pourrait  en  être  reti- 
rée? Ce  n'est  point  assurément  l'armée  régulière,  la  seule  qui  ait  une 
force  véritablement  agressive  et  qui  puisse  être  utilement  employée 
à  l'extérieur.  Sans  elle,  les  Cosaques,  colons  sédentsûres,  troupes 
légères,  propres  seulement  à  des  combats  d'escarmouche  et  à -un 
service  de  surveillance,  sont  impuissans,  et  la  milice  indigène  perd 
toute  direction  et  cesse  d'être  contenue.  Ces  trois  armées,  en  se 
mouvant  chacune  dans  la  sphère  d'attributions  qui  lui  est  propre  et 
avec  ses  qualités  particulières,  se  complètent  mutuellement  et  con- 
stituent un  tout  indivisible.  La  seule  pensée,  le  seul  désir  que  puisse 
avoir  la  Russie  est  de  mettre  d'abord  un  terme  à  une  guerre  longue 
et  sanglante  où  elle  a  englouti  tant  de  soldats  et  de  trésors.  Alors  il 
lui  sera  possible  de  diminuer  son  armée  régulière,  comme  nous 
l'avons  fait  nous-mêmes  en  Algérie.  Que  plus  tard,  allégée  de  ce 
lourd  fardeau,  et  lorsque  la  conquête  aura  fait  place  à  un  système 
de  sunple  occupation ,  elle  tourne  ailleurs  ses  vues  et  une  partie  de 
ses  forcer  du  Caucase  devenues  disponibles,  qu'elle  appelle  à  son 
aide  les  montagnards,  sujets  douteux  en  temps  ordinaire,  mais  auxi- 
liaires dévoués  dès  que  luira  à  leurs  yeux  l'appât  du  pillage,  c'est 
là  une  de  ces  éventualités  que  l'Europe  doit  prévoir. 

En  supposant  ces  enfans  du  Caucase  courbés  d'une  mer  à  l'autre 
sous  le  sceptre  des  tsars,  on  pourra  dire  qu'ils  sont  domptés,  mais 
non  encore  pacifiés.  Tous,  et  le  Tcberkesse  aristocrate  et  chevale- 
resque, et  le  Lesghi  républicain  et  aux  mœurs  farouches,  tous  aiment 
la  liberté  et  l'indépendance,  comme  l'aigle  se  platt  dans  les  espaces 
sans  limites  des  régions  aériennes  où  il  plane  solitaire.  Le  flanc 
gauche  a  été  un  foyjer  actif  de  l'islamisme;  quiconque  a  tant  soit 
peu  étudié  la  religion  de  l'Alcoran  sait  qu'elle  entretient  au  fond  du 
cœur  de  ses  adeptes  un  enthousiasme  ardent,  la  haine  farouche  de 
l'étranger  et  un  esprit  d'intolérance  inflexible  comme  le  dogme  de 

(1)  Une  partie  des  Tcherkesses  a' commencé  à  émigrer,  il  y  a  quelques  mois,  au 
nombre  de  soixante-dix  mille  environ,  sur  le  territoire  ottoman,  ns  ont  reçu  des  secours 
du  sultan  et  des  terres  dans  le  nord  de  TAsie-Mlneure,  aux  ennrons  de  Sivas  et  d*Amasie. 


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LA  RUSSIE  DANS  LE  CAUCASE.  80S 

la  fatalité  qu'elle  proclame.  Non,  le  muridisme  n'est  pas  éteint  dans 
les  profondeurs  de  ces  montagnes;  le  souvenir  de  l'imâm  Schamyl 
vit  encore  parmi  des  populations  qui  lui  étaient  dévouées  jusqu'à  la 
çfiort.  Si  la  surveillance  s'endormait  un  instant,  l'étincelle  qui  couve 
4ans  le  foyer  encore  fumant  se  ranimerait  tout  à  coup  ;  à  Scbamyl 
dans  les  fers,  comme  à  Kazy-Moulla  tombé  en  béros.et  en  martyr  au 
milieu  des  murs  en  flammes  et  croulans  de  Himry,  succéderaient 
de  nouveaux  apôtres  dont  la  voix  inspirée  et  puissante  réveillerait 
les  échos  assoupis  du  Daghestan.  Ge$  sentimens,  ces  aspirations, 
cette  foi  ne  s'évanouissent  pas  en  un  jour.  La  domination  russe  ne 
sera  solidement  as»se  dans  ces  lieux  que  du  jour  où  elle  les  aura 
enveloppés  de  toutes  parts  du  réseau  de  ses  lignes  stratégiques,  et 
que  dans  toutes  les  directions  des  routes  propres  aux  rapides  et  fa- 
ciles évolutions  de  Farmée  auront  été  ouvertes.  Alors,  après  l'œ«vre 
Tiolente  de  la  conquête,  commencera  l'œuvre  plus  Irate,  mais  bien 
plus  eflicace,  de  la  pacification.  Elle  s'opérera  à  la  longue,  si  la 
Russie  emploie  vis-à-vis  des  montagnards  cette  condescendance 
persuasive  et  ingénieuse  qui  lui  permet  d'assouplir  et  de  gagner  à 
elle  les  races  asiatiques.  L'habitant  du  flanc  droit,  jadis  chrétien  au 
temps  des  empereurs  de  Byzance,  et  conservant  de  vagues  rémi- 
niscences de  sa  foi  primitive,  serait  peut-être  accessible  de  nouveau 
aux  enseignemens  de  l'Évangile,  si  le  clergé  avait  jamais  le  moindre 
souci  de  les  lui  faire  entendre  (1),  tandis  que  le  Lesghi,  zélé  musul- 
man, ne  se  laissera  jamais  convaincre,  et  sa  foi  devra  être  respectée; 
mais  ils  s'accoutumeront  insensiblement  l'un  et  l'autre  à  obéir  à  une 
force  qui  leur  apparaîtra  morale,  juste  et  tutélaire.  Les  Orientaux 
sont  de  grands  enfans  dont  il  faut  savoir  se  faire  craindre  et  aimer 
tout  à  la  fois.  L'appât  du  lucre  et  l'espoir  d'acquérir  des  richesses  sont 
un  moyen  d'attraction  très  puissant  sur  eux,  et  le  Caucase,  par  le 
développement  du  commerce  et  de  l'agriculture,  peut  donner  ample 
carrière  à  la  satisfaction  de  ces  instincts.  Il  est  fertile  en  produits 
bruts  des  climats  tempérés,  et  se  prête  admirablement  à  la  culture 
des  plantes  tropicales,  comme  l'indigo  et  le  coton.  Il  est  riche  en 
bestiaux,  laine,  suif,  dre,  soie,  etc.  Sa  situation  entre  deux  mers  et 
deux  continens  en  fait  la  route  naturelle  du  transit  entre  l'Europe 
et  l'Asie.  La  première  mesure  à  prendre  est  l'abolition  du  taiif  des 
douanes  de  1831,  qui  a  anéanti  le  commerce  dans  ces  contrées  en 
supprimant  tous  les  rapports  avec  l'Europe.  Ces  relations,  qui  y  ré- 
pandaient la  prospérité  et  la  vie  il  y  a  une  quarantaine  d'années, 
ont  pris  une  voie  plus  méridionale.  C'est  par  Trébisonde  et  le  steppe 

(1)  Il  est  constant  que  Téglise  orthodoxe  n*a  eu  jusqu^à  présent  aucune  action  sur  les 
montagnards  comme  propagande  religieuse,  et  n*a  tenté  aucun  effort  pour  les  ramener. 
La  seule  doctrine  qui  ait  fait  des  progrès  au  Caucase  dans  ces  derniers  temps  est  l'isla- 
misme. 


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80i  RETUE   DES  DEUX  MONDES. 

des  Kurdes,  région  déserte  où  les  caravanes  courent  de  grands 
risques,  malgré  le  tribut  que  ces  nomades  prélèvent,  qu'elles  se 
dirigent  maintenant  vers  la  Perse  et  l'Asie  centrale.  Un  système 
douanier  largement  conçu  reporterait  bien  vite  ce  commerce  dans 
Tisthme  du  Caucase.  Les  routes  projetées  ou  en  voie  d'exécution 
permettraient  des  communications  faciles.  Dans  le  Daghestan,  des 
mines  de  soufre,  d'antimoine,  d'albâtre  et  de  plomb,  d'abondans 
gisemens  de  houille  ont  été  découverts  il  y  a  quelque  mois,  et  les 
montagnards  se  sont  empressés  de  seconder  les  recherches  des  in- 
génieurs chargés  de  cette  exploration,  dans  la  persuasion  que  la 
mise  en  lumière  de  ces  trésors  enfouis  dans  le  sein  de  la  terre  de- 
viendra pour  eux  une  source  de  bien-être. 

Parmi  les  travaux  d'utilité  publique  en  construction  ou  en  projet, 
nous  citerons  la  route  de  Koutaïs  dans  l'Iméreth  jusqu'à  Vladikavkaz 
sur  le  plateau  de  la  Kabarda,  par  Oni,  Kalaki  et  Alaghir;  plusieurs 
chaussées,  au  nombre  desquelles  est  la  section  de  Douschétie,  sur  la 
route  militaire  de  la  Géorgie  ;  le  pont  en  fer  établi  à  Koutaïs,  sur  le 
Rion  ;  la  ligne  de  poteaux  télégraphiques,  sur  le  chemin  de  Tiflis  à 
Barjom ,  destinée  à  être  continuée  par  Koutaïs  jusqu'à  Poti  et  à  la 
Mer-Noire.  Enfin  les  études  pour  la  construction  d'un  chemin  de  fer 
d'une  mer  à  l'autre  touchent  à  leur  fin.  Cette  voie  ferrée  pourra 
être  reliée  plus  tard,  par  le  steppe  des  Kalmouks  nomades,  à  celle 
qui  doit  traverser  la  Russie  méridionale  jusqu'à  Moscou,  où  elle  re- 
joindra la  voie  qui  conduit  de  cette  ville  à  Saint-Pétersbourg. 

Certes  ce  sont  là  des  débuts  qui  promettent;  mais  le  programme 
à  remplir  est  si  vaste  I  Quelle  tâche  gigantesque  que  celle  de  paci- 
fier le  Caucase,  d'y  implanter  la  civilisation,  et  d'en  faire  désirer  les 
bienfaits  à  des  peuples  encore  enfans  !  On  en  jugera  par  le  tableau 
qu'il  nous  reste  à  tracer  de  cette  étrange  société  caucasienne.  L'ac- 
complissement d'une  œuvre  pareille  ne  peut  être  que  le  résultat 
d'efforts  persévérans.  La  mère-patrie  a  elle-même  bien  des  pas  en- 
core à  faire  dans  la  carrière  du  progrès  économique  et  industriel  ; 
elle  est  dans  l'enfantement  pénible  d'une  grande  réforme  sociale, 
l'émancipation  des  serfs,  réfonne  légitime  et  morale,  et  par  cela 
même  destinée  à  triompher  et  à  la  transformer.  Au  milieu  de  ces 
préoccupations  qui  sollicitent  toute  son  attention  sur  elle-même,  le 
temps  n'est  pas  venu  de  s'occuper  activement  de  la  régénération  du 
Caucase;  l'avenir  est  encore  éloigné  sans  doute  où  cette  parole,  pro- 
noncée dans  la  joie  d'un  triomphe  récent  et  inachevé,  i7  n'y  a  plus 
de  Caucase  y  pourra  être  répétée  par  les  tsars  avec  une  confiance 
mieux  fondée  que  celle  de  Louis  XIV  disant  :  //  n'y  a  plus  de  Py- 
rénées. 

Edouard  Dulâurier. 


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DORLCOTE-MILL 


SCÈNES   DE   LA  VIE   ANGLAISE,  i 


Dans  une  plaine  largement  ouverte,  la  belle  rivière  de  la  Floss, 
courant  plus  à  Taise  entre  ses  bords  chargés  de  verdure,  semble  se 
hâter  vers  la  mer,  tandis  que  la  marée  amoureuse,  remontant  à  sa 
rencontre,  lui  barre  le  passage  par  une  sorte  d'impétueuse  étreinte. 
Le  flot  puissant  ramène  ainsi  vers  la  petite  ville  appelée  Saint-Ogg 
de  noirs  bâtimens  chargés  des  planches  odorantes  du  sapin,  de  sacs 
aux  flancs  arrondis,  pleins  de  graines  oléagineuses,  et  de  monceaux 
de  charbons,  noirs  diamans  qui  étincellent  au  soleil. 

Entre  une  colline  basse  et  le  bord  de  l'eau,  la  petite  ville  étale 
ses  toits  rouges  aux  pentes  rapides,  ses  entrepôts  aux  pignons  élar- 
gis, et  sous  les  pâles  rayons  d'un  soleil  de  février  jette  quelques 
doux  reflets  roses  sur  les  ondes  miroitantes.  A  droite,  à  gauche,  s'é- 
tendent de  gras  pâturages,  des  champs  bruns  où  le  sillon  récem- 
ment ouvert  attend  la  semence  prochaine,  quelques  autres  où  poin- 
tent déjà  les  tendres  tiges  du  blé  semé  en  automne.  Par-delà  les 
haies,  on  entrevoit  la  cime  dorée  des  ruches  de  l'an  dernier.  Des 
arbres  se  dressent  le  long  de  ces  haies,  et  les  mâts  des  navires  loin- 
tains, les  voiles  couleur  de  tan,  se  meuvent,  dû-ait-on,  parmi  des 
massifs  de  frênes. 

(I)  Thê  Mill  on  the  Floss,  by  George  Eliot,  author  of  Scenês  of  clericai  Ltfe  and 
Adam  Bede;  three  vols,  William  Blackwood,  Edinburgh  and  London  1860.  —  La  tou- 
chante histoire  publiée  sous  ce  titre  par  l'auteur  d*Adam  Bede  nous  a  paru  comporter 
le  procédé  particulier  d'analyse  critique  que  nous  avons  applXiué  dans  la  Bévue  à  quel- 
ques récits  anglais,  tels  que  Thomey-HcUl  (livraisons  du  15  mai  et  du  i*'  juin  1850),  et 
Georgy  Sandm  (Uvraisons  du  15  juillet  et  du  1"  août  1859). 


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806  BEYUE   DE8  DEUX  MONDES. 

Justement  à  côté  de  la  ville  aux  toits  rouges,  un  cours  d'eau  tri- 
butaire, la  Ripple,  vient  mêler  à  la  Floss  ses  eaux  rapides.  La  Ripple 
^coule  sous  des  saules  rabougris  que  je  me  rappelle  encore,  et  sous  le 
pont  de  pierre  je  me  rappelle  aussi  ces  petites  ondes  noirâtres  que 
plissait  le  vent,  que  moirait  l'éclat  du  jour. 

Mais  voici  Dorlcote-Milly  voici  le  moulin  de  Dorlcote.  Je  ferai  halte 
sur  le  pont,  afin  de  contempler  à  mon  aise  ce  site  rempli  de  souve- 
nirs, encore  qu'il  soit  bien  tard  et  qu€  les  nuages  menacent.  Même 
en  cette  saison  morte  et  dépouillée,  on  aime  à  regarder  la  vieille 
maison,  bien  tenue,  ordonnée,  proprette,  comfortable.  Elle  a  presque 
l'âge  des  ormes  et  des  châtaigniers  qui  la  défendent  contre  les  vents 
du  nord.  Les  eaux  sont  hautes  à  ce  moment  de  l'année  :  elles  enva- 
hissent les  oseraies  qu'on  leur  oppose  comme  une  barrière,  et  sub- 
mergent à  demi  la  bordure  de  hautes  herbes  posée  au-devant  de 
l'habitation.  Tandis  que  je  contemple  le  plein  courant,  l'abondant  et 
frais  gazon,  et  sur  les  troncs  massifs  conmie  sur  les  plus  frêles 
branches  cette  espèce  de  poudre  d'un  vert  brillant  que  les  mousses 
fines  semblent  y  déposer  comme  pour  atténuer  la  sécheresse  mo- 
mentanée de  leurs  maigres  contours,  je  m'éprends  de  cette  fraîcheur 
humide,  j'envie  les  cygnes  blancs  qui,  là-bas,  parmi  les  osiers, 
plongent  leur  tête  sous  le  flot  noir. 

La  chute  d'eau  mugit;  les  roues  tournent. à  grand  fracas,  battant 
l'onde  écumeuse.  On  est  assourdi,  on  n'en  rêve  que  mieux.  Un  ri- 
deau de  bruit,  —  s'il  est  permis  de  parler  ainsi,  —  s'étend  entre  le 
monde  et  vous.  C'est  le  moment  de  songer  aux  choses  passées.  Le 
paysage  vivant  se  repeuple  de  fantômes.  Je  revois,  sur  ce  même 
pont,  contemplant,  comme  moi,  les  roues  du  moulin  qui  jetaient 
autour  d'elles  une  poudre  de  diamans,  — je  revois,  dis-je,  une 
belle  et  brune  enfant,  accompagnée  d'un  griffon  blanc  coiffé  de 
brun.  Jaloux  peut-être  de  sa  petite  maîtresse  si  profondément  ab- 
sorbée par  les  mouvemens  du  bruyant  mécanisme,  il  aboyait  aux 
roues,  sans  pouvoir  ni  faire  cesser  le  tumulte,  ni  le  dominer  cfe  ses 
hurlemens  aigus... 

Ce  fut  amsi  que  m' apparut  pour  la  première  fois  Maggie  TuUiver. 
Je  ne  me  doutais  guère  de  ce  qu'elle  serait  un  jour  pour  moi,  de  ce 
que  je  serais  pour  elle,  et  des  liens  qu'un  avenir  encore  lointain  éta- 
blirait entre  nos  deux  destinées.  Quels  ils  furent,  je  ne  lé  dirai  point. 
Ce  n'est  pas  ma  vie  que  je  raconte.  Ce  que  j'ai  pu  sent'u*  ou  souffrir 
n'intéresse  que  moi  et  ne  mérite  aucune  mention,  aucune  attention 
particulière.  En  est-il  de  même  de  Maggie?  Si  je  le  pensais,  ce  récit 
n'irait  pas  plus  loin;  mais  aucun  de  ceux  qui  l'ont  connue  Bi  qui, 
—  sous  le  nom  d'emprunt  que  je  lui  donne,  —  viendraient  à  la 
deviner,  ne  me  refuserait  d'attester  qu'elle  n'a  point  passé  en  vain 


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DORLCOTE-MILL.  807 

ici-bas.  Dieu  l'avait  marquée  d'une  empreinte  à  part,  et  on  pouvait 
croire  qu'il  la  prédestinait  à  un  rôle  qu'elle  n'a  pu  jouer;  pour  ses 
mystérieux  desseins,  il  prépare  ainsi  des  instrumens  de  choix,  des 
êtres  d'élite,  en  plus  grand  nombre,  dirait-on,  qu'ils  ne  lui  sont- 
nécessaires.  L'heure  venue,  ce  grand  ouvrier  prend  celui  qui  va  le 
mieux  à  sa  main  puissante;  les  autres,  rejetés  dans  la  poussière,  y 
demeurent  inutiles  et  perdus.  Les  hasards  de  la  vie,  les  circonstances 
contraires,  arrêtent  leur  essor.  Seulement  une  vague  auréole  leur 
reste  au  front;  ils  portent  le  signe  sacré.  Si  petits  qu'ils  semblent 
à  la  foule  stupide,  ils  arrêtent  par  leur  grandeur  cachée  les  regards 
de  quiconque  a  le  sentiment  des  choses  d'en  haut. 

L 

De  sa  distinction  native,  Maggie  ne  devait  rien  à  ses  parens* 
L'honnête  propriétaire  de  Dorlcote-Mill,  M.  Tulliver,  n'était  qu'un 
meunier  entendu,  doublé  d'un  spéculateur  fort  insuffisant.  Entêté, 
dominateur,  processif,  il  croyait  à  son  étoile ,  sinon  à  son  génie,  et 
se  lançait  étourdiment  dans  des  difficultés  au-dessus  de  la  portée  de 
son  esprit.  Une  fois  embourbé,  il  manquait  d' expédions,  d'adresse, 
d'entregent  :  il  ne  savait  que  se  raidir,  et,  définitivement  vaincu,  se 
plaindre  de  tout,  hormis  de  lui-même.  Sa  femme  ne  pouvait  lui 
prêter  aucun  secours.  C'était  la  vraie  ménagère  anglaise,  la  femme 
d'intérieur,  pourvue  de  toute  sorte  de  bonnes  recettes  pour  la  con- 
fection des  puddings  ou  la  mise  au  net  des  lessives;  au-delà,  d'ayant 
aucune  idée,  ne  connaissant  rien  du  monde,  rien  non  plus  de  ce 
qui  la  touchait  de  plus  près,  et  respectant  la  capacité  de  son  mari, 
qui,  parti  d'assez  bas,  avait  pu  s'élever  par  degrés  jusqu'à  devenir 
l'époux  «  d'une  Dodson.  »  Une  Dodson  était  aux  yeux  de  mistress 
Tulliver,  —  et  cela  seul  pourra  la  classer  dans  l'esprit  de  bien  des 
gens,  —  tout  autre  chose  qu'une  Simpson,  une  Gregson,  une  Jame- 
son.  Pourquoi?  Elle  n'aurait  pu  le  dire  au  juste;  mais  elle  n'en  était 
pas  moins  convaincue  de  cette  mystérieuse  supériorité,  et,  en  de 
certains  momens,  songeait  avec  regret  qu'elle  s  était  «mésalliée!  » 
M.  Tulliver,  fils  de  ses  œuvres,  n'était  nullement  reconnaissant  de 
l'honneur  qu'elle  lui  avait  ainsi  fait  sans  qu'il  s'en  doutât.  Se  croyant 
plus  riche  qu'il  n'était  et  aussi  plus  certain  de  sa  prospérité  à  venir, 
il  avait  épousé  la  cadette  des  misses  Dodson,  assez  pauvrement  do- 
tée, d'abord  parce  qu'elle  était  jolie,  ensuite  parce  qu'elle  passait, 
et  à  bon  droit,  pour  s'entendre  aux  soins  intérieurs.  Peut-être  ne 
fut-il  pas  trop  fâché  de  la  trouver,  pour  le  surplus,  d'une  nullité  qui 
passait  toute  espérance.  Il  aimait  à  être  maître  chez  lui  et  à  ne  pas 
conter  ses  affaires.  La  docilité,  l'incuriosité  absolues  de  sa  femme 


Gooçle 


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808  BEYUE   DES  DEUX  MONDES. 

i 

flattèrent  son  orgueil  marital,  et  il  se  crut  d'autant  plus  grand  qu'il 
s'était  associé  à  un  être  plus  inférieur.  Il  ne  devait  s'apercevoir  de 
son  faux  calcul  que  bien  plus  tard,  à  l'heure  des  crises,  alors  qu'un 
bon  conseil  donné  à  propos,  un  encouragement  ingénieux,  une  sa- 
lutaire initiative,  eussent  prévenu  ou  du  moins  atténué  les  catastro- 
phes. 

Entre  ces  deux  êtres  mal  associés,  mais  qui  ne  s'en  doutaient 
point  et  vécurent  longtemps  heureux  l'un  par  l'autre,  grandirent 
deux  enfans,  Thomas  et  Marguerite  :  —  Tom  et  Maggie,  comme  on 
les  appelait  au  moulin. 

Tom  se  montra  dès  l'enfance  ce  qu'il  fut  depuis,  un  exceDent 
échantillon  du  yeoman  anglais.  Il  avait  le  raisonnement  droit  et 
court,  l'intelligence  dure,  la  volonté  ferme.  Très  capable  de  com- 
mettre une  de  ces  espiègleries  qu'on  appelle  vulgairement  «  une 
sottise,  »  il  aurait  jugé  honteux  de  la  désavouer  ou  de  la  dissimuler 
au-delà  d'une  certaine  mesure.  Il  ne  donnait  pas  sa  parole  en  vain. 
Il  ne  se  fût  jamais  laissé  emporter,  dans  ses  plus  vives  colères,  jus- 
qu'à frapper  une  petite  fille,  cette  petite  fille  fût-elle  sa  sœur.  Cette 
sœur  pourtant  l'impatientait  souvent.  Il  la  comprenait  si  peu,  qu'il 
avait  renoncé  à  se  l'expliquer.  Il  l'aimsdt  en  somme  et  sincèrement, 
mais  non  comme  il  était  aimé  d'elle. 

Maggie  voyait  Tom  comme  elle  voyait  toute  chose  en  ce  monde, 
c'est-à-dire  que  sa  poétique  imagination  le  transfigurait.  Ce  robuste 
et  franc  garçon  fut  longtemps  le  centre  à  peu  près  unique  de  ses 
affections.  Par  ses  rebuffades,  quelquefois  brutales,  il  excitait  en  elle 
cet  admirable  instinct  d'indulgente  bonté,  de  pardon  inépuisable, 
que  la  nature  met  au  fond  de  certains  cœurs  excellemment  doués. 
Par  sa  force,  son  courage,  il  lui  plaisait.  Énergique  elle-même,  l'é- 
nergie d' autrui  lui  était  sympathique.  Avec  les  années,  ce  goût,  cet 
attrait  qu'elle  avait  eus  dès  l'enfance  pour  ce  frère  toujours  un  peu 
ingrat,  —  comment  ne  l'eût-il  pas  été?  —  allaient  se  développant. 
Elle  n'obéissait  volontiers  à  personne  :  à  personne  elle  ne  désobéis- 
sait moins  qu'à  lui.  Il  était  l'arbitre  absolu,  quelquefois  le  tyran  ca- 
pricieux de  leurs  jeux  d'enfance.  L'offenser  était  sa  plus  grande 
crainte;  lui  plaire  et  se  dévouer  pour  lui,  le  plus  exquis  plaisir 
qu'elle  pût  goûter.  Elle  était  jalouse  des  petites  filles  à  qui  Tom , 
forçant  un  peu  sa  nature  abrupte,  témoignait  quelque  complaisance 
ou  accordait  par  hasard  quelque  attention.  Un  jour  entre  autres, 
poussée  au  désespoir  par  la  préférence  marquée,  et  volontairement 
marquée,  que  Tom  avait  manifestée  pour  miss  Lucy  Deane,  leur  cou- 
sine germaine,  Maggie  résolut  de  fuir  à  jamais  ce  frère  dénaturé.  Ses 
lectures  d'enfant  lui  avaient  fait  envisager  comme  la  chose  du  monde 
la  plus  simple  d'aller  rejoindre  un  camp  de  gipsiesy  et  de  s'y  faire 


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DORLCOTE-MILL.  809 

proclamer  reine,  grâce  à  son  incontestable  supériorité  sur  des  êtres 
si  imparfaitement  civilisés.  Elle  leur  apprendrait  mille  et  mille  cho- 
ses qu  ils  ignoraient  encore,  et  ferait  inévitablement  le  bonheur  de 
la  tribu  soumise  à  ses  lois.  Ce  fut  avec  ces  idées  qu'elle  se  glissa 
hors  de  chez  son  oncle  Deane ,  —  où  les  deux  enfans  étaient  alors 
en  visite,  —  et  s'achemina  bravement  vers  Dunlow-Common,  où  de 
tout  temps  elle  avait  entendu  signaler  la  présence  d'un  de  ces  cam- 
pemens  bohèmes,  plus  fixes  qu'on  ne  les  croirait  dans  le  retour  de 
leurs  installations  périodiques.  Que  de  fois  ne  me  suis-je  pas  com- 
plu au  récit  qu'elle  me  faisait  de  cette  journée  et  des  émotions 
qu'elle  avait  éprouvées,  à  peine  dans  la  campagne,  hors  de  vue, 
seule,  sans  protecteurs,  et  se  croyant  déjà  au  bout  du  monde!  — 
J'avais  grand'peur,  disait-elle;  mais  pas  un  instant  l'idée  ne  me  vint 
de  retourner  en  arrière.  Mon  imagination  créait  des  monstres  sur 
ma  route;  mais  une  irrésistible  impulsion  me  faisait  braver  ces 
effrayantes  chimères.  —  La  chance  voulut  qu'elle  rencontrât  en  fin 
de  compte  ce  qu*elle  cherchait.  Deux  femmes  d'aspect  assez  étrange, 
mais  qui  lui  firent  un  accueil  suffisamment  respectueux,  préparaient 
le  repas  de  ses  futurs  sujets.  Elle  leur  expliqua  ses  intentions,  qui 
parurent  les  étonner  à  peine,  et  n'était  le  sans -gène  avec  lequel 
une  jeune  zingarillay  survenue  peu  après,  la  dépouilla  de  son  joli 
chapeau,  pour  l'essayer  sur  sa  tête  assez  mal  peignée,  Maggie  n'au- 
rait eu  d'abord  aucun  motif  de  se  croire  en  mauvaise  compagnie, 
11  est  vrai  que  plus  tard  les  choses  prirent  un  autre  aspect.  Les 
hommes  de  la  tribu  revinrent,  escortés  d'un  vilain  barbet  noir  qui 
effraya  terriblement  la  nouvelle  gipsy.  Le  chef  de  la  bande  inspecta 
trop  curieusement  les  poches  du  tablier  de  Maggie,  et,  en  y  repla- 
çant les  menus  objets  dont  elles  étaient  garnies,  omit  un  dé  d'ar- 
gent dont  la  vue  lui  avait  arraché  un  sourire  significatif.  Ceci,  joint 
à  l'absence  tout  à  fait  imprévue  du  thé  qui  accompagnait  son  lunch 
quotidien,  commençait  à  faire  réfléchir  l'enfant,  dont  les  idées,  en 
moins  de  cinq  minutes,  changèrent  du  tout  au  tout.  Ces  mêmes 
bohémiens  qu'elle  regardait  naguère  comme  d'enviables  compa- 
gnons, faciles  à  instruire  et  à  rendre  heureux,  lui  paraissaient  main- 
tenant fort  capables  d'attenter  à  ses  jours.  Peut-être  étaient-ils  an- 
thropophages. Et  comment  savoir  en  effet  ce  qui  cuisait  là  dans  cet 
affreux  pot  de  fer,  sous  l'œil  hagard  de  la  sorcière  aux  cheveux  gris? 
L'incident  finit  d'une  façon  beaucoup  moins  tragique.  Leur  repas 
terminé,  les  bohémiens  n'eurent  rien  de  plus  pressé  que  de  ramener 
à  Dorlcote-Mill  la  «  petite  lady  »  dont  ils  ne  pouvaient  en  effet  tirer 
meilleur  parti.  Et  Maggie  y  rentra,  mieux  édifiée  sur  leur  compte, 
mais  san$  avoir  changé  de  caractère.  De  plus  rudes  enseignemens, 
par  la  suite,  sont  demeurés  tout  aussi  peu  efficaces. 


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810  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

y  si  dit,  je  crois,  que  M.  Tulliver  avait  l'instinct  batsûlleur  et  pro- 
cessif qu'on  reproche  à  la  race  normande.  Dans  la  voie  où  cet 
instinct  l'engageait,  il  rencontrait  à  chaque  pas  des  difficultés  que 
lui  grossissait  son  manque  d'instruction.  Les  gens  de  loi  auxquels  il 
était  obligé  d'avoir  recours,  et  qui  parfois  le  tiraient  d'affaire,  lui 
inspiraient  un  saint  respect  mêlé  de  terreur.  Il  en  vint  à  rêver  pour 
son  fils  cette  connaissance  du  droit  qui  lui  manquait  si  fort  à  lui- 
même  ,  et  ce  fut  là  son  principal  mobile  quand  il  résolut  de  donner 
à  Tom,  coûte  que  coûte,  une  instruction  libérale.  D'une  humble  école 
où  les  fils  de  fermiers  allaient  apprendre  tant  bien  que  mal  les  élé- 
mens  de  toute  science  humaine,  l'enfant  passa  sous  la  direction  d'un 
jeune  ecclésiastique  de  Saint>-Ogg,  ambitieux  et  pauvre,  qui,  tout 
récemment  marié,  se  sentait  obligé  d'ajouter  aux  maigres  revenus 
de  sa  cure  quelques  ressources  supplémentaires.  Tom  Tulliver  fut 
son  premier  écolier,  et  s'il  avait  manifesté  les  moindres  dispositions 
littéraires,  rien  n'aurait  été  négligé  pour  faire  de  lui  un  brillant  spé- 
cimen des  talens  de  son  précepteur;  mais  le  révérend  Walter  StelUng 
ne  put  pas  nourrir  longtemps  les  illusions  flatteuses  dont  il  s'était 
bercé  au  début.  Devant  la  résistance  inerte  de  cette  intelligence  dé- 
routée, de  ce  bon  sens  obtus,  il  sentit,  après  quelques  tentatives 
infructueuses,  fléchir  son  obstination  et  s'envoler  ses  espérances. 
Tom,  à  partir  de  ce  moment,  cessa  d'être  harcelé  de  punitions  et  de 
reproches.  Par  un  accord  tacite,  ses  leçons  lui  furent  données  comme 
il  les  prenait,  avec  la  plus  complète  indifférence,  et  peu  à  peu 
mistress  Stelling,  belle  blonde  aux  yeux  bleus,  à  qui  déplaisaient 
assez  les  soins  continuels  de  la  maternité,  transforma  l'écolier  rétif 
en  une  bonne  d'enfant  parfaitement  dressée.  Les  récréations  de 
Tom  se  passaient  à  promener,  à  surveiller  la  petite  Laura,  et,  faute 
de  tout  autre  compagnon  de  jeux,  le  brave  garçon  avait  pris  goût  à 
cette  mission  charitable.  Il  ne  s'en  plaignait  donc  pas,  et  laissait 
M.  Tulliver  se  bercer  de  l'idée  que  son  fils  acquérjût  toute  l'érudi- 
tion nécessaire  à  un  attomey^  —  voire  à  un  solicitory  —  tandis 
qu'en  réalité  celui-ci  n'apprenait  guère  que  les  pratiques  routi- 
nières de  la  nursery. 

Cependant,  après  un  an  de  cette  éducation  passablement  irrégu- 
lière, l'arrivée  d'un  second  élève  modifia  quelque  peu  l'état  des 
choses.  Celui-ci  était  tout  différemment  doué.  Dieu  l'avait  fait  beau  : 
un  accident,  survenu  pendant  sa  première  enfance,  l'avait  rendu 
difforme.  De  là  une  grande  timidité,  une  grande  défiance  de  lui- 
même  ,  accrues  encore  par  d'çiutres  circonstances.  Son  père,  un  des 
hommes  de  loi  les  plus  occupés  de  la  petite  ville  de  Saint-Ogg,  y 
était  en  butte  à  de  nombreuses  inimitiés.  On  le  savait  habile,  on  le 
craignait.  Tout  ce  qu'il  y  avait  en  lui  de  facultés  affectueuses,  il  le 


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DORtCOTE-MILL.  811 

gardait  à  son  pauvre  enfant  resté  sans  mère ,  à  cette  frêle  plante 
déjà  flétrie.  Pour  les  étrangers,  il  n'avait  qu'un  front  sévère,  un 
abord  composé,  sec  et  presque  rude.  C'est  ainsi  qu'il  répondait  à 
l'antipathie  générale  dont  il  se  savait  l'objet,  et  dont  son  fils,  doué 
d'une  extrême  susceptibilité,  avait  déjà  plusieurs  fois  subi  les  contre- 
coups douloureux. 

Philip  Wakem,  —  je  ne  l'ai  pas  encore  nommé,  —  se  trouvait 
d'autant  plus  mal  à  l'aise  avec  son  nouveau  compagnon  d'études, 
qu'il  savait  le  père  de  Tom  engagé  dans  un  procès  où  Yattomey 
Wakem  occupait  pour  la  partie  adverse.  Tom  de  son  côté  avait  sou- 
vent entendu  M.  TuUiver,  dans  les  épanchemens  colériques  auxquels 
il  était  sujet,  traiter  de  «  méchant  homme»  le  légiste  à  l'instiga- 
tion duquel  on  lui  avait  cherché  chicane  sur  sa  prise  d'eau.  Avant 
que  le  hasard  ne  les  réunit,  il  existait  donc  entre  ces  enfans  un 
germe  d'inimitié.  Tom  d'ailleurs  ne  pouvait  que  mépriser  «  un 
bossu.  »  Pour  lui,  Philip  Wakem  n'était  que  cela.  Philip  en  re- 
vanche, lorsqu'il  eut  reconnu  l'infériorité  intellectuelle  de  son  nou- 
veau camarade,  se  consola  plus  aisément  d'être  regardé  de  si  haut; 
il  ne  lui  en  coûta  guère  de  pardonner  un  dédain  qu'il  pouvsdt  rendre 
au  centuple.  Aussi,  peu  à  peu  familiarisés  l'un  avec  l'autre,  les  deux 
élèves  de  M.  Stelling  en  vinrent-ils  à  nouer  d'assez  bons  rapports 
et  à  se  rendre  de  mutuels  services;  mais  aucune  intimité  réelle 
n'existait  et  ne  pouvait  exister  entre  deux  natures  si  dissemblables. 
Quelque  tact  qu'ait  un  enfant,  il  ne  saurait,  dans  des  rapports  quo- 
tidiens ,  dissimuler  toutes  ses  impressions ,  et  Philip ,  en  laissant 
percer  de  temps  en  temps  la  médiocre  opinion  qu'il  avait  des  fa- 
cultés intellectuelles  de  Tom,  réveillait  l'hostilité  de  vieille  date  qui 
sommeillait  au  cœur  de  ce  dernier  :  elle  s'exhalait  en  paroles  natu- 
rellement peu  ménagées  et  en  allusions  blessantes.  Un  jour  surtout, 
dérangé  à  contre-temps  au  milieu  d'une  étude  qui  absorbait  toutes 
ses  pensées,  Philip  Wakem  congédia  un  peu  rudement  son  camarade, 
qu'exaspérèrent  les  termes  dont  il  s'était  servi.  —  Idiot!  c'est  pos- 
sible, répétait  Tom  en  fureur;  mais  je  vous  assommerais,  si  vous 
n'étiez,  vous,  une  petite  fille,...  et  je  suis  le  fils  d'un  honnête 
homme,  moi!  Sans  s'en  douter,  Tom  avait  frappé  juste.  Ces  der- 
niers mots  entrèrent  comme  un  coup  de  poignard  dans  le  cœur  de 
Philip.  Il  pouvait  les  pardonner  à  la  longue;  mais  les  oublier  lui 
était  désormais  interdit. 

Maggie,  invitée  par  mistress  Stelling  à  venir  passer  une  quin- 
zaine de  jours  avec  son  frère,  apparut  entre  les  deux  enfans  ir- 
rités comme  un  ange  de  paix.  Le  mouvement  sympaliiique  qui,  dès 
l'abord,  l'attira  vers  le  pauvre  petit  Philip  était  ce  noble  instmct 
de  compassion  qui,  chez  les  femmes,  peut  aller  jusqu'à  Théroïsme. 
Il  y  avait  d'ailleurs  en  elle  une  ferveur  d*imagination,  un  goût  na- 


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812  REVUE  DE8  DEUX  MONDES. 

turel  pour  la  culture  de  l'esprit,  qui  ne  lui  permettaient  pas  de  mé- 
connaître les  dons  par  lesquels  cet  être  faible  et  enlaidi  se  trouvait 
dédommagé  de  son  infériorité  physique.  Elle  écoutait  avec  admira- 
tion, ses  grands  yeux  noirs  ouverts  et  fixes,  les  merveilleuses  his- 
toires qu'il  racontait  avec  une  verve  passionnée,  et  aux  séductions 
desquelles  Tom  lui-même  ne  restait  pas  insensible.  Tantôt  c'était 
quelque  ancienne  chronique  d'Ecosse,  tantôt  quelque  tragédie  d'Es- 
chyle ou  de  Sophocle  qui  défrayaient  leur  impatiente  curiosité ,  et 
tandis  que  le  frère  admirait  surtout  les  grands  coups  d'épée  de  Bruce 
ou  de  Wallace,  la  sœur  s'attendrissait  aux  souffrances  de  Prométhée 
ou  de  Philoctète. 

A  ce  dernier  nom  se  rattache  un  des  souvenirs  de  cette  enfance 
déjà  si  lointaine.  La  veille  du  jour  où  Maggie  devait  retourner  chez 
son  père,  elle  se  trouva  seule  un  moment  avec  Philip,  qui,  toujours 
studieux,  préparait  son  devoir.  Us  étaient  devenus  fort  bons  amis, 
et  la  jeune  fille  vint  s'accouder  à  la  table  où  il  travaillait. 

—  C'est  du  grec,  ceci?  lui  demanda-t-elle...  Et  ce  doivent  être 
des  vers...  Les  lignes  sont  si  courtes... 

—  Oui,  répondit-il,  c'est  l'histoire  de  ce  pauvre  boiteux  dans  l'île 
de  Lemnos,...  celle  que  je  vous  racontais  hier  soir,  vous  savez? 

Et,  charmé  de  l'interruption,  il  avait  levé  la  tête  pour  contempler 
plus  à  l'aise  ce  visage  dont  l'expression  le  charmait  Maggie,  tou- 
jours distraite,  ne  répondit  rien.  Ses  regards  rêveurs  erraient  dans  . 
le  vide.  Elle  ne  pensait  déjà  plus  ni  à  Philip  ni  au  livre  de  Philip. 

—  Maggie,  lui  dit  tout  à  coup  celui-ci,  qui  la  contemplait  tou- 
jours,... si  vous  aviez  un  frère  comme  moi,  l'aimeriez-vous  autant 
que  vous  aimez  Tom? 

—  Quoi?...  que  dites-vous?  demanda  Maggie,  tressaillant  à  cette 
question  qui  venait  troubler  sa  rêverie.  Et  quand  Philip  l'eut  ré- 
pétée :  —  Oh!  certainement,  répondit-eUe  sans  hésiter,...  et  bien 
mieux  encore...  Non,  cependant,...  non,...  pas  mieux.  Je  ne  sais 
si  cela  me  serait  possible;...  mais  je  vous  plaindrais  tant... 

Ces  mots  :  je  vous  plaindrais ^  dans  leur  poignante  naïveté,  firent 
monter  le  rouge  au  front  de  Philip.  Tout  son  être  se  révoltait  à 
ridée  d'être  pour  Maggie  un  objet  de  pitié.  Si  enfant  qu'elle  fût, 
elle  comprit  le  mal  qu'elle  lui  avait  fait  sans  le  vouloir.  C'était  la 
première  fois  qu'une  parole  lui  échappait,  indiquant  qu'elle  avait 
pris  garde  à  la  difformité  de  Philip.  Bile  en  eut  un  vrai  remords. 

—  D'ailleurs,  ajouta-t-elle  avec  empressement,  vous  avez  tant 
d'mtelligence,...  vous  jouez  si  bien  du  piano,...  vous  chantez  si 
bien...  Je  vous  assure  que  vous  me  plaisez  beaucoup...  Quand  Tom 
s'en  irait,  vous  resteriez  près  de  moi...  Vous  m'enseigneriez  tant  de 
choses...  Vous  m'enseigneriez  le  grec,  n'est-ce  pas? 

—  Mais  non!  reprit  Philip,  vous  allez  nous  quitter;  on  va  vous 


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DORLCOTE-MILL.  818 

mettre  en  pension...  Vous  m'oublierez;...  vous  ne  vous  inquiéterez 
plus  de  moi...  Et  quand  je  vous  retrouverai  grande  personne,... 
vous  ne  voudrez  seulement  plus  me  reconnaître. 

—  C'est  ce  qui  vous  trompe,  reprit  Maggie  de  son  air  le  plus 
grave...  Je  n'oublie  rien,  ni  personne...  Voyez  si  j'oublie  le  pauvre 
Yap  (Yap  était  son  chien)...  Il  a  une  tumeur  au  gosier,  et  on  pré- 
tend qu'il  en  mourra... 

—  Voyons,  Maggie,  reprit  Philip  avec  un  sourire  un  peu  triste, 
m'accordez-vous  autant  d'intérêt  qu'à  Yap? 

—  Mais,  oui,...  tout  autant,  repritr-elle  avec  un  bon  rire. 

—  Eh  bien!  moi,  je  vous  aime  beaucoup,...  et  je  ne  vous  oublie- 
rai certainement  pas;...  si  j'avais  une  sœur,  je  la  voudrais  avec  des 
yeux  noirs  comme  les  vôtres. 

—  Vous  trouvez  mes  yeux  jolis?  dit  Maggie,  qui  paraissait  fort 
satisfaite  de  cet  éloge.  Sauf  son  père,  elle  n'avait  encore  rencontré 
personne  qui  parût  remarquer  ses  yeux...  —  Pourquoi  cela,  je  vous 
prie? 

—  Je  ne  sais  trop,  reprit  Philip...  Ils  ne  ressemblent  pas  à  ceux 
de  tout  le  monde...  Ils  ont  l'air  de  vouloir  parler,...  et  parler  avec 
bonté.  En  général,  je  n'aime  pas  qu'on  me  regarde,  et  quand  vous 
me  regardez,  vous,  cela  me  fait  plaisir. 

—  On  dirait,  repartit  Maggie  après  un  moment  de  réflexion,  on 
dirait  que  je  vous  plais  plus  qu'à  Tom. 

Et  cette  pensée  semblait  l'attrister.  Puis,  cherchant  le.  meilleur 
moyen  de  convaincre  Philip,  que,  tout  contrefait  qu'il  fût,  elle  ne 
l'en  aimait  pas  moins  :  —  Peut-il  vous  être  agréable,  reprit-elle, 
que  je  vous  embrasse  comme  j'embrasse  Tom?...  Si  vous  le  voulez, 
je  le  ferai. 

—  Ohl  ouil  répliqua  Philip  avec  la  même  candeur...  Personne 
ne  m'embrasse  jamais,  moi. 

Elle  se  pencha  vers  lui  sans  hésiter,  lui  passa  ses  bras  autour  du 
cou,  et  du  meilleur  de  son  cœur  lui  donna  baisers  sur  baisers. 

—  Quand  nous  nous  reverrons  plus  tard,  ajouta-t-elle,  je  vous 
embrasserai  encore,  et  vous  verrez  bien  que  je  ne  vous  ai  pas  ouMié. 

II. 

Douce  et  vaine  promesse,  digne  du  beau  temps  où  l'Éden  était 
encore  habité,  où  ses  portes  d'or  ne  s'étaient  pas  refermées  sur  nos 
premiers  parens!  Quand  Philip  et  Maggie  se  revirent,  ce  fut  dans 
les  rues  de  Saint-Ogg,  et  ils  échangèrent  un  simple  salut  de  poli- 
tesse. Maggie  revenait  de  sa  pension,  où  elle  avait  appris,  entre 
autres  choses,  que  Philip  n'avait  aucun  droit  d'espérer  d'elle  un  si 
tendre  gage  d'amitié.  D'ailleurs  le  grand  procès  engagé  sous  les 


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81i  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

auspices  de  Wakem  menaçait  de  mal  tourner  pour  M.  TuUiver,  et 
Maggie  entendait  chaque  jour»  non  sans  en  être  contristée  au  fond 
du  cœur,  les  malédictions  jetées  à  ce  «  méchant  procureur,  »  à  cet 
artisan  de  fraude  et  de  discorde  dont  les  biens  mal  acquis  passe- 
raient, chargés  de  Fanathème  public,  dans  les  mains  de  son  «  mal- 
heureux petit  bossu  de  fils  !  » 

Le  temps  s'écoulait  pourtant.  Tom  était  un  jeune  beau  fils  de 
seize  ans,  et  Maggie  en  avait  quatorze  bien  comptés,  quand,  au  mi- 
lieu de  leur  insouciante  jeunesse,  ils  furent  surpris  par  un  coup  de 
tonnerre  que  ni  l'un  ni  l'autre  n'avait  pu  prévoir.  M.  TuUiver,  qui 
était  parti  un  matin  de  Dorlcote-Mill  pour  Saint-Ogg,  fut  trouvé 
dans  l'après-midi  étendu  sans  connaissance  sur  la  grand' route;  soq 
cheval  paissait  l'herbe  des  fossés  à  quelques  pas  de  lui.  Une  lettre 
froissée  était  encore  dans  les  mains  crispées  du  cavalier  évanoui. 

Cette  lettre  était  venue  dissiper  en  une  minute  toutes  les  espé- 
rances que  le  pauvre  meunier  de  Dorlcote  s'obstinait  à  conserver  de- 
puis quelques  mois  malgré  la  perte  de  son  fameux  procès.  Il  avait 
compté,  pour  éviter  une  expropriation  devenue  très  menaçante,  sur 
le  délai  que  ne  pouvait  manquer  de  lui  accorder  son  principal  créan- 
cier, dans  le  bon  vouloir  duquel  il  avait  pleine  confiance.  Son  at- 
torney^  chargé  de  faire  à  cet  égard  les  ouvertures  nécessaires,  l'in- 
struisait confidentiellement  que  ce  créancier,  gêné  lui-même,  avait 
dû,  pour  se  procurer  des  fonds,  aliéner  le  billet  Tulliver,  et  que  le 
détenteur  actuel  de  ce  billet  était  le  terrible  Wakem.  Toute  chance 
de  salut  était  donc  perdue.  Entre  une  échéance  de  cmq  cents  livres 
sterling  et  l'inévitable  sommation  d'avoir  à  payer  sur  l'heure  des 
frais  de  justice  montant  à  un  chiffre  encore  plus  effrayant,  l'infor- 
tuné meunier,  qui  depuis  longtemps  épuisait  son  crédit  pour  se 
soutenir  à  fleur  d'eau,  s'était  vu  tout  à  coup  sans  ressources.  De  là 
ce  saisissement,  qui  l'avait  comme  foudroyé. 

Quand,  ramené  chez  lui,  la  connaissance  lui  revint,  quelques  pa- 
roles confuses  erraient  à  peine  sur  ses  lèvres  :  «  La  petite,...  disait-il, 
la  petite!...  »  On  devma  qu'il  désignait  ainsi  sa  fille.  Et  Maggie,  en 
ce  moment  critique,  devint  en  effet  la  providence  de  cet  intérieur 
désolé.  Tandis  que  la  pauvre  mistress  Tulliver  employait  vainement 
toute  son  intelligence  à  saisir  le  sens  et  la  portée  de  la  catastrophe 
domestique  qui  venait  l'atteindre  au  milieu  de  ses  armoires  à  linge 
si  bien  rangées  et  de  sa  vaisselle  étincelante  de  propreté,  son  enfant 
veillait  au  chevet  paternel,  et  quand  il  fallut  aller  prévenir  Tom  à 
Saint-Ogg  des  événemens  qui  devaient  si  profondément  modifier 
ses  idées  d'avenir,  ce  fut  encore  Maggie  qui  accepta  et  remplit  cette 
délicate  mission. 

Tom  apprit  d'abord  sans  sourciller  la  perte  du  fameux  procès;  sa 
pénétration  n'allait  pas  encore  jusqu'à  deviner  ce  qui  pourrait  ré- 


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DORLCOTE-MUX.  815 

'  sulter  de  ce  désagréable  incident.  Lorsque  Maggie  lui  eut  expliqué 

t  qu'il  s'agissait  pour  leur  pauvre  père,  non  d'une  somme  d'argent  à 

f  payer,  mais  de  toute  une  déchéance  sociale,  de  sa  maison  à  quitter, 

^  de  ses  meubles  à  voir  vendre,  l'enfant,  qui  ne  manquait  ni  de  sang- 

t  froid  ni  de  résolution,  pâlit  néanmoins  et  fut  pris  d'un  tremblement 

nerveux.  Maggie  eut  peur  à  son  tour  quand  elle  le  vit  ainsi.  Le  pire 
cepeiidant  n'était  pas  encore  dit;  elle  avait  à  lui  apprendre  que  l'é- 
branlement cause  chez  leur  père  par  la  soudaineté  de  sa  ruine  l'avait 
laissé  dans  un  état  mental  qui  donnait  les  plus  vives  craintes.  Cette 
i  révélation  fut  pour  tous  deux  un  moment  de  mortelle  angoisse  :  le 

,  jeune  homme  ne  versa  pas  une  larme;  mais  l'étreinte  convulsive 

,  dans  laquelle  il  enveloppa  sa  «œur,  qui,  à  bout  d'énergie,  laissait 

I  éclater  ses  sanglots  longtemps  comprimés,  attesta  sa  profonde  émo- 

tion. Le  lien  fraternel,  déjà  si  fort,  se  retrempait  encore  dans  cette 
communauté  de  douleur. 

Le  père  «qui  est  au  ciel,  »  et  qui  mesure  nos  chagrins  à  nos  forces, 
avait  peut-être  songé,  en  frappant  d'un  anéantissement  passager  la 
raison  du  malheureux  Tulliver,  à  lui  épargner  les  mille  tourmens 
d'une  situation  comme  celle  où  il  était  réduit.  Confiné  dans  son 
lit,  de  tous  les  siens  ne  reconnaissant  guère  que  Maggie,  n'ayant 
ni  souvenir  du  passé,  ni  conscience  du  présent,  ni  préoccupation  de 
l'avenir,  il  ne  se  douta  pas  que  sa  demeure,  son  usine,  tout  ce  qu'il 
avait  au  monde  passait  en  d'autres  mains,  et  dans  les  m^ns  mêmes 
de  l'homme  qu'il  s'était  habitué  à  regarder  comme  un  ennemi  mor- 
tel. Le  jour  où,  à  quelques  pas  de  lui,  on  vendit  ce  mobilier  qui  na- 
^ère  encore  faisait  l'orgueil  de  sa  femme,  il  ne  se  douta  même  pas 
de  la  présence  des  agens  de  la  loi.  Toutes  les  angoisses  de  cette 
journée  néfaste  furent  pour  mistress  Tulliver,  qui  pleurait  sur  ses 
beaux  draps  «  filés  de  ses  mains,  »  dont  elle  avait  choisi  le  dessin,  et 
qu'avait  tant  soignés  à  sa  requête  le  tisserand  Job  Haxey.  Le  service 
à  thé,  la  porcelaine  de  Chine  la  préoccupaient  tour  à  tour  exclusi- 
vement, et  si  ses  sœurs  eussent  fait  droit  à  ses  supplications,  elles 
eussent  racheté  peu  à  peu  tout  le  ménage...  «  pour  l'honneur  de  là 
famille,  »  disait  la  pauvre  femme. 

—  Eh!  ma  sœur,  s'écria  l'une  de  ces  Dodson,  beaucoup  moms 
sensibles  qu'elles  n'étaient  fières  de  leur  beau  nom ,  on  ne  sauve 
pas  l'honneur  d'une  famille  en  rachetant  de  vieilles  théières...  Le 
déshonneur,  c'est  que  l'une  de  nous  ait  épousé  un  homme  capable 
de  la  mettre  sur  la  paille...  Le  déshonneur,  c'est  d'être  réduite  à 
vendre  son  ménage...  Or  ceci,  tout  le  pays  le  sait,  et  nous  n'y  pou- 
vons rien. 

A  la  première  allusion  dirigée  contre  son  père,  Maggie  s'était 
comme  élancée  du  sofa  où  elle  était  assise.  Tom  vit  assez  à  temps  ce 
geste  brusque  et  le  feu  qui  montait  aux  joues  de  sa  sœ  ir  :  —  Pas 


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816  REVUE   DES  DEUX  MONDES, 

un  mot,  Maggiel...  lui  dit-il  en  la  forçant  à  se  rasseoir.  Et  lui-même 
répondit  alors  à  sa  tante  avec  un  tact,  une  modération,  une  fermeté 
qu'on  n'aurait  pu  attendre  d'un  enfant  de  seize  ans.  —  Si  vous  re- 
gardez comme  une  honte  que  le  ménage  soit  vendu,  pourquoi  ne 
l'empêcheriez-vous  pas,  chère  tante?...  Et  si  vous  avez  en  vue  de 
nous  laisser  plus  tard  quelque  chose,  à  ma  sœur  et  à  moi,  pourquoi 
ne  pas  payer  immédiatement  la  dette  qui  force  ma  pauvre  mère  à 
se  séparer  de  son  mobilier? 

Chacun,  et  Maggie  la  première,  s'étonna  d'entendre  ce  langage 
viril  sortir  de  si  jeunes  lèvres.  Mistress  Glegg  elle-même,  la  farouche 
tante,  se  dit  que  le  sang  des  Dodson  coulait  dans  les  veines  de  ce 
garçon,  tout  à  coup  émancipé  par  le  .malheur.  Bref  tout  allait  bien, 
et  le  conseil  de  famille  inclinait  secrètement  aux  résolutions  géné- 
reuses, quand  quelques  paroles  peu  ménagées  vinrent  encore  froisser 
chez  Maggie  ses  sentimens  les  plus  intimes  et  les  plus  chers.  Mistress 
Tulliver  était  debout  près  de  Tom,  au  bras  duquel  elle  s'appuyait, 
comme  pour  mieux  résister  au  choc  des  reproches  dont  ses  soeurs 
l'accablaient.  Maggie  passa  devant  eux,  tremblante  d'indignation. 

—  Si  vous  ne  pouvez  apporter,  s'écria-t-elle,  aucune  aide  à  ma 
pauvre  mère,  —  qui  est  votre  sœur,  —  à  quoi  bon  vous  mêler  de 
ses  affaires?  à  quoi  sert  de  la  gronder  ainsi?  Si,  pour  la  tirer  de  la 
peine  où  vous  la  voyez,  nul  sacrifice  ne  vous  paraît  possible,  même 
ceux  qui  en  définitive  ne  vous  appauvriraient  en  rien,  il  est  inutile 
de  nous  tourmenter...  Ne  venez  donc  pas  chercher  ici  querelle  à 
mon  père!...  11  valait  mieux  que  vous  tous...  Il  était  bon,  lui  :  il 
serait  venu  à  votre  secours,  s'il  vous  avait  vus  dans  le  malheur... 
Ni  Tom  ni  moi  n'avons  besoin  de  votre  argent,  du  moment  où  vous 
ne  voulez  pas  qu'il  serve  à  tirer  de  peine  notre  pauvre  mère...  Nous 
n'en  voulons  pas,  nous  nous  passerons  de  vous! 

Après  avoir  ainsi  jeté  son  défi  aux  oncles  et  tantes  groupés  en  face 
d'elle,  Maggie  resta  debout,  les  couvrant  du  regard  noir  de  ses 
grands  yeux  étincelans,  et  prête  à  supporter  toutes  les  conséquences 
de  cçtte  rude  apostrophe.  Sa  mère  était  épouvantée.  Cette  folle  in- 
cartade lui  semblait,  rompant  tous  les  liens  qui  l'attachaient  aux 
Dodson,  faire  crouler  autour  d'elle  tout  le  présent  et  tout  l'avenu*. 
Tom  n'stppréciait  qu'à  demi  l'héroïsme  de  sa  sœur.  A  quoi  bon  cette 
sortie  ?  et  que  pouvait-il  en  résulter  d'avantageux?  De  fait,  les  tantes 
étaient  indignées,  les  oncles  sirfgulièrement  refroidis.  L'un  d'eux  ce- 
pendant, le  plus  riche  et  le  mieux  placé,  car  il  était  associé  à  l'une 
des  premières  maisons  de  banque  de  Saint-Ogg,  n'en  restait  pas 
moins  assez  favorablement  disposé  en  faveur  de  Tom.  Celui-ci  s'en 
aperçut,  et  ce  fut  chez  M.  Deane  qu'il  alla  frapper,  quelques  jours 
après,  pour  s'enquérir  du  travail  auquel  il  pourrait  désormais  de- 
mander les  moyens  de  vivre  et  de  soutenir  sa  mère. 


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DORLCOTE-MILL.  817 

Leur  entretien  fut  rapide,  et  d'une  précision  vraiment  commer- 
ciale. Inventaire  fait  de  toutes  les  connaissances  qu'il  avait  acqui- 
ses, Tom  n'en  trouva  pas  une  qui  pût  l'aider  à  se  procurer  du  pain. 
Ni  les  chants  de  Y  Iliade  ni  les  propositions  d'Euclide  n'ont  cours 
sur  le  marché  britannique,  et  M.  Deane,  en  quelques  mots  aussi 
nettement  décourageans  qu'ils  pouvaient  l'être,  eut  bientôt  mis  en 
lambeaux,  sous  les  yeux  du  jeune  homme,  l'attirail  de  fausse  et  vaine 
érudition  qui  lui  déguisait  son  incapacité  pratique.  —  Il  .ne  vous 
suffira  pas,  lui  dit-il,  d'oublier  tout  ce  que  vous  avez  appris  à  si 
grands  frais;  il  faudra  recommencer  une  éducation  toute  nouvelle. 
Vous  ne  savez  pas  même  assez  d'arithmétique  pour  faire  le  tra- 
vail d'un  commis...  Vous  n'êtes  littéralement  bon  à  rien...  On  pour- 
rait, à  la  rigueur,  vous  mettre  aux  écritures;...  mais  c'est  un  triste 
métier...  On  ne  vit  pas  d'encre  e^t  de  papier...  On  s'abrutit  à  tenir  la 
plume  sansfm  ni  trêve...  Pour  apprendre  la  vie,  il  faut  vivre...  Votre 
meilleure  chance  serait  d'entrer  dans  un  entrepôt,  dans  un  magasin 
du  port...  Vous  y  apprendriez  au  moins  le  flair  des  marchandises... 
Mais  vous  ne  vous  y  plairiez  guère,  avec  vos  habitudes  d'aisance... 
Il  faut  y  braver  le  froid  et  la  pluie ,  il  faut  se  résigner  à  y  être 
coudoyé  par  de  rudes  compères...  Vous  êtes  trop  genlleman  pour 
un  métier  pareil  1 

Tom  avait  le  gosier  serré  pendant  cette  harangue,  et  H  s'était 
mordu  les  lèvres  plus  d'une  fois  pour  s'empêcher  de  pleurer;  mais 
enfin,  sorti  vainqueur  de  la  lutte  intérieure  :  — *  Je  ferai,  dit-il  à  son 
oncle,  je  ferai,  monsieur,  tout  ce  que  vous  croirez  utile  à  mon  ave- 
nir. Ce  que  le  métier  peut  avoir  de  pénible,  je  saurai  le  supporter... 

—  Soit,  reprit  M.  Deane,  que  l'attitude  résolue  de  son  neveu  com- 
mençait à  intéresser;  mais  si  je  vous  trouve  un  emploi,...  fût-ce  le 
plus  modeste,...  vous  ne  l'aurez,  ne  pouvant  vous  prévaloir  d'aucun 
autre  mérite,  qu'à  cause  de  notre  parenté...  Je  deviendrai  donc,  par 
le  fait  même  de  ma  recommandation,  responsable  de  votre  conduite. 
Et  qui  me^  dit?... 

Gomme  tous  les  jeunes  gens,  Tom  ne  comprenait  guère  qu'on  pût 
douter  de  lui,  ni  surtout  qu'on  osât  le  lui  dire  en  face.  Son  premier 
mouvement  fut  de  se  cabrer  sous  l'espèce  d'injure  qu'il  recevait 
ainsi;  mais  il  se  contint  par  un  énergique  effort  de  volonté. 

—  J'espère,  mon  oncle,  répliqua-t-il  simplement,  que  vous  n'au- 
rez jamais  à  vous  repentir  de  m'avoir  cautionné...  J'ai  d'ailleurs  trop 
besoin  de  mon  crédit  pour  m'exposer  à  le  perdre. 

Ces  derniers  mots  décidèrent  la  question.  Le  vieux  banquier,  avec 
sa  sagacité  ordinaire,  apprécia  ce  qu'un  tel  langage  révélait  de  bon 
sens  précoce  et  de  prescience  commerciale.  Une  cordiale  poignée  de 
mains,  sans  un  mot  de  plus,  scella  l'engagement  tacite  qu'il  pre- 

losiE  xxviu  .  52 


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818  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

nadt  de  patroner  son  jeune  parent.  Celui-ci  revint  au  logis  moins 
rassuré  qu'il  n'eût  pu  l'être,  mais  dévoré  du  besoin  de  réagir  contre 
l'espèce  d'abaissement  que  venaient  de  lui  infliger  les  dédaigneuses 
appréciations  de  son  oncle.  Maggie,  qui  s'empressa  au-devant  de 
lui  pour  apprendre  le  résultat  de  cette  conférence  décisive ,  fut  la 
victime  expiatoire  que  le  sort  devait  lui  fournir.  —  Quel  dommage, 
lui  disait-elle ,  que  je  n'aie  pas  été  élevée  par  un  Dominus  Samp- 
son!...  Je  saurais,  comme  Lucy  Bertram,  tenir  les  livres  en  partie 
double,...  et  je  vous  enseignerais  votre  nouveau  métier. 

—  Vous  êtes  trop  disposée  à  donner  des  leçons,...  trop  peu  dis- 
posée à  en  demander,  lui  répliqua-t-il  avec  im  froncement  de  sour- 
cils qui  annonçait  toujours  ses  coups  de  boutoir,  et  cependant  vous 
devriez  savoir  que  vous  vous  trompez  presque  toujours...  Vous  de- 
vriez savoir  aussi  que  c'est  mon  affaire,  non  la  vôtre,  de  pourvoir  à 
l'avenir  de  ma  mère,  à  votre  avenir...  Vous  devriez  savoir  enfin  que 
mon  jugement  vaut  au  moins  le  vôtre. 

Les  joues  de  Maggie  s'animèrent,  im  léger  frémissement  passa 
sur  ses  lèvres.  Son  affection  pour  son  frère,  l'espèce  de  respect  qu'il 
lui  inspirait  maintenant  luttaient  en  elle  avec  le  ressentiment  bien 
naturel  que  lui  inspindt  un  langage  aussi  bors  de  propos.  Plus  d'une 
réplique  irritée  vint  à  son  esprit ,  mais  elle  les  refoula  au  dedans 
d'elle-même. 

—  Vous  me  croyez  présomptueuse,  Tom,  répondit-elle  enfin, 
lorsque  je  ne  songe  à  rien  moins  qu'à  faire  prédominer,  comme  vous 
vous  l'imaginez,  mon  jugement  sur  celui  des  autres...  Je  sais  que 
j'ai  eu  tort  de  parler  de  si  baut  l'autre  jour  à  nos  parens  réunis,  je 
sais  que  vous  vous  êtes  conduit  plus  sagement  que  moi  ;  mais  vous 
êtes  bien  dur  pour  votre  pauvre  sœur!... 

—  Non,  je  ne  suis  pas  dur,  reprit  Tom  avec  im  accent  de  sévé- 
rité à  peine  mitigée;  j'ai  toujours  été,  je  serai  toujours  bon  pour 
vous...  Jamais  je  ne  vous  abandonnerai,  mais  vous  devez  et  devriez 
toujours  avoir  égard  à  mes  paroles. 

Maggie,  sur  cette  dernière  admonition,  se  réfugia  toute  en  pleurs 
dans  les  bras  de  sa  mère,  qui  venait  de  rentrer.  Elle  trouvait  son 
frère  bien  cruel,  bien  malavisé,  de  lui  parler  ainsi.  En  somme  pour- 
tant, elle  ne  l'en  aimait  que  mieux.  La  jeune  fille  cédait  à  l'ascen- 
dant d'un  caractère  viril.  Domptée  par  l'affection  que  les  habitudes 
de  toute  sa  vie  avaient  enracinée  en  elle,  il  lui  était  impossible  dé- 
sormais, —  nonobstant  la  fierté  de  son  caractère,  ^-  d'affermir  et 
de  maintenir  son  indépendance. 

M.  Tulliver  ne  devait  pas  rester  à  jamais  dans  l'état  de  prostra- 
tion intellectuelle  où  sa  ruine  l'avait  jeté.  Un  jour  vint,  —  triste  et 
solennelle  journée,  —  où,  sa  raison  à  peu  près  revenue,  ses  idées  à 
peu  près  rassises,  il  fallut  lui  expliquer  sa  situation  nouvelle,  dont 


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DORtCOTE-MILL.  819 

il  ne  se  doutait  pas.  Son  fils,  pourvu  d'un  modeste  emploi,  pouvait 
se  suffire;  mais  les  vingt  shillings  qu'il  gagnait  chaque  semaine  dé- 
fraydent  à  grand'peine  ses  dépenses.  Restait  à  pourvoir  la  plaintive 
mistress  Tulliver,  que  ses  sœurs  offraient  de  reprendre  chez  elles  et 
de  nourrir  par  charité.  Maggie,  désormais  vouée  au  triste  métier  de 
govemessy  avait  son  éducation  à  parfaire.  Or  une  seule  voie  était 
ouverte  devant  le  chef  de  famille,  un  seul  parti  lui  restait  à  prendre, 
dont  n'auraient  osé  lui  parler  ni  sa  fille  ni  son  fils.  Vattomey  Wakem, 
désormais  propriétaire  de  Dorlcote-Mill,  offrait  d'y  conserver  comme 
directeur  à  gages  l'ancien  maître  de  l'usine,  dont  les  revers  de  for- 
tune n'infirmaient  en  rien  la  capacité  industrielle.  Mistress  Tulliver 
ne  voyait  pas,  elle,  pourquoi  cette  proposition  ne  serait  point  ac- 
ceptée :  continuant  à  résider  dans  la  maison,  elle  conserverait  ses 
hai)itudes,  elle  aurait  soin  des  mêmes  meubles,  vivrait  sous  le  même 
toit,  et  s'apercevrait  à  peine  du  nouvel  état  de  choses.  Quant  à  l'or- 
gueil froissé  de  son  mari,  elle  en  faisait  bon  marché.  Déchu,  mal- 
heureux, il  lui  inspirait  peu  de  respect.  Avoir  épousé  «  une  Dodson  » 
et  la  laisser  tomber  dans  la  misère,  c'était  à  ses  yeux  un  crime  à 
peu  près  irrémissible.  Accablé  de  ses  objurgations  banales,  comme 
dompt%  par  les  remords  qu'elle  s'efforçait  obstinément  d'éveiller  en 
lui,  le  malheureux  plia  humblement  la  tête.  Un  banqueroutier,  — 
c'est  ainsi  qu'il  se  désignait  désormais,  —  n'avait  qu'à  subir  son 
sort,  quelque  avilissant  qu'il  pût  être. 

— ,Faites  de  moi  ce  que  vous  voudrez,  Bessy,  dit-il  enfin  à  sa 
femme...  Je  vous  ai  ruinée...  Ce  monde-ci  est  trop  compliqué  pour 
moi...  Je  ne  suis  qu'un  pauvre  insolvable,  je  n'ai  le  droit  de  me  re- 
fuser à  rien... 

—  Ma  mère,  interrompit  Tom,  vous  avez  eu  tort  de  parler  ainsi  à 
mon  père...  Mon  père,  je  ne  suis  ni  de  l'avis  de  ma  mère  ni  de  ce- 
lui de  mes  oncles.  Vous  ne  devriez  pas  vous  assujettir  à  ce  Wakem. 
Je  gagne  déjà  quelque  chose,  moi,  et  quand  vous  serez  mieux  por- 
tant, vous  trouverez  aussi  à  vous  occuper  utilement. 

—  Assez,  Tom,  assez!...  reprit  le  pauvre  paralytique.  Pour  au- 
jourd'hui, c'est  tout  ce  que  je  puis  supporter...  Un  bon  baiser,  Bessy, 
et  gardons-nous  de  tout  mauvais  vouloir  l'un  pour  l'autre...  Ni  l'un 
ni  l'autre  ne  reverra  sa  jeunesse...  Ce  monde-ci  est  trop  compliqué 
pour  moi... 

Quelques  mois  après,  le  brave  homme  avait  repris  la  direction  de 
son  usine.  Sur  son  maigre  salaire  était  prélevée  rigoureusement 
chaque  semaine  une  petite  somme  destinée  à  ses  créanciers.  Tom, 
qui  partageait  à  cet  égard  les  scrupules  paternels,  ne  touchait  ja- 
mais son  mois  sans  apporter  sa  quote-part  au  petit  fonds  d'amortis- 
sement, accumulé,  shilling  par  shilling,  dans  une  boite  de  fer-blanc. 
Mistress  Tulliver,  animée  par  le  souvenir  de  ce  qu'elle  devait  au  nom 


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820  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  Dodson,  était  entrée  de  bonne  grâce  dans  cette  voie  de  privations 
volontaires  et  de  gêne  héroïque.  D'ailleurs,  pour  l'encourager  et  la 
soutenir,  il  y  avait  en  elle  comme  un  vague  espoir  que,  les  créan-  * 
ciers  une  fois  désintéressés  et  le  nom  de  Tulliver  réhabilité,  elle  re- 
verrait son  argenterie,  sa  porcelaine  et  ses  chers  draps  de  lit.  Aussi 
ne  protesta-t-elle  jamais  contre  les  lois  sévères  de  l'économie  intro- 
duite chez  elle  que  par  quelques  expéditions  de  contrebande  dans 
les  buffets  de  cuisine,  quand  il  s'agissait  de  faire  faire  à  Tom  un 
souper  un  peu  moins  succinct  que  d'ordinaire. 

III. 

Maggie  était  en  somme,  de  toute  la  famille,  celle  qui  souffrait  le 
plus  de  cette  vie  isolée  et  réduite.  Plus  de  livres,  plus  de  piano,  plus 
de  voisins,  plus  de  visites.  Eût-elle  eu  d'ailleurs  tous  les  romans  de 
Scott  et  toutes  les  poésies  de  Byron,  que  ces  beaux  rêves  de  l'ima- 
gination ne  lui  eussent  plus  suffi.  Sa  nouvelle  existence  était  pour 
elle  une  énigme  dont  elle  cherchait  le  mot.  Son  pauvre  père,  tris- 
tement assis  devant  son  repas  de  Spartiate,  cette  mère  dont  la  bou- 
derie d'enfant  et  la  physionomie  étonnée  lui  faisaient  mal,  ces  beso- 
gnes viles  qu'elle  accomplissait  avec  un  involontaire  dégoût,  ces 
loisirs  vides  de  tout  intérêt,  de  tout  plaisir,  et  qui  pesaient  sur  elle 
comme  un  fatigant  labeur,  —  enfin  une  certaine  soif  de  tendre  et 
caressante  affection  que  ne  satisfaisait  guère  la  rude  amitié  de  son 
frère,  —  tout  cela  était  inexplicable  pour  son  cœur  jeune,  ardent, 
passionné.  Parfois  il  se  révoltait,  parfois  elle  y  sentait  naître,  à  son 
grand  effroi,  des  mouvemens  de  haine  contre  ses  parens,  devenus 
si  rigides  et  si  moroses,  contre  son  frère,  qui  sans  cesse  la  gron- 
dait, et  ne  répondait  jamais  à  un  seul  des  élans  qui  la  poussaient  à 
chercher  refuge  auprès  de  lui.  N'avait-il  pas  même  trouvé  mauvais 
qu'elle  eût,  sans  le  consulter,  demandé  de  l'ouvrage  à  une  lingère 
de  Saint-Ogg?  Et  cependant,  si  elle  avait  agi  ainsi,  c'était  afin  de 
contribuer  pour  sa  part  à  remplir  la  petite  «  boîte  aux  créanciers.  » 
Tom  ne  l'en  avait  pas  moins  reprise,  et  fort  aigrement.  —  Il  est  des 
choses,  lui  avait-il  dit,  que  ma  sœur  ne  doit  point  faire.  C'est  à  moi 
de  veiller  à  ce  que  les  dettes  se  paient,  sans  qu'elle  soit  réduite  à  se 
dégrader  de  la  sorte.  —  Et  Maggie  ne  savait  pas  encore  discerner, 
à  travers  l'âpreté  de  ce  langage,  le  généreux  sentiment  qui  l'avait 
dicté.  C'était  une  belle  et  riche  organisation  que  celle  de  cette  enfant, 
mais  elle  n'était  faite  ni  pour  les  calmes  résignations,  ni  pour  les 
froids  calculs,  ni  même  pour  l'intelligence  nette  et  saine  des  pro- 
blèmes de  la  vie.  Et  son  père  disait  vrai  quand ,  à  certaines  remar- 
ques de  sa  femme  sur  la  beauté  toujours  plus  éclatante  que  les  pro- 
grès de  l'âge  donnaient  à  leur  enfant,  il  répondait  avec  brusquerie  : 


Gooçle 


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DORLCOTE-MILL.  821 

—  Allez,  allez,  Bessy  !  je  savais  d'avance  qu'elle  serait  belle,  et  vous 
ne  m'apprendrez  rien  à  cet  égard;  mais  il  est  dommage  qu'elle  ne 
soit  pas  pétrie  dans  un  limon  plus  grossier...  C'est  du  bien  perdu, 
tout  cela...  Où  trouver  pour  eue  maintenant  un  mari  qui  lui  con- 
vienne? 

Par  une  belle  soirée  de  juin,  Maggie,  travaillant  auprès  de  sa  fe- 
nêtre, vit  entrer  dans  la  cour  de  l'usine,  monté  comme  à  l'ordinaire 
sur  son  cheval  noir,  le  nouveau  propriétaire,  M.  Wakem.  Cette  fois 
il  n'était  pas  seul.  Philip  accompagnait  son  père.  Presque  avant  d'a- 
voir pu  reconnaître  cet  enfant  devenu  un  jeune  homme,  Maggie  dut 
répondre  au  salut  qu'il  lui  adressait,  et  que  surprit  au  passage  le 
regard  curieux  de  Yattomey.  Cet  incident  n'émut  en  rien  la  jeune 
fille.  Il  lui  rappela  seulement  l'espèce  de  pitié  amicale,  d'atten- 
drissement affectueux  qu'elle  éprouvait  naguère  pour  ce  compa- 
gnon de  jeux  si  frêle  et  si  disgracié.  Elle  avait  souvent  songé  à 
lui  dans  ses  heures  de  solitude,  en  regrettant  l'assiduité  sédentaire 
et  les  utiles  leçons  qu'elle  aurait  pu  obtenir  d'un  frère  ainsi  doué. 
A  la  vérité  il  devait  être  bien  changé,  car  il  avait  passé,  —  elle  le 
savait,  —  plusieurs  années  en  pays  étranger.  Aussi  s'étonnait-elle 
de  retrouver,  à  bien  peu  de  chose  près,  la  même  figure  pâle  aux 
linéamens  délicats,  le»  mêmes  yeux  gris  et  doux,  les  mêmes  cheveux 
bruns  disposés  en  boucles  flottantes.  Et  volontiers  touchée  de  la 
même  commisération  qu'autrefois,  elle  fût  descendue  pour  lui  ten- 
dre la  main,  si  pareille  démarche  n'eût  dû  blesser  et  ses  parens  et 
son  frère.  Même,  se  rappelant  qu'il  aimait  à  regarder  ses  yeux, 
elle  se  leva  presque  de  sa  chaise  pour  s'assurer  devant  son  miroir 
qu'ils  n'avaient  rien  perdu  de  leur  éclat;  mais  elle  réprima  ce  mou- 
vement indonsidéré,  et  ne  descendit  que  lorsque  les  deux  cavaliers 
eurent  repris,  au  grand  trot  de  leurs  montures,  le  chemin  de  Saint- 

Ogg. 

Le  but  ordinaire  de  ses  promenades  était  depuis  quelque  temps 
une  espèce  de  vallon  formé  par  les  travaux  abandonnés  d'une  an- 
cienne carrière.  Il  y  avait  là  d'épais  buissons,  quelques  arbres,  et 
même  quelques  lambeaux  de  prés,  où  de  temps  à  autre  un  troupeau 
affamé  venait  tondre  de  près  une  herbe  rare  et  menue.  On  appelait 
cet  endroit  les  Fonds-Rouges  {Red  Deeps),  et  nulle  part  dans  ce 
pays  riche  et  peuplé  on  n'eût  rencontré  une  plus  morne  solitude. 
C'est  là  surtout  ce  qui  plaisait  à  Maggie.  Le  surlendemain  du  jour 
où  elle  avait  revu  Philip,  elle  se  trouva  tout  à  coup,  au  détour  d'un 
sentier  des  Fonds-Rouges,  en  face  de  ce  frêle  adolescent,  qui  lui 
tendait  une  main  amie.  Son  premier  mouvement  fut  de  prendre  cette 
main,  silencieusement  offerte.  Près  de  ce  compagnon  d'enfance, 
la  jeune  fille  redevenait  enfant  :  —  Savez-vous,  lui  dit-elle  avec  un 
faible  sourire,  savez-vous  que  vous  m'avez  fait  peur?,..  Mais  com- 


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822  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ment  êtes-vous  ici?...  Je  n'y  rencontre  jamais  personne...  Me  cher— 
chiez-vous  donc? 

—  Oui,  répondit  Philip  avec  une  égale  franchise,  mais  non  saas 
quelque  embarras.  J'ai  guetté  hier  votre  sortie,  mais  vous  ne  vous 
êtes  pas  promenée.  Aujourd'hui,  du  haut  des  levées  de  la  Ripple, 
je  vous  ai  vue  prendre  le  chemin  des  Fonds-Rouges,  et  j'y  suis  venu 
à  votre  rencontre...  J'espère  que  vous  me  pardonnerez. 

—  Vous  pardonner?...  Quoi?...  Je  suis  heureuse  de  vous  revoir. 
Je  n'ai  jamais  oublié  combien  vous  fûtes  bon  pour  moi...  Nous  avons 
eu  bien  des  chagrins  depuis  lors,  et  je  ne  savais  si  vous  pensiez 
encore  quelquefois  à  nous. 

—  Plus  souvent  que  vous  à  moi,  bien  certainement,  reprit  Philip 
d'une  voix  tendre...  Voyez  plutôt. 

Il  ouvrU  à  ces  mots  une  petite  boîte  de  chagrin,  et  plaça  sous  les 
yeux  de  Maggie  une  petite  aquarelle  où  elle  était  représentée  tout 
enfant,  avec  le  même  costume  qu'elle  portait  dans  la  salle  d'études, 
chez  M.  Stelling,  le  jour  où  elle  avait  promis  à  Philip  de  ne  l'oublier, 
jamais. 

—  L'étrange  petite  fille  que  j'étais!...  dit  Maggie,  dont  un  char- 
mant source  attestait  la  satisfaction.  Mais  vous  me  trouviez  bien 
ainsi...  Et  maintenant?  reprit-elle  avec  ime  franchise  qui  excluait 
toute  pensée  de  coquetterie.  Suis-je  telle  que  vous  vous  attendiez  à 
me  retrouver? 

—  Non,  Maggie,  répondit  Philip  après  un  moment  de  silence  et 
d'hésitation.  —  L'aimable  enfant  ici  redevint  sérieuse.  —  Non,  re- 
prit-il... Vous  êtes  bien  plus  belle  que  je  n'aurais  osé  l'espérer. 

Comment  redire  la  douce  et  chaste  causerie  qui  suivit  ce  premier 
échange  d'amicales  paroles?  Aucune  arrière-pensée  dans  le  cœur  de 
Maggie.  Elle  se  sentait  aimée,  elle  en  était  heureuse.  Une  âme  sym- 
pathique, une  intelligence  délicate  s'ouvraient  à  ses  confidences; 
ses  chagrins,  ses  longs  ennuis,  son  isolement,  elle  ne  songeait  à  rien 
déguiser.  Un  confident,  un  ami,  un  frère  comme  Philip,  était  pour 
elle  la  réalisation  d'un  rêve  souvent  caressé.  En  échange  de  la  vive 
affection  qu'il  lui  témoignait  et  dont  un  instinct  tout  féminin  lui  ga- 
rantissait la  sincérité,  n'avait-elle  pas  à  lui  offrir  une  compassion 
attendrie,  un  pur  et  fraternel  dévouement?  Puis  cette  rencontre 
imprévue  était  comme  une  oasis  au  milieu  de  l'aride  solitude  où  se 
traînait  sa  vie.  Maggie  ne  retrouvait  Philip  que  pour  le  perdre  aus- 
sitôt. Leurs  destinées  ne  pouvaient  se  mêler  qu'un  instant,  et,  cet 
instant  passé,  d'insurmontables  obstacles  allaient  de  nouveau  les 
désunir.  Telle  était  la  pensée  de  la  jeune  fille.  Et  son  étonnement 
fut  extrême  quand,  au  nom  de  leur  amitié,  au  nom  de  ses  tris- 
tesses, au  nom  de  la  pitié  qu'il  lui  inspirait  (et  il  s'avouait,  non 
sans  une  certaine  angoisse,  que  cette  pitié  dominait  chez  elle  tout 


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DORLCOTE-MILL.  S2t 

autre  sentiment),  Philip  lui  demanda  la  faveur  de  la  revoir  quel- 
quefois. 

Cela  se  pouvait-il?  De  telles  entrevues,  nécessairement  secrètes, 
ne  seraient-elles  pas  contraires  à  Son  devoir?  N'irait-elle  pas  ainsi  à 
rencontre  des  volontés  paternelles?  Mais  d'une  autre  part  une  voix 
s'élevait  en  elle,  qui  jamais  ne  manqua  d'y  réveiller  de  profonds 
échos  :  la  voix  de  la  justice  et  de  la  charité.  Philip  était  malheu- 
reux, elle  pouvait  lui  rendre  moins  amère  cette  existence  dont  il  se 
plaignait.  Fallait-il  lui  faire  porter  le  poids  des  rancunes  immé- 
ritées que  M.  Tulliver  et  son  fils  avaient  vouées  à  M.  Wakem?  Dans 
ce  conflit  d'entraînemens  opposés,  la  raison  et  le  cœur  de.  Maggie 
étaient  aux  prises.  Son  cœur  devait  l'emporter  d'autant  plus  sûre- 
ment qu'elle  était  plus  éloignée  de  voir  dans  Philip, — dans  ce  pauvre 
être  diflbrme,  —  le  séduisant  et  redoutable  amoureux  dont  on  fait 
peur  aux  jeunes  filles.  Troublée  cependant  par  cette  idée  qu'elle 
entrait  dans  une  voie  de  mystère  et  de  dissimulation  qui  répugnait 
à  sa  loyauté,  ce  fut  à  grand'peine  qu'elle  ne  refusa  pas  de  revenir 
quelquefois  aux  Fonds-Rouges,  où  Philip  devait  désormais  l'at- 
tendre chaque  jour. 

Elle  y  revint  néanmoins,  et  plus  d'une  fois.  Ceux  qui  s'en  étonne- 
ront, et  qui  blâmeront  à  bon  droit  cette  imprudence,  devront  tenir 
compte  et  de  son  âge  et  des  pensers  innocens  qui  l'escortaient  à  ces 
entrevues  suspectes.  Mieux  éclabé  qu'elle  et  moins  candide,  bien 
qu'aussi  pur  de  toutes  vues  coupables,  Philip  comprenait  qu'il  eût 
dû  la  mettre  en  garde  contre  les  inspirations  généreuses  qui  l'atti- 
raient auprès  de  lui;  mais  il  ne  l'avait  pas  trompée  en  lui  disant 
qu'elle  était  le  seul  grand  intérêt  de  sa  vie.  La  poésie,  la  peinture, 
(fa'il  aimait  aussi,  ne  donnaient  satisfaction  qu!à  l'activité  de  son 
intelligence.  Une  soif  ardente  de  tendresse,  un  inexprimable  désir 
d'aimer  et  d'être  aimé  tourmentaient  cet  adolescent,  sur  le  front  du- 
quel jamais  ne  s'étaient  posées  d'autres  lèvres  que  celles  de  Maggie. 
Il  comprenait  sa  faute,  il  appréciait  les  dangers  auxquels  elle  les  ex- 
posait tous  deux,  et  jamais,  malgré  ses  remords,  il  ne  trouvait  en 
lui  le  courage  de  rompre  les  liens  enchantés  qu'un  vague  espoir  lui 
rendait  encore  plus  précieux  et  plus  chers.  Il  ne  se  trompait  pas 
sur  les  sentimens  qu'il  inspirait  à  sa  jeune  amie;  mais  l'avenir  n'y 
pouvait-il  donc  ajouter  ce  qui  leur  manquait  encore?  Et  si  elle  en 
venait  à  l'aimer  un  jour  comme  il  l'aimait,  de  quels  obstacles  ne 
triompherait-il  pas!  Quelle  volonté,  quelle  force  pourrsdent  l'em- 
pêcher de  se  donner  à  elle? 

Je  n'excuse  pas,  j'explique  la  conduite  de  c^  jeune  homme.  Et 
encore,  si  je  plaidais  ici  sa  cause,  aurais-je  à  faire  valoir  tout  un 
ordre  spécial  de  tentations  dont,  pour  agir  mieux,  il  aurait  eu  à  se 
défendre  :  les  tentations  de  la  laideur,  tout  autrement  dangereuses 


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82&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

que  celles  de  la  beauté,  bien  qu'on  en  parle  moins  et  qu'on  soit 
moins  disposé  à  leur  reconnaître  les  mêmes  privilèges.  Et  cepen- 
dant qui  est  soumis  à  la  plus  rude  épreuve,  le  convive  qu'un  riche 
festin  sollicite  à  de  pérUleux  excès,  ou  le  mendiant  à  jeun  dont  la 
faim  mord  les  entrailles? 

Il  lui  arriva  parfois  de  laisser  percer  ses  espérances.  Maggie  écou- 
tait alors,  avec  une  sorte  de  curiosité  enfantine,  sans  répugnance, 
sans  enthousiasme,  simplement  comme  une  musique  nouvelle,  les 
paroles  qui  débordaient  du  cœur  de  Philip.  Ses  rêves  la  trouvaient 
incrédule.  Un  jour  que,  rougissant  comme  une  jeune  fille,  il  lui  rap- 
pela la  promesse  qu'elle  lui  avait  faite, — à  douze  ans,  chez  M.  Stel- 
ling ,  —  de  l'embrasser  comme  elle  embrassait  son  frère ,  il  eut  le 
terrible  mécompte  de  la  voir,  comme  alors,  se  pencher  vers  lui,  et 
sans  le  moindre  émoi,  sans  la  plus  légère  hésitation,  lui  donner  le 
baiser  qu'il  réclamait  ainsi. — Vous  ne  m'aimez  donc  pas?  lui  disait- 
il,  heureux  et  désespéré. 

—  Quelle  question!...  Vous  voyez  bien  que  si. 

—  Non...  c'est  par  pitié  que  vous  tenez  ce  langage. 

—  Vrai,  je  vous  aime,  répétait  Maggie,  plus  enfant  que  jamais. 
Je  ne  vous  mentirais  pour  rien  au  monde.  Tout  ceci  m'étonne  et  me 
semble  étrange  :  cependant  je  crois  que  je  n'aimerai  jamais  per- 
sonne mieux  que  vous,  et  que  j'aurais  plaisir  à  vous  voir  heureux 
par  moi. 

Elle  disait  \Tai.  Philip  avait  conscience  qu'elle  ne  lui  cachet  rien. 
—  Parlez!  parlez!  s'écriait-il...  Ne  suis-je  pour  vous  qu'un  frère? 

—  Un  bon  frère,  un  frère  bien-aimé,  répondait-elle...  Je  vous 
aime  comme  j'aimais  Tom  lorsqu'il  avait  été  bon  pour  moi...  Puis 
votre  esprit  est  tout  un  monde...  Je  ne  me  lasserais  jamais  d'être 
auprès  de  vous. 

L'impatient  jeune  homme  s'irritait  parfois  de  ce  langage  sincère. 
Alors  de  grosses  larmes  montaient  aux  yeux  noirs  de  son  amie;  elle 
prenait,  dans  ses  belles  et  fortes  mains,  celles  de  Philip,  et  sur 
son  front  pâle,  sur  ses  joues  frémissantes,  elle  posait  le  baiser  de 
paix. 

Arriva  bientôt  le  dénoûment  inévitable  de  cette  périlleuse  idylle. 
Elle  durait  depuis  près  d'une  année,  quand  un  jour,  ouvrant  la  porte 
de  la  maison  pour  aller  aux  Fonds-Rouges,  Maggie  se  trouva  face  à 
face  avec  Tom,  revenu  en  toute  hâte  de  Saint-Ogg,  à  une  heure  où 
jamais  il  ne  quittait  ses  travaux.  —  Vous  voilà,  frère?  lui  demandâ- 
t-elle d'une  voix  mal  assurée.  On  ne  vous  attendait  pas  si  tôt. 

—  Je  m'en  doute.  Où  allez-vous?... 

Et  comme  elle  hésitait  à  répondre  : — Je  vais  vous  le  dire,  i-eprit- 
il...  Vous  allez  aux  Fonds-Rouges...  Je  vous  y  accompagnerai...  J'ai 
al'aîre,  moi  aussi,  à  Philip  Wakem. 


Gooçle 


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DORLCOTE-MILL.  825 

Maggie  avait  froid  au  cœur.  Elle  se  sentit  pâlir.  —  Je  n'irai  pas, 
dit-elle. 

—  Vous  irez,  reprit  Tom,  mais  quand  nous  aurons  causé.  Où  est 
mon  père? 

—  Sorti  à  cheval. 

—  Et  ma  mère? 

—  Au  fond  du  jardin. 

—  Très-bien  ;  je  puis  donc  entrer  sans  être  vu...  Suivez-moi! 
Elle  obéit.  Il  referma  la  porte  sur  eux. — Avant  tout,  lui  demanda 

Maggie,  mon  père  sait-il  quelque  chose? 

—  Rien;  mais  il  saura  tout,  si  vous  ne  répondez  pas  franchement 
à  toutes  mes  questions. 

—  Je  n*ai  jamais  menti,  repartit  Maggie,  qui  sentait  vivement 
l'outrage  et  la  menace  cachés  au  fond  de  ces  rudes  paroles. 

—  Vous  avez  trompé,  cela  revient  au  même.  Soyez  vraie  cette 
fois,  ou  mon  père  saura  tout. 

—  Pour  mon  père  donc,  je  répondrai. 

En  moins  d'une  minute,  Tom  fut  complètement  au  courant  de  ce 
qui  s'était  passé.  Il  demeura  un  instant  sans  parler,  les  yeux  bais- 
sés, fronçant  le  sourcil,  les  mains  dans  ses  poches.  Puis,  regardant 
sa  sœur,  et  d'un  ton  glacial  : — Maintenant,  Maggie,  lui  dit-il,  vous 
allez  choisir.  Ou  vous  me  jurerez,  la  main  sur  la  bible  de  famille, 
que  vous  ne  rencontrerez  plus  Philip  Wakem,  que  vous  ne  lui  adres- 
serez plus  la  parole  autrement  qu'en  public,  ou  je  dirai  à  mon  père 
tout  ce  que  vous  venez  de  me  révéler.  Vous  savez  alors  ce  qu'il  pen- 
sera de  vous...  Décidez  vous-même. 

Parlant  ainsi,  Tom  avait  ouvert  la  Bible  à  la  page  sacrée  où  les 
annales  de  famille  sont  inscrites. 

—  N'exigez  pas  ceci,  Tom  !  dit  Maggie,  humiliant  jusqu'aux  prières 
sa  fierté  blessée...  Laissez-moi  le  voir  une  dernière  fois;...  laissez- 
moi  du  moins  lui  écrire...  //  n'est  pas  heureux...  Je  vous  promets 
-ensuite... 

—  Pas  de  conditions,...  c'est  moi  seul  qui  ai  le  droit  d'en  faire... 
Vous  m'avez  entendu...  Décidez-vous,  et  sans  délai;...  ma  mère  peut 
rentrer  d'un  moment  à  l'autre. 

—  En  ce  cas,  ma  parole  doit  vous  suffire...  Je  n'ai  pas  besoin  de 
jurer  sur  la  Bible. 

—  J'ai  besoin,  moi,  de  vous  lier  par  ce  qu'il  y  a  de  plus  saint... 
Posez  ici  votre  main,  et  prononcez  le  serment  que  j'ai  formulé.  Son- 
gez à  ce  que  vous  avez  fait,  tandis  que  mon  père  et  moi,  nous  usions 
notre  vie  pour  réhabiliter  le  nom  que  vous  portez.  Songez  qu'en  ce 
moment  où,  grâce  à  quelques  tentatives  bénies  du  ciel,  je  vais  peut- 
être  racheter  l'honneur  compromis  de  ce  pauvre  père,  vous  alliez, 
vous,  le  replonger  dans  un  abîme  d'humiliations  et  de  douleurs. 


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826  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

—  Ah!  frère!...  reprit  Maggîe,  émue  d'un  saint  remords,  mais 
irritée  en  même  temps  de  se  voir  traiter  aussi  durement...  Vous  êtes 
heureux,  vous;...  jamais  vous  n'êtes  en  faute... 

—  Du  moins  n'est-ce  jamais  par  ma  volonté...  Mais  ce  n'est  pas  le 
temps  de  récriminer  ou  de  railler.  Faites  votre  choix... 

—  Eh  bien  !  je  jurerai...;  je  veux  une  fois  seulement  revoir  Philip, 
une  fois  lui  parler  encore. 

—  Soit  :  je  serai  là...  Votre  main  donc,  et  répétez  le  serment... 
Partons!  ajouta-t-il  en  fermant  le  livre,  quand  sa  soeur  eut  obéi  de 
point  en  point  à  ses  sévères  injonctions. 

Arrivés  aux  Fonds-Rouges,  ils  ne  devaient  pas  être  longtemps  sans 
rencontrer  Philip.  Un  seul  regard  de  celui-ci  jeté  sur  le  visage  dé- 
composé de  Maggie  le  mit  au  fait  de  la  situation.  Mus  d'une  fois 
d'ailleurs,  depuis  quelques  mois,  l'idée  d'une  explication  de  ce 
genre  s'était  offerte  à  son  esprit.  11  n'éprouva  donc  qu'une  médiocre 
surprise  et  aucune  crainte  quand  le  frère  de  Maggie  l'interpella 
brusquement  en  lui  demandant  «  s'il  croyait  s'être  conduit  en  gen- 
tleman et  en  homme.  »  Peut-être  même  se  fût-il  rappelé  alors  les 
conciliantes  paroles  dont  il  comptait  se  servir  en  pareille  occurence; 
mais  le  langage  de  Tom  TuUiver  était  menaçant,  et  la  faiblesse  même 
de  Philip,  en  l'exposant  à  un  soupçon  de  lâcheté,  lui  interdisait  des 
réponses  trop  modérées.  Leur  ancienne  inimitié  renaissait  d'ailleurs 
plus  vive  que  jamais;  le  dédain  de  Tom  pour  la  déchéance  physique 
de  «  l'avorton  )>  qui  avait  pu  se  flatter  d'inspirer  de  l'amour  à  une 
jeune  et  belle  fille  se  traduisait  en  ironiques  sarcasmes.  Le  mépris 
de  Philip  pour  ce  géant  brutal,  incapable  de  s'élever  jusqu'à  l'in- 
telligence d'un  sentiment  délicat,  n'était  ni  moins  bien  senti,  ni 
moins  bien  armé  de  railleries  âpres  et  sanglantes.*  On  ne  peut  sa- 
voir où  les  eût  entraînés  une  querelle  aussi  vivement  engagée  sans 
la  présence  de  la  bonne  et  charmante  enfant  que  torturait  une  si 
odieuse  scène.  Philip  le  premier  eut  pitié  d'elle;  saisissant  la  main 
qu'elle  lui  tendait  pour  la  dernière  fois,  il  lui  jeta,  tandis  que  son 
frère  l'entraînait,  un  vœu  suprême  de  tendre  et  inaltérable  affection. 
Quand  il  fut  parti,  Maggie  dégagea  violemment  son  bras  de  l'étreinte 
qui  la  retenait  prisonnière. 

—  Ne  croyez  pas,  dit-elle  à  son  frère  d'une  voix  frémissante,  ne 
croyez  pas  qu'en  pliant  sous  votre  volonté,  je  me  soumette  à  un 
ascendant  légitime,  ni  que  je  vous  donne  raison...  Vous  avez  été  peu 
généreux,  je  dirais  presque  que  vous  avez  été  lâche,  en  insultant  un 
être  faible,  désarmé,  difforme...  Ce  bon  sens  dont  vous  êtes  si  fier, 
ce  jugement  que  vous  croyez  si  sûr,  je  les  estime,  moi,  les  preuves 
d'une  intelligence  étroite,  d'une  âme  rapetissée  à  de  vils  calculs!... 

— Vraiment!...  Mais  puisque  voire  âme  est  si  haute,  puisque  vos 
rues  sont  si  nobles,  pourquoi  donc  redouter  que  votre  conduite  soit 


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DOKLGOTE-MILL.  827 

connue  de  tous?...  La  mienne  a  jusqu'ici  produit  quelque  bien... 
Pourriez-vous  en  dire  autant  de  celle  que  vous  meniez? 

—  Ce  n'est  pas  moi  que  je  défends. . .  Je  sais  mes  torts. . .  Je  sais  que 
je  me  trompe,  que  je  manque  souvent,  toujours,  de  cette  prudence  qui 
fait  votre  unique  règle;  mais  je  sais  aussi  que  vous  vaudriez  mieux, 
animé  des  sentimens  qui  m' égarent...  Le  plaisir  que  vous  prenez  à 
châtier  mes  fautes,  je  l'aurais  à  excuser  les  vôtres,  si  vous  en  com- 
mettiez jamais...  Vous  êtes  sans  pitié...  Vous  êtes  le  pharisien  de 
l'Écriture...  Vous  n'avez  pas  même  l'idée  de  certains  élans  de  cœur 
auprès  desquels  vos  plus  brillantes  vertus  ne  sont  que  ténèbres. 

—  A  quoi  vous  ont  menée  ces  élans  de  cœur?  reprit  Tom  avec  un 
froid  mépris.  Et  cette  tendresse  que  vous  professez  pour  mon  père 
et  pour  moi,  comment  nous  l'avez-vous  prouvée?  En  désobéissant  à 
l'un,  en  nous  trompant  tous  les  deux...  Je  comprends  autrement 
l'affection,  si  dur  que  vous  me  jugiez. 

—  Vous  êtes  un  homme;  vous  avez  la  volonté,  vous  avez  la  force... 

—  Si  vous  n'avez  ni  force  ni  volonté,  sachez  vous  soumettre  à  qui 
possède  l'une  et  l'autre...  D'ailleurs,  quand  on  se  comprend  aussi 
peu,  à  quoi  sert  de  discuter?...  Je  ne  vous  fatiguerai  pas  de  mes 
conseils.  Veuillez  à  l'avenir  m'épargner  vos  doléances. 

Us  rentrèrent  ainsi,  muets  tous  les  deux,  à  Dorlcote-Mill.  Bien  des 
larmes  y  coulèrent  ce  soir-là  que  les  anges  eussent  pu  répandre  aux 
pieds  du  Seigneur. 

Tom  cependant  n'avait  pas  trop  présumé  de  l'avenir  en  annon- 
çant à  sa  sœur  la  prochaine  extinction  des  dettes  qui  pesaient  encore 
sur  la  conscience  de  leur  père.  Cet  esprit  si  rebelle  aux  enseigne- 
mens  littéraires,  si  étranger  aux  abstractions  philosophiques,  s'était 
trouvé  à  l'aise  dans  la  nouvelle  sphère  où  la  nécessité  l'avait  trans- 
porté. Depuis  quelques  mois,  il  n'apportait  plus  aussi  régulièrement 
à  l'épargne  de  famille  le  contingent  de  ses  économies  personnelles. 
Son  père  l'avait  remarqué,  sans  oser  lui  faire  à  cet  égard  aucune  re- 
montrance. Peut-être  avait-il  pressenti  que  toute  liberté  devait  être 
laissée  à  ce  jeune  commerçant,  si  appliqué,  si  sérieux,  si  constam- 
ment préoccupé  de  cette  grande  affaire,  le  make-money.  Effective- 
ment, de  ses  épargnes  privées,  grossies  par  un  petit  capital  qu'un 
de  ses  oncles  lui  avait  confié,  Tom  avait  successiveitaent  acheté  plu- 
sieurs cargaisons  d'objets  manufacturés  à  Laceham,  que  les  subré- 
cargues  des  navires  appartenant  à  M.  Deane  se  chargeaient  de  placer 
à  l'étranger.  Un  profit  net  de  10  ou  12  pour  100,  fret  et  commission 
payés,  quand  il  se  renouvelle  deux  ou  trois  fois  l'an,  grossit  rapide- 
ment une  première  mise  de  fonds.  Un  jour  vint  donc  où  le  pauvre 
vieillard,  qui  amassait  péniblement,  guinée  par  guinée,  de  quoi  payer 
un  premier  dividende  aux  créanciers  de  sa  faillite,  se  trouva  tout  à 
coup  à  la  tête  du  capital  nécessaire  pour  les  désintéresser  compléte- 


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828  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ment.  En  voyant  la  joie  fébrile  que  son  père  éprouvait,  les  larmes  qu'il 
retenait  à  grand'peine,  —  et  quand  il  sentit  sa  main  pressée  dans 
les  doigts  du  vieux  meunier,  crispés  et  convulsifs,  —  Tom  ressentit 
presque  autant  de  peur  que  de  joie.  Il  était  clair  que  cette  faveur 
inattendue  de  la  Providence ,  ce  rêve  réalisé  contre  tout  espoir  ^ 
ébranlaient  d'un  choc  trop  violent  cette  organisation  usée  par  l'âge 
et  par  des  luttes  cachées  contre  le  chagrin  qui  la  minait  sourdement. 
Maggie,  elle,  avait  oublié  ses  tourmens  pour  ne  songer  qu'au  bonheur 
de  sa  fam'dle.  Elle  était  reconnaissante  envers  Tom,  —  non  du  bien- 
être  qu'il  allait  leur  rendre  à  tous,  —  mais  de  ce  rayon  de  soleil  qu'il 
faisait  luire  dans  l'âme  si  longtemps  contristée  du  vieux  TuUiver. 
Elle  l'admirait  et  s'humiliait  devant  lui,  sans  songer  un  moment  à 
être  jalouse  ni  de  sa  supériorité  virile,  ni  de  son  heureuse  chance, 
ni  même  du  rang  qu'il  lui  enlevait  dans  l'affection  de  leur  père.  — 
11  rachète  amplement  ses  défauts  de  caractère,  se  disait-elle  avec 
une  sincérité  admirable,  et  je  n'ai  point  encore  expié  les  fautes  qu'il 
m'a  pardonnées. 

Un  observateur  attentif  eût  noté,  parmi  les  transports  de  joie  aux- 
quels s'abandonnait  l'ancien  maître  de  Dorlcote-Mill,  des  symptômes 
inquiétans.  Le  nom  de  Wakem,  —  ce  nom  odieux  qu'il  évitait  na- 
guère de  prononcer,  —  revenait  à  chaque  instant  dans  les  paroles 
parfois  incohérentes  qui  se  pressaient  sur  ses  lèvres  longtemps 
muettes,  —  et  ce  nom  était  toujours  prononcé  avec  l'expression  d'un 
ressentiment  amer  :  c'était  celui  du  spoliateur  victorieux*,  celui  du 
maître  imposé  par  le  sort,  celui  de  l'homme  qu'il  avait  fallu  servir 
en  le  méprisant.  Maintenant  que  la  fortune  changeait,  n'aurait-il 
pas  son  tour?  Ne  connaîtrait-il  pas,  lui  aussi,  l'amertume  de  la  dé- 
faite? Et  le  vindicatif  vieillard,  poursuivi  jusque  dans  ses  rêves  par 
ces  inspirations  haineuses  que  les  glaces  de  l'âge  semblent  rendre 
plus  âpres  et  plus  poignantes,  s'agitait  sur  son  lit,  étreignant  dans 
ses  bras  débiles  un  chimérique  adversaire. 

Au  retour  du  grand  repas  auquel  avaient  été  convoqués  tous  les 
créanciers  de  la  faillite  TuUiver  à  la  suite  du  paiement  intégral  de 
ce  qu'ils  avaient  à  recevoir,  M.  TuUiver,  dont  là  santé  avait  été 
portée  mainte  et  mamte  fois,  rentrait  à  Dorlcote-Mill,  la  tête  un  peu 
échauffée.  Les  toasts  solennels,  les  témoignages  de  respect  qu'on 
lui  avait  prodigués,  lui  portaient  au  cerveau  tout  autant  que  le  sherry 
et  le  porto  dont  on  les  arrose  toujours  en  pareil  cas.  11  se  demandait 
tout  bas  comment  il  n'avait  pas  rencontré  Wakem,  —  et  si  Wakem 
avait  déserté  Saint-Ogg  pour  ne  pas  assister  à  l'éclatante  réhabilita- 
tion de  son  ancien  antagoniste,  —  lorsque  Yattomcy  lui-même  lui 
apparut,  monté  sur  son  beau  cheval  noir.  Le  malheur  voulut  qu'il 
eût  quelques  observations  à  faire  sur  un  ordre  mal  compris  ou  mal 
exécuté,  et  que  ces  observations  fussent  empreintes  de  quelque  ai- 


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DORLCOTE-HILL.  829 

greur.  11  n'en  fallait  pas  tant  pour  ouvrir  issue  aux  passions  qui  fer- 
mentaient chez  son  irascible  subordonné,  qui  répondit  par  une  in- 
sulte à  ce  qu'il  croyait  être  une  insolence  préméditée.  Leurs  voix 
s'élevèrent  aussitôt,  et  les  gens  de  la  ferme,  trop  éloignés  pour  in- 
tervenir à  temps,  virent  Wakem  lever  son  fouet  sur  TuUiver,  qui  ve- 
nait de  lancer  son  cheval  sur  Yatiomey,  Celui-ci,  que  cette  brusque 
attaque  avait  surpris,  perdit  les  arçons,  et  son  bras,  portant  à  faux  sur 
le  sol,  ne  put  se  relever  à  temps  pour  contenir  son  antagoniste,  dont 
la  colère  aveugle  doublait  la  force.  Par  bonheur  pour  tous  deux,  au 
moment  où  ce  qui  n'avait  été  d'abord  qu'un  ignominieux  châtiment 
prenait  tous  les  caractères  d'une  lutte  mortelle,  Wakem,  que  son 
bras  foulé  mettait  à  peu  près  hors  de  combat,  vit  la  cravache  plom- 
bée de  Tulliver  arrachée  des  mains  furieuses  qui  la  brandissaient 
au-dessus  de  sa  tête.  Maggie  était  accourue,  et,  appelés  par  ses 
cris ,  les  ouvriers  du  moulin  la  suivaient  de  près.  Ils  relevèrent 
Yattomey  blême  de  fureur,  mais  parfaitement  maître  de  lui.  —  Vous 
paierez  cher  ce  que  vous  venei  de  faire,  dit-il  en  remontant  à  che- 
val. Votre  fille  est  témoin  que  vous  en  vouliez  à  ma  vie. 

—  Allez,  allez  leur  dire  que  je  vous  ai  battu  bel  et  bien,...  répliqua 
Tulliver,  encore  enivré  de  son  misérable  triomphe...  On  verra  que 
les  braves  gens  ne  sont  pas  toujours  à  la  merci,  des  fripons. 

Mais  au  moment  même  où  Yattomey  disparaissait  dans  la  direction 
de  Saint-Ogg,  Maggie,  suspendue  jusqu'alors  au  bras  de  son  père, 
sentit  que  le  vieillard,  à  bout  de  rage  et  de  forces,  s'affaissait  tout 
à  coup  sur  lui-même.  11  était,  disait-il,  pris  de  vertiges,  et  ce  fut  à 
grand'peine  qu'il  put,  soutenu  par  sa  fille,  regagner  son  lit,  où  les 
médecins,  appelés  en  grande  hâte,  le  trouvèrent  dans  un  état  qui  lais- 
sait peu  d'espérances.  Cet  état  s'aggravait  d'heure  en  heure.  La  jour- 
née commencée  sous  de  si  heureux  auspices  allait  évidemment  finir 
par  une  catastrophe.  Consterné  de  voir  échouer  ainsi  ses  longs  et  pa- 
tiens  efforts,  Tom  contemplait  avec  une  anxiété  douloureuse  les  ra- 
pides progrès  du  mal.  Maggie,  à  genoux  près  du  lit,  tenait  ses  lèvres 
presque  collées  aux  joues  flétries  du  vieillard.  Celui-ci  les  embras- 
sait tous  deux  du  même  regard,  —  un  regard  inquiet,  profond,  plein 
d'angoisse.  —  Tom,  dit-il  enfin,...  soyez  bon  pour  votre  sœur,...  et, 
si  vous  le  pouvez  jamais,  rachetez  Dorlcote!...  Rachetez,  pour  l'a- 
mour de  moi,  notre  vieux  moulin...  Vous,  enfant,  ne  vous  désolez 
pas!...  Ni  tendresse  ni  protection  ne  vous  manqueront  jamais...  — 
Puis,  ses  idées  se  troublant,  son  regard  devenu  plus  fixe  :  —  J'ai  eu 
mon  tour,  disait-il,..*  armes  égales,...  je  l'ai  battu. 

—  Ah!  père,  sanglotait  Maggie,  vous  lui  pardonnez?  En  ce  mo- 
ment, vous  ne  lui  en  voulez  plus? 

—  Pardonner!...  Non...  Dieu,  peut-être;...  mais  si  Dieu  par- 
donne à  un  coquin,  il  ne  punira  pas  l'honnête  homme... 


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830  BETUE  DES  DEUX  MOHNS. 

Ce  fat  presque  la  dernière  parole  intelligible  que  prononça  le 
mourant.  Il  rendit  bientôt  à  Dieu  son  âme  droite  et  loyale,  mais  où 
la  lumière  d*en  haut  pénétrait  à  peine,  et  ne  jetait  qu'un  jour  dou- 
teux. 

Tom  et  Maggie  descendirent  ensemble,  quand  tout  fut  fini,  dans 
le  salon  où  la  famille  se  réunissait  chaque  soir.  Leurs  yeux  s'arrê- 
tèrent, voilés  de  larmes,  sur  le  vieux  fauteuil  de  cuir  réservé  à  leur 
père,  et  où  il  ne  devait  plus  s'asseoir  jamais.  Ce  fut  la  voix  de  Maggie 
qui  rompit  enfin  le  douloureux  silence  où  ils  restaient  plongés,  l'un 
en  face  de  l'autre  :  —  Pardonnez-moi,  Tom,  disût-elle...  A  présent, 
il  faut  nous  aimer,...  nous  aimer  toujours,...  et  malgré  tout. 

IV. 

Deux  ans  après  les  événemens  que  je  viens  de  raconter,  le  beau 
monde  de  Saint- Ogg  se  préoccupait  fort  d'un  mariage  en  voie  de 
s'accomplir.  Le  fils  unique  du  plus  riche  banquier  de  la  viUe,  l'objet 
de  mille  et  mille  flirtatiomy  le  cavalier  accompli,  le  musicien  par 
excellence,  l'enfant  gâté  de  toutes  les  mères  en  quête  d'un  gendre, 
s'était  engagé  à  miss  Lucy  Deane,  charmante  et  naïve  enfant,  dont 
les  dix-huit  ans,  les  grâces  mignonnes,  la  douceur  spirituelle  expli- 
quaient la  préférence  que  Stephen  Guest  lui  accordait  sur  de  plus 
riches  et  plus  nobles  héritières.  M.  Deane,  —  l'oncle  et  le  protec- 
teur de  Tom  Tulliver,  —  n'était  dans  la  puissante  maison  Guest  et 
compagnie  qu'un  associé  en  sous-ordre,  et  bien  des  gens  s'étonnaient 
que  le  chef  futur  de  cette  maison  n'eût  point  porté  plus  haut  ses 
prétentions  matrimoniales. 

Fière  de  son  prétendu,  heureuse  du  brillant  avenir  qui  s'ouvrait 
pour  elle,  Lucy,  dans  l'expansion  bienveillante  de  sa  joie,  voulut  y 
associer  sa  cousine  Maggie.  Depuis  près  de  dix-huit  mois,  malgré 
les  mstances  de  son  frère  pour  la  retenir  auprès  de  lui,  cette  cou- 
rageuse enfant  avait  voulu  cesser  de  lui  être  à  charge ,  et  s'était 
placée  comme  sous-maltresse  dans  un  pensionnat  éloigné.  Le  gra- 
cieux appel  de  sa  cousine  vint  l'y  chercher  au  moment  où  une  sorte 
de  découragement  inerte  s'emparaitv  de  cette  âme  active,  de  cette 
organisation  impétueuse  et  passionnée.  Pendant  la  longue  absence 
de  Maggie,  sa  beauté  splendide  s'était  complètement  épanouie,  et 
la  sévère  simplicité  de  sa  toilette  semblait  faire  ressortir,  au  lieu  de 
l'atténuer,  la  singulière  transparence  de  son  teint  brun,  l'ardeur 
de  ses  yeux  italiens,  et  la  rare  abondance  des  cheveux  noirs  qui  cei- 
gnaient comme  un  diadème  de  jais  son  front  superbe.  Une  épithète 
dont  on  a  trop  abusé  caractériserait  mieux  que  toute  autre  cette 
beauté  qui  s'imposait  aux  regards  par  les  éclairs  émanés  d'elle. 

Non  sans  protestations,  mais  sans  effort  et  sans  obstacle,  dès  la 


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DORLCOTE-MILL.  851 

première  soirée  où  la  conduisit  sa  cousine,  elle  s'empara  de  cette 
royauté  que  les  hommes  décernent  et  que  les  femmes  envient.  A  par- 
tir de  ce  jour-là,  les  lions  de  Saint-Ogg  se  disputèrent  l'attention 
de  la  pauvre  sous-maîtresse,  et  les  douairières  de  l'endroit  se  pri- 
rent à  décrier  de  leur  mieux  sa  «  figure  de  bohémienne.  »  Dans  ce 
concerto  d'admirations  et  de  jalousies  tout  à  coup  déchaînées  autour 
de  Maggie,  —  et  qui,  tout  en  l'étonnant,  ne  devaient  pas  la  trouver 
indijfférente,  —  la  magnifique  basse-taille  de  Stephen  Guest  ne  fai- 
sait pas  sa  partie;  mais  le  silence  qu'il  gardait  sur  les  perfections  de 
la  nouvelle  venue,  —  et  peut-être  aussi  le  redoublement  de  ses  at- 
tentions pour  miss  Lucy,  —  auraient  mis  sur  ses  gardes  une  per- 
sonne moins  candide  et  moins  inavertie. 

La  brusque  transition  survenue  dans  ses  habitudes,  la  vie  du 
monde  substituée  tout  à  coup  à  l'ennuyeuse  routine  du  pensionnat 
où  elle  s'étiolait,  le  langage  flatteur  qui  sans  cesse  caressait  son 
oreille  charmée,  les  attentions  qui  se  multipliaient  autour  d'elle,  les 
hommages  ingénieux  qui  lui  étaient  rendus  de  tous  côtés,  produi- 
saient sur  cette  vive  et  délicate  nature  l'effet  d'un  philtre  puissant. 
Elle  marchait  dans  cette  nouvelle  existence  comme  dans  un  rêve 
splendide,  éblouie,  fascinée,  s' appartenant  à  peine.  De  temps  en 
temps,  un  long  regard,  plus  doux,  plus  caressant  que  tout  autre, 
sollicitait  un  de  ses  sourires.  De  temps  en  temps,  une  voix  mâle  et 
vibrante,  dont  le  son  la  faisait  tressaillir,  lui  révélait  un  de  ces  chants 
inspirés  où  les  grands  maîtres  de  l'art  italien  ont  enfermé,  comme  un 
poison  subtil,  les  plus  tendres  invocations  du  désir.  Ce  regard,  cette 
voix  la  jetaient  dans  un  trouble  nouveau  pour  elle,  trouble  délicieux 
dont  elle  jouissait  sans  remords.  N'étaient-ce  pas  la  voix,  le  regard 
de  Stephen,  le  fiancé  de  Lucy,  l'ami  de  Philip? 

Philip,  elle  l'avait  revu,  relevée  par  son  frère  du  serment  qu'elle 
avait  prêté  jadis.  —  Vous  êtes  libre,  lui  avait  dit  Tom,  puisque  notre 
père  n'est  plus,  de  choisir  entre  Philip  et  moi.  Je  ne  l'accepterai  ja- 
mais pour  frère.  Voyez  s'il  vous  convient  d'en  faire  votre  mari.  — 
Elle  l'avait  revu  en  lui  tendant  cordialement  une  main  qui  ne  trem- 
blait pas  dans  celle  du  pauvre  jeune  homme.  C'était  donc,  comme 
autrefois,  d'un  côté  le  dévouement  absolu,  le  sentiment  unique  et 
dominateur,  de  l'autre  une  amitié  vraie,  une  reconnaissance  sincère, 
rien  de  moins  et  rien  de  plus.  Pour  consacrer  sa  vie  entière  à  Mag- 
gie, Philip  eût  tout  sacrifié,  tout  bravé.  Maggie,  hélas!  ne  pouvait 
lui  donner  en  retour  qu'une  de  ces  affections  sur  lesquelles  la  rai- 
son garde  ses  droits  et  les  circonstances  leur  empire.  Après  tout, 
n'était-il  pas  naturel  qu'il  en  fût  ainsi?  Et  comment  aurait-il  osé 
s'en  plaindre?  Le  ciel  qui  l'avait  faite  pour  inspirer  l'amom*,  — l'in- 
spirer et  le  partager  peut-être,  —  l'avait  créé,  lui,  pour  en  souffrir 
et  ne  l'inspirer  jamais. 


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832  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

11  assista,  silencieux  témoin,  à  tout  un  drame  dont  sa  jalousie  lui 
livrait  un  à  un  les  secrets  les  plus  intimes,  ceux  qui  échappaient 
aux  acteurs  eux-mêmes,  et  dont  ils  ne  devaient  avoir  qu'après  lui 
la  révélation  tardive.  11  vit  Maggie  et  Stephen,  luttant  de  froideur 
affectée,  essayer  de  se  persuader  qu'ils  n'avaient  aucun  attrait  l'un 
pour  l'autre.  II  les  vit  céder  malgré  eux,  sans  vouloir  y  croire  et  en 
s'y  refusant,  à  l'entraînement  presque  irrésistible  de  cette  familia- 
rité dangereuse  que  l'imprudente  Lucy  avait  voulu  établir  dès  l'a- 
bord entre  sa  cousine  et  son  prétendu.  11  eût  pu  leur  dire  à  Tun  et 
à  l'autre,  —  alors  qu'ils  se  croyaient  encore  maîtres  d'eux-mêmes, 
— ^^  qu'ils  ne  s'appartenaient  plus,  et  que  le  sort,  non  leur  volonté, 
les  ferait  innocens  ou  coupables  d'une  trahison  dont  la  seule  idée 
les  eût  alors  épouvantés. 

Parfois,  dans  les  jours  qui  suivirent  ses  premières  découvertes,  le 
fil  qui  le  guidait  dans  cet  obscur  labyrinthe  se  brisait  entre  ses  mains. 
11  croyait  s'être  abusé;  il  regrettait  d'injustes  soupçons,  il  se  félici- 
tait de  les  avoir  repoussés  loin  de  lui.  Puis  la  vérité  poignante  lui 
•apparaissait  de  nouveau;  un  geste  involontaire,  un  regard  lui  ren- 
daient toutes  ses  anxiétés,  toutes  ses  tortures. 

La  sécurité  de  Lucy,  la  loyauté  de  Maggie  le  rassuraient  aussi 
parfois.  — .Si  mon  frère  y  consentait,  je  serais  volontiers  votre 
femme,  lui  avait  dit  Maggie  un  jour  où,  dévoré  d'angoisses,  il  avait 
voulu  sonder  ce  cœur  qui  s'ignorait  encore.  Et  miss  Deane  lui  avait 
suggéré  l'idée  de  dompter  la  malveillance  persistante  de  Tom  en  l'ai- 
dant à  réaliser  la  dernière  volonté  du  vieux  TuUiver,  à  racheter  l'u- 
sine patrimoniale,  à  réinstaller  la  famille  dans  le  domaine  d'où  elle 
avait  été  chassée. 

J'ai  dit  à  quel  point  Philip  était  aimé  de  son  père;  ce  fut  pourtant 
une  terrible  lutte  que  celle  où  il  s'engagea  pour  le  rendre  complice 
de  ses  projets  d'avenir.  Wakem  n'avait  jamais  éprouvé  contre  le  père 
de  Tom  et  de  Maggie  les  sentimens  haineux  que  le  pauvre  vieil- 
lard lui  prêtait;  mais  le  souvenir  de  l'insulte  si  gratuite  qu'il  avait 
subie  vivait  encore  au  cœur  de  Yatiorney.  Accepter  pour  bru  la  fille 
de  l'homme  qui  l'avait  frappé,  rendre  aux  enfans  de  cet  homme  le 
domaine  dont  la  possession  lui  avait  été  reprochée  comme  s'il  l'eût 
acquis  par  des  voies  illégitimes ,  c'était  beaucoup  pour  une  volonté 
obstinée,  pour  un  caractère  naturellement  inflexible.  A  vrai  dire,  sur 
cette  volonté,  sur  ce  caractère  de  fer,  le  frêle  Philip  exerçait  un  as- 
cendant irrésistible,  dû  à  sa  faiblesse  même.  En  face  de  cet  être  dés- 
armé dont  il  était  l'unique  appui,  et  qui,  privé  du  seul  bonheur  au- 
quel il  aspirât,  de  la  seule  affection  qu'il  eût  conquise,  devait  mourir 
sans  avoir  connu  de  la  vie  autre  chose  que  ses  amertumes  et  ses  mi- 
sères, l'homme  d'affaires  impassible  et  froid,  le  légiste  endurci  sen- 
tait fléchir  sa  rigidité,  tomber  ses  résistances.  Ses  colères  mêmes,  en 


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DOBLGbTE-BniX,  83S 

pareil  cas,  le  mettaient  à  la  merci  de  Pfailip,  certain  de  le  voir  plier 
quand  il  en  avait  subi  le  rude  assaut. 

Le  fils  de  Yattomey  avait  réus^  cette  fois  encore  à  vaûncre  l'obs- 
tination de  son  père.  Aidé  sans  le  savoir  par  cet  auxiliaire  tout- 
puissacnt,  —  et  secondé  par  M.  Deane,  que  miss  Lucy  avait  mis  dans 
ce  qu'elle  croyait  être  les  intérêts  de  Maggie  et  de  Philip,  —  Tom 
était  rentré  à  Dorlcote-Mill,  où  sa  mère  l'avait  suivi,  oi  il  eût  voulu 
voir  revenir  Maggie.  Celle-ci  pourtant,  décidée  à  rester  libre  et  par 
conséquent  à  repartir,  demeurait  en  attendant  à  Saint- Ogg,  où  la . 
retenait  une  sorte  de  torpeur  enchantée. 

Ils  ne  s'étaient  pas  encore  dit  qu'ils  s'aimaient,  mais  Stephen  ne 
revenait  plus  chaque  jour  auprès  de  Lucy  que  pour  chercher  un  de 
ces  longs  regards  noirs  de  Maggie  dont  l'éclat  le  fascinait.  Et  quand 
il  était  au  piano,  quwd  Maggie  se  sentait  pâlir  aux  accens  de  cette 
voix  nerveuse  qui  avait  sur  elle  une  puissance  presque  magnétique, 
Philip  assistait  palpitant  à  Féclosion  mystérieuse  de  cet  amour  qui 
le  navrait.  En  le  voysmt  croître  et  grandir  dans  le  silence  et  dans 
les  ténèbres,  il  ne  pouvait  plus  rien  attendre,  —  bien  décidé  à  n'in- 
tervenir jamais,  —  que  l'illumination  soudaine  du  premier  aveu.  Il 
pressentait  que  l'âme  loyale  de  Maggie,  inerte  sous  le  charme  invi- 
sible, dominée  par  l'attraction  mystérieuse,  se  révolterait  au  prehiier  . 
indice,  au  premier  signal,  au  premier  rayon  qui  lui  dénoncerait  l'es- 
pèce de  larcm  bas  et  lâche  dont  on  pourrait  la  crohre  coupable,  si 
elle  acceptait  l'amour  de  Stephen. 

Un  moment  il  dut  croûre,  il  crut  ses  prévisions  réalisées.  Où, 
comment,  à  quelle  occasion  furent  prononcées  les  paroles  qu'il  at- 
tendait? Jamsds  il  ne  l'a  su;  mais  il  ne  put  se  tromper  à  l'air  froid  et 
hautain  de  Maggie,  aux  regards  humbles  et  désespérés  du  fiancé  de 
Lucy.  Il  comprit  le  départ  de  la  jeune  fille ,  qui ,  sous  un  prétexte 
futile,  voulut  aller  passer  plusieurs  jours  chez  une  de  ses  tantes,  à 
quelques  lieues  de  Saint-Ogg.  Il  devina  les  angoisses  de  son  rival 
dans  ces  courses  à  cheval  où  l'amant  désespéré  semblait  prendre 
plaiàir  à  user  ses  forces,  et  dont  l'une,  —  Philip  en  fut  instruit,  — 
conduisit  Stephen  dans  la  paisible  ferme  où  Maggie  était  allée  re-^ 
trouver  la  sœur  de  son  père.  Le  fiancé  de  Lucy  put  s'y  présenter, 
grâce  à  l'ignorance  de  cette  excellente  femme,  comme  chargé  d'un 
message  de  miss  Deane  pour  miss  Tulliver.  Il  put  ainsi  forcer  Mag- 
gie indignée,  mais  émue,  à  l'écouter  encore  une  fois.  Plus  habile, 
il  ne  l'eût  peut-être  pas  trompée;  mais,  sincère  et  se  trompant  lui- 
même,  il  répondit  par  de  nobles  paroles  d'abnégation  aux  fiers  scru- 
pules dont  elle  s'armait  contre  lui.  Elle  dut  croire  qu'il  renonçait  à 
elle,  et,  sans  crainte  désormais,  céda  aux  instances  de  sa  cousine  » 
qui  la  rappelait  à  Saint-Ogg. 

Tom  xxvn.  53 


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83A  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

Plus  un  regard,  plus  un  mot  échangé  entre  les  deux  jeunes  gens, 
et  jamais  Maggie  n'avait  été  plus  prévenante,  plus  affectueuse  pour 
le  malheureux  Philip.  Elle  l'atthrait,  elle  se  serrait  contre  lui,  elle 
évoquait  les  souvenirs  de  leur  jeunesse.  Dissimulée,  coquette,  elle 
n'eût  pas  autrement  agi  pour  exciter  la  jalousie  de  Stephen;  mais 
Stephen  ne  pouvait  être  sérieusement  jaloux  de  Philip.  Il  souffiradt 
simplement  à  cette  pensée,  que,  mieux  aimé  de  Maggie,  il  ne  devait 
plus  espérer  de  la  fléchir,  tandis  qu'elle  accorderait  peut-être  un 
jour  à  l'amitié  que  cet  être  souffreteux  et  difforme  lui  inspirait  les 
droits,  le  bonheur  refusés  à  l'ardeur  insensée  de  son  rival. 

Les  choses  en  étaient  là,  quand  un  soir,  —  chez  M.  Deane,  où  les 
quatre  jeunes  gens  étaient  réunis,  comme  d'ordinaire,  après  le  dîner, 
—  Lucy,  toujours  attentive  et  bonne,  proposa  d'organiser  quelques 
parties  de  bateau  pour  les  derniers  jours  que  Maggie  devait  passer 
auprès  d'elle.  En  effet,  voulant  se  soustraire  aux  angoisses  d'une  si- 
tuation difficile,  et  dont  sa  loyauté  souffrait  chaque  jour  davantage, 
la  courageuse  enfant  venait  d'annoncer  son  départ  pour  le  pen- 
sionnat, où  elle  allait  reprendre  ses  humbles  et  arides  fonctions. 

Stephen  était  particulièrement  soucieux  ce  soir-là,  et  ne  parut 
pas  prendre  pour  lui  l'invitation  qui  lui  était  indirectement  offerte. 
Philip,  à  qui  miss  Deane  s'était  naturellement  adressée,  venait  d'ac- 
cepter avec  joie.  Un  peu  piquée,  mais  sans  vouloir  en  rien  laisser 
paraître,  la  fiancée  de  Stephen  s'excusait,  sur  les  difficultés  de  navi- 
gation qu'offrait  la  rivière,  de  l'appel  qu'elle  faisait  à  la  complaisance 
de  certains  cavaliers,  plus  ou  moins  empressés,  disait-elle.  L'allu- 
sion était  trop  claire  pour  que  Stephen  put  se  dispenser  d'y  répon- 
dre. —  Si  vous  n'aviez  que  moi,  je  serais  des  vôtres,  dit-U  sans 
trop  de  façons. 

—  Miss  Deane,  repartit  aussitôt  Philip,  ne  se  doutait  point,  en 
m'invitant,  qu'elle  excluait  une  autre  personne.  Je  résigne  donc  mes 
fonctions  de  rameur. 

Stephen,  averti  par  ces  mots  significatifs,  se  hâta  de  protester 
contre  l'intention  désobligeante  qu'ils  lui  prêtaient.  —  Non,  dit-il» 
n'allez  pas  vous  y  tromper,  cher  Philip,  c'est  le  nombre  des  passa- 
gers, nullement  leur  qualité,  qui  me  ferait  décliner  l'honneur  d'es- 
corter miss  Deane...  A  quatre,  la  manœuvre  de  nos  petits  bateaux 
est  horriblement  gênante....  Arrangeons  mieux  les  choses...  Nous 
alternerons,  vous  et  moi...  Commencez  demain...  Je  prendrai  ma 
revanche  à  la  première  promenade. 

Tout  était  ainsi  convenu,  mais  Philip  avait  compté  sans  les  crises 
fréquentes  qui  fatiguaient  sa  débile  santé.  Le  lendemain  matin,  il 
se  sentit  hors  d'état  de  sortir,  et^  par  un  billet,  pria  Stephen  de  le 
remplacer. 

Ni  de  cette  journée  ni  de  celle  qui  suivit,  Philip  ne  put  quitter  sa 


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DOKLCOTE-MUX.  835 

'diambre,  où  son  père  le  gardait  à  vue  et  l'entourait  de  soins  assidus. 
Le  surlendemîdn,  on  lui  remit  une  épaisse  enveloppe  dont  la  sus- 
criplion  le  fit  tressaillir.  Il  venait  de  reconnaître  l'écriture  de  Mag- 
gie,  et  la  lettre  était  timbrée  d'un  petit  port  situé  sur  la  côte,  à  plu- 
sieurs lieues  de  l'embouchure  de  la  Floss. 

Voici  ce  que  oontenaient  ces  pages,  tracées  à  la  hâte,  et  dont  le 
<lésordre  même  avait  son  éloquence  : 

<(  Philip,  mon  ami,  mon  frère,  écoutez-moi!  Je  suis  perdue,... 
perdue  à  januds  pour  vous.  Peut-être  le  savez-vous  déjà;  mais  vous 
ignorez,  et  il  faut  que  vous  sachiez  tout  ce  qui  est  arrivé...  Il  faut 
que  vous  me  compreniez,  que  vous  me  pardonniez.  D'autres  ne  vou- 
dront ni  me  pardonner  ni  me  comprendre. 

«  Hier,  à  midi,  je  vous  attendais.  Lucy,  —  vous  devinez  pourquoi, 
vous  savez  combien  elle  vous  prête  volontiers  assistance,  —  avait 
voulu  nous  devancer  en  voiture  avec  son  père  jusqu'à  Luckreth,  où 
elle  avsdt,  disait-elle,  quelques  emplettes  à  faire.  Nous  irions  l'y 
rejoindre  en  bateau;  puis,  tous  trois,  nous  reviendrions  ensemble. 

«  J'étais  seule.  Je  vous  attendais.  A  l'heure  dite,  on  a  sonné.  J'ai 
couru  au-devant  de  vous.  //  a  paru  devant  moi.  Je  ne  vous  le  nomme 
pas,  à  quoi  bon?  Quand  il  m'a  dit  pourquoi  il  venait,  quand  je  lui  ai 
appris  le  départ  de  Lucy  :  «  Eh  bien  1  m'a-t-il  dit,  restons-AOus, 
partons-nous?  Décidez  1  »  Je  tremblais  comme  la  feuille.  «  Nous  ne 
pouvons  partir,  lui  dis-je.  —  Soit...  Demeurons  donc.  » 

«  Et  il  me  regardait  comme  il  ne  m'avait  plus  regardée  depuis  bien 
des  jours.  Je  cherchais  un  prétexte  pour  l'éloigner  :  —  L'homme  du 
bateau  est  venu  chercher  les  coussins.  Il  attend...  allons  le  pré- 
venir.— Le  prévenir  de  quoi?  murmuraient. ses  lèvres  distraites... 
Son  regard  me  poursuivait  toujours.  J'avais  la  gorge  serrée.  Je  ne 
trouvais  plus  une  parole...  —  Allons,  me  dit-il  tout  à  coup  en  me 
prenant  la  main,  nous  n'avons  plus  longtemps  à  nous  voir...  Venez I 

«  Et  je  l'ai  suivi...  Pourquoi?  comment?  Dites-le-moi,  si  vous  avez 
le  secret  de  cette  irrésistible  et  passagère  fascination.  Je  l'ai  3uivi 
-comme  vous  avez  pu  suivre,  dans  un  rêve,  quelque  redoutable  fan- 
tôme qui  vous  effrayait  et  vous  attirait  tout  à  la  fois. 

«  Après  m' avoir  assise  au  fond  de  la  barque,  disposé  autour  de 
moi  les  coussins,  ouvert  et  mis  dans  mes  mains  inertes  le  parasol 
qui  devait  protéger  mon  front,  il  s'est  mis  à  ramer,  toujours  muet. 
A  peine  de  temps  à  autre  un  mot  caressant,  parti  de  ses  lèvres,  ve- 
nait-il me  rappeler  ce  son  de  voix  que  je  n'ai  jamais  entendu  en 
vain.  Le  rêve  continuait.  Le  soleil  brillait,  la  brise  était  fraîche;  le 
bruit  cadencé  des  rames,  l'éclat  du  ciel,  l'aspect  mouvant  des  rives, 
ce  regard  fixé  sur  moi,  ce  silence  obstiné,  tout  contribuait  à  me  ber- 
cer, à  m' enivrer,  à  m' étourdir.  Je  n'étais  plus  un  être  vivant  et  vou- 
lant, j'étais  une  épave  que  le  flot  emportait^ 


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8S6  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

((  Songez,  Philip,  que  je  vous  parle  ici  comme  je  parlerais  à  Dieu 
lui-même,  sans  craindre  qu'un  ange  vînt  me  démentir.  — De  temi^ 
en  temps  une  vague  pensée  me  venait  que  la  barque  alkdt  toucher 
terre  et  que  le  rêve  finirait. 

«  Tout  à  coup,  —  après  combien  de  temps,  je  ne  ssûs,  —  il  cessa 
de  ramer,  posa  les  avirons  au  fond  de  Fesquif,  et  son  regard  s'abaissa 
sur  l'eau,  comme  s'il  mesurait  la  rapidité  avec  laquelle  la  barque 
pouvait  marcher  d'elle-même  sous  la  seule  impulsion  du  courant. 
Je  sortis  seulement  alors  de  ma  torpeur  et  jetai  un  rapide  regard  sur 
les  bords  du  fleuve.  Ils  ne  m'offraient  aucun  de  ces  paysages  qui  me 
sont  si  familiers.  Due  crainte  subite  vint  m' éclairer.  —  Nous  avons 
passé  Luckreth,  m'écriai-je.  —  Depuis  longtemps,  me  répondit-U. 

«  Cet  étrange  aveu,  et  le  calme  accent  avec  lequel  il  m'était  fait« 
me  laissèrent  stupéfaite.  Ils  m'eussent  indignée,  si  j'eusse  pu  voir  la 
moindre  préméditation  dans  ce  qui  venait  de  se  passer;  mais  il  était 
bien  évident  qu'en  venant  le  matin,  il  ne  savait  pas  me  trouver 
seule,  bien  évident  qu'il  n'avait  pas  songé  un  instant  à  m'engager 
malgré  moi  dans  cette  voie  presque  sans  retour  où  nous  venions 
d'entrer  tous  les  deux.  Vous-même,  Philip,  vous-même,  à  ce  mo- 
ment, n'auriez  pu  l'en  soupçonner. 

«  —  Que  faire  à  présent?  lui  dis-je,  sans  bien  comprendre  moi- 
même  l'espèce  de  tranquillité  désespérée  avec  laquelle  je  lui  parlais, 
alors  que  les  transes  de  l'agonie  intérieure  comprimaient  mon  cœur 
glacé.  J'avais  devant  les  yeux  le  visage  de  Lucy,  sa  douce  et  pure 
physionomie,  son  regard  douloureux  et  méprisant.  Il  vint  alors  s'as- 
seoir près  de  moi  :  —  Maggie,  me  dit-il,  nous  ne  pouvons  plus 
songer  à  revenu:  sur  nos  pas...  Puis,  dénouant  mes  mains  crispées 
l'une  dans  l'autre,  il  ajouta,  sur  le  ton  de  la  conviction  la  plus  ab- 
solue :  —  Ne  rentrons  là-bas  qu'unis  à  jamais,...  quand  notre  amour 
n'aiu*a  plus  rien  à  redouter  de  personne,...  quand  vous  serez  ma 
femme. .. 

«  Ces  paroles,  fermes,  décisives,  semblaient  un  oracle  de  la  Pro- 
vidence. Elles  m'ouvraient,  pour  ainsi  dire,  les  portes  de  l'avenir; 
le  prestige  en  était  irrésistible.  Obstacles,  remords,  tout  semblait 
disparaître  à  la  fois.  —  Voyez,  reprit-il,  nous  ne  sommes  pour  rien 
dans  tout  ceci.  Les  autres  ont  tout  fait...  Le  sort  a  décidé...  La  ma- 
rée elle-même  nous  emporte  loin  de  ce  qui  nous  séparait...  Elle 
nous  pousse  vers  Torby,  où  nous  prendrons  terre.  De  là,  dans  peu 
d'heures,  nous  serons  à  York, ...  et  York  est  bien  près  de  l'Ecosse... 
Nous  ne  ferons  halte  que  là...  Nous  ne  nous  abriterons  sous  le  même 
toit  que  lorsque  nous  serons  irrévocablement  l'un  à  l'autre...  » 
Étranges  projets,  assurance  et  calme  plus  étranges  encore I...  Mais 
quand  un  inst'mct  secret  me  poussait  à  me  révolter  contre  cet  as- 
cendant que  sa  volonté  prenait  sur  la  mienne»  une  pensée  me  venait 


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DORLGOTE-MILL.  837 

qui  arrêtait  tout  reproche  et  tout  refus  :  je  sentais  qu'il  avait  cédé 
à  la  même  impulsion  que  moi.  Ma  faiblesse  m'expliquait  la  sienne. 
De  quel  droit  m'indigner?  Gomment;  échapper  à  la  nécessité  qui  nous 
assiégeait  de  toutes  parts? 

«  Tenez,  Philip,  je  sens  que  j'ai  entrepris  une  justification  impos- 
sible... Je  le  sens,  et  je  serais  tentée  d'anéantir  ces  lignes,  les  pre- 
mières que  je  trace  depuis  que  le  rêve  est  dissipé,  depuis  que  j'ai 
recommencé  à  m'appartenir.  D'ailleurs  je  devine  tout  ce  que  yous 
souffrez  en  les  lisant.  Je  n'explique  plus,  je  raconte,  et  en  aussi  peu 
de  mots  que  possible. 

«  Quand  il  me  vit  m'abandonner,  inerte,  à  sa  volonté,  il  n'ajouta 
plus  un  mot  qui  pût  me  rappeler  à  moi-même.  La  brise  fratchiséait. 
il  m'enveloppa  des  pieds  à  la  tête  dans  son  manteau,  et,  retournant 
à  ses  rames,  pressa  notre  course  vers  Torby.  En  quittant  Saint-Ogg, 
nous  avions  croisé  plusieurs  bâtimens  à  voile  ou  à  vapeur.  Depuis 
une  heure  ou  deux,  nous  n'en  rencontrions  plus  que  de  loin  en  loin. 
Il  en  vint  un  derrière  nous  qui  marchait  dans  la  même  direction 
que  notre  esquif,  et  nous  gagnait  évidemment  de  vitesse.  Il  le^  re- 
garda avec  attention,  et  frappé  d'une  pensée  subite  :  «  Maggiei  me 
dit-il,  vous  êtes  lasse...  La  pluie  peut  venir...  Nous  aurions  de  la 
peine  à  gagner  Torby...  Ce  bâtiment  qui  arrive  sur  nous  n'est  qu'un 
caboteur  du  commerce,  et  nous  n'y  serons  peut-être  pas  très  com- 
fortablement  installés;  pourtant,  s'il  est  frété  pour  Mudport  ou  tout 
autre  point  de  la  côte  au  nord,  il  serait  mieux  d'y  monter...  »  La 
peur  me  prit  à  ces  mots;  mais  la  peur,  à  quoi  sert-elle?  Je  ne  trou- 
vais pas,  dans  le  désordre  de  mes  pensées,  une  seule  objection  plau- 
sible à  ces  arrangemens  devenus  inévitables.  Je  me  tus  donc,  et  il 
rama  de  manière  à  pouvoir  accoster  le  navire.  Il  dit  au  capitaine, 
en  le  hélant,  que  nous  nous  étions  laissés  entraîner...  —  Cette 
dame,...  ma  femme,  ajouta- t-il,  se  reprenant,  est  épuisée  de  fatigue 
et  de  faim...  Si  vous  pouviez  remorquer  notre  esquif  et  nous  pren- 
dre abord,  vous  nous  rendriez  un  vrai  service.  »  Le  maître  du  na- 
vire, un  Hollandais,  consentit  sans  peine  à  cet  arrangement.  Les 
coussins  de  notre  barque  servirent  à  m'instaJler  commodément  sur 
le  banc  de  poupe,  aucune  cabine  n'existant  sur  ce  petit  navire  où 
une  femme  pût  être  logée.  Une  heure  après,  les  cinq  hommes  d'é- 
quipage avaient  cessé  de  nous  regarder  avec  cette  curiosité  qui 
m'était  importune.  La  main  dans  la  main,  nous  causions  tout  bas. 
Je  n'éprouvais  plus  ni  scrupules,  ni  repentir.  Le  pas  était  franchi, 
me  semblait-il,  et  la  question  à  jamais  tranchée.  Le  songe  durait 
encore,  brillant  comme  l'horizon,  où  le  soleil  s'abîmait  derrière  un 
immense  rideau  de  nuages  empourprés.  Ce  fut  ainsi  que  le  sommeil 
vint  me  prendre.  Chose  étrange,  Philip,  toute  cette  nuit-là  je  ne 
rêvai  que  de  vous,  de  vous  et  de  mon  frère  cependant,  car,  au  mo- 


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8S8  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ment  où  les  frissons  du  matin  vinrent  m' éveiller,  j'aviûs  devant  les 
yeux  son  front  sévère,  dans  les  oreilles  Faccent  de  sa  voix  irritée. 

«  J'étais  seule  quand  mes  yeux  s'ouvrirent  :  lui  n'était  plus  là. 
Souvenirs  poignans,  honte,  terreur,  tout  me  revint.  Le  prestige  était 
évanoui.  La  vérité  m'apparsdssait,  dure  et  menaçante.  Dans  son  mi- 
roir cruel  dont  je  ne  pouvais  plus  détourner  mes  regards,  je  me  voyais 
sous  un  aspect  qui  m'était  nouveau,  celui  d'un  être  égoïste,  perfide, 
qui  ment  et  trahit.  Je  m'étais  dit  cent  fois  qu'avant  de  me  laisser 
égarer  jusqu'à  cette  ignominie,  j'aimerais  mieux  être  morte.  Eh 
bien!  elle  était  là,  je  cédais.  Le  devoir  parlait,  je  ne  l' écoutais  plus.* 
Mon  âme,  que  j'étais  accoutumée  à  voir  tendre  naturellement  vers 
les  hauteurs,  vers  la  lumière  sereine  et  l'atmosphère  épurée,  se 
traînait,  sous  le  fouet  des  passions,  dans  je  ne  sais  quels  lieux  obs- 
curs, et  glissait  sur  un  limon  empesté.  —  Où  allait-elle  ainsi?  au 
bonheur?  — Est-ce  que  je  serais  jamais  heureuse,  songeant  à  Lucy, 
songeant  à  vous,  songeant  à  mon  frère,  à  ces  trois  nobles  cœurs  en 
qui  j'aurais  tué  l'espérance  et  la  foi?  Lui-même  pourrùtAl  jamais 
croire,  espérer  en  cette  femme  qu'il  aurait  vue  à  la  merci  d'im  en- 
traînement désavoué  par  sa  conscience? 

«  Qu'ajouterai-je,  Philip?  Ce  fut  là,  pour  ainsi  dire,  un  baptême 
nouveau.  Le  jour  se  levait  en  moi,  comme  sur  la  mer.  Je  me  sentais 
retrempée  par  ces  fortes  brises  qui  toute  la  nuit  avaient  passé  sur 
mon  front  fiévreux.  L'heure  de  la  faiblesse  était  passée.  Une  rude 
journée  commençait;  mais  je  me  sentais  la  volonté,  le  courage  d'une 
lutte  égale  au  péril.  Cette  lutte,  vous  pressentez  ce  qu'elle  a  dû  ëUe; 
Dieu  aidant,  —  et  votre  souvenir  aussi,  —  je  n'y  ai  pas  succombé.  Si 
jamais  il  a  dû  me  savoir  inflexible,  c'est  quand,  lui  laissant  ma  main 
qu'il  pressait  sur  son  cœur  ému,  et  répondant  par  un  sourire  affec- 
tueux à  son  regard  plein  d'angoisse,  j'accueillis  amicalement  ses  pre- 
mières questions.  Peu  à  peu,  sans  un  mot  échangé  sur  notre  situation, 
il  devinait  ma  pensée.  Mieux  il  la  devinait,  moins  il  osait  soulever  le 
voile  transparent  qui  la  lui  cachait  encore.  11  ne  pouvait  se  décider 
à  parler  de  ce  qui,  peu  d'heures  auparavant,  était  devenu  pour  lui 
et  pour  moi  le  sujet  d'une  causerie  presque  familière.  Ce  fut  seule- 
ment en  vue  de  Mudport  qu'il  dut  se  résoudre  à  mentionner  les  ar- 
rangemens  qu'il  allait  prendre  pour  la  suite  de  notre  voyage.  Dès 
les  premiers  mots,  je  l'arrêtai  :  —  Non,  lui  dis-je,  nous  ne  partirons 
pas  ensemble. . .  Nous  allons  nous  séparer  ici. . . 

«  Ces  choses  que  je  vous  raconte  se  sont-elles  bien  réellement 
passées  aujourd'hui  même?  Et  moi  qui  vous  écris,  seule,  dans  une 
maison  inconnue,  en  attendant  l'heure  où  le  stage-coach  va  me  ra- 
mener auprès  de  ma  mère,  —  est-ce  moi  qui,  tantôt  essayant  de 
calmer,  de  consoler  cette  âme  irritée,  ce  cœur  ulcéré  par  d'iné- 
branlables refus,  sentais  encore  les  tressaillemens  douloureux  de  la 


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DOBLGQTE-KILL.  839 

passion  mal  étouffée,  les  remords  d'un  parti  pris  cruel,  les  indéci- 
sions d'une  volonté  vacillante? 

«  Si  j'osais  vous  revoir,  Philip,  je  ne  vous  aurais  point  écrit;  mais 
de  bien  longtemps  au  moins,  si  ce. n'est  à  jamais,  je  sens  que  je  ne 
pourrai  me  retrouver  en  face  de  vous  ou  de  Lucy.  Je  sais  que,  rele- 
vée à  mes  propres  yeux  d'une  chute  irréparable  par  l'effor*.  éner- 
gique auquel  je  dois  mon  salut,  je  ne  saurais  l'être  aux  vôtres  ni 
surtout  aux  yeux  du  monde.  Plus  riche,  plus  libre  par  conséquent, 
—  et  si  une  pareille  démarche  ne  devait  pas  me  faire  mal  juger,  — 
je  quitterais  mon  pays.  En  attendant  que  le  temps  m'ait  permis  de 
recouvrer,  avec  l'estime  publique,  le  seul  moyen  que  j'aie  ici-bas  de 
gagner  ma  vie,  il  faut  plier  la  tête  et  subir  toutes  les  humiliations 
que  l'avenir  me  réserve.  Je  pressens  qu'elles  seront  amères,  et  si, 
pour  m'y  soustraire,  un  simple  vœu  suffisait,  je  demanderais  à  Dieu 
de  me  reprendre  cette  existence  dont  j'ai  fait  jusqu'à  ce  jour  un  si 
triste  usage. 

c(  Philip,  plaidez  ma  cause  auprès  de  Lucy.  Et  qu'elle  ne  pardonne 
pas  à  moi  seule  une  erreur,  une  faute,  qui  sont  à  moi  plus  qu'à  lui!  » 

Pendant  que  Philip  lisait  et  relisait,  —  Dieu  sait  avec  quelle  amer- 
tume de  cœur  et  quel  écrasant  retour  sur  lui-même ,  —  cette  con- 
fession navrante,  tandis  qu'il  pesait  une  à  une  les  mille  raisons  qui 
lui  rendaient  impossible  de  courir  au  secours  de  Maggie,  Tom  Tul- 
liver,  les  traits  plus  contractés,  les  gestes  plus  brusques  encore  qu'à 
l'ordinaire,  son  chapeau  rabattu  sur  ses  sourcils  froncés,  ses  mains 
plongées  dans  les  poches  de  son  surtout,  promenait  ses  inquié- 
tudes et  sa  colère  dans  le  jardin  de  Dorlcote.  Sa  mère ,  de  temps 
en  temps,  venait  jeter  sur  lui,  par  une  des  fenêtres  du  vieux  mou* 
lin,  un  regard  effaré.  Ils  ne  savaient  encore,  ni  l'un  ni  l'autre,  ce 
qu'était  devenue  Maggie  depuis  sa  mystérieuse  disparition.  Tom 
n'avait  pas  cru  devoir  aggraver  le  scandale  en  courant  lui-même  sur 
les  traces  de  sa  sœur.  Il  avait  chargé  de  ce  soin  un  ami  d'enfance 
aussi  dévoué  à  Maggie  qu'à  lui-même,  et  cet  ami,  revenu  de  Mud- 
port,  —  où  naturellement  il  n'avait  pu  se  procurer  aucune  nouvelle 
du  couple  fugitif,  —  lui  avait  annoncé  que,  selon  toute  apparence, 
les  deux  jeunes  gens  étaient  passés  en  Ecosse.  Restait  à  savoir  si  le 
mariage  s'était  accompli,  ou  si  la  jeune  fille,  déjà  perdue  de  réputa- 
tion, n'avait  pas  obtenu  la  seule  réparation  qui  pût  atténuer  sa  faute. 

Dans  un  moment  où  il  tournait  le  dos  à  la  porte  du  jardin  et  re- 
gardait, sans  les  voir,  les  bouillonnemens  de  la  chute  d'eau  battue 
par  les  roues,  une  femme  de  haute  taille  apparut  tout  à  coup  sur 
le  seuil.  *A  peine  osait-elle  avancer,  à  peine  pouvait-elle  se  tenir  de- 
bout, affaissée  sous  la  frayeur  que  lui  causait  ce  frère  impeccable, 
inexorable,  qui  jamais  ne  lui  montrait  l'indulgence  dont  elle  avait 
maintenant  si  grand  besoin.  Cette  indulgence,  elle  ne  la  souhaitait 


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8i0  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

point  pour  sa  faute;  elle  y  aspiradt  comme  à  un  des  moyens  d'ex- 
piation qui  lui  ^t^ent  encore  laissés.  Le  bruit  du  loquet  n'attira  pas 
l'attention  de  Tom,  assourdi  par  le  bruit  de  l'eau  tourmentée.  Lors 
donc  qu'il  se  retourna,  il  se  trouva  tout  à  coup  en  face  de  cette 
pauvre  créature,  dont  la  pâleur  effarée,  l'air  de  souffrance  et  d'abat- 
temrat  confirmaient  les  plus  tristes  conjectures  qu'il  eût  pu  former. 

—  Étes-vous  mariée  ?••.  lui  demanda-t-il  brusquement. 
Elle  ne  répondit  pas. 

—  Que  venez-vous  faire  ici  ? 

—  Je  viens,  dit-elle  humblement,  y  chercher  asile  auprès  de  vous. 

—  Je  n'ai  pas  d'asile  pour  une  femme  de  votre  espèce,  reprit -il 
d'une  voix  que  la  rage  seule  faisait  trembler.  Vous  nous  avez  tous 
déshonorés.  Vous  avez  avili  le  nom  de  notre  père.  Vous  avez  été 
une  malédiction  pour  tous  ceux  qui  vous  ont  aimée.  Vous  avez  ag^ 
bassement,  traîtreusement...  Aucune  considération  n'a  pu  vous  re- 
tenir, aucun  lien  vous  rester  sacré...  Vous  ne  m'êtes  plus  rien,  sa- 
chez-le!... 

En  ce  moment,  leur  mère  à  tous  deux  parut  à  la  porte  de  lajnaî- 
son.  La  vue  de  sa  fille ,  mais  surtout  les  paroles  de  son  fils  la 
clouèrent  indécise  sur  les  degrés.  Maggie  avait  repris  un  peu  de 
courage.  —  Tom,  disait-elle,  avant  de  me  juger,  il  faut  m'entendre. 
Peut-être  ne  suis-je  pas  aussi  coupable  que  vous  le  pensez... 

—  Coupable  ou  non,  je  ne  sais  quel  sens  vous  attachez  à  ce  mot, 
—  interrompit-il ,  passant  tout  à  coup  de  la  colère  à  une  froideur 
glaciale  qui  était  bien  autrement  effrayante,  —  vous  ne  nierez  pas 
que  vous  n'ayez  engagé  avec...  qui  vous  savez...  des  relations  clan- 
destines... Vous  ne  nierez  pas  qu'il  vous  ait  vue,  sans  l'aveu  des 
vôtres,  après  qu'il  vous  avait  parlé  de  sentimens  que  vous  deviez 
repousser  avec  horreur...  Vous  ne  nierez  pas  que,  seule  avec  lui, 
on  vous  ait  vue  passer  devant  Luckreth ,  et,  quelques  heures  après, 
débarquer  à  Mudport...  Vous  ne  nierez  pas  non  plus,  je  pense,  que 
vous  ayez  ainsi  brisé  le  cœur  d'une  parente  et  d'un  ami...  Tout  cela 
vous  laisse-t-il  innocente?... 

Chaque  parole  de  son  frère  tombait  comme  un  lourd  marteau  de 
fer  sur  la  conscience  affaissée  de  Maggie.  Elle  ne  savait  plus  dis- 
cerner, dans  ces  foudroyantes  accusations,  ce  qui  était  motivé  de 
ce  qui  était  injuste;  elle  ne  trouvait  plus  en  elle-même  ni  la  force, 
ni  la  volonté  de  s'excuser. 

— Eh  bien  !  frère,  disait-elle  à  mots  entrecoupés, ...  je  me  repens. . . 
Je  suis  au  supplice,...  Tout  ce  qui  pourra  expier  ma  faute...  Aidez- 
moi,...  préservez-moi  de  moi-même!...  Je  lutterai... 

—  Eh!  qui  peut  vous  préserver?  reprit  son  frère  avec  un  redou- 
blement d'amertume.  Ni  la  religion  n'a  d'empire  sur  vous,  ni  les 
sentimens  les  plus  vulgaires  de  reconnaissance  et  de  loyauté.  •• 


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DOBLGOTE-MILL,  8&1 

Songez  donc  que  cet  homme  n'est  pas  le  premier  pour  qui  vous  ayez 
sacrifié  vos  devoirs...  Allez,  vous  êtes  pire  que  lui!...  Et  ce  qui 
m'empêche  de  courir  le  tuer  à  cette  heure  même,  c'est,  Dieu  me 
pardonne,  que  je  devrais  commencer  par...  Tenez,  vous  m'inspirez 
un  dégoût  profond...  Vous  parlez  de  lutter  1...  Est-ce  que  vous  avez 
jamais  su  ce  que  .c'est?  Je  le  sais,  moi!...  J'ai  eu,  moi  aussi,  des 
sentimens  à  dompter,  des  passions  à  vsûncre...  J'ai -tout  vaincu, 
tout  subordonné  au  devoûr...  Ma  vie  a  été  bien  autrement  rude  que 
la  vôtre,  je  pense...  Eh  bien  1  je  l'ai  supportée  en  homme  de  cœur  et 
de  conscience...  Cet  honneur  sévère  que  j'ai  gardé  ne  servira  pas  à 
voiler  votre  infamie...  Le  monde  ne  pourra  pas  dire  que  j'aie  sanc- 
tionné, excusé  une  conduite  comme  la  vôtre...  Si  vous  manquez  de 
pain,  j'en  ai  pour  deux,  et  vous  n'avez  qu'à  parler.  Ma  mère  vous 
enverra  des  secours;  mais  vous  n'habiterez  plus  sous  ce  toitt..  Allez- 
vous-en  1 . . .  Votre  vue  me  fait  mal. 

Le  désespoir  dans  le  cœur,  Maggie  obéissait  à  cette  rude  parole. 
Elle  avait  déjà  fait  quelques  pas  vers  la  porte  du  jardin,  quand  la 
pauvre  mistress  Tulliver,  —  trouvant  au  fond  de  son  cœur  de  mère 
un  de  ces  élans  qui  valent  tous  les  dons  de  l'intelligence  et  rachètent 
toutes  ses  infirmités,  — courut  vers  elle  en  pleurant  : 

—  Attendez,  mon  enfant!...  je  vais  avec  vous,  disait-elle...  Si 
vous  n'avez  plus  que  moi,...  vous  na'avez. 

Tom,  peut-être  près  dé  faiblir,  était  rentré  dans  la  maison. 

—  Venez,  dit  sa  mère  quand  elle  ne  le  vit  plus,  et  se  sentit  dès  lors 
un  peu  moins  terrifiée...  Entrez  avec  moi;...  je  vous  coucherai  dans 
mon  lit...  Il  vous  laissera;...  je  l'en  prierai,  il  ne  me  refusera  pomt. 

Un  faible  gémissement  et  un  signe  de  tête  annoncèrent  que  Maggie 
n'entrerait  jamais  plas  dans  cette  maison,  d'où  elle  venait  d'être  si 
durement  repoussée. 

—  Eh  bien  donc!  attendez-moi  devant  la  porte;...  je  vais  vous 
suivre. 

Quand  mistress  Tulliver,  son  chapeau  sur  la  tête  et  son  châle  sur 
les  épaules,  sortit  de  sa  chambre,  elle  trouva  Tom  sur  son  passage  : 
—  Tenez,  mère,  lui  dit-il,  voici  de  l'argent...  Vous  savez  que  cette 
maison  est  vôtre...  Venez-y  quand  vous  voudrez,  demandez- moitout 
ce  qui  vous  sera  nécessaire.  ^ 

La  pauvre  mère  était  trop  effarouchée  pour  répondre  un  seul 
mot.  Elle  prit  les  billets  de  banque  qu'on  lui  tendait  et  alla  re- 
joindre sa  fille. 

V. 

Si  Maggie  était  rentrée  à  Saint-Ogg,  portant  le  nom  de  mistress 
Stephen  Guest,  et  l'heureuse  épouse  du  plus  beau  parti  de  cette 


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8i2  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

honorable  cité,  nul  doute  que  son  arrivée  n'eût  soulevé  quelques  lé- 
gers murmures,  car  enfin,  après  tout,  miss  Lucy  Deane  était  une 
personne  fort  aimée ,  fort  intéressante,  et  qu'on  eût  vue  à  regret  si 
mal  récompensée  de  sa  confiante  bonté;  msds,  les  premiers  jours 
passés,  que  d'excuses,  que  d'atténuations  n'eût-pn  pas  trouvées  pour 
la  conduite  de  la  belle  et  riche  épousée  1  Compromise  par  l'impr^i- 
dence  d'un  jeune  étourdi,  égaré,  lui,  par  une  véritable  passion,  pou- 
vait-elle se  refuser  à  ce  mariage  qu'il  avait  su  rendre  indispensable? 
Fallait-il,  par  égard  pour  sa  cousine,  — et  alors  que  celle-ci  n'était  ' 
plus  aimée  de  son  prétendu,  —  sacrifier  sa  vie,  perdre  son  avenir? 
Peut-être  eût-U  mieux  valu  que  l'amour  dévoué  de  Philip  fût  payé 
d'un  plus  complet  retour  :  il  le  méritait,  sans  nul  doute;  mais  quoi? 
Ce  pauvre  garçon  était-il  fait  pour  une  si  belle  personne?  N'eùt-il  pas 
été  monstrueux  de  voir  unis  tant  de  force  et  tant  de  faiblesse,  tant 
de  charmes  et  une  difformité  pareille  ? 

Maggie,  au  contraire,  revenait  fidèle  à  ses  devoirs  après  une  des 
plus  terribles  épreuves  qu'elle  pût  avoir  à  subir;  mais  elle  revenait 
pauvre,  sans  protecteurs,  et  son  frère,  son  appui  naturel,  la  répu- 
diait, l'abandonnait  hautement.  Dès  lors,  l'affaire  prenait  un  tout  au- 
tre aspect.  En  admettant  qu'elle  ne  fût  point  tout  à  fait  une  «  intri- 
gante »  visant  à  se  faire ,  épouser  par  le  fils  du  plus  riche  banquier 
de  la  ville,  elle  n'en  avait  pas  moins  oublié  toute  retenue,  toute 
pudeur,  en  laissant  percer  son  goût  pour  le  prétendu  de  son  amie 
la  plus  chère.  Elle  lui  devait  tant!  C'était  moins  une  cousine  qu'une 
sœur.  Qu'attendre  après  cela  d'une  personne  si  peu  retenue,  et  dont 
les  yeux  avaient  une  si  étrange  éloquence?...  On  pouvait  arguer,  en 
sa  faveur,  d'une  lettre  écrite  par  Stephen,  et  où  il  assumait  tout  le 
tort  de  leur  équipée  :  mais  franchement  un  gentleman  ne  devait- 
il  point  ce  témoignage  à  une  jeune  personne  si  singulièrement  affi- 
chée?... Quant  à  M.  Tom  TuUiver,  il  s'était  conduit  en  digne  et  hon- 
nête* homme.  Il  méritait  évidemment  que  la  fortune  lui  sourit...  La 
disgrâce  de  sa  sœur  ne  devait  pas  rejaillir  sur  lui^  et  il  fallait  bien 
espérer  que,  par  égard  pour  les  siens,  elle  se  déciderait  à  émigrer.». 
en  Amérique,  en  Australie,  le  plus  loin  possible. 

Maggie  n'était  point  de  cet  avis.  Les  premiers  affronts  qu'elle 
subit,  les  premiejjs  regards  qui  se  détournèrent  d'elle,  les  premiers 
sourire^  ironiques  qu'elle  surprit  au  bord  de  ces  mêmes  lèvres  qui 
la  flattaient  autrefois,  produisirent  en  elle  cette  réaction  violente  qui 
retrempe  le  courage  et  affermit  les  résolutions  une  fois  prises.  Vid- 
nement  quelques  amis  timides  lui  firent-ils  msinuer,  par  le  digne 
ministre  de  la  paroisse,  qu'une  jeune  fille  de  son  âge  ne  pouvait  en- 
gager avec  l'opinion  publique,  même  faussée,  égarée,  un  duel  dont 
l'issue  n'était  point  douteuse.  Il  ne  convenait  pas  à  un  caractère 
comme  le  sien  de  fuir  le  danger  quand  il  ne  menaçait  qu'elle. 


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DOBLtOTE-MILL,  8i3 

Établie  dans  une  pauvre  maisonnette  à  l'extrémité  d'un  faubourg 
de  Saint-Ogg,  elle  ne  voulut  pas  condamner  sa  mère  à  partager  une 
vie  de  privations  et  d'affronts,  et  après  quelques  semaines  mistress 
Tulliver  se  laissa  persuader  de  rentrer  à  Doricote,  où  elle  comptait 
ramener  bientôt  sa  fille.  La  pauvre  femme  méconnaissait  en  ceci 
l'obstination  dé  Tom  et  la  hauteur  d'âme  de  Maggie,  tous  deux  vic- 
times de  ce  long  malentendu  qui  durait  depuis  le  temps  où  ils  cueil- 
laient ensemble  les  marguerites  des  prairies  que  baigne  la  Floss. 

Cette  rivière  donnait  en  ce  moment  aux  vieillards  du  pays  d'assez 
graves  inquiétudes.  A  un  été  d'une  sécheresse  exceptionnelle,  d'abon- 
dantes pluies  avaient  succédé  dès  les  premiers  jours  de  septembre. 
Les  vents  étaient  froids  et  variables.  Les  moissons  n'avaient  pu  s'ache- 
ver dans  certains  districts.  Soixante  ans  auparavant,  des  symptômes 
analogues  avaient  précédé  une  terrible  inondation  qui  emporta  les 
ponts  de  Saint-Ogg  et  menaça  d'engloutir  sa  prospérité,  alors  nais- 
sante. Lés  vieillards  hochaient  donc  la  tète,  et  comme  d'habitude 
les  jeunes  gens  riaient  entre  eux  de  ces  funestes  pronostics  que  Tex- 
périence  du  passé  ne  justifiait  pas  dans  leur  esprit. 

Seule  en  sa  misérable  chambre,  où  le  mauvais  temps  la  confinait 
depuis  quarante-huit  heures,  Maggie,  à  la  lueur  d'une  pauvre  chan- 
delle, lisait  et  relisait  pour  la  vingtième  fois  une  lettre  qu'elle  avait 
reçue  le  jour  même.  Revenu  de  Hollande,  où  il  était  allé  porter  ses 
premiers  regrets,  Stephen  s'était  arrêté  à  Mudport,  où  personne  ne 
le  savait  encore;  il  lui  avait  fait  passer,  sous  le  couvert  d'un  ami 
sûr,  quelques  pages  d'instances  passionnées;  pour  lui  peindre  son 
désenchantement,  sa  solitude  désespérée,  ses  wgoisses,  la  ruine  de 
toutes  ses  espérances,  l'anéantissement  de  toutes  ses  volontés,  il 
avait  trouvé  des  paroles  qui  Fartaient  malgré  elle,  et  auxquelles 
son  ardente  imagination  prêtait  l'accent  d'une  voix  adorée.  Un  mo- 
ment, lasse  de  souffrir,  aspirant  à  pleines  bouffées  le  bonheur  idéal 
qui  lui  était  encore  offert,  elle  saisit  une  plume  pour  tracer  un  mot, 
un  seul,  qui  allait  décider  de  son  sort;  mais  l'impossible  se  dressa 
de  nouveau  devant  elle,  et  sur  la  page  même  où  elle  allait  écrire  : 
Venez!  elle  traça  les  sublimes  paroles  du  chrétien  courbé  sous  la 
croix  :  Je  l'ai  reçue  de  toi  y  6  monPêrey...  Je  la  porterai  jusqu'à  la 
mort!  —  Puis,  le  front  sur  ses  mains,  elle  s'absorba  dans  une  prière 
fervente,  où  vint  la  surprendre  un  profond  engourdissement  de  tout 
son  être. 

Une  vive  sensation  de  froid,  un  bruit  inexplicable  pour  elle, 
qu'avait  amorti  d'abord  celui  de  la  pluie  battant  aux  carreaux,  la 
tirèrent  de  cette  somnolence  douloureuse.  Elle  redressa  la  tête;  son 
flambeau  était  éteint,  mais  elle  comprit  tout  en  un  instant.  Une 
nappe  d'eau,  haute  à  peine  de  quelques  lignes,  couvrait  déjà  le 
plancher  de  la  chambre. 


Goosle . 


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8i&  BETUE  DES  DEUl  MONDES. 

S'élancer  dans  l'obscurité,  trouver  à  tâtons  un  autre  flambeau  et 
l'allumer  en  hâte,  ce  fut  l'aflaire  d'un  instant.  Ses  hôtes  couchaient 
au  même  étage  qu'elle.  Ses  cris  les  réveillèrent  en  sursaut.  —  L'inon- 
dation! disait^elle,  l'eau  monte!...  Aux  barques,  aux  barques!  Elle 
s'était  immédiatement  rappelé  les  deux  barques  amarrées  juste* 
ment  au  pied  de  la  maison,  et  qui  appartenaient  au  propriétaire. 
En  ce  moment-là  même  commençait  contre  les  volets  une  série  de 
coups  assourdis,  comme  ceux  d'une  masse  de  bois  dont  on  se  fût 
servi  avec  précaution  pour  les  enfoncer  sans  bruit.  L'hôte  ne  s'y 
trompa  point  :  —  Dieu  soit  loué,  s'écria-t-il,...  ce  sont  les  bar- 
ques!... Elles  sont  encore  là...  la  chaîne  n'a  pas  cédé!... 

La  fenêtre  ouverte,  un  grand  flot  envahit  la  chambre.  Maggîe  se 
jeta  sur  une  des  barques;  l'hôte  sauta  dans  l'autre  par  un  premier 
mouvement* 

—  Ma  femme,...  le  petit,...  s'écria-t-il  ensuite,  et  au  moment  de 
rentrer  dans  la  maison  :  Mais  vous?  vous?...  disait-il,  voysmt  Maggie 
debout,  un  aviron  à  la  main,  pâle  sous  ses  longs  cheveux  noirs  dé- 
noués que  l'eau  collait  à  ses  tempes. 

Maggie  n'eut  pas  même  le  temps  de  répondre.  Un  nouvel  effort 
des  eaux  irritées  brisa  l'amarre  de  sa  barque,  et  l'instant  d'après 
elle  était  en  pleines  ténèbres,  voguant  sur  des  flots  invisibles  et  tu- 
multueux. Ce  qui  advint  d'elle  pendant  cette  nuit  terrible,  elle  seule 
aurait  pu  le  dire.  S' éloignant  à  force  de  rames  du  lit  de  la  rivière, 
où  un  courant  impétueux  l'eût  emportée  vers  la  mer,  elle  louvoya 
sans  doute  sur  les  eaux  basses*  qui  couvraient  la  plaine.  Tant  que 
dura  la  nuit,  elle  ne  pouvait  s'orienter.  Dès  la  première  aube,  elle 
dut,  sur  ce  coin  de  terre  qu'elle  connaissait  si  bien,  discerner  à  quel- 
ques repères  familiers,  —  un  clocher,  une  hauteur,  les  levées  de  la 
Ripple,  qu'on  apercevait  encore  par  endroits,  —  la  direction  dans 
laquelle  il  fallait  chercher  Dorlcote-Mill. 

Là  étaient  son  frère  et  sa  mère.  Elle  dut,  poiu*  aller  à  leur  se- 
cours, traverser  une  fois  encore  le  terrible  courant  des  deux  rivières 
réunies,  la  Ripple  et  la  Floss.  Par  quel  prodige  d'énergie  et  de  vi- 
gueur elle  y  réussit,  je  ne  me  charge  pas  de  l'expliquer.  Ce  qui  est 
certdn,  c'est  que  la  matinée  commençait  à  peine  quand  sa  barque 
arriva  en  face  du  vieux  moulin,  submergé  jusqu'au  premier  étage, 
mais  debout  encore,  après  tout,  derrière  son  rideau  d'épicéas  et  de 
châtaigniers. 

—  Tom!...  ma  mère!...  où  êtes-vous?  cria-t-elle  d'une  voix  épui- 
sée, mais  encore  perçante. 

—  Qui  est  là?  répondit  des  greniers  la  voix  de  Tom...  Amenez- 
vous  une  barque? 

—  C'est  moi...  Maggie!...  Où  est  ma  mère? 

—  Dieu  merci,  elle  n'est  pas  là...  Chez  sa  sœur  depuis  avant- 


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DORLCOTE-MILL.  8&& 

hier...  Seule,  Maggîe!...  vous  êtes  seule!  ajouta-Ml,  surpris  au 
plus  haut  point  quand  il  eut  ouvert  la  fenêtre  soigneusement  close 
où  il  venait  de  descendre  pour  se  trouver  de  niveau,  avec  l'embar- 
cation. 

—  Seule,...  oui...  Dieu  me  guide...  Montez,  montez  vite!... 

Ce  furent  les  derniers  mots  sortis  de  ses  lèvres  qu'une  oreille  hu- 
mame  ait  pu  recueillir. 

Le  frère  et  la  sœur  se  mirent  à  ramer  vers  Saint-Ogg.  A  l'entrée 
de  la  ville,  un  peu  sur  la  gauche  de  la  rivière,  et  à  [quelque  cent 
mètres  de  ses  bords,  était  la  villa  où  on  avait  emmené  Lucy,  conva- 
lescente après  une  longue  maladie.  La  barque,  en  vue  d'un  sauve- 
tage expiatoire,  se  dirigea  de  ce  côté.  Lorsqu'elle  rentra  dans  le 
courant  de  la  Floss,  les  eaux  étaient  couvertes  d'énormes  débris  de 
charpente  enlevés  au  chantier  d'une  jetée  alors  en  construction.  Le 
soleil  brillait  au  ciel  et  versait  à  flots  sa  riante  lumière  sur  cette  im- 
mense scène  de  désastre.  De  tous  côtés,  aux  fenêtres,  on  signalait, 
on  hélait  le  frêle  esquif.  Une  grosse  barque  chargée  de  passagers 
lui  jeta  en  passant  un  dernier  avis  :  —  Prenez  garde  ! . . .  attention  ! .  •  • 
quittez  le  courant!...  criaient-ils  à  Tom. 

Le  jeune  homme  se  dressa  sur  son  banc  et  tourna  la  tête  :  une 
mas^  de  madriers  et  de  planches  fortement  et  fatalement  unis  ve- 
nait droit  sur  la  petite  barque.  Il  mesura  de  l'œil  la  distance  qui  les 
séparait,  vit  que  le  choc  était  inévitable,  jeta  sa  rame,  et  courut  à  sa 
sœur,  qu'il  embrassa  dans  une  étreinte  suprême...  Voulait-il  simple- 
ment la  sauver?  Lui  demandait-il  pardon?...  Qui  le  saura  jamais?... 
L'instant  d'après,  la  barque  et  ceux  qui  la  montaient  disparurent 
sous  les  flots.  On  vit,  au  bout  d'une  minute  ou  deux,  émerger  une 
masse  informe  qui  plongeait  et  reparaissait  alternativement  à  fleur 
•d'eau  :  c'était  la  quille  du  bateau  remontant  ainsi  par  intervalles. 

A  Dorlcote,  près  de  la  vieille  église,  est  une  tombe  où  furent  dé- 
posés ensemble,  bientôt  après  l'inondation,  deux  corps  que  la  mort 
semblait  avoir  surpris  enlacés  dans  un  dernier  baiser  :  l'un  d'eux 
était  celui  d'un  honnête  homme;  une  âme  grande  et  généreuse  avait 
habité  l'autre.  Au-dessous  du  nom  que  les  deux  victimes  avalent 
porté,  une  main  amie,  —  on  devine  peut-être  laquelle,  —  a  fait  in- 
^rire  ces  simples  mots  :  <(  Unis  jusque  dans  la  mort.  »  —  In  their 

DEATH  THEY  WERE  NOT  DIVIDED. 

E.-D.   FORGUES. 


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DEUX  CAMPAGNES 


BANS 


LES  GLACES  DU  POLE  ARCTIQUE 


MAO-CUHTOOK  A  LA  REOHEROH£  DE  SIR  iOÏÏB  FRAnLII. 


I.  A  Narrative  of  the  diicovery  of  the  ftUe  of  sir  John  Frajnklin  and  hi$  eon^mkms,  bjr  cap-  - 
Uin  MaoClintock,  London,  Jdhn  Marray,  4859.  —  II.  Notice  sur  l'amiral  sir  John  Franklin, 
par  M.  de  La  Roquette,  dans  le  Bulletin  de  la  Société  de  Géographie  de  Paris, 


La  terre»  notre  demeure,  est  forcée  de  nous  livrer  successivement 
tous  ses  secrets  :  nous  n'avons  pas  seulement  promené  nos  expé- 
ditions sous  Téquateur,  versé  nos  peuples  sur  rAmérîque  et  sur 
rOcéanie,  bâti  partout  des  villes  à  Timage  des  nôtres;  nous  avons 
interrogé  aussi  les  solitudes  des  pôles,  et  leurs  îles  glacées,  leurs 
détroits  inutiles,  leurs  baies  silencieuses  portent,  comme  une  em- 
preinte de  notre  conquête,  les  noms  de  nos  navigateurs,  Banks,  Ross, 
rarry,  Kane,  Bellot,  Mac-dure,  Franklin,  noms  glorieux  auxquels 
vient  aujourd'hui  s'ajouter  celui  du  marin  qui  a  mis  un  terme  à  nos 
longues  incertitudes  en  recueillant  les  restes  de  Franklin  et  de  ses 
compagnons.  Savoir  si  le  continent  américain  est  séparé  du  pôle,  si 
par  conséquent  on  peut  passer  par  l'Océan  glacial  de  l'Atlantique 
dans  le  Pacifique,  sans  avoir  besoin  de  doubler,  dans  l'autre  hémi- 
sphère, les  caps  Hom  et  de  Bonne-Espérance,  seul  chemin  qui  nous 
soit  ouvert  en  attendant  que  nous  ayons  percé  Suez  et  Panama,  tel 
était  le  problème  posé  aux  navigateurs.  Ils  l'ont  récemment  résolu  : 
le  passage  existe;  mais  tels  en  sont  les  embarras,  qu'il  ne  saurdt 


Gooçle 


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DEUX   GA3IPA.GNES   DANS   LES   GLACES   DU   POLE.  8^7 

^tre  régulièrement  praticaUe,  et  qu'après  en  avoir  constaté  l'exis- 
tmce  pour  la  satisfaction  de  notre  curiosité,  il  a  fallu  rendre  à  sa 
solitude  cette  région  glacée.  Ce  résultat  n'était  point  encore  acquis 
lorsque  Franklin,  familiarisé  avec  les  navigations  polaires  par  trois 
expéditions  antérieures,  prit  le  commandement  des  navires  Erebuê 
et  Terror^  et  quitta  la  Tamise  en  mai  1845.  Il  se  proposait  de  re- 
chercher le  passage,  de  faire  des  études  d'histoire  naturelle  et  des 
observations  sur  le  magnétisme  terrestre.  On  sait  qu'un  profond  si- 
lence ne  tarda  pas  à  envelopper  la  destinée  du  marin  et  de  ses  vais- 
seaux. Une  première  fois  on  eut  de  ses  nouvelles  :  il  faisait  savoir 
qu'après  avoir  touché  aux  Orcades,  il  avait  jeté  l'ancre  devant  l'île 
Disco,  établissement  danois  situé  à  la  côte  ouest  du  Groenland  ;  ce 
fut  le  dernier  signe  de  vie  donné  par  Franklin.  Des  baleiniers  le  vi- 
rent encore,  tout  en  haut  du  détroit  de  Baffin,  dans  la  baie  Melville; 
puis  on  n'entendit  plus  parler  de  lui.  Quand  deux  années  se  furent 
•écoulées  sans  nouvelles,  l'inquiétude  devint  des  plus  vives,  et  alors 
s'ouvrit  cette  série  d'expéditions  où  l'Angleterre  et  les  États-Unis 
ont  rivalisé  de  zèle,  où  l'on  a  vu  lady  Franklin  aider  les  recherches 
et  entretenir  l'émulation  par  son  dévouement  et  sa  pieuse  persévé- 
rance. Le  littoral  de  l'Amérique  fut  visité  du  détroit  de  Behring  à  la 
rivière  Mackenzie,  puis  de  la  Mackenzie  à  la  rivière  Mine-de-Cuivre. 
On  explora  attentivement  le  détroit  de  Lancastre,  qui  mène  de  la 
baie  de  BaflSn  aux  archipels  de  l'Océan  arctique;  mais  les  Esquimaux 
n'avaient  pas  vu  d'hommes  blancs,  et  l'on  ne  put  trouver  aucun  in- 
dice du  passage  de  l'expédition.  L'amirauté  proposa  une  triple  ré- 
compense :  20,000  livres  aux  marins,  de  quelque  nation  qu'ils  fus- 
sent, qui  parviendraient  à  découvrir  et  à  «secourir  les  équipages 
•d'Erebus  et  Terror^  et  deux  prix  de  10,000  livres  à  ceux  qui  retrou- 
veraient une  partie  de  ces  équipages,  ou  qui  obtiendraient  quelques 
renseignemens  sur  leur  sort.  Enfin  en  1860  les  capitaines  Ommaney 
et  Penny,  de  \ Assistance  et  du  Lady  Franklin ^  saisirent  une  pre- 
mière trace  :  dans  la  petite  île  Beechey,  entre  les  détroits  de  Lan- 
castre et  de  Barrow  et  au  sud  du  canal  Wellin^n,  ils  trouvèrent  un 
poteau  ayant  servi  de  point  de  repère,  des  débris  de  vêtemens,  des 
caisses  à  provisions  vides,  et  les  tombes  de  trois  hommes,  avec  des 
inscriptions  attestant  par  leurs  dates  que  Franklin  avait  hiverné  dans 
cette  île  au  moins  jusqu'en  avril  18&6. 

Quatre  années  s'écoulèrent  encore  sans  autres  nouvelles;  mais  en 
185&  le  docteur  Rae,  chargé  d'une  mission  géographique  par  la 
compagnie  de  la  baie  d'Hudson,  recueillit  d'une  tribu  d'Esquimaux 
de  précieuses  informations  :  il  apprit  que  quatre  années  auparavant» 
c'est-à-dire  vers  le  printemps  de  1850,  une  quarantame  d'hommes 
blancs  avaient  été  vus  traînant  un  bateau  sur  la  glace,  près  du  ri- 


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848  BEVUE  DES  DEUX  MONDES* 

vage  septentrional  de  l'île  du  Roi-Guillaume  (environ  sur  le  70*  pa-* 
raUële  nord  et  sur  le  100''  de  longitude  ouest  de  Paris),  puis  que 
quelques  mois  plus  tard,  avant  la  rupture  des  glaces,  les  corps  de 
ces  hommes  avaient  été  retrouvés  à  une  faible  distance  au  nordr- 
ouest  de  Tembouchure  de  Back*s  ou  Great-Fish  river  (la  rivière 
Back  ou  du  Grand-Poisson),  au  midi  de  l'île  du  Roi-Guillaume,  qu'ils 
avaient  ainsi  contournée  du  nord  au  sud.  Ces  malheureux  avaient 
dû  périr  de  froid  et  de  faim;  leur  identité  avec  les  équipages  d'Ere^ 
bus  et  Terror  fut  constatée  à  l'aide  de  divers  objets  recueillis  sur  les 
lieux  par  les  Esquimaux  et  rapportés  en  Angleterre  par  le  docteur 
Rae  :  c'étaient  des  pièces  d'argenterie  aux  initiales  de  Franklin  et  du 
capitaine  Grozier,  son  second,  et  la  décoration  de  l'ordre  des  Guelfes* 
que  portait  le  commandant,  avec  cette  noble  devise  de  circonstance  r 
Nec  aspera  terrent  (1). 

On  ne  pouvait  plus  douter  du  sort  de  Franklin  et  d'une  partie  de 
ses  compagnons;  l'amirauté  invita  la  compagnie  de  la  baie  d'Hud- 
son  à  iâire  explorer  les  parages  signalés  par  le  docteur  Rae,  pour 
rendre  les  derniers  devoirs  aux  marins  dont  on  avait  vu  les  ca- 
davres, prendre  des  informations  sur  le  sort  des  autres,  retirer  les 
journaux  et  papiers  qui  pouvaient  être  dans  les  mains  des  Esqui- 
maux. A  la  fin  de  1855,  James  Andersen  et  Green  Stewart  explorè- 
rent Fish  River  y  visitèrent  les  îlots  de  son  embouchure,  et  recueil- 
lirent des  Esquimaux  la  confirmation  des  récits  du  docteur  Rae  ; 
mais  ils  ne  purent  retrouver  les  débris  mêmes  de  l'expédition.  Lady 
Franklin,  jugeant  que  l'amirauté  ne  mettait  point  assez  d'empres- 
sement à  compléter  les  renseignemens  obtenus,  arma  à  ses  frais, 
comme  elle  l'avait  déjà  fait  plusieurs  fois,  un  bâtiment,  le  Fox,  pe- 
tit steamer  de  177  tonneaux,  et  elle  en  donna  le  commandement  au 
capitaine  Mac-CIintock,  connu  par  les  services  qu'il  avait  rendus 
dans  les  précédentes  expéditions  de  sir  James  Ross  (2),  de  l'amiral 
Austin  et  du  capitaine  Eellett. 

Cet  officier  a  pleinement  rempli  la  mission  qui  lui  était  confiée* 
Grâce  à  lui,  nous  connaissons  aujourd'hui  toutes  les  étapes  de  ce 
long  voyage  des  navires  Erebus  et  Terror  y  semé  de  tombes  et  ter- 
miné par  un  sombre  désastre;  sa  relation  complète  ce  que  nous  sa- 
vions déjà  de  la  physionomie  des  régions  polaires,  et  il  est  probable 
que  son  voyage  clôt  pour  un  assez  long  temps  la  série  d'expéditions 
et  d'aventures  dont  Franklin  a  été  le  héros  dans  les  mers  arctiques. 
Suivons-le  donc  ;  il  nous  emportera  loin  du  milieu  de  l'activité  con- 

(1)  Voyez  sur  ces  diverses  expéditions  antérieures  à  1855  une  étude  de  BL  A.  Lau- 
gel,  le  Pôle  nord  et  les  Découvertes  arctiques,  dans  la  Revue  du  15  septembre  1855. 

(2)  Voyez  sur  le  capitaine  Ross  une  étude  de  M.  Th.  Lacordaire  dans  la  Revue  du 
15  mai  et  du  1*"  juin  1835. 


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DEUX  CAMPAGNBS  DANS  LES  GLACES  DU  POLE*  8i9 

temporaine,  sur  les  côtes  du  Groenland,  où  résonne  le  dernier  écho 
diBS  bruits  qui  nous  sont  familiers,  puis  dans  les  régions  que  parcoiï» 
rent  seuls  l'Esquimau  et  l'ours  blanc.  Ces  vastes  solitudes  ne  man* 
quent  ni  de  poésie  ni  de  grandeur.  D  semble  qu'elles  reposent  de  la 
fiévreuse  agitation  de  nos  mêlées  humaines,  et  nous  aurons  à  y  sa-^ 
luer  les  noms  d'hommes  que  n'entraînaient  pas  la  soif  de  l'or  et  le 
désir  des  gidns  matériels  :  ils  ont  donné  leur  vie  pour  la  satisfaction 
d'une  noble  curiosité,  et  c'était  l'ambition  ^'étre  utiles  qui  soutensdt 
leur  courageuse  persévérance. 

I. 

Dans  la  seconde  moitié  d'avril  1857,  le  capitaine  Mac-Clintockt 
qui  se  trouvait  alors  à  Dublin,  reçut  de  lady  Franklin  une  dépêche 
télégraphique  ainsi  conçue  :  a  Votre  congé  est  obtenu;  j'ai  acquis  le 
Fox  y  les  réparations  vont  commencer.»  Le  petit  bâtiment  venait 
d'être  mis  entre  les  mains  d'un  constructeur  d'Âberdeen,  chargé  de 
lui  faire  subir  les  transformations  nécessaires  au  voyage  qu'il  allait 
entreprendre.  Les  vaisseaux  envoyés  vers  les  pôles  revêtent  quelque 
chose  de  la  sombre  physionomie  de  ces  régions;  il  faut  que  la  force 
et  la  solidité  y  remplacent  le  luxe  et  l'élégance.  Une  armature  de 
fer  les  protège,  des  traverses  de  bois  et  des  poutres  diagonales  en 
fortifient  les  parois  à  l'intérieur;  les  cabines  et  les  chanibres  pren- 
nent les  propcnrtions  les  plus  exiguës,  afin  de  laisser  plus  de  place 
aux  magasins  d'approvisionnemens;  la  machine  est  plus  forte,  la 
chaudière  plus  large,  et  l'hélice  de  fer  et  non  de  cuivre.  Le  com-* 
mandant  s'occupa  en  même  temps  de  rassembler  un  équipage.  La 
nouvelle  de  l'expédition  projetée  avait  excité  un  grand  enthousiasme 
en  Angleterre,  et  les  ofires  de  service  afiluaient  de  toutes  parts.  Le 
capitaine  Mac-Glintock  réunit  vingt-cinq  hommes,  dont  dix-sept 
avaient  déjà  navigué  dans  les  mers  arctiques.  Son  second,  le  lieute- 
nant Hobson,  appartenait  comme  lui  à  la  marine  royale,  et  un  offi- 
cier distingué  de  la  marine  marchande,  le  capitaine  Allen  Young, 
après  avoir  souscrit  500  livres  en  faveur  de  l'expédition,  s'offritcomme 
maître  voilier.  Venaient  encore  un  chirurgien  naturaliste,  le  docteur 
Walker,  un  ingénieur  M.  Brand,  puis  le  fameux  interprète  danois  Garl 
Petersen,  qui  déjà,  dans  de  précédentes  expéditions,  avdt  mis  le 
capitaine  Penny  et  le  docteur  Kane  en  communication  avec  les  Esqui- 
maux. On  embarqua  des  vivres,  de  l'aie,  des  munitions  pour  vingt- 
huit  mois;  l'amirauté  donna  sept  mille  livres  de  pemmican  (c'est 
une  préparation  particulière  de  bœuf  coupé  en  tranches  très  minces^ 
desséché  à  un  feu  de  bois  et  mêlé  à  un  poids  égal  de  graisse  fon- 
due). Elle  fournit  aussi  les  appareils  à  glace  :  ancres  spéciales  » 

Ton  xxyn.  54 


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^50  R£TinS   DES  DEUX  'MONDES. 

grifiés^  scies  longues  de  dix-huit  pieds,  tentes  d'hivernage,  vète- 
mens  fourrés,  puis  les  instrumens  hydrographiques,  les  cartes,  les 
chronomètres.  La  chambre  de  commerce,  la  Société  royale,  le  Royal 
Harwich  Yacht  Cluby  rivalisèrent  dans  l'envoi  des  dons  et  des  sous- 
criptions. Le  30  juin,  lady  Franklin,  accompagnée  de  sa  nièce,  miss 
Sophie,  et  du  capitaine  Maguire,  vint  visiter  le  bâtimrat,  et  le  Fox 
prit  le  large,  après  que  son  équipage  eut  acclamé  d'un  triple  hour- 
rah  la  noble  veuve  qui  venait  l'encourager  et  sduer  son  départ. 

Le  navire  franchit  le  dangereux  détroit  de  Pentiiand-Firth,  passa 
sous  la  côte  sauvage  et  sombre  des  Orcades,  et  douze  jours  après 
il  signalait  la  pointe  la  plus  méridionale  du  Groenland,  ce  cap  Fa- 
rewell,  dont  le  nom  rappelle  aux  navigateurs  qui  vont  de  l'est  à 
l'ouest  qu'il  leur  faut  dire  au  monde  et  à  la  vie  civilisée  un  long 
adieu.  De  janvier  en  juillet,  cette  côte  est  enveloppée  d'une  cein- 
ture de  glaces  détachées  du  Spitzberg  par  un  courant  qui,  contour- 
nant Je  cap,  les  précipite  par  le  détroit  de  Davis  jusque  dans  la  mer 
de  Bai&n.  Elles  forment  un  blocus  autour  des  ports  du  Groenland 
méridional,  mais  elles  leur  portent  en  compensation  des  phoques, 
des  ours  blancs,  et  de  grands  bois  charriés  dans  l'Océan  polaôre 
par  les  fleuves  de  la  Sibérie.  Cette  ligne  de  glaces  flottantes  fut 
franchie,  non  sans  difiicultés,  pour  conduire  à  la  côte  et  faire  rapa- 
trier un  matelot  gravement  malade,  puis  le  Fox  toucha  successive- 
ment au  petit  port  de  Frederickshaab,  à  la  baie  de  Fiskernaes  et  à 
l'établissement  de  Godhaab;  il  passa  devant  Holsteinborg,  od  les 
glaces  ne  devaient  pas  tarder  à  le  ramener,  et  s'arrêta  encore  à 
Disco  et  à  Upemavick.  Les  paysages  de  ces  régions  septentrionales 
dépouillent  parfois  leur  aspect  habituel  de  désolation;  la  brume 
épaisse  qui  les  enveloppait  se  déchire  et  laisse  voir  dans  le  bleu 
profond  du  ciel  des  horizons  pleins  de  majesté.  Durant  les  mois  de 
l'été  où  les  lueurs  du  crépuscule  traversent  le  milieu  de  la  nuit,  il  y 
a  des  soirées  d'une  douceur  et  d'une  sérénité  délicieuses,  éclaù'ées 
par  un  soleil  couchant  qui  produit  au  milieu  des  aiguilles  de  glace,  des 
ibasses  de  granit  et  des  sommets  chargés  de  neige,  de  merveilleux 
efiets.  Cette  île  de  Disco,  située  sous  le  70*  parallèle,  et  Upemavick, 
21  degrés  1/2  plus  au  nordj  dernières  stations  des  bâtimens  qui  vont 
afironter  les  tempêtes  du  pôle,  refuges  des  équipages  baleiniers  qui 
ont  vu  leurs  navires  broyés  par  les  glaces,  oiTrent  encore  des  scènes 
gracieuses  et  de  rians  aspects.  La  côte  méridionale  de  Disco  descend 
vers  la  bsde  en  étages  de  roches  granitiques  semées  de  campanules 
bleues  et  chaînes  d'une  végétation  étonnante  pour  oette  latitude. 
Les  lièvres,  les  eiders,  quelques  autres  oiseaux  de  ces  climats,  abon^ 
dent  sur  les  pentes  de  ces  montagnes.  Upemavick  est  le  plus  septen- 
trional des  établissemens  de  la  civilisation;  la  fondation  de  ce  comp* 


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DEUX  CAMPAGIÏES  DANS  LES  GLACES  DU  POLE*       861 

toir  remonte  aviron  à  Tannée  1780,  mais  depuis  longtemps  déjà 
les  marins  scandinayes  avaient  pénétré  jusque  dans  cette  région, 
comme  en  témoigne  une  pierre  trouvée  dans  un  flot  voisin,  et  sur 
laquelle  sont  inscrits  en  caractères  runiques  quelques  noms  avec  la 
date  dé  1136.  Nos  luttes  ont  eu  un  retentissement  jusque  dans  ces 
froids  parages  :  les  Danois,  interceptés  par  les  croisières  anglaises, 
ont  été  obligés  d'abandonner  la  côte  groënlandaise  durant  les  guerres 
de  l'empire;  mais  depuis  ils  ont  relevé  leurs  comptoirs,  et  Dper- 
navick  jouit  de  toute  la  pro^rité  que  sa  situation  comporte.  C'est 
au-delà  de  ce  point  que  se  dressent  dans  des  solitudes  vierges  cea 
gigantesques  glaciers  qui,  au  dire  des  marins,  par  leur  travail  lent, 
régulier,  ccmtinu,  frappent  l'esprit  comme  une  image  de  l'éternité, 

Le  Groenland,  espèce  de  triangle  dont  la  base  se  perd  dans  les 
glaces,  forme  un  véritable  continent  polaire.  Jusqu'où  s'étendent  se& 
sombres  rivages,  incomplètement  connus  et  coupés  de  banquises, 
c'est  ce  que  sans  doute  on  ne  saura  jamais.  La  découverte  du  pas- 
sage nord-ouest  a  démontré  qu'il  est  détaché  de  l'Amérique.  La 
côte  ouest,  au-delà  de  l'Islande,  garde  le  souvenir  de  notre  compa- 
triote Jules  de  Blosseville  (1),  qui  y  disparut  avec  son  bâtiment,  la 
Lilloise;  de  récens  explorateurs  anglais  l'ont  relevée  un  peu  au-delà 
du  75*  parallèle.  De  l'autre  côté,  vers  l'est,  Inglefield  et  Kennedy, 
dans  leurs  explorations  à  la  recherche  de  Franklin,  sont  allés  bien 
plus  avant  dans  lé  nord  :  un  cap,  un  flot,  une  montagne  ont  reçu  de 
ces  navigateurs  les  noms  de  Franklin,  de  Grozifer,  de  Parry  par-delà 
le  82*  degré  de  latitude;  c'est  la  limite  la  plus  proche  des  pôles  où 
ait  pu  toucher  la  hardiesse  humaine.  Cette  vaste  terre  a  une  popu- 
lation de  huit  mille  âmes  :  sept  mille  Esquimaux  et  métis,  mille 
Danois  fixés  dans  les  ,divers  établissemens  de  la  côte  pour  les  be- 
soins d'un  commerce  qui  consiste  dans  l'échange  de  quelques  objel» 
européens  contre  de  l'huile  de  phoque  et  des  peaux  de  rennes.  Le 
Groenland  a  été  divisé  en  deux  inspectorats;  on  a  essayé  d'y  accli- 
mater quelques  légumes  d'Europe,  qui  bien  souvent  ne  fleurissent 
pas;  on  y  a  amené  des  chèvres,  mais  i\  faut  les  tenir  enfermées  pen- 
dant huit  mois  de  l'année. 

Les  Esquimaux  groënlandais  sont  doux  et  bienveUlans.  Sans  être 
directement  soumis  à  l'administration  danoise,  fls  lui  sont  fort  atta- 
chés, et  il  faut  convenir  que  celle-ci  les  traite  paternellement.  Des 
missionnaires  sont  venus  s'installer  au  milieu  de  ces  pauvres  gens 
pour  les  instruire  et  les  prêcher;  il  n'y  a  pas  de  district  qui  n'ait 
son  minisfre  et  son  maître  d'école.  On  leur  donne  l'instruction  gra- 

(i)  On  trouvera  dans  les  premières  années  de  la  Revue  (vol.  I,  H,  1831,  et  livraison 
du  15  janvier  1832)  divers  travaux  de  M.  Iules  de  Blosseville. 


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S&2  BETUB  DES  DEUX  HOlïDES. 

tttite;  tous  sont  chrétiens,  et  beaucoup  savent  lire  et  écrire.  Les 
dimanches  et  les  jours  de  fête,  ils  se  réunissent  dans  leurs  églises 
de  bois,  chantent  en  chœur  des  cantiques  sur  un  ton  bas  et  mono- 
tone, et  suivent  l'office  dans  des  livres  imprimés  dans  leur  langue. 
Il  n'y  a  pas  seulement  des  ministres  luthériens  :  les  frères  moraves, 
qui,  dans  la  première  moitié  du  xvin®  siècle,  ont  eu  l'honneur  de 
renouer  entre  le  Groenland  et  l'Europe  des  relations  interrompues 
depuis  trois  cents  ans,  possèdent  quatre  missions,  dont  la  plus  im- 
portante est  fixée  à  New-Herrnhut,  près  de  Godhaab.  Ils  ne  sont  pas 
soumis  aux  autorités  danoises,  mais  le  commerce  leur  est  interdit. 
Les  Danois  ont  de  petites  maisons  de  bois  bien  propres,  bien  nettes, 
aussi  comfortables  que  le  permettent  les  ressources  du  pays.  Quant 
aux  Esquimaux,  ils  habitent  par  familles  dans  des  espèces  de  tentes, 
et  s'entassent  pêle-mêle,  avec  leurs  vêtemens,  sous  des  couvertures 
de  peaux  de  phoques  et  de  rennes.  Leur  principale  occupation  con- 
siste dans  la  pêche  et  dans  la  chasse;  quelquefois,  durant  les  longs 
hivers,  il  arrive  que  cette  population  imprévoyante  se  trouve  en  dé- 
tresse; alors  l'administration  danoise  vient  à  son  secours.  Ce  sont 
aussi  les  Esquimaux  qui  servent  de  pilotes  sur  cette  côte  :  ils  sont 
intelligens,  attentifs,  dirigent  les  navires  avec  ime  étonnante  préci- 
sion le  long  des  récifs,  au  milieu  des  brouillards  les  plus  épais.  Ar- 
rivé à  Disco,  le  pilote  que  le  Fox  avait  pris  à  Frederikshaab,  après 
avoir  touché  son  modique  salaire  et  pris  congé  de  l'équipage,  s'é- 
lança du  bâtiment,  sans  le  faire  arrêter,  dans  son  kayak j  sorte  de 
canot  long  de  dix-huit  pieds,  profond  de  huit  pouces,  large  de  seize 
ou  dix-sept,  et  entièrement  recouvert,  excepté  en  un  trou  étroit  où 
se  glisse  le  rameur.  Les  Esquimaux  naviguent  à  une  distance  de 
plusieurs  milles  en  mer  sur  ces  frêles  embarcations;  on  n'aperçoit 
au-dessus  des  flots  que  leurs  têtes  et  leurs  épaules  couvertes  de 
peaux  de  phoques,  le  reste  du  corps  se  confond  avec  le  kayak ^  et 
prend  de  loin  l'aspect  de  quelque  naonstre  fantastique. 

Dans  les  divers  établissemens  groënlandais,.le  capitaine  du  Fox 
compléta  son  chargement  de  charbon,  fit  l'acquisition  d'une  ving- 
taine de  paires  de  chiens  à  traîneaux,  et  engagea,  pour  conduh*e  ces 
indispensables  auxiliaires  de  toute  expédition  arctique ,  un  jeune 
Esquimau,  qui  fut  débandasse  de  ses  peaux  de  phoque  et  revêtu  d'un 
habit  de  matelot.  Les  préparatifs  ainsi  complétés,  le  Fox  prit  le 
chemin  de*  l'ouest.  La  vaste  étendue  d'eau  qui  forme  la  baie  ou  plu- 
tôt la  mer  de  Baffin  gèle  tous  les  hivers;  au  printemps,  il  se  fait  une 
immense  débâcle;  alors  la  principale  masse  de  glace  est  portée  au 
centre  même  de  la  baie,  où  elle  ne  laisse  que  d'étroits  passages  ir- 
régulièrement praticables.  On  l'appelle  main-pack  ou  middle-icey 
la  masse  principale  ou  la  glace  du  milieu.  C'est  la  première  et  non 


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DEUX  CAMPAGNES   DANS  LES  GLACES  DU   POLE*  85S 

la  moindre  des  difficultés  que  rencontrent  les  bâtimens  lorsqu'ils 
s'aventurent  dans  l'ouest;  ils  doivent  tourner  par  le  sud  ou  par  le 
nord  ce  glacier,  long  de  quarante  à  cinquante  milles,  qui  marche 
lui-même  avec  une  lente  majesté,  emportant  une  population  de 
phoques  et  d'oiseaux,  et  chargé  d'escarpemens  bizarres^.  Une  escorte 
de  glaçons  détachés  l'accompagne,  montagnes  flottantes  qui,  suivant 
l'état  de  l'atmosphère,  revêtent  des  teintes  variées  et  renvoient  des 
reflets  éclatans  ou  sombres,  a  Ce  n'est  pas,  dit  Mac-Qintock,  un 
spectacle  trivial,  propre  aux  pensées  vulgaires,  et  il  imprime  dans 
le  cœur  de  l'homme  un  profond  sentiment  de  sa  petitesse,  quand  le 
steamer  glisse  au  pied  de  ces  gigantesques  murailles.  »  Toute  cette 
masse  navigue  dans  un  grand  silence;  quelquefois  un  sourd  craque- 
ment, semblable  au  bruit  d'un  tonnerre  lointain,  se  fait  entendre  : 
c'est  une  montagne  qm  se  détache  avec  effort  du  glacier  principal 
pour  prendre  place  à  ses  côtés,  refoulant  les  vagues  et  soulevant 
une  tempête  de  quelques  instans. 

Le  Fox^  poussé  par  les  vents  du  sud-est,  s'engagea  par  le  pas- 
sage du  nord,  le  long  des  flancs  du  main-pack ^  jusque  dans  la  baie 
de  Melville,  au  nord-est  de  la  mer  de  Baflin;  mais  il  fut  bientôt 
arrêté  par  un  calme  profond,  et  les  jours  s'écoulèrent  à  louvoyer, 
sans  trouver  d'issue,  au  milieu  des  canaux  inextricables  du  glacier* 
On  était  à  la  fin  d'août,  les  jours  décroissaient  avec  rapidité,  la  tem- 
pérature baissait,  les  oiseaux  devenaient  rares  et  s'enfuyaient  par 
bandes  vers  le  sud;  la  saison  était  bien  avancée  pour  qu'on  pût  en- 
core espérer  de  pénétrer  dans  les  détroits  de  Lancastre  et  de  Barrow. 
Cependant  le  vent  et  les  courans  continuaient  d'accumuler  les  glaces 
derrière  le  Fox,  menaçant  de  lui  couper  la  retraite.  Le  petit  bâti- 
ment, n'ayant  ni  une  force  ni  un  poids  suflisans  pour  écarter  les  ob- 
stacles qui  l'enveloppaient,  s'engagea  de  plus  en  plus,  au  milieu 
même  de  ses  efforts,  et  bientôt  il  se  trouva  emprisonné.  Le  30  août, 
le  thermomètre  tomba  à  25  Fahrenheit  (1).  Après  quelques  vaines 
espérances  apportées  par  les  brises  sud-est  et  des  tentatives  infruc- 
tueuses pour  franchir  le  cercle  des  glaces,  au  milieu  de  septembre, 
sous  une  température  qui  variait  entre  17  et  3  degrés,  et  par  un 
fond  d'eau  de  80  fathoms  (2)  dont  la  surface  gelait  toutes  les  nuits, 
il  devint  évident  qu'il  faudrait  hiverner  attaché  aux  flancs  du  main-- 
pack.  Il  ne  restait  plus  qu'à  se  résigner  et  à  faire  les  préparatifs 
nécessaires.  Du  moins  le  bâtiment  était  abondamment  pourvu  de 
vivres,  de  munitions,  de  vêtemens;  l'équipage  était  en  bonne  santé 
et  acceptait  bravement  les  nécessités  de  sa  situation,  plein  d'espoir 

(1)  On  sait  que  le  point  de  congélation  de  l*eaa  i  cette  écheUe  est  32  degrés,  et  que 
9  degrés  Fahrenheit  égalent  5  centigrades. 

(2)  Le  fathom  vaut  1  mètre  829  millimètres. 


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85i  RETUE  DES  DEUX  MONDES* 

dans  la  campagne  de  la  saison  suivante.  Le  chef  de  l'expédition 
pouvait  bien  concevoir  quelques  craintes,  mais  il  devait  dissimuler 
toute  inquiétude  et  s'appliquer  à  employer  de  son  mieux  cet  hiver 
inutile.  C'était  la  persistance  des  vents  du  sud-est  qui,  durant  sep- 
tembre, avaiUmaintenu  le  main-pack  dans  les  hautes  régions  de  la 
mer  de  Baffin  et  intercepté  la  route  habituelle;  octobre  amena  les 
terribles  souffles  du  nord-ouest,  qui  viennent  droit  du  pôle.  Ceux-ci 
rompaient  la  masse  compacte  du  glacier,  et  semblaient  vouloir  y 
ouvrir  des  chemins;  mais  en  même  temps  ils  avaient  absôssé  la  tem- 
pérature au  point  que  l'eau,  aussitôt  en  contact  avec  l'atmosphère, 
se  mettait  à  geler.  Cette  glace  nouvelle,  unie,  pas  encore  chargée 
de  neige,  tranchait  d'une  façon  bien  distincte  avec  la  vieille  couche 
épaisse  et  rugueuse  du  glacier.  La  chasse  et  la  pêche  au  requin  ap- 
portaient quelques  distractions  et  fournissaient  de  précieuses^  res- 
sources à  l'hivernage.  On  prenait  une  espèce  de  requin  à  grosse 
tète,  très  vorace,  et  recherché  sur  la  côte  groënlandaise  pour  la 
quantité  d'huile  que  son  foie  contient,  en  suspendant  une  amorce  à 
des  trous  pratiqués  dans  la  glace.  Le  contact  du  glacier  avec  les 
terres  amenait  des  ours  blancs,  quelques  renards  bleus  et  blancs, 
beaucoup  de  phoques,  dont  la  chair  servait  à  la  nourriture  des 
chiens. 

Le  bâtiment  était  engagé  dans  les  bords  épais  et  solides  du  gla- 
cier, tranquille  comme  dans  un  port,,  protégé  par  des  montagnes 
de  glace  contre  des  chocs  et  des  commotions  auxquels  ne  résiste- 
rait aucune  construction  humaine.  Sous  son  vêtement  de  neige,  il  ne 
se  détachait  que  par  sa  mâture  du  fond  blanchâtre  dont  il  était  en- 
touré. Les  cristaux  de  cette  neige  polaire  ont  quelquefois  jusqu'à 
im  pouce  de  largeur,  avec  une  forme  étoilée  à  six  pointes  dont  les 
reflets  produisent  des  effets  magiques  sous  les  clairs  de  lune  splen- 
dides  de  ce  climat.  Pour  essayer  de  rompre  la  monotonie  d'une 
existence  dont  tous  les  jours  étaient  uniformément  pareils,  on  in- 
stitua à  bord,  sous  la  direction  du  chirurgien  du  Fox^  le  docteur 
Walker,  une  école  où  l'on  enseignait  aux  matelots  l'usage  des  divers 
instrumens  dont  les  officiers  se  servaient  pour  leurs  expériences  et 
leurs  observations  scientifiques. 

La  clarté  de  la  lune,  augmentée  de  celle  des  étoiles,  multipliée 
par  les  reflets  de  la  neige  et  des  glaciers,  remplaçait  alors  celle  du 
soleil,  qui  s'était  montré  pour  la  dernière  fois  le  1*'  novembre.  Une 
nuit  que  l'équipage  vaquait  à  ses  paisibles  occupations,  le  cri  «  aux 
armes I  »  retentit  soudainement.  En  un  moment,  tous. les  hommes 
furent  debout  et  s'élancèrent  sur  la  glace.  C'était  un  ours  blanc  qui 
venait,  à  ses  risques  et  périls,  apporter  des  émotions  aux  marins  et 
animer  pendant  quelques  instans  leur  solitude.  A  la  faveur  de  la 


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DEUX  CAMPAGNES  DANS  LES  GLACES  DU  POLE.       855 

neige,  il  avîdt  pu  s'approcher,  sans  être  vu,  jusqu'à  25  mètres  du 
bâtiment;  là,  le  quartier-maître  avait  distingué  sa  forme  indécise, 
et  c'était  lui  qui  d'un  cri  avait  mis  l'équipage  en  éveil.  Les  hommes 
s'étaient  donc  élancés  le  fusil  à  la  main ,  se  dirigeant  avec  précau- 
tion, car  autour  du  bâtiment  la  glace  était  encore  récente  et  fragile; 
au  milieu  d'une  atmosphère  à  demi  éclairée  par  la  lune  et  à  demi 
éteinte  par  le  brouillard,  ils  apparaissaient  comme  des  ombres.  La 
lutte  était  déjà  engagée  entre  la  bête  et  les  chiens.  En  voulant  opé- 
rer sa  retraite,  l'ours  s'était  enfoncé  dans  la  glace;  malgré  l'embar- 
ras de  sa  position ,  il  se  défendait  vaillamment,  et  les  chiens  n'en 
auraient  pas  eu  raison  sans  une  grêle  de  coups  de  feu  qui  l'abatti- 
rent. Il  avait  un  peu  plus  de  sept  pieds  de  long.  On  en  voit  de  beau- 
coup plus  considérables;  il  en  fut  tué  deux  par  la  suite,  qui  avaient 
jusqu'à  huit  pieds  six  pouces.  Ces  ours  des  pôles  font  sur  la  glace 
des  trajets  immenses  ;  on  les  rencontre  quelquefois  à  plus  de  cent 
cinquante  milles  des  terres;  ils  passent  en  nageant  d'un  glaçon  à 
l'autre,  le  nez  sur  la  piste  des  phoques,  leur  proie  habituelle;  ils  se 
dirigent  instinctivement  à  l' encontre  des  vents  du  nord  pour  retrou- 
ver la  terre  ou  une  glace  plus  solide.  Pour  saisir  leur  proie,  ils  s'ac- 
croupissent sur  leurs  pattes  de  devant,  avancent  lentement  et  sans 
secousse  à  l'aide  de  leurs  pattes  de  derrière,  confondus  par  leur  cou- 
leur avec  la  neige  et  les  glaçons,  et  c'est  seulement  à  quelques 
mètres  qu'ils  s'élancent  sur  l'animal  dont  ils  veulent  se  saisir.  Au 
Groenland,  leur  chair  est  très  recherchée;  jamais  on  ne  les  a  vus 
s'attaquer  à  l'homme  sans  provocation.  Quand  l'ours  est  en  chasse,, 
il  traîne  généralement  à  sa  suite  un  certain  nombre  de  renards  qui, 
dans  la  saison  où  le  gibier  qu'ils  poursuivent  s'est  enfui  vers  le  sud, 
s'attachent  à  l'ours  pour  vivre  des  débris  de  ses  repas. 

Quelques  jours  après  cette  chasse  heureuse,  par  une  belle  nuit 
illuminée  d'un  vaste  clair  de  lune,  l'équipage  obtenait  la  permis- 
sion de  se  distraire  en  célébrant  une  des  fêtes  chères  au  matelot  an- 
glais; il  s'agissait  de  brûler  en  eifigie  Guy  Fawkes,  le  méchant  génie 
qui  trompe  et  perd  les  vaisseaux.  Après  avoir  fait  honneur  à  une 
ration  extraordinaire  de  grog  et  de  plum-pudding,  les  matelots,  le 
visage  barbouillé  de  noir,  vêtus  de  costumes  extravagans,  secouant 
de  grandes  torches  et  poussant  des  cris  sauvages  auxquels  les  chiens 
mêlaient  leurs  hurlemens,  s'en  allèrent  en  procession  faire  le  tour 
du  bâtiment  sur  la  glace,  se  livrer  à  des  pratiques  et  à  des  jeux  bi- 
zarres, puis  dresser  un  bûcher  pour  brûler  l'image  du  traître.  On 
célébra  aussi  la  prise  du  cinquantième  phoque  en  attendant  Noël  et 
le  nouvel  an,  qui  devaient  à  leur  tour  amener  quelque  sujet  de  dis- 
traction, et  qui  allaient  être  les  bienvenus,  surtout  à  titre  d'avant- 
coureurs  de  la  saison  qui  devait  dégager  le  bâtiment.  Pendant  que 


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856  REVUE  DES  DEUX  MONDES* 

l'équipage  du  Fox  essayait  ainsi  de  tromper  les  ennuis  de  sa  cap- 
tivité» un  cruel  accident  survint;  dans  les  premiers  jours  de  dé- 
cembre, le  machiniste  Robert  Scdtt  se  laissa  tomber  d'une  écoutille, 
et  il  mourut  deux  jours  après.  La  glace  allait  recevoir  sa  dépouille. 
Après  un  service  célébré  à  bord,  le  cadavre  fut  conduit  sur  un  traî- 
neau jusqu'à  une  fosse  taillée  avec  la  hache  et  la  scie  dans  un  en- 
droit épais  du  glacier;  les  pavillons  du  navire  avaient  été  baissés  à 
mi-mât,  les  cloches  faisaient  entendre  leur  tintement,  l'équipage 
entier  suivait  le  convoi;  le  froid  était  vif,  l'atmosphère  sombre,  le 
silence  profond,  et  un  des  phénomènes  lunahres  de  ces  climats,  le 
htdo^  grand  cercle  lumineux  qui  entoure  parfois  la  lune  d'une  large 
auréole,  ajoutait  ses  effets  bizarres  à  cette  scène  de  tristesse. 

Le  mois  de  décembre  emporta  dans  la  dérivation  des  glaces  le 
bâtiment  à  soixante-sept  milles  plus  au  sud.  Le  28  janvier,  par  le 
74*  degré  de  latitude,  le  bord  supérieur  du  soleil  se  montra  de  nou- 
veau; il  y  avait  quatre-vingt-neuf  jours  que  l'astre  avait  complète- 
ment disparu.  Février  continua  d'entretenir  les  espérances  des  ma- 
rins; la  température  s'adoucissait  sensiblement;  les  monceaux  de 
glace  se  séparaient,  et  au  milieu  de  leurs  craquemens  et  de  leurs 
déchirures,  s'ils  menaçaient  le  bâtiment  d'un  grand  désastre,  ils  lui 
faisaient  espérer  aussi  la  rupture  définitive  du  cercle  infranchissable 
dans  lequel  il  marchait  emprisonné.  Mars  justifia  ces  espérances; 
une  nuit,  par  une  tempête  de  neige  et  par  une  forte  houle  qu'avait 
soulevée  une  brise  passagère  dii  sud-est,  le  bâtiment  se  détacha  avec 
une  forte  secousse  de  la  montagne  de  glace  à  laquelle  il  était  rivé, 
protectrice  redoutable  qui  le  défendait  du  choc  des  glaçons  voisins, 
mais  qui  pouvait  elle-même  à  chaque  instant  l'écraser.  Le  yacht,  a 
la  grande  joie  de  son  équipage,  reprenant  ses  libres  allures,  se  mit 
à  bondir  sur  les  vagues;  Ù  ne  lui  restait  plus  qu'à  se  dégager  par 
de  prudentes  manœuvres  de  son  archipel  de  glaçons.  C'est  ce  qu'il 
put  faire  enfin  dans  le  mois  d'avril,  après  de  brusques  variations  de 
la  température  et  des  retours  subits  du  froid  qui  menaçait  de  l'en- 
fermer dans  un  nouveau  cercle  de  glaces.  En  échappant  à  ce  terrible 
main-pack  qui  l'avait  retenu  durant  huit  mois,  le  Fox  coimit  un 
dernier  danger  :  il  fut  entraîné  par  une  forte  houle  au  milieu  des 
glaçons  entrechoqués;  sa  machine,  que  l'ingénieur,  M.  Brand,  était 
seul  à  manœuvrer  depuis  la  mort  du  mécanicien  Scott,  aidée  du 
vent,  eut  bien  du  mal  à  l'entraîner  hors  des  obstacles  qui  l'enve- 
loppaient; il  fut  menacé  de  perdre  son  gouvernail'.  Sans  doute,  si 
ce  malheur  fût  advenu,  il  eût  misérablement  péri,  broyé  au  milieu 
des  glaces;  par  bonheur  ses  flancs  garnis  de  fer  résistèrent  aux 
chocs,  et  l'équipage  parvint  à  force  d' énerve  à  franchir  cette  passe 
difficile.  Enfin  le  navire  glissa  sur  une  eau  libre;  à  peu  de  distance 


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DEUX  CAMPAGNES  DANS  LES  GLACES  DU  POLE.       857 

devant  lui  s'ouvrait  Tancrage  groënlandais  de  Holsteinborg  :  il  al- 
lait y  réparer  quelques  avaries,  faire  de  l'eau,  remplacer  les  chiens 
qu'il  avait  perdus,  compléter  ses  provisions,  puis  de  là  repartir  plein 
de  courage  et  de  confiance  pour  réparer  l'échec  que  ce  dur  climat 
lui  avait  imposé,  et  reprendre  l'accomplissement  de  sa  périlleuse 
mission. 


IL 

Ce  fut  au  commencement  de  juin  1858  que  le  Fox  reprit  la  mer; 
il  était  en  avance  de  près  de  deux  mois  sur  sa  précédente  cam- 
pagne. Quelques  baleiniers  qui  allaient  se  disperser  à  la  poursuite 
des  phoques,  des  narvals  et  des  baleines  blanches,  qu'on  trouve 
en  assez  grand  nombre  à  cette  latitude,  l'avaient  rejoint,  et  pen- 
dant quelques  jours  lui  faisaient  cortège.  Parmi  ces  bâtimens  s'en 
trouvait  un,  le  Tay^  dont  le  capitaine,  un  des  navigateurs  les  plus 
expérimentés  des  mers  arctiques,  avait  passé,  quelques  années  au- 
paravant, par  une  des  plus  terribles  épreuves  qui  puissent  frapper 
un  marin  dans  ces  régions.  Le  capitaine  Deuchars  commandait  alors 
la  Reine-Charlotte  y  et  il  s'efforçait  de  contourner  le  main-pack  par  la 
baie  de  Melville.  Déjà  il  avait  franchi  les  plus  périlleux  obstacles, 
et  après  avoir  constamment  veillé  lui-même  à  la  direction  du  na- 
vire, il  allait  prendre  quelque  repos  par  une  belle  matinée  bien 
claire,  lorsque  des  masses  de  glaces  flottantes  se  montrèrent  en 
tète  du  navire.  Le  capitaine  resta  sur  le  pont,  mais  au  moment  où 
l'on  allait  traverser  ce  nouvel  obstacle,  leâ  glaces  se  rejoignirent,  et 
le  bâtiment  naviguait  au  milieu  d'elles,  quand  leurs  aspérités  frap- 
pèrent ses  deux  flancs  à  la  fois  à  la  hauteur  du  mât  d'artimon.  Il 
fut  littéralement  broyé;  en  moins  de  dix  minutes,  ses  dernières  ver- 
gues disparurent,  et  les  glaces  se  refermèrent  sur  l'abîme  qui  l'en- 
gloutissait; l'équipage  avait  eu  à  peine  le  temps  de  se  sauver  dans 
les  embarcations,  et  il  fut  recueilli  par  un  baleinier.  Deux  ans  au- 
paravant, le  capitaine  Deuchars  avait  lui-même  ramassé  dans  les 
glaces  du  main-pack  un  mât  de  perroquet  et  reconnu  sur  les  flancs 
d'un  glaçon  la  forme  d'un  navire  qui  y  avait  été  longtemps  incrusté; 
c'étaient  les  seuls  vestiges  subsistans  d'un  naufrage  encore  plus  com- 
plet que  le  sien. 

Le  Fox  se  sépara  de  ses  compagnons  de  route,  et,  après  avoir 
tourné  avec  une  extrême  circonspection  les  obstacles  de  la  baie  de 
Melville,  il  se  trouva  en  vue  du  cap  York,  qui  ferme  cette  baie  à 
son  extrémité  occidentale.  Là,  par  le  76®  degré  de  latitude  nord, 
campait  un  parti  d'Esquimaux  qui  y  ^vait  passé  l'hiver.  En  aper- 
cevant le  bâtiment  européen,  ces  pauvres  gens  se  mirent  à  témoi- 


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858  REHIE  DBS  DEUX  MONDES. 

gner  de  leur  joie  par  des  danses  et  des  gestes  sauvages,  et  huit 
d'entre  eux  montèrent  à  bord.  Leurs  longs  cheveux  raides  et  noirs 
pendaient  sur  leurs  épaules  recouvertes  de  peaux  de  phoques;  ils 
portaieât  des  espèces  de  bottes  et  d'épais  pantalons  de  peaux  d'ours, 
le  poil  en  dehors.  Leur  physionomie  n'était  pas  sans  bienveillance 
malgré  de  petits  yeux  un  peu  farouches.  La  plupart  tenaient  à  la 
main  une  sorte  d'arme  fsdte  d'une  défense  de  narval.  Quelques- 
uns  connaissaient  l'interprète  danois,  M.  Petersen,  qu'ils  avaient  vu 
lors  de  l'expédition  du  docteur  Kane  ;  on  renoua  bien  vite  amitié,  et 
ces  bons  Esquimaux  s'enquirent  avec  émotion  de  quelques-uns  de 
leurs  compatriotes  des  régions  plus  méridionales  du  Groenland, 
dont  ils  sont  séparés  par  plusieurs  centaines  de  milles  couverts 
d'infranchissables  glaciers.  Parmi  eux  se  trouvait  le  beau-frère  d'un 
naturel  qui  en  1851  avait  visité  volontairement  l'Angleterre  ;  c*  était  un 
angekoky  personnage  important,  sorte  de  magicien  qui  a  des  charmes 
pour  guérir  les  maladies  et  pour  conjurer  les  tempêtes.  Il  y  avait 
aussi  dans  cette  petite  troupe  un  vieillard  robuste,  portant  sur  la 
face  quelques  poils  en  forme  de  barbe  et  de  moustache,  et  d'une 
physionomie  plus  sombre  que  ses  compagnons.  Celui-là  s'était  rendu 
coupable  d'un  crime  extrêmement  rare  chez  les  Esquimaux  :  c'était 
un  assassin.  Il  avait  convoité  les  chiens  d'un  homme  qui,  de  plus, 
était  son  ennemi  personnel,  et,  pour  assouvir  à  la  fois  sa  vengeance 
et  sa  cupidité,  il  l'avait  tué.  M.  Petersen,  qui  raconte  ce  fait,  ne  dit 
pas  s'il  y  eut  une  pénalité  pour  son  crime.  Une  distribution  d'ai- 
guilles et  de  couteaux  fut  faite  à  ces  pauvres  gens,  et  on  eut  soin 
de  leur  dire  qu'ils  avaient  mérité  ces  présens  par  la  bienveillance 
avec  laquelle  ils  avaient  traité  les  hommes  blancs  quand  le  docteur 
Kane  et  son  écjuipage  avaient  été  contraints  de  séjourner  parmi  eux. 
Deux  ou  trois  jours  d'un  retard  occasionné  par  des  vents  con- 
traires furent  mis  à  profit  pour  jeter  im  coup  d'oeil  sur  cette  terre 
loint^dne.  On  était  au  commencement  de  juillet;  c'était  le  moment 
de  la  chaleur  et  des  jours  qui  ne  finissent  pas;  la  terre  s'était  débar- 
rassée de  sa  froide  enveloppe;  la  glace  se  heurtait  en  fragmens  dé- 
tachés le  long  du  rivage,  la  neige  ne  couvrait  plus  que  les  hauteurs, 
et  de  la  cime  des  falaises  on  entrevoyait  au  large  les  immenses 
champs  de  glace  du  mmin-pack  lentement  entraînés  à  la  dérive.  Le 
sol  était  tapissé  d'un  épais  gazon,  spectacle  étrange  dans  ce  pays 
des  frimas,  et  les  larges  assises  de  roches  primitives  qui  de  la  mer 
s'étendent  dans  les  solitudes  de  l'intérieur  montraient  leurs  flancs 
couverts  d'une  végétation  vraiment  étonnante  à  cette  haute  lati- 
tude. Une  espèce  de  pigeon,  un  petit  palmipède  appelé  aide  ou 
roîchiey  l'oiseau  de  proie  auquel  les  marins  hollandais  donnent  le 
nom  de  bourgmestre,  parce  qu'il  opprime  ses  voisins  et  s'approprie 


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DEUX  CAMPAGNES   DANS   LES  GLACES   DU   POLE.  859 

leur  bien,  animaient  un  peu  ces  plages  désertes;  on  apercevait  aussi 
de  loin  en  loin  un  renard  flairant  dans  les  crevasses  et  sous  les 
pierres  les  œufs  du  rotchie^  ou  bien  c'était  un  morse  qui  tout  d'un 
coup  levait  au-dessus  de  l'eau,  entre  deux  glaçons,  sa  face  étonnée. 
Mais  les  vents  du  nord-est  s'étaient  remis  à  souffler,  de  larges  che* 
mins  donnaient  accès  au  navire,  en  face  de  lui  s'ouvraient  les  dé- 
troits par  lesquels  on  pénètre  dans  le  labyrinthe  des  archipels  arc- 
tiques; c'était  le  moment  de  dire  un  adieu  définitif  aux  terres  qui 
font  face  à  notre  Europe  et  de  se  lancer  dans  l'inconnu;  l'équipage 
appareillait  au  cri  de  hurrah  for  ihe  west! 

Quelques  jours  après  apparaissaient  en  effet  les  premières  terres 
de  l'ouest,  l'île  Cobourg  et  l'entrée  du  détroit  de  Jones,  puis,  plus 
au  sud,  celle  du  détroit  de  Lancastre.  Le  bâtiment  allait  tenter  ce 
chemin.  A  l'entrée  du  passage,  dans  un  îlot,  vivaient  trois  familles 
d'Esquimaux,  en  tout  douze  personnes.  Il  y  avait  quatre  hivers  qu'ils 
avaient  traversé  le  détroit  de  Lancastre  sur  la  glace  avec  leurs  chiens 
ei  leurs  traîneaux;  le  vieux  chef,  patriarche  de  cette  petite  colonie» 
était  remarquable  par  sa  calvitie,  fait  très  rare  chez  ces  indigènes. 
Il  avait  vu  le  Phœnix  en  1854,  et  il  s'enquit  avec  beaucoup  de  sol- 
licitude de  son  ami  le  capitaine  Inglefield. 

Le  détroit  de  Lancastre  n'était  pas  entièrement  gelé,  comme  ces 
Esquimaux  le  prétendaient,  mais  Û  était  encombré  de  glaces,  et  le 
Foxj  après  avoir  taité  de  forcer  le  passage,  fut  rejeté  par  le  vent  et 
par  les  courans  vers  le  sud-est,  dans  la  baie  de  Pond,  appelée  plus 
généralement  aujourd'hui  détroit  de  l'Éclipsé.  Là  les  Esquimaux 
ont  plusieurs  campemens  ou  villages  d'été.  Dans  le  désir  de  s'infor- 
mer si  ces  naturels  n'avaient  pas  connaissance  de  quelque  naufrage 
et  n'avaient  pas  vu  depuis  peu  d'années  des  hommes  blancs,  Mac- 
Glintock,  accompagné  de  l'interprète,  d'un  officier  et  de  deux  ma- 
telots, se  rendit  à  la  plus  considérable  de  ces  stations.  Après  avoir 
traversé  un  pays  horrible,  embarrassé  d'obstacles  de  toute  nature^ 
et  longé  péniblement  en  bateau  des  blocs  de  glace  à  demi  fondus 
par  le  dégel,  les  Européens  se  trouvèrent  à  l'entrée  d'une  baie  fer- 
mée de  tous  les  côtés  par  des  roches  à  pic  hautes  de  huit  à  uevS 
cents  pieds,  sorte  de  précipice  au  fond  duquel  sept  huttes  étaient 
dressées;  ils  avaient  devant  eux  le  village  de  Kaparoktolik.  Malgré 
les  chaleurs  du  mois  d'août,  la  surface  de  la  baie  était  encore 
presque  complètement  gelée;  les  rochers  étaient  couverts  de  neigo, 
et  à  300  mètres  des  cabanes  un  glacier  occupait  toute  la  vallée  :  tel 
était  le  lieu  de  plaisance  choisi  par  ces  pauvres  Esquimaux  pour  y 
passer  la  meilleure  saison.  En  hiver,  ils  vont  habiter  à  quelque  dis- 
tance de  ce  point  des  huttes  de  neige,  d'où  la  chasse  aux  rennes 
et  la  pêche  du  saumon  leur  est  plus  facile  vers  le  printemps.  La 


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860  BETUE   DES  DEUX  MONDES. 

population  se  composait  de  vingt-cinq  personnes,  hommes,  femmes 
et  enfans,  qui  témoignèrent  une  grande  joie  à  la  vue  des  étrangers. 
Les.  femmes  et  les  enfans  se  précipitaient  vers  eux  en  répétant  : 
Pilleiay^pilletay  (donne-moi);  les  hommes  montraient  plus  de  di- 
gnité et  offraient  des  échanges.  En  retour  de  leurs  défenses  de  nar- 
val et  de  quelques  peaux,  seuls  biens  qu'ils  eussent  à  leur  dispo- 
"sition,  ils  demandaient  des  scies,  qui  leur  servent  à  tailleries  os 
de  baleine  avec  lesquels  ils  protègent  les  flancs  de  leurs  kayaksj 
et  font  une  espèce  de  chaussure  aux  chiens  qui  tirent  leurs  traî- 
neaux. Ils  ont  aussi  les  limes  en  grande  faveur,  parce  qu'elles  leur 
servent  à  convertir  en  pointes  de  flèches  et  en  harpons  les  petits 
morceaux  de  fer  que  les  naufrages,  les  échanges  ou  la  générosité 
des  Européens  mettent  en  leur  possession.  A  eux  tous,  ces  indigènes 
n'avaient  que  deux  traîneaux,  longs  de  neuf  et  de  quatorze  pieds, 
et  faits  de  planches  de  chêne  provenant  d'un  ancien  naufrage.  Ils 
n'avaient  vu  personne  de  l'expédition  de  Franklin,  et  ne  purent  don- 
ner à  son  sujet  aucun  renseignement;  mais  quelques-uns  d'entre  eux 
^  souvenaient  de  l'hivernage  de  Parry  à  la  station  d'Ingloolik  du- 
rant l'hiver  de  1822-1828. 

La  petite  population  de  Kaparoktolik  présente  un  des  meilleurs 
spécimens  de  la  race  des  Esquimaux  :  les  hommes  sont  assez  grands, 
en  moyenne  cinq  pieds  cinq  pouces  anglais;  ils  sont  intelligens  et 
généralement  ouverts  et  affables.  On  leur  mettait  dans  les  mains  im 
crayon  et  une  feuille  de  papier,  et  ils  essayaient  de  compléter  leurs 
indications  par  des  représentations  graphiques  qui  n'étaient  pas 
toujours  sans  utilité.  Quatre  d'entre  eux  suivirent  dans  leurs  kayaks 
les  Européens  jusqu'à  leur  vsdsseau,  emportant  des  barbes  de  ba- 
leine et  des  défenses  de  narvai  pour  les  échanger  contre  des  cou- 
teaux, des  scies,  des  aiguilles;  il  y  en  avait  un  qui  aurait  bien  voulu 
troquer  son  kayak  contre  un  fusil,  mais,  comme  il  n'avdt  pas  d'autre 
moyen  de  retourner  à  son  campement,  il  dut,  à  son  grand  regret, 
s'abstenir  de  ce  marché.  Parmi  ces  sauvages,  il  y  a  des  amateurs  de 
musique.  Quelques  années  auparavant,  un  d'entre  eux,  ayant  en- 
tendu jouer  du  violon  à  un  matelot  de  baleinier,  s'était  pris  de  telle 
passion  pour  cet  instrument  qu'en  échange  il  avait  offert  un  poids 
considérable  d'ivoire  de  narval,  qui  vaut  en  Angleterre  une  demi- 
couronne  la  livre.  Il  tirait  de  son  violon  des  mélodies  étranges,  et 
il  était  si  enchanté  de  l'affsdre  qu'il  avait  faite  que  pendant  plusieurs 
années,  quand  le  baleinier  revenait  à  la  station  de  Pond's-Bayy  il 
alla  visiter  son  ami  le  matelot. 

Au  bout  de  quelques  jours,  le  vent  était  redevenu  favorable,  le 
dégel  avait  fait  de  grands  progrès;  le  Fox  reprit  la  direction  du  dé- 
troit de  Lancastre,  qu'il  franchit  cette  fois  avec  promptitude.  A  l'ex- 


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DEUX  CAMPAGNES  DANS  LES  GLACES  DU  POLE.       86ft 

trémité  occidentale  du  détroit  se  trouve  THe  Beechey,  où  Franklio 
passa  rhiver  de  18i5-18&6,  et  dans  laquelle  on  a  ét^li  depuis  ce 
temps  un  dépôt  de  vivres  et  de  munitions  pour  fournir  quelque  se- 
cours aux  bâtimens  engagés  à  sa  recherche.  Le  Fox  y  trouva  à  com- 
pléter sa  provision  de  charbon.  Il  avait  aussi  à  remplir  en  cet  endroit 
im  pieux  devoir  :  lady  Franklin  avait  chargé  en  1855  le  capi^taine 
américain  Hartstein  d'élever  à  son  époux  un  monument  funèbre 
dans  cette  île  Beechey,  dernière  étape  alors  connue  de  son  voyage. 
Ce  marin,  empêché  par  les  circonstances  de  dépasser  le  Groenland, 
avait  déposé  à  Godhaab  ce  monument,  consistant  en  une  large  ta- 
blette de  marbre,  et  Mac-Clintock  l'y  avait  repris  pour  le  transporter 
à  sa  destination.  Sur  l'un  des  côtés  d'une  enceinte  qui  entourait  un 
cénotaphe  et  que  surmontait  le  pavillon  britannique,  on  dressa  cette 
tablette,  où  était  gravée  l'inscription  suivante  :  «  A  la  mémoire  de 
Franklin,  de  Crozier,  de  Fitzjames,  de  tous  leurs  généreux  frères 
les  officiers  et  de  leurs  fidèles  compagnons  qui  ont  souffert  et  qui 
sont  morts  pour  la  cause  de  la  science  et  au  service  de  leur  patrie. 
Cette  tablette  est  élevée  près  du  lieu  où  ils  ont  passé  leur  premier 
hiver  arctique,  et  d'où  ils  sont  partis  pour  surmonter  les  obstacles 
ou  périr;  elle  commémore  la  douleur  et  l'admiration  de  leurs  com- 
patriotes et  amis,  ainsi  que  les  angoisses,  adoucies  par  la  foi,  de 
celle  qui,  dans  le  chef  héroïque  de  l'expédition,  a  perdu  le  plus 
dévoué  et  le  plus  cher  des  époux.  —  Et  c'est  ainsi  qu'il  les  a  em- 
menés dans  le  ciel  y  où  ils  voulaient  être!  »  A  côté,  sur  une  plaque 
en  marbre,  fut  inscrit  le  nom  du  jeune  Français  qui,  lui  aussi,  mou- 
rut dans  ces  tristes  régions,  au  service  de  la  science  et  à  la  recherche 
de  Franklin,  le  lieutenant  Bellot. 

Le  détroit  de  Barrow  était  libre  de  glaces;  mais  l'entrée  du  Peel, 
qui  vient  y  déboucher,  se  trouvait  au  contraire  complètement  ob- 
struée. Le  Foxj  que  son  itinéraire  devait  désormais  mener  du  nord 
au  sud,  fit  alors  un  retour  en  arrière,  longea  par  sa  côte  orientale 
la  grande  terre  de  North-Sommerset,  et  s'engagea  dans  la  passe 
du  Prince-Régent.  Trois  îles  considérables  et  une  presqu'île,  qui 
s'étendent  dans  cette  région  du  Ih^  au  68**  parallèle  environ,  allaient 
être  le  théâtre  successif  de  ses  investigations.  La  première  est  North- 
Sommerset,  séparée  par  le  détroit  de  Bellot  de  Boothia-Felix.  On 
appelle  Boothia-Felix  une  vaste  presqu'île  de  forme  à  peu  près  ellip- 
tique, pointe  extrême  que  projette  dans  l'Océan'  arctique  le  conti- 
nent américain,  auquel  elle  se  rattache  par  un  isthme  très  étroit. 
Au  sud-ouest  de  North-Sommerset  s'étend  la  grande  île  du  Prince- 
de-Galles,  et  de  même  au  sud-ouest  de  Boothia-Felix  est  située 
celle  du  Roi-Guillaume.  C'est  à  peu  près  vis-à-vis  la  pointe  la  plus 
méridionale  de  celle-ci  que  débouche  dans  la  Mer-Glaciale  la  rivière 


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Bdâ  BEVUE   DES   DEUX  MONDI^S. 

Back  ou  du  Grand-Poisson,  qui  coule  du  sud  au  nord  dans  les  ré* 
gions  les  plus  froides  et  les  plus  désolées  de  l'Amérique  du  Nord. 
Les  traces  de  Franklin  devaient,  d'après  les  indications  déjà  recueil- 
lies, être  cherchées  de  ce  côté.  Le  vent,  aidé  de  la  vapeur,  porta  ra- 
{Hdement  le  yacht  le  long  de  la  côte  orientale  de  North-Sommerset, 
jusqu'au  détroit  auquel  le  capitaine  Kennedy  a  donné  en  1851  le 
nom  de  Bellot.  C'est  un  bras  de  mer  assez  semblable  aux  fiords 
groënlandais,  étroits  et  profonds  :  il  n'a  qu'un  mille  de  largeur  sur 
vingt  de  long,  et  la  sonde  y  descend  jusqu'à  quatre  cents  pieds.  Ses 
bords  de  granit,  coupés  à  pic,  se  dressent  à  quinze  et  seize  cents 
pieds  au-dessus  de  la  mer.  Les  marées  y  montent  avec  une  grande 
rapidité,  et  un  fort  courant  s'y  dirige  de  l'ouest  à  l'est.  Il  était  alors 
obstrué  par  des  glaces  flottantes;  on  le  franchit,  non  sans  quelque 
peine,  et  le  navire  alla  s'installer  sur  le  bord  supérieur  de  son  en- 
trée occidentale,  dans  une  espèce  de  port  fermé  par  des  rochers, 
protégé  par  des  bancs  de  glace ,  où  il  devait  prendre  ses  quartiers 
d'hiver. 

Cette  seconde  saison  d'immobilité  pour  le  navire  ne  devait  pas 
b' écouler  dans  une  inaction  stérile;  au  contrsdre,  elle  allait  préparer 
à  l'expédition  ses  plus  précieux  résultats.  Il  fut  en  effet  décidé  que 
trois  vastes  reconnaissances  en  traîneaux,  sous  les  ordres  de  Mac- 
Clintock  et  de  ses  lieutenans,  Hobson  et  Young,  seraient  dirigées 
sur  la  glace,  dès  le  commencement  du  pnntemps,  la  première  à  la 
rivière  du  Grand-Poisson  et  à  l'Ué  du  Roi<<juillaume,  la  seconde  sur 
la  côte  occidentale  de  Boothia,  depuis  le  détroit  de  Bellot  jusqu'au 
pôle  magnétique,  c'est-à-dire  du  72**  au  70*"  degré  de  latitude  envi- 
ron, la  troisième  le  long  des  rivages  de  l'île  du  Prince-de-Galles, 
poiu*  compléter  sur  ce  point  les  explorations  des  précédons  naviga- 
teurs. Deux  observatoires  magnétiques  furent  construits,  l'un  à 
200  mètres  du  yacht,  avec  des  blocs  de  glace  rectangulaires  qui 
ressemblaient  à  distance  à  de  magnifiques  pierres  de  taille,  l'autre 
en  parois  de  neige.  Plusieurs  excursions  préparatoires  des  grandes 
expéditions  furent  conduites  par  les  lieutenans.  Dans  une  d'elles, 
Hobson  et  les  matelots  qui  l'accompagnaient  coururent  un  terrible 
danger  :  après  six  jours  d'un  bon  voyage  le  long  de  la  côte  de  Boo- 
thia-Felix,  ils  établirent,  comme  de  coutume,  leur  campement  de 
nuit  sur  la  glace;  la  marée  commençait  à  monter,  et  une  forte  brise 
-du  nord-est  se  mit  à  souffler  du  rivage.  Quelle  ne  fut  pas  leur  anxiété, 
le  matin,  en  voyant  que,  sous  l'effort  de  la  marée  et  du  vent,  la 
glace  qui  les  portait  s'était  détachée  du  rivage  et  s'en  allait  à  la  dé- 
rive I  Ils  préparèrent  aussitôt  leurs  traîneaux  et  leurs  chiens;  msds 
le  glaçon  continuait  à  gagner  lentement  le  large.  Battu  par  les  va- 
gues, il  se  rompit,  et  il  n'en  resta  pour  les  porter  qu'un  fragment  de 


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DEUX  GAMPAGIVES  DANS   LES   GLACJSS  DU  POLE.  863^ 

vingt  mètres.  Deux  jours  et  une  nuit  se  passèrent  de  la  sorte;  au 
vent  avait  succédé  une  gelée  intense  qui  les  fit  cruellement  souffrir, 
mais  qui  leur  apporta  le  salut.  Le  fragment  de  glace  descendit  jus- 
qu'à une  lie  à  laquelle  on  a  donné  le  nom  du  président  de  la  So- 
ciété royale  de  Londres,  lord  Wrottesley;  là,  il  s'arrêta,  rattaché  au 
rivage  par  la  gelée,  et  les  marins  purent  rejoindre  leurs  compa- 
gnons. Septembre  et  octobre  s'écoiQërent  ainsi  dans  la  brume,  la 
neige  et  le  vent.  Novembre  fut  signalé  par  une  perte  des  plus  sensi- 
bles, celle  de  l'ingénieur,  M.  Brand,  qui  mourut  subitement.  C'était 
un  homme  robuste,  d'une  quarantaine  d'années.  Un  matin,  on  le 
trouva  étendu  sur  le  pont  :  il  avait  été  frappé  d'une  congestion  cé- 
rébrale. C'était  M.  Brand,  on^'en  souvient^  qui  manœuvrait  la  ma- 
cbine  du  bâtiment  depuis  la  mort  du  mécanicien  Scott.  Désormais 
le  yacht  se  trouvait  presque  uniquement  réduit  à  sa  voilure. 

Cet  hiver  de  1858-1859  fut  remarquablement  dur;  les  vents  du 
large  et  le  courant  d'air  qui  s'engouflfrait  à  travers  le  détroit  de  Bel- 
lot  produisaient  un  froid  tel  que  souvent  il  était  impossible  de  quit- 
ter l'intérieur  du  bâtiment.  Le  gibier,  qui  en  automne  était  assez 
nombreux,  avait  complètement  disparu  :  non-seulement  les  rennes, 
les  lièvres,  mais  aussi  les  ours  et  les  phoques  avaient  émigré.  L'at- 
mosphère se  maintenait  à  une  température  extraordinairement  basse  2 
à  Noël,  le  thermomètre  tomba  un  moment  à  76  et  80  Fahrenheit.  La 
température  moyenne  du  mois  fut  de  33  degrés  au-dessous  de  zéro. 
Souvent  pas  une  étoile  ne  perçait  l'obscurité  glaciale  du  ciel,  et  il 
était  impossible  d'affronter  l'atmosphère  extérieure  sans  que  les  par- 
ties du  visage  mises  en  contact  avec  l'air  gelassent  aussit&t.  Un  fait 
véritablement  étonnant,  c'est  la  manière  dont  les  chiens  esquimaux 
supportaient  ces  rigueurs  du  froid,  si  douloureuses  pour  les  hommes; 
sans  autre  protection  que  leurs  longs  poils,  ils  se  tenaient  couchés 
sur  la  neige  près  du  vaisseau,  à  l'abri  du  vent.  Le  26  janvier  1859, 
une  partie  du  disque  solau*e  reparut  à  l'horizon,  ramenant,  avec 
un  peu  de  clarté,  la  gaieté  et  l'espérance.  Aussitôt  s'achevèrent  les 
préparatifs  de  la  triple  reconnaissance  qui  allait  être  le  dernier  acte 
et  amener  l'heureux  dénoûment  de  cette  laborieuse  expédition. 

IIL 

A  la  suite  de  janvier  et  de  février,  qui  avaient  été  extrêmement 
rigoureux,  des  reconnaissances  furent  détachées,  tant  pour  préparer 
des  dépôts  de  vivres  sur  les  routes  que  l'on  allait  suivre  que  pour 
aller  chercher  des  provisions  complémentaires  à  ceux  qui  avaient  été 
précédemment  établis.  Mac-Clintock  s'avança  jusqu'au  cap  Victo- 
ria, au  sud  de  Boothia.  Dans  cette  excursion,  après  avoir  presque 


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M&  BtiTUB  DES  DEUX  MONDES* 

complètement  épuisé  ses  vivres,  il  s'ajqprétait  à  retomner  sur  ses 
pas,  lorsque  quatre  Esquimaux  se  présentèrent  à  lui.  Ils  étaient  ve- 
nus d'un  vilkge  assez  éloigné  à  la  chasse  des  phoques;  un  d'eux 
portait  attaché  à  son  vêtement  de  peaux  un  bouton  de  la  marine 
anglaise.  Interrogé  sdnsi  que  ses  compagnons,  il  dit  que,  plus  au 
fiud,  un  bâtiment  avait  été  détruit  par  les  glaces,  que  les  blancs 
qui  le  montaient  s'étaient  d'abord  sauvés,  puis. qu'ils  étaient  morts 
de  faim,  et  qu'il  y  avait  dans  son  village  des  instrumens  de  fer  et 
des  objets  provenant  de  ces  étrangers.. Mac-Clintock  se  rendit  à  ce 
campement  esquimau,  composé  de  huit  huttes;  il  y  trouva  en  effet 
des  cuillers  et  d'autres  objets  européens.  Enfin  il  était  sur  les  traces 
de  Franklin  et  de  ses  compagnons.  Il  s'empressa  de  retourner  à  son 
vaisseau,  instruisit  l'équipage  de  sa  découverte,  et  se  mit  en  mesure 
de  repartir  presque  immédiatement. 

Le  2  avril  au  matin,  douze  hommes,  cinq  traîneaux  et  quatorze 
chiens  étaient  prêts  au  départ;  le  yacht  avait  hissé  son  pavillon 
royal  Harwichy  les  traîneaux  déployaient  leurs  banderoles  de  soie, 
les  hommes  étaient  pleins  de  courage  et  de  confiance;  c'était  la 
double  expédition  de  Mac-Glintock  et  de  Hobson  qui  se  lançait  dans 
le  sud  pour  recueillir  les  débris  de  Franklin  et  compléter  ses  recher- 
ches scientifiques.  Le  poids  qu'avaient  à  traîner  les  hommes  et  les 
chiens  était  à  peu  près  pour  chaque  expédition  de  quatorze  cents 
livres,  traîneaux,  tentes,  couyertures,  vêtemens,  provisions,  muni- 
tions, instrumens  scientifiques,  objets  d'échange;  c'était  M.  Peter- 
een  qui  s'était  chargé  de  conduire  les  traîneaux  à  chiens  du  com- 
mandant. On  rencontra  des  Esquimaux  après  dix-huit  jours  d'une 
marche  très  laborieuse;  la  température  continusut  à  se  maintemr 
fort  basse,  quelquefois  jusqu'à  30  degrés  au-dessous  de  zéro;  un 
vent  âpre  soufilant  du  nord  coupait  les  visages,  et  les  reflets  du  so- 
leil sur  la  neige  fatiguaient  cruellement  les  yeux,  bien  que  tous  les 
hommes  fussent  pourvus  de  lunettes  de  couleur.  Ces  indigènes  étsdent 
ceux  que  Mac-Glintock  avait  déjà  vus.  Ils  habitaient  des  buttes  de 
neige  de  forme  assez  singulière.  A  la  suite  d'une  espèce  de  corridor 
étroit  s'ouvrent  à  droite  et  à  gauche  deux  couloirs  longs  de  vingt- 
cinq  pieds,  où  l'on  ne  peut  passer  qu'en  se  traînant  sur  les  genoux 
et  sur  les  mains,  et  au  bout  de  ces  couloirs  on  trouve  une  hutte  circu- 
laire d'un  diamètre  de  douze  pieds  et  haute  de  six  ou  sept.  La  moitié 
de  ces  huttes  est  occupée  par  un  banc  en  neige  haut  de  deux  pieds  et 
couvert  de  peaux  de  rennes,  c'est  le  lit  de  la  famille.  Dans  un  angle, 
un  autre  banc  de  moindre  dimension  sert  de  table  de  cuisine;  au- 
près est  accroupie  la  ménagère  de  l'endroit,  surveillant  sa  vaisselle 
et  sa  lampe  de  pierre.  Ces  lampes,  formées  d'un  petit  morceau  de 
roche  grossièrement  taillé,  sont  suspendues  dans  un  sac  en  peau  de 


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DEUX  CAMPAGNES  DANS  LES  GLACES  DU  POLE.  865 

phoque  qui  contient  aussi  de  la  mousse  sèche,  des  pyrites  et  quel- 
quefois un  fragment  de  Ihne  pour  frapper  la  pierre;  la  mousse  sert 
de  mèche  et  d* amadou.  Un  morceau  de  glace  incrusté  dans  la  toiture 
transmet  le  jour  quand  le  soleil  se  montre. 

On  trouva  encore  dans  les  huttes  de  ces  Esquimaux  quelques  ob- 
jets ayant  appartenu  à  Texpédition  de  Franklin,  et,  après  bien  des 
interrogations,  on  obtint  les  renseignemens  suivans.  —  Les  natifs  de 
Tîle  du  Roi-Guillaume  avaient  vu  deux  bâtiniens,  dont  l'un  avait 
sombré  dans  une  grande  profondeur  d'eau  sans  qu'il  en  reparût  le 
moindre  débris;  l'autre  avait  été  poussé  sur  le  rivage  et  brisé  par 
les  glaces  en  un  lieu  appelé  Ootloolik,  autrefois  très  fréquenté,  au- 
jourd'hui presque  délaissé  par  les  indigènes.  C'était  à  la  fin  de  la 
bonne  saison,  c'est-à-dire  vers  août  ou  septembre,  que  cet  événe- 
ment était  arrivé;  les  blancs  étaient  partis,  traînant  derrière  eux 
leurs  canots,  et  ils  étaient  parvenus  jusqu'à  la  grande  rivière,  où 
l'hiver  suivant  on  avait  retrouvé  leurs  ossemens. 

Munis  de  ces  indications,  les  Européens  poursuivirent  leur  route 
dans  le  sud;  ils  franchirent  le  point  où  a  été  fixée  la  position  du 
pôle  magnétique,  environ  par  le  70«  parallèle,  sur  la  côte  occiden- 
tale de  Boothia-Félix,  et,  parvenus  au  cap  Victoria,  ils  se  séparèrent: 
Hobson  allait  traverser  en  ligne  droite  le  détroit  de  Ross  et  se  diri- 
ger sur  le  cap  Félix,  à  la  pointe  septentrionale  de  l'Ile  du  Roi-Guil- 
laume, tandis  que  Mac-Glintock  couperait  plus  au  sud  pour  aller 
explorer  une  autre  partie  de  la  même  île.  Le  commandant  mit  trois 
jours  à  traverser  le  détroit;  la  température  continuait  d'être  rigou- 
reuse, bien  qu'on  fût  aux  premiers  jours  de  mai,  et  l'éclat  de  la  neige 
reflétant  le  soleil  causait  des  cécités  momentanées  et  des  souffrances 
itelles  qu'il  était  souvent  préférable  de  marcher  la  nuit.  Dans  l'Ile, 
on  trouva  divers  campemens  où  l'on  put  se  procurer  de  nouvelles 
indications,  d'après  lesquelles  Mac-Clintock  continua  de  s'avancer 
vers  le  sud.  11  parvint  ainsi,  en  franchissant  le  détroit  qui  sépare  l'île 
du  Roi-Guillaume  de  la  terre  ferme,  jusqu'à  l'île  Montréal,  à  l'em- 
bouchure de  la  rivière  du  Grand-Poisson.  N'ayant  rien  découvert,  il 
regagna  l'île  du  Roi-Guillaume  et  se  mit  à  en  suivre  la  côte  sud- 
ouest.  Là,  entre  le  68*  et  le  69*  parallèle,  près  d'une  pointe  appelée 
cap  Herschel,  le  25  mai,  on  trouva  sur  une  petite  hauteur  dont  le 
vent  balayait  la  neige  un  squelette  humain  complètement  blanchi,  la 
face  contre  terre;  des  animaux  en  avaient  rongé  la  chair  et  dispersé 
les  extrémités.  Tout  près  se  trouvaient  collés  au  sol  quelques  débris 
d'un  vêtement  d'uniforme  et  un  livret  de  poche  promettant  de  pré- 
cieux renseignemens,  mais  en  ce  moment  complètement  gelé.  Plus 
lo'm,  au-delà  du  cap,  se  dressait  un  monceau  de  pierres  sous  lequel 
Hobson  avait  laissé  une  note;  il  faisait  savoir  qu'il  était  parvenu  en 

TOME  xxyn.  55 


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866  BETUB  DES  DEUX  MONDES. 

ce  point  six  jours  auparavant,  après  un  trajet  des  plus  pénibles,  et 
qu'enfin  'û  avait  trouvé  à  Pointe-Victoria,  sur  la  côte  nord-ouest  de 
rtle,  un  document  du  plus  haut  intérêt  :  c'était  une  des  feuilles  im- 
primées en  six  langues  que  les  bâtimens  de  découverte  ont  coutume 
d'emporter  et  de  jeter  à  la  mer  dans  des  bouteilles  pour  étudier  la 
marche  des  courans;  elle  était  chargée  d'écriture  en  tous  sens,  et 
voici  ce  qu'elle  portait  :  «  28  mai  1817.  Les  vaisseaux  de  sa  majesté 
Erebus  et  Terror  ont  hiverné  dans  les  glaces,  latitude  70«  0'  5'' 
nord;  longitude  98''  23'  ouest...  Sir  John  Franklin  commandant.  — 
Tout  va  bien.  —  Gorcy  lieiaenanty  —  Des  VœuXy  maitre.  » 

a  Tout  va  bien  »  résumait  donc  l'état  de  l'expédition  à  la  date  de 
mai  18i7;  mais  sur  la  marge  du  môme  papier,  transversalement,  se 
trouvaient  écrits  ces  mots  :  «  25  avril  18&8,  les  vaisseaux  de  sa 
majesté  Terror  et  Erebus  ont  été  abandonnés  le  22  avril,  à  cinq 
lieues  nord-^nord-ouest;  ils  étaient  enfermés  dans  les  glaces  de- 
puis le  12  septembre  18i6.  Les  officiers  et  les  équipages,  cent 
cinq  hommes,  sous  le  commandement  du  capitaine  Crozier,  ont  tou- 
ché terre  ici  par  69^  37'  hH"  latitude  nord  et  98«  41'  longitude 
ouest.  —  Sir  John  Franklin  est  mort  le  11  juin  18i7,  et  la  perte 
totale  de  l'expédition  a  été  jusqu'à  la  présente  date  de  neuf  officiers 
et  de  quinze  matelots.  Crozier  y  capitaine  et  commandant  par  oit- 
cienneté;  /.  Fil  zj  ornes  y  commandant  VErebus.  Partis  ce  matin  26 
pour  Back^s  Fish  river,  n 

Les  désastres  avaient  donc  frappé  coup  sur  coup  les  infortunés 
marins;  le  commandant  était  mort,  il  avait  été  impossible  de  dé- 
gager les  bâtimens  des  glaces,  et  les  équipages  avaient  entrepris 
d'accomplir  le  trajet  qui  les  séparait  deBack'srivery  sans  moyens  de 
locomotion  et  presque  sans  ressources,  car  les  navires  n'avaient  été 
approvisionnés  que  pour  jusqu'en  juillet  18i8.  C'était  ce  motif  qui 
avait  dô  déterminer  leurs  équipages  à  les  abandonner. 

Animés  par  ces  importantes  nouvelles,  Mac  Clintock  et  ses  com- 
pagnons redoublèrent  de  vigilance  dans  l'exploration  du  littoral.  En 
continuant  de  remonter  vers  le  nord,  ib  virent  une  grande  embar- 
cation posée  sur  un  traîneau,  dans  laquelle  se  trouvaient  deux  ca- 
davres qui  avaient  été  mutilés  par  des  carnassiers,  sans  doute  des 
ours  ou  des  loups.  Contre  les  parois  du  bateau  s'appuyaient  debout, 
chargés  et  armés,  deux  fusils  doubles;  cinq  montres  reposaient  dans 
le  fond,  et  dans  les  poches  des  vôtemens  on  trouva  un  Vicaire  de 
Wakefieldy  un  petit  livre  intitulé  Mélodies  chrétiennes  avec  cette 
inscription  au-dessus  du  titre  :  From  the  donor  to  G.  G.  (le  lieu- 
tenant Graham  Gore?),  une  petite  Bible  avec  des  notes  marginales 
et  des  fragmens  de  livres  de  prières.  Des  instrumens  de  toilette, 
brosses  à  dents,  peignes,  éponges,  savons,  gisaient  pôle-môle  avec 


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DEUX  CAUPAGNES  DANS  LES  GLACES  DU  POLE.  867 

des  habits,  des  chaussures,  des  outils,  des  munitions,  des  armes, 
de  Targenterie;  mais  il  n'y  avait  pas  d'autres  provisions  qu'un  peu 
de  thé,  de  tabac  et  de  chocolat.  Autour  d'un  caim  de  pierre  déjà 
fouillé  par  Hobson  à  Pointe -Victoria  gisaient  des  vêtemens,  des 
boites  et  un  grand  nombre  d'objets  ayant  appartenu  à  des  matelots 
et  à  des  officiers.  Il  était  évident  que  cette  région  n'avait  pas  été 
visitée  par  les  Esqtiimaux  depuis  les  terribles  événemens  dont  elle 
avait  été  le  théâtre,  car  ces  sauvages  n'auraient  pas  manqué  de 
s'approprier  les  dépouilles  des  Européens  ;  ils  avaient  été  témoins 
seulement  de  la  catastrophe  de  ceux  qui  avaient  péri  beaucoup  plus 
au  sud,  vers  l'île  Montréal.  L'expédition  sur  Back's  river  avait  eu 
ses  retardataires,  ou  peut-être,  après  l'abandon  des  navires,  les 
marins  survivans  avaient-ils  différé  d'avis  entre  eux  dans  leur  réso- 
lution suprême  et  divisé  leur  destinée;  mais  ils  avaient  été  égale- 
ment malheureux,  puisque  toute  la  côte  occidentale  de  l'île  du  Roi- 
Guillaume  était  semée  de  leurs  débris.  Après  avoir  recueilli  ces 
précieuses  reliques,  Mac-Glintock  se  hâta  de  suivre  la  direction  qui 
devait  le  ramener  à  son  bâtiment.  Deux  cent  trente  milles  l'en  sé- 
paraient encore,  et  il  fallait  arriver  assez  à  temps  pour  pouvoir  passer 
les  détroits  avant  le  dégel.  Or  on  était  au  commencement  de  juin. 
Malgré  les  nombreux  obstacles,  le  trajet  fut  franchi  avec  rapidité  ; 
on  suivait  les  traces  de  Hobson,  et  l'on  apprit,  par  diverses  notes 
laissées  aux  endroits  où  étaient  enfouis  des  dépôts  de  vivres,  qu'il 
marchait  à  six  journées  de  distance  en  avant.  Cet  officier  était  si 
malade  qu'il  lui  devint  impossible  d'avancer  autrement  qu'en  traî- 
neau; l'état  de  sa  santé  ne  l'avait  cependant  pas  empêché  de  déployer 
beaucoup  d'activité  et  d'énergie  pendant  les  soixante-quatorze  jours 
que  dura  son  absence.  Ses  observations,  rapprochées  de  celles  de 
Mac-Clintock  et  de  Young,  constatent  que  les  glaces  vers  l'ouest 
sont  beaucoup  plus  compactes  et  persistantes  que  de  tout  autre  côté. 
C'est  faute  d'avoir  fait  cette  expérience  que  le  malheureux  Franklin 
a  péri;  il  croyait  la  terre  du  Roi-Guillaume  une  presqu'île,  et  ne  sa- 
chant pas  qu'elle  abrite  h  l'est  un  chenal  contre  les  glaces,  pour  for- 
cer le  passage,  il  s'engagea  dans  ce  détroit  de  Victoria  où  ses  na- 
vires, rivés  au  glacier  depuis  deux  ans,  durent  être  abandonnés. 

Enfin  le  18  juin  Mac-Clintock  et  ses  compagnons,  accablés  de 
fatigues,  ayant  perdu  la  plupart  de  leurs  chiens  et  ne  surmontant 
qu'avec  une  peine  inouie  les  derniers  obstacles,  eurent  la  joie  de 
revoir  le  Fox  et  de  monter  à  bord.  Le  yacht  était  resté  sous  la  garde 
de  quatre  ou  cinq  matelots  et  du  docteur  Walker.  Hobson,  arrivé 
quelques  jours  auparavant,  était  atteint  du  scorbut.  Cette  terrible 
maladie  avait  attaqué  déjà  plusieurs  hommes,  et  le  maître  d'hôtel, 
Thomas  Black v^ell,  resté  sur  le  bâtiment,  venait  d'en  mourir.  Tou- 


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868  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tefois  Hobson  se  rétablit  peu  à  peu,*  et  le  scorbut  ne  fit  plus  de  vic- 
times; le  Fox  allait  rentrer  en  Angleterre  sans  avoir  à  déplorer  de 
nouvelles  pertes. 

Pour  que  le  petit  bâtiment  qui  avait  si  bien  rempli  sa  mission  pût 
reprendre  le  chemin  des  pays  vivans,  il  ne  lui  restait  plus  qu'à  re- 
cueillir AUen  Young.  Celui-ci  avait  quitté  le  yacht  le  7  avril  avec  cinq 
hommes,  deux  traîneaux  et  six  chiens.  Constatant  bientôt  l'exis- 
tence d'un  large  chenal  entre  la  terre  du  Prmce-de-Galles  et  celle 
de  Victoria,  il  avait  renvoyé  au  vaisseau  un  traîneau,  sa  tente  et 
quatre  hommes,  pour  économiser  ses  provisions,  et  il  s'était  mis  à 
poursuivre  son  exploration  en  compagnie  du  seul  George  Hobday, 
ai^ec  des  vivres  pour  quarante  jours,  enmienant  les  chiens,  cam- 
pant dans  les  abris  de  neige  que  lui  et  son  compagnon  pouvaient 
bâtir,  ou  s'étendant  simplement,  pour  dormir,  sur  leur  traîneau,  lors- 
que la  température  s'élevait  un  peu.  Il  s'avança  ainsi  jusque  vers 
le  73*  parallèle,  poussant  à  deux  reprises  des  reconnaissances  à  tra- 
vers le  détroit  auquel  a  été  donné  le  nom  de  chenal  Mac-Clintorky 
sans  pouvoir  rencontrer  les  rivages  de  la  terre  Victoria,  qui  le  borde 
à  l'ouest.  Les  aspérités  y  rendent  la  marche  très  pénible,  et  indi- 
quent que  la  glace,  de  formation  sans  doute  très  ancienne,  a  été  ac- 
cumulée par  les  vents  et  les  courans  dans  ce  passage,  qui  doit  n'être 
jamais  praticable  à  la  navigation.  Les  côtes  de  cette  terre  sont  basses, 
uniformes,  couvertes  d'une  épaisse  couche  de  neige,  et  souvent  il  est 
difficile  de  les  distinguer  du  vaste  glacier  maritime  qui  les  continue. 

Le  mauvais  état  constant  de  l'atmosphère,  les  difficultés  de  la 
marche ,  les  fatigues  sans  cesse  renouvelées ,  affectèrent  gravement 
la  santé  de  Young.  Après  avoir  reconnu  des  hauteurs  de  trois  cents 
et  trois  cent  quatre-vingts  pieds  et  les  cônes  bizarres  signalés  par 
Osborn  en  1851,  il  retourna  sur  ses  pas  et  revit  le  navire  le  7  juin. 
Bientôt  sa  santé  ayant  paru  s'améliorer,  il  voulut,  malgré  l'avis  du 
docteur  Walker,  repartir,  dans  l'intention  de  compléter  par  la  côte 
orientale  l'exploration  de  l'Ile  du  Prince- de-Galles.  11  n'était  pas 
encore  de  retour,,  et  l'on  pouvait  concevoir  à  son  sujet  de  légitimes 
inquiétudes.  En  effet,  la  saison  marchait  avec  rapidité,  le  vent  et  la 
pluie  dissolvaient  partout  la  neige  et  la  glace,  et  Young  avait  dé- 
passé le  nombre  de  jours  pour  lequel  il  était  approvisionné.  Le  25, 
Mac-Clintoek  prit  avec  lui  quelques  hommes,  un  traîneau,  et  s'enga- 
gea le  long  de  la  côte  de  North-Sommerset  à  la  recherche  de  son 
officier.  Il  y  avait  deux  jours  qu'il  était  parti,  lorsqu'ils  se  rencon- 
trèrent. Young,  maigre,  abattu,  était  couché  sur  son  traîneau,  et 
l'un  de  ses  compagnons,  le  chef  quartier-maître  Harvey,  pris  des 
premières  atteintes  du  scorbut,  avait  bien  du  mal  à  marcher  du 
même  pas  que  l'attelage,  hara3sé  lui-même.  Enfm  l'équipage  enier 


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DEUX   CAMPAGNES   DANS   LES   GLACES   DU   POLE.  869 

était  réuni,  le  but  de  la  mission  avait  été  péniblement,  mais  com- 
plètement atteint;  on  y  avait  joint  des  découvertes  et  des  recon- 
naissances géographiques  du  plus  haut  intérêt.  Le  capitaine  et  son 
lieutenant  venaient  d'explorer  ensemble  quatre  cent  vingt  milles  (1) 
de  côtes  inconnues,  Young  trois  cent  quatre-vingts;  il  ne  restait 
plus  qu'à  rapporter  à  l'Europe  et  au  monde  intelligent  le  fruit  de 
tant  de  labeurs.  Pour  cela,  il  fallait  se  dégager  des  glaces  et  gagner 
là  mer  libre.  C'était  la  fin  de  la  tâche,  mais  elle  n'était  pas  sans  dif- 
ficultés et  sans  périls. 

Tous  les  hommes  furent  mis  à  un  régime  propre  à  combattre  les 
symptômes  et  les  atteintes  du  scorbut;  les  salaisons  furent  autant 
que  possible  laissées  de  côté  et  remplacées  par  le  pemmican  et  la 
ohair  des  animaux  que  l'on  pouvait  tuer,  volatiles,  rennes,  pho- 
ques. Dans  les  premiers  temps  de  l'expédition,  on  abandonnait  aux 
chiens  la  chair  de  ces  amphibies;  seulement  de  temps  à  autre  un 
officier  s'en  faisait  accommoder  le  foie.  11  n'en  était  plus  de  même  : 
elle  était  fort  recherchée  en  qualité  de  chair  à  sang,  blood-meaty 
comme  disaient  les  matelots.  On  récoltait  sur  les  hauteurs  de  l'o- 
seille et  les  racines  d'une  espèce  de  lichen  à  fleur  lilas  pour  en  faire 
des  salades;  la  bière,  le  jus  de  citron  étaient  d'un  fréquent  emploi; 
enfin  une  heureuse  fortune  mit  à  la  disposition  de  l'équipage  l'anti- 
scorbutique  qui  passe  auprès  des  habitués  des  régions  polaires  pour 
être  le  plus  efficace  :  une  baleine  blanche.  On  réussit  à  tuer  un  de 
ces  animaux  à  coups  de  fusil;  c'était  une  femelle  mesurant  treize 
pieds  et  demi,  d'une  couleur  de  crème  uniforme;  ses  yeux  et  les 
orifices  de  ses  oreilles  étaient  extrêmement  petits.  Ces  cétacés  fré- 
quentent en  été  des  parages  très  élevés  en  latitude  ;  mais  à  l'au- 
tomne ils  émigrent  vers  le  sud  et  descendent  le  long*  des  côtes. 
Quand  ils  apparaissent  sur  celles  du  Groenland,  toute  la  population 
tend  des  filets  le  long  des  rochers,  sachant  qu'ils  suivent  toujours 
le  bord  pour  éviter  un  ennemi  redoutable;  c'est  un  autre  cétacé  ap- 
pelé par  les  matelots  A:///^  (meurtrier),  le  delphinus  orca  des  na- 
turalistes. Il  atteint  de  quinze  à  vingt  pieds  de  long;  il  est  rapide, 
armé  d'une  puissante  mâchoire,  et  marche  en  troupe.  Réunis,  les 
killers  attaquent  la  baleine  et  la  harcèlent  en  se  jetant  sur  sa  queue 
et  sur  ses  nageoires.  L'été,  quand  ils  font  leur  apparition  dans  les 
mers  du  Groenland,  on  voit  les  phoques  chercher  refuge  tous  en- 
semble dans  les  rochers  et  dans  les  criques,  et  le  chasseur  esqui- 
mau, dans  son  frêle  kayak  ^  également  peu  soucieux  de  la  dange- 
reuse compagnie  des  killers^  s'enfuit  à  la  vue  de  leur  longue  et  raide 
nageoire  dorsale  qui  fend  l'eau  avec  promptitude.  La  baleine  que 

(1)  Le  mille  anglais  vaat  1,610  mètres. 


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870  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Ton  avait  tuée  fut  dépecée  et  mangée;  sa  chair  avait  beaucoup  de 
ressemblance  avec  celle  des  phoques,  cependant  elle  était  moins 
molle.  Son  huile  remplit  deux  tonnes  de  vingt  gallons.  Le  fameux 
antiscorbutique  que  porte  cette  baleine  n'est  autre  que  sa  peau, 
substance  gélatineuse,  grisâtre,  épaisse  d'un  demi-pouce  et  pres- 
que sans  saveur.  Christian,  l'Esquimau  qui  accompagnait  l'équi- 
page, tua  encore  deux  rennes  et  sept  phoques.  C'était  un  infa- 
tigable chasseur,  et  il  avait  toute  sorte  de  ruses  pour  prendre  le 
gibier.  Souvent  il  partait  des  journées  entières,  emportant  sur  le 
dos  son  kayak  y  et  on  le  voysdt  revenir  le  soir  avec  une  provision 
d'oiseaux  ou  traînant  un  phoque  dont  il  avait  fait  sa  proie;  d'autres 
fois  il  se  couchait  sur  le  bord  de  la  glace  avec  l'interprète  Petersen, 
à  qui  son  long  séjour  au  Groenland  avait  rendu  les  procédés  esqui- 
maux aussi  familiers  qu'à  Christian  lui-même,  et  ils  attiraient  ces 
amphibies  en  imitant  leurs  cris  étranges.  Enfin  Christian  avsdt  in- 
venté une  machine  d'un  nouveau  genre  :  c'était  un  très  petit  traî- 
neau dont  il  se  servait  pour  appuyer  son  fusil  et  assurer  ses  coups, 
et  muni  sur  le  devant  d'une  pièce  de  calicot  blanc  qui  dérobait  le  fusil 
et  le  chasseur.  Quand  il  apercevait  un  phoque  se  chauffant  sur  la 
glace  au  soleil ,  il  poussait  doucement  vers  lui  son  mstrument  de 
guerre,  confondu  par  sa  couleur  avec  la  glace  et  la  neige,  et  le  fu- 
sillait à  coup  sûr.  Ces  exploits  furent  la  clôture  des  chasses,  qui 
avaient  été  non-seulement  une  grande  distraction ,  mais  encore  une 
ressource  vitale  pour  l'équipage.  Mac- Clin tock  a  dressé  la  liste  du 
gibier  qu'on  avait  tué  dans  les  deux  hivernages;  elle  peut  donner 
une  idée  des  subsides  que  le  pôle  arctique  offre  à  ses  visiteurs.  En 
voici  le  total  :  4  ours,  1  baleine,  8  rennes,  95  phoques,  20  renards, 
9  lièvres,  360  volatiles  et  palmipèdes.  On  tua  encore  plusieurs  ours 
et  un  narval,  mais  leurs  cadavres  dérivèrent  sous  les  glaces.  A  Thi- 
vernage  du  détroit  de  Bellot,  on  prit  aussi  quelques  hermines;  ces 
charmans  petits  animaux  avaient  un  moyen  assez  singulier  de  se  dé- 
rober aux  poursuites  :  ils  plongeaient  dans  la  neige  et  reparaissaient 
quelques  mètres  plus  loin. 

La  continuation  du  dégel  et  un  vent  favorable  étaient  les  auxi- 
liaires impatiemment  attendus  par  le  yacht  pour  se  dégager.  Les 
circonstances  atmosphériques  se  trouvaient  bonnes  :  la  température 
moyenne  avait  été  pour  juin  plus  35 1/2  ;  elle  fut  en  juillet  plus  40, 
c'est-à-dire  environ  5  centigrades  au-dessus  de  zéro.  Les  derniers 
loisirs  de  l'équipage  étaient  employés  à  compléter  les  préparatifs  du 
départ;  le  petit  navire  remplaçait  par  une  riante  peinture  sa  couche 
de  givre  et  de  neige;  on  entendait  constamment  retentir  le  mar- 
teau du  charpentier,  et  le  commandant  s'exerçait  avec  une  ardeur 
extrême  au  maniement  de  la  machine,  afm  de  pouvoir  s'aider  un 


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DEUX  CAMPAGNES  DANS  LES  GLACES  DU  POLE»       871 

peu  de  la  vapeur.  Sur  le  rivage,  les  tombes  des  deux  hommes  morts 
pendant  ce  dernier  hiver  avaient  été  soigneusement  entretenues  et 
semées  des  fleurs  que  fournit  le  pôle;  un  cairn  se  dressait  en  un 
point  remarquable,  monument  des  explorations  du  Fox^  sous  le- 
quel était  déposée  une  relation  de  ses  travaux  et  de  ses  découvertes; 
enfin  les  lieux  que  Ton  allait  quitter,  et  qui  désormais  livreraient  à 
nos  cartes  leur  configuration  précise,  portaient,  nobles  témoignages 
de  tant  de  fatigues  et  de  persévérance,  les  noms  des  marins  et  de 
quelques-uns  des  plus  zélés  promoteurs  de  l'expédition  :  c'était  le 
chenal  Mac-Glintock,  le  cap  Allen  Young,  la  pointe  Hobson,  la  baie 
Petersen,  le  mont  Walker;  l'extrémité  septentrionale  de  Boothia 
avait  été  appelée  Murchison  promontory  en  l'honneur  du  savant 
illustre  et  zélé  qui  préside  la  Société  géographique  de  Londres,  et 
un  îlot  du  chenal  Franklin,  entre  North-Sommerset  et  l'île  du  Prince- 
de-Galles,  avait  reçu  le  nom  d'un  de  nos  compatriotes  qui  s'est  fait 
en  France  l'un  des  interprètes  les  plus  chaleureux  de  la  douleur  de 
lady  Franklin,  M.  de  La  Roquette,  alors  vice-président  de  la  Société 
géographique  de  Paris. 

Cependant  des  hommes  postés  sur  les  hauteurs  qui  dominent  le 
détroit  de  Bellot  ne  cessaient  d'examiner  la  mer  et  d'étudier  au 
loin  la  marche  des  glaces;  on  voyait  de  grandes  masses  flottantes, 
et  le  large  se  libérait  de  ses  entraves.  Enfin,  au  commencement 
d'août,  le  port  de  glace  où  s'était  engagé  le  Fox  fit  aussi  sa  débâcle  ; 
mais  ce  ne  fut  pas  sans  danger  :  les  glaçons  entraînaient  le  petit 
bâtiment  et  menaçaient  de  le  jeter  sur  les  rochers  de  la  côte;  il 
réussit  à  s'amarrer,  et  alla  prendre  un  ancrage  sûr,  à  l'autre  bout 
du  détroit  de  Bellot,  au  point  appelé  port  Kennedy,  où  il  s'était  déjà 
arrêté  en  venant.  Là  il  n'avait  plus  à  attendre  qu'un  souflle  favo- 
rable du  sud-ouest.  Ce  vent  lâ)érateur  se  fit  longtemps  désirer  : 
grave  sujet  d'inquiétude,  car  si  l'on  était  contraint  de  passer  dans 
les  glaces  un  nouvel  hiver,  il  faudrait  réduire  considérablement  les 
rations  de  vivres.  Par  bonheur,  cette  dure  perspective  ne  se  réalisa 
point  :  aidé  de  sa  vapeur,  poussé  par  le  vent,  le  Fox  se  mit  à  remon- 
ter le  long  de  la  côte  orientale  de  North-Sommerset;  le  18  août,  il 
entrait  dans  le  détroit  de  Lanças tre,  et  un  mois  plus  tard,  après 
avoir  touché  au  Groenland,  il  franchissait  le  cap  Farewell,  dernière 
étape  entre  les  régions  solitaires  qu'il  avait  glorieusement  sillonnées 
et  le  monde  vivant  qu'il  allait  revoir. 

Les  résultats  de  l'expédition,  nous  les  avons  déjà  résumés  :  té- 
moignages directs  du  sort  de  Franklin,  découvertes  géographiques, 
observations  scientifiques,  collections  de  pierres  et  d'animaux,  voilà 
ce  que  le  Fox  a  rapporté.  Nous  voyons  par  l'itinéraire  des  navires 
Erebus  et  Terror  que  Franklin  ne  cherchait  pas  le  passage  nord- 


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872  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ouest  par  où  Mac-Clure  Fa  trouvé.  On  sait  que  ce  capitaine  amé- 
ricain, parti  en  1850,  sur  \ Investigalor y  du  détroit  de  Behring, 
entre  l'Asie  et  rAmérique,  longea  le  continent,  passa  devant  les 
embouchures  des  rivières  Golville  et  Mackenzie,  remonta  vers  le 
nord  à  la  hauteur  de  la  terre  de  Banks,  qu'il  reconnut  être  une  Ile. 
Là,  YInveaigator  fat  saisi  par  les  glaces,  et  ne  put  en  être  dé- 
gagé. Pendant  trois  hivers,  son  équipage  vécut  en  grande  partie  de 
chasse.  Enfin  les  capitaines  Kellett  et  Inglefied  vinrent  à  sa  ren- 
contre en  s' avançant  de  l'est  à  l'ouest  avec  les  navires  Herald  et 
PhoTiiXy  et  il  fat  constaté  que  les  deux  Océans  communiquent  par 
une  série  de  canaux  situés  presque  en  ligne  droite,  et  que  l'on  ap- 
pelle Banksy  Melville,  BarroWy  Lancastre;  mais  en  même  temps  on 
dut  reconnaître  que  les  glaces  obstruent  tantôt  l'un,  tantôt  l'autre 
de  ces  passages,  et  entourent  les  bâtimens  qui  s'y  aventurent  de 
barrières  infranchissables.  Le  chemin  que  Franklin  voulait  suivre 
est-il  plus  praticable?  Il  s'agit,  nous  l'avons  vu,  de  pénétrer  dans 
le  détroit  de  Lancastre,  de  descendre  le  long  de  North-Sommerset, 
d'arriver  ensuite  à  l'île  du  Roi-Guillaume,  et  d'enfiler,  le  long  de  la 
côte  américaine,  la  série  de  détroits,  Simpson^  Dease,  Dauphirij  qui 
mènent  au  cand  de  Behring,  puis  à  l'Océan-Pacifique. 

L'expérience  A'Erebus  et  Terror  et  du  Fox  lui-même  ne  semble 
pas  indiquer  que  ce  long  et  tortueux  chemin  soit  préférable  à  celui 
dans  lequel  Mac-dure  est  resté  engagé  pendant  trois  ans.  Il  faut 
donc  laisser  dans  leur  solitude  ces  régions  hostiles  à  l'homme;  l'in- 
dustrie et  le  commerce  n'en  peuvent  rien  attendre,  et  sans  doute, 
seuls  dans  l'avenir  comme  dans  le  passé,  quelques  baleiniers  en 
iront  affronter  la  lisière.  Est-ce  à  dire  pour  cela  que  les  marins  in- 
trépides que  nous  avons  suivis  dans  ces  mers  aient  exposé  leur  vie 
pour  une  œuvre  stérile  et  subi  sans  utilité  tant  de  fatigues?  Non 
sans  doute  :  c'est  grâce  à  eux  que  nous  avons  satisfait  vers  le  pôle 
arctique  ce  besoin  de  pénétrer  l'inconnu,  qui  est  une  des  généreuses 
préoccupations  de  nos  sociétés.  Tandis  que  nous  demeurions  dans  le 
bruit  dçs  villes,  ils  s'en  allaient,  à  notre  profit,  au  milieu  de  périls 
sans  cesse  renouvelés,  donner  le  spectacle  de  l'abnégation,  du  cou- 
rage, de  la  persévérance,  des  vertus  qui  élèvent  l'homme  et  qui 
l'ennoblissent,  et  dans  ces  grandes  luttes  contre  la  nature,  dont  leur 
vie  était  l'enjeu,  ils  ont  eu,  vainqueurs  et  vaincus,  la  récompense 
qu'ils  ambitionnaient.  S'ils  ont  semé  de  leurs  dépouilles  mortelles 
ces  régions  lointaines,  leur  âme  plane  sur  ce  monde  qu'ils  nous  ont 
fait  connaître. 

Alfred  Jacobs. 


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L'ARRIÈRE-SAISON 


DE  LA  POÉSIE 


POÈTES    ET    VERS    XOUVEAUX. 


Ayez-vous  quelquefois  contemplé  les  campagnes  au  déclin  des 
beaux  jours,  à  ce  moment  qui  n'est  plus  déjà  Tété  et  qui  n*est  pas 
encore  l'hiver?  La  terre  n'est  plus  telle  que  la  fit  le  printemps  dans 
son  luxe  de  fraîcheur  et  de  fécondité.  De  longues  plaines  s'étendent 
dépouillées  de  leurs  moissons.  A  la  place  des  blés  disparus,  les  vé-r 
gétations  parasites  croissent  confusément.  Les  tiges,  en  se  multi- 
pliant sur  un  même  tronc,  ont  moins  de  vigueur  et  ne  produisent 
plus  de  fruits.  Les  plantes  fatiguées  retombent  sur  elles-mêmes,  et 
les  ondées  qui  viennent  les  rafraîchir  ne  leur  communiquent  qu'un 
éphémère  et  pâle  éclat.  Les  chaleurs  dévorantes,  les  poussières  de 
l'été  et  les  orages  meurtriers  ont  passé  par  là.  La  nature,  avec  des 
dehors  de  plénitude  et  de  calme,  apparaît  dans  cette  heure  singu- 
lière de  désordre  où  tout  ce  qui  reste  de  fleurs,  de  verdure,  de  vé- 
gétation nouée  et  excentrique,  atteste  un  travail  qui  finit,  une  sève 
qui  s'épuise  ou  s'égare  sans  se  renouveler  désormais.  Il  y  a  des  mo- 
mens  semblables  dans  le  monde  de  l'imagination  et  de  l'art.  Les 
grandes  moissons  de  l'esprit  ont  eu  leur  jour,  puis  l'élan  s'arrête,  et 
voici  Tarrière-saison  qui  commence  avec  tout  ce  qui  décèle  l'indé- 
cision et  la  lassitude.  La  force  créatrice,  qui  naguère  se  concentrait 
€n  jets  vigoureux  et  précis,  semble  maintenant  suspendue,  ou  se  di&* 


Gooçle 


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871  BEYUE  DES  DEUX  MiHiDES. 

perse  et  se  multiplie  en  efforts  sans  direction  et  sans  maturité.  Ce 
qui  germe  est  moins  le  fruit  d'un  travail  nouveau  que  la  déperdi- 
tion incohérente  de  la  sève  d'autrefois,  décomposée  et  subtilisée  à 
rinfmi.  Là  aussi  les  branches  folles  poussent  sur  l'arbre  épuisé. 

Entre  ce  monde  de  l'imagination  et  le  monde  physique,  il  y  a  seu- 
lement une  différence  notable.  Chaque  année,  la  terre  retrouvé  son 
printemps;  pour  elle,  le  déclin  et  la  stérilité  ne  sont  que  d'un  mo- 
ment. Hier  encore  elle  était  dépouillée  et  inerte,  aujourd'hui  elle 
s'épanouit  dans  sa  jeunesse  nouvelle  ;  mai  est  revenu.  Malheureuse- 
ment l'imagination  humaine  n'a  pas  tous  les  ans  son  mois  de  mai; 
elle  ne  connaît  pas  le  secret  de  ces  gracieuses  résurrections  d'une 
périodicité  si  fidèle.  La  force  de  création  et  de  vie  dort  plus  long- 
temps au  sein  de  la  nature  morale  que  dans  la  nature  visible.  La 
terre,  en  retrouvant  sa  verdure  et  ses  fleurs,  a  beau  rouvrir  une 
des  sources  inspiratrices  de  l'ima^ation  et  appeler  la  poésie  à  re- 
naître avec  elle  :  la  poésie  en  est  toujours  à  son  arrière-saison  d'au- 
trefois; elle  se  traîne  alanguie,  elle  se  répète  et  se  fait  écho  à  elle- 
même,  et  c'est  pour  elle  surtout,  dans  l'ordre  des  choses  de  l'esprit, 
que  les  rajeunissemens  sont  lents  à  venir.  Il  n'y  a  que  l'Académie 
des  jeux  floraux  qui  croie  au  mois  de  mai  et  qui  depuis  cinq  siècles, 
à  travers  toutes  les  révolutions,  s'obstine,  avec  une  fidélité  plus  tou- 
chante qu'efficace,  à  célébrer  chaque  année  tout  ensemble  la  fête  de 
la  poésie  perpétuellement  renaissante  et  la  fête  des  fleurs. 

Ce  que  nous  voyons,  c'est  une  arrière-saison,  disais-je,  —  une 
arrière-saison  qui  ne  date  ni  d'aujourd'hui,  ni  d'hier,  qui  a  com- 
mencé il  y  a  quelque  vingt  ans,  et  où,  à  travers  le  mélange  de 
toutes  les  infliiences,  de  tous  les  tons,  de  tous  les  procédés,  l'in- 
spiration première  va  en  s' affaiblissant  et  en  se  perdant  par  degré. 
La  poésie  de  ce  siècle  a  eu  assurément  son  glorieux  printemps  dans 
ces  années  d'heureuse  audace  et  de  féconde  rénovation  qui  vû*ent 
jaillir  presque  à  la  fois  les  Méditations  et  les  Harmonies  avec  leur 
puissance  d'épanchement  lyrique,  les  Orientales  et  les  FeuiHes  d  Au- 
tomne avec  leur  chaud  coloris,  les  ïambes  brûlans  et  le  Pianto^ 
les  vers  étincelans  et  passionnés  d'Alfred  de  Musset,  le  poème  de 
Marie  dans  sa  grâce  pudique,  les  Consolations  avec  leur  charme 
inthne  et  pénétrant.  Entre  ces  œuvres  si  di£férentes  de  couleur  et 
d'inspiration,  il  y  avait  un  trait  commun  :  elles  procédaient  de  la 
même  source,  elles  étaient  la  poésie  d'un  siècle  nouveau.  Et,  qu'on 
l'observe  bien,  il  y  avait  alors  entre  les  poètes  et  le  monde  qui  les 
écoutait  cette  secrète  intelligence  qui  fait  d'une*  œuvre  d'art  l'ex- 
pression saisissante  et  consacrée  de  tout  un  ordre  <l'imQ|ressioDS  et 
de  sentimens.  Les  contemporains  s'intéressaient  à  ces  tentatives  har- 
dies d'un  esprit  plein  de  jeunesse;  les  poètes  à  leur  tour  entral- 


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l'aRRIÂ&E-SÂISON  de  la  POESIE.  87B 

naient  leurs  contemporains  dans  des  sphères  où  ils  n'avaient  pas 
pénétré  jusque-là.  Cet  âge  fabuleux  s*  est  bientôt  évanoui,  et  la  poé- 
sie, enivrée  d'elle-même,  moins  écoutée  à  mesure  qu'elle  s'exaltait 
dans  ses  audaces,  défaillante  à  mesure  qu'elle  s'éloignait  de  la  vé- 
rité, la  poésie  a  fini  par  devenir  comme  étrangère  au  sein  d'un  mou- 
vement où  elle  a  régné,  et  où  elle  risque  en  ce  moment  de  n'être 
considérée  que  comme  une  noble  inconnue. 

Ce  n'est  pas  que  le  nombre  des  poètes  ait  diminué;  il  s'accroît 
peut-être  chaque  jour  au  contraire.  Les  générations  se  succèdent 
sans  se  décourager.  Ouvrez  Iç  recueil  le  plus  récent  de  cette  Acadé- 
mie des  jeux  floraux  dont  je  parlais,  et  vous  verrez  qu'en  cette  an- 
née même  où  nous  vivons,  cinq  cents  morceaux  ont  été  présentés  au 
concours.  Cinq  cents  odes,  élégies,  idylles,  épîtres,  fables  et  dithy- 
rambes! vous  étonnerez-vous  après  cela  que  l'académie  toulousaine 
croie  toujours  à  la  poésie  et  aux  fleurs?  Tous  les  jours  dans  le  champ 
de  l'imagination  ce  sont  de  nouveau-venus  et  de  nouveaux  volumes  : 
Feuilles  au  venty  Premières  poésies.  Drames  et  Comédies,  Brumes 
et  Soleils,  Sillons  et  Débris,  etc.  Malheureusement  le  nombre  ne  suf- 
fit pas  dans  la  poésie.  C'est  Tôpffer,  ce  me  semble,  qui  a  dit  que  dans 
une  œuvre  d'art  il  y  avait  trois  choses  :  l'auteur,  le  sujet  et  le  pu- 
blic. Le  sujet  n'existe  pas  le  plus  souvent  ici,  le  public  est  alTah'é, 
je  crains  même  que  l'auteur  ne  soit  absent  dans  ces  feuilles  volantes, 
ou  qu'il  ne  soit  jeune  que  par  l'âge.  A  travers  tout,  que  distinguerez- 
vousdonc?  Des  reflets,  des  imitations,  des  excentricités  qui  se  pren- 
nent quelquefois  pour  de  l'audace,  des  tentatives  d'archaïsme,  deux 
ou  trois  influences  prédominantes  qui  s'allongent  sur  ces  pages  comme 
les  ombres  du  soir.  C'est  l'arrière-saison  qui  continue. 

Le  destin  de  quelques  volumes  qui  vont  touii)illonnant  au  vent 
n'est  pas  ce  qui  importe  précisémeiit  a'u  fond;  ce  qui  est  plus  grave, 
c'est  le  caractère  de  cette  dégénérescence  momentanée  de  l'imagi- 
nation. Quel  est  donc  le  secret  de  cette  crise  où  est  entrée  depuis 
près  d'un  quart  de  siècle  la  poésie  contemporaine?  Ce  n'est  pas  la 
politique,  comme  on  le  dit  quelquefois,  qui,  en  subjuguant  les 
hommes,  en  détournant  leurs  facultés,  les  rend  moins  propres  à 
sentir  et  à  exprimer  la  poésie  des  choses.  Dante  fut  un  politique;  il 
eut  toutes  les  passions,  toutes  les  haines  politiques  de  son  temps,  et 
il  n'est  pas  moins  l'auteur  de  la  Divine  Comédie.  Pétrarque  lui- 
même  était  un  politique,  et  il  n'a  pas  moins  laissé  le  plus  mélodieux 
poème  de  l'amour.  La  vie  active,  en  familiarisant  l'mteUigence  avec 
les  spectacles  de  la  réalité  humaine,  n'a  rien  qui  émousse  les  facul- 
tés créatrices  et  la  vivacité  féconde  de  l'imagination.  Est-ce  le  con- 
tact des  agitations  prolongées  qui  devient  mortel  pour  la  poésie? 
Aucun  temps  ne  fut  plus  agité  que  le  xvi^  siècle,  qui  produisit 


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876  EETUE  DES   DEUX  MONDES. 

Shakspeare.  Cette  période  même  qui  de  nos  jours  s'est  appelée  la 
révolution  est,  à  proprement  parler,  la  source  de  la  littérature  mo- 
derne. Tout  ce  qui  vit,  — poésie  lyrique,  drame,  roman,  — n'est  que 
l'expression  des  ébranlemens  imprimés  à  l'âme  humaine  par  la  ca- 
tastrophe de  la  fin  du  dernier  siècle.  La  cause  des  défaillances  de  la 
poésie  contemporaine  n'est-elle  pas  plutôt  dans  la  nature  démocra- 
tique et  industrielle  de  ce  mouvement,  si  singulièrement  accéléré 
depuis  vingt  ans,  et  où  l'individualité  humaine  semble  disparaître 
de  plus  en  plus?  Tout  concourt  à  diminuer  chez  l'homme  moderne, 
avec  le  sentiment  de  son  individualité,  la  fécondité  créatrice  de  son 
esprit,  l'indépendance  de  sa  pensée,  les  qualités  supérieures  et  dé- 
licates qui  sont  l'essence  de  son  être  moral  et  font  l'originalité  de 
son  imagination.  Tous  les  genres  littéraires  souffrent  nécessaire- 
ment de  cette  dépression,  passagère  sans  doute,  de  la  personnalité 
humaine  ;  la  poésie  en  souffre  plus  que  tous  les  autres,  parce  qu'elle 
est  le  produit  de  ce  qu'il  y  a  de  plus  exquis,  de  plus  aristocratique, 
dirai-je,  dans  l'intelligence.  C'est  là,  si  l'on  veut,  une  cause  géné- 
rale inhérente  à  une  crise  de  la  civilisation. 

La  poésie  contemporaine  elle-même  d'ailleurs  n'a-t-elle  point  été 
la  complice  •de  sa  propre  décadence?  Aux  causes  générales  qui  vien- 
nent du  temps,  elle  a  ajouté  ses  propres  erreurs.  Lorsque  le  mo- 
ment était  venu  pour  elle  de  se  renouveler  par  une  conception  plus 
forte  du  monde  moral,  par  l'observation  de  la  nature  humaine  et 
de  tout  ce  qui  la  fait  vivre,  elle  s'est  livrée  à  de  puérils  passe-temps. 
Elle  s'est  prise  elle-même  pour  objet  d'adoration,  proclamant  la  sou- 
veraineté de  sa  fantaisie,  défigurant  la  vérité  au  lieu  de  la  peindre 
fidèlement,  et  substituant  l'affectation  au  sentiment  sincère,  à  l'é- 
motion simple  et  juste.  Entraînée  par  degré  et  cédant  déjà  à  l'esprit 
qui  soufflait  de  toutes  parts,  elle  en  est  venue  à  subordonner  entiè- 
rement l'mspiration  morale  à  la  partie  matérielle  de  l'art.  La  pensée 
n'a  plus  été  la  lumière  intérieure  de  toute  création:  tout  a  résidé 
désormais  dans  la  combinaison  de  rhythmes  bizarres  ou  de  couleurs 
imprévues,  dans  les  procédés  techniques,  dans  les  recherches  de  la 
forme.  Ainsi  la  poésie  s'est  isolée  en  quelque  sorte  au  milieu  de  tout 
ce  qui  l'entourait,  ne  parlant  ni  à  l'esprit  ni  au  cœur  et  parlant  à 
peine  aux  sens  ou  à  une  curiosité  frivole.  Tandis  que  le  monde  se 
transformait  autour  d'elle,  allant  où  le  poussaient  ses  préoccupa- 
tions et  ses  désirs,  elle  est  restée  une  chose  entièrement  artificielle; 
elle  n'a  plus  vécu  que  d'une  vie  factice,  et,  par  une  singularité  cu- 
rieuse, cette  rénovation  d'autrefois,  qui  commençait  en  déclarant  la 
guerre  au  despotisme  des  écoles,  en  est  venue  elle-même  à  n'être 
plus  qu'une  école  où  sont  accourus  les  imitateurs  se  modelant  sur 
les  maîtres,  —  l'un  prenant  le  ton  sceptique  et  cavalier,  l'autre  se  li- 


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l'arriebe-saison  de  la  poésie.  877 

vrant  à  un  vague  et  mélancolique  amour  de  la  nature»  celui-ci  affec- 
tant le  fanatisme  de  la  forme  et  de  la  matière,  celui-là  s' abandon- 
nant aux  épancheméns  intimes,  —  tous  arrivant,  par  l'assimilation 
des  procédés,  à  un  certain, degré  d'habileté  technique,  et  répétant 
sur  des  modes  divers  une  chanson  qui  a  été  redite  bien  souvent,  à  la- 
quelle il  ne  manque  que  l'inspiration  de  ceux  qui  la  chantèrent  pour 
la  première  fois  Voici  quelque  trente  ans.  La  révolution  littéraire  a 
eu  promptement  son  école  de  l'empire.  Le  secret  merveilleux  qui 
fait  l'originalité  et  la  fécondité  de  l'art  s'est  évanoui;  il  est  resté  ce 
qui  s'imite  le  plus  aisément,  le  mécanisme,  le  procédé  de  reproduc- 
tion extérieure,  une  langue  rompue  et  assouplie  à  une  certaine  al- 
lure. On  a  ainsi,  ce  me  semble,  l'explication  de  cet  état  singulier  qui 
montre  tout  à  la  fois  la  multitude  des  poètes  et  l'indigence  de  la 
poésie,  la  profusion  apparente  du  talent  suppléant  à  l'originalité 
absente  de  l'imag'mation  et  le  délaissement  du  public,  trop  heureux 
de  se  justifier  de  son  indifférence  pour  l'art  par  l'impuissance  de 
l'artiste. 

Je  ne  veux  pas  dire  que,  dans  quelques-unes  des  tentatives  les 
plus  récentes,  il  n'y  ait  parfois  les  marques  d'une  sérieuse  vocation 
poétique,  qui  eût  trouvé  sans  doute  une  autre  fortune  dans  le  pre- 
mier essor  de  l'inspiration  contemporaine.  M.  Leconte  de  Lisle  est 
par  exemple  un  des  meilleurs  parmi  les  nouveau-venus.  Il  s'est  ré- 
vélé tout  d'abord  par  les  Poèmes  antiques^  et  il  y  a  joint  depuis 
quelques  fragmens  nouveaux,  qui,  réunis  à  ses  premiers  essais,  for- 
ment ce  qu'on  appelle  assez  légèrement  des  poésies  complètes.  Qui 
n'a  point  aujounl'hui  ses  poésies  complètes?  Si  petite  soit-elle,  on 
veut  lier  sa  moisson.  M.  Leconte  de  Lisle,  sans  avoir  eu  beaucoup 
de  peine  à  rassembler  ses  œuvres  complètes,  a  du  moins  le  mérite 
d'une  certaine  hauteur  d'inspiration  et  d'une  pensée  qui  n'a  rien  de 
vulgaire,  combinée  avec  un  large  sentiment  de  la  nature  et  une 
réelle  puissance  de  description.  Ce  que  fit  autrefois  André  Ghénier 
avec  une  grâce  lumineuse,  M.  Leconte  de  Lisle  l'a  tenté  de  nouveau 
en  cherchant  à  ressaisir  l'inspiration  antique,  en  allant,  par-delà  les 
siècles,  jusque  dans  la  Grèce  primitive  et  même  jusque  vers  l'ex- 
trême Orient,  la  région  aux  profondeurs  mystérieuses.  De  cet  aven- 
tureux voyage,  il  a  rapporté  ces  poèmes  d'un  intérêt  inégal,  Hélène.^ 
Niobé^  le  Baghavat,  L'imagination  de  l'auteur  se  promène  vraiment  à 
l'aise  dans  ce  monde  de  cyclopes,  de  centaures,  de  dieux  océaniques 
et  d'incarnations  indiennes.  Je  ne  crois  pas  que  M.  Leconte  de  Lisle 
ait  réussi  particulièrement  à  découvrir  des  élémens  poétiques  dans 
les  Visions  de  Brahma  et  dans  la  Genèse  polynésienne.  Pour  tout 
dire,  le  Baghavat  y  avec  ses  profusions  descriptives  et  ses  interpré- 
tations philosophiques,  laisse  l'esprit  flottant  dans  une  somnolence 


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878  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

sans  émotion  et  sans  rêves.  Le  talent  du  poète  gagnerait,  je  pense, 
à  e£EEu:er  l'Inde  de  la  carte  de  ses  explorations.  M.  Leconte  de  Lisle 
est  évidemment  plus  heureux  dans  ses  tableaux  antiques,  et  ce  n'est 
pas  sans  un  art  savant  qu'il  reproduit  les  scènes  fabuleuses  de  la 
Grèce,  tout  empreintes  de  grâce  et  de  beauté. 

n  faut  en  convenir  toutefois,  ce  n'est  pas  sans  péril  qu'on  revient 
d'un  esprit  exclusif  à  cet  ordre  d'inspirations  où  l'érudition  arcbéo- 
logique  joue  souvent  un  plus  grand  rôle  que  l'art  lui-même.  H.  Le- 
conte de  Lisle,  sous  ce  rapport,  représente  assez  exactement,  dans 
ce  qu'eUe  a  de  plus  élevé  et  de  moins  frivole,  une  des  tendances  de 
la  poésie  contemporaine  :  c'est  l'archsusme,  qui  s'est  manifesté  sous 
des  formes  diverses,  et  s'est  attaché  tour  à'  tour  à  toutes  les  épo- 
ques anciennes.  Après  le  moyen  âge,  que  nous  avons  vu  renaître  de 
ses  cendres  et  se  relever  dans  sa  reluisante  armure,  est  venu  le 
monde  grec,  puis  le  monde  romain,  et  voici  même  qu'il  faut  rev&r 
nir,  avec  l'auteur  des  Poèmes  antiques^  jusqu'à  la  Grèce  primitive 
pour  retrouver  la  vraie  et  pure  beauté.  Avec  ces  époques  merveil- 
leuses, la  beauté  s'en  est  allée,  et  il  parait  qu'elle  a  cessé  tout  à  fsût 
d'exister  dans  nos  âges  modernes,  simplement  livrés  à  la  barbarie. 

Dors,  6  blanche  Tictime,  en  notre  àme  profonde. 
Dans  ton  linceol  de  vierge  et  ceinte  de  lotos; 
Dors!  rimpure  laideur  est  la  reine  da  monde. 
Et  nous  ayons  perdu  le  chemin  de  Paros. 

Le  danger  n'est  point  de  s'inspirer  de  l'antiquité,  de  l'interroger 
même  avec  passion,  et  de  lui  demander  quelques-uns  des  secrets  de 
la  beauté,  msds  de  s'y  absorber  et  de  s'y  perdre  jusqu'à  laisser  pé- 
rir en  soi  le  sentiment  de  l'homme  moderne.  Alors  la  poésie  n'est 
plus  vraiment  qu'une  fiction  d'initiés,  un  artifice  d'esprit  où  l'inspi- 
ration filtre  péniblement  à  travers  une  langue  tissée  d'érudition. 
Elle  cesse  d'être  cette  chose  vivante  qui  s'allume  au  foyer  du  cœur 
et  de  l'âme,  et  qui  y  trouve  un  aliment  toujours  nouveau.  Cette  poé- 
sie, toute  d'archaïsme  et  d'artifice,  est  promptement  envahie  par 
une  teinte  d'unifonnité  et  de  froideur  qu'il  est  aisé  de  remarquer 
dans  les  vers  de  M.  Leconte  de  Lisle.  Et  qu'arrive-t-il  enfin?  C'est 
que  le  talent,  accoutumé  à  cette  atmosphère  factice,  concentré  dans 
cette  tension  artificieUe ,  et  tournant  toujours  dans  le  même  cercle 
d'idées  et  d'images,  ne  se  développe  ni  ne  s'agrandit  :  il  reste  im- 
mobile. Après  Thyoné  et  Hélène ^  il  chante  la  Mort  de  Penikée,  et 
les  Plaintes  du  Cyclope  après  Khiron.  Ainsi  fait  M.  Leconte  de 
Lisle.  Ses  derniers  vers  ressemblent  aux  premiers,  et  ne  révèlent 
aucun  progrès  sensible.  Le  thème  n'a  point  changé,  les  procédés  et 


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l'abriâre-saison  de  la  poésie.  879 

les  couleurs  sont  les  mêmes,  et  c'est  sans  doute  moins  la  faute  de 
Tauteur  que  de  Tordre  d'idées  auquel  il  s'est  voué.  Qu'est-ce  donc 
là  où  un  certain  souffle  d'inspiration  ne  soutient  pas  le  poète  «  et  où 
Tart  se  réduit  à  n'être  qu'un  assemblage  de  mots  familiers,  exhumés 
et  enluminés  pour  faire  honneur  à  la  vérité  locale? 

Le  tout  n'est  pas  pourtant  d'échapper  au  despotisme  fascinateur 
de  l'esprit  antique  et  des  fictions  de  la  Grèce  païenne  pour  réaliser 
l'idéal  de  la  poésie  nouveUe.  S'il  ne  fallait  que  cela  et  s'il  suffisait 
encore  de  chercher  la  beauté  dans  d'étranges  choses,  M.  Charles 
Baudelaire,  l'auteur  des  Fleurs  du  Mal  y  serait,  à  n'en  pas  dou- 
ter, un  des  précurseurs  des  nouveUes  générations  poétiques,  car 
M.  Charles  Baudelaire  est  vraiment  un  poète  à  part,  très  moderne 
par  la  forme  aussi  bien  que  par  le  genre  d'impressions  qu'il  exprime. 
Autant  les  vers  de  M.  Leconte  de  Lisle  sont  empreints  d'une  sorte  de 
placidité  stoîque,  autant  la  poésie  de  M.  Baudelaire  se* déchaîne  et 
s'agite,  comme  dans  une  crise  nerveuse  perpétuellement  intense. 
Les  nerfs  en  effet  ont  visiblement  une  aussi  grande  part  que  l'imagi- 
nation dans  ces  fragmens  étranges  qui  forment  tout  un  poème  plein  de 
crudité.  Il  faut  que  les  systèmes  et  les  procédés  littéraires  arrivent  à 
leurs  plus  extrêmes  limites  pour  qu'on  puisse  apercevoir  distincte- 
ment ce  qu'ils  ont  de  dangereux  ou  de  puéril,  ce  qui  se  cache  dans 
les  théories  à  l'apparence  superbe.  Les  Fleurs  du  Mal  sont  vraisem- 
blablement le  dernier  mot  d'une  double  tendance  de  la  poésie  mo- 
derne, le  matérialisme  de  l'art  combmé  avec  l'analyse  subtile  et 
violente  des  désirs,  des  tourmens,  de  toutes  les  agitations  malsames 
de  l'être  intérieur.  On  pourra  broder  des  variations  sur  le  même 
thème,  il  sera  difficile  d'aUer  plus  loin. 

Et  ne  croyez  pas  au  surplus  que  l'auteur  des  Fleurs  du  Mal  soit 
un  talent  inhabile.  Si  ce  qu'il  appelle  lui-même  «  son  grand  amour 
de  l'art  »  n'est  le  plus  souvent  que  le  fanatisme  de  la  forme  plas- 
tique, de  l'expression  crue  et  de  l'image  inexorable,  il  a  du  moins 
la  science  et  tous  les  raffinemens  de  ce  matérialisme  poétique  dont  il 
représente  exactement  la  métamorphose  la  plus  récente.  M.  Charles 
Baudelaire  s'est  fait  une  langue  singulièrement  libre  et  hardie,  ou 
plutôt  il  s'est  approprié  avec  une  verve  dangereuse  cette  langue  de 
l'école,  qui  a  l'ambition  d'être  tout  à  kt  fois  une  peinture  et  une 
sculpture,  et  de  rendre  sensible  même  ce  qui  est  immatériel  et  im- 
palpable. On  dirait  seulement  que,  maître  de  la  forme,  ouvrier  ex- 
pert dans  l'art  de  taiUer  curieusement  des  phrases  et  d'enrouler  des 
épithètes  comme  des  festons  bizarres,  il  s'est  trouvé  tout  à  coup 
embarrassé  et  s'est  demandé  quelle  idée  il  allait  envelopper  de  ce 
luxe  de  sonorités  et  de  ciselures.  «  Je  veux  vous  chanter  un  chant 
nouveau,  »  dit  le  poète  allemand.  M.  Baudelaire,  à  son  tour,  a  voulu 


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880  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

chanter  à  tout  prix  une  chanson  nouveUe,  et  quelle  chanson!  L'hal- 
lucination  sinistre,  la  légion  des  vices  grouillant  dans  la  nature  hu- 
maine comme  xm  peuple  de  démons  y  comme  un  millibn  d*hdminthesy 
la  haine  inextinguible  et  semblable  au  tonneau  des  pâles  Danaidesy 
l'ennui  qui  rêve  d'échafauds  en  fumant  son  houka,  et  qui  dans  un 
bâillement  avalerait  le  monde,  la  femme  racontant  le  dur  métier  de 
la  beauté,  l'égoïsme  s'infiltrant  partout,  l'amour  faisant  des  bulles 
avec  la  cervelle  de  l'humanité  et  les  soufflant  dans  l'air,  ce  sont  là 
les  motifs  habituels  des  Fleurs  du  Mal,  Vous  avez  la  note  fonda- 
mentale ;  elle  n'est  point  faite  pour  rehausser  ou  réjouir  le  cœur. 
Un  poète  de  la  même  école,  qui  est  passé  presque  au  rang  d'an- 
cêtre dont  on  recueille  les  œuvres  complètes,  —  tant  il  est  facile 
aujourd'hui  de  devenir  un  ancêtre!  —  M.  Théodore  de  Banville,  a 
certes,  lui  aussi,  le  culte  de  l'art  matérialiste  : 

O  poète,  il  le  faat,  honorons  la  matière! 

Ainsi  dit-il  pieusement  à  l'auteur  des  Fleurs  du  Mal  lui-même.  Du 
moins,  en  honorant  la  matière,  M.  Théodore  de  Banville  la  montre 
dans  sa  grâce  extérieure  et  dans  ses  sourires.  C'est  un  amant  de  la 
beauté  visible  et  de  la  lumière,  dont  la  fantaisie  païenne  ne  va  pas 
se  promener  dans  les  régions  hideuses,  et  même  quand  par  hasard 
il  rencontre  au  passage  une  inspiration  simple  et  juste,  il  lui  donne 
un  tour  gracieux  comme  dans  les  souvenirs  familiers  de  la  Font- 
Georges.  M.  Charles  Baudelaire,  le  frère  puîné  de  M.  Th.  de  Banville 
dans  le  matérialisnae  poétique,  est  un  réaliste,  de  l'espèce  sombre. 
Il  s'est  pris  d'un  étrange  amour  d'artiste  pour  toutes  les  choses 
malsaines  de  l'humanité,  et  il  les  fait  resplendir  dans  ses  vers  comme 
les  écailles  reluisantes  d'un  serpent  monstrueux.  Son  opinion  sur 
l'homme  est  médiocre  : 

Si  le  viol,  le  poison,  le  poignard,  Tincendie 
N*ont  pas  encor  brodé  de  leurs  plaisans  dessins 
Le  canevas  banal  de  nos  piteux  destins, 
C*est  que  notre  &me,  hélas!  n'est  pas  assez  hardie. 

C'est  Henri  Heine  qui  dit  dans  un  de  ses  Nocturnes  :  «  Oh  I  que  je 
puisse  avoir  le  spectacle  de  grands  vices,  de  crimes  sanglans  et  im- 
menses! »  Mais  le  railleur  allemand,  qui  a  des  familiarités  avec  les 
nixes  et  les  kobolds  tout  comme  M.  Baudelaire  avec  les  helminthes, 
et  qui  invoque  le  spectacle  des  perversités  imprévues  pour  rassa7 
sier  un  moment  son  ennui,  l'impitoyable  raiUeur  se  moque  ici  et 
toujours.  Il  se  moque  de  tout,  des  grands  vices  aussi  bien  que  de  la 
«  veitu  qui  a  bien  dîné,  »  des  nuages  qu'il  supplie  de  l'emporter 


Gooçle 


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l'arriére-saison   de  la   POESIE.  SM 

dans  leur  course  aérienne  et  de  la  ville  qui  Tenveloppe  de  ses  cor- 
mptions,  de  ce  monde  et  de  l'autre,  de  tous  les  dieux  et  de  lui- 
même.  Son  désir  farouche  s'évapore  en  étincelante  ironie.  M.  Charles 
Baudelaire  effeuille  les  fleurs  du  mal  dans  son  herbier,  et  se  livre  à 
Tanatomie  des  laideurs  humaines  avec  un  sérieux  inquiétant.  Il  a 
commencé  peut-être,  comme  on  commence  quelquefois,  par  une 
fantaisie  de  paradoxe,  croyant  aller  à  la  découverte  de  la  nouveauté; 
son  imagination  a  fini  par  se  faire  une  habitude  de  cette  impiété 
monotone,  qui  apparaîtrait  dans  sa  vulgarité,  si  elle  n'était  enve- 
loppée d'un  vers  énergique  et  coloré.  «  Je  recherche  le  vide  et  le 
froid  et  le  nu  :  »  c'est  là  le  dernier  mot  de  sa  poétique  tel  qu'il  l'ex- 
primait naguère  dans  une  boutade  lugubre.  Je  sais  bien  que  dans 
un  certain  monde  ce  mépris  des  choses  humaines  s'appelle  le  sen- 
timent moderne,  l'amour  de  l'idéal,  l'inquiétude  ardente  de  l'esprit 
cherchant  l'énigme  de  la  vie  :  étrange  façon,  vous  en  conviendrez, 
de  faire  germer  l'idéal,  cette  fleur  de  l'âme  humaine,  dans  l'atmo- 
sphère de  la  corruption  universelle  ! 

L'idéal  de  M.  Baudelaire  est  d'une  nature  équivoque  comme  sa 
poésie,  où  la  préoccupation  de  l'effet  violent  et  de  la  couleur  crue 
domine  plus  que  la  pensée.  Ce  qui  obsède  visiblement  l'auteur  des 
Fleurs  du  Maly  c'est  l'amour  de  tout  ce  qui  est  artificiel  et  scabreux, 
le  goût  du  rêve  et  du  cauchemar,  cette  passion  de  bizarrerie  qui  lui 
faisait  dire  récemment  qu'il  voudrait  n'écrire  que  pour  les  morts, — ce 
qui  dispenserait  à  la  rigueur  les  vivans  de  le  lire.  M.  Charles  Baude- 
laire aura  eu  plus  d'une  fois,  je  le  crains,  la  visite  nocturne  de  quel- 
qu'une de  ces  Euménides,  ou  gracieuses  déesses,  dont  il  parle  dans 
un  livre  d'hier  sur  les  Paradis  artificiels^  où  l'on  voit  décrits  tous 
les  effets  de  l'opium  et  du  haschich,  —  et  cette  Notre-Dame  des  té- 
nèbres l'aura  touché  de  sa  main  pesante  en  lui  révélant  a  les  choses 
"qui  ne  devraient  pas  être  vues,  les  spectacles  qui  sont  abominables.  » 
Le  poète  des  Fleurs  du  Mal,  l'auteur  de  ce  singulier  livre  des  Pa- 
radis  artificiels  ou  Opium  et  Haschich,  ne  parle  pas  toujours  sé- 
rieusement peut-être;  je  veux  dire  qu'il  se  fait  un  rôle  de  l'excen- 
tricité :  il  revient  du  moins  à  un  sentiment  plus  juste  des  conditions 
réelles  de  ce  monde  quand  il  montre  lui-même  ce  qu'il  y  a  d'immo- 
ral et  de  corrupteur  dans  ces  surexcitations  factices  par  lesqueUes 
l'homme  croit  dérober  le  bonheur  ou  le  génie  là  où  tout  au  contraire 
est  l'œuvre  d'une  âme  saine,  d'une  volonté  droite  et  d'une  inspira- 
tion natureUe  féccmdée  par  le  travail.  Rien  n'est  plus  vrai;  ni  la 
poésie  ni  le  bonheur  ne  sont  une  magie  noire  ou  une  hallucination 
fiévreuse  des  sens,  et  l'auteur  de  ces  pages  sur  le  haschich  pourrait 
sans  se  déranger  donner  plus  d'un  conseil  utile  au  poète  des  Fleurs 
du  Mal. 

TOMB  IIVU.  56 


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882  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

La  poésie!  Elle  est  tout  simplement  dans  la  vérité,  dans  l'expres- 
sion fidèle  de  l'âme  humaine  et  de  tous  ses  mouvemens.  La  poésie 
contemporaine  n'a  eu  dans  ses  commencemens  un  si  merveilleux 
essor  que  parce  qu'elle  s'est  rapprochée  de  la  vérité  et  de  la  nature. 
CTest  ce  qui  lui  donna  le  charme  tout-puissant  de  la  vie  et  de  l'ori- 
ginalité. En  dehors  de  cette  source,  où  se  rajeunit  perpétuellement 
l'imagination  créatrice,  il  n'y  a  que  l'originalité  artificielle,  obtenue 
par  la  bizarrerie  violente,  ou  la  répétition,  l'imitation  qui  gagne,  qui 
s'étend  et  se  subdivise  en  imperceptibles  nuances.  Vous  aurez  les 
Fleurs  du  Mal  ou  ce  pâle  essaim  de  volumes  qui  disparaissent  sans 
bruit  dans  un  monde  affairé.  Ils  n'ont] pour  eux  qu'une  chose,  ces 
petits  volumes  dont  l'existence  est  à  peine  soupçonnée  le  plus  sou- 
vent; ils  expriment  le  besoin  intime  et  permanent  de  poésie  qui  agite 
les  âmes  même  quand  l'inspiration  générale  d'un  temps  décline  et 
se  disperse  comme  les  rayons  brisés  d'un  faisceau  lumineux.  Ils  re- 
présentent des  rêves,  des  illusions  et  une  bonne  volonté  qui  ont  du 
moins  le  mérite  de  n'avoir  point  l'intérêt  pour  mobile.  Cette  petite 
poésie  ressemble  toujours  à  une  sorte  de  devoir  de  jeunesse.  Mal- 
heureusement c'est  tout,  et  en  feuilletant  les  pages  des  Ombres  de 
Poésie  de  M.  Fomeret,  des  Sillons  et  Débris  de  M.  du  Pontavice  de 
Heussey,  des  Brumes  et  Soleils  de  M.  Charles  Yarin,  et  bien  d'autres 
encore,  que  de  fois  saisirez-vous  au  passage  des  thèmes,  des  images 
et  des  airs  connus! 

Un  phénomène  qu'il  serait  peut-être  curieux  de  suivre  dans  cet 
ordre  de  compositions,  ce  serait  le  travail  successif  des  influences 
poétiques  prédominantes  depuis  près  d'un  demi-siècle.  Chaque  inspi- 
ration a  eu  son  jour  et  s'est  survécu  pour  ainsi  dire  à  elle-même  dans 
une  multitude  d' œuvres  nées  de  son  souffle.  L'astre  des  Méditations 
a  longtemps  régné,  et  l'auteur  des  Feuilles  d* Automne  a  eu  toute 
une  école  dont  les  restes  vivent  encore,  à  laquelle  il  a  livré  quel- 
ques-uns de  ses  procédés  sans  lui  communiquer  sa  puissance  de  vi- 
bration lyrique.  Il  y  a  eu  des  contrefaçons  d'ïambes,  et  l'intimité 
familière  des  Consolations  a  laissé  plus  d'une  trace.  Aujourd'hui, 
dans  ce  travail  d'influences  qui  ont  fini  par  se  mêler  et  se  confondre, 
c'est  après  tout  Alfred  de  Musset  qui  l'emporte.  L'ombre  de  RoUa 
ne  gagne  pas  des  batailles,  mais  elle  est  partout  visible.  Le  poète  a 
disparu  dans  sa  popularité.  Lui,  l'indiscipliné  et  le  révolté  de  la 
ballade  à  la  lune^  il  passe  au  rang  de  modèle  classique,  d'inspira- 
teur de  tous  les  vers  nouveaux.  Cette  langue  passionnée  et  cavalière 
qu'il  faisait  étinceler,  chacun  s'essaie  à  la  parler.  Quand  M.  Becq  de 
Fouquières  se  hasarde  à  écrire  ses  Drames  et  Comédies^  il  fait  de 
son  mieux  sans  doute,  et  il  arrive  à  quelque  chose  qui  est  un  Spec-- 
tacle  dans  un  fauteuil  diminué;  sd^  Comédie  de  la  Mort  n'est  point 


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l'ARBIÉRE-SAISOir  DE  LA  POlÈSIE.  88S 

sans  quelque  parenté  avec  la  Coupe  et  les  Livres^  et  ce  qu'U  appelle 
les  Illusions  de  V  Amour  se  rattache  de  loin  à  cette  autre  comédie  char- 
mante faite  avec  des  rêves  de  jeunes  filles.  M.  Auguste  Villiers  de 
risle-Adam  est  un  jeune  homme  de  vingt  ans  qui  s'essaie  dans  ses 
Premières  Poésies-^  il  serait  diflBcile  de  lui^iemander  la  maturité  de 
Tinspiration,  et  en  attendant  il  subit  la  fascination.  Il  a,  lui  aussi, 
son  don  Juan,  dernier-né  de  tous  les  dons  Juans,  et  qui  ne  serait  pas 
vraisemblablement  venu  au  monde,  si  Fauteur  de  Namouna  n'avait 
pomt  un  jour  lancé  ses  strophes  étmcelantes.  Alfred  de  Musset  est 
donc  le  dieu  des  vers  du  moment;  ce  merveilleux  génie  hante  l'una- 
gination  de  ceux  qui  commencent  et  même  de  ceux  qui  n'en  sont 
plus  à  leur  premier  essai,  comme  M.  Louis  Bouilhet,  l'auteur  d'un 
drame  plein  de  tous  les  souvenirs  romantiques  et  du  poème  antique 
de  MelœniSj  où  se  révèle  cette  habileté  de  facture  devenue  moins 
un  indice  de  la  supériorité  de  l'artiste  que  le  signe  du  triomphe  des 
procédés  matériels  de  l'art.  Le  jeune  Paulus,  le  héros  de  MelcmiSy 
avait  déjà  reçu  de  l'auteur  un  air  d'élégante  audace  qui  le  faisait 
ressembler  étrangement  à  quelque  Mardoche ,  à  quelque  don  Paêz 
déguisé  en  Romain.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  distinct  et  de  plus  vivant, 
dirai-je,  dans  les  Poésies  que  M.  Louis  Bouilhet  vient  de  recueillir 
en  leur  donnant  cet  autre  nom  de  Festons  et  Astragales^  c'est  encore 
l'esprit  d'Alfred  de  Musset,  qui  erre  dans  ces  pages,  mettant  l'ironie 
dans  la  sensibilité,  prodiguant  la  fantaisie  et  reprenant  ses  vertes 
apostrophes  à  Mathurin  Régnier.  L'esprit  du  maître  est  partout, 
hormis,  je  pense,  dans  un  morceau  final ,  —  les  Fossiles  y  —  où  se 
dessme  quelque  vague  conception  de  la  destinée  humaine  d'une 
nouveauté  douteuse.  M.  Louis  Bouilhet  ne  se  fait  pas  peut-être  une 
idée  bien  exacte  de  la  nature  et  des  nuances  essentielles  de  l'art.  On 
le  croirait  du  moins  à  voir  ce  qu'il  dit  du  statuaire  Pradier,  qui, 
malgré  son  talent,  sera  difficilement  reconnu  dans  l'élu 

De  cette  forte  race 

Qui  peupla  le  ciel  vide  et  nous  tailla  des  dieux! 

Et  cette  indécision  du  sens  de  l'art  n'est- elle  point  en  vérité  le 
propre  de  ceux  chez  qui  la  poésie  naît  moins  par  une  inspiration 
spontanée  et  directe  que  comme  une  réminiscence? 

C'est  la  grande  difficulté,  je  ne  l'ignore  pas,  de  secouer  le  joug 
de  toutes  les  influences,  d'avoir  son  verre,  quand  il  ne  serait  pas 
grand,  et  de  boire  dans  son  verre,  suivant  le  mot  d'Alfred  de  Mus- 
set lui-même,  le  poète  le  plus  imité  aujourd'hui  et  le  moins  fait 
pour  être  imité.  Cette  originalité  qui  est  la  vie  de  la  poésie,  elle  est 
peut-être  à  quelque  degré  dans  un  livre  récent  que  l'auteur  a  eu  la 


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88i  .  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fantaisie  de  baptiser  (Tun  titre  singulier  :  A  la  Grand* Pinlelh^ 
verre  de  M.  Auguste  de  Châtillon  n'est  pas  grand,  mais  le  poète 
nouveau  boit  dans  son  verre,  et  c'est  le  charme  particulier  de  ces 
pages,  nées  au  hasard,  au  souffle  d'ime  inspiration  capricieuse. 
M.  Auguste  de  Châtillon  n'est  en  effet  d'aucune  des  écoles  régnantes, 
il  ne  relève  ni  de  Lamartine,  ni  de  l'auteur  de  la  Légende  des  Siè- 
clesy  ni  d'Alfred  de  Musset,  ni  même  de  Béranger,  quoique  la  plu- 
part de  ses  morceaux,  et  les  meilleurs,  soient  des  chansons.  Son  ori- 
ginalité est  dans  un  mélange  de  bonne  humeur  gauloise  et  de  fine 
mélancolie,  de  fraîcheur  et  de  liberté  piquante,  de  gaieté  sans  fiel 
et  de  philosophie  sans  amertume.  Il  ne  faut  pas  trop  s'arrêter  au 
titre,  un  peu  bachique.  La  Grand'Pinte  est  un  cabaret  qui  existe 
sans  doute  quelque  part,  dans  un  village  autour  de  Paris,  vers 
Enghien  ou  Montmorency  ;  mais  elle  n'est  pas  l'asile  des  épaisses 
ivresses  et  des  vulgaires  refrains.  C'est  un  cabaret  propre,  reluisant, 
animé,  que  ne  désavouerait  pas  un  vieux  peintre  de  Hollande,  et  où 
l'on  ne  va  pas  même  jusqu'à  déraisonner.  Et  puis  la  Grand'Pinte 
n'est  qu'une  étiquette;  elle  n'est  que  la  première  de  cette  série  de 
chansons  qui  se  succèdent  au  courant  de  l'inspiration  et  se  déploient 
légèrement  :  Alain^  la  Sieste^  les  Deux  Centenaires^  le  Scieur  de 
pierrey  l'Orpheline^  Veprée^  Oasis.  Chacune  de  ces  chansons  est  un 
petit  tableau  d'un  trait  juste  et  coloré,  où  tout  est  en  action,  où  tout 
vit  et  a  ime  physionomie  distincte,  depuis  le  charretier  Alain,  le  jeune 
géant  breton  aux  longs  cheveux,  aux  guêtres  de  cuir  fauve,  qui 
fouette  ses  douze  chevaux  sur  la  route  et  se  sent  embarrassé  du  re- 
gard des  jeunes  filles,  jusqu'au  scieur  de  pierre  qui  fait  entendre 
dans  1^  nuit  la  cadence  mélancolique  de  son  instrument,  depuis  le 
tonnelier  qui  le  soir,  sous  le  tilleul  séculaire  de  sa  maison,  calcule 
ce  que  produira  la  vendange,  jusqu'à  la  jeune  fille  travaillant  et  rê- 
vant dans  son  coin  noir  : 

Si  J'étais  la  chevrette  blanche 
Qui  passe  une  clochette  au  con 

Chaque  dimanche. 

Lorsque  Je  couds... 

Quel  temps  superbe! 

Comme  JUrais 

Courir  dans  l*herbe 

Et  les  forêts! 

Ce  n'est  pas  la  chanson  de  Béranger,  il  y  a  un  sentiment  tout 
autre  dans  ces  pages  nouvelles.  Béranger  a  l'esprit  fin  et  indus- 
trieux bien  plus  que  poétique;  il  a  été  réellement  et  il  reste  le  poète 
du  bourgeois  d'une  certaine  époque,  du  bourgeois  épicurien  et  phi- 
losophe, patriote  sans  doute,  mais  aussi  singulièrement  vulgaire 


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l'ârbiébe-sâison  de  là  poésie.  885 

dans  un  certain  ordre  moral.  La  poésie  de  Béranger  représente  dans 
sa  fleur  cet  ordre  de  sentimens  et  de  goûts  bourgeois,  et  elle  ne  va 
guère  au-delà,  si  ce  n'est  quand  elle  éclate  en  quelque  cri  patrio- 
tique. Elle  ne  parle  ni  au  cœur  ni  à  l'imagination  ;  elle  ne  révèle 
point  surtout  une  nature  d'artiste  qui  ne  fut  jamais  celle  de  Béran- 
ger, on  peut  le  voir  à  chaque  page  de  sa  Correspondance  y  récem- 
ment mise  au  jour.  C'est  après  tout  la  poésie  d'hommes  qui  ont  l'âme 
satisfaite  et  réjouie  quand  ils  ont  chanté  le  Dieu  des  bonnes  gens  et 
des  vers  à  Lisette ,  dernier  mot  à  leurs  yeux  de  la  philosophie  et  de 
l'amour.  Je  ne  sais  ce  qui  arrivera  de  cette  gloire  tant  disputée  au- 
jourd'hui :  elle  se  lie  évidemment  à  une  heure  précise  du  siècle 
depuis  longtemps  évanouie.  La  chanson  renaîtra,  elle  est  dans  l'es- 
prit français;  eue  renaîtra  seulement  d'une  autre  inspiration,  elle 
aura  une  autre  couleur.  L'auteur  de  la  Grand*  Pinte  a,  lui  aussi,  sa 
chanson,  et  il  y  met  un  yif  instinct  des  choses,  une  mélancolie  lé- 
gère, un  sentiment  très  fin  d'artiste.  Dans  ce  monde  dont  le  centre 
est  à  la  butte  Montmartre,  qui  a  son  lac  à  Enghien  et  qui  va  jusqu'à 
Mortefontaine,  l'imagination  de  M.  de  Ghâtillon  va  librement,  tirant 
la  poésie  de  tout,  de  la  maison  connue  assise  au  bord  du  chemin 
aussi  bien  que  du  moulin  qui  bat  la  rivière,  et  quelquefois  la  chan- 
son devient  sans  effort  une  élégie  familière  comme  dans  ces  strophes 
sur  Saini-Gratien  ou  Coup  d'œil  à  travers  une  grille  : 

Voici  la  maison,  le  jardin 
Où  les  sentiers  bordés  de  thym 
Embaumaient  Jusqu'à  ma  pensée! 
Alors  que  J'allais  le  matin. 
Suivant  et  perdant  en  chemin 
Ma  chansonnette  commencée. 

Et  novembre  a  tout  éclairci. 
Les  buissons  et  les  gens  d*ici  ; 
Plus  de  feuilles,  plus  de  famille  ! 
Je  vois  les  murs  de  ce  Jardin 
Que  les  noisetiers  en  gradin 
Masquaient  d'une  épaisse  charmille. 

U  me  semble  que  la  maison 
Me  reproche  son  abandon. 
Surtout  l'humble  perron  de  pierre. 
Les  portes,  les  volets  fermés. 
Naguère  aux  chants  accoutumés. 

Sont  mornes  comme  un  cimetière. 

« 

Voici  le  gazon  vert  encor 

Où  mes  amis  sonnaient  du  cor 

Eu  chœur  pendant  les  soirs  d'automne. 

La  bise  bruit  à  présent, 


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886  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

Se  plaint  comme  un  agonisant , 
Et  la  feuille  au  loin  tourbillonne. 


—  Allons!  passons  notre  chemin., 
Adieu,  maison!  adieu,  jardin! 

—  Un  bon  souvenir  est  encore 
Ainsi  qu'un  ami  sans  pareil , 
Ou  conune  un  rayon  de  soleil 
Où  Tamertume  s*é?apore! 


Mettez  à  côté  quelque  gaie  chanson,  comme  la  Bonde  de  rOisean 
ou  la  Grand' Pinte  elle-même,  et  vous  aurez,  sinon  un  faisceau  de 
grande  et  haute  poésie,  du  moins  un  gracieux  bouquet  de  dernière 
saison*  C'est  la  finesse  et  la  fraîcheur  dans  la  g^eté  ou  dans  Témo- 
lion  sin^ple.  Les  vers  de  M.  Auguste  de  Ghâtillon  ont  pour  eux  cet 
avantage  qu'ils  sont  l'œuvre  d'un  art  délicat,  et  qu'ils  ont  quelques 
reflets  de  cette  originalité  devenue  si  rare  dans  la  poésie  légère 
aussi  bien  que  dans  un  ordre  d'inspirations  plus  sérieuses. 

Il  est  un  mot  fait  toujours  pour  porter  bonheur  à  ceux  qui  le  pro- 
nonceront, c'est  ce  êursum  corda  des  âm^  jeunes  qui  ne  désespèrent 
pas,  qui  portent  en  elles-mêmes  la  bonne  volonté  de  l'art,  l'instinct 
de  ce  qu'il  y  a  de  plus  élevé  dans  la  poésie,  et  c'est  ce  mot  que  re- 
dit M.  Edmond  Py  en  résumant  l'esprit  de  ses  vers  dans  cette  double 
parole  inscrite  à  la  première  page  d'un  livre  nouveau  :  Foi  et  Patrie. 
M.  Edmond  Py  est  jeune  encore,  et  il  n'a  point  sans  doute  cette  ex- 
périence du  talent  maître  de  lui-même,  toujours  habile  à  choisir  et 
à  diriger  son  inspiration.  Ses  vers  ont  cependant  un  accent  géné- 
reux qui  platt,  qui  tient  à  la  nature  même  des  sujets  familiers  à  ce 
jeune  esprit.  L'auteur  aime  d'un  amour  intelligent  et  sincère  tout 
ce  qui  est  vrai  et  juste,  tout  ce  qui  peut  faire  battre  le  cœur  en  l'éle- 
vant, —  la  religion  maternelle,  la  patrie,  la  famille,  la  beauté  dans 
l'art.  L'idée  de  l'un  de  ses  principaux  fragmens  n'est  pas  sans  éléva- 
tion. Dans  sa  poésie,  l'auteur  de  Foi  et  Patrie  a  voulu  représenter 
en  quelque  sorte  l'attitude  de  l'âme  humaine  en  face  de  la  mort, 
sous  la  triple  influence  de  l'impassibilité  stoîque,  de  l'amour  du 
plaisir  et  du  sentiment  chrétien  :  Gaton,  Gléopàtre  et  Jésus  passent 
successivement,  comme  dans  ime  vision,  devant  le  vieil  homme  que 
rien  ne  satisfait  d'abord,  et  qui  ne  finit  par  être  subjugué  qu'au 
spectacle  du  juste  exalté  et  purifié  par  le  sacrifice.  Concevoir  de 
telles  idées,  ce  n'est  pas  tout  :  il  faut  leur  donner  la  forftie  de  l'art, 
l'enveloppe  poétique,  et  M.  Edmond  Py  a  le  mérite  de  l'avoir  tenté, 
d'avoir  trouvé  des  développemens  souvent  heureux.  Une  chose  est 
à  remarquer  dans  ce  livre  d'une  honnête  et  sincère  inspiration,  c'est 
que  l'auteur,  dans  l'ardeur  de  ses  croyances  religieuses  et  dans  ses 


Gooçle 


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l'abriére-saison  de  la  poésie.  887 

prédilections  pour  tout  ce  qui  est  idéal,  n'a  point  d'humeur  chagrine 
contre  son  siècle  :  il  ne  veut  pas  voir  la  fin  de  la  poésie  dans  F  ère 
des  grandeurs  matérielles,  et  ici  M.  Edmond  Py  nous  ramène,  ce  me 
semble,  à  ce  problème  dont  je  parlais,  qui  est  celui  des  destinées 
mêmes  de  la  poésie. 

Les  tendances  du  monde  contemporain  sont-elles  donc  définitive- 
ment ihortelles  pour  l'esprit  poétique?  C'est  le  grand  débat  sur  le- 
quel se  fixent  tant  d'intelligences  incertaines;  c'est  la  question  qui 
s'agite  entre  la  Muse  et  le  poète  dans  un  morceau  que  l'auteur  ap- 
peDe  le  Progrès  moral  et  le  Progrès  matériel^ —  faute  d'avoir  trouvé 
sans  doute  un  titre  plus  dégagé  et  moins  prosaïque.  La  Muse  dé- 
couragée est  toute  prête  à  s'envoler  de  ce  monde.  Pourquoi  reste- 
rait-elle? Elle  n'aime  ni  le  bruit  de  la  forge,  ni  les  batailles  de  l'in- 
dustrie. Elle  n'a  point  de  place  au  festin  des  prospérités  matérielles. 
Qu'a-t-elle  à  faire  lorsque  dans  les  âmes  règne  l'unique  passion  de 
l'or  et  de  la  jouissance,  lorsque  toutes  les  volontés  n'ont  qu'un  mo- 
bile, et  ne  s'efforcent  à  la  fois  de  surprendre  tous  les  secrets  de  la 
nature  que  pour  en  faire  un  moyen  de  richesse?  Les  solitudes  elles- 
mêmes  ont  perdu  leur  prestige;  le  sein  des  mers  a  été  violé,  la 
cime  des  monts  a  été  dépouillée,  tout  a  été  livré  à  l'exploitation 
ardente  de  l'esprit  nouveau.  Qu'a  donc  à  faire  la  Muse  dans  les 
aventures  présentes  de  la  race  humaine?  —  Et  le  poète  à  son  tour 
cherche  à  retenir  la  Muse.  Pourquoi  s'enfuirait-elle?  Ce  siècle  est 
plus  tourmenté  sans  être  pire  que  les  auj;res.  Cette  gigantesque 
transformation  du  monde  par  le  travail  est-eUe  donc  sans  poésie? 
Et  les  hommes  ne  sont-ils  pas  toujours  des  hommes  ayant  dans  le 
cœur  les  mêmes  affections,  les  mêmes  dés'u-s  et  les  mêmes  douleurs? 
L'âme  n'a  point  changé  d'essence,  et  ses  luttes,  ses  agitations  sont 
l'étemel  aliment  de  la  poésie.  Le  drapeau  du  pays  ne  flotte-t-il  pas 
toujours  sans  souillure?  Le  berceau  ne  réjouit-il  pas  la  maison?  Les 
sources  de  la  foi  et  du  dévouement  sont-elles  donc  taries  parce  que 
tous  les  bras  se  lèvent  pour  le  travail,  parce  que  la  terre,  embellie 
sous  nos  pas,  nous  livre  des  moissons  plus  abondantes?  —  Ainsi  se 
poursuit  ce  dialogue  à  travers  lequel  on  entrevoit  un  des  plus  déli- 
cats et  des  plus  sérieux  problèmes  du  moment,  celui  même  qu'on 
est  toujours  tenté  d'évoquer  quand  on  feuillette  tous  les  vers  nou- 
veaux. La  Muse,  nous  assure  l'auteur  de  Foi  et  Pairie^  consent  à 
rester  sur  cette  terre.  Heureux  dénoûment  de  cet  ingénieux  débat! 

La  plus  éloquente  réponse  serait  sans  doute  encore  quelque  belle 
œuvre  apparaissant  tout  à  coup,  venant  sceller  la  réconciliation  de 
la  poésie  et  du  siècle.  Ce  serait  un  blasphème  contre  le  genre  hu- 
main de  dire  que  cette  œuvre  n'apparaîtra  pas.  Vous  vous  souvenez, 
—  et  qui  ne  se  souvient?  —  de  cette  haute  et  fière  parole  de  Pascal  : 


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8H8  B£TUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  rbomme  n*est  qu'un  roseau,  mais  c'est  un  roseau  pensant...  Quand 
l'univers  s'écroulerait  sur  lui,  l'homme  est  encore  plus  noble  que  ce 
qui  le  tue  parce  qu'il  sait  qu'il  meurt,  et  l'avantage  que  l'univers  a 
sur  lui,  l'univers  n'en  sait  rien.  »  Là  est  le  nœud  de  ce  problème  des 
destinées  de  la  poésie  et  de  bien  d'autres  problèmes  qui  troublent 
l'esprit  moderne.  Le  mal  de  notre  temps  n'est  pas  dans  le  déploie- 
ment de  toutes  les  forces  matérielles,  dans  les  luttes  engagées  par- 
tout pour  dompter  la  nature,  pour  percer  les  monts,  fendre  les 
mers  et  assujettir  la  foudre.  Ces  spectacles,  au  contraire,  ouvrent  à 
l'imagination  de  nouvelles  sphères  qu'elle  ne  connaît  pas.  Le  mal 
est  plutôt  en  ce  que  le  sentiment  moral  ne  s'accroît  pas  dans  la 
même  proportion  et  ne  reste  pas  au  niveau  ou  au-dessus  du  travail 
matériel.  L'homme  disparaît  dans  ce  mouvement,  qui  est  l'œuvre  de 
son  intelligence  et  qui  échappe  à  sa  dh-ection  ;  il  semble  opprimé  par 
quelque  puissance  inconnue.  Dans  les  aventures  de  l'humanité,  il  y 
a  des  momens  où  c'est  l'individualité  morale  qui  règne,  et  il  y  a  des 
momens  où  c'est  l'univers  qui  a  Y  avantage.  Rien  n'est  changé,  il  est 
vrai,  dans  ces  rapports  si  merveilleusement  décrits  par  Pascal.  L'uni- 
vers n'a  pas  plus  la  conscience  des  révolutions  (ju'on  lui  impose  que 
de  ses  magnificences  naturelles  ;  c'est  l'homme  qui  est  diminué  et 
qui  n'a  pas  son  rôle  naturel,  parce  qu'il  sent  moins  ce  qui  fait  sa  no- 
blesse et  sa  force.  Alors  surviennent  ces  époques  d'indécision  et  d'af- 
faissement littéraire  qui  peuvent  très  bien  coïncider  avec  la  splen- 
deur des  œuvres  maté|;ielles.  Alors  commencent  ces  arrière-saisons 
dont  on  peut  pour  ainsi  dire  compter  les  étapes  dans  des  œuvres 
multipliées  où  il  y  a  plus  de  talent  que  de  génie  ;  mais  des  arrière- 
saisons  n'ont  qu'un  temps,  même  dans  les  choses  de  l'esprit  et  de 
l'imagination,  et  c'est  là  surtout  que  les  crises  préparent  quelque- 
fois les  rajeunissemens. 

Ch.  de  Mazade. 


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DE 


LA  LITTÉRATURE 

DES  VOYAGES 


UN   AETISTE   FEANÇAIS    EN   AFRIQUE. 

I.  Un  Été  dans  le  Sahara.  —  II.  Une  Année  dans  le  Sahel^  par  M.  Eugène  FromentiD. 


Il  est  vraiment  fort  curieux  que  les  Français  soient  en  même 
temps  le  plus  aventureux  et  le  plus  casanier  des  peuples.  Person- 
nage téméraire,  imprudent  et  toujours  prêt  à  se  porter  à  toutes  les 
extrémités,  le  Français  est  régi  cependant  d'une  façon  souveraine 
6t  tyrannique  par  l'habitude.  Rien  ne  Tépouvante  et  ne  lui  fait  peur 
en  Âéorie;  mais  dans  la  pratique  tout  Tétonne,  le  blesse  ou  le  scan- 
dalise. Le  Français  ressemble  toujours  plus  ou  moins  à  cet  étudiant 
■dont  parle  Luther,  qui  partit  un  matin  de  son  village  pour  parcourir 
la  terre,  et  qui,  après  avoir  fait  deux  lieues,  revint  en  disant  :  «  Le 
monde  est  trop  vaste.  »  Aussi  n'aime-t-il  pas  à  voyager  et  ne  sait-il 
guère  voyager.  Il  visite  les  peuples  étrangers  sans  curiosité  intel- 
lectuelle, sans  profit  pour  lui-même  ni  pour  les  autres.  Ses  qualités 
non  moins  que  ses  défauts  contribuent  à  étouffer  chez  lui  l'amour 
des  voyages»  et  d'abord  son  extrême  sociabilité,  qu'intimident  et 
.  découragent  les  inévitables  épreuves  de  la  vie  de  voyageur.  Il  par- 
<»urra  volontiers  le  monde  en  compagnie  de  ses  compatriotes,  c'est- 
à-dire  à  la  condition  qu'il  emportera  sa  patrie  avec  lui,  qu'il  aura 


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800  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

toujours  un  moyen  d'échanger  les  idées  qui  lui  sont  familières,  qu'il 
se  verra  entouré  de  figures  connues,  à  la  condition  enfin  que  voya- 
ger sera  tout  simplement  pour  lui  synonyme  de  changer  de  place; 
mais  l'isolement  forcé,  l'indifférence  glaciale  des  visages  inconnus, 
la  contrainte  à  laquelle  les  mœurs ,  les  usages  étrangers  soumettent 
le  voyageur  sont  des  épreuves  plus  fortes  que  son  courage,  et  aux- 
quelles il  ne  se  résigne  qu'à  la  dernière  extrémité.  Rien  ne  peut  don- 
ner l'idée  de  l'angoisse  qui  opprime  le  cœur  du  Français  dès  qu'il  a 
franchi  les  frontières  de  ce  pays  qu'il  a  si  souvent  raillé,  et  peut- 
être  maudit,  quand  on  n'a  pas  éprouvé  soi-même  cette  sensation 
douloureuse.  Les  étrangers  qui  se  moquent  de  nos  étonnemens  de  ba- 
daud seraient  eux-mêmes  touchés  de  cette  douleur,  s'ils  pouvaient 
sentir  tout  ce  qu'elle  a  de  poignant;  ils  comprendraient  pourquoi  de 
tout  temps  les  Français  leur  ont  rendu  plus  de  visites  hostiles  que 
de  visites  pacifiques.  Si  les  Français  n'ont  jamais  traversé  le  monde 
qu'en  qualité  de  soldats,  c'est  peut-être  parce  qu'ils  aiment  à  voya- 
ger en  troupe  et  par  un  excès  de  pure  sociabilité. 

Cette  sociabilité  ne  détourne  pas  seulement  le  Français  du  goût 
des  voyages,  elle  l'empêche  de  profiter  de  l'instruction  que  lui  offre 
le  spectacle  des  mœurs  étrangères,  car  elle  étouffe  en  lui  le  senti- 
ment de  la  personnalité.  Le  premier  jour,  tout  le  choquait  et  l'irri- 
tait; au  bout  de  deux  mois,  il  est  vaincu  et  conquis.  Cette  même 
sociabilité  qui  lui  avait  fait  si  amèrement  regretter  la  routine  chérie 
de  ses  habitudes  se  retourne  contre,  ces  habitudes  elles-mêmes  et 
contre  les  choses  plus  sacrées  qui  leur  ont  donné  naissance,  elle  en 
efface  le  souvenir  dans  son  esprit.  D'abord  il  résistait  à  outrance, 
maintenant  il  cède  avec  entraînement.  Sa  facilité  d'assimilation  ne 
tarde  pas  à  lui  nuire  autant  que  sa  répugnance  pour  ce  qui  est  étran- 
ger lui  avait  nui  d'abord;  il  court  les  bois  et  les  savanes  canadiennes 
avec  les  sauvages,  il  adopte  les  mœurs  féroces  des  Africains,  il  est  de 
tous  les  hommes  celui  qui  fait  le  mieux  la  traite  à  la  manière  nègre, 
c'est-à-dire  avec  une  naïve  barbarie  et  une  insouciante  inhumanité. 
Nul  homme  en  un  mot  ne  répugne  davantage  à  abdiquer  sa  person- 
nalité, et  nul  pourtant  ne  l'abdique  avec  plus  de  facilité  :  mauvaises 
qualités  pour  bien  voir  les  pays  qu'on  traverse  et  surprendre  les  se- 
crets des  peuples  étrangers  I  Pour  bien  voir,  il  faut  se  placer  à  égale 
distance  du  dédain  et  de  la  facilité  communicative;  il  faut  se  tenir 
en  face  des  choses,  sans  se  mêler  trop  intimement  à  elles.  Aussi  le 
type  du  voyageur  moderne  me  semble-t-il  être  surtout  l'Anglais, 
qui  peut  traverser  le  monde  sans  que  rien  l'étonné  ni  le  trouble,  qui 
sait  maintenir  sa  personnalité  en  tous  lieux,  rester  gentleman  chez 
les  sauvages.  Anglais  chez  les  peuples  civilisés,  chrétien  parmi  les 
musulmans,  qui  trouve  fort  simple  qu'on  soit  Persan,  mais  qui  ne 


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DE  LA  LITTÉRATUBE  DES  VOYAGES.  801 

consentirait  pas  à  l'être  une  seule  minute.  Les  choses  posent  devant 
lui  pour  son  plaisir,  son  utilité,  ou  la  satisfaction  de  sa  curiosité, 
mais  jamais  il  ne  leur  permet  d'entamer  son  inaltérable  égoïsme. 
Lui  seul  semble  comprendre  cette  maxime  :  que  le  meilleur  moyen 
d'ignorer  ceux  qu'on  fréquente  est  de  vivre  de  la  même  vie  qu'eux, 
que  partager  les  habitudes  de  nos  semblables  ne  nous  les  fait  pas 
connaître,  mais  ne  nous  apprend  qu'à  nous  oublier  nous-mêmes. 
Cette  particularité  du  caractère  national  anglais  se  laisse  admira- 
blement saisir  dans  ce  genf  e  de  littérature,  essentiellement  britan- 
nique, qu'on  peut  appeler  la  littérature  des  voyages,  littérature  un 
peu  trouble,  un  peu  confuse,  mais  pleine  de  richesses  morales,  de 
faits  curieux  et  de  documens  précieux  pour  l'histoire  de  l'humanité. 
Cette  littérature  manque  à  la  France,  et  il  est  douteux,  pour 
les  raisons  que  nous  avons  données,  que  cette  lacune  soit  jamais 
comblée.  Je  sais  bien  qu'il  ne  faut  désespérer  de  rien,  qu'à  l'é- 
poque où  nous  vivons  les  peuples  ont  été  tellement  bouleversés  que 
leur  caractère  national  s'est  modifié  au  point  de  devenir  parfois 
méconnaissable,  et  que  la  France  par  exemple  s'est  étonnée  plus 
d'une  fois  elle-même  en  se  découvrant  des  facultés  qui  n'avaient 
jamais  été  les  siennes.  Grâce  à  nos  révolutions,  le  Français  voyage 
plus  qu'autrefois,  et  surtout  avec  plus  de  facilité;  il  est  attaché  au 
sol  natal  par  moins  de  chères  entraves  et  de  liens  sûmes  ;  il  s'éloigne 
avec  moins  de  regrets.  Cependant  cette  disposition  n'est  pas  en- 
core très  commune,  et  il  faudra  bien  des  années  pour  que  le  Fran- 
çais devienne  cosmopolite  par  les  habitudes  autant  qu'il  l'est  par 
l'esprit.  Comptez  dans  quelles  classes  d'hommes  se  recrute  en  France 
cette  tribu  d'oiseaux  voyageurs  qu'un  hiver  passé  en  Rusisie  n'ef- 
fraie pas  plus  qu'un  hiver  à  Paris,  et  pour  lesquels  un  été  passé 
dans  le  Sahara  est  une  diversion  amusante.  Vous  ne  trouverez  pas 
les  voyageurs  français  dans  les  classes  actives  et  laborieuses,  ni 
parmi  les  hommes  qui  exercent  une  profession  pratique.  Non,  ce 
sont  des  hommes  appartenant  aux  classes  oisives  ou  aux  profes- 
sions qui  réclament  une  demi -oisiveté,  des  artistes,  des  gens  de 
lettres,  des  mondains,  tous  personnages  très  raffinés,  qui  voyagent 
sans  autre  but  que  voyager,  et  auxquels  manquent  par  conséquent 
les  occasions  et  les  moyens  de  connaître  les  pays  qu'ils  traversent. 
Les  voyageurs  français  ne  voient  en  règle  générale  que  ce  que  des 
oisifs  et  des  artistes  peuvent  voir,  des  paysages,  des  monumens,  des 
tableaux,  des  costumes,  c'est-à-dire  tous  les  spectacles  extérieurs 
qui  se  laissent  saisir  sans  effort,  ou  qui  se  laissent  voir  d'une  fenêtre 
de  wagon  et  d'une  portière  de  chaise  de  poste.  Si  la  rareté  des 
voyageurs  français  explique  la  pauvreté  de  notre  littérature  de 
voyages,  le  caractère  de  nos  voyageurs  explique  aussi  le  caractère 


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892  REVUE  DES  DEUX  HONDES. 

de  cette  littérature,  qui  est  avant  tout  pittoresque,  descriptive,  et 
qui  ne  reproduit  volontiers  que  des  surfaces.  De  là  aussi  un  certain 
égoïsme  propre  à  cette  littérature.  Les  préoccupations  habituelle* 
de  l'artiste  ou  de  Toisif  ne  l'abandonnent  jamais,  en  voyage  pas 
plus  qu'ailleurs.  Ce  qu'il  désire  avant  tout,  ce  n'est  pas  tant  de  bien 
voir  que  de  bien  dire  ce  qu'il  a  vu.  La  question  d'art  et  de  succès 
se  mêle  à  toutes  ses  pensées.  Il  se  préoccupe  d'être  amusant,  coloré, 
piquant,  de  faire  œuvre  d'artiste  et  de  dilettante.  Ce  n'est  pas  le 
voyage  qui  pour  lui  est  l'affaire  importante,  c'est  le  récit  du  voya- 
geur. Il  veut  intéresser  le  lecteur  à  son  talent  avant  de  l'intéresser 
aux  choses  qu'il  raconte.  En  dehors  du  plaisir  littéraire  qu'ils  peu- 
vent nous  donner,  nos  livres  modernes  de  voyages  n'ont  donc  rien 
ou  à  peu  près  rien  à  nous  offrir. 

Il  en  est  tout  autrement  des  livres  de  voyages  publiés  en  Angle- 
terre. Les  voyageurs  anglais  ne  sont  pas  des  artistes,  encore  moins 
des  oisifs,  l'oisiveté  étant  à  peu  près  inconnue  dans  ce  pays  du  tra- 
vail; ce  sont  des  hommes  attachés  à  des  fonctions  pratiques,  ou  à 
des  professions  matérielles  qui  excluent  toute  idée  de  dilettantisme  : 
des  commerçans  que  leurs  intérêts  appellent  à  Calcutta  ou  à  New- 
York,  des  avocats  qui  vont  passer  leurs  vacances  au  Canada,  des  mi- 
litaires qui,  pour  se  délasser  des  fatigues  de  la  guerre  des  Indes, 
vont  errer  sut  les  rivages  de  la  Mer-Noire.  Leurs  récits  ne  sont  pas 
harmonieusement  composés;  ils  abondent  en  gaucheries,  mais  ils 
ont  un  mérite  inappréciable,  celui  de  la  vérité.  Gomme  ces  voya- 
geurs ne  sont  pas  artistes,  ils  se  mettent  plus  volontiers  à  la  re- 
cherche de  ce  qui  est  humain  que  de  ce  qui  est  pittoresque,  ils 
rachètent,  par  le  vif  sentiment  de  la  réalité  qui  est  propre  à  leur 
nation,  la  séduction  littéraire  qui  leur  manque.  Ils  sont  beaucoup 
plus  préoccupés  de  la  nature  morale  que  de  la  nature  matérielle, 
et  si  leui-s  descriptions  de  paysages  sont  souvent  confuses  et  mala- 
droites, en  revanche  ils  savent  nous  détailler  les  rouages  du  méca- 
nisme moral  de  l'âme  d'un  brahmane,  et  nous  montrer  comment  les 
idées  fonctionnent  dans  la  tète  d'un  sauvage.  Entre  la  vérité  dépour- 
vue des  ressources  de  Fart  et  l'art  qui  se  contente  d'une  vérité  su- 
perficielle, le  choix  n'est  pas  difficile.  Ce  n'est  pas  dans  un  récit  de 
voyage  que  l'observation  morale  peut  être  sacrifiée  à  l'art.  . 

L'alliance  de  la  vérité  et  de  l'art  serait  pourtant  en  ce  genre  de 
littérature  la  perfection  même,  mais  il  n'a  été  donné  de  l'atteindre 
qu'à  de  très  rares  élus.  Quels  exemples  peut-on  citer  de  cette  heu- 
reuse alliance?  Pour  ma  part,  je  ne  connais  que  deux  récits  de  voyage 
qui  me  semblent  réaliser  cette  perfection  rêvée  :  les  Lettres  familière» 
sur  V Italie  du  président  De  Brosses,  et  le  charmant  livre  de  M.  King- 
lake,  Eothetty  qui  a  conquis  à  l'auteur  une  célébrité  moins  bruyante» 


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D£   LA  UTTERATUBE   DES   TOTAGES.  893 

mais  plus  durable  que  celle  que  lui  ont  conquise  ses  interpella- 
tions dans  le  parlement  anglais  sur  l'annexion  de  la  Savoie  (1). 
Au-dessous  de  ces  deux  livres,  auxquels  on  peut  hardiment  dé- 
cerner les  prix  d'excellence  dans  ce  genre  de  littérature,  don- 
nons un  accessit  aux  Lettres  sur  Constantinople  de  lady  Monta- 
gué,  et  accordons  deux  mentions  honorables  à  la  Correspondance 
de  Victor  Jacquemont  et  à  trois  lettres  sur  l'Espagne  écrites  par 
M.  Prosper  Mérimée,  cet  esprit  incisif,  vigoureux,  partisan  de  la 
crudité  la  plus  âpre,  que  la  nature  complaisante  a  doué  de  toutes 
les  curiosités.  Notre  mémoire  ne  nous  rappelle  aucun  autre  exem- 
ple que  nous  puissions  honorablement  citer  après  ceux-là  dans  ce 
genre  de  littérature,  si  accessible  à  tous  en  apparence  et  en  réa- 
lité si  difficile.  Pour  faire  un  bon  livre  de  voyage  tel  que  nous 
l'entendons,  un  livre  où  le  charme  de  l'expression  et  l'attrait  de 
la  vérité  soient  en  parfait  équilibre,  il  faut  une  moyenne  de  qua- 
lités qui  se  rencontre  assez  rarement.  Ni  les  grandes  facultés  du 
génie  ni  les  dons  heureux  de  l'artiste  ne  suffisent  pour  produire  un 
tel  livre,  quelquefois  même  ils  seront  un  obstacle  au  lieu  d'être 
un  auxiliaire.  Il  est  si  difficile  à  un  homme  de  génie  de  ne  pas 
aller  au-delà  de  la  réalité,  de  ne  pas  essayer  de  compléter  cette 
réalité  trop  mesquine!  Il  est  si  difficile  à  un  homme  d'imagination 
de  ne  pas  oublier  le  présent  qu'il  a  sous,  les  yeux  pour  rêver  au 
passé  ou  chercher  à  percer  l'avenir!  Les  dons  de  l'éloquence  en- 
traînent si  facilement  à  la  déclamation  çt  à  l'admiration  superla- 
tive !  Montaigne  était  un  observateur  moral  bien  fin ,  bien  profond , 
d'un  esprit  apte  à  saisir  les  choses  les  plus  enveloppées  et  les  plus 
ondoyantes  y  pour  employer  son  propre  langage,  et  cependant  son 
Voyage  en  Italie  est  inférieur  au  plus  médiocre  chapitre  de  ses 
Essais.  D'autres  hommes  de  génie  nous  ont  laissé  des  récits  et  des 
souvenirs  de  leurs  excursions  en  pays  étrangers,  ils  n'ont  jamais 
réussi  à  imprimer  à  cette  partie  de  leurs  œuvres  le  sceau  de  leur 
talent  à  un  degré  bien  éminent.  Aucun  des  livres  que  nous  avons 
cités  n'est  l'œuvre  d'un  homme  de  génie,  et  à  l'exception  des  lettres 
sur  l'Espagne  de  M.  Mérimée,  aucun  n'est  l'œuvre  d'un  artiste.  Le 
voyageur  idéal  que  nous  rêvons  ne  devrait  pas  être  un  homme  de 
génie  et  ne  devrait  pas  posséder  de  dons  extraordinaires,  mais  offrir 
un  équilibre  et,  je  répète  le  mot,  une  moyenne  de  qualités  opposées 
réunies  dans  ime  exacte  proportion.  Nous  lui  voudrions  un  esprit 
étendu,  mais  pas  assez  cependant  pour  échapper  trop  aisément  aux 
faits  particuliers  et  rejoindre  trop  rapidement  les  lois  générales  des 
choses.  Nous  le  voudrions  sérieux,  pas  trop  cependant,  de  crainte 

(1)  Voyez,  sur  Eothen,  la  Revue  da  !•'  décembre  1845. 


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89&  REVUE  DES  DEUX  KOia)ES. 

que  ce  sérieux  ne  nuisit  chez  lui  à  Fagrément.  S'il  est  rêveur,  tant 
mieux  :  il  sera  apte  à  saisir  et  à  comprendre  la  beauté;  mais  que  sa 
rêverie  soit  toujours  facile,  légère,  complaisante,  qu'elle  sache  venir 
à  propos  et  sortir  à  point,  de  manière  à  ne  pas  enchaîner  la  liberté 
de  son  esprit  et  à  ne  pas  contrarier  sa  curiosité.  Un  peu  de  scepti- 
cisme sera  le  bienvenu  dans  ce  bouquet  varié  de  fleurs  intellec- 
tuelles, car  il  corrigera  la  confiance  trop  crédule  de  l'admiration  et 
préviendra  les  écarts  auxquels  l'imagination  se  Imsse  entraîner  pour 
ainsi  dire  de  parti-pris,  mais  il  serait  dangereux  que  ce  scepticisme 
fût  dominant,  car  il  entraînerait  fatalement  à  un  parli-pris  contndre, 
le  parti-pris  du  dénigrement  et  de  la  négation  systématique.  Qu'il  sût 
par-dessus  toute  chose  le  sentiment  de  la  vie,  afin  qu^il  puisse  sentir 
et  surprendre  l'âme  cachée  des  choses  les  plus  diverses,  mais  qu'il 
évite  avec  soin  de  tomber  dans  le  dilettantisme,  ce  pire  de  tous  les 
défauts,  dans  lequel  tombent  si  aisément  les  voyageurs;  qu'il  n'ait, 
s'il  est  possible,  aucune  profession,  et  qu'il  possède  la  culture  d'es- 
prit la  plus  libérale,  afin  de  ne  pas  être  exclusif  dans  ses  observa- 
tions; enfin  qu'il  conserve  sa  personnalité  tout  en  restant  sympathi- 
que, qu'il  partage  les  mœurs  du  peuple  qu'il  visite  sans  les  adopter 
et  les  faire  siennes.  On  voit  que  la  nature  d'esprit  que  nous  récla- 
mons pour  notre  voyageur  idéal,  si  elle  ne  renferme  aucun  don  excep- 
tionnel, est  cependant  des  plus  rares.  Bien  peu  d'hommes  sont  ca- 
pables de  remplir  un  tel  programme,  et  nous  devons  nous  tenir  pour 
satisfaits  lorsqu'il  nous  arrive  de  trouver  que  les  principales  des 
conditions  qu'il  impose  ont  été  exécutées. 

M.  Eugène  Fromentin  n'a  pas  sans  doute  eu  l'ambition  de  remplir 
toutes  les  conditions  de  ce  programme;  cependant  on  dirait  qu'il  les  a 
connues  et  qu'il  a  fait  de  son  mieux  pour  s'y  conformer,  tant  ses  deux 
livres  charmans  unissent  de  dons  contraires  heureusement  mélangés. 
Il  est  observateur  minutieux,  artiste  toujours,  philosophe  quelque- 
fois, sympathique  au  peuple  parmi  lequel  il  vit,  tout  en  restant  Fran- 
çais d'âme  et  d'esprit.  Il  se  mêle  au  spectacle  des  choses  sans  se  lais- 
ser dominer  par  lui,  fait  intervenir  à  point  le  souvenir  du  pays  natal 
pour  rompre  la  monotonie  des  descriptions  de  la  nature  africaine,  et 
ferme  les  yeux  pour  rêver  lorsque  les  rayons  aveuglans  du  ciel  de 
l'Algérie,  trop  obstinément  bravés,  fatigueraient  la  vue  et  forceraient 
le  lecteur  à  maudire  la  lumière.  Il  cherche  l'homme  sous  le  cos- 
tume, et  les  secrets  de  la  vie  nationale  derrière  le  panorama  pitto- 
resque des  rues  du  vieil  Alger  ou  des  villages  du  Grand-Désert.  Il 
est  curieux  de  savoir  autant  pour  le  moins  qu'il  est  avide  de  voir  y 
et  cependant  il  est  peintre  et  non  moraliste  de  profession,  et  il  est 
allé  en  Afrique  chercher  des  sujets  de  tableaux  plutôt  que  pour- 
suivre des  études  de  mœurs  comparées.  Il  wme  à  regarder  lente- 


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DE  LA  LITTÉRATURE   DES   TOTAQES.  895 

ment,  il  écoute  avec  attention;  sa  curiosité  n'est  jamais  hâtive  ni 
superficielle.  Il  n'abandonne  un  village  saharien  que  lorsqu'il  en 
connaît  le  site,  la  physionomie,  la  couleur  (car  chaque  village  de  ce 
pays  semble  avoir  sa  couleur  particulière,  lilas,  vert,  rose  ou  blanc) 
et  qu'il  a  surpris  et  fixé  sur  la  page  brillante  le  rayon  de  vie  qui  lui 
est  propre.  Il  bivouaque  et  campe  dans  le  Grand-Désert,  il  n'a  pas 
hâte  d'arriver  au  but  de  sa  course.  Les  fatigues,  les  périls,  les  mi- 
sères de  cette  traversée  dans  la  mer  de  sable  et  les  steppes  de  feu 
ne  l'effraient  ni  ne  le  rebutent;  au  contraire,  il  les  recherche  et  les 
prolonge  avec  plaisir,  sachant  bien  que  ces  fatigues  et  ces  privations 
font  pour  ainsi  dire  partie  du  voyage  qu'il  a  entrepris,  et  que  vou- 
loir les  éviter  serait  vouloir  éluder  une  moitié  de  la  tâche  qu'il  s'est 
imposée.  Il  sait  que  quiconque  n'a  pas  éprouvé  tout  ce  qu'a  de  dou- 
loureux cette  sensation  de  la  soif  qu'il  a  si  bien  décrite  en  quelques 
mots  n'a  fait  qu'à  moitié  le  voyage  du  Sahara,  de  même  que  celui 
qui  n'aurait  pas  éprouvé  Tétourdissement  presque  vertigineux  que 
donne  la  sensation  de  l'extrême  froid  n'aurait  fait  qu'à  demi  le 
voyage  de  Russie. 

Cette  curiosité,  qui  est  si  vive,  est  cependant  capricieuse,  in- 
égale, et  n'a  aucun  empressement  pédantesque.  Le  voyageur  n'est 
pas  toujours  prêt  à  se  précipiter,  un  album  à  la  main,  pour  dessi- 
ner un  monument  célèbre;  Û  ne  tire  pas  à  tout  instant  un  carnet  de 
sa  poche  pour  prendre  des  notes  sur  tout  objet,  par  crainte  de  per- 
dre la  plus  insignifiante  de  ses  observations.  Non,  il  aime  à  jouir 
des  sensations  physiques  que  lui  procurent  les  mœurs  et  les  pay- 
sages de  l'Afrique,  à  laisser  ces  sensations  se  transformer  lente- 
ment en  impressions  morales  qu'il  confie  paresseusement  à  la  mé- 
moire, qui  les  vanne,  les  tamise,  les  trie,  et  n'en  garde  que  celles 
qui  sont  dignes  de  passer  à  l'état  de  souvenir.  Un  des  grands  charmes 
de  ces  livres,  c'est  qu'on  sent  en  effet  qu'ils  sont  écrits  avec  des  sou- 
venirs et  non  pas  avec  des  notes,  que  les  tableaux  qu'ils  présentent 
ne  sont  pas  des  images  de  daguerréotype  fixées  sur  le  papier  par 
l'action  à  la  fois  brutale  et  confuse  des  premières  sensations,  mais 
qu'ils  ont  été  recréés  dans  l'atelier  du  cerveau  par  le  travail  de  toutes 
les  facultés  réunies.  Parfois  même  il  arrive  que  M.  Fromentin  s'abs- 
tient de  ses  devoirs  de  voyageur;  il  ne  s'en  cache  pas,  et  même  il 
s'en  vante,  avec  raison  selon  nous.  Lorsque  des  préoccupations  de 
tout  autre  genre  endorment  sa  curiosité,  il  ne  fait  aucun  effort  sé- 
rieux pour  la  réveiller.  Un  pédant  n'y  manquerait  pas,  et  s'adres- 
serait les  plus  grands  reproches;  mais  M.  Fromentin,  qui  n'est  pas 
pédant,  la  laisse  tranquillement  dormir,  sachant  bien  qu'elle  se  ré- 
veillera à  son  heure,  et  que  les  spectacles  propres  à  la  satisfaire 
ne  lui  manqueront  jamais.  À  quoi  bon  se  déranger  pour  visiter  ime 


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896  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mosquée,  lorsque  les  yeux  la  regarderaient  sans  la  voir,  et  pourquoi 
importuner  un  honnête  Africain  pour  se  faire  raconter  une  légende 
ou  une  anecdote  que  l'esprit  écouterait  avec  distraction?  L'âme  en 
ce  moment  s'est  envolée  dans  le  pays  de  la  rêverie  ou  du  souvenir,  le 
cœur  s'est  pris  à  battre  doucement  en  songeant  aux  amis  absens  ou  à 
la  patrie  lointaine  :  combien  il  serait  maussade  et  malséant  d'inter- 
rompre ces  charmantes  sensations  pour  satisfaire  à  de  prétendus  de- 
voirs et  donner  pédantesquement  une  leçon  nouvelle  à  la  curiosité, 
qui  ne  demande  rien  !  M.  Fromentin  tient  à  bien  voir  ce  qu'il  voit,  il 
ne  tient  pas  à  tout  voir,  et  surtout  il  ne  cherche  pas  à  voir  quand 
mimey  comme  certains  voyageurs  qui  se  bourrent  à  satiété  de  pay- 
sages et  de  spectacles,  lorsque  leur  imagination  n'a  ni  faim  ni  soif. 
M.  Fromentin  occupe  dans  la  classe  des  voyageurs  la  place  exac- 
tement opposée  à  celle  qu'occupe  cet  ami  qu'il  nous  a  si  bien  dé- 
crit, l'excentrique  Vandell,  l'homme  fait  aux  fatigues  des  voyages, 
tanné  et  bronzé  par  le  soleil  africain,  qui  s'indigne  que  la  peau  de 
l'homme  soit  moins  solide  qu'une  étoffe  de  drap  ou  qu'un  mor- 
ceau de  cuir,  toujours  prêt  à  prendre  des  notes  et  à  faire  des  ob- 
servations sur  toute  espèce  de  sujets.  Tous  deux  avaient  traversé 
un  certain  lieu  appelé  Sidi-Okba  et  visité  la  mosquée  qui  contient  la 
sépulture  d'im  des  premiers  lieutenans  du  prophète,  seulement  il 
n'y  avait  qu'un  seul'des  deux  voyageurs  qui  eût  profité  de  sa  visite  : 
c'était  Vandell,  qu'aucune  préoccupation  morale  n'aurait  pu  empê- 
cher d'observer  l'architecture  du  monument  et  d'en  apprendre  l'his- 
toire. Quant  à  M.  Fromentin,  il  n'en  avait  gardé  aucun  souvenir,  et 
nous  le  comprenons  sans  peine  :  ses  nerfs,  qui  n'étaient  pas  aguerris 
comme  ceux  de  l'ami  Vandell,-  avaient  été  comme  émoussés  par  la 
lassitude  et  la  chaleur,  et  si  son  imagination  avait  eu  quelque  liberté, 
c'était  pour  rêver  à  la  collation  qui  les  attendait  dans  un  jardm  voi- 
sin, sous  l'ombre  d'un  figuier,  plutôt  qu'à  la  mosquée  et  à  son  his- 
toire. A  cette  torpeur  momentanée  de  l'Imagination  vinrent  se  joindre 
au  même  instant  des  préoccupations  bien  capables  d'effacer  subite- 
ment de  l'esprit  le  souvenir  d'un  monument  et  d'une  légende.  Au 
moment  même  où  il  sortait  de  cette  mosquée,  qu'il  avait  visitée  avec 
distraction ,  il  apprit  la  nouvelle  de  la  révolution  de  février.  «  Ce 
jour-là,  les  palmiers  faisaient,  en  froissant  leurs  feuilles,  un  certain 
bruit  qui  ressemblait  à  des  inquiétudes...  Je  songeai  à  nos  amis  de 
France.  Un  coup  de  fusil  tiré  par  hasard  fit  envoler  des  centaines  de 
moineaux  et  de  tourterelles  qui  dormaient  à  l'ombre  dans  le  creux 
des  arbres,  et  je  me  souviens  qu'en  voyant  s'enfuir  à  tire-d'aile  tous 
les  oiseaux  brusquement  réveillés,  je  pensais  que  toute  ma  tran- 
quillité d'esprit  s'en  allait  aussi.  Voilà  ce  qui  me  reste  de  ma  visite 
à  Sidi-Okba  :  la  date  d'une  émotion  politique  mêlée  subitement  à 


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DE   LA  LITTÉRATUHE  DES  YOtAGES.  897 

une  pastorale  africaine  et  un  faisceau  de  palmes  qui  fixe  à  tout 
jamais  mes  souvenirs.  » 

Je  dirai  de  sa  rêverie  ce  que  je  dis  de  sa  curiosité  :  elle  n'est  ja- 
mais intempestive  ni  importune;  elle  ne  l'emporte  jamais  trop  loin 
de  la  réalité,  et  ne  le  noie  pas  dans  la  mer  sans  fond  des  songes. 
Visiteuse  toujours  bienvenue,  elle  frappe  discrètement  à  la  porte 
de  l'âme,  entre  avec  un  sourire  gracieux  ou  mélancolique,  murmure 
quelques  douces  paroles,  et  disparaît  aussi  discrètetnent  qu'elle  est 
venue.  Inappréciables  et  très  divers  sont  les  services  que  la  rêverie 
rend  au  voyageur.  Elle  interrompt  la  grandiose  monotonie  du  pay- 
sage africain,  brise  çà  et  là  les  lignes  trop  prolongées  et  trop  fati- 
gantes pour  l'œil  européen,  s'étend  comme  une  ombre  rafraîchissante 
sur  les  surfaces  inondées  d'une  lumière  trop  violente,  et  flotte  comme 
une  brume  légère  venue  de  notre  Occident  sur  ce  ciel  au  bleu  trop 
profond.  Elle  corrige  ce  que  la  beauté  pittoresque  de  l'Afrique  a 
d'excessif,  et  elle  y  ajoute  en  même  temps,  car,  à  la  manière  des 
grands  peintres  de  paysage,  elle  anime  de  petites  figures  familières 
comme  le  souvenir  la  solennité  trop  imposante  de  cette  terre  clas- 
sique de  la  lumière  et  de  la  beauté.  Mais  le  plus  grand  service  que 
la  rêverie  rend  au  voyageur  est  surtout  moral.  L'Orient  possède 
un  privilège  malfaisant,  que  tous  les  voyageurs  ont  plus  ou  moins 
ressenti,  et  que  M.  Fromentin  lui-même  a  mentionné  en  passant; 
il  ne  tolère  aucune  comparaison,  il  s*impo8e  avec  tous  ses  traits^  il  • 
s'empare  de  l'être  humain  tout  entier,  qu'il  enchaîne,  dès  le  premier 
coup  d'œil  jeté  sur  lui,  par  le  magnétisme  de  l'étonnement.  C'est  un 
monde  nouveau  qui  apparaît  subitement,  et  qui  fait  en  un  instant 
oublier  Tancien  aussi  complètement  que  s'il  n'avait  jamais  existé. 
Je  dis  que  c'est  là  un  privilège  malfaisant,  car  il  supprime  l'initiation 
lente,  fam'dière,  amicale.  L'Orient  ne  semble  pas  être  une  terre  favo- 
rable à  l'éducation  de  l'âme,  car,  au  lieu  de  l'agrandir,  il  l'accable 
et  l'isole  de  son  passé.  De  tout  ce  que  j'ai  lu  sur  ces  pays  trop  bien 
doués,  il  m'est  resté  cette  impression  quasi  sinistre,  qu'un  voyage 
en  Orient,  loin  d'être  pour  l'esprit  un  renouvellement  de  pensées 
et  un  accroissement  de  forces,  pouvait  devenir  très  facilement  im 
amoindrissement  moral,  une  sorte  de  débilitant  léthargique.  Dès 
qu'on  met  le  pied  sur  ce  sol  magique,  tout  ce  qui  était  connu  du 
voyageur  disparaît  comme  une  vapeur  devant  la  lumière;  il  ne  ren- 
contre plus  devant  lui  rien  de  ce  qu'il  connaissait  :  vie  domestique, 
vie  sociale,  vie  religieuse,  tout  est  changé,  si  bien  que  le  monde 
dans  lequel  il  a  vécu  lui  semble  aussi  vain  q\i'un  rêve,  car  il  ne 
trouve  autour  de  lui  aucun  lien  par  lequel  il  puisse  le  rattacher  à 
celui  qu'il  a  sous  les  yeux.  L'Orient  est  donc  pour  ainsi  dire  égoïste  et 
despotique;  loin  d'élargir  la  sympathie,  il  la  resserre;  il  ne  veut  pas 

TOMB  ZXYII.  51 


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898  BETUE  INES  DEUX  MONDES, 

qu'on  Taime  en  se  souvenant,  il  veut  qu'on  l'adore  en  oubliant.  Ses 
spectacles  grandioses,  sa  splendide  lumière,  ses  costumes  éblouis- 
sans,  autant  de  leurres  et  de  sortilèges  qui,  sous  prétexte  de  délivrer 
Tâme  des  entraves  de  1* éducation,  Temprisonnent  et  la  localisetU. 
Si  le  voyageur  n'y  prend  garde,  il  lui  sera  très  difficile  de  s' arracher 
à  cette  servitude,  de  retrouver  sous  toute  cette  opulence  les  liens  si 
bien  cachés  qui  unissent  cette  terre  de  miracle  au  reste  de  notre 
planète  et  ses  habitans  à  T humanité  générale,  La  rêverie  préserve 
M.  Frcftnentin  de  ces  enivremens  dangereux  de  la  nature  africaine; 
elle  l'enlève  sur  son  aile  et  l'abstrait  de  ce  milieu  tyrannique,  elle  conr- 
serve  à  son  âme  sa  mobilité,  introduit  un  courant  de  sympathie  ra- 
fraîchissante et  humaine  au  milieu  de  ces  ardeurs  desséchantes,  jette 
un  pont  aérien  entre  l'Occident  et  l'Orient.  Grâce  à  elle,  le  voyageur 
n'oublie  pas  rhumanité  générale.  Elle  joue  enfin  dans  ses  deux  livres, 
tout  resplendissans  de  la  lumière  du  Sahel  et  des  feux  du  Sahara, 
le  rôle  aimable  et  tout  à  fait  sympathique  de  ces  deux  pauvres 
oiseaux  si  connus  dans  notre  Europe  qu'il  entendit  chantecjdans 
le  Grand-Désert,  l'alouette  et  le  rouge- gorge  :  «  Au  milieu  de  ce 
peuple  muet,  difforme  et  venimeux,  sur  ce  terrain  pâle  et  panm 
l'absinthe  toujours  grise,  volent  et  chantent  des  alouettes,  et  des- 
alouettes de  France;...  les  rouges-gorges,  autres  chanteurs  d'au- 
tomne, leur  répondent  du  haut  des  amandiers  sans  feuilles,  et  les 
deux  voix  expriment  avec  une  étrange  douceur  toutes  les  tristesses 
d'octobre.  L'une  est  plus  mélodique  et  ressemble  à  une  petite  chan- 
son mêlée  de  larmes;  l'autre  est  une  phrase  en  quatre  notes,  pro- 
fondes et  passionnées.  Ces  deux  oiseaux  qui  me  font  revoir  tout  ce 
que  j'aime  de  mon  pays,  que  font- ils,  je  te  le  demande,  dans  le 
Sahara?  Et  pour  qui  donc  chantent -ils  dans  le  voisinage  des  au- 
truches et  dans  la  morne  compagnie  des  antilopes,  des  bubales,  des^ 
scorpions  et  des  vipères  à  cornes?  Qui  sait?  Sans  eux,  il  n'y  aurait 
plus  d'oiseaux  peut-être  pour  saluer  les  soleils  qui  se  lèvent.  — 
Allah!  akhbarl  Dieu  est  grand  et  le  plus  grand  !  » 

Ces  notes  de  rêverie  et  de  mélancolie  rapides  sont  l'élément  vrai- 
ment humain  du  livre  ;  elles  rappellent  l'âme  à  elle-même  et  l'ar- 
rachent à  la  torpeur  qu'engendreraient  l'excès  de  la  lumière  et  l'ac- 
cablement de  la  beauté  visible.  Elles  diminuent  la  grandeur  de  la 
nature  matérielle,  et  désenchantent  affectueusement  de  l'attrait  de 
l'inconnu.  N'est-ce  que  cela?  soupire  la  rêverie  désappointée,  comme 
le  voyageur  lui-même  au  moment  de  partir  pour  aller  visiter  un  cer- 
tain lac  qui  depuis  longtemps  tourmentait  son  imagination  et  lui  fai- 
sait dire  :  Qu'y  a-t-il  là-bas?  «  11  y  a  là-bas,  je  m'en  doute,  ce  qu'il 
y  a  partout,  ce  qu'on  rencontre  au  bout  de  son  chemin  après  cha- 
que étape  un  peu  longue,  —  le  jeune  enthousiasme  deà  années  révo- 


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DE  LA  UTTEBATimE  DE»  YOtAGES.  899 

lues  couché  par  terre,  et  si  malade,  bêlas!  qu'il  est  presque  mort.  » 
Dans  cet  Orient  impassible,  où  la  douleur  elle-même  n'a  jamais  de 
larmes,  cette  mélancolie  pince  le  cœur  du  voyageur  européen  pour  lui 
rappeler  qu'il  appartient  à  \xae  civilisation  d'où  la  sensibilité  n'est  pas 
«xclue,  où  le  cœur  n'a  pas  honte  de  vibrer  sous  le  souffle  de  la  ten- 
dresse et  de  la  pitié.  C'est  le  sentiment  qui  revient  par  intervalles 
dans  les  récits  de  M.  Fromentin  et  qu'il  éprouva  le  soir  même  de 
•son  arrivée  h  El-Âgbouat,  après  la  traversée  de  la  mer  de  sable. 
«  Puis  le  clairon  se  tut;  d'autres  clairons  lui  répondirent  aux  extré- 
mités de  la  ville,  plus  faibles  ou  plus  distincts;  peu  à  peu  ces  notes 
légères  de  cuivre  se  dispersèrent  une  à  ime,  et  je  n'entendis  plus 
que  le  bruit  des  palmes.  Alors,  me  sentant  comme  une  faiblesse  au 
cœur  et  comme  une  épouvantable  envie  de  m' attendrir,  je  soufflai 
ma  bougie,  me  roulai  sur  mon  lit  de  sangle  et  me  dis  :  Eh  bien! 
quoi!  ne  suis-je  pas.au  lit,  chez  moi,  et  ne  vais- je  pas  dormir?  » 
Hélas!  non,  l'âme  n'est  pas  chez  elle,  et  la  légère  douleur  qu'elle 
•éprouve  est  le  prix  dont  elle  paie  sa  curiosité. 

Ainsi  les  qualités  les  plus  contraires  sont  unies  dans  une  moyenne 
.assez  exacte;  il  y  a  en  M.  Fromentin  plusieurs  hommes  très  divers, 
qui  se  complètent  et  se  corrigent  sans  se  combattre  :  un  artiste,  im 
rêveur,  un  observateur  moral.  Toutefois  l'artiste  domine,  et  môme 
-quelquefois  à  l'excès  :  c'est  là  peut-être  l'imique  défaut  de  ces  deux 
beaux  livres.  Nous  ne  songerions  certainement  pas  à  nous  en  plain- 
dre, si  ce  mot  d'artiste  ne  signifiait  jamais  que  le  don  de  sentir  la 
beauté  et  l'aptitude  à  la  saisir  et  à  la  rendre,  s'il  n'avait  jamais  qu'une 
isignification  générale  ;  malheureusement  ce  mot  a  trop  souvent  chez 
M.  Fromentin  une  signification  restreinte,  et  emporte  l'idée  d'une 
spécialité,  d'un  genre  particulier  de  l'art.  11  veut  bien  dire  homme 
4oué  pour  sentir  la  beauté,  mais  il  veut  dire  principalement  homme 
habitué  à  rendre  la  beauté  par  les  moyens  de  la  peinture.  M.  Fro- 
mentin voit  toujours  avec  Yteil  d'un  peintre;  ses  sensations  et  ses 
observations  morales  elles-mêmes  n'arrivent  jamais  nues  jusqu'à 
l'âme,  mais  teintes  pour  ainsi  dire  et  comme  habillées  de  couleurs. 
Chacune  de  ses  pages  est  une  palette  chargée  des  couleurs  les  plus 
^diverses,  et,  vu  les  exigences  du  sujet,  les  plus  violentes  et  les  plus 
tranchées  :  il  y  en  a  de  rouges,  de  vertes,  de  jaunes  d'or,  quelques- 
«unes  sont  d'une  blancheur  éblouissante.  Les  personnes  qui  aiment 
les  couleurs  tranchées  et  absolues  n'auront  qu'à  choisir  dans  ces 
livres  celles  qu'elles  préfèrent;  elles  n'y  trouveront  pas  ces  nuances 
^ui  les  offensent' et  qui  leur  semblent  une  menue  monnaie  des  cou- 
leurs, sauf  peut-être  ce  composé  parfait  et  si  harmonieusement  fondu 
de  nuances  tendres,  le  lilas  et  le  gris  de  perle.  J'ai  été  vraiment 
étonné  de  trouver  chez  M.  Fromentin  une  telle  abondance  de  pages 


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000  BETUE  I»ES  DEUX  IKWOES* 

peintes  de  cette  couleur  tendre,  qui  semble  bien  plutôt  faite  poiir 
notre  Occident  au  ciel  mobile  que  pour  l'Orient.  Que  signifie-t-^e, 
et  quelles  inductions  en  tirerait  un  dilettante  dans  la  science  des 
analogies  poétiques?  Signifie-t-elle  que,  dans  TOrient  aussi,  la  sur* 
face  est  menteuse,  et  qu'en  dépit  des  q)parences,  des  physionomies 
impassibles,  de  la  gravité  morne  des  regards,  les  âmes  n'y  sont  pas 
ignorantes  des  délicatesses  subtiles  de  l'Occident,  que  les  cœurs  n'y 
sont  pas  incapables  de  tourmens  raffinés?  ou  bien  est-ce  un  selam 
que  le  sage  Orient,  poétiquement  moqueur,  envoie  à  l'Occident 
comme  un  emblème  de  ces  passions  attendries,  mobiles  et  chimé- 
riques qui  lui  sont  chères,  et  qui  sont  plus  fugitives  que  les  fleurs 
du  printemps?  Ces  nuances  sont  les  seules  qui  nous  aient  rappelé 
les  jeux  de  lumière  qui  sont  familiers  à  nos  yeux. 

Mais  si  les  couleurs  sont  trop  abondantes,  elles  sont  toujours  bien 
choisies,  et  il  n'en  résulte  aucun  ton  faux,  aucim  charivari  pitto- 
resque. Les  adjectifs  de  M.  Fromentin,  — car  il  est  bien  entendu 
que  les  couleurs  ne  peuvent  être  représentées  en  littérature  que  par 
des  adjectifs,  —  sont  d'une  netteté  et  d'une  précision  qui  en  égalent 
l'éclat.  Les  mots,  chez  M.  Fromentin,  laissent  toujours  une  impres- 
sion strictement  pittoresque;  ils  rendent  avec  une  exactitude  scru- 
puleuse l'objet  qu'ils  veulent  montrer,  ils  l'étreignent,  le  bornent 
comme  les  lignes  d'une  figure  géométrique  tracée  au  compas,  l'é- 
clairent  comme  une  lumière  disposée  avec  intention;  aucun  contour 
n'est  indécis,  aucune  forme  n'est  tremblante.  Les  mots  imposent  à 
l'imagination  du  lecteur  les  objets  qu'ils  lui  présentent.  Le  palmier 
que  décrit  l'auteur  est  tel  palmier  et  non  pas  tel  autre,  il  est  en 
quelque  sorte  personnifié,  et  il  serait  impossible  de  le  désigner  par 
l'article  indéfini  un.  Les  adjectifs  de  M.  Fromentin  font  voir,  et  dif- 
fèrent essentiellement  par  là  des  adjectifs  d'un  de  ses  rivaux  les 
plus  célèbres  dans  cet  ordre  de  littérature,  qui  font  surtout  rêver. 
J'en  demande  bien  pardon  à  M.  Théophile  Gautier,  mais,  malgré  tous 
ses  efforts  pour  serrer  de  près  les  objets  et  peindre  les  surfaces  des 
choses  telles  que  son  œil  les  a  vues,  ses  descriptions  sont  beaucoup 
moins  d'un  peintre  que  d'un  poète  :  elles  ont  toujours  quelque  coin 
vague  et  indéfini  par  lequel  l'imagination  échappe  à  la  réalité.  Ses 
adjectifs  ont  plus  de  beauté  que  de  précision  ;  ils  me  parlent  des 
choses  plus  qu'ils  ne  me  les  font  voir,  ils  font  sur  mon  esprit  une 
impression  musicale  plus  que  pittoresque.  Comme  la  musique,  ils 
ont  le  pouvoir  d'évoquer  des  images  ;  mais  je  ne  suis  jamais  bien  sûr 
que  ces  images  soient  exactement  celles  des  objets  qu'ils  voulaient 
désigner.  Je  vois  bien  passer  sous  mes  yeux  des  campagnes  de  telle 
couleur,  des  maisons  de  telle  forme;  mus  ces  visions  sont  comme 
flottantes,  et  me  laissent  mal  assuré  de  leur  réalité.  Je  ne  suis  pas 


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DE  LA  UTTSRATUBE  DES  TOTAGES.  901 

sûr  que  mon  imagination  n'éprouve  pas  les  mésaventures  de  la  co^ 
médie  des  Méprises^  et  qu'elle  ne  soit  pas  abusée  par  des  ressem- 
blances trompeuses.  Cet  objet  que  je  vois,  est-ce  bien  celui  qui  a 
posé  devant  les  yeux  du  poète,  ou  bien  n'est-ce  que  son  Ménechme? 
Les  épithètes  de  M.  Théophile  Gautier  éveillent  et  provoquent  l'ima^ 
gination,  elles  ne  la  contraignent  pas  comme  celles  de  M.  Fromen- 
tin, et  ne  V emprisonnent  pas  dans  la  réalité  qu'elles  veulent  lui  faire 
connaître.  Ses  descriptions  me  donnent  envie  de  faire  les  mômes 
voyages  que  lui,  elles  ne  pourraient  pas  me  dispenser  de  les  faire. 
Elles  agissent  sur  moi  comme  une  sollicitation  :  après  les  avoir  lues, 
je  partirais  volontiers  pour  voir  l'Espagne  et  l'Italie.  Après  avoir  lu 
M.  Fromentin  au  contraire,  je  n'ai  plus  besoin  de  faire  le  voyage 
d'Afrique  :  j'ai  vu,  comme  de  mes  propres  yeux,  le  vieil  Alger;  j'ai 
dormi  sur  la  place  d'El-Aghouat  pendant  une  de  ces  nuits  d'Orient 
plus  claires  que  Wen  des  jours  de  notre  Occident,  je  me  suis  plongé 
dans  cette  ombre  noire  qui  ressemble  à  une  eau  profonde.  Le  voyage, 
^i  je  le  faisais,  ne  me  donnerait  plus  de  surprises,  et  ne  me  laisse- 
rait, j'en  suis  sûr,  que  la  satisfaction  assez  triste  de  vérifier  sur  les 
lieux  mêmes  l'exactitude  des  descriptions  de  l'artiste.  Si  je  voulais 
marquer  nettement  et  d'ime  manière  tranchée  les  différences  qui 
séparent  ces  deux  rivaux  en  littérature  pittoresque,  je  dirais  que 
H*  Théophile  Gautier,  par  la  beauté  ailée  et  la  magie  d'évocation 
de  ses  mots,  en  est  le  romantiquey  tandis  que  M.  Fromentin,  par 
sa  précision  et  son  exactitude,  en  es^àl)on  droit  le  classique. 

J'ai  dit  que  l'artiste  dominait  chez  M.  Fromentin  l'observateur 
moral;  c'est  que  les  pays  qu'il  a  parcourus  offrent  plus  de  ressources 
à  l'artiste  qu'à  l'observateur  moral.  La  méfiance  des  habitans,  la 
discrétion  taciturne  des  habitudes  musulmanes,  la  constitution  même 
de  la  société,  cachent  à  l'œil  de  l'observateur  les  secrets  de  la  vie 
morale  et  ne  lui  livrent  que  des  surfaces.  Le  voyageur  doit,  bon  gré, 
mal  gré,  se  contenter  des  splendeurs  de  la  vie  extérieure,  des  pay- 
sages, des  costumes,  des  contrastes  de  couleurs,  des  attitudes,  des 
physionomies.  L'Orient  est  pour  le  voyageur  européen  comme  un 
vaste  bazar  plein  de  curiosités  et  d'objets  de  prix,  comme  une  foire 
où  descendent  pour  im  instant,  sans  envie  de  se  connaître,  acheteurs 
et  vendeurs.  Malgré  sa  sagacité  rusée  et  son  désir  de  savoir,  M.  Fro- 
mentin n'a  guère  vu  que  ce  bazar;  il  en  a  décrit  toutes  les  richesses, 
les  armes,  les  burnous  blancs,  les  haïks  flottans,  les  turbans  ornés 
de  miroirs,  les  fenêtres  treillagées,  les  jardins  ingénieux,  invention 
d'une  tyrannie  jalouse  et  caressante;  mais  qu*a-t-il  vu  de  la  vie 
morale  du  peuple?  Rien,  ou  à  peu  près;  il  a  entendu  des  ramages  de 
voix  de  femmes,  des  murmures  intimes,  le  bruit  sourd  de  querelles 
intérieures;  il  a  vu  des  visages  furtifs  qui  ne  laissaient  pas  échap- 


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002  BETUE   KS  DEUX  MONDES. 

per  leur  secret,  et  quelquefois,  mus  bien  rarement,  il  a  surpris 
Fombre  des  pensées  intimes  qui  se  réfléchissût  dans  le  miroir  de 
l'œil.  L'Orient  cache  sa  vie  autant  qu'il  le  peut,  et,  quand  il  ne 
le  peut  pas  tout  à  fait,  s'arrange,  dirait-on,  pour  ne  la  montrer  que 
par  le  mauvais  côté.  A  l'exception  de  l'hospitalité,  quelle  est  celle 
de  ses  vertus  dont  il  aime  à  se  faire  gloire?  Profondément  envelop- 
pées sous  les  triples  voiles  de  la  prudence  et  de  la  discrétion,  on  ne 
les  aperçoit  qu'à  de  rares  occasions  dédsives,  comme  sa  vaillance^ 
qui  ne  se  révèle  qu'au  jour  du  combat.  La  société  orientale  ne  livre 
à  la  curiosité  européenne  que  ses  parias,  ses  esclaves  et  ses  immon* 
dices.  Les  types  où  M.  Fromentin  a  résumé  ce  qu'on  peut  surprendre 
de  la  vie  orientale  sont  peu  nombreux  :  c'est  Nam^,  le  fumeur  de 
baschich  qui  interrompt  sa  torpeur  rêveuse  pour  laisser  échapper 
sentencieusement  de  ses  lèvres  quelque  phrase  qui  ferait  honneur  au 
Prud'homme  de  M.  Henri  Monnier;  c'est  le  bel  Aouïmer,  le  joueur 
de  flûte  et  le  baladin  errant;  c'est  la  Kabyle  Haouâ,  belle  femme 
réduite  à  l'existence  embryonnaire,  qui  charme  comme  une  fleur 
sans  conscience  d'elle-même  et  embaume  comme  un  parfum,  ou 
bien  ce  sont  ces  Arabes  vernis  d'une  couche  de  civilisation  malssûne, 
qui,  pour  avoir  vécu  en  France,  n'en  sont  pas  plus  disposés  à  livrer 
à  un  Français  les  mystères  de  l'existence  orientale,  celui  par  exemple 
que  Fami  Vandell  appelle  le  vaudevilliste^  ou  ce  Mohammed  qui,  pen- 
dant un  été,  fut  le  lion  des  bals  publics  de  Paris,  et  (pii,  selon  M.  Fro- 
mentin, a  pu  parler  de  M"''  Palanquin  à  la  belle  Meçaouda.  Ajoutei 
un  riche  marchand  (pii  tient  boutique  pour  apprendre  des  nouvelles, 
mais  non  pour  en  raconter,  et  qui  ne  répond  pas  toujours  lorsqu'on 
l'interroge ,  ou  un  barbier,  gazette  de  son  quartier,  mais  qui  sans 
doute  trouve  moyen  de  parler  sans  vous  rien  apprendre.  Voilà,  ou 
à  peu  près,  tout  ce  que  le  voyageur  a  pu  surprendre  des  mœurs  in- 
térieures de  l'Algérie  et  du  caractère  arabe.  C'est  bien  peu,  comme 
vous  voyez. 

C'est  bien  peu,  et  cependant  je  doute  qu'une  plus  longue  intimité 
avec  la  vie  arabe  lui  en  eût  fait  découvrir  beaucoup  plus  long.  Dans 
le  mutisme  et  dans  la  réclusion  de  la  vie  orientale,  U  n'y  a  pas  seu- 
lement de  la  discrétion,  il  y  a  surtout  et  avant  tout  de  l'indigence. 
Les  Orientaux  ne  montrent  rien  de  leur  âme ,  parce  que  la  plupart 
du  temps  ils  n'ont  rien  ou  à  peu  près  rieh  à  montrer.  Nous  sommes 
dupes  à  l'égard  des  Orientaux  d'une  illusion  morale  comparable  à 
l'illusion  physique  du  mirage.  L'apparence  est  trompeuse  chez  les 
Orientaux  :  leur  physionomie  est  pleine  de  promesses,  le  feu  des 
yeux  fait  croire  à  l'existence  d'un  volcan  intérieur,  l'attitude  sug- 
gère des  idées  de  noblesse  et  de  grandeur  ;  mais  il  est  rare  que  les 
qualités  morales  répondent  à  ces  apparences  physiques.  L'âme  ne 


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DE  LA  LITTÉRATimE  DBS  TOTAGES.  903 

Tant  pas  le  corps,  l'habitant  ne  vaut  pas  le  logis.  On  a  très  vite  fait 
de  visiter  Tâme  d'un  Arabe;  on  entre,  et  on  est  tout  surpris  de  trou- 
ver le  vide  et  la  stérilité.  C'est  un  véritable  ^abara  moral,  qu'on 
dirait  formé  à  l'image  du  désert,  dépeuplé  comme  lui,  animé  comme 
lui  d'une  vie  morne  et  desséchante,  grandiose  pourtant  dans  sa  mo- 
notonie. On  sent  que  ce  désert  moral  est  mcapable  de  culture  et  ré- 
sisterait aux  plus  laborieux  efforts,  qu'on  n'y  pourrait  planter,  avec  la 
meilleure  volonté,  ni  un  parc  à  l'européenne  ni  un  utile  jardin  pota- 
ger. Parfois  le  vent  de  la  passion  se  lève  dans  ce  désert  moral  comme 
le  brûlant  siroco;  mais  cette  tempête  elle-même  est  stérile,  et  ne 
fait  que  déplacer  les  sables  qu'elle  a  soulevés.  Cependant,  comme  la 
nature  a  horreur  du  vide ,  elle  rassemble  lentement,  secrètement, 
péniblement  ses  forces,  et  de  loin  en  loin  elle  nous  donne  la  char- 
mante surprise  d'une  oasis  rafraîchissante,  pleine  de  verdure  et  de 
chants  d'oiseaux.  C'est  là  l'impression  que  produisent  sur  moi  cer- 
tmnes  belles  paroles  arabes  et  certaines  sentences  qui  sont  vraiment 
des  paroles  d'or.  On  est  ravi  de  tant  de  sagesse  unie  à  tant  de  grâce, 
et  de  tant  de  noblesse  unie  à  tant  de  simplicité;  mais  pour  arriver  à 
ces  oasis,  que  d'étapes  inutiles  à  travers  les  sables  arides,  que  de 
nids  de  scorpions  et  de  vipères  à  cornes  1  Néanmoins,  pour  être  juste, 
il  faut  recpnnaître  que  de  même  que  les  oasis  sont  le  produit  naturel 
de  ce  désert,  et  sont  nées  de  la  vie  lentement  amassée  sous  les  sables, 
ces  sentences  et  ces  proverbes,  mélange  heureux  de  sagesse  philoso- 
phique et  de  sensation  physique,  sont  le  résultat  lentement,  pares^ 
sensément  élaboré  de  cette  vie  morale  oisive  et  morne.  Je  sais  que 
sans  le  désert  les  oasis  seraient  inutiles  et  même  incompréhensibles; 
mais  en  vérité  ces  petites  îles  de  verdure  me  semblent  une  compen- 
sation insuffisante  à  cette  mer  de  sd[)le.  Ajoutez  comme  dernier  trsût 
que  l'âme  de  l'Arabe,  qui  est  indomptable  comme  le  désert,  est  in- 
saisissable et  nomade,  faite  pour  les  rêveries  sans  objet  et  la  contem- 
plation sans  portée.  Je  sais  qu'au  jugement  de  bien  des  gens,  je  pa- 
raîtrai énoncer  une  énormité;  je  l'énonce  cependant,  ne  fût-ce  que  par 
vengeance  des  mystifications  involontaires  que  m'ont  fait  subir  tant 
de  voyageurs  qui  me  promettaient  toujours  des  merveilles  sans  m'en 
montrer  aucune,  et  dont  l'enthousiasme  ne  m'a  jamais  paru  justifié. 
Je  n'ai  jamais  été  payé  de  mes  lectures  sur  l'Orient  moderne,  — car 
je  ne  parle  pas,  bien  entendu,  de  l'Orient  antique,  —  lorsque  l'au- 
teur voulait  m' inspirer  de  l'affection  pour  les  Orientaux  et  me  faire 
visiter  la  portion  morale  de  leur  âme;  en  revanche,  j'ai  toujours 
été  amplement  récompensé  lorsqu'il  voulait  m'inspirer  de  l'horreur 
et  me  faire  visiter  la  portion  ténébreuse  de  leur  être.  On  n'ima- 
gine pas  alors  les  trésors  de  méchanceté,  de  cruauté,  de  bassesse  et 


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00&  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  lâcheté  qui  se  découvrent  devant  Tœil  épouvanté;  c*est  le  plus 
splendide  écrin  de  perles  empoisonnées  qu'un  tyran  puisse  rêver 
pour  sa  couronne. 

Puisque  je  sui%  en  trsdn  de  proférer  des  hérésies,  j'irai  plus  loin, 
et  je  dirai  presque  de  la  nature  ce  que  je  dis  des  hommes.  Je  n'aû 
pas  vu  l'Orient  et  je  ne  désire  pas  le  voir.  Lorsque  mon  ima^ation 
se  plaît  à  rêver  voyages,  ce  n'est  jamais  vers  les  pays  où  se  lève 
la  lumière  .qu'elle  s'envole  de  préférence.  Comment  se  fait-il  que  les 
meilleures  descriptions,  les  plus  pittoresques,  les  plus  exactes,  celles 
où  Ton  sent  le  mieux  que  l'auteur  s'est  piqué  de  vous  faire  admirer 
ce  qu'il  a  admiré,  me  laissent  presque  indifférent?  Au  premier  aspect, 
je  suis  ébloui;  au  bout  de  la  vingtième  page,  mon  esprit  tombe  dans 
la  torpeur,  et  il  me  faut  faire  effort  sur  moi-même  pour  rouvrir  les 
yeux  et  continuer  à  regarder.  Est-ce  parce  que  mon  imagination  est 
satisfaite  trop  vite  et  qu'elle  n'est  pas  menée  assez  lentement  de 
degré  en  degré  jusqu'aux  dernières  limites  de  l'admiration,  qu'elle 
n'éprouve  pas  ce  charme  des  surprises  successives  que  l'Italie  fait 
éprouver,  dit-on,  au  voyageur  qui  la  visite  tout  d'une  course  depuis 
Gênes  jusqu'à  Naples?  Peut-être;  mais  je  suis  très  porté  à  croire  cpie 
le  narrateur  a  éprouvé  la  même  lassitude  que  moi,  ou  du  moins  que 
comme  moi  il  a  vu  dès  le  premier  aspect  tout  ce  qu'il  pouv^t  et  de- 
vait voir  ;  je  le  sens  à  ses  efforts  pour  varier  ses  formules,  à  son  im- 
puissance à  renouveler  l'expression  de  son  admiration  ;  c'est  toujours 
le  même  éblouissement,  les  mêmes  splendeurs.  Le  voyageur,  vécût- 
il  cent  ans  en  Orient,  ne  verrait  pas  autre  chose  que  ce  qu'il  a  vu 
dès  la  première  heure.  La  nature  est  décidément  trop  riche  en  Orient 
pour  n'être  pas  paresseuse;  on  dirait  qu'elle  ne  sent  pas  le  besoin  de 
plaire,  d'intéresser,  d'attacher.  Reine  orgueilleuse,  elle  ne  se  soucie 
pas  d'être  aimée,  elle  ne  veut  qu'être  admirée;  toujours  grave,  ma- 
jestueuse et  souveraine,  elle  ne  connaît  ni  les  sourires,  ni  les  atten- 
drissemens  de  la  lumière.  Elle  a  une  grandeur  incomparable,  mais 
aussi  de  la  monotonie  et  de  la  sécheresse.  Combien  elle  est  diffé- 
rente de  la  nature  de  notre  pauvre  Occident,  si  familière,  si  sympa- 
thique, si  remplie  de  charme  intime!  Celle-là  n'est  pas  riche  comme 
la  nature  orientale;  aussi,  pour  plaire,  elle  a  prodigué  toutes  les  res- 
sources de  la  coquetterie  la  plus  aimable;  elle  a  comme  multiplié  les 
efforts  pour  être  toujours  variée  et  toujours  nouvelle.  Qui  l'a  vue  un 
soir  ne  la  reconnaît  plus  le  lendemain,  et  la  vie  la  plus  longue  ne 
suffirait  pas  pour  compter  le  nombre  des  masques  qu'elle  sait  pren- 
dre et  des  costumes  qu'elle  sait  inventer.  Quelles  richesses,  s'Û  faut 
les  acheter  au  prix  de  la  monotonie,  valent  ses  jeux  de  lumière,  ses 
caprices  de  coideur,  les  boutades  de  ses  contrastes  et  les  délicatesses 


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DE  LA  LITTÉRATURE   DES  TOTAGES.  90 

de  ses  nuances?  Reine  ennuyée,  despotique  et  solitaire  en  Orient 
la  nature  est  vraiment  dans  notre  brumeuse  Europe  la  compagn 
enjouée  et  rêveuse  de  l'homme. 

n  y  a  une  certaine  servilité  dans  Tadmiration  que  nos  moderne 
artistes  ont  prodiguée  à  Tenvi  à  la  nature  orientale,  et  je  souhai 
terais  de  bon  cœur  que  quelqu'un  d'entre  eux  eût  la  fantaisie  d 
donner  une  revanche  à  notre  nature  d'Occident.  Je  soumets  cett 
idée  à  M.  Fromentin,  sans  trop  d'illusions  pourtant,  car  on  dit  qu 
ceux  qui  ont  vu  les  pays  de  lumière  n'ont  plus  aucun  goût  pour  le 
ciels  brumeux  et  mélancoliques.  Cependant,  ne  fût-ce  que  par  amou 
du  contraste,  et  comme  occasion  de  montrer  la  variété  des  aptitude 
dont  son  talent  est  doué,  cette  idée  aurait  de  quoi  le  tenter.  La  lu 
mière  glacée  des  pays  du  nord  doit  avoir  un  charme  singulier  aprë 
la  lumière  rayonnante  de  l'Orient.  Je  voudrais  donc  qu'une  plum 
d'artiste  comme  celle  de  M.  Fromentin  nous  décrivît,  avec  le  mèm 
soin  et  la  même  exactitude  que  la  sienne  a  mis  à  décrire  l'Afrique 
l'éclat  des  neiges  de  Suède,  la  sombre  verdure  des  bois  de  sapins 
le  charme  des  printemps  hyperboréens,  la  grâce  des  campagne 
voisines  du  pôle,  les  fines  découpures  des  fiords  norvégiens,  le 
délicatesses  élégantes  des  ciels  violets  de  ces  pays  où  expire  la  lu 
mière.  C'est  le  souhait  que  mon  imagination  formait  comme  con 
traste  pendant  la  lecture  des  livres  de  M.  Fromentin.  Heureu 
celui  qui  l'entendrait  avec  plaisir  et  qui  mettrait  ses  soins  à  l'ac 
complirl  II  trouverait  assurément  au  bout  de  sa  tâche,  s'il  l'exécu 
tait  avec  la  conscience  et  l'exactitude  d'un  véritable  artiste,  le  succè 
mérité  qui  a  récompensé  l'auteur  d'f/w  Été  dam  le  Sahara  et  d' Un 
Annie  dans  le  Sahel. 

Emile  Montégut. 


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L'ARCHIPEL  DES  PHILIPPINES 


IT 


LA  DOMINATION  ESPAGNOLE 


A  VUit  to  the  Philippine  Islande,  \ij  sir  John  Bowring,  late  governer  o(  Honc-kong, 
H.  B.  M's  plenipoteatlary  in  China  ;  I  toI.,  London  1858,  SmiUi,  Elder  asd  Cfi, 


Le  voyageur  qui  entre  dans  la  baie  de  Man'dle  contemple  avec 
admiration  le  magique  tableau  qui  s'offre  à  ses  regards.  La  baie, 
large  et  profonde,  forme  une  vaste  nappe  d'eau  bordée  à  tous  les 
points  de  l'horizon  par  la  verte  ceinture  des  palétuviers.  A  droite  et 
à  gauche,  le  sol  s'élève  à  perte  de  vue,  couvert  d'une  végétation 
vigoureuse  qui  dissimule  les  vallées  creusées  entre  deux  étages  de 
montagnes.  Parfois,  au  milieu  de  l'étemelle  verdure  qui  étend  son 
manteau  sur  cette  terre  endormie,  se  dresse  le  pic  aride  d'un  volcan 
mal  éteint  d'où  s'échaf)pe  une  fumée  blanchâtre  qui  va  se  perdre 
dans  le  vague  du  ciel.  En  face,  à  mesure  que  le  navire  avance  vers 
le  lointain  mouillage,  on  distingue  peu  à  peu  la  colonne  du  phare, 
les  dômes  rouges  des  églises  de  Manille ,  les  maisons  blanches  de 
Cavité,  et  par  intervalles  les  cases  agglomérées  d'un  village  indien.  Là 
seulement ,  et  sur  de  très  petits  espaces ,  se  révèle  la  présence  de 
l'homme;  tout  le  reste  appartient  à  la  nature  vierge,  à  l'inconnu. 
—  J'abordais  à  Manille  il  y  a  seize  ans,  et,  eh  admirant  le  panorama 
de  la  baie,  j'aurais  voulu  embrasser  du  même  coup  d'œil,  à  travers 
l'immense  rideau  qui  tombait  ainsi  de  l'horizon,  les  beautés  et  les 
richesses  que  devait  receler  cette  terre  promise.  Je  n'ai  visité  que 
Manille  et  quelques  villages  de  la  campagne  environnante.  Sir  John 
Bowring,  ancien  gouverneur  de  Hong-kong,  dans  un  voyage  ré- 


Gooçle 


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LES   PHILIPPINES   ET   LA  DOKINATION  ESPAGNOLE.  007 

cent,  a  parcouru  Vile  de  Luçon  et  plusieurs  points  de  Tarchipel. 
La  description  qu'il  vient  de  publier  ramène  mes  souvenirs  vers  ces 
belles  contrées. 

Relégué  à  l'extrémité  de  l'Orient,  en  dehors  des  grandes  routes 
commerciales  qui  mettent  cette  partie  de  FAsie  en  communication 
avec  l'Europe,  l'archipel  des  Philippines  a  été  rarement  exploré. 
Pendant  trois  siècles,  la  défiance  politique  et  religieuse  de  l'Espagne 
en  a  éloigné  les  Européens;  un  petitnombre  seulement  de  négo- 
cians  avaient  accès  dans  le  port  de  Manille,  et  l'on  n'obtenait  qu'a- 
vec beaucoup  de  peine,  comme  une  grâce  toute  particulière,  la 
permission  de  circuler  dans  les  régions  soumises  de  cette  charmante 
lie  de  Luçon,  qui  a  été  si  bien  nommée  «  la  perle  de  l'Océanie.  » 
Depuis  quelques  années,  l'administration  espagnole  se  montre  plus 
hospitalière,  et  les  moines  ne  redoutent  plus  les  regards  profanes. 
On  peut  aujourd'hui  visiter  les  principaux  points  de  l'archipel  où 
«flotte  le  drapeau  de  l'Espagne.  Les  lies  de  Luçon,  de  Zebu,  de  Pa- 
nai, de  Mindanao,  sont  ouvertes  aux  explorations  de  la  science  et 
à  la  curiosité  des  touristes.  Si  l'on  en  juge  par  quelques  récits 
qu'elles  ont  inspirés  (1),  elles  méritent  d'être  mieux  connues.  Elles 
n'étalent  pas  seulement  les  merveilleuses  richesses  de  la  nature 
tropicale  :  on  y  trouve  aussi,  dans  la  présence  d'une  nombreuse 
population  indigène  qui  a  conservé  son  caractère  primitif  et  dans  le 
système  de  la  colonisation  espagnole,  im  double  sujet  d'étude,  se 
rattachant  à  toutes  les  grandes  questions  qui  s'agitent  dans  l'ex- 
trême Orient. 

Les  lies  Philippines  furent  découvertes  en  1521  par  Magellan, 
qui  mourut  la  rfiéme  année  de  blessures  reçues  dans  un  combat 
contre  les  indigènes  de  Zebu.  Plusieurs  expéditions  partirent  suc- 
cessivement des  rives  américaines  de  la  Nouvelle- Espagne  pour 
continuer  l'œuvre  de  conquête  commencée  par  le  célèbre  naviga- 
teur. En  1564,  Legaspi  fut  le  premier  investi  du  titre  de  gouver- 
neur-général, et,  après  avoir  solidement  établi  la  domination  espa- 
gnole dans  l'Ile  de  Zebu,  il  passa  à  Luçon  et  fonda  Manille,  qui  ne 
tarda  pas  à  devenir  la  capitale  des  Philippines  et  le  siège  du  gou- 
vernement. Tels  furent  les  débuts  de  la  puissance  espagnole  en  Asie  : 
débuts  pénibles  et  glorieux,  car  à  ce  moment  les  Portugais  tenaient 
la  mer,  et  si  Magellan  tomba  sous  la  massue  des  indigènes,  ses  suc- 
cesseurs eurent  à  lutter  d'audace  et  de  ruse  contre  les  héritiers  de 
Gama.  C'était  dans  les  eaux  des  Mariannes,  des  Philippines  et  des 
Moluques  que  se  heurtaient  les  deux  grandes  nations  maritimes  du 

(1)  Notamment  une  étude  sur  Manille  de  M.  Th.  Aube  {Revue  des  Deux  Mondes  du 
1**  mai  1848)  et  les  souvenirs  de  M.  Jurien  de  La  GraTière  sur  un  séjour  aux  Philip- 
pines {Revue  du  15  juillet  1852).  Citons  encore,  parmi  diverses  relations,  celles  éè 
Un.  Itier,  Yvan,  Haussmann. 


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d08  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

XVI*  siècle,  se  disputant  l'empire  du  Nouveau-Monde,  que  ni  Tune  ni 
l'autre  ne  devait  garder.  Les  expéditions  espagnoles  avaient  à  tra- 
verser les  croisières  du  Portugal  avant  d'aborder  dans  ces  régions, 
qu'elles  venaient  soumettre  et  convertir,  et  la  marine  portugaise 
était  alors  maîtresse  de  l'Océan-Indien. 

On  sait  de  quelles  rigueurs  fut  accompagnée  la  conquête  de  l'Amé- 
rique par  les  Espagnols.  L'histoire  a  flétri  les  cruautés  commises 
contre  les  Indiens.  Colomb  avait  été  poussé  vers  les  profondeurs  de 
l'Atlantique  par  un  noble  pressentiment  de  la  science  et  par  une  inspi- 
ration de  génie  qui  l'élevait  au-dessus  des  passions  et  des  instincts 
cupides.  L^  gloire,  chèrement  payée,  d'avoir  découvert  un  monde 
nouveau  lui  suffisait.,  Après  lui  malheureusement,  l'Amérique  fut  li- 
vrée aux  entreprises  des  aventuriers  et  des  avides  chercheurs  d'or, 
la  conquête  devint  violente.  Les  moines  furent  impuissans  à  conte- 
nir les  excès  dont  le  souvenir  est  arrivé  jusqu'à  nous  par  la  voix  in- 
dignée de  Las  Casas;  eux-mêmes  bientôt,  se  laissant  emporter  parla, 
fougue  de  leur  zèle,  se  présentèrent  aux  populations  indiennes,  la 
croix  d'une  main,  l'épée  de  l'autre,  et  ne  virent  plus  dans  l'Amérique 
qu'un  immense  champ  de  bataille  où  la  foi  devait  à  tout  prix  écra- 
ser le  paganisme.  Le  souffle  de  l'inquisition  avait  traversé'  la  mer, 
et  la  force  brutale  était  employée  à  la  conversion  des  âmes  comme 
à  la  conquête  du  sol.  11  n'en  fut  pas  de  même  aux  Philippines.  Les 
aventuriers  n'avaient  pas  besoin  d'aller  si  loin.  A  ceux  qui  ne  vou- 
laient que  des  richesses,  le  Mexique  et  le  Pérou  offraient  d'abon- 
dantes récoltes.  Pour  affronter  encore  l'Océan  et  pour  se  lancer  à 
travers  les  périls  d'une  navigation  inconnue  à  la  rencontre  redoutée 
des  escadres  portugaises,  il  fallait  un  autre  mobile  que  la  passion 
de  l'or  :  ce  fut  l'ardeur  du  marin  qui  entraîna  Magellan ,  et  ce  fut 
l'ambition  politique  qui  décida  l'Espagne  à  chercher  par-delà  les 
mers  de  l'Inde  de  nouveaux  royaumes.  L'Amérique  garda  pour  ainsi 
dire  toutes  les  violences  de  la  conquête.  L'Asie  fut  abordée  plus  hu- 
mainement, elle  vit  descendre  sur  ses  rives  des  héros  moins  impi- 
toyables et  des  prêtres  moins  fanatiques;  la  domination  européenne 
s'y  montra,  dès  le  premier  jour,  plus  modérée,  et  la  religion  plus 
douce.  A  une  telle  distance  de  la  mère-patrie,  dans  ce  pays  perdu 
et  sous  la  menace  continuelle  du  Portugais,  l'Ei^agnol,  que  n'é- 
blouissait plus  la  vue  du  précieux  métal,  comprit  qu'il  devait  mé- 
nager les  tribus  indiennes,  et  que  la  mansuétude  lui  gagnerait  plus 
facilement  des  sujets  et  des  chrétiens.  De  là  le  caractère  particulier 
de  la  domination  espagnole  aux  Philippines,  caractère  qui  s'est  con- 
servé depuis  trois  siècles  et  qui  la  distingue  essentiellement  des 
autres  entreprises  coloniales. 

Pendant  les  premiers  temps,  Farchipel  fut  exposé  aux  attaques 
des  pirates  chinois  et  japonaûs.  Fatigué  de  ces  incursions,  un  gou-* 


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LES   FHIUPPINES   ET  LA   DOmXATION   ESPAGNOLE.  909 

verneur-général,  Francisco  de  Saude,  eut  l'idée  d'aller  simplement 
à  la  conquête  de  la  Chine.  En  ce  temps-là,  un  hidalgo  ne  dou- 
tait de  rien.  La  cour  de  Madrid  retint  ^e  fonctionnaire  impétueux 
en  lui  enjoignant  de  vivre  en  paix  avec  ses  voisins.  Dans  le  cours 
du  XVII*  siècle,  les  Chinois,  établis  en  grand  nombre  sur  le  sol  de 
Luçon,  se  mirent  plusieurs  fois  en  révolte  contre  l'autorité  espa- 
gnole; chacune  de  ces  insurrections  fut  écrasée  et  noyée  dans  des 
flots  de  sang.  Au  xv!!!""  siècle,  un  danger  plus  sérieux  menaça  la  co- 
lonie. Le  22  septembre  1762,  une  escadre  anglaise  se  présenta  de- 
vant Manille;  elle  apportait  la  nouvelle  de  la  déclaration  de  guerre 
entre  l'Angleterre  et  l'Espagne  et  la  sommation  de  rendre  la  place. 
Le  gouverneur-général  étant  mort  récemment,  l'autorité  était  exer- 
cée par  l'archevêque.  Celui-ci  se  défendit  courageusement;  mais  le 
4  octobre,  assailli  par  des  forces  supérieures,  il  dut  capituler.  Ce- 
pendant les  Anglais,  maîtres  de  Manille,  n'étaient  point  pour  cela 
maîtres  de  Luçon.  Tandis  que  l'on  signait  la  capitulation,  un  juge, 
Simon  de  Anda  y  Salazar,  gagnait  la  campagne  à  la  tête  d'une  vail- 
lante troupe,  et  s'en  allait  dans  les  districts  voisins  organiser  la  ré- 
sistance. Pendant  deux  ans,  il  tint  les  Anglais  en  échec,  les  battant 
dans  de  continuelles  escarmouches  et  leur  faisant  à  outrance  cette 
guerre  de  partisans  dans  laquelle  a  excellé  de  tout  temps  l'héroïsme 
espagnol.  Enfin,  après  deux  ans  de  luttes,  on  apprit  que  la  paix 
avait  été  conclue  en  Europe.  Les  Anglais  évacuèrent  Manille,  où  Si- 
mon de  Anda  rentra  en  triomphe  avec  ses  glorieuses  bandes.  Dans 
la  période  contemporaine,  nous  n'avons  à  signaler  que  les  expédi- 
tions contre  les  sultans  de  Soulou  et  contre  les  pirates  de  la  Malai- 
sie.  L'histoire  extérieure  des  îles  Philippines  est  donc  peu  féconde  en 
incidens.  L'Espagne  a  gardé  l'archipel  tel  qu'elle  l'a  reçu  des  pre- 
miers jours  de  la  conquête.  :  elle  n'a  point  subi  la  déchéance  qui  a 
frappé  le  Portugal,  elle  ne  s'est  point  trouvée  mêlée  aux  querelles 
de  territoire  qui,  dans  les  pays  asiatiques,  ont  fréquemment  divisé 
l'Angleterre  et  la  Hollande;  aucune  rivalité  européenne  n'est  venue 
la  troubler  dans  la  jouissance  de  cette  magnifique  possession,  qu'elle 
doit  au  génie  de  Magellan. 

Mais  cette  tranquillité*  parfaite  n'a  point  toujours  régné  dans  le 
gouvernement  intérieur  de  la  colonie.  Là  se  trouvaient  en  présence, 
avec  d'égales  prétentions  à  la  suprématie,  deux  autorités  qu'il  n'a 
jamais  été  facile  de  concilier.  Le  gouverneur-général  et  l'archevê- 
que, le  soldat  et  le  moine,  étsdent  souvent  en  désaccord,  et  à  cette 
distance  de  l'Europe  les  luttes  du  temporel  et  du  spirituel  s'enga- 
geaient avec  une  ardeur  que  ne  pouvait  tempérer  aucun  arbitrage. 
Tantôt  le  gouverneur-général  mettait  l'archevêque  en  prison,  tantôt 
l'archevêque  excommuniait  le  gouverneur  et  prêchait  la  révolte. 
Gomme  il  ne  fallait  pas  moins  de  deux  ou  trois  ans  pour  que  les 


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910  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

correspondances  d'Europe  parvinssent  à  Manille,  les  décisions  du 
roi  et  du  pape  arrivaient  quand  la  querelle  était  terminée  et  au 
moment  où  il  en  naissait  une  autre.  Que  l'on  ajoute  à  ces  luttes 
d'autorité  les  discussions  qui  survenaient  parfois  entre  les  divers 
ordres  religieux,  plus  ou  moins  jaloux  les  uns  des  autres,  et  Y  on 
aura  une  idée  de  l'état  presque  perpétuel  d'aptation  dans  lequel 
vivait  cette  petite  communauté  européenne,  exilée  à  l'extrémité  de 
l'Asie.  Dn  jour,  en  1635,  arrive  d'Espagne  un  ordre  qui  attribue 
exclusivement  aux  moines  barbus  la  mission  d'évangéliser  la  Chine 
et  le  Japon;  lés  moines  sans  barbe  doivent  demeurer  aux  Philip- 
pines. De  là  grande  protestation  de  la  part  des  moines  qui  se  voient 
fermer  la  route  du  martyre,  protestation  appuyée  par  l'archevêque^ 
qui  invoque  les  bulles  du  pape,  où  ne  se  trouve  aucun  article  con- 
cernant les  barbes.  On  pourrait  citer  d'autres  incidens  non  moins- 
curieux.  —  En  1663,  la  situation  prend  une  couleur  plus  dramar- 
tique.  Le  gouverneur,  Salcedo,  se  brouille  avec  le  clergé,  met  l'ar- 
chevêque en  prison,  et  à  la  mort  de  celui-ci  il  interdit  le  De  pro- 
funiis  et  ordonne  des  fêtes  publiques;  mais  l'inquisition  est  là  :  sea 
agens  s'introduisent  de  nuit  dans  le  palais,  saisissent  le  gouverneur 
pendant  son  sommeil,  le  déposent,  chargé  de  chaînes,  dans  le  cou- 
vent des  Augustins,  puis  l'expédient  par  le  prochain  navire  à  l'a- 
dresse du  saint- office,  siégeant  à  Mexico.  —  En  1678,  un  autre 
gouverneur,  Juan  de  Vargas  Hurtado,  se  fait  excommunier,  et  la 
sentence  le  condamne,  lui,  seul  représentant  de  l'autorité  royale,  à 
comparaître  chaque  dimanche,  pieds  nus  et  la  corde  au  cou,  dans 
la  cathédrale  et  dans  deux  églises!  —  Ces  différons  faits  sont  puisés 
dans  les  annales  des  couvens.  C'est  là  seulement  que  l'on  peut  re- 
cueillir des  informations  sur  l'histoire  des  Philippines.  Sans  doute 
il  ne  faut  pas  trop  se  fier  à  l'exactitude  de  ces  récits  monastiques, 
où  le  spirituel  a  nécessairement  le  pas  sur  le  temporel  :  le  clergé 
s'y  donne  le  beau  rôle,  et  sa  charité  bien  ordonnée  s'exerce  avant 
tout  au  profit  de  l'église  et  du  cloître;  mais  ce  qui  est  certain,  c'est 
que  l'harmonie  régnait  rarement  au  sein  de  cette  société  coloniale, 
et  que  la  lutte,  tantôt  sourde,  tantôt  ouverte,  était  à  l'état  penna- 
nent  entre  les  deux  influences  qui  sç  disputaient  les  Philippines. 

Dans  ces  querelles  intestines,  l'avantage  demeurait  le  plus  sou- 
vent du  côté  des  moines,  et  il  devait  en  être  ainsi.  La  population 
laïque  se  composait  d'un  p^tit  nombre  de  négocians  qui  ne  son- 
geaient qu'à  faire  rapidement  fortune,  et  de  fonctionnaires  pour 
lesquels  Manille  n'était  d'ordinaire  qu'une  résidence  de  punition  et 
d'exil.  Les  uns  et  les  autres  étaient  gouvernés  par  leurs  petites  pas- 
sions, par  leurs  rancunes  et  par  l'ennui.  Le  clergé  au  contraire, 
installé  à  poste  fixe  dans  la  colonie,  répandu  dans  les  campagnes  et 
sans  cesse  en  contact  avec  la  population  indienne,  avait  des  babi- 


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LES  PHHJPPOnS  ET  UL  IKHORATION   ESPAGNOLE.  911 

tades,  des  traditions,  un  esprh  de  suite  qui  lui  assument  la  supé- 
riorité sur  ses  adversaires  laïques ,  en  même  temps  que  l'influence 
politique  et  religieuse  sur  la  race  conquise.  Les  gouverneurs-géné- 
raux changeaient  au  gré  des  caprices  ou  des  révolutions  de  la  mé- 
tropole; les  archevêques  ne  quittaient  leur  siège  qu'avec  la  vie. 
Depuis  l'origine  de  la  domination  espagnole,  il  y  a  eu  à  Manille 
soixante-dix-huit  gouverneurs  et  seulement  vingt-deux  archevê- 
ques. Ce  seul  fait  expliquerait  la  prédominance  de  l'autorité  clé- 
ricale. 

Le  triomphe  du  clergé  tourna  au  profit  de  la  population  indigène. 
Les  Tagals,  race  douce  et  paisible,  avaient  écouté  avec  soumission 
les  premiers  accens  de  la  prédication  évangélique.  Us  s'étaient  con- 
y&rûs  sans  difficulté  à  une  religion  nouvelle  qui  leur  parlait  un  lan- 
gage de  paix,  se  montrait  tolérante  pour  leurs  habitudes,  et  leur 
enseignait  im  calendrier  où  chaque  jour  ramenait  une  fête  et  une 
occasion  de  cérémonies  et  de  réjouissances  en  l'honneur  de  la 
Vierge  ou  d'un  saint.  Le  caractère  docile  et  bienveillant  des  Tagals 
charma  les  pieux  missionnaires,  qui,  devenus  bientôt  tout-puissans 
au  milieu  de  leurs  ouailles,  se  virent  naturellement  amenés  à  les 
protéger  dans  leurs  intérêts  temporels.  Dès  lors  le  curé,  soutenu  par 
l'archevêque  et  par  les  ordres  monastiques,  se  trouva  placé  conune 
un  intermédiaire  entre  l'autorité  civile  et  les  indigènes.  Malheur  à 
l'alcade  qui  se  serait  permis  une  exaction,  un  abus  de  pouvoir,  ou 
qui  seulement  aurait  contrarié  les  fidèles  I  Le  curé  était  là  pour  dé- 
noncer le  fait  et  provoquer  le  déplacement  du  fonctionnsûre  indigne 
ou  trop  zélé.  Ainsi,  pendant  que  se  débattaient  dans  les  hautes  ré- 
gions les  luttes  du  spbituel  et  du  temporel,  la  population  tagale, 
protégée  par  le  clergé,  ménagée  par  les  laïques,  vivait  heureuse  de 
sa  vie  indolente  et  facile;  elle  allait  à  la  messe,  se  livrait  aux  pro- 
cessions, payait  peu  d'impôts  et  ne  travaillait  guère.  Cet  état  de 
choses  s'est  maintenu  depuis  trois  siècles.  L'archipel  des  Philip- 
pines a  été  conquis  par  les  moines,  conservé  par  eux  à  la  couronne 
d'Espagne,  gouverné  par  leur  règle  indulgente  et  paternelle.  Au- 
jourd'hui encore,  l'autorité  cléricale  domine  dans  cette  région  de 
l'extrême  Asie.  L'archevêque  est  le  personnage  le  plus  important  de 
Manille;  le  curé  règne  dans  les  villages.  Quand  un  voyageur  désire 
Tisiter  les  provinces  de  l'intérieur,  c'est  dans  les  couvons  qu'il  va 
demander  sa  feuille  de  route,  et  lorsqu'il  arrive  dans  un  village  ta- 
gal,  c'est  au  curé  qu'il  fait  sa  première  visite,  c'est  au  presbytère 
qu'il  trouve  l'hospitalité. 

L'esclavage  est  inconnu  aux  Philippines;  il  n'existait  pas  avant  la 
conquête,  et  les  Espagnols  ne  l'ont  ni  importé  ni  toléré  dans  leurs 
possessions  asiatiques.  On  n'y  voit  même  pas  ce  système  de  travail 
réglementé  ou  forcé  qui  est  en  vigueur  dans  d'autres  colonies  euro- 


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912  REVUE  DES  ]»UX  XONI>ES. 

{>éenQes,  et  qui  n'est  souvent  qu'un  esclavage  déguisé.  Quand  oti 
parcourt  Tintérieur  de  Luçon,  le  regard  n'est  pas  attristé  par  le 
spectacle  de  rhomme  transformé  en  bête  de  somme  et  péniblement 
courbé  sur  le  sillon.  Vous  y  chercheriez  vainement  ces  combinai- 
sons savantes  que  les  Hollandais  ont  imaginées  à  Java  pour  exploi- 
ter les  ressources  du  travail  indigène.  Le  Tagal  est  libre  et  n'entend 
•d'autre  cloche  que  celle  qui  l'appelle  à  l'église.  Sans  doute  on  doit 
louer  la  modération  de  l'Espagne  envers  ses  sujets  asiatiques  et  la 
sollicitude  du  clergé  pour  le  bonheur  de  ses  fidèles  :  le  tableau  que 
présentent  les  Philippines  est  édifiant  et  touchant,  il  laisse  dans 
l'esprit  du  touriste  de  gracieuses  impressions,  il  procure  aux  yeux 
la  satisfaction  qu'inspire  l'harmonieux  ensemble  d'un  peuple  heu- 
reux et  d'une  belle  nature,  et  cependant  quelque  chose  y  manque  : 
c'est  le  mouvement,  c'est  la  vie.  Nonchalamment  étendu  sur  cette 
terre  féconde,  l'homme  s'endort  d'un  sommeil  qui  n'est  point  le 
prix  des  saines  fatigues;  l'indolence  espagnole  et  la  paresse  tagale 
couvrent  d'une  teinte  morne  ce  tableau  où  nulle  part  n' apparaît 
l'image  du  travail.  Est-ce  donc  pour  un  tel  usage  que  la  Providence 
a  donné  à  l'Indien  une  terre  si  riche  et  un  soleil  qui  prodiguerait 
aux  moindres  efibrts  de  la  culture  l'or  de  ses  rayons?  Quel  emploi 
l'Espagne  a-t-elle  fait  de  cette  conquête,  demeurée  à  peu  près  sté- 
rile entre  ses  mains? — Voilà  ce  qui  préoccupe  à  bon  droit  l'écono^ 
miste,  et  ce  qui  lui  gâte,  en  présence  de  ces  splendides  régions,  le 
plaisir  des  yeux.  Sir  John  Bowring  cherche  à  s'en  consoler  en  pen- 
sant que  tant  d'espaces  sans  culture  sont  en  réserve  pour  combattre 
un  jour  les  efiets  de  la  théorie  de  Malthus.  Si  dans  les  pays  d'Eu- 
rope la  population  tend  à  s'accroître  au  point  d'excéder  la  puissance 
productive  du  sol,  du  moins  reste-t-il  encore  sous  les  tropiques  de 
vastes  contrées  où  la  race  humaine  peut  trouver  un  refuge  contre  la 
marée  montante  de  la  misère.  Ces  plaines  que  la  charrue  n'a  point 
labourées,  ces  forêts  où  n'a  jamais  pénétré  la  hache,  ces  fleuves  et 
ces  lacs  dont  les  eaux  exubérantes  remontent  stérilement  vers  le 
soleil  sans  avoir  été  jamais  disciplinées  au  profit  du  sol,  toutes  ces 
richesses  endormies  sont  là  qui  attendent  le  travail  de  l'homme  et 
promettent  aux  déshérités  du  vieux  monde  une  place  au  banquet  de 
la  vie! 

Jusqu'ici  les  voyageurs  qui  ont  décrit  les  Philippines  ne  se  sont 
guère  avisés  de  faire  un  retour  sur  Malthus  ;  la  plupart  ont  raconté 
les  mœurs  tagales,  les  combats  de  coqs,  les  couvens  de  Manille,  les 
presbytères  de  village,  que  parfois  leur  médisance  ornait  d'une  po- 
pulation étrangère  aux  besoins  du  culte  :  récits  plus  ou  moins  pitto- 
resques qui  n'auraient  plus  aujourd'hui  le  mérite  de  la  nouveauté. 
Sir  John  Bowring  a  étudié  le  pays  à  un  point  de  vue  différent.  Gou- 
verneur d'une  colonie  anglaise,  il  a  pu,  en  quelques  semaines  de 


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LES  PHIUPPINES  BT  LA  DOMINATION  ESPAGNOLE. 

vacances  et  à  travers  les  voiles  de  l'hospitalité  officielle,  ap 
les  ressources  et  l'avenir  de  la  colonie  espagnole.  Voué  dès  j 
liesse  aux  investigations  économiques,  il  a  naturellement  rei 
dans  leç  Philippines  ce  que  d'autres  n'auraient  point  su  dé 
ou  auraient  évité  de  voir,  c'est-àniire  les  moyens  d'exploitata 
forces  productives,  les  impôts,  les  statistiques.  Si  peu  diverf 
que  soit  dans  l'opinion  de  beaucoup  de  gens  l'économie  pd 
elle  est  reconnue  aujourd'hui  comme  une  science  d'utilité  gé) 
et  il  est  bon  qu'elle  envoie  ses  voyageurs  dans  des  contrées 
offrent  un  champ  si  fécond  et  si  neuf  d'observations.  Ce 
science  jeune;  elle  doit,  comme  la  jeunesse,  s'instruire  en 
géant,  et  elle  peut  répandre  avec  fruit  au  milieu  de  nous  les 
gnemens  qu'elle  recueille.  Il  est  donc  tout  simple  que  sir  Johi 
ring  nous  cite  Malthus,  l'un  de  ses  classiques.  Ce  nom  si  terril 
d'ailleurs  placé  fort  à  propos  au  début  du  chapitre  que  l'éconi 
voyageur  consacre  à  la  population  des  lies  Philippines. 

Il  est  impossible  de  donner  le  chiffre  de  cette  population 
évaluation  officielle  qui  date  de  1858  porte  &,290,000  habitas 
lesquels  on  compte  1,860,000  Indiens,  métis  ou  Chinois  payam 
pôt.  D'après  une  autre  statistique,  dressée  par  les  moines,  il  y 
3,560,000  chrétiens  répartis  entre  l'archevêché  de  Manille 
trois  évéchés  de  l'archipel;  ce  qui  ne  laisserait  qu'un  chiffre  i 
vement  trop  faible  pour  la  population  idolâtre  et  indépendan 
habite  l'intérieur  de  Luçon  et  les  régions  complètement  inexpl 
de  Mindanao  et  de  Mindoro.  Il  faut  donc  renoncer  à  obtenir  ut 
fieignement  exact;  mais  ce  qui  est  certain,  c'est  que  le  sol  n'e 
habité  en  proportion  de  son  étendue,  et  qu'il  pourrait  nourrL 
population  beaucoup  plus  considérable.  Les  ressources  de  la  ci 
y  sont  mcalculables,  et  le  jour  où  l'Espagne  voudra  mettre  la 
à  l'œuvre,  elle  aura  devant  elle,  dans  ses  possessions  asiatiques 
longtemps  délaissées,  an  immense  avenir  de  colonisation. 

Les  tribus  insoumises  de  Luçon  vivent  à  l'état  sauvage;  o 
désigne  sous  le  nom  général  de  negritos.  Cette  race  parçiît  avo 
la  première  établie  dans  l'ile,  où  elle  a  été  peu  à  peu  remplacé 
les  Tagals,  qui  l'ont  refoulée  dans  les  montagnes  et  dans  les  i 
inaccessibles  de  l'intérieur.  C'est  une  race  mourante  et  desi 
de  même  que  le  peau*-rouge  de  l'Amérique,  à  disparaître  en 
ment  du  sol.  Du  reste,  vivant  de  chasse  et  de  pêche,  miser 
étrangère  à  toute  idée  de  civilisation,  elle  n'inquiète  en  aucun< 
nière  la  domination  espagnole,  qui  la  laisse  s'éteindre  lenteme 
sûrement  dans  sa  dernière  retraite.  Parfois  quelques  missionr 
s'aventurent  avec  l'Évangile  dans  les  parages  hantés  par  les  n 
t08  :  ils  n'en  reviennent  pas  toujours,  et  leurs  couvens,  aprè 

lom  xxvn.  58 


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Mk  BBYUE  DBS  DEUX  MONDES. 

avoir  inscrits  sur  la  liste  déjà  longue  de  leurs  martyrs,  ne  deman«* 
dent  pas  que  le  bras  temporel  s'arme  pour  les  venger.  Une  portion 
des  tribus  de  Mindanao  est  absolument  semblable  aux  negritos  de 
Luçon;  mais  on  compte  dans  cette  île  de  nombreuses  tribus  musul- 
manes, plus  rebelles  eûcore  que  ne  le  sont  les  idolâtres  à  la  prédi- 
cation catholique  et  plus  redoutables  pour  l'Espagne,  qui  ne  s'est 
point  encore  trouvée  en  mesure  de  diriger  contre  elles  une  attaque 
«n  règle.  Parti  du  golfe  Persique,  l'islamisme  s'est  répandu  à  Suma-^ 
tra,  à  Java,  à  Bornéo,  dans  les  lies  de  la  Malaisie,  et  il  a  pénétré 
ainsi,  d'archipel  en  archipel,  jusqu'à  Mindanao,  où  il  oppose  à  la 
<X)nquéte  espagnole  son  fanatisme  religieux  et  ses  mœurs  guerrières. 
A  l'exception  du  petit  établissement  de  Zamboimga,  situé  à  la  pointe 
sud-ouest,  cette  île  peut  être  considérée  comme  indépendante. 

Ce  sont  les  Tagals  au  nord,  les  Bisagos  au  sud,  qui  forment  la 
grande  masse  de  la  population  indigène.  D'après  certsdns  auteurs, 
ils  seraient  originales  de  l'Amérique.  Une  opinion  plus  plausible 
les  fait  venir  de  la  Malaisie.  Il  y  a  entre  le  Tagal  et  le  Malais  un  air 
de  famille;  le  type  du  visage  et  le  teint  sont  à  peu  près  semblables, 
et  un  assez  grand  nombre  de  mots  se  retrouvent  dans  les  deux  dia- 
lectes. Quoi  qu'il  en  soit,  et  sans  nous  arrêter  à  ces  discussions 
d'ethnographie,  qui  ordinairement  n'apprennent  rien  à  personne, 
nous  avons  devant  nous  l'une  des  races  les  plus  intéressantes  et 
les  mieux  caractérisées  du  monde  asiatique.  Le  Tagal  n'a  rien  de 
l'intelligence  et  de  l'âpreté  laborieuse  qui  distinguent  le  Chinois, 
ni  de  l'orgueilleuse  et  brutale  cruauté  qui  arme  à  toute  heure  le 
bras  du  Malais.  C'est  une  race  indolente  et  tranquille,  fuyant  le 
travail,  inaccessible  aux  soucis,  et  en  même  temps  aimant  le  luxe, 
ardente  aux  fêtes  et  au  jeu,  musicienne,  presque  artiste.  Toutes  les 
<x)ntradictions  se  heurtent  dans  cette  étrange  nature,  où  domine 
pourtant  un  sentiment  inné  de  soumission  aux  forces  et  aux  volontés 
extérieures.  Le  Tagal  n'a  pas  eu  un  seul  moment  la  pensée  de  dé- 
fendre son  pays  contre  l'Européen  ni  ses  dieux  contre  les  moines; 
il  a,  dès  le  premier  jour,  tout  accepté,  de  nouveaux  maîtres  et  une 
religion  nouvelle.  Il  n'est  point  de  sujet  plus  docile  ni  de  catholique 
plus  fervent.  Comment  les  Espagnols  auraient-ils  malmené  une  po- 
pulation qui  se  livrait  de  si  bonne  grâce?  Comment  l'inquisition 
elle-même  n'aurait-elle  point  désarmé  devant  ces  faciles  chrétiens? 
Le  Tagal  continue  donc  à  vivre  heureux  sous  le  joug  le  plus  doux, 
le  plus  humain  qui  ait  jamais  été  imposé  à  une  nation.  Mais  quel 
est  l'avenir  de  cette  race?  Il  serait  intéressant  de  savon*  si,  depuis 
que  les  Espagnols  se  sont  emparés  des  Philippines,  la  population 
indienne  s'est  accrue.  D'accord  avec  la  nature,  d'accord  avec  l'his- 
toire et  avec  la  morale,  l'économie  politique  enseigne  que  l'inertie 


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I£S  PHILIPPIKBS  ET  Lk  DOMINATION  ESPAGNOLE.  915 

ne  saurait  perpétuer  la  vie;  donc  un  peuple  qui  méconnatt  la  rude' 
loi  du  travail  est  condamné  à  périr  un  jour  sous  les  coups  d'un 
peuple  plus  intelligent  ou  plus  fort,  à  moins  qu'il  ne  se  régénère  en 
mélangeant  son  sang  avec  un  sang  étranger.  Les  Tagals  ont  refoulé 
les  negritos;  ne  pourraient-ils  pas  être  refoulés  à  leur  tour?  Heu- 
reusement pour  eux,  il  se  trouve  là  une  race  qui  semble  chargée 
du  soin  de  retremper  et  de' repeupler  l'Asie  :  c'est  la  race  chinoise. 
Nulle  part  peut-èto-e  mieux  qu'aux  Philippines  ne  se  révèle  le  grand 
rôle  qu'elle  est  appelée  à  jouer  dans  les  destinées  de  l'extrême 
Orient.  L'immigration  des  Chinois  dans  l'archipel  est  incessante  et 
intarissable;  il  en  sort  une  génération  de  métis  dont  le  nombre  et 
l'influence  augmentent  progressivement  au  point  de  constituer  dans 
les  campagnes  comme  dans  les  villes  toute  une  nation  nouvelle  qui 
ranime  à  son  contact  la  langueur  du  vieux  sang  tagal.  Sir  John 
Bowring  insiste  avec  raison  sur  ce  fait  providentiel.  Avant  lui,  d'au- 
tres voyageurs  avaient  signalé  l'importance  de  l'immigration  chi- 
noise dans  l'Ile  de  Luçon;  ils  avaient  décrit  ces  bienheureux  enfans 
du  Céleste-Empire  s' accommodant  là  comme  s'ils  étaient  chez  eux, 
ouvrant  boutique,  prenant  femme  indienne,  fkisant  le  signe  de  croix 
et  suivant  dévotement  les  processions,  pour  s'enrichir  au  plus  vite 
et  repartir  vers  le  sol  natal,  en  laissant  derrière  eux  femmes,  enfans, 
chapelets,  cierges,  et  tout  le  mobilier  de  leur  hypocrite  exil.  Il  y  a 
du  vrai  dans  cette  amusante  caricature  du  colon  chinois;  mais  l'é- 
conomiste, cherchant  la  raison  et  la  fin  des  choses,  examine  avec 
attention  le  singulier  phénomène  qui  se  produit  sous  ses  yeux,  et  il 
découvre  les  sérieux  effets  de  ces  migrations  et  de  ces  mélanges  de 
races.  Le  sujet  mérite  qu'on  s'y  arrête. 

Nous  avons  déjà  rappelé  qu'à  son  origine  la  domination  espa- 
gnole avait  été  menacée  par  les  incursions  des  pirates  chinois,  et 
que  les  immigrans  du  Céleste-Empire  s'étaient  à  plusieurs  reprises 
révoltés  contre  les  maîtres  de  Luçon.  On  tenta  donc  de  modérer, 
par  des  taxes  d'entrée  et  de  séjour,  les  arrivages  de  ces  colons  qui 
pouvaient  introduire  dans  l'île  de  dangereux  élémens  de  désordre. 
En  dépit  des  mesures  restrictives,  les  Chinois  afiluèrent  à  Manille. 
Aux  premiers  temps,  ils  allaient  dans  l'intérieur,  où  ils  se  livraient 
à  la  culture;  mais  peu  à  peu  ils  s'babituèrent  à  demeurer  dans  les 
villes,  où,  par  leur  industrie,  à  force  d'économie  et  de  patience,  ils 
parvinrent  à  accaparer  le  commerce  de  détail.  C'est  l'histoh^e  de, 
toutes  les  immigrations  chinoises  dans  les  diverses  colonies  euro- 
péennes de  l'Asie,  à  Singapore,  à  Java,  aussi  bien  qu'aux  Philip- 
pines. Aujourd'hui  les  Chinois  occupent  la  majeure  partie  des  bou- 
tiques de  Manille;  ils  ont  dépossédé  et  ruiné  les  Tagals,  incapables 
de  soutenir  une  telle  concurrence.  Une  fois  maîtres  des  villes,  ils  se 
sont  de  nouveau  répandus  dans  les  campagnes,  joignant  aux  profits 


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1)16  BEVUE  DES  0EUX  MONDES. 

du  commerce  ceux  de  l'exploitation  agricole  entreprise  sur  une 
grande  échelle.  Les  voici  maintenant  partout,  au  nombre  de  plu- 
sieurs milliers,  se  renouvelant  par  de  continuels  arrivages.  Ces  in- 
fatigables travailleurs  ont  donc  pour  ainsi  dire  conquis  les  Philip- 
pines; mais,  là  comme  ailleurs,  ce  ne  sont  que  des  conquérans  de 
passage.  Après  quelques  années  de  séjour,  ils  retournent  dans  leur 
pays.  Ce  mouvement  de  va-et-vient,  favorisé  par  le  voisinage  et 
entretenu  par  l'habitude,  entre  les  côtes  du  Céleste-Empire  et  l'ar- 
chipel, ne  semblerait  en  définitive  qu'un  fait  très  ordinaire,  s'il  ne 
fallait  pas  tenir  compte  d'une  circonstance,  insignifiante  au  premier 
abord,  qui  caractérise  l'émigration  chinoise.  Observez  ce  bâtiment 
qui,  venu  du  Fo-kien,  débarque  à  Manille  son  chargement  de  pas- 
sagers. Vous  verrez  descendre  à  terre  cent  Chinois,  vos  yeux  cher- 
cheraient vainement  une  Chinoise.  Ces  colons  apportent  à  Luçon 
leurs  bras.,  leur  intelligence,  leur  amour  du  gain,  quelques-uns 
même  leurs  capitaux;  mais  il  leur  manque  l'élément  le  plus  essen- 
tiel de  toute  colonisation,  la  famille  I  Les  Chinois  bravent,  pourémi- 
grer,  les  prohibitions  légales;  les  mœurs,  plus  fortes  que  les  lois, 
enchaînent  les  Chinoises  au  sol  natal.  On  comptait  en  1855  à  Mar- 
nille  et  dans  le  faubourg  de  Binondo  près  de  six  mille  Chinois,  et 
seulement  deux  femmes  chinoises  I  La  suite  se  devine.  Le  Chmois, 
qui  ne  pratique  guère  la  continence,  recherche  une  femme  du  pays, 
et  comme  il  a  en  même  temps  l'esprit  de  famille,  il  veut  une  femme 
légitime;  mais  le  mariage  n'est  permis  qu'aux  catholiques  :  à  mer- 
veille !  Il  se  convertit,  il  se  marie,  et,  selon  l'usage  de  son  pays,  il 
aura  beaucoup  d'enfans.  Telle  est  l'origine  de  la  population  métisse 
qui  s'est  multipliée  si  rapidement  sur  toute  l'étendue  des  Philip- 
pines, et  qui  ne  fera  que  s'accroître,  car  les  Chinois  vont  vite  en 
besogne.  Cette  race  conserve,  même  à  travers  plusieurs  générations, 
le  type  et  le  caractère  paternels.  Elle  a  le  teint  jaunâtre  et  les  yeux 
bridés,  qui  dénotent  son  origine,  et,  ce  qui  vaut  mieux,  elle  a  l'in- 
telligence, l'activité,  l'amour  du  travail.  C'est  elle,  on  peut  le  pré- 
dire, qui  défrichera  un  jour  les  Philippines,  et  qui,  rentrant  par  de 
successifs  croisemens  dans  la  famille  indienne,  régénérera  le  sang 
tagal.  Voilà  l'immense  service  que  l'immigration  chinoise  rend  en 
ce  moment  à  la  colonie  espagnole,  où  l'on  ne  saurait  compter  de 
longtemps  encore  sur  le  concours  actif  de  l'élément  européen. 

Il  n'y  a  guère  en  eflet  dans  les  Philippines  plus  de  deux  mille 
Espagnols  nés  en  Europe  ;  si  l'on  ajoute  à  ce  chiffre  environ  deux 
cents  étrangers,  établis  pour  la  plupart  à  Manille,  on  a  le  contin- 
gent de  la  population  européenne  de  l'archipel.  Un  certain  nombre 
de  créoles  espagnols,  nés  dans  le  pays,  conservant  l'orgueil  de  leur 
origine  castillane  et  formant  une  sorte  de  caste  à  part,  peuvent  éga- 
lement figurer  dans  ce  dénombrement.  En  résumé,  la  race  blanche 


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LES  FHIUPP09ES  ET  LA  DOMINATION   ESPAGNOLE.  HT 

ne  concourt  jusqu'ici  que  pour  une  très  faible  part  au  peuplement  de 
ces  lies.  Doit-on  attribuer  un  tel  fait  uniquement  à  l'influence  du  cli- 
mat? ou  bien  ne  faut-il  en  chercher  la  cause  que  dans  les  difficultés, 
les  restrictions  peu  intelligentes,  qui,  pendant  trois  siècles,  ont  en- 
travé les  opérations  du  négoce?  Le  climat  des  Philippines,  avec  ses 
chaleurs  énervantes,  qui  engendrent  parfois  des  épidémies,  n'est 
point  favorable  au  travail  des  blancs;  mais  le  même  obstacle  se  ren- 
contre dans  d'autres  régions  tropicales  où  cependant  l'immigration 
européenne,  composée  de  capitalistes,  de  commerçans,  d'artisans, 
est  beaucoup  plus  considérable.  C'est  le  régime  économique  qui  a 
surtout  éloigné  des  ports  de  l'archipel  ces  pionniers  de  la  race  blan- 
che qui  préfèrent  s'établir  dans  les  pays  où  le  commerce  est  dégagé 
de  toute  entrave,  où  l'esprit  d'entreprise  n'est  plus  retenu  par  les 
liens  d'une  mauvaise  législation.  Que  l'Espagne  suive  l'exemple  qui 
lui  est  donné  par  l'Angleterre  et  par  la  Hollande  :  la  population  eu- 
ropéenne se  portera  dans  sa  colonie  comme  elle  se  porte  à  Hong- 
kong, à  Singapore,  à  Batavia. 

Je  me  suis  longuement  étendu*  sur  cette  question  de  population  ; 
il  n'y  en  a  pas  qui  soit  plus  importante  quand  on  traite  d'un  établis- 
sement colonial.  En  Asie  comme  en  Europe,  la  plus  grande  richesse 
d'un  pays,  ce  n'est  pas  la  fécondité  du  sol,  la  variété  des  produits, 
l'excellence  des  conditions  naturelles  :  c'est  l'homme,  l'homme  qui 
travaille,  qui  met  en  valeur  les  biens  de  la  terre  et  qui  fait  lever  la 
récolte.  Or  quelle  contrée  au  monde  pourrait  être  mieux  partagée 
que  l'archipel  des  Philippines?  Une  population  indigène  de  quatre 
millions  d'âmes,  une  immigration  régulière  et  continue  qui  amène 
un  supplément  de  bras  en  même  temps  que  le  concours  d'une  intel-^ 
ligence  supérieure,  puis,  au-dessus  de  ces  deux  élémens  qui  assu- 
rent la  puissance  du  nombre,  et  comme  couronnement  de  l'édifice 
colonial,  l'habileté,  l'activité  de  la  race  européenne,  disciplinant  le 
travail  et  répandant  au  dehors,  par  le  courant  des  échanges,  l'excé- 
dant des  produits  i  les  Philippines  possèdent  tout  cela.  Elles  n'ont 
pas  à  compter  avec  les  embarras  de  l'esclavage;  elles  n'en  sont  pas 
réduites  à  essayer  ces  combinaisons  coûteuses  et  hasardeuses  à 
l'aide  desquelles  certaines  colonies  cherchent  à  se  procurer  des  co(h 
lies.  Gomment  donc  se  fait-il  que  leurs  progrès  aient  été  si  lents? 
Il  ne  suffit  pas  d'accuser  la  paresse  du  Tagal.  Le  Tagal  aurait  tra- 
vaillé, s'il  y  avait  été  incité  par  son  intérêt  et  par  l'exemple,  s'il  avait 
moins  souvent  fêté  les  saints,  patrons  du  chômage,  s'il  n^avait  pas 
trouvé  dans  ses  chefs  spirituels  une  indulgence  excessive  et  dans 
l'administration  espagnole  une  incroyable  inertie.  «  On  m'a  cité,  dit 
BU*  John  Bowring,  un  Tagal  qui,  sur  le  conseil  d'un  moine,  s'est 
décidé  à  cultiver  la  canne  à  sucre.  La  première  année,  il  a  obtenu 
£00  dollars  du  produit  qu'il  a  porté  au  marché  d'Uoflo.  U  a  continué» 


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dl8  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  la  prochune  vente  lui  donnera  1,000  dollars.  Ses  voisins  veulent 
faire  comme  lui,  et  les  voilà  planteurs.  »  Tout  le  mal  procède  donc* 
d'un  vicieux  système  qu'il  est  temps  de  réformer. 

Le  jour  où  la  notion  du  travail  aura  pénétré  aux  Philippines,  l'on 
ne  sera  embarrassé  que  sur  le  choix  des  cultures  pour  occuper  avec 
profit  les  bras  de  la  population  indigène.  Le  sucre,  le  tabac,  le  café^ 
l'indigo,  le  riz,  le  cacao,  en  un  mot  toutes  les  productions  U*opicale& 
peuvent  être  cultivées  avec  succès  dans  les  difiérentes  parties  de 
l'archipel.  Sir  John  Bowring  assure  même  que  le  coton  s'y  récolte- 
rait en  abondance,  et  il  engage  les  manufacturiers  de  Manchester  à 
porter  leur  attention  vers  l'Asie  orientale  plutôt  que  d'envoyer  des- 
missionnaires  à  la  découverte  du  coton  dricain.  Depuis  plusieurs 
années,  Manille  expédie  en  Chine  de  nombreux  chargemens  de  riz. 
Le  sucre  et  le  café  des  Philippines  sont  connus  sur  tous  les  marchés 
d'Europe.  Quant  au  tabac,  la  valeur  de  la  production  indigène,  qui 
a  quadruplé  depuis  vingt  ans,  dépasse  aujourd'hui  25  millions  de 
francs..  La  moitié  de  la  récolte  se  consomnîe  dans  l'archipel;  un^ 
quart  est  exporté  sous  forme  de  cigares,  et  l'autre  quart  est  expé- 
dié, en  cigares  et  en  feuilles,  à  destination  de  la  métropole,  qui  se 
f  attribue  comme  revenu  colonial.  Le  tabac  de  Luçon  est  d'excel- 
lente qualité.  Il  faut  croire  que  ce  produit  se  gâte  en  voyageant  sous^ 
nos  latitudes,  et  que  le  climat  de  la  France  lui  est  fatal,  car  il  est 
impossible  de  le  reconnaître  dans  les  détestables  cigares  que  la  r^e 
prétend  nous  vendre  sous  le  nom  de  cigares  de  Manille.  Je  dois 
pourtant  déclarer  que  de  simples  particuliers  ont  acheté  à  la  fa- 
brique de  Manille  et  rappoi1;é  en  France  des  caisses  de  très  bons 
cigares.  Gomment  la  régie  s'arrange-t-elle  pour  être  si  mal  servie 
et  pour  nous  servir  si  mal?  Quoi  qu'il  en  soit,  je  tiens  à  défendre  la 
réputation,  fort  compromise  parmi  nous,  du  tabac  de  Luçon,  et  à 
rappeler,  comme  l'a  fait  sir  John  Bowring,  que  ce  produit  assurerait 
à  lui  seul  la  fortune  des  Philippines.  Avec  La  Havane  et  Manille, 
l'Espagne  possède  les  deux  métropoles  du  tabac. 

Dans  tous  les  pays,  la  constitution  de  la  propriété  exerce  une 
grande  influence  sur  le  rendement  du  sol.  Il  serait  assez  difficile  de 
définir  quel  est,  à  cet  égard,  le  régime  en  vigueur  aux  Philippines. 
En  droit,  l'indigène  ne  peut  être  propriétaire,  mais  il  ccmserve  la 
jouissance  du  domaine  qu'il  cultive,  et  en  fait  ce  droit  de  jouis- 
sance ou  plutôt  cet  usage  équivaudrait  à  la  propriété.  Les  colons 
espagnols  peuvent  obtenir  des  concessions  de  terres  moyennant 
le  paiement  d'une  faible  rente;  ces  concessions  sont  rarement 
demandées,  les  Espagnols  étant,  comme  on  l'a  vu,  fort  peu  nom- 
breux dans  la  colonie  et  appartenant  pour  la  plupart  aux  profes- 
sions libérales  ou  mercantiles.  Les  couvens  au  contraire  et  les  cor* 
porations  religieuses  possèdent  d'immenses  propriétés;  mais  on  sait 


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LES  PHILIPPINES   ET  LA   DOMINATION   ESPAGNOLE.  910 

<iue  les  biens  monastiques  sont  ordinairement  mal  exploités»  et  ce 
n'est  point  là  que  se  produiront  aux  Philippines  les  perfectionne- 
mens  agricoles.  L'organisation  territoriale  est  donc  très  imparfaite, 

€t,  comme  il  n*y  a  point  d*impôt  foncier,  Tindigène  ne  cultive  guère 
au-delà  de  ses  besoins.  Ce  ne  sont  point  cependant  les  lois  ni  les 
règlemens  qui  manquent  pour  encourager  le  travail  des  Tagals.  Le 
code  indien  recommande  de  planter  les  arbres  appropriés  à  la  na- 
ture du  sol,  de  semer,  suivant  les  localités,  le  riz,  le  blé,  le  maïs,  le 
coton,  d'entretenir  du  bétail,  d'avoir  au  moins  douze  poules  et  un 
coq,  etc.  L'indigène  qui  négligera  pendant  deux  ans  ces  sages  pres- 
criptions sera  dépossédé,  et  son  domaine  passera  à  d'autres.  Ne 
s'est-il  pas  trouvé,  il  y  a  quelques  années  à  peine,  un  gouverneur 
qui  a  imaginé  d'imposer  aux  capitaines  des  navires  venant  de  Chine 
ou  de  l'Inde  anglaise  l'obligation  d'apporter  cinq  cents  oiseaux  vi- 
vans  destinés  à  être  lâchés  sur  les  plaines  de  Luçon  pour  détruire 
les  insectes  qui  dévoraient  les  récoltes  !  Sir  John  Bowring  cite  le  dé- 
cret. Il  n'est  pas  besoin  de  dire  que  cette  législation,  ces  règlemens 
si  détaillés,  si  minutieux  et  parfois  si  ridicules,  demeurent  lettre 
morte.  La  mise  en  valeur  des  îles  Philippines  réclame  des  mesures 
d'un  ordre  plus  général.  11  serait  dangereux  de  modifier  le  régime 
<ies  biens  du  clergé  et  de  mécontenter  les  couvens,  mais  on  pour- 
rait déterminer  d'une  manière  plus  précise  le  droit  de  propriété 
pour  lés  indigènes,  faciliter  la  vente  des  domaines  et  accorder  lar- 
gement aux  étrangers  la  faculté  d'acquérir  des  terres.  En  outre, 
comme  la  propriété  n'a  de  prix  que  si  elle  peut  être  aisément  ex- 
ploitée, on  devrait  améliorer  ou  plutôt  créer  le  système  des  voies 
•de  communication  de  manière  à  assurer  le  transport  des  récoltes 
aux  points  d'embarquement.  Peut-être  dans  les  premiers  temps  la 
concurrence  des  Européens  et  des  Chinois  viendrait-elle  déranger 
les  habitudes  des  Tagals,  qui  se  verraient  ou  privés  de  leurs  terres 
-ou  obligés  de  les  cultiver;  mais  la  population  métisse  ne  tarderait 
pas  à  comprendre  les  avantages  de  cette  réforme  agricole,  et  elle 
■entraînerait  le  reste.  Que  l'on  attire  les  capitaux,  que  l'on  organise 
la  circulation  des  produits  :  les  bras,  désormais  rémunérés,  finiront 
par  se  mettre  au  travail.  Ces  procédés,  que  recommande  avec  rai- 
son sir  John  Bowring,  relèveraient  bientôt  les  Philippines  au  niveau 
<les  plus  riches  colonies. 

Il  n'est  pas  douteux  que  ces  améliorations  intérieures,  en  conso- 
lidant la  propriété  et  en  multipliant  les  produits,  profiteraient  lar- 
gement au  commerce  de  l'archipel.  L'histoire  du  régime  commercial 
aux  Philippines  est  réellement  édifiante.  Sans  remonter  aux  pre- 
miers temps  de  la  conquête,  où  la  colonie  n'entretenait  de  rapports 
qu'avec  la  Nouvelle-Espagne,  au  moyen  du  fameux  galion  d'Aca- 
pulco,  nous  ne  voyons,  pendant  le  cours  des  xvir  et  xviii'  siècles. 


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920  BETUE   DES  DEUX  MONDES* 

que  des  rëglemens  restrictifs,  prohibitifs,  entravant  les  échanges  et 
étouffant  dans  leur  germe  les  élémens  de  prospérité  que  renfer- 
maient ces  belles  contrées.  En  1785,  le  commerce  fut  livré  à  une 
compagnie  privilégiée.  C'était  un  progrès,  car  au  moins  cette  com- 
pagnie jouissait  de  certaines  facilités  qui  jusqu'alors  avaient  été  ju- 
gées incompatibles  avec  les  pures  doctrines  du  régime  colonial.  Le 
privilège  de  la  compagnie  expira  en  183&,  et  ne  fut  pas  renouvelé. 
C'était  encore  un  progrès.  Quelques  négocians  étrangers  avaient  ob- 
tenu en  181  à  la  faculté  de  s'établir  à  Manille,  et  cette  première  dé- 
rogation aux  vieilles  pratiques  avait  porté  ses  fruits.  L'Europe  com- 
mençait alors  à  nouer  des  relations  plus  suivies  avec  l'extrême 
Orient;  les  colonies  anglaises  et  hollandaises  devenaient  florissantes. 
Le  marché  de  la  Chine  attirait  l'attention  des  négocians.  Manille  res- 
sentit; le  contre-coup  de  cette  activité  commerciale.  En  1865  seule- 
ment, le  gouvernement  espagnol  jugea  que  le  moment  était  venu 
d'accorder  plus  de  latitude  au  commerce  étranger,  et  il  ouvrit  trois 
nouveaux  ports  :  Suai  dans  l'île  Luçon,  Iloïlo  dans  l'île  Panay,  et 
Zamboanga  dans  l'île  Mindanao.  Ainsi  jusqu'en  1855  les  échanges  de 
tout  l'archipel  avec  l'étranger  étaient  exclusivement  concentrés  à 
Manille.  11  fallait  que  les  produits  des  différentes  îles  fussent  appor- 
tés à  grands  frais  dans  ce  port  avant  d'être  expédiés  vers  l'Europe, 
et  de  même  les  marchandises  européennes  ne  pouvaient  être  débar- 
quées que  dans  les  entrepôts  de  la  capitale.  Voilà  ce  que  l'on  appe- 
lait au  bon  temps  la  saine  pratique  du  système  colonial!  Qu* est-il 
arrivé?  C'est  qu'à  chaque  relâchement  des  vieux  liens,  à  chaque 
mesure  relativement  libérale,  correspond  un  progrès  intérieur,  un 
accroissement  de  prospérité  et  d'échanges.  L'Espagne  n'est  point  le 
seul  pays  du  monde  qui  ait  à  profiter  de  cet  enseignement.  L'expé- 
rience a  démontré  que  les  colonies  ne  se  développent  qu'à  la  condi- 
tion d'envoyer  leurs  produits  sur  tous  les  marchés,  et  que  les  colo- 
nies les  plus  avantageuses  pour  leurs  métropoles  sont  précisément 
celles  qui  jouissent  de  la  plus  grande  liberté  commerciale.  L'Angle- 
terre et  la  Hollande  ont  successivement  essayé,  dans  leurs  colonies 
de  l'Asie,  du  régime  de  la  prohibition  absolue  et  de  l'expédient  des 
compagnies  à  privilèges  :  elles  y  ont  renoncé,  et  elles  font  rapide- 
ment disparaître,  dans  l'Inde  et  à  Java,  les  vestiges  de  l'ancienne  lé- 
gislation. L'Espagne  semble  vouloir  entrer  dans  la  même  voie.  Elle 
y  est  encouragée  par  le  succès  des  réformes  qu'elle  a,  dans  ces  der- 
niers temps,  accomplies  aux  Philippines.  Un  commerce  de  80  mil- 
lions de  francs  environ  est  évidemment  au-dessous  de  ce  que  l'on 
doit  attendre  d'une  colonie  aussi  vaste  et  aussi  peuplée. 

Le  budget  des  recettes  aux  Philippines  s'élève  à  près  de  60  mil- 
lions de  francs,  provenant  des  monopoles,  en  tête  desquels  figure  le 
tabac,  de  l'impôt  direct  que  paient,  sous  forme  de  capitation,  les 


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LES  PHItlPPINBS   ET  LA  DOMINATION  ESPAGNOLE.  921 

indigènes,  les  métis  et  les  Chinois,  de  la  douane,  des  loteries.  Avec 
ce  revenu,  la  colonie  paie  toutes  ses  dépenses,  son  armée  de  quinze 
mille  hommes,  composée  presque  entièrement  de  troupes  tagales, 
sa  marine,  qui  est  peu  considérable,  les  fonctionnaires  civils,  etc.  Il 
reste  environ  6  millions  qu'elle  verse  dans  le  trésor  de  la  métropole. 
C'est  un  bénéfice  net  qui  n'est  pas  à  dédaigner  pour  l'alignement 
des  budgets  espagnols. 

Les  chiffres  statistiques  abondent  dans  la  relation  de  sir  John 
Bowring;  j'aime  mieux  les  y  laisser.  Les  raisonnemens  qui  les  ac- 
compagnent et  les  éclairent  sont  particulièrement  à  l'adresse  du 
gouvernement  espagnol.  Le  voyageur  a  voulu  sans  doute  acquitter 
par  une  leçon  d'économie  politique  la  dette  d'hospitalité  qu'il  a  con- 
tractée envers  l'administration  des  Philippines;  venant  d'un  profes- 
seur émérite,  inspirée  par  un  sentiment  de  sincère  bienveillance,  la 
leçon  mérite  de  ne  pas  être  perdue.  Â  un  pohit  de  vue  plus  général, 
cette  étude  sur  la  colonie  espagnole  s'appliquerait  à  la  plupart  des 
établissemens  que  les  Européens  possèdent  en  Asie,  et  elle  peut  pro- 
fiter à  tous  les  gouvememens.  Seulement  il  faut  avouer  que,  sous  le 
rapport  pittoresque,  elle  offre  un  médiocre  attrait.  En  présence  d'une 
splendide  nature  qui  prête  aux  descriptions  éloquentes,  sous  ce  so- 
leil ardent  qui  échauffe  les  imaginations  les  tnoins  poétiques,  devant 
ces  forêts  vierges,  ces  montagnes,  ces  volcans  qui  font  si  bien  dans 
un  récit  de  voyage,  l'économiste  ne  songe  qu'aux  problèmes  de  la 
production  et  de  la  consommation.  Ces  richesses  spontanées  du  sol, 
il  ne  s'arrête  pas  à  les  peindre;  il  veut  qu'on  les  exporte.  Traverse- 
t-il  un  beau  pays  :  il  ne  tient  pas  au  paysage,  il  s'aperçoit  seulement 
que  la  route  est  détestable,  et  que  les  récoltes  ne  peuvent  point  pas- 
ser par  là.  Il  traverse  une  rivière,  le  pont  s'écroule.  Le  touriste  vul- 
gaire ne  manquerait  pas  de  raconter  ce  tragique  accident,  et  de  nous 
dessiner  la  charmante  rume  de  bambou.  L'économiste  n'est  pas  si  fa- 
cile :  il  gourmande  l'administration  des  ponts  et  chaussées.  Et  ces  fa- 
meux combats  de  coqs  que  tous  les  voyageurs  ont  chantés  en  prose 
plus  ou  moins  épique,  que  j'ai  célébrés,  moi  aussi,  je  m'en  accuse, 
dans  un  récit  de  jeunesse,  que  deviennent--ils  sous  la  plume  austère 
d'un  disciple  d'Adam  SmiUi?  Sir  John  Bowring  croirait  sans  doute  dé- 
roger en  décrivant  lui-même  cette  scène  de  mœurs  tagales.  Il  traduit 
une  relation  empruntée  à  un  auteur  espagnol,  et  quand,  après  s'être 
mis  en  règle  avec  la  curiosité  du  lecteur,  il  prend  la  parole  pour  son 
propre  compte,  c'est  pour  condanmer  la  passion  du  jeu  et  le  revenu 
de  86,326  piastres  25  centièmes  qu'elle  procure  au  gouvernement. 
A  quoi  bon  tous  ces  coqs  destinés  à  rougir  de  leur  sang  le  sable  de 
l'arène?  Il  vaudrait  bien  mieux,  pour  la  fortune  des  Philippines  et 
pour  la  morale,  qu'on  les  enfermât  dans  les  basses-cours  avec  des 
poules  I  Sir  John  Bowring  est  impitoyable  pour  la  poésie;  n'en  usuit 


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922  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

pas,  il  ne  la  souffre  pas  chez  les  autres.  Un  de  nos  compatrioteSt 
après  une  longue  résidence  aux  Philippines,  a  publié,  il  y  a  quel- 
ques années,  ses  impressions.  Il  a  décrit  son  habitation,  entourée  de 
bois  épais,  d'Indiens  féroces,  de  crocodiles  et  autres  bêtes  sauvages; 
il  a  raconté  ses  combats  avec  les  uns  et  avec  les  autres,  comment  i) 
a  défriché  les  forêts,  dompté  les  Indiens  et  massacré  les  crocodiles, 
comment  il  a  vu  des  cervelles  humaines  servies  à  des  festins  de 
cannibales,  et,  spectacle  moins  terrible,  des  Tagals  couveurs,  c'est- 
à-dire  faisant  éclore  des  œufs  de  canard  en  dormant  dessus.  Ces 
récits  ont,  à  ce  qu'il  parait,  obtenu  un  certain  succès,  car  ils  ont  eu 
deux  éditions  en  France  et  l'honneur  d'une  traduction  anglaise.  Sir 
John  Bowring,  qui  est  d'ordinaire  peu  facétieux,  se  met  en  frais  de 
malice  pour  contredire  les  exagérations  plus  que  pittoresques  de 
M.  de  La  Gironnière;  il  a  visité  le  domaine  décrit  par  le  trop  in- 
génieux conteur,  et  il  n'a  rien  vu  de  pareil,  ce  qui  n'aurait  pas 
dû  le  surprendre,  puisque  le  Français  avait  métamorphosé  ce  lien 
terrible;  il  prend  même  la  peme  d'expliquer  compendieusement 
le  procédé  artificiel  employé  pour  l'éclosion  des  œufs  de  canard, 
sans  la  moindre  superposition  de  Tagal.  Enfin  il  annonce  par  une 
note  (m  nota  venenum)  que  M.  de  La  Gironnière  est  reparti  pour 
les  Philippines,  chargé  d'une  mission  scientifique  par  le  gouverne- 
ment français.  Pourquoi  pas?  Tout  cela  est  de  bonne  guerre,  mais 
j'y  trouverais  presque  de  l'ingratitude,  car  certainement  ce  qu'il  y 
a  de  plus  amusant  dans  le  livre  de  sir  John,  c'est  l'extrait  de  la  re- 
lation extraordinaire  que  nous  devons  à  l'imagination  de  notre  com- 
patriote. 

On  aurait  pu  s'attendre  à  une  description  moins  aride  des  porta 
ouverts  en  1855,  Suai,  Iloïlo  et  Zamboanga,  que  sir  John  Bowring 
a  successivement  visités.  C'était  là  l'occasion  de  fournir  quelques 
détails  nouveaux  sur  l'organisation  et  sur  les  mœurs  des  Philip- 
pines. Malheureusement  le  voyageur  conserve  partout  sa  tenue  cor- 
recte et  son  imperturbable  sang- froid  économique;  il  faut  plonger 
les  regards  à  travers  un  amas  de  chiffres  pour  découvrir  quelque 
trait  curieux  ou  intéressant  de  la  vie  indigène.  Nous  voudrions  de 
temps  à  autre  le  récit  d'un  touriste,  nous  ne  lisons  le  plus  souvent 
qu'un  rappofrt  de  consul.  Des  trois  ports  où  le  décret  de  1855  a 
permis  aux  étrangers  d'établir  des  comptoirs,  Iloïlo,  dans  l'Ile  de 
Panay,  est  le  plus  considérable.  Sir  John  Bowring,  en  parcourant  les 
environs  de  la  ville,  remarque  les  apparences  de  richesse  que  pré- 
sente le  pays,  l'étendue  et  la  nombreuse  population  des  villages,  1& 
bonne  hamlonie  qui  règne  entre  l'autorité  espagnole  et  les  Indiens, 
l'influence  prépondérante  du  clergé.  Partout  il  est  accueilli  avec  les 
honneurs  dus  à  sa  position  officielle  :  l'alcade  s'empresse  à  sa  ren- 
contre, suivi  du  maire  et  des  notables,  la  population  lui  fait  ftte  et 


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LES  PHILIPPINES  ET  Ll  DOUINATION   ESPAGNOLE.  92t 

accourt  de  loin  pour  contempler  le  noble  étranger;  mais,  dès  que  le 
curé  se  montre,  alcade,  maire,  peuple  lui  ouvrent  re^[>ectueusement 
passage  et  lui  laissent  le  premier  rang.  Nous  voici  dans  un  village 
voisin  d'Iloïlo.  C'est  au  couvent  des  Augustins  que  s^arrête  le  cor- 
tège sur  l'invitation  d'un  moine  intelligent  et  aimable,  qui  fait  de  la 
meilleure  grâce  les  honneurs  du  logis.  Tout  est  comfortable  et  bien 
ordonné.  Les  appartemens  sont  meublés  avec  goût.  Point  de  cellules 
sombres,  point  d'étroits  corridors  où  le  corps  étoufiFe.  L'air  circule, 
«ton  se  sent  à  l'aise.  Il  y  a  un  grand  et  beau  jardin,  dont  une  partie 
est  réservée  à  la  culture  du  cacao,  car  les  moines  ne  se  fient  qu'à 
eux-mêmes  pour  la  confection  de  leur  chocolat.  La  basse-cour  est 
abondamment  garnie  :  on  trouve  de  bons  chevaux  dans  les  écuries 
et  d'élégantes  voitures  sous  les  remises.  Le  couvent  ne  rougit  pas 
de  sa  richesse  :  il  a  de  gros  revenus  et  il  s'en  sert,  à  la  satisfaction 
4es  visiteurs  que  le  hasard  lui  amène.  Sir  John  arrive  au  réfectoire, 
où  la  nappe  est  mise.  Il  ne  nous  dit  point  le  menu  du  repas,  et  c'est 
:un  oubli  de  l'économiste,  qui  sans  doute  a  été  distrait  de  son  étude 
habituelle  par  les  espiègleries  des  petites  filles  tagales  chargées  du 
service  de  la  table.  Ces  enfans  l'examinent  curieusement  en  lui  chan- 
geant ses  assiettes,  elles  suivent  ses  gestes,  observent  ses  vêtemens 
et  échangent  à  haute  voix  leurs  réflexions  sur  cet  étranger  dont  la  ve- 
nue a  mis  sur  pied  le  village  et  le  couvent,  même  aux  heures  de 
la  sieste.  Elles  s'étonnent  de  voir  si  simplement  habillé,  sans  broi» 
deries  d'or,  sans  chapeau  à  plumes,  un  personnage  qui,  dit-on,  est 
un  grand  chef.  L'une  d'elles,  commettant  devant  les  bons  pères  le 
péché  de  curiosité,  plonge  sans  façon  ses  petites  msdns  brunes  dans 
la  blanche  cbevejure,  par  bonheur  très  naturelle,  du  gouverneur  de 
Hong-kong,  et  parait  admirer  beaucoup  cette  décoration  de  l'âge, 
dont  les  Tagals  aux  cheveux  fidèlement  noirs  ne  sont  jamais  parés. 
Après  le  repas  viennent  les  cigares,  puis  on  quitte  le  couvent,  et  su: 
John  trouve  à  la  porte  tous  les  notai)les  qui  l'attendent  avec  leurs 
voitures,  et,  défilant  à  sa  suite,  l'escortent  joyeusement  jusqu'à  la 
ville.  Quant  aux  jeunes  officiers  anglais  qui  accompagnaient  le  gou- 
verneur, on  les  retient  au  village,  où  les  Tagals  ont  organisé  une  fête 
«t  des  danses  avec  la  permission  du  curé. 

Dans  le  port  de  Suai,  même  réception,  où  se  révèle,  toujours  au 
premier  plan,  l'influence  des  ordres  religieux.  L'alcade  est  un  ex- 
cellent homme,  mais  le  frère  Gabriel  I  Frère. Gabriel  a  seul  la  parole; 
-c'est  lui  qui  explique  l'histoire  et  les  ressources  du  pays,  c'est  lui 
qui  fait  l'invitation  à  dîner.  Il  ordonne  et  dirige  tout  dans  ce  pays, 
qui  est  son  domaine,  qui  lui  appartient  corps  et  âmes,  et  où  les  af- 
faires ne  marchent  qu'au  son  de  la  cloche  du  couvent.  Du  reste,  la 
rencontre  est  heureuse  pour  sir  John  Bowring,  car  déjà  frère  Gabriel 
3'entend  à  merveille  avec  le  consul  que  l'Angleterre  a  eu  soin  d'in* 


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02i|  RETUE  DES  DEUX  MONDBâl. 

staller  à  Saal  dès  ronverture  dn  port;  il  ne  dédaigne  pas  Féconomie 
politique,  il  applaudit  à  une  réforme  qui  doit  tourner  au  profit  de 
ses  ouailles,  et,  oubliant  que  les  Anglais  sont  hérétiques,  il  les  ver- 
rait volontiers  arriver  avec  leurs  marchandises  et  leiu'  argent.  L'es- 
prit libéral  ne  serait  donc  point  banni  des  couvens  de  Suai  :  habi- 
tués à  gouverner  les  intérêts  temporels  des  populations,  quelques 
moines  ont  compris  qu'il  est  temps  d'introduire  parmi  les  Indiens 
J'habitude  du  travail,  et  tandis  que  l'alcade,  nommé  seulement  pour 
quelques  années  ou  pour  quelques  mois,  ne  songe  qu'à  passer  dou- 
cement son  temps  d'exercice,  le  prêtre,  qui  est  attaché  pour  la  vie 
aux  destinées  de  son  village,  s'occupe  plus  activement  du  bien-être 
de  tous;  il  surveille  le  commerce  et  confesse  ses  pénitens  sur  l'état 
de  leurs  récoltes.  C'est  une  justice  qu'il  faut  rendre  à  certains  cou- 
vens des  Philippines,  et  si  l'on  n'avait  sous  les  yeux  que  l'exemple 
4e  Suai,  on  serait  presque  tenté  de  reconnaître  que,  dans  la  situa- 
tion présente  de  la  société  indienne,  aucune  influence  ne  remplace^ 
raàt  avec  avantage  celle  des  couvens  pour  développer  les  progrès 
matériels* 

Sir  John  Bowring  ne  séjourna  que  très  peu  de  temps  à  Zam-*' 
boanga.  Tant  que  les  Espagnols  n'auront  point  étendu  leur  domina- 
tion à  l'intérieur  de  l'île  Mindanao,  le  commerce  de  ce  port  demeu- 
rera à  peu  près  nul.  Avant  1855 ,  les  baleiniers  des  mers  du  Sud 
menaient  en  assez  grand  nombre  à  Zamboanga  pour  y  renouveler 
leurs  vivres,  et  par  la  même  occasion  ils  faisaient  un  peu  de  contre- 
bande.  Lorsque  les  échanges  ont  été  régulièrement  autorisés,  on  a 
établi  une  douane,  afinMe  percevoir  les  droits;  depuis  ce  moment, 
les  baleiniers  vont  ailleurs.  Une  forteresse  comma|;^de  la  côte,  mais 
à  l'arrivée  du  steamer  anglais  qui  portait  sir  John  Bowring,  elle  ne 
put  tirer  la  salve  d'usage,  les  magasins  de  poudre  se  trouvant  tout 
&  fait  vides.  Mieux  vaudrait  assurément  une  douane  sans  douaniers 
qu'un  fort  sans  poudre.  Aujourd'hui  que  les  Européens  ont  la  fa- 
culté de  trafiquer  à  Zamboanga  sous  la  protection  de  la  douane,  il 
ne  s'y  vend  presque^rien.  Voilà  le  résultat  de  la  réforme  libérale  de 
1855.  C'esrf;  ce  qu'il  y  a  de  plus  curieux  à  observer,  quant  à  présent, 
dans  ce  petit  port,  où  l'oflScier  qui  remplit  les  fonctions  de  gouver- 
neur occupe  ses  loisirs  à  former  une  collection  d'armes  malaises. 
Il  est  très  bien  placé  pour  cela,  car  les  îles  voisines,  Bassilan,  Sou- 
lou,  sont  peuplées  de  pirates,  et  le  collectionneur  peut  s'y  procu- 
rer à  bas  prix  toutes  les  variétés  de  kris,  de  yatagans,  de  lances^ 
en  usage  chez  les  Malais. 

L'ouverture  des  trois  ports  est  de  date  trop  récente  pour  que  l'on 
puisse  apercevoir  dès  à  présent  les  effets  que  produira  sur  la  popu- 
lation indienne  l'établissement  de  relations  plus  directes  avec  le 
tx)mmerce  étranger.  L'excellence  de  la  mesure  n'est  pas  contestablet 


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LES  PHILIPPINES  ET  LA  DOMINATION   ESPAGNOLE.  02& 

mûd  les  résultats  paoïvent  se  faire  attendre.  Nous  avons  vu  combien 
il  a  fallu  de  temps  à  l'Espagne  pour  réformer  sa  législation  écono- 
mique, pour  inaugurer  les  lignes  de  chemins  de  fer  et  de  paquebots^ 
pour  entrer  définitivement  dans  la  carrière  des  améliorations  ma- 
térielles où  l'ont  précédée  la  plupart  des  nations  européennes.  Les- 
obstacles  que  le  progrès  a  rencontrés  dans  la  métropole  sont  bien 
plus  grands  encore  aux  colonies.  Toute  œuvre  coloniale  exige  la  vi- 
gueur, la  persévérance,  l'esprit  de  suite,  et  ce  n'est  point  par  là  que 
brille  le  caractère  espagnol.  Chaque  révolution  ministérielle  à  Madrid 
se  fait  sentir  à  Manille  par  l'envoi  d'un  nouveau  gouverneur-général 
qui  ne  connaît  rien  aux  intérêts  du  pays,  et  dont  l'esprit  doit  être 
médiocrement  porté  aux  sérieuses  études  de  la  colonisation,  car  it 
se  peut  que  la  prochaine  malle  d'Europe  lui  amène  un  successeur. 
Le  palais  du  gouvernement  à  Manille  est  orné  des  portraits  de  tous* 
les  gouverneurs  qui  ont  paru  aux  Philippines.  Sir  John  Bowring,  en 
contemplant  cette  longue  galerie,  a  remarqué  à  la  suite  plusieurs 
cadres  vides  que  la  prévoyance  de  l'architecte  a  ménagés  pour  re- 
cevoir les  portraits  des  futures  excellences.  Un  portrait,  voilà  l'uni- 
que souvenir  que  la  plupart  de  ces  hauts  fonctionnaires  ont  laissé 
dans  la  colonie.  Cette  mobilité  extrême  du  personnel  administratif 
serait  partout  une  grande  faute;  ici  l'inconvénient  semble  d'autant 
plus  grave  qu'il  rend  plus  difficiles  les  efforts  tentés  par  l'autorité 
civile  pour  lutter  contre  la  prédominance  excessive  de  l'autorité  ec- 
clésiastique, et  pour  reprendre  aux  yeux  des  populations  indigènes 
le  rang  qui  lui  appartient. 

n  est  cependant  du  plus  haut  intérêt  que  cette  influence  cléricale 
rentre  d'elle-même  ou  soit  ramenée  dans  les  justes  limites.  Il  y  a 
là  une  question  de  saine  politique  et  de  bon  ordre  dont  la  soluticm 
est  indispensable.  Accueilli  et  fêté  dans  les  couvens,  sir  John  Bow- 
ring a  dû  se  trouver  quelque  peu  embarrassé  pour  dire  sur  ce  point 
tout  ce  qu'il  pense;  mais  son  sentiment  n'est  pas  douteux,  il  se  kisse 
deviner  presque  à  chaque  page  du  récit,  et  l'on  voit  que,  malgré  les 
gracieuses  prévenances  des  moines,  l'économiste  est  demeuré  incor- 
ruptible. Tout  en  signalant  avec  impartialité  les  procédés  aimables 
et  avec  gratitude  les  bons  repas  qu'il  a  trouvés  sur  sa  route,  tout 
en  rendant  hommage  au  zèle  éclairé  de  quelques  moines  qui  se  pré- 
tendent volontiers  aux  projets  de  réforme,  il  ne  dissimule  pas  que 
le  mainti^i  de  la  prépondérance  du  clergé  opposerait  un  obstacle  à 
peu  près  invincible  à  l'essor  de  la  prospérité  coloniale.  Pour  que 
cette  pro^érité  se  développe,  il  faut  modifier  le  régime  de  la  pro- 
priété, les  conditions  de  travail,  les  systèmes  d'impôts,  les  relations 
avec  les  étrangers,  c'est-à-dire  introduire  des  élémens  nouveaux, 
propager  de  nouvelles  idées  parmi  les  indigènes*  Or  a)nunent  ad^ 


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,^6  REYUB  Dfi8  P^Ji  UOiUDiB», 

^mettre  que  le  clergé,  tout-puissant  aujourd'hui^  accueille  et  favo- 
rise ces  nouveautés?  Il  n'y  gagnera  rien  pour  lui^-même;  il  ne  peut 
qu'y  perdre.  Ce  sentiment,  purement  humain,  de  conservation  n'a 
jamais  été  étranger  à  la  politique  de  l'église  ;  prêtre  ou  laïque,  cm 
aime  à  garder  ce  que  l'on  a.  Mais  un  sentiment  plus  élevé  pourrait 
inspirer  les  moines  dans  leur  résistance.  L'archipel  des  Philippines 
est  aujourd'hui  conquis  à  la  foi  catholique.  La  loi  de  Rome  y  règne 
sans  partage.  Le  Chinois  qui  débarque  à  Manille  se  convertit  et 
prend  pour  ainsi  dire  son  billet  de  confession  en  même  temps  qu'un 
permis  de  séjour.  L'hérésie  n'a  pas  droit  de  cité.  Quant  aux  tribus 
idolâtres  qui  habitent  l'intérieur  des  lies,  les  moines  les  considèrent 
comme  une  proie  ou  plutôt  comme  une  récompense  promise  à  leurs 
courageuses  prédications,  et  ils  comptent  à  l'avance  ces  sauvages 
-au  nombre  des  fidèles  qui  viendront,  au  jour  marqué  par  Dieu,  gros- 
sir leur  docile  troupeau.  Or  n'est-il  pas  naturel  que  les  moines  crai- 
gnent de  voir  s'altérer,  au  contact  des  étrangers,  cette  grande  unité 
<^thoIique  dont  ils  se  montrent  si  fiers?  La  liberté  des  cultes  dans 
une  colonie  est  la  conséquence  forcée  de  la  liberté  commerciale. 
Si  les  Anglais,  les  Américains,  les  Hollandais,  les  Allemands  s'éta- 
blissent non-seulement  à  Manille,  mais  encore  dans  les  principaux 
ports  de  l'archipel,  les  temples  protestans  ne  tarderont  pas  à  s'é- 
lever à  côté  de  l'église  et  du  presbytère;  puis  les  musulmans  récla- 
meront leur  mosquée,  et  enfin  le  Chinois,  jusque-là  si  soumis  et 
Si  humble,  comprendra  qu'il  peut  s'enrichir  sans  aller  à  la  messe; 
il  ne  se  donnera  plus  la  peine  de  paraître  catholique,  et  il  voudra  sa 
pagode.  Croit-on  que  le  clergé  espagnol  serait  d'humeur  à  tolérer 
de  pareilles  profanations?  On  ne  doit  pas  demander  à  des  hommes 
;animés  d'une  foi  sincère  et  intolérans  par  conscience  un  sacrifice 
qui  serait  pour  eux  un  crime  et,  pis  que  cela,  un  péché  I  Vainement 
vous  leur  montrerez  les  grandes  villes  de  l'Inde  anglaise  riches  et 
florissantes  avec  leur  liberté  commerciale  et  religieuse  :  Java,  où  les 
Hollandais  subventionnent  le  culte  indigène,  et  ce  petit  port  de  Sin- 
gapore,  l'entrepôt  du  commerce  asiatique,  où  le  voyageur  embrasse 
du  même  coup  d'œil  la  pagode  chinoise  voisine  de  la  mosquée  et  la 
•coupole  du  temple  protestant  auprès  de  la  flèche  gothique  surmon- 
tée de  la  croix  I  Les  moines  espagnols  n'accepteraient  pas  pour  les 
Philippines  une  grandeur  coloniale  qui  serait  payée  d'un  tel  prix. 
Ils  ne  tiennent  pas  à  ce  que  les  Tagals  travaillent,  cultivent,  impor- 
tent et  exportent  plus  ou  moins;  ils  ne  se  soucient  guère  ,des  doc- 
trmes  d'Adam  Smith  ou  de  Malthus,  ni  des  avis  d'un  économiste  de 
passage  qui  vient  prêcher  des  routes,  des  ponts,  des  marchés,  et 
promettre  qu'en  échange  du  sucre,  du  café  et  du  tabac,  que  l'archi- 
çéi  produit  abondamment,  l'Angleterre  se  chargera  de  fournir  d'ex- 


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LES  PHaiPPINBS   ET  LA  DOMINATION   ESPAGNOLE.  927 

cellentes  cotonnades.  Ce  futur  Eldorado  de  richesse  matérielle  ne 
vaut  pas  pour  eux  le  paradis.  Us  voudront  qu'on  leur  laisse  leurs 
Indiens  au  temporel  comme  au  spirituel,  et  un  instinct  presque  lé- 
gitime leur  conseillera  de  repousser  les  réformes.  C'est  là  sans  con- 
tredit la  plus  grande  difficulté  que  rencontrera  le  gouvernement 
espagnol  dans  les  voies  nouvelles  où  il  parait  désireux  d'engager  sa 
politique  coloniale.  On  sait  l'influence  que  le  clergé  exerce  dans  la 
métropole;  cette  influence,  justifiée  par  trois  siècles  de  bienfaits,  de 
services  rendus  aux  indigènes,  est  plus  puissante  encore  aux  Phi- 
lippines. 

Cependant  le  premier  pas  est  fait  :  on  a  commencé  par  lever  quel- 
ques prohibitions  commerciales;  les  membres  les  plus  éclairés  de 
l'admhiistration  ont  déjà  exprimé  des  objections  contre  les  mono- 
poles sur  lesquels  repose  le  système  fiscal.  On  observe,  non  sans^ 
jalousie,  les  progrès  accomplis  dans  les  autres  colonies  asiatiques. 
Enfin  l'expédition  récemment  entreprise  contre  la  Cocbinchine, 
de  concert  avec  la  France,  atteste  que  l'Espagne  entend  coopé- 
rer désormais  plus  activement  aux  affaires  de  l'extrême  Orient.  La 
portée  politique  de  cette  campagne,  faite  en  commun  par  la  France 
et  par  l'Espagne,  n'a  peut-être  point  été  assez  remarquée.  Sir  John 
Bowring  ne  s'explique  pas  que  l'Espagne  ait  envoyé  contre  la  Co- 
cbinchine plusieurs  régimens  de  troupes  tagales,  et  il  ne  voit 
dans  cet  incident  qu'une  aventure  plus  ou  moins  chevaleresque.  Il 
comprend  que  la  France,  cherchant  à  acquérir  une  possession  ou  \m 
port  dans  les  mers  de  Chine,  et  trouvant  presque  toutes  les  places 
déjà  prises,  ait  dirigé  ses  regards  vers  la  Cocbinchine;  mais  il  n'a- 
perçoit point  l'intérêt  qui  a  pu  déterminer  l'Espagne,  maltresse  des 
Philippines,  à  dépenser  pour  une  telle  expédition  son  argent  et  ses 
forces.  Le  désir  de  venger  le  meurtre  d'un  évêque  ne  lui  semble  pas^ 
un  motif  suffisant,  et  dans  tous  les  cas  cette  ardeur  de  vengeance 
serait  bien  tardive,  car  depuis  trois  siècles  de  nombreux  mission- 
naires espagnols  ont  subi  le  martyre  en  Cocbinchine  et  au  Tonkin, 
sans  que  l'Espagne  ait  songé  à  entreprendre  la  croisade.  Ces  obser- 
vations seraient  justes,  si  la  guerre  de  Cocbinchine  n'avait  été  pour 
le  cabinet  de  Madrid  qu'une  guerre  de  religion;  mais  n'est-il  pas 
évident  qu'en  accueillant  la  proposition  de  la  France,  le  gouverne- 
ment espagnol  a  été  surtout  inspiré  par  une  pensée  politique?  Il  sa- 
vait que  la  nation  l'approuverait,  car  depuis  quelques  années,  au 
bruit  d'armes  qui  a  retenti  dans  toute  l'Europe,  l'E^gne  s'est  pas- 
sionnée pour  la  guerre;  il  savait  que'  la  p(q)ulation,  l'armée  et  le 
clergé  des  Philippines  applaudiraient  à  une  campagne  entreprise 
pour  une  cause  sainte;  il  cbmptait  que  les  drapeaux  alliés  rempor- 
teraient une  prompte  et  éclatante  victobre  qui  satisferait  l'orgueil 


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92S  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

castillan  et  fortifierait  Tesprit  mUit£Ûre  du  soldat  tagal;  enfin,  et 
cette  considération  était  peut^tre  la  plus  grave  à  ses  yeux,  il  voyait 
dans  la  guerre  de  Cochincbine  le  point  de  départ  d'une  alliance  in- 
time avec  la  France  pour  l'ensemble  des  affaires  asiatiques.  Aujour- 
d'hui que  tant  d'intérêts  s'agitent  dans  l'extrême  Orient,  et  que  les 
puissances  européennes  vont  y  faire  des  traités  de  paix  et  des 
campagnes  de  guerre,  les  nations  qui  possèdent  des  territoires  dans 
ces  lointamès  contrées  doivent  se  ménager  des  alliances  pour  as- 
surer et  défendre  au  besoin  leur  position  en  Asie.  Les  combmai- 
âons  de  la  politique  d'équilibre  ne  sont  plus  enfermées  dans  les 
étroites  limites  de  l'Europe;  elles  sont  désormais  transportées  sur 
les  points  les  plus  reculés  du  monde.  Nul  ne  sait  ce  qui  peut  sortir 
des  événemens  dont  la  mer  de  Chine  est  devenue  le  théâtre.  Il  suf- 
fit qu'il  y  ait  là  une  situation  troublée  pour  que  l'Espagne  se  préoc- 
cupe du  sort  de  ses  possessions.  Tout  lui  conseille  dès  lors  de  re- 
chercher avec  empressement  sur  le  terrain  asiatique  l'appui  d'un 
pays  qui  ne  lui  soit  suspect  ni  comme  voisin  ni  comme  rival,  qui 
ait  en  Orient  les  mêmes  intérêts  politiques  et  religieux.  Seule,  la 
France  remplit  ces  conditions  d'alliance.  Le  cabinet  de  Madrid  a 
donc  fait  autre  chose  qu'une  manifestation  chevaleresque  en  s'u- 
nissant  avec  nous,  et  sur  notre  demande,  contre  la  Cochincbine:  il 
a  fait  un  acte  de  prévoyance  politique  dont  l'intention  n'aurait  point 
dû  échapper  à  la  sagacité  habituelle  de  sir  John  Bowring. 

On  a  souvent  accusé  les  Anglais  de  jeter  sur  les  Philippines  des 
regards  de  convoitise  et  de  regretter  que  le  port  de  Manille,  dont 
ils  s'étaient  rendus  maîtres  en  1762,  ne  soit  pas  demeuré  entre  leurs 
mains.  Ce  regret  est  très  naturel,  les  Anglais  ont  dû  l'éprouver  plus 
d'une  fois  en  songeant  au  parti  qu'ils  auraient  tiré  de  cette  admi- 
rable colonie,  et,  s'ils  venaient  à  s'emparer  une  seconde  fois  de  Ma- 
nille, ils  seraient  probablement  peu  tentés  de  restituer  une  aussi 
bonne  prise.  On  comprend  donc  que  la  crainte  de  l'invasion  anglaise 
ait  fréquemment  préoccupé  l'administration  des  Philippines,  et  qu'il 
y  ait  quelque  intérêt  à  savoir  si,  le  cas  échéant,  l'Espagne  serait  en 
mesure  de  défendre  ses  possessions.  Voici  ce  que  dit  à  ce  sujet  sir 
John  Bowring  :  «  En  temps  de  paix,  l'Espagne  n'a  rien  à  craindre 
pour  sa  colonie.  Tant  qu'il  ne  viendra  point  d'attaque  du  côté  de 
l'étranger  et  que  l'administration  se  comportera  avec  douceur  et 
prudence,  il  n'y  a  pas  à  redouter  la  moindre  agitation  intérieure; 
mais  je  doute  que,  s'il  arrivait  un  moment  de  trouble,  les  autorités 
eussent  à  leur  disposition  de  Buflisans  moyens  de  défense.  On  pour- 
rait s'appuyer  pendant  quelque  temps  sur  l'armée  régulière  in- 
dienne; pourrait-on  compter  sur  la  milice  ou  sur  un  corps  de  volon- 
taires? Cela  est  fort  incertain.  Les  Espagnols  sont  en  très  petit 


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LES   PHILIPPINES   ET  LK  DOMINATION   ESPAGNOLE.  929 

nombre;  les  races  indigènes  sont  indolentes  et  indifférentes;  elles 
ne  prendraient  point  parti  pour  l'étranger,  mais  elles  ne  feraient 
aucun  effort  d'énergie  ou  de  patriotisme  au  profit  de  TEspagne...  » 
En  d'autres  termes,  si  la  guerre  éclatait  entre  l'Angleterre  et  l'Es- 
pagne, si  les  escadres  britanniques  qui  stationnent  dans  les  mers  de 
la  Chine  et  de  l'Inde  se  présentaient  devant  Manille  et  sur  les  points 
abordables  de  la  côte,  la  colonie  se  trouverait  fort  compromise,  l'Es- 
pagne ne  possédant  pas  assez  de  troupes  pour  garnir  les  positions  les 
plus  importantes,  ni  assez  d'argent  pour  les  entretenir  en  état  de 
défense.  Tel  est  le  commentaire  de  l'opinion  exprimée  par  le  voya- 
geur anglais,  et,  si  cette  opinion  est  exacte,  on  s'explique  aisément 
que  le  gouvernement  espagnol  saisisse  les  occasions  de  marcher 
d'accord  avec  la  France,  alors  que  la  Grande-Bretagne  augmente 
sans  cesse  dans  les  mers  de  Chine  sa  pubsance  et  ses  moyens  d'at- 
taque. L'alliance  et  à  un  moment  donné  l'action  commune  sont  con- 
formes aux  intérêts  et  aux  sentimens  des  deux  nations  catholiques. 
Nous  ne  saurions  donc  demeurer  indifférens  aux  destinées  des 
Philippines.  Nous  devons  désirer  que  l'Espagne  mette  à  profit  les 
ressources  de  toute  nature  que  renferme  ce  vaste  archipel.  Le  ré- 
<îent  écrit  de  sir  John  Bowring  indique  clairement  le  caractère,  les 
difficultés  et  les  vices  du  système  de  colonisation  que  la  conquête  y 
a  établi,  qui  s'est  ma'mtenu  à  peu  près  intact  pendant  trois  siècles, 
€t  qui  doit  aujourd'hui  faire  place  à  des  combinaisons  nouvelles.  Il 
démontre  que,  malgré  les  intentions  les  plus  pures,  l'autorité  cléri- 
cale est  impuissante  à  gouverner  les  intérêts  matériels  d'une  société; 
il  prouve,  en  second  lieu,  que  les  doctrines  de  l'ancien  régime  co- 
lonial, les  prohibitions,  les  monopoles,  sont  condamnées  par  une 
trop  longue  expérience,  et  ne  s'accordent  plus  avec  les  besoins  de 
notre  temps.  Ces  deux  questions,  l'une  sociale,  l'autre  économique, 
se  débattent  ailleurs  qu'aux  Philippines,  et  plus  près  de  nous.  Elles 
agitent  et  divisent  les  consciences  et  les  intérêts.  Ne  dédaignons  ps^ 
les  enseignemens  qui  nous  arrivent  du  fond  de  l'Asie,  s'ils  nous  ap- 
portent quelque  rayon  de  lumière.  Le  Tagal,  sous  le  joug  paternel 
et  chéri  du  moine,  végète  dans  la  paresse  et  l'ignorance;  l'une  des 
plus  riches  colonies  du  monde  demeure  presque  stérile  par  l'effet 
d'une  législation  surannée.  C'est  que  partout,  au  milieu  des  tribus 
primitives  comme  au  sein  de  la  vieille  Europe,  la  prospérité  d'une 
société  exige  la  juste  répartition  des  pouvoirs  et  l'entière  liberté  du 
travail. 

C.  Lâvollée. 


TOMi  xxvn.  d9 


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LES  CONTROVERSES 


LES  ÉCOLES  RELIGIEUSES 

EN  HOLLANDE 


1.  Tien  Jartn  vit  dm  TaehUffjarigm  Oorlog  [Dix  Ans  de  ta  Guerre  de  quaire^vingts  an»),  ptr 
V.  le  doeteor  FriiB;  I  vol.,  48M.  ~  II.  Chrittologie ,  par  M.  I.  S.  yan  Oosienee,  pasteur  k 
Rotterdam,  l85S-6d.  —  111.  De  Nood  der  Kerk  {let  Besoins  de  l'ÉgHse),  par  M.  D.  Cbanteple 
de  La  Saoasaye,  paeteor  à  Leyde;  1  toI.»  1859.  —  IV.  De  Waarheid  $n  hare  Kenbronnen  (  De  la 
Vérité  H  de  ses  Sources),  par  M.  C.  W.  Opzoomer,  professear  k  Utrecht;  I  toL,  1899.  —  V.  De 
Lier  der  Hervormde  Kerk  [la  Doctrine  de  V Église  réformée),  etc.,  par  M.  J.  H.  Scholten, 
professeur  à  L«yde;  I  toI.,  1880. 


La  Hollande  est  une  des  nations  de  l'Europe  qui  ont  le  plus  de 
droits  à  notre  intérêt  et  à  nos  sympathies.  Dans  le  passé,  on  peut 
dire  qu'elle  a  sauvé  deux  fois  la  liberté  du  monde  et  de  la  pensée 
moderne.  De  nos  jours,  elle  réclame  particulièrement  l'attention  de 
ceux  qui,  persuadés  que  toutes  les  libertés  se  tiennent  par  les  liens 
d'une  étroite  solidarité,  aiment  à  les  voir  pratiquées  simultanément 
sur  les  différens  domaines  entre  lesquels  se  partage  la  vie  d'un  peu- 
ple. En  effet,  il  serait  diflîcile  d'indiquer  un  pays  où  la  théorie  de 
toutes  les  libertés  soit  plus  complètement  admise  et  plus  largement 
appliquée  :  liberté  civile,  liberté  religieuse,  liberté  de  presse,  de  tri- 
bune, de  réunion,  de  commerce,  la  Hollande  peut  se  glorifier  de  les 
posséder  toutes.  Sa  prospérité  matérielle  el  ses  admirables  colonies 
d'un  côté,  son  développement  scientifique  et  littéraire  de  l'autre, 
surtout  si  Ton  tient  compte  de  l'exiguïté  du  territoire,  plaident  d'a- 
vance en  sa  faveur.  Et  ce  qui  recommande  peut-être  ce  pays  à  notre 


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THÉOLOGIE  CONTEMPORAINE  EN  HOLLANDE.        031 

€Stime  particulière,  c'est  qu'il  n'a  rien  à  nous  envier  en  fait  d'éga- 
lité. Nous  ne  voulons  montrer  ici  qu'un  des  aspects  de  cette  féconde 
activité  morale;  notre  but  serait  d'exposer  la  marche  historique  et 
l'état  actuel  de  la  science  religieuse  en  Hollande.  On  sait  combien, 
dans  la  plupart  des  pays  de  l'Europe,  même  en  ceux  où  la  liberté 
politique  est  très  développée,  la  science  religieuse  rencontre  encore 
de  préjugés  créés  par  la  routine  et  entretenus  par  la  peur.  Il  peut 
donc  y  avoir  quelque  intérêt  à  savoir  ce  qu'elle  devient  dans  les  pays 
où  elle  n'a  guère  à  lutter  que  contre  les  difficultés  qui  tiennent  à  la 
nature  même  de  l'esprit  humain.  Après  avoir  montré  les  diverses 
églises  dans  leur  développement  historique,  nous  aurons  à  les  exa- 
miner en  présence  des  questions  qui  entretiennent  aujourd'hui  les 
débats  théologiques  en  Hollande. 

I. 

Les  deux  tiers  environ  de  la  population  hollandaise  professent  la 
religion  protestante,  et  la  très  grande  majorité  des  protestans  hol- 
landais appartient  à  l'église  réformée^  c'est-à-dire  à  cette  branche 
du  protestantisme  qui  reçut  au  xvi*  siècle  la  profonde  empreinte  du 
génie  de  Calvin.  En  dehors  de  toute  opinion  religieuse  particulière, 
on  peut  penser  que  ce  fut  un  grand  malheur  pour  l'église  catholique 
aux  Pays-Bas  d'avoir  identifié  sa  cause  avec  celle  de  l'épouvantable 
tyrannie  espagnole  pendant  les  quatre-vingts  ans  de  lutte  acharnée 
d'où  sortit  enfin  la  liberté  néerlandaise.  On  doit  dire,  à  l'honneur 
de  la  Hollande,  que,  parmi  les  nations  de  l'Europe,  elle  fut  des 
premières  à  mettre  en  pratique  ces  principes  de  tolérance  qui,  au 
XVI*  siècle,  restèrent  confinés  chez  quelques  esprits  d'élite,  et  mé- 
<x)nnus  par  la  plupart  de  ceux-là  mêmes  qui  auraient  dû  les  puiser 
dans  leurs  convictions  religieuses.  M.  E.  Quinet  a  bien  résumé,  dans 
son  étude  sur  Mamix  de  Sainte-Aldegonde  (1) ,  la  voie  suivie  alors 
par  im  pouvoir  républicain  désireux  de  concilier  l'indépendance  na- 
tionale et  la  liberté  de  conscience,  mais  décidé  à  consolider  avant 
tout  la  première.  «Les  états,  dit- il,  maintmrent  le  catholicisme 
dans  la  dépendance  et  presque  dans  l'opprobre,  tant  qu'il  fut  à  re- 
douter; ils  lui  rendirent  avec  éclat  une  demi-liberté  dès  qu'ils  le 
jugèrent  impuissant.  »  Aujourd'hui  il  n'y  a  plus  de  religion  d'état, 
toute  trace  d'inégalité  légale  a  disparu  entre  les  divers  cultes,  et  les 
catholiques  néerlandais  en  font  naturellement  profiter  leur  église. 
Leur  importance  politiqve  s'est  accrue  par  l'adjonction  au  royaume 
des  Pays-Bas  de  quelques  provinces  du  sud  qui  n^  faisaient  pas  par- 
Ci)  Voyez  la  îiemt  du  !•%  15  mai  et  15  juin  1854. 


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032  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

tie  autrefois  de  la  république,  et  qui  n'ont  pas  suivi  la  Belgique  dan» 
sa  séparation  en  1830.  Généralement  très  soumis  à  leur  clergé,  ils^ 
forment  une  masse  compacte  que  l'esprit  du  xviii*  siècle  ne  semble 
même  pas  avoir  entamée.  Les  autres  Hollandais  leur  reprochent  sou- 
vent de  subordonner  entièrement  leurs  opinions  politiques  à  l'intérêt 
catholique;  sans  rechercher  ce  qu'il  peut  y  avoir  de  fondé  dans  cette 
accusation,  il  faut  avouer;  que  la  manière  dont  ils  ont  accueilli  les 
récentes  transformations  de  l'Italie  n'est  pas  faite  pour  la  démentir. 
Du  reste,  on  doit  reconnaître  chez  eux  un  attachement  profond  à 
leur  église,  et  le  dévouement  désmtéressé  à  un  principe  est  toujours 
respectable.  Au  point  de  vue  de  la  science  religieuse,  l'église  catholi^ 
que  hollandaise  n'a  rien  produit  de  remarquable  depuis  le  xvi*  siècle, 
si  ce  n'est  quelques  livres  de  controverse  qui  en  ont,  comme  de  cou- 
tume, provoqué  d'autres  du  côté  opposé.  Cette  stérilité  scientifique 
tient  peut-être  à  ce  que  le  rang  social  et  les  lumières  sont  partagés 
entre  elle  et  l'église  rivale  dans  une  proportion  bien  différente  de- 
leur  proportion  numérique. 

En  parlant  du  catholicisme  hollandais,  nous  ne  pouvons  toutefois 
passer  sous  silence  un  fait  très  peu  connu  dans  le  reste  de  l'Europe^ 
l'existence  d'une  église  appelée  par  le  peuple  jansénisiCy  et  qui  se 
nomme  elle-même  la  vieille  église.  Son  surnom  populaire  vient  de 
ce  qu'en  effet  les  idées  jansénistes  avaient  largement  envahi  l'ancien 
clergé  hollandais,  et  se  sont  trouvées  ainsi  perpétuées  par  ses  suc- 
cesseurs directs.  Nous  disons  directs,  car  cette  vieille  église  se  pré- 
tend l'héritière  légitime  de  l'ancienne  église  catholique  des  Pays-Bas. 
Avant  et  après  la  réforme,  jusqu'au  commencement  du  xviu"  siècle, 
les  catholiques  hollandais  étaient  soumis  spirituellement  à  l'arche- 
vêque d'Utrecht,  ayant  pour  suffragans  les  évêques  de  Harlem  et 
de  Middelbourg,  et  en  vertu  d'anciens  droits  canoniques,  c'était  le 
chapitre  d'Utrecht  qui  nommait  l'archevêque.  En  1702,  pour  des 
motifs  que  nous  connaissons  mal,  mais  auxquels  il  semble  en  tout 
cas  que  le  parti  des  jésuites  donna  beaucoup  de  force,  un  décret 
de  la  cour  de  Rome  abolit  brusquement  l'épiscopat  traditionnel  et 
transforma  l'église  catholique  hollandaise  en  une  mission ^  gouver- 
née désormais  par  un  vicaire  à  la  nomination  directe  du  pape.  Le 
clergé  ainsi  dépouillé  de  ses  droits  antiques  opposa  une  résistance 
évidemment  illégitime  selon  les  idées  ultramontaines,  mais  que  les 
principes  du  vieux  droit  épiscopal  permettaient  certainement  de 
justifier.  Frappés  d'excommunication  avec  celles  de  leurs  ouailles 
qui  les  soutinrent  dans  cette  résistance,  les  prêtres  hollandais  con- 
tinuèrent d'exercer  leurs  fonctions  et  de  perpétuer  leur  hiérarchie 
selon  l'ancien  mode.  Cependant  la  très  grande  majorité  des  catho- 
liques les  abandonna,  et  aujourd'hui,  bien  qu'ils  aient  encore  leur 


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THÉOLOGIE   CONTEB(?OBÂINE   EN  HOLLiU^DE.  03S 

archevêque,  leurs  deux  évéques,  leur  séminaire  et  vingt-cinq  pa- 
roisses, le  nombre  de  leurs  adhérens  n'atteint  pas  six  mille.  Excom- 
muniés solennellement  toutes  les  fois  qu'ils  élisent  un  nouvel  arche- 
vêque ou  qu'un  nouveau  pontife  monte  sur  le  siège  de  Rome,  ils 
n'en  persistent  pas  moins  dans  la  conviction  qu'ils  sont  dans  les 
Pays-Bas  la  véritable  église  catholique.  Du  reste,  ce  clergé,  que  ses 
vertus  et  ce  qu'on  peut  appeler  ses  malheurs  rendent  profondément 
respectable,  montre  une  grande  largerfr  de  yues,  et  dans  sa  piété 
austère,  peu  attirée  par  les  formes  récentes  de  la  dévotion  ultra- 
montaine,  on  retrouve  encore  cette  saveur  particulière  du  jansé- 
nisme, qui  motiverait,  plus  peut-être  que  des  dogmes  spéciaux,  le 
surnom  que  le  peuple  lui  a  donné.  Comme  nos  vieux  jansénistes,  les 
partisans  de  la  vieille  église  recommandent  beaucoup  la  lecture  de 
la  Bible,  dont  ils  ont  une  version  à  leur  usage.  Ils  ont  vivement  pro- 
testé contre  la  proclamation  de  l'immaculée  conception,  laquelle  pa- 
raît au  contraire  avoir  été  acceptée  sans  aucune  résistance  par  les 
catholiques  hollandais  en  communion  avec  le  saint-siége.  Quelque 
chose  de  triste  et  de,  touchant  s'attache  à  ces  derniers  vétérans  d'une 
grande  cause  perdue. 

L'église  réformée  proprement  dite  compte  en  Hollande  près  de 
dix-neuf  cent  mille  âmes.  Le  protestantisme  couvait  depuis  long- 
temps dans  les  populations  néerlandaises,  lorsque  les  événemens  du 
XVI*  siècle  l'appelèrent  au  grand  jour  et  au  triomphe.  Pendant  tout 
le  XV*  siècle,  les  sociétés  des  Frères  de  la  Vie  commune  tendirent, 
conformément  à  l'esprit  mystique  de  leur  fondateur,  Gérard  Groot, 
et  de  son  ami  Radewyn,  à^diminuer  l'importance  des  cérémonies 
extérieures  et  des  œuvres  de  dévotion,  en  relevant  d'autant  celle  de 
la  piété  intérieure.  (1).  L'influence  de  Tomas  A-Kempis  dirigea  les 
esprits  dans  une  voie  analogue.  Un  autre  théologien  mystique  du 
xv*'  siècle,  Jean  Wessel  Gansfort,  de  Groningue,  alla  plus  loin  en- 
core, et  Luther  s'étonna  plus  tard  de  retrouver  ses  propres  principes 
dans  les  écrits  du  docteur  groninguois,  qui  mourut  en  tâ89.  C'est 
pourquoi,  lorsqu'au  xvi*  siècle  la  révolution  religieuse  fit  le  tour  de 
r Europe,  elle  rencontra  dans  les  Pays-Bas  un  terrain  préparé  de 
longue  date.  D'ailleurs  Érasme  et  la  renaissance  étaient  venus  dans 
l'intervalle  achever  l'œuvre  des  mystiques.  Au  commencement,  les 
tendances  diverses  entre  lesquelles  se  partageaient  les  premiers  pro- 
testans  se  disputèrent  les  provinces  néerlandaises.  Luthériens,  zwin- 

(1)  Le  Bavant  M.  Delprat,  descendant  de  réfugiés  français,  ancien  pasteur  à  Rotter- 
dam, a  publié  en  1830  et  réédité  en  1856  an  travail  approfondi  et  très  estimé  sur  lliis- 
toire  de  ces  «ociétés,  dont  Taction  peu  visible  se  fit  sentir  néanmoins  sur  tout  le  nord 
de  TAlleipagne.  Une  traduction  allemande,  due  au  professeur  Mobnike,  a  paru  à  Leipzig 
en  1840. 


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98&  BETUB  DES  DEUX 'MONDES. 

gliens,  calvinistes,  anabaptistes,  fournirent  pendant  longtemps  de 
sanglantes  ofirandes  aux  hécatombes  de  l'inquisition  espagnole,  qui 
se  distingua  en  Hcdlande  par  les  plus  infernales  cruautés.  Il  se  com- 
mit alors  des  horreurs  que  la  science  historique  contemporaine,  ar- 
mée de  nouveaux  documens  et  d'une  critique  supérieure,  n'a  rendues 
que  plus  hideuses,  à  l'inverse  de  tant  de  monstruosités  fameuses 
dont  elle  a  si  souvent  réduit  les  proportions  traditionnelles.  Cepen- 
dant on  vit  se  forme]^  peu  à  peu  une  majorité  calviniste.  L'anabap- 
tisme  se  suicida  par  des  excès  qui  firent  peur  aux  populations  et  à 
leurs  chefs  de  toute  religion.  La  doctrine  de  Zwingli  avait  trop  de 
ressemblance  avec  celle  de  Calvin  pour  que  leurs  partisans  ne  fis- 
sent pas  cause  commime,  et  ce  fut  définitivement  le  type  calviniste 
qui  domina  dans  la  réforme  hollandaise.  Les  nombreux  émigrés 
wallons  et  flamands  qui' avaient  reçu  le  protestantisme  de  France, 
et  qui  contribuèrent  beaucoup  à  organiser  les  églises  protestantes 
dans. les  provinces  du  nord,  les  formes  démocratiques  de  l'église 
genevoise,  l'influence  du  Taciturne  et  de  son  héroïque  ami  Mar- 
nix  de  Sainte-Aldegonde,  peuvent  expliquer  en  partie  cette  pré- 
dcmiinance;  mais  peut-être  en  faut-il  chercher  la  cause  principale 
dans  le  fait  peu  remarqué  par  les  historiens,  et  pourtant  très  re- 
marquable, que  le  calvinisme,  c'est-à-dire  la  forme  française  du 
protestantisme  primitif,  fut  généralement  considéré,  au  xri*  siècle, 
comme  la  réforme  définitive  et  achevée.  Il  semblait  que  le  grand 
mouvement  protestant  de  cette  époque  eût  trouvé  dans  cette  hau- 
taine formule  son  repos  et  l'expression  la  plus  conforme  à  son  es- 
sence. Le  luthéranisme  n'a  guère  dépassé  l'Allemagne,  tandis  que 
le  calvinisme  s'est  implanté  en  Suisse,  en  France,  en  Hollande,  en 
Angleterre,  en  Ecosse,  en  Hongrie,  dans  plusieurs  parties  de  l'Alle- 
magne elle-même,  où  il  gagna  presque  Mélanchthon  et  ses  amis.  Ce 
système,  radical  pour  le  temps,  d'une  grande  rigueur  logique,  fas- 
cina les  esprits,  et  ce  qui  prouve  qu'il  répondit  le  mieux  aux  ar- 
dentes aspirations  de  l'époque,  c'est  que  partout  où  la  réforme  dut 
conquérir  son  droit  à  l'existence  par  le  martyre  et  la  lutte  acharnée, 
ce  fut  le  levain  calviniste  qui  se  montra  le  plus  indomptable.  Élar- 
bore  au  milieu  de  persécutions  terribles,  à  la  lueur  des  bûchers  de 
François  I**",  sombre  comme  le  temps  de  sa  naissance,  remettant 
tout  au  décret  incompréhensible  de  Dieu,  et  puisant  une  joie  austère 
dans  ce  sentiment  même  de  dépendance  absolue,  le  calvmisme  fut 
tout  naturellement  la  doctrine  préférée  des  persécutés.  Il  semblait 
fait  exprès  pour  eux;  on  put  le  voir  en  Hollande  comme  ailleurs. 
C'étaient  des  calvinistes  que  ces  gueux  de  Zélande  qui  écrivirent  sur 
leurs  chapeaux  de  marins  :  Plutôt  Turcs  que  papistes ,  et  replantèrent 
sur  leurs  dunes  le  drapeau  de  la  liberté  nationale,  qui  n'osait  plus 


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THÉOLOGIE   CONTEMPORAINE   EN   HOLLANDE.  935 

se  montrer  nulle  part.  Tout  avait  fléchi  autour  d'eux  sous  la  terreur 
espagnole;  nuds  là  se  trouvèrent  les  inflexibles,  qui  relevèrent  les 
autres. 

L'église  réformée  aux  Pays-Bas  ne  tarda  donc  point  à  devenir  l'é- 
glise nationale,  et  ce  fut  elle  qui  profita  le  plus  de  la  victoire  rem- 
portée par  la  cause  de  l'indépendance.  Lorsque  la  lutte  prit  fin,  elle 
était  à  peine  numériquement  la  plus  forte.  Du  moins  il  parait  prouvé 
que  l'église  catholique  comptait  encore  un  nombre  presque  égal 
d'adhérens;  mais  l'église  réformée  avait  si  bien  soutenu  le  poids  et 
nourri  le  feu  du  combat,  c'était  si  évidemment  elle  qui  avait  été 
l'âme  de  cette  longue  et  glorieuse  insurrection,  que  la  nation  nou- 
velle se  trouva  comme  identifiée  avec  elle,  et  ce  ne  sont  pas  les  pri- 
vilèges qui  lui  furent  accordés  au  détriment  des  autres  sectes  qui 
eussent  réduit  celles-ci  à  une  impuissante  minorité,  si  le  prestige 
de  l'église  réformée  ne  les  avait  pas  reléguées  dans  l'ombre.  Au- 
jourd'hui l'on  compte  en  Hollande  cinquante-sept  mille  luthériens; 
mais  beaucoup  d'entre  eux  proviennent,  soit  d'émigrations  forcées 
au  XVII*  siècle,  en  particulier  de  la  Belgique,  soif  de  l'établissement 
volontaire  de  nombreux  Allemands  attirés  par  leurs  intérêts  dans  ce 
pays  de  négoce.  Quant  aux  baptistes  ou  mennonites  (environ  qua- 
rante-deux mille),  qui  se  distinguent  des  autres  protestans  surtout 
parce  qu'ils  reculent  le  baptême  jusqu'à  l'âge  adulte,  ce  sont  les 
restes  éminemment  respectsJbles  et  pacifiques  des  fougueux  anabap- 
tistes du  XVI*  siècle.  Tous  d'ailleurs  n'avaient  pas  partagé  le  fana- 
tisme de  leurs  frères,  et,  une  fois  l'explosion  comprimée,  leurs  dé- 
bris se  reconstituèrent  sous  la  direction  d'un  ancien  prêtre,  Menno 
Simons,  de  la  Frise,  homme  d'une  piété  douce  et  pratique,  dont  Tes- 
prit  s'est  perpétué,  à  travers  bien  des  variations,  dans  les  commu- 
nautés qui  portent  son  nom.  Les  rapports  les  plus  fraternels  régnent 
aujourd'hui  entre  ces  sociétés  et  Téglise  réformée.  Ainsi  il  n'est  pas 
rare  de  voir  des  prédicateurs  réformés  remplacer  leurs  collègues  bap- 
tistes ou  luthériens  que  la  maladie  ou  l'absence  empêche  de  rem- 
plir leurs  fonctions.  En  1853,  le  synode  général  de  l'église  réformée 
ayant  résolu  la  révision  de  la  traduction  hollandaise  de  la  Bible,  la 
tâche  a  été  partagée  entre  un  nombre  considérable  de  pasteurs  et 
de  théologiens  distingués,  dont  quelques-uns  sont  mennonites  ou 
remonsirans. 

Pour  compléter  ce  rapide  tableau  des  églises  de  la  Hollande,  il 
nous  faut  encore  parler  des  églises  protestantes  de  langue  française 
ou  wallonnes^  qui  font  partie  de  l'église  réformée,  mais  avec  une  orga- 
nisation spéciale.  Fondées  par  l'émigration  belge  du  xvi*  siècle,  elles 
reçurent  une  impulsion  nouvelle  par  l'arrivée  des  nombreux  proscrits 
de  Louis  XIV,  qui  trouvèrent  en  elles  des  cadres  touf  prêts  à  les  rece- 


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9S6  BEVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

TtHT.  Bien  qu'elles  se  soient  fondues  en  grande  partie  dans  la  masse 
protestante  du  pays,  elles  constituent  encore  aujourd'hui  Tun  des 
élémens  notables  du  protestantisme  hollandais.  Leur  peu  d'impor- 
tance numérique  est  compensé  par  le  rang  d'une  grande  partie  de 
leurs  membres  et  par  leur  langue,  qui  en  fait  une  sorte  de  canal 
officieux  entre  la  réforme  nationale  et  celle  du  dehors.  Illustrées  par 
le  ministère  de  plusieurs  prédicateurs  exilés,  Claude,  Dubosc,  Ju- 
rieu,  les  deux  Basnage,  D.  Martin,  Jacquelot,  surtout  J.  Saur'm,  pou- 
vant réclamer  à  divers  titres  Bayle,  Ghaufepié,  Beausobre,  Leclerc, 
elles  comptent  encore  parmi  leurs  pasteurs  des  descendans  de  ré- 
fugiés. 

Tant  de  sectes  opposées,  bien  qu'amies,  suggèrent  des  réflexions 
fort  diverses  chez  l'ami  et  l'adversaire  de  la  réforme.  Tous  savent 
que  les  principes  du  protestantisme  ne  lui  ont  jamais  permis  de  réa- 
liser cette  unité  et  cette  immutabilité  de  la  doctrine  qui  font  l'essence 
du  catholicisme;  mais  le  jugement  à  porter  sur  le  contraste  que  pré- 
sentent à  cet  égard  les  deux  grandes  formes  religieuses  diffère  pro- 
fondément selon  le  point  de  vue  où  l'on  se  place.  Tandis  que  les 
adversaires  de  la  réforme  considèrent  ce  qu'ils  appellent  ses  inter- 
minables variations  comme  son  péché  d'origine  et  la  marque  écla- 
tante d'une  dissolution  continue,  ses  amis,  surtout  les  plus  éclairés, 
prétendent  que  c'est  là  qu'elle  trouve  un  ressort  vital  d'une  incal- 
culable puissance,  et  seraient  tentés  de  voir  dans  l'inunutabilité  du 
dogme  catholique  la  cause  d'un  abandon  graduel,  qui,  pour  être 
fort  lent,  n'en  est  pas  moins  certain.  Qu'on  me  permette  d'emprun- 
ter une  comparaison  à  la  politique.  Je  suppose  que,  sous  un  gou- 
vernement absolu,  en  Russie  par  exemple,  un  certain  nombre  de 
sujets  du  tsar  s'avisent  de  semer  dans  le  pays  les  germes  d'une 
grande  agitation  réformiste,  fassent  publiquement  appel  à  l'opinion 
des  masses  par  des  meetings  ou  de  puissantes  associations,  et  pré- 
tendent peser  de  cette  manière  sur  le  souverain  pour  lui  arracher 
des  mesures  auxquelles  il  répugne  :  non-seulement  le  souverain  ne 
ferait  qu'appliquer  le  droit  le  plus  élémentaire  de  la  monarchie  ab- 
solue en  réprimant  sévèrement  de  pareils  attentats  contre  son  au- 
torité, mais  encore,  si  les  agitateurs  parvensdent  à  imposer  leurs 
vœux  à  la  volonté  impériale,  on  aurait  toute  sorte  de  motifs  de  pen- 
ser que  l'anarchie  serait  près  de  dissoudre  le  système  gouvernemen- 
tal russe.  Transporte^  au  contraire  la  même  agitation  en  Angleterre, 
et  vous  n'avez  plus  que  le  jeu  régulier  d'institutions  nationales,  la 
mise  en  exercice  de  droits  reconnus,  la  condition,  en  un  mot,  du 
progrès  et  de  la  vie  même  de  la  nation.  C'est  ainsi  que,  selon  le 
principe  qui  domine  une  constitution  politique,  les  mêmes  faits  sont 
signes  de  vie  ou  symptômes  de  mort.  C'est  ainsi  que,  toute  réserve 


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THEOLOGIE   CONTEMPORAINE   EN   HOLLANDE.  037 

faite  sur  la  valeur  d'un  principe,  il  ne  faut  jamais  en  considérer  les 
applications  comme  une  preuve  d'affaiblissement.  C'est  ainsi  enfin 
que  la  diversité  dans  le  dogme  tuerait  le  catholicisme ,  qui  repose 
sur  le  principe  de  Tautorité,  tandis  que  l'immutabilité  dogmatique 
au  contraire  tuerait  le  protestantisme,  qui  repose  sur  l'individualité, 
En  effet ,  si  les  protestans  sont  fondés  à  voir  dans  la  réforme  autre 
chose  que  la  proclamation  de  la  liberté  d'examen ,  s'il  est  visible 
pour  tout  esprit  non  prévenu  qu'il  y  avait  dans  les  doctrines  prê- 
chées  au  xvi"  siècle  une  grande  affirmation  religieuse  dont  la  Justi- 
fication par  la  foi  peut  être  considérée  comme  l'expression  la  plus 
générale,  il  est  de  fait  pourtant  que  cette  affirmation  elle-même  ne 
se  fût  pas  produite  à  rencontre  de  l'église  catholique,  si  la  con- 
science individuelle  ne  s'était  pas  crue  en  droit  de  protester  contre 
la  tradition  séculaire.  Il  est  vrai  qu'à  l'autorité  de  l'église  la  réforme 
substituait  volontiers  celle  de  la  Bible.  Néanmoins,  comme  il  fallait 
désormais  savoir  pourquoi  l'individu,  émancipé  de  la  tradition, 
croyait  encore  à  la  Bible  réunie  et  transmise  par  cette  tradition  qu'il 
rejetait,  comme  la  traduction  et  l'interprétation  des  livres  saints  ne 
pouvaient  plus  relever  d'autre  chose  que  du  sens  individuel,  il  en 
résultait  qu'en  définitive  tout  reposait  sur  le  libre  assentiment  des 
consciences. 

La  question  au  xvi*  et  au  xvu"  siècle  était  donc  de  savoir  cona- 
ment  avec  la  liberté  on  pourrait  constituer  la  communauté,  en 
d'autres  termes  comment,  avec  l'individualisme  du  principe,  on  ar- 
riverait à  une  unité  qui  permit  d'organiser  la  société  religieuse.  Cette 
question  fut  plutôt  tranchée  que  résolue  au  xvi®  siècle.  Les  masses 
qui  embrassèrent  la  réforme  furent  déterminées  par  des  besoins  de 
conscience  et  de  piété  spiritualiste  bien  plus  que  par  des  raisonne- 
mens  théologiques,  et  adoptèrent  sans  y  regarder  de  fort  près,  sans 
même  les  comprendre  toujours,  les  formules  compliquées  que  les 
théologiens  de  profession  rédigèrent,  et  qui  devinrent  les  confessions 
de  foi  de  l'époque.  Le  peuple  ne  leur  demanda  que  d'accuser  nette- 
ment, carrément,  fût-ce  même  sous  forme  paradoxale,  les  tendances 
qui  le  sollicitaient. 

Ce  qui  valut  au  calvinisme  en  Hollande  une  grande  partie  de 
son  ascendant  fut  que  ses  doctrines  particulières  exprhnaient  avec 
une  énergie  très  rude,  mais  agréable  par  cela  même  au  sens  reli- 
gieux du  peuple,  les  sentimens  et  les  idées  qui  avaient  engendré  la 
réforme  dans  son  ensemble.  On  a  mal  jugé  le  calvinisme  quand  on 
n'y  a  vu  qu'un  monotone  assemblage  de  principes  contestables  et 
durs,  et  il  est  assez  curieux  que  ce  soit  surtout  en  France  que  l'on 
traite  si  souvent  avec  le  superbe  dédain  de  l'ignorance  l'une  des 
productions  les  plus  remarquables  du  génie  national.  Il  n'est  nulle- 


t 

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938  RBTUE  DES   DEUX  MONDES. 

ment  besoin  d'être  calviniste  pour  en  appeler  de  ces  jugemens  su- 
perficiels. Ce  qui  fait  le  propre  de  cette  doctrine,  c'est  un  mysticisme 
intense  se  présentant  sous  des  formes  très  arrêtées,  et  offrant  un 
ensemble  de  principes  qui  s'enchaînent  l'un  à  l'autre  avec  une  ri- 
gueur mathématique.  La  souveraineté  absolue  de  Dieu  comme  point 
de  départ,  l'assurance  du  salut  étemel  saisie  et  savourée  par  le  fidèle 
comme  point  d'arrivée,  voilà  les  deux  grands  intérêts  religieux  aux- 
quels ce  mysticisme  sacrifie  tout,  taillant,  s'il  le  faut,  en  pleine  chair 
plutôt  que  de  transiger.  Là  est  le  secret  du  charme  que  Ton  trouva 
au  XVI"  siècle  dans  cette. prédestination  calviniste  dont  les  sombres 
conséquences  nous  effraient  tant  aujourd'hui.  Le  fidèle,  pour  être 
assuré  de  son  salut  et  devenir  capable  des  efforts  et  des  sacrifices 
que  cette  assurance  peut  seule  inspirer,  a  besoin  de  penser  que  ce 
salut  est  fondé,  tout  entier  et  de  toute  éternité,  non  pas  sur  des 
œuvres  toujours  imparfaites  ou  des  décisions  humaines,  mais  sur  la 
volonté  souveraine  d'un  Dieu  immuable.  On  peut  se  persuader,  en  étu- 
diant par  exemple  le  dogme  calviniste  de  la  sainte  cène  (et  c'est  par 
la  comparaison  des  diverses  doctrines  que  professent  sur  ce  point  les 
églises  diverses  du  xvi'  siècle  qu'on  peut  le  mieux  içprécier  l'es- 
prit et  les  tendances  respectives  de  ces  églises),  de  la  réalité  de  ce 
mysticisme  profond,  caché  sous  des  formes  qu'on  serait  tenté  de 
taxer  déjà  de  rationalistes. 

Je  crois  donc  que,  tout  en  élevant  des  objections  très  graves  et  à 
mon  avis  très  fondées  contre  le  calvinisme,  le  penseur  moderne  doit 
lui  reconnaître  une  haute  valeur  religieuse  y  sans  laquelle  l'influence 
qu'il  exerça  et  qu'il  exerce  encore  sur  tant  d'esprits  serait  incom- 
préhensible. Il  n'est  pas  non  plus  difficile  de  voir  que  la  durée  de 
son  prestige  suppose  un  état  de  grande  exaltation,  et  que  la  froide 
réflexion  devait  nécessairement  lui  faire  tort.  D'ailleurs  le  calvi- 
nisme, très  radical  sur  les  points  qui  intéressaient  directement  la 
question  du  salut,  avait  désiré  rester  très  conservateur  sur  d'autres 
parties  du  Credo  antérieur  de  l'église.  La  réforme,  en  rejetant  en 
grande  partie  la  tradition  romaine,  ne  savait  pas  elle-même  jus- 
qu'où il  faudrait  aller  dans  cette  voie.  Le  fait  est  qu'on  pouvait 
diriger  contre  plusieurs  dogmes  très  importans  qu'elle  avait  cru  de- 
voir conserver,  la  trinité,  l'incarnation,  le  péché  originel,  la  sa- 
tisfaction offerte  à  la  justice  éternelle  par  la  mort  expiatoire  du 
Christ,  etc.,  des  argumens  très  semblables  à  ceux  dont  elle  s'était 
servie  poiu*  battre  en  brèche  la  doctrine  catholique.  On  sait  quelle 
peur  s'empara  des  premiers  protestans  à  la  vue  de  Tunitarisme,  qui 
commençait  à  poindre.  Cette  peur  fut  la  grande  cause  de  la  condam- 
nation à  mort  de  Servet,  cette  faute  énorme  dont  Calvin  fut  com- 
plice avec  toute  son  époque.  Si  donc  au  xvi«  siècle  l'unité  dogma- 


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THÉOLOGIE   CONTEMPORAINE   EN  HOLLANDE.  039 

tique  de  Téglise  s'était  assez  bien  maintenue  tant  que  le  premier 
enthousiasme  avait  voilé  les  défauts  et  comblé  les  lacunes  de  la 
doctrine,  il  était  à  prévoir  qu'il  n'en  serait  pas  toujours  ainsi.  Et 
alors  revenait  l'étemelle  question  :  qu'en  sera-t-il  de  l'église,  de  la 
communauté,  lorsque  les  diversités  individuelles  réclameront  le 
droit  de  vivre  au  nom  des  principes  communs  à  toute  la  réforme)? 
Faudra-tr-il  les  proscrire,  ou  bien  tolérera-t-on  la  coexistence  de 
plusieurs  doctrines  dans  une  même  société  religieuse? 

Ce  fut  en  Hollande  que  cette  question  se  posa,  dès  le  commence- 
ment du  xvii''  siècle,  de  la  manière  la  plus  pressante.  Le  côté  le 
plus  accentué  du  calvinisme,  la  prédestination  des  uns  au  salut  et 
des  autres  à  Téternelle  damnation,  révolta  nombre  d'esprits,  qui  ne 
trouvaient  plus  dans  la  joie  de  se  savoir  soi-même  Fobjet  de  la  grâce 
divine  un  contre-poids  suffisant  au  sentiment  horrible  qu'engendrait 
la  certitude  corrélative  de  l'irrévocable  perdition  de  tant  d'autres. 
Ils  pensaient  qu'une  pareille  doctrine  était  inconciliable  avec  la  jus- 
tice et  la  bonté  de  Dieu.  Tel  fut  le  principal  motif  qui  poussa  un 
certain  nombre  de  théologiens  hollandais  à  s'écarter  du  calvinisme 
pur  sous  la  direction  du  professeur  de  Leyde  Arminius,  mort  en 
1611 ,  puis  sous  celle  de  son  disciple  et  ami  Episcopius.  Tout  en 
conservant  autant  que  possible  les  expressions  qui  définissaient  of- 
ficiellement le  dogme  calviniste,  ils  tâchèrent  d'y  introduire  des 
modifications  qui  laissassent  place  au  libre  arbitre  et  à  la  coopéra- 
tion de  l'homme  avec  Dieu.  Gela  sufiisait  cependant  pour  que  toute 
l'économie  du  système  fût  changée.  Après  de  violons  débats,  aux- 
quels les  passions  politiques  mêlèrent  leur  venin  (car  le  parti  armi- 
nien était  généralement  celui  des  classes  aristocratiques  et  libérales, 
tandis  que  le  peuple  identifiait  aisément  ses  trois  grandes  amours  : 
la  doctrine  calviniste,  la  maison  d'Orange  et  la  patrie  libre),  un  sy- 
node général  rassemblé  à  Dordrecht  condamna  formellement  ces  ten- 
tatives de  réforme,  et  les  disciples  d' Arminius  durent  sortir  de  l'é- 
glise. Grâce  à  l'esprit  libéral  des  institutions  et  des  gouvemans,  leur 
impopularité  n'empêcha  pas  les  remomtrans^  ainsi  appelés  d'une 
remonstrance  qu'ils  avaient  adressée  aux  états  antérieurement  au 
synode,  de  se  constituer  quelques  années  après  leur  condamnation 
en  communautés  séparées.  Ils  conservèrent  l'organisation  et  la  plu- 
part des  doctrines  réformées,  mais  en  qualité  de  réforme  entée  sur 
la  réforme,  ils  continuèrent  à  montrer  un  esprit  plus  libéral,  plus  in- 
dépendant de  ce  qu'on  pouvait  déjà  nommer  la  tradition  protestante. 

Aujourd'hui  les  remonstransy  bien  diminués  en  nombre,  ne  sont 
plus  guère  que  cinq  ou  six  mille  âmes;  mais  il  serait  très  difiicile  de 
préciser  ce  qui  les  sépare  maintenant  des  autres  réformés,  avec  les- 
quels d'ailleurs  ils  entendent  faire  cause  commune  dans  la  marche 


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9ft0  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

générale  des  idées  religieuses.  Là  encore  les  n^[>ports  les  plus  frater-- 
nels  ont  remplacé  lea  anciennes  haines,  et  telle  est  la  cause  princi- 
pale du  petit  nombre  auqUel  sont  réduits  les  remonsirans.  Beaucoup 
d'entre  eux,  venant  à  se  fixer  dans  les  localités  où  il  n'y  a  pas  de 
communauté  remonsirantey  rentrent  de  plain-pied  dans  l'église  ré- 
formée, bien  différente  de  ce  qu'elle  était  autrefois.  Ceux  qui  se 
séparent  d'eUe  aujourd'hui  sont  précisément  des  calvinistes  attardés 
qui  ne  comprennent  pas  et  ne  peuvent  souflrir  ce  libéralisme  dog- 
matique. Du  reste,  ce  schisme,  presque  exclusivement  borné  en 
Hollande  aux  classes  inférieures,  est  sans  influence  sur  le  mouve- 
ment général  de  l'église,  et  surtout  de  la  science  religieuse.  En  effet 
le  temps,  ce  gnmd  logicien  qui  déroule  les  conséquences  des  prin- 
cipes en  dépit  de  toutes  les  compressions  artificielles,  s^prit  généra^ 
lement  aux  protestans  que  s'ils  voulaient  rester  constitués  en  grands 
corps  d'église,  c'était  à  la  condition  d'établir  un  régime  de  lai^e 
tolérance  en  matière  de  doctrines.  De  plus  en  plus,  ils  en  vinrent  à 
comprendre  que,  dans  l'œuvre  de  la  réforme  au  xvi^  siècle,  il  fallait 
soigneusement  distinguer  les  points  fondamentaux  des  accessoires . 
et  les  principes  permanens  des  applications  particulières  aux  temps, 
aux  lieux  et  aux  hommes.  Sans  rompre  formellement  avec  les  con- 
fessions de  foi  primitives,  les  regardant  toujours  comme  le  point  de 
départ  de  la  pensée  protestante,  ils  sentirent  que  le  maintien  rigou- 
reux de  ces  confessions  serait  la  négation  formelle  de  cet  individua- 
lisme qui  fait  la  sève  et  la  force  de  la  réforme.  Cherchant  l'unité  de 
l'église  moins  dans  le  dogme,  sur  lequel  on  diffère  toujours,  que 
dans  la  vie  chrétienne,  fondée  sur  la  communion  d'esprit  avec  le 
Christ,  ils  atteignirent  peu  à  peu  le  terrain  où  la  libre  recherche 
peut  se  concilier  avec  la  vie  religieuse,*et  l'épuration  continue  de  la 
tradition  ecclésiastique  avec  l'attachement  dévoué  à  l'église. 

Dn  rapprochement  emprunté  à  la  politique  éclaircira  notre  pen- 
sée. Certes  la  constitution  anglaise  d'aujourd'hui  ne  ressemble  guère 
à  la  magna  charta  de  1215;  Sous  sa  forme  actuelle,  cette  constitu- 
tion, on  le  sait,  n'est  systématisée  officiellement  nulle  part.  Elle  vit 
de  son  développement  même.  Toutefois  il  n'est  pas  difficile  de  mon- 
trer, comme  l'a  fait  l'illustre  Macaulay,  que  l'extension  majestueuse 
qu'elle  possède  de  nos  jours  était  contenue  en  germe  dans  les  prin- 
cipes posés  par  les  conmiunes  et  les  barons  de  Jean-sans-Terre.  Au- 
tant qu'on  peut  comparer  les  choses  religieuses  aux  choses  profanes, 
il  se  passe  quelque  chose  de  très  analogue  dans  la  marche  des  églises 
protestantes.  On  peut  dire  qu'elles  ont  toujours  eu,  qu'elles  auront 
toujours  leur  droite  et  leur  gauche ,  le  parti  de  la  résistance  et  celui 
du  mouvement;  seulement  elles  comprennent  aujourd'hui  beaucoup 
mieux  qu'autrefois  cette  nécessité.  La  droite  serre  toujours  au  plus 


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THÉOLOGIE  CONTEMPOBAINE  EN  HOLLANDE.         9&1 

près  les  doctrines  primitives  du  protestantisme;  la  gauche  tend  à  les 
mettre  toujours  plus  en  harmonie,  fût-ce  au  prix  de  grandes  modi- 
fications, avec  les  exigences  de  la  science  et  de  la  raison  contem- 
poraines. C'est  leur  antagonisme  même  qui  constitue  le  ressort  et  , 
le  principe  du  développement.  Il  est  sans  doute  naturel  à  ceux  dont  - 
l'idéal  religieux  consiste  dans  T unité  rigoureuse  de  la  doctrine  de 
n'envisager  un  tel  état  de  choses  qu'avec  une  extrême  répugnande; 
mais  tout  dépend  ici  de  la  notion  fondamentale  que  Ton  adopte  sur 
la  nature  des  dogmes  religieux.  Les  partisans  de  celle  que  je  signale 
ici  comme  la  plus  protestante  de  toutes  prétendent  que  Téglise, 
comme  Tétat,  en  acceptant  une  telle  constitution,  échappe  par  là  au 
double  fléau  de  la  stagnation  et  de  la  révolution,  —  que  l'individu 
qui  en  fait  partie  n'est  condamné  ni  à  l'isolement  complet,  qui  n'est 
jamais  bon  pour  l'homme,  mais  qui,  en  religion  surtout,  lui  est  fa- 
tal, ni  à  ce  communisme  religieux  sous  le  régime  duquel  la  foi,  à 
force  d'être  celle  de  tout  le  monde,  n'est  plus  celle  de  personne,  — 
et  qu'après  tout  ce  n'est  là  qu'une  application  d'un  des  principes  les 
plus  chers  à  la  philosophie  de  l'histoire,  celui  de  la  légitimité  du 
libre  développement  sur  une  base  historique  une  fois  donnée. 

Naturellement  la  profonde  transformation  dont  nous  parlons  ne 
s'opéra  pas  en  un  jour.  Pendant  le  xvii''  siècle,  les  doctrines  con- 
sacrées à  Dordrecht  régnèrent  pour  ainsi  dire  sans  partage.  On 
put  seulement  s'apercevoir,  à  la  vivacité  des  discussions  entre  les 
roetiens  ou  les  orthodoxes  rigides  groupés  autour  du  professeur  . 
Voetius  et  les  cocceiens  ou  les  disciples  du  fameux  allégoriste  Goc- 
ceias,  qu'une  très  grande  conformité  de  vues  ne  pouvait  empêcher 
une  droite  et  une  gauche  de  se  former  dans  l'église  protestante.  A  la 
fin  du  siècle,  un  pasteur  d'Amsterdam,  B.  Bekker,  écrivait  son  cu- 
rieux  livre,  le  Monde  enehanté^  dans  lequel  il  attaquait  de  front  les 
Idées  vulgaires  sur  le  diable  et  les  sorciers.  Un  autre  pasteur,  Roell, 
osait  porter  la  critique  sur  le  dogme  de  la  trinité.  Au  xvnr  siècle, 
c'est  la  Bible  qui  attire  surtout  la  savante  activité  des  écoles  hollan- 
daises. L'honneur  de  la  première  fondation  de  la  grande  exégèse  leur 
appartient,  grâce  surtout  aux  travaux  des  Schultens.  Cependant  il 
faut  observer  que,  si  l'érudition  voit  augmenter  la  liste  des  noms 
dont  elle  s'honore,  la  philosophie,  qui  sonde  les  grands  problèmes 
religieux,  fait  très  peu  de  progrès.  La  prédestination  calviniste  était 
décidément  reléguée  à  l'arrière-plan.  On  n'affirmait  peut-être  pas 
catégoriquement  le  libre  arbitre,  mais  on  parlait  comme  si  on  Feût 
affirmé.  On  ne  se  fût  pas  déclaré  contre  les  vieilles  doctrines  de  la  tri- 
nité, du  péché  originel,  de  la  satisfaction  offerte  à  Dieu  par  le  Christ. 
.  Pourtant  il  était  nécessaire  que  des  études  si  exclusivement  bibliques 
devinssent  préjudiciables  à  la  longue  à  des  dogmes  dont  la  présence 


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9i2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dans  la  Bible  est  fort  contestable.  En  somme,  une  certaine  indiffé- 
rence pour  le  dogme,  indifférence  que  la  philosophie  du  jour,  la  peur 
des  schismes,  l'ennuyeuse  tournure  qu'avaient  prise  les  discussions 
antérieures,  concouraient  également  à  nourrir,  s'autorisait  du  sen- 
tunent  si  cher  au  xviii*  siècle  qu'en  religion  la  morale  est  l'essentiel» 
la  seule  chose  nécessaire.  On  avait  reporté  sur  la  Bible  seule  l'atta- 
chement qui  se  partageait  auparavant  entre  le  livre  saint  et  la  con- 
fession de  foi  de  l'église,  et  sans  soupçonner  encore  les  ravages  que 
ferait  un  jour  la  critique,  fille  de  la  philologie,  dans  les  idées  tra<U- 
tionnelles  sur  l'origine  et  l'autorité  du  recueil  sacré,  on  aimait  à  pen- 
ser que  la  foi  en  la  Bible,  en  tant  que  révélation  surnaturelle,  était 
un  port  assuré  contre  toutes  les  tempêtes  du  cœur  et  de  l'esprit. 

L'homme  en  qui  s'incarna  réellement  cette  tendance  biblique  par 
excellence  fut  van  der  Palm  (1763-1838).  Assurément,  si  le  théolo- 
gien devait  n'être  apprécié  que  d'après  ses  qualités  aimables  et  l'in- 
fluence de  sa  parole  sur  le  grand  public,  nul  ne  mériterait  une  place 
supérieure  à  celle  de  cet  excellent  homme,  dont  la  Hollande  entière 
vénère  encore  la  mémoire.  Prédicateur  d'une  rare  éloquence,  écri- 
vain élégant,  orientaliste  distingué,  il  contribua  beaucoup  à  main- 
tenir dans  les  classes  éclairées  de  son  pays  ce  respect  profond  de  la 
Bible,  particulier  aux  contrées  protestantes,  mais  que  la  philosophie 
irréligieuse  tendait  à  ébranler.  Il  composa  une  volumineuse  Histoire 
sainte  pour  la  jeunesse^  aussi  lucide  que  le  titre  l'exigeait,  mads  de 
nature  à  plaire  à  tous  les  âges,  dans  laquelle  il  commentait  les  ré- 
cits bibliques  en  s' aidant  de  toutes  les  lumière?  que  le  temps  pou- 
vait lui  fournir  et  que  son  extrême  prudence  lui  permettait  d'utili- 
ser. Ce  fut  dans  le  même  esprit  qu'il  publia  en  deux  gros  volumes 
in-quarto  une  nouvelle  traduction  de  la  Bible  avec  des  notes  expli- 
catives. Sa  tendance  est  celle  d'un  supernaturalisme  mckiéré,  con- 
servateur, mais  faisant  çà  et  là  de  notables  concessions  aux  idées 
modernes.  Le  calvinisme  pur  n'est  guère  sensible  dans  ses  opinions 
religieuses.  Un  esprit  de  moralité  saine  et  pratique,  tout  à  fait  con- 
forme au  caractère  de  son  pays,  les  pénètre  toujours;  mais  il  faut 
ajouter  qu'aujourd'hui  cette  théologie  douce  et  contente  de  peu  ne 
satisfait  plus  le  sentiment  religieux  et  encore  moins  la  science.  Van 
der  Palm,  malgré  ses  éminentes  qualités,  manquait  de  sens  histo- 
rique et  de  goût  critique.  Tout  en  acceptant  pieusement  les  miracles 
tels  qu'ils  sont  racontés  dans  la  Bible,  il  trouvait  moyen  d'émousser 
en  quelque  sorte  les  pointes  les  plus  ardues  par  des  explications  ordi- 
nairement très  arbitraires  et  quelquefois  très  plates.  Par  exemple  l'en- 
tretien d'Eve  avec  le  serpent  tentateur  dans  l'Éden  pourrait  bien 
n'avoir  été  qu'une  série  de  réflexions,  un  dialogue  interne  suggéré 
à  la  première  femme  par  la  vue  d'un  serpent  qui  mangeait,  sans  en 


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THÉOLOGIE  CONTEMPOBAINE   EN   HOLLANDE.  9i3 

souffrir,  les  fruits  de  l'arbre  défendu!  Jonas  a  été  réellement  englouti 
par  un  énorme  poisson ,  mais  on  ne  dit  pas  qu'il  ait  vécu  dans  ses 
entrailles,  et  pourquoi  Dieu  ne  Tauraitr-il  pas  ressuscité  lorsque  le 
monstre  Teut  rejeté  sur  le  rivage?  On  va  loin  avec  cette  manière 
de  disposer  de  la  toute-puissance  divine.  Du  reste  cette  tendance, 
éminemment  rationaliste  dans  le  vrai  sens  du  mot,  était  un  peu  celle 
de  tout  le  monde  lorsque  van  der  Palm  écrivait,  et  en  dehors  de 
l'Allemagne,  peu  d'esprits  étaient  alors  accessibles  à  l'idée  qu'il  vaut 
bien  mieux  laisser  ces  vénérables  traditions  sous  leur  forme  naïve, 
quitte  à  rechercher  avec  d'autant  plus  d'indépendance  les  idées  qui 
en  constituent  le  fonds  substantiel  et  toujours  vrai,  que  de  les  dé- 
tourner violemment  du  sens  naturel  par  des  explications  arbitraires 
qui  en  diminuent  nécessairement  la  beauté  sans  les  rendre  plus 
vraisemblables. 

Les  personnes  au  courant  de  l'histoire  de  la  théologie  moderne 
s'étonneront  sans  doute  de  voir  que  le  prodigieux  mouvement  d'idées 
dont  l'Âllemagnç  d'alors  était  le  théâtre  eût  exercé  encore  si  peu 
d'influence  sur  la  direction  des  esprits  dans  un  pays  si  voisin  et  si 
analogue  par  la  race.  Cela  tient  à  plusieurs  causes.  D'abord  il  s'en 
faut  de  beaucoup  que  l'esprit  hollandais  et  l'esprit  allemand  soient 
très  sympathiques.  Le  Hollandais  reproche  à  l'Allemand  ses  rêveries 
impuissantes;  l'Allemand  déteste  le  prosaïsme  et  accuse  le  Hollan- 
dais de  n'en  savoir  pas  sortir.  Ensuite  le  caractère  du  peuple  hol- 
landais présente  un  étonnant  mélange  de  décision  et  de  timidité. 
D'inclination,  il  est  conservateur;  c'est  par  raison  qu'il  est  pro- 
gressif, et  s'il  faut  lui  reconnaître  une  solidité  à  toute  épreuve,  une 
persévérance  que  rien  ne  lasse,  quand  il  se  met  à  poiu^uivre  un  but 
nettement  défini  et  dont  il  comprend  clairement  les  avantages,  il 
faut  ajouter  qu'il  ne  court  pas  volontiers  les  aventures  :  la  nou- 
veauté n'est  nullement  un  titre  à  sa  faveur,  et  tant  qu'un  progrès 
ne  s'appuie  pas  sur  des  raisons  impérieuses  de  justice  ou  d'inté- 
rêt, l'amour  de  ce  qui  est  peut  aller  chez  lui  jusqu'à  l'esprit  de 
routine  le  plus  enraciné.  C'est  à  cela  qu'il  faut  attribuer,  je  crois,  le 
petit  rôle  de  la  philosophie  pure  dans  le  pays  de  Spinoza,  dans  l'a- 
sile de  Bayle  et  de  Descartes.  On  ne  peut  pas  dire  que  ces  penseurs 
went  exercé  autour  d'eux  une  influence  très  marquée  sur  le  cours  des 
idées.  Au  fait,  les  mouvemens  de  la  philosophie  supposent  toujours 
une  grande  audace  spéculative  ou  critique,  née  du  mécontentement 
profond  de  ce  qui  existe,  et  il  était  arrivé  au  peuple  hollandais  ce 
qui  arrive  si  souvent  aux  hommes  et  aux  nations  précoces  :  fier  de 
sa  supériorité  acquise,  il  s'était  un  peu  trop  replié  sur  lui-même,  du 
moins  en  matière  d'échange  intellectuel.  Jugeant  les  principes  reli- 
gieux aux  fruits  qu'ils  portent,  il  se  trouvait,  sous  bien  des  rapports 


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0A&  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sociaux  et  ecclésiastiques,  au-dessus  des  pays  dont  il  était  entouré.. 
La  philosophie  incrédule  et  railleuse  du  dernier  siècle  avait  été  reçue 
à  coups  de  traités  apologétiques»  et  repoussée  moins  encore  peut- 
être  par  ces  respectables  in-quarto  que  par  le  sens  sérieux  du 
pays  ;  les  conséquences  politiques  de  la  philosophie  alors  régnante, 
mieux  accueillies  pourtant  que  les  principes  mêmes  de  cette  philo- 
sophie, n'avaient  pas  été  de  nature  à  ramener  les  esprits,  surtout 
quand  la  Hollande  se  vit  forcée  de  leur  sacrifier  momentanément  son 
indépendance.  Seule  la  philosophie  de  Kant  parvint  à  s'introduire 
dans  la  place  avec  un  certain  succès,  et  encore  ne  fut-ce  que  par  so» 
côté  positif  et  pratique.  On  y  trouva  une  imposante  confirmation  de 
la  thèse  qu'en  religion  la  morale  était  la  seule  chose  essentielle,  mais 
on  ne  songea  guère  à  soumettre  les  dogmes  traditionnels  à  la  sévère 
méthode  critique  dont  cette  philosophie  avait  fait  une  application  si 
radicale  à  la  psychologie  et  à  la  naétaphysique. 

Cependant  l'esprit  humain,  quand  il  est  libre,  ne  peut  pas  rester 
indéfiniment  stationnaire ,  et  il  était  libre  en  Hollande.  D'ailleurs 
nous  faisons  ici  des  tableaux  d'ensemble  que  contrediraient  de  no- 
tables exceptions,  et  sous  cette  surface  paisible  qu'éclairait  de  ses 
douces  lueurs  l'astre  aimable  de  van  der  Palm,  .plus  d'un  ferment 
s'agitait  sans  bruit.  L'éloquent  prédicateur  vivait  encore  que  déjà 
Ton  pouvait  pressentir  la  crise  au  développement  de  laquelle  nous 
assistons  aujourd'hui. 

H. 

La  tendance  religieuse  que  nous  avons  personnifiée  dans  van  der 
Palm  ne  pouvait  triompher  longtemps  qu'à  une  condition,  c'est 
qu'on  ne  touchât  pas  aux  grands  problèmes,  et  que  de  profonds 
besoins  religieux  ne  se  fissent  pas  jour.  Or,  quand  l'Europe  eut  re- 
pris un  peu  de  calme  après  les  terribles  commotions  de  la  révolution 
française  et  de  l'empu^e,  on  fut  surpris  d'entendre  parler  ^ès  haut 
bien  des  voix  que  l'on  croyait  é^^intes,  et  qui  n'étaient  que  dominées 
par  le  bruit  des  tempêtes.  On  sait  qu'un  esprit  général  de  réaction 
succéda  en  Europe  à  l'engouement  cruellement  détrompé  qu'avait 
excité  le  grand  mouvement  révolutionnaire.  Les  vieux  rois,  les- 
vieilles  lois,  la  vieille  foi,  tel  fut  le  mot  d'ordre  qui  rencontra  dans 
le  monde  politique  et  religieux  d'alors  de  nombreux  et  puissans 
échos.  L'Europe,  déchirée  jusqu'aux  entrailles  par  les  guerres  et  les 
bouleversemens  politiques,  était  redevenue  très  sérieuse.  Le  temps 
des  bouquets  à  Ghloris  était. passé,  aussi  bien  en  philosophie  et  en 
théologie  qu'en  littérature.  La  Hollande,  qui  avait  moins  souffert 
que  bien  d'autres  pays,  du  moins  quant  à  son  état  religieux,  de 


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THÉOLOGIE  CONTEMPORAINE  EN  HOLLANDE.         9kb 

Tesprit  frivole  du  xviii*  siècle,  se  ressentit  aussi  plus  tard  de  la 
défiance  universellement  répandue  contre  tout  ce  qu'il  avait  en- 
gendré; cette  défiance  pourtant,  elle  dut  la  partager  à  son  tour« 
Le  ferment  méthodiste  d'Angleterre  s'y  fraya  un  passage,  que  fa- 
cilitèrent à  la  fois  la  tradition  calviniste,  encore  très  loin  d'être 
absorbée  par  les  idées  du  jour,  et  le  sentiment  national,  qui  avait 
trop  de  griefs  contre  certains  résultats  de  la  révolution  pour  aimer 
beaucoup  ce  qui  semblait  en  porter  les  couleurs.  La  poésie,  la  po- 
litique et  le  réveil  religieux  concoururent  à  donner  une  puissance 
croissante  à  la  réaction  calviniste.  Vers  Fan  1823,  on  vit  se  former 
un  groupe  d*hommes  éminens  à  plus  d*un  titre,  dont  le  poète  Bil- 
derdyk  forma  le  centre,  et  qui  sommèrent  avec  une  vigueur  crois- 
sante leur  pays  de  rompre  avec  rindifférence  dogmatique,  de  re- 
venir aux  sources  vivifiantes  de  la  théologie  nationale,  et  de  se 
régénérer  par  une  participation  bien  plus  active  que  par  le  passé 
aux  œuvres  de  charité,  d'évangélisation  et  de  missions  qui  com- 
mençaient dès  lors  à  prendre  un  prodigieux  essor  dans  les  pays 
protestans.  Ce  retour  aux  vieilles  doctrines  réformées  était  facile  à 
expliquer,  surtout  chez  des  hommes  peu  touchés  des  difficultés  que 
leur  opposait  la  raison  moderne.  La  piété  est  volontiers  archaïque; 
rhomme  mûr,  battu  par  Forage,  revient  aisément  aux  croyances  de 
ses  premières  années.  Ce  mouvement,  favorisé  par  le  parti  aristo- 
cratique, qui  y  voyait  une  garantie  de  plus  contre  les  exigences  du 
libéralisme,  se  fortifia  encore,  surtout  dans  les  rangs  du  peuple,  de 
l'antagonisme  renouvelé  entre  le  protestantisme  et  le  catholicisme» 
Les  difficultés  croissantes  avec  la  Belgique,  Tissue  pénible  pour  le 
patriotisme  hollandais  de  la  révolution  qui  s'ensuivit,  les  prétentions 
toujours  plus  hardies  de  l'ultramontanisme,  qui  disposait  comme 
d*un  seul  homme  du  tiers  au  moins  de  la  population,  tout  poussait 
le  peuple  protestant  dans  une  voie  où  il  lui  était  bien  difficile  de 
distinguer  les  principes  essentiels  du  protestantisme  de  la  forme  que 
ses  pères  lui  avaient  donnée  aux  jours  glorieux  de  l'insurrection 
nationale.  Ce  mouvement  put  même  prendre  dans  les  dernières  an- 
nées des  proportions  inquiétantes  aux  yeux  de  ces  fermes  parti- 
sans de  la  liberté  qui  l'aiment  trop  pour  la  sacrifier  au  désir  de 
combattre  ses  ennemis.  Lorsqu  en  1853  la  cour  de  Ron.e,  ayant  sa- 
gement résolu  de  rétablir  la  hiérarchie  épiscopale  parmi  les  catho- 
liques de  Hollande,  eut,  par  un  inexplicable  oubli  des  convenances, 
jeté  un  injurieux  défi  à  l'histoire  et  à  la  religion  de  la  majorité  des 
Hollandais  par  la  manière  dont  elle  développa  publiquement  les 
motifs  de  sa  résolution,  une  redoutable  colère  s'empara  de  la  masse 
protestante,  à  qui  l'on  avait  adressé,  à  la  face  du  monde,  des  in- 
sultes aussi  peu  méritées  qu'inutiles  dans  la  circonstance  donnée. 

TOME  XXVII.  €0 


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9A6  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

L'allocution  pontificale  était  à  peine  connue  dans  le  pays,  que  d'in- 
nombrables protestations  9  portant  plusieurs  milliers  de  signatures, 
furent  envoyées  au  roi  pour  lui  déclarer  que  la  chère  Hervormde 
Kerky  l'église  de  ses  glorieux  ancêtres,  la  mère  des  héros  et  des 
martyrs  de  la  liberté,  vivait  toujours,  n'avait  pas  la  moindre  envie 
de  mourir,  et  n'entendait  nullement  accepter  Tépitaphe  outrageante 
qu'on  avait  voulu  écrire,  par-delà  les  monts,  sur  ce  que  l'on  appe- 
lât son  tombeau.  Bref,  il  fallut  toute  la  prudence  combinée  du  roi, 
des  chambres,  du  synode  réformé,  des  classes  supérieures,  pour 
apaiser  ce  mouvement,  dont  quelques  hommes  politiques  ont  pu  se 
servir  dans  l'intérêt  de  leurs  vues,  mais  dont  U  serait  absurde  de 
nier  la  spontanéité.  J'en  parle  parce  qu'il  fait  comprendre  la  force 
que  possède  en  Hollande  la  tradition  protestante. 

C'est  à  la  réaction  ardente  dans  le  sens  de  l'ancien  calvinisme 
qu'il  faut  attribuer,  je  crois,  une  exagération  en  sens  contraire,  et 
qui  élève  la  voix  à  son  tour  depuis  plusieurs  années.  L'incrédulité 
du  dernier  siècle  avait  rencontré  peu  d'échos  en  Hollande,  comme 
nous  ['avons  dit.  Pourtant  elle  n'avait  pas  été  sans  y  recruter  quel- 
ques adhérens.  D'autre  part,  l'absence  de  fortes  études  philosophi- 
ques et  un  goût  médiocre  pour  la  haute  spéculation  avaient  fait 
aussi  que  la  Hollande  avait  suivi  de  loin,  mais  sans  y  prendre  part, 
les  imposantes  et  tragiques  destinées  de  la  philosophie  allemande. 
Cependant  il  était  impossible  que  quelques  esprits  ne  fussent  pas 
attirés  par  les  puissantes  idées  de  Hegel.  On  sait  avec  quelle  facilité, 
après  la  mort  du  maître,  l'hégélianisme  dériva  du  côté  de  Strauss 
et  d'influences  bien  pires  encore.  La  crainte  de  voir  revenir  l'an- 
cienne intolérance  calviniste  eut  en  Hollande  pour  résultat  une  cu- 
rieuse alliance  entre  le  déisme  et  le  panthéisme,  deux  courans  oppo- 
sés en  principe  et  qui  se  réunirent  dans  une  hostilité  profonde  contre 
l'église  chrétienne  et  même  contre  le  christianisme.  Le  recueil 
mensuel  De  Dageraad  [T Aurore)  fut  fondé  à  Amsterdam  pour  po- 
pulariser ces  idées  négatives.  Le  plus  incroyable  mélange,  une  in- 
descriptible bigarrure  de  sentimens  et  de  vues  disparates,  a  marqué 
la  rédaction  de  ce  recueil,  qui  compte  maintenant  cinq  années 
d'existence.  On  y  a  pu  voir  la  plaisanterie  qui  se  croit  voltairienne 
se  joindre  à  des  élucubrations  d'un  pédantisme  hégélien  insuppor- 
table. Disons  toutefois  que,  dans  ces  derniers  temps,  l'hégélia- 
nisme paraissait  l'emporter  dans  le  Dageraad  sur  le  déisme  voltai- 
rien.  Cette  transforiftation  est  un  progrès.  Pourtant  il  nous  semble 
que,  même  à  son  point  de  vue,  l'organe  dont  nous  parlons  fait 
fausse  route.  11  contribue  à  entretenir  l'étroitesse  religieuse,  à  la- 
quelle surtout  il  prétend  faire  la  guerre,  à  peu  près  comme  ailleurs 
le  socialisme  s'est  montré  le  meilleur  appui  des  réactions  politiques. 


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THioIOGIB  CONTEMPORAINE  EN  HOLLANDE.         0&7 

Autant  il  est  conforme  à  l'esprit  moderne  et  même  à  l'intérêt  bien 
entendu  de  la  religion  chrétienne  qu'une  critique  sévère  et  dont 
rien  ne  puisse  faire  suspecter  l'indépendance  rappelle  toujours  les 
droits  de  la  science  et  les  maintienne  contre  les  prétentions  aisé- 
ment tranchantes  du  dogmatisme  religieux ,  autant  il  est  peu  phi- 
losophique d'en  faire  une  batterie  montée  contre  l'église  chrétienne 
et  le  christianisme.  Ce  n'est  pas  avec  l'esprit  sectaire  engendré  fa- 
talement par  une  telle  tactique  que  l'on  peut  combattre  avec  avan- 
tage le  même  esprit  se  révélant  ailleurs  sous  d'autres  formes,  et  il 
n'est  pas  besoin  de  longues  réflexions  pour  comprendre  que  la  cri- 
tique n'est  pas  plus  désintéressée  dans  le  camp  de  la  négation  à  ou- 
trance que  dans  celui  de  l'affirmation  à  tout  prix. 

Du  reste,  les  effets  de  cette  tendance  ont  été,  jusqu'à  présent  du 
moins,  tout  à  fait  inappréciables  sur  la  population,  qui,  en  immense 
majorité^  considérerait  plutôt  le  Dageraad  comme  un  mauvsds  livre 
qu'on  lit  en  cachette  :  jugement  dont  l'exagération  même  confirme 
tout  ce  que  nous  venons  de  dire.  Quant  au  mouvement  orthodoxe  y 
ainsi  nommé  de  ce  qu'il  tend  à  rétablir  dans  leur  ancienne  rigueur 
les  doctrines  officielles  de  l'église  réformée,  il  a  compté  au  nombre 
de  ses  représentans  des  hommes  fort  distingués,  dont  l'influence, 
secondée  par  les  causes  que  nous  avons  décrites,  eût  été  bien  plus 
puissante,  si  elle  n'avait  pas  rencontré  un  ennemi  invincible  dans 
cet  esprit  de.  critique  et  de  libre  examen  dont  te  protestantisme  ne 
peut  pas  se  défaire.  Parmi  eux,  il  faut  citer  M.  Groen  yan  Prinsterer, 
historien,  homme  d'état,  orateur  politique,  l'un  de  ces  beaux  talens 
dont  un  pays  peut  ja'honorer.  Ce  n'est  pas  en  théologien,  c'est  plutôt 
en  politique  et  en  historien,  qu'il  a  pris  parti  poiir  le  réveil  ortho- 
doxe. Il  pense  que  l'enseignement  de  l'église  réformée  ayant  été  fixé 
au  xvi«  et  au  xvu^  siècle,  personne  n'a  le  droit  dans  son  sein  d'énon- 
cer des  idées  contraires.  Il  croit  le  salut  du  pays  attaché  au  strict 
maintien  des  doctrines  consacrées  à  Dordrecht,  et  à  l'autorité,  sinon 
absolue,  du  moins  très  prépondérante  de  la  maison  d'Orange.  Ce 
n'est  pas  un  des  moindres  titres  de  gloire  de  cette  royale  maison 
qu'il  soit  très  difficile  d'en  raconter  l'histoire  sans  en  devenir  le 
chaud  partisan,  et  c'est  ce  qui  est  arrivé  à  M.  Groen. 

Ce  côté  politique  de  la  question  religieuse  en  Hollande  avait  été 
aussi  adopté  par  M.  Da  Costa,  Juif  d'Amsterdam  converti  au  christia- 
nisme sous  l'influence  de  Bilderdyk,  et  qui  polla  dans  ses  convic- 
tions chrétiennes  un  vif  talent  de  poète,  les  chaudes  couleurs  d'une 
imagination  tout  orientale  et  une  véritable  subtilité  de  rabbin.  Aux 
yeux  de  cet  homme  remarquable,  que  la  mort  vient  d'enlever  à  son 
pays,  le  peuple  hollandais  était  dans  le  monde  moderne  quelque 
chose  comme  le  peuple  d'Israël  dans  l'antiquité,  le  dépositaire  en 


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9A8  ^  BEVUE   DES  DEUX  MONDES. 

titre  de  la  vérité  religieuse.  La  famille  d'Orange  était  comparable 
à  celle  de  David!  Il  dépendait  d'elle,  si  elle  le  jugeait  nécessaire  au  > 
bien  du  pays,  de  substituer  l'absolutisme  à  la  constitution  très  libé- 
rale qu'elle  avait  jurée,  et  de  toutes  les  révolutions  connues  dans 
l'histoire,  outre  celle  qui  jadis  mit  David  en  possession  du  trône  de 
Saûl,  M.  Da  Costa  n'en  connaisssdt  que  deux  qui  fussent  légitimes, 
celle  du  xvi*  siècle  dans  les  Pays-Bas  et  celle  de  1688  en  Angleterre.  . 
Inutile  d'ajouter  que  le  même  esprit  de  réaction  inspirait  les  idées 
religieuses  de  cet  honraie  singulier.  Dans  les  premières  années  de  sa 
carrière  publique,  il  allait  jusqu'à  légitimer  l'esclavage  des  noirs, 
sous  prétexte  que  la  race  de  Cham  devait,  en  suite  de  la  malédic- 
tion de  Noé,  être  asservie  aux  deux  autres,  oubliant  sans  doute  qu'à 
son  point  de  vue  biblique  on  pouvait  lui  objecter  que  les  malédic- 
tions de  l'ancienne  alliance  sont  effacées  par  la  nouvelle.  Il  niait 
d'ailleurs,  avec  une  inépuisable  fécondité  d'hypothèses  explicatives, 
les  assertions  les  plus  évidentes  de  la  critique  appliquée  à  la  Bible. 
Ce  qui  a  valu  à  M.  Da  Costa  une  influence  que  l'exagération  de  ses 
idées  religieuses  n'expliquerait  guère  par  elle-même,  c'est  d'abord 
sa  renommée  très  méritée  comme  poète  :  il  brillait  en  effet  aux  pre- 
miers rangs  de  la  littérature  hollandaise  contemporaine.  C'est  en- 
suite l'éblouissante  faconde  avec  laquelle  il  exposait  ses  vues  dans 
des  séances  publiques.  Écrivain  médiocre  en  prose,  il  était  irrésis- 
tible comme  orateur. 

Du  reste,  il  serait  injuste  d'attribuer  à  l'orthodoxie  hollandaise 
dans  son  ensemble  des  prétentions  aussi  bizarres.  En  réalité,  elle 
est  beaucoup  moins  homogène  qu'on  ne  le  croirai^  à  première  vue, 
et  parmi  ceux  que  l'on  regarde  comme  ses  défenseurs  en  titre,  il  en 
est  beaucoup  que  leurs  sympathies  pour  les  vieilles  doctrines  de  la 
réforme  n'empêchent  pas  de  reconnaître  sur  plus  d'un  point  le  bon 
droit  de  la  raison  moderne.  C'est  ce  qui  rend  quelque  peu  embar- 
rassante la  position  de  quelques-uns  d'entre  eux,  par  exemple  de 
M.  Chantepie  de  La  Saussaye,  pasteur  wallon  de  Leyde,  qui,  tâchant 
de  concilier  son  savoir  et  ses  prédilections  au  moyen  de  théories  mé- 
taphysiques d'une  clarté  douteuse,  s'est  trouvé  passablement  isolé 
dans  le  conflit  actuel.  On  serait  tenté  d'en  dire  autant  des  profes- 
seurs en  théologie  de  l'université  d'Utrecht,  qui,  à  l'exception  de 
M.  Ter  Haar,  dont  les  tableaux  d'histoire  ecclésiastique  sont  fort  ap- 
préciés, passent  pour  se  rapprocher  le  plus  de  l'ancien  calvmisme. 
Cette  tendance  est  au  surplus  une  tradition  dans  l'université  dont 
nous  parlons. 

L'individualité  la  plus  remarquable  parmi  les  hommes  de  talent 
qui  se  sont  prononcés  pour  la  réaction  orthodoxe,  sans  donner  dans 
l'étroitesse  et  l'intolérance  qu'on  a  trop  souvent  pu  lui  reprocher» 


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THEOLOGIE  CONTEMPORAINE  EN  HOLLANDE.         9&9  . 

c'est  M.  J.  J.  van  Oosterzee,  pasteur  à  Rotterdam.  M.  van  Oosterzee 
s'attache  surtout  à  défendre  le  supernaturalisme,  miné  par  le  cou- 
rant de  la  théologie  moderne.  Il  aime  le  miracle  et  rautorité  infail- 
lible de  r Écriture.  L'émancipation  complète  de  la  conscience  indi- 
viduelle répouvante,  et  il  désire  rester  attaché,  sinon  à  la  lettre,  du 
moins  aux  principes  fondamentaux  de  la  vieille  confession  de  foi. 
Les  adversaires  théologiques  de  M.  van  Osterzee  lui  reprochent  de 
manquer,  non  pas  de  savoir,  mais  d'esprit  scientifique,  de  se  laisser 
entraîner,  même  dans  ses  ouvrages  didactiques,  par  les  sentimens 
de  son  cœur  pieux,  par  les  rêves  de  sa  belle  imagination,  et  de  sa- 
crifier, souvent  et  sans  le  vouloir,  les  résultats  d'une  critique  im- 
partiale aux  séductions  du  lyrisme  oratoire.  Ils  pensent  que,  nulle 
autorité  ofiicielle  n'ayant  fixé  anciennement  ce  qu'il  faut  entendre 
par  les  points  fondamentaux  de  la  doctrine  réformée,  il  n'appar- 
tient à  personne  de  les  déterminer  de  son  chef  sans  accorder  par  là 
aux  autres  le  droit  d'en  faire  autant,  et  de  déplacer,  s'ils  le  croient 
nécessaire,  les  limites  posées  dans  un  premier  essai. 

Là  du  reste  est  le  coté  faible  de  l'orthodoxie  en  Hollande.  Forte 
encore  du  nombre  et  du  zèle  de  ses  adhérens,  elle  voit  la  science 
religieuse  se  tourner  de  plus  en  plus  contre  elle.  La  critique  alle- 
mande coule  désormais  à  pleins  bords  dans  un  domaine  qui  lui  était 
resté  longtemps  à  peu  près  fermé.  L'histoire  des  dogmes,  l'inter- 
prétation purement  historique  de  la  Bible,  par-dessus  tout  les  im- 
périeux besoins  des  intelligences  formées  aux  meilleures  sources  de 
la  philosophie  et  des  sciences  contemporaines  réclament  à  grands 
cris  une  transformation  de  l'enseignement  religieux. 

Déjà,  du  temps  de  van  der  Palm,  le  professeur  van  Voorst  avait 
recommandé  aux  étudians  les  travaux  des  théologiens  allemands. 
Un  autre  professeur  hollandais,  van  Heusde,  avait  presque  ressus- 
cité le  platonisme,  tant  ses  leçons  respiraient  d'enthousiasme  pour 
le  système  du  grand  génie  athénien.  Ce  n'étaient  là  sans  doute  que 
'des  irrigations  imperceptibles  dans  un  sol  encore  peu  pénétrable; 
pourtant  elles  le  préparèrent.  A  mesure  que  les  questions  théolo- 
giques se  posèrent,  le  goût  de  la  philosophie  se  réveilla,  comme  il 
en  a  toujours  été  dans  l'histoire  de  ces  deux  sœurs,  qui  se  brouillent 
si  souvent  et  ne  savent  point  se  passer  l'une  de  l'autre.  Bientôt  ce 
mouvement  se  prononça  mieux.  On  vit  se  produire  une  psychologie 
spiritualiste  fort  remarquable  de  M.  Roorda,  fondée  sur  l'observation 
et  en  pleine  réaction  contre  ce  dualisme  tranché  du  corps  et  de  l'àme, 
dans  lequel  l'ancien  spiritualisme  s'était  si  malheureusement  embar- 
rassé. Aujourd'hui,  si  quelque  chose  prouve  que  la  philosophie  est  à 
l'état  de  renaissance  dans  la  patrie  de  Spinoza,  c'est  l'influence  acquise 
par  les  idées  de  M.  Opzoomer,  professeur  en  philosophie  à  Utrecht,  Ce 


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950  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

n'est  pas  que  M.  Opzoomer  ait  un  système;  il  a  plutôt  une  méthode. 
Esprit  fin,  sagace,  artiste  aussi  bien  que  penseur,  désireux  de  main- 
tenir à  tout  prix  son  indépendance,  il  a  rompu  avec  la  tendance  hé- 
gélienne, qui  était  au  fond  la  sienne,  lorsque  son  grand  mérite  le  fit 
appeler  très  jeune  encore  au  poste  qu'il  occupe  aujourd'hui.  t)epuis 
lors  il  a  substitué  à  la  spéculation  à  priori  une  sorte  d'empirisme  spi- 
ritualiste,  qui  tient  d'Auguste  Comte  par  le  principe,  mais  qui  est  bien 
supérieur  au  système  du  positiviste  françids  par  l'étendue  et  la  lé- 
gitimité des  applications.  L'observation,  la  critique,  le  classement  des 
faits  et  la  déte^ination  de  leurs  lois,  voilà  la  tâche  première  de  la 
philosophie  telle  qu'il  la  conçoit.  Elle  doit  ainsi  se  nourrir  du  suc  de 
toutes  les  autres  sciences;  eue  ne  sera  donc  achevée  que  le  jour  où 
toutes  les  sciences  auront  apporté  leur  contingent  définitif  à  la  masse 
des  connaissances  humaines.  Parmi  les  objets  de  l'observation,  le 
sentiment  religieux  et  le  sentiment  moral  sont,  selon  lui,  des  réa- 
lités dont  il  faut  tenir  tout  autant  de  compte  que  des  données  ac- 
quises par  les  cinq  sens,  et  ce  sont  là  les  indestructibles  bases  sur 
lesquelles  il  sera  toujours  possible  de  réédifier  la  doctrine  reli^euse 
et  morale,  lors  même  que  toute  notre  métaphysique,  tout  notre 
idéalisme  n'ont  pu  tenir  devant  la  critique  fondée  sur  l'observation 
de  la  réalité.  De  là  un  dualisme  provisoire  que  M.  Opzoomer  croit 
encore  inévitable  entre  les  aspirations  du  sentiment  religieux  et  mo- 
ral et  les  données  des  sciences  expérimentales.  Dans  ses  derniers 
écrits,  M.  Opzoomer  semble  cependant  se  rapprocher  du  christia- 
nisme, sinon  de  la  doctrine  arrêtée  qu'on  désigne  sous  ce  nom,  du 
moins  de  l'idéal  moral  réalisé  par  le  Christ  :  il  y  trouve  les  principes 
de  liberté,  l'amour  désintéressé  de  là  vérité,  en  un  mot  les  ten- 
dances salutaires  auxquelles  le  penseur  doit  aussi  bien  conformer 
son  travail  intellectuel  que  l'homme  sa  conduite  dans  le  monde.  Il 
est  résulté  de  l'application  que  ses  disciples  ont  faite  de  ces  principes 
à  la  science  religieuse,  non  pas  un  corps  de  doctrines,  mais  une  ten- 
dance critique  et  sérieuse  qui  se  fait  de  plus  en  plus  sentir  dans  les 
études  théologiques. 

A  peu  près  vers  le  temps  où  se  manifestait  le  mouvement  de  re- 
tour aux  vieux  dogmes  de  l'église  réformée,  l'on  voyait  poindre 
à  l'université  de  Groningue  une  tendance  religieuse  qui,  d'accord 
sur  certains  points  avec  l'école  réactionnaire,  était  poussée,  par  un 
respect  beaucoup  plus  profond  des  droits  de  la  science,  dans  une 
direction  très  diflérerite.  De  ce  mouvement  hétérodoxe,  auquel 
MM.  Hofstede  de  Groot,  Pareau  et  Muurling,  professeurs  en  théo- 
logie à  l'université  dont  nous  parlons,  apportèrent  leur  contingent 
avec  une  rare  conformité  de  vues  et  de  principes  (au  point  de  faire 
des  traités  théologiques  en  collaboration),  sortit  une  doctrine  bien 


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THEOLOGIE  CONTEMPORAINE  EN  HOLLANDE.         951 

connue  en  Hollande  sous  le  nom  de  doctrine  de  Groningue.  Comme 
la  réaction  orthodoxe,  l'école  de  Groningue  sent  que  le  mysticisme 
a  en  religion  une  place  importante,  qu'une  morale  raisonnable  et 
douce  ne  suffit  pas  à  la  soif  d'infmi  dont  l'homme  religieux,  s'il  est 
vraiment  religieux,  est  toujours  dévoré.  Elle  peut  en  appeler  aux 
grands  mystiques  néerlandais  des  temps  antérieurs  à  la  réforme, 
en  particulier  à  Wessel  Gansfort,  pour  montrer  qu'elle  est  bien 
réellement  dans  la  tradition  nationale  quand  elle  relève  le  drapeau 
du  mysticisme  trop  longtemps  enterré  sous  la  scolastique  tradition- 
nelle des  anciens  et  la  moralité  sans  fondement  sérieux  des  mo- 
dernes. En  même  temps  elle  ne  peut  se  dissimuler  que  les  progrès 
des  sciences  ont  rendu  nécessaire  une  révision  du  dogme  chrétien, 
que  les  vieilles  doctrines  orthodoxes  ne  sont  plus  en  rapport  avec 
l'esprit  moderne,  que  la  Bible,  librement  interprétée,  u'est  rien 
moins  que  favorable  à  plusieurs  dogmes.  En  particulier,  elle  éprouve 
le  besoin  vraiment  philosophique,  et  que  ressentiront  désormais 
toutes  les  théologies  scientifiques,  de  rattacher  le  christianisme,  la 
Bible,  l'église,  tout  le  développement  religieux  de  l'humanité,  à  un 
principe  assez  vaste  pour  en  embrasser  les  péripéties  et  les  innom- 
brables variations.  Ce  principe,  déjà  proclamé  par  Lessing  et  Her- 
der,  c'est  l'éducation  du  genre  humain  par  Dieu,  qui  veut  élever 
les  hommes,  ses  enfans,  à  sa  ressemblance  progressive. 

Le  point  culminant  de  cette  action  éducatrice  de  Dieu  est  l'envoi 
du  Christ,  sur  la  nature  duquel  les  docteurs  de  Groningue  ont  une 
théorie  qui  se  rapproche  beaucoup  de  l'arianisme.  Le  Christ  ne  se- 
rait pas  Dieu,  mais  un  être  divin  préparé  par  le  Père  céleste  à  la 
mission  qu'il  est  venu  remplir  en  revêtant  la  nature  humaine.  De- 
puis son  ascension,  le  Christ,  à  qui  Dieu  a  en  quelque  sorte  délégué 
son  pouvoh"  sur  les  hommes,  dirige  toujours  les  destinées  religieuses 
de  l'église,  et  c'est  dans  ce  sentiment  d'une  communion  immédiate, 
personnelle  avec  le  Christ  glorifié  que  réside  surtout  l'élément  mys- 
'  tique  de  la  doctrine  de  Groningue.  L'amour  des  hommes,  le  désir 
de  concourir  à  leur  bien-être  matériel  et  moral  constitue  la  marque 
essentielle  du  christianisme  et  du  chrétien.  Sur  les  autres  points  de 
l'enseignement  ecclésiastique,  cette  école  s'attache  en  général  à  un 
juste  milieu  qui  n'est  pas  toujours  très  satisfaisant  pour  une  raison 
exigeante;  mais  elle  plut  dès  l'abord  à  un  grand  nombre  d'esprits 
que  rebutaient  les  aspérités  du  vieux  calvinisme,  et  qui  se  trou- 
vèrent tout  heureux  de  pouvoir  vivre  de  la  vie  religieuse  sans 
mettre  leur  bon  sens  à  la  torture.  Le  recueil  périodique  intitulé  la 
Vérité  dans  la  Charité  (  Waarheide  in  Liefde)  développe  les  idées 
de  l'école  de  Groningue  avec  un  succès  qui  prouve  la  sympathie 
qu'elles  rencontrent  dans  le  public.  11  faut  remarquer,  à  l'honneur 


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952  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  cette  école,  que  les  hommes  qui  s'y  sont  rattachés,  laïques  et 
pasteurs,  ont  pris  l'initiative  ou  le  patronage  d'un  grand  nombre 
d'œuvres  de  philanthropie  éclairée.  Beaucoup,  d'institutions  ayant 
pour  but  le  relèvement  moral  et  l'instruction  du  peuple,  le  soula- 
gement de  ses  misères  et  la  propagation  d'une  piété  spiritualiste 
et  tolérante,  sont  dues  à  leur  zèle,  et  chose  assez  rare,  on  put  voir 
l'hétérodoxie  dé  Groningue  faire  quelque  honte,  par  sa  ferveur  phi- 
lanthropique, à  l'orthodoxie  voisine,  qui  s'était  un  peu  trop  endor- 
mie dans  ses  vieilles  habitudes.  Toutefois  son  système  de  compromis 
en  matière  de  doctrines,  qui  ne  contentait  nullement  la  réaction  or- 
thodoxe et  lui  valut  de  sa  part  de  très  violentes  attaques,  ne  devait 
pas  tarder  à  être  dépassé  par  la  science  religieuse  dont  elle  avait 
elle-même  répandu  le  goût  et  maintenu  le  bon  droit.  Ce  qui  lui 
manquait  surtout,  c'était  la  critique  et  l'esprit  philosophique. 

L'école  de  Groningue  n'était  après  tout  qu'un  pas  en  avant  vers 
la  théologie  moderne.  Dans  ces  dernières  années,  c'est  à  Leyde  que 
la  science  religieuse  s'est  déployée  avec  le  plus  de  hardiesse  et 
d'autorité.  La  célèbre  université  de  cette  ville,  qui  n'a  cessé  de 
compter  d'illustres  noms  dans  son  corps  professoral,  est  toujours  ' 
digne  de  son  passé.  Le  doyen  actuel  de  ses  professeurs  en  théo- 
logie est  le  vénérable  van  Hengel,  un  de  ces  hommes  comme  nous 
en  connaissons  trop  peu  en  France,  chez  qui  l'érudition  est  plus 
qu'une  passion,  car  elle  est  leur  vie.  Plus  qu'octogénaire,  mais 
ayant  conservé  une  verdeur  et  une  activité  vraiment  juvéniles,  U 
présente  le  type  achevé  de  l'un  de  ces  savans  d'outre-Rhin  dont 
M.  Renan  a  si  bien  décrit  le  caractère  et  les  habitudes  dans  son 
étude  sur  Creuzer  (1).  Je  n'oublierai  jamais  l'impression  que  je  res- 
sentis en  entrant  pour  la  première  fois  dans  le  cabinet  du  vieux  doc- 
teur, lorsqu'à  travers  les  méandres  de  sa  bibliothèque,  au  milieu 
des  livres  empilés,  j'aperçus  sa  tête  originale  et  expressive  se  déta- 
chant avec  vigueur  sous  une  riche  couronne  de  cheveux  blancs.  La 
culotte  courte,  les  souliers  à  boucle,  la  coupe  de  l'habit,  tout  dans 
son  extérieur  me  reportait  à  soixantie  ans  en  arrière.  Toutes  les  con- 
ditions d'un  tableau  de  la  vieille  école  hollandaise  étaient  là  :  table 
tapissée  de  serge  verte,  canal  silencieux  et  ombragé  passant  sous 
la  fenêtre,  joyeux  et  modeste  rayon  de  soleil,  comme  on  n'en  voit 
qu'en  Hollande,  se  jouant  discrètement  sar  les  respectables  in-folio 
alignés  le  long  des  murs.  M.  van  Hengel,  auteur  de  commentaires 
très  estimés  sur  plusieurs  livres  du  Nouveau  Testament,  est  un  re- 
présentant de  l'ancienne  philologie.  Malgré  son  âge  avancé,  il  con- 
tinue ses  travaux.  En  conversation ,  il  peut  prendre  feu  avec  la  vi- 

(i)  Essais  de  critique  et  de  morale,  Pari»  185©. 


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THÉOLOGIE  CONTEMPORAINE  EN  HOLLANDE.         953 

vacité  d'un  jeune  homme  sur  d'imperceptibles  détails  de  cette 
science,  mère  de  tant  d'autres,  au  service  de  laquelle  il  a  amassé  les 
trésors  d'une  prodigieuse  érudition.  Il  s'est  peu  occupé  du  dogme 
et  de  la  critique  historique,  mais  il  aime  beaucoup  trop  la  vraie 
science  pour  s'effaroucher  des  nouveautés  de  la  théologie  contem- 
poraine et  pour  imiter  certains  vieillards  atrabilaires  qui  maudissent 
les  pas  que  l'on  fait  en  avant  sur  la  route  où  ils  ont  introduit  eux- 
mêmes  la  jeunesse  de  leur  temps.  Il  a  su  marcher  constamment 
avec  la  science  actuelle,  dont  il  peut  se  glorifier  d'avoir  préparé, 
du  moins  dans  son  pays,  les  développemens  récens.  C'est  le  génie 
de  la  vieille  philologie  encourageant  la  jeune  critique,  tout  en  lui 
donnant  des  conseils  de  prudence  pleinement  autorisés  par  une 
longue  expérience. 

Le  grand  mouvement  théologique  de  l'heure  présente  a  surtout 
pour  organes  à  Leyde  MM.  Kuenen  et  Scholten  (1),  le  premier  pour 
la  critique,  le  second  pour  le  dogme.  M.*  Kuenen  est  encore  jeune. 
Orientaliste  de  première  force,  doué  d'une  lucidité  de  vues  et  d'un 
tact  exégétique  qui  font  de  lui  un  critique  dans  la  plus  haute  ac- 
ception du  mot,  il  promet  à  la  théologie  hollandaise  une  illustration 
nouvelle.  On  aui-a  une  idée  de  ce  que  vaut  M.  Kuenen  par  ses  vues 
générales  sur  la  prophétie  chez  les  Hébreux.  M.  Kuenen  rejette  for- 
mellement l'idée  vulgaire  qu'on  se  fait  des  prophètes,  comme  si  la 
mission  de  ces  hommes  extraordinaires  n'eût  été  que  de  prédire 
l'avenir  et  en  particulier  de  décrire  plusieurs  siècles  d'avance  quel- 
ques circonstances  accidentelles'de  la  vie  du  Christ.  Les  prophètes, 
dit-il,  ont  prêché  bien  plutôt  que  prédit.  Leurs  prédictions,  quand 
ils  en  font,  sont  en  rapport  étroit  avec  leur  temps,  leur  entourage, 
leur  personnalité,  ce  qui  ne  pourrait  être  si  elles  eussent  été  dic- 
tées d'en  haut  comme  des  oracles  où  la  raison  humaine  n'entre- 
rait pour  rien.  D'ailleurs  on  peut  démontrer  que  plusieurs  de  ces 
prédictions  n'ont  pas  été  réalisées.  Le  prophétisme  d'Israël  est, 
comme  son  monothéisme,  un  phénomène  qui  atteint  chez  ce  peuple 
son  plus  haut  et  son  plus  beau  développement,  mais  qui  se  retrouve 
avec  des  analogies  plus  ou  moins  étroites  chez  d'autres  peuples  sé- 
mitiques. L'enthousiasme  pour  la  patrie  et  la  religion  nationale, 
voilà  le  trait  commun  à  tous  les  prophètes.  Ce  qu'il  y  a  de  souvent 

(1)  La  faculté  de  théologie  de  Lejrde  a  perdu,  il  y  a  quelques  années,  un  jeune  pro- 
fesseur, M.  Niermeyer,  qu'une  mort  prématurée  enleva  au  moment  où  sa  réputation 
commençait  à  grandir.  Ce  fut  lui  qm  révisa,  confirma  par  beaucoup  d*argumens  nou- 
veaux et  naturalisa  en  Hollande  Tinterprétation  moderne  de  TApocalypse,  cette  énigme 
dix-huit  fois  séculaire  que  la  patience  et  la  sagacité  germaniques  ont  enfin  devinée. 
Cette  faculté  a  subi  récemment  une  nouvelle  perte  dans  la  personne  de  M.  Kist,  dont  les 
travaux  en  histoire  ecclésiastique  Jouissent  en  Allemagne  d'une  grande  estime. 


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95A  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

étrange  et  même  d'incompréhensible  à  nos  esprits  prosaïques  et  ré- 
fléchis dans  leur  manière  de  dire  et  de  faire  rentre  dans  les  phé- 
nomènes de  l'inspiration  religieuse  se  manifestant  au  sein  d'un  peu- 
ple encore  primitif.  Elle  est  alors  une  prise  de  possession  subite  et 
irrésistible  du  sujet  par  l'idée  ou  le  sentiment  qui  s'empare  de  lui. 
Bien  d'autres  faits  du  même  genre  peuvent  être  recueillis  dans  l'his- 
toire. La  sincérité  de  leur  zèle  fait  que,  généralement  très  attachés 
à  la  loi  de  Moïse,  les  prophètes  en  aiment  l'esprit  plus  encore  que 
la  lettre,  et  deviennent  par  là  les  hommes  de  l'avenir,  les  annoncia- 
teurs et  les  précurseurs  de  l'Évangile.  Les  prédictions  que  l'ancienne 
théologie  voyait  réalisées  dans  l'histoire  du  Christ  et  de  l'église 
s'expliquent  bien  plus  naturellement  par  des  faits  contemporains 
ou  très  rapprochés  des  prophètes  eux-mêmes  :  ce  qui  ne  les  em- 
pêche pas  d'être  les  organes  de  cette  merveilleuse  espérance  mes- 
sianique sur  laquelle  s'est  greffé  le  christianisme,  dont  on  peut  dis- 
cerner les  rudimens  et  suivre  les  formes  variées  le  long  de  leurs 
écrits. 

Nous  devons  enfin  parler  de  M.  Scholten,  sans  contredit  l'homme 
le  plus  remarquable  de  la  théologie  hollandaise  actuelle.  Ses  ou- 
vrages, déjà  nombreux,  témoignent  d'un  vaste  savoir,  organisé  par 
un  esprit  rompu  à  tous  les  exercices  de  la  philosophie  moderne.  Le 
principal,  celui  qui  a  fondé  sa  réputation  de  théologien,  est  intitulé  : 
De  la  Doctrine  de  VÉglise  réformée  et  de  ses  Principes  fondamen" 
tatix.  Il  faut  citer  aussi  une  remarquable  Histoire  comparée  de  la 
Philosophie  et  de  la  Religion^  dans  laquelle  les  connaisseurs  admi- 
rent l'exposition  et  la  critique  des  systèmes  de  Platon,  d'Aristote, 
de  Spinoza  et  de  Hegel.  Nous  tâcherons  de  donner  un  rapide  aperçu 
de  son  riche  et  puissant  système. 

La  méthode  du  professeur  de  Leyde  est  la  spéculation  fondée  sur 
l'expérience.  Il  veut  que  le  philosophe  et  le  théologien  commencent 
par  constater  les  faits  de  la  réalité  immédiate;  mais  ce  serait  n'ar- 
river à  rien  de  positif  que  de  se  borner  à  la  seule  observation.  La 
tâche  et  l'ambition  légitime  du  penseur  consistent  à  en  déduire  des 
lois  et  des  vérités  pour  en  former  un  système  logique  et  concor- 
dant. Ce  n'est  pas  au  nom  d'une  autorité  religieuse  dictant  à  priori 
les  croyances,  et  ne  laissant  à  la  pensée  d'autre  travail  que  celui  de 
l'interprétation  grammaticale,  qu'il  faut  parler  en  saine  théologie. 
Là  comme  partout  ailleurs,  il  faut  observer  les  faits  avant  de  rien 
formuler.  Ceci  posé,  la  religion  se  présente  aux  regards  de  Tobser- 
yateur  comme  un  fait  naturel,  comme  une  tendance  spontanée  de  la 
nature  humaine,  qui  se  rattache,  avec  conscience  de  ce  qu'elle  fait, 
à  l'Être  absolu,  dont,  avant  même  que  le  raisonnement  intervienne, 
cette  tendance  implique  l'existence;  s'il  n'y  avait  pas  de  Dieu,  il 


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THÉOLOGIE  CONTEIIPORAINB   EN  HOLLANDE*  965 

n'y  aurait  pas  de  religion.  Mais  nous  sommes  encore  en  face  de 
l'infini  inconnu^  il  faut  continuer  l'observation.  C'est  en  contem- 
plant la  totalité  des  choses  dans  la  nature  et  dans  l'humanité  que 
l'homme  parvient  à  connaître  celui  dont  elles  sont  la  manifesta- 
tion, car,  l'Être  absolu  ne  pouvant  être  borné  par  le  monde  visi- 
ble, celui-ci  est  nécessairement  l'expression  de  sa  vie,  et  le  révèle 
à  ceux  que  leur  développement  intérieur  rend  capables  de  lire  dans 
le  grand  livre  de  l'univers.  Telle  est  la  distinction  entre  la  mani^ 
festation  de  Dieu  et  la  révélation^  qui  tient  une  grande  place  dans 
le  système  de  M.  Scholten,  et  qui  modifie  profondément  l'idée  vul- 
gwe  de  révélation.  En  fait.  Dieu  se  manifeste  à  tous  et  toujours; 
mais  quelques-uns  seulement  savent  interpréter  cette  manifesta- 
tion continue.  Ce  sont  les  prophètes  dans  le  sens  le  plus  large  de  ce 
mot,  ceux  que  l'antiquité  hébraïque  appela  les  voyansy  ceux  qui, 
tout  le  long  de  l'histoire,  entendirent  distinctement  la  voix  mysté- 
rieuse dont  la  multitude  ne  percevait  que  des  échos  lointains  et  va- 
gues. L'insph^tion  est  ce  don  sublime  conféré  aux  privilégiés  de 
notre  race,  cette  supériorité  du  sens  religieux  qui  les  rendit  capa- 
bles d'initier  la  foule  à  des  vérités  qu'elle  n'eût  pu  découvrir  par 
elle-même.  Sous  ce  rapport,  l'inspiration  religieuse  difiTère  quant 
à  son  objet,  mais  non  quant  à  sa  nature,  des  autres  inspirations, 
poétiques,  scientifiques,  qui  constituent  le  génie,  et  auxquelles  l'hu- 
manité doit  ses  progrès  en  tout  genre.  Seulement  il  ne  faut  pas 
confondre  la  forme  de  l'inspiration  avec  ce  qu'on  peut  appeler  son 
fonds  et  sa  substance.  L'inspiré  n'est  pas  infaillible  dans  l'expres- 
sion qu'il  donne  au  sentiment  qui  l'anime;  mais  comme  ce  senti- 
ment reflète  nécessairement  l'objet  de  l'intuition  prophétique,  il 
appartient  à  la  raison  réfléchie  de  chercher  la  vérité  intellectuelle, 
le  dogmcy  dans  la  parole  des  révélateurs.  La  révélation  ainsi  com- 
prise n'est  donc  ni  l'opposé  de  la  raison,  ni  une  promulgation  de 
prétendus  mystères  imposés  à  la  foi.  A  parler  rigoureusement,  le 
mystère,  c'est  ce  qu'on  ignore,  et  si  d'un  côté  le  mystère  doit 
exister  tant  que  l'homme  ne  sera  pas  parvenu  à  la  parfaite  con- 
naissance de  toute  chose,  de  l'autre,  à  mesure  que  la  révélation 
s* étend,  le  domaine  du  mystère  diminue,  ce  qui  est  précisément  le 
contraire  du  sens  qu'on  attache  le  plus  souvent  à  l'idée  de  mystère. 
Du  reste,  M.  Scholten  pense  que  ce  sens  vulgaire  est  une  échappa- 
toire des  orthodoxies  dépassées  par  la  raison ,  qui  ont  trouvé  très 
commode  d'abriter  sous  ce  mot  imposant  les  dogmes  élaborés,  à 
d'autres  époques,  avec  la  prétention  justement  de  préciser  ce  qui 
était  vague  et  d'éclaircir  ce  qui  était  obscur. 

Nous  voyons  se  dessiner  déjà  la  position  que  M.  Scholten  a  prise 
vis-à-vis  des  anciennes  doctrines  de  l'église.  Qu'on  nous  permette 


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056  RETUE   DES  DEUX  MONDES* 

d'entrer  ici  dans  quelques  développemens  d'un  caractère  scientifique 
qu'il  est  impossible  d'éviter  en  pareille  matière.  M.  Scholten  cherche 
bien  moins  à  nier  les  anciennes  doctrines  qu'à  dégager  de  la  lettre 
les  vérités  supérieures  qui  constituent  l'esprit.  Il  conserve  à  la  Bible 
le  rang  qui  lui  revient  incontestablement  d'après  la  marche  gra- 
duelle de  la  révélation  dans  la  conscience  humaine;  mais  sa  théorie 
de  l'inspiration  laisse  pleuie  et  entière  liberté  à  la  critique  histori- 
que. Il  ne  veut  pas  transformer  le  Christ  en  un  philosophe  moderne; 
mais  il  relève  le  fait  que,  dans  l'intuition  spontanée  que  Jésus  avait 
de  Dieu,  le  penseur  de  nos  jours  retrouve  d'importantes  et  sublimes 
vérités,  dont  le  nom  seul  est  moderne.  Ainsi  la  vieille  idée  chré- 
tienne de  Dieu  qui  est  aux  deux  implique  l'infinité  de  Dieu  et  sa 
souveraineté  sur  le  monde,  tandis  que  Y  esprit  de  Dieu  qui  pénètre 
toute  chose  et  parle  au  cœur  de  l'homme  répond  merveUleusement 
à  ce  que  la  philosophie  de  nos  joursr  a  baptisé  du  mot  lourd  et  bi- 
zarre d^ immanence.  Lorsque  l'église  du  iv«  siècle  définit  le  dogme, 
jusqu'alors  très  peu  fixé  encore,  de  la  trinité,  elle  s'appuysdt  à  bon 
droit  sur  une  impérieuse  exigence  de  la  raison,  qui  se  refuse  abso- 
lument à  l'idée  d'un  Dieu  inerte  et  solitaire  dans  les  profondeur» 
glacées  de  l'éternité;  mais  elle  ne  sut  maintenir  l'unité  de  l'essence 
divine  que  par  une  contradiction:  elle  sépara  le  Verbe  du  Saint- 
Esprit,  ne  voyant  pas  que  l'un  était  la  forme  grecque,  l'autre  la 
forme  juive  d'une  même  notion  religieuse,  et  elle  eut  le  tort  d'iden- 
tifier le  Verbe  éternel  avec  la  personne  historique  du  Christ.  Il  vaut 
mieux,  selon  M.  Scholten,  se  représenter  le  Verbe  comme  la  révé- 
lation éternelle  de  Dieu  dans  le  monde.  Dans  l'humanité,  le  Christ 
est  pour  nous,  par  sa  perfection  religieuse  et  morale,  la  manifesta- 
tion suprême  du  Verbe  divin,  qui  parle  en  lui  et  par  lui.  Jésus  est  le 
fils  de  Dieu  dans  le  «ens  de  parenté  spirituelle  avec  Dieu  que  les 
Juifs  étaient  depuis  longtemps  habitués  à  donner  à  cette  expression, 
et  dans  ce  fils  de  Dieu,  qui  fut  aussi  fils  de  l'homme,  la  nature 
humaine  a  pu  célébrer  sa  communion  avec  la  nature  divine. 

Sur  le  terram  de  l'anthropologie,  M.  Scholten  part  du  fait  expé- 
rimental que  l'homme  natt  animal,  mais  apportant  avec  lui  le  germe 
d'un  développement  sphrituel  dont  l'idéal  est  Dieu  lui-même.  Ceci 
est  vrai  de  l'espèce  aussi  bien  que  de  l'individu.  La  .chute  originelle 
est  bien  moins  dans  l'histoire  que  dans  le  cœur  de  l'homme,  qui 
passe  du  sentiment  de  ce  qu'il  doit  être  à  l'observation  de  ce  qu'il 
est.  M.  Scholten  a  consacré  quelques-unes  ^e  ses  meilleures  pages 
à  montrer  que  l'immortalité  individuelle  est  comprise  dans  le  fait 
même  que  l'homme  se  sent  appelé  à  dépasser  la  nature  physique, 
purement  organique,  et  qu'au  contrab*e  de  tous  les  êtres  vivans  qui 
l'ont  précédé  sur  la  terre,  l'esprit  en  lui  exige  souvent  le  sacrifice 


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THÉOLOGIE   CONTEMPORAINE   EN   HOLLANDE.  957 

de  la  vie  corporelle.  Le  péché  est  le  manque,  Timperfection  de  la 
vie  spirituelle,  et  par  conséquent  le  vrai  malheur,  puisque  le  bon- 
heur, pour  tout  être  vivant,  ne  peut  être  que  le  déploiement  de  sa 
vie  et  la  réalisation  de  sa  destinée.  Le  péché  est  donc  à  la  fois  ce 
qui  ne  doit  pas  être  et  l'état  intermédiaire  qui  sépare  l'état  d'inno- 
cence de  l'état  de  sainteté.  Ici  M.  Scholten  revient  sur  le  terrain 
favori  des  vieux  docteurs  réformés,  et  se  déclare  nettement  en  fa- 
veur du  déterminisme  moral  :  il  regarde  le  libre  arbitre  indifférent 
comme  une  chimère.  Ajoutons  toutefois  qu'il  s'efforce  d'éviter  l'é- 
cueil  du  fatalisme  en  disant  que  l'homme,  en  vertu  du  pouvoir  de 
réflexion  dont  il  est  doué,  peut  suspendre  sa  décision  et  se  mettre 
sous  l'influence  des  bons  mobiles;  mais  la  vraie  liberté,  selon  lui, 
consiste  dans  l'affranchissement  complet  de  toute  espèce  de  mal 
moral.  Telle  est  la  destinée  en  vue  de  laquelle  Dieu  a  créé  l'homme, 
et  il  faudra  bien  que  l'homme  y  arrive  tôt  ou  tard,  sans  quoi  le 
Créateur  serait  vaincu  par  sa  créature.  L'idée  calviniste  de  l'assu- 
rance du  salut  revient  ainsi  sous  un  jour  tout  nouveau  et  débar- 
rassée des  épouvantables  ténèbres  de  l'enfer  étemel.  D'autre  part, 
l'expérience,  qui  nous  apprend  qu'il  est  d'autant  plus  douloureux 
d'arriver  à  la  vie  sainte  qu'on  s'est  attardé  plus  longtemps  dans 
Tégoïsme  et  la  sensualité,  doit  compter  parmi  les  mobiles  qui  pous- 
sent l'homme  à  profiter  des  dispensations  divines  dont  l'histoire  est 
le  théâtre  et  dont  le  Christ  est  le  centre. 

M.  Scholten  pense  en  effet  que  le  Christ  est  sorti  des  entrailles 
mêmes  de  notre  race,  qui  doit  nécessairement,  de  même  que  les  in- 
dividus qui  la  composent,  arriver  à  la  fin  qui  lui  est  prescrite.  Dans 
le  Christ  est  réalisée  la  religion  idéale,  le  don  entier  de  soi-même  à 
Dieu  et  aux  hommes.  Dans  le  Christ,  révélateur  de  Dieu  par  la  pu- 
reté immaculée  de  son  cœur,  la  lumière  qui  éclaire  tout  homme  ve- 
nant au  monde  a  resplendi  d'un  éclat  incomparable,  et  dès  lors  aussi 
Thomme  a  lu  clairement  le  mot  que  la  nature  et  sa  conscience  ne 
lui  avaient  pas  encore  dit,  ou  qu'il  n'osait  y  déchiffrer  :  Dieu  est 
amour.  Conformément  aux  lois  qui  président  à  la  solidarité  des  es- 
prits, du  Christ  émane  une  force  régénératrice,  une  puissance  de 
lumière  et  de  vie  qui  depuis  sa  venue  agit  dans  l'humanité  comme 
un  levain,  dissipant  les  superstitions,  réformant  insensiblement  les 
institutions  sociales,  amenant  les  hommes  à  toujours  mieux  compren- 
dre leurs  devoirs  et  leur  vrai  bonheur,  jusqu'au  moment  où,  selon 
sa  parole,  la  pâte  sera  toute  levée.  Le  Christ  est  ainsi  la  démonstra- 
tion vivante  de  notre  destinée  divine,  car  il  a  possédé  déjà  sur  la 
terre  la  vie  étemelle,  et  a  pu  la  promettre  à  tous  ses  frères.  Il  faut 
donc  vivre  en  communion  morale  avec  lui,  et  appliquer  les  prin- 
cipes tirés  de  cette  source  pure  aux  travaux  de  tout  genre,  brillans 


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958  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

OU  vulgaires,  qui  remplissent  la  vie.  H.  Scholten  pense,  comme 
Schleiermacber,  que  la  vie  religieuse  doit  être  à  la  vie  ordinaire  ce 
que  l'harmonie  est  à  la  mélodie,  qu'elle  relève  et  qu'elle  soutient. 
Cest  ainsi  que  la  vie  divine  doit  couler  de  plus  en  plus  dans  les 
veines  de  l'humanité,  et  si  sa  marche  est  lente  au-gré  de  notre  im- 
patience, il  n'en  faut  pas  moins  avoir  foi  dans  l'avenir,  et,  sans  se 
lûsser  rebuter  par  les  obstacles  de  tout  genre,  marcher  à  sa  ren- 
contre avec  la  ferme  et  joyeuse  assurance  que,  selon  la  sublime  pré- 
vision d'un  apôtre,  «  Dieu  sera  enfih  tout  en  tous.  » 

Ce  qui  donne  beaucoup  de  force  à  cet  enseignement,  qu'il  a  fallu 
esquisser  ici  à  très  grands  traits,  c'est  qu'ayant  fait  une  étude  ap- 
profondie des  vieux  docteurs  réformés,  H.  Scholten  se  fait  fort 
d'affirmer  que,  loin  de  rompre  avec  la  tradition  calviniste,  il  la 
continue  dans  son  prolongement  logique  et  naturel.  Il  est  facile  de 
comprendre  maintenant  qu'un  tel  point  de  vue  est  fait  pour  lui  con- 
cilier bien  des  sympathies  en  Hollande.  C'est  pourquoi,  sans  doute, 
la  tendance  orthodoxe  voit  dans  M.  Scholten  son  adversaire  le  plus 
redoutable  et  dirige  contre  lui  d'mcessantes  attaques.  L'école  de 
Groningue  commence  même  à  trouver  grâce  à  ses  yeux  en  compa- 
raison de  cette  théologie  bien  autrement  conséquente  et  radipale. 
D'un  autre  côté,  l'esprit,  critique  avant  tout,  de  M.  Opzoomer  ne  se 
tient  pas  pour  satisfait  de  cet  enseignement,  très  libéral  sans  doute, 
mais  très  affirmatif.  Cependant  la  distance  entre  M.  Scholten  et  lui 
me  paraît  moins  grande  qu'elle  ne  semble  à  bien  d'autres.  Tous  deux 
étant  d'accord  pour  faire  précéder  toute  spéculation  de  l'obser- 
vation expérimentale ,  la  critique  de  M.  Opzoomer  peut  servir  de 
correctif  permanent  à  des  affirmations  qu'il  nie  moins  qu'il  ne  les 
juge  trop  hâtives,  tandis  que  le  système  de  M.  Scholten ,  en  rsdson 
même  des  principes  qui  en  dirigent  la  méthode,  reste  ouvert  à  toutes 
les  corrections  qu'une  observation  plus  approfondie  encore  de  la  na- 
ture et  de  l'histoire  pourra  réclamer  par  la  suite.  Le  point  sur  lequel 
onjcroit  trouver  ce  système  plus  vulnérable  que  partout  ailleurs  est 
le  déterminisme  moral  et  la  notion  purement  négative  du  péché,  qui 
en  est  le  corollaire  inévitable.  On  prétend  que  M.  Scholten  a  bien 
voulu  éviter  le  fatalisme,  mais  n'y  a  pas  réussi. 

Le  moment  n'est  pas  venu  de  décider  de  la  valeur  réelle  soit  de  ces 
attaques,  soit  de  la  doctrine  qui  en  est  l'objet.  La  lutte  est  loin  d'être 
à  son  terme.  Le  parti  orthodoxe,  abstraction  faite  de  la  vérité,  qu'il 
croit  toujours  posséder,  pourra  s'appuyer  longtemps  encore  sur  ce 
qu'il  y  a  de  plus  tenace  au  monde,  l'amour  de  la  tradition  religieuse' 
chez  le  peuple  et  dans  les  cœurs  pieux,  à  qui  leur  peu  de  besoins  intel- 
lectuels rend  la  croyance  facile.  La  tendance  prudente  et  mitoyenne 
qui  a  son  centre  à  Groningue  est  encore,  à  l'heure  qu'il  est,  celle  de 


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THEOLOGIE  CONTEMPORAINE  EN  HOLLANDE.         9b9 

la  majorité  des  classes  moyennes.  Cependant  on  ne  peut  se  dissimu- 
ler que  chaque  année  voit  augmenter  le  nombre  des  adhérens  de  ce 
qu'on  appelle  la  théologie  moderne.  Depuis  une  dizaine  d'années,  la 
jeunesse  universitaire  en  adopte  de  plus  en  plus  les  principes.  Déjà 
ces  principes  se  popularisent  par  les  écrits  et  les  prédications  de 
jeunes  et  éloquens  adeptes.  En  particulier,  on  est  frappé  du  grand 
nombre  d'hommes  distingués,  en  dedans  et  en  dehors  du  corps  pas- 
toral, qui  ont  abandonné  le  camp  de  l'orthodoxie,  vers  laquelle  leur 
éducation  ou  leurs  préférences  premières  les  avaient  d'abord  dirigés, 
pour  entrer  franchement  dans  les  tendances  qui  triomphent  à  Leyde. 
On  ne  peut,  en  tout  cas,  leur  contester  le  mérite  d'avoir  rattaché  à 
l'église  et  au  christianisme  beaucoup  d'hommes  instruits,  dans  les 
professions  libérales  surtout,  qui  sans  cela  eussent  vécu  dans  l'in- 
différence ou  l'incrédulité.  Ces  succès  croissans  font  même  que  plu- 
sieurs voix  s'élèvent  du  côté  opposé  pour  demander  que  l'on  coupe 
court  à  ce  qu'elles  appellent  des  négations  impies.  On  parle  çà  et  là 
de  mesures  disciplinaires,  de  restrictions  à  la  liberté  de  la  prédi- 
cation, de  quelque  chose  comme  un  nouveau  synode  de  Dordrecht  : 
moyens  qui  n'aboutiraient  à  rien,  que  repoussent  également  et  l'es- 
prit de  tolérance  généralement  répandu,  et  le  bon  sens  des  ortho- 
doxes instruits,  et  cette  expérience  instructive,  que  ce  fameux  synode 
n'a  pas  empêché  les  doctrines  qu'il  proscrivit  de  s'introduire,  même 
de  triompher  dans  l'église  qui  les  avait  d'abord  repoussées.  Ainsi 
M.  Scholten  et  ses  amis  peuvent  à  chaque  instant  renvoyer  à  la  barre 
du  synode  leurs  plus  ardens  adversaires  et  leur  faire  observer  que, 
jugés  au  pied  des  canons  de  Dordrecht,  ils  seraient  hérétiques  au 
premier  chef. 

Nous  avons  essayé  de  montrer  quelle  vie  nouvelle  anime  les  études 
théologiques  en  Hollande.  Nous  ne  pouvons  prétendre  cependant  à 
épuiser  la  liste  de  toutes  les  œuvres  et  de  tous  les  hommes  remar- 
quables de  la  théologie  hollandaise.  On  se  tromperait  encore  en 
pensant  que  les  cadres  précédemment  tracés  renferment  d'une  ma- 
nière absolue  tous  les  écrivains  qu'il  nous  resterait  encore  à  citer  (1). 

(i)  Parmi  ces  écriyains,  on  ne  peut  omettre  toutefois  d*en  signaler  quelques-uns.  — 
M.  Hoekstra,  professeur  au  séminaire  mennonite  d'Amsterdam,  a  rédigé  un  excellent 
commentaire  sur  le  Cantique  des  Cantiqties,  interprété  d'après  le  thème  admis  aujour- 
d'hm  dans  la  critique  allemande  d'un  dialogue  entre  Salomon  et  une  jeune  paysanne 
qu'il  t&che  d'épouser  sans  y  réussir.  —  M.  Busken  Huet,  descendant  d'une  famille  fran- 
çaise, parente  de  celle  qui  fournît  au  siège  d'Avranches  le  célèbre  évèque  du  même 
nom,  écrivain  d'un  grand  mérite  et  fort  goûté  par  les  amateurs  du  beau  style  hollandais, 
a  cherché  à  populariser  dans  des  Lettres  sur  la  Bible  les  résultats  d'une  critique  avancée 
et  quelquefois  aventureuse.  H  a,  sans  le  vouloir,  scandalisé  beaucoup  d'âmes  pieuses, 
qui  auraient  dû  se  dire  qu'il  y  avait  une  preuve  réelle  de  la  divinité  de  l'Évangile  dans 
le  fait  que  des  opinions  aussi  radicales  que  celles  du  Jeune  et  spirituel  écrivain  ne  l'em- 


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MO  BEVÎJE   DES   DEUX  MONDES. 

L'individualisme  a  trop  pénétré  l'église  hollandaise  pour  qu'il  en  soit 
ainsi,  et  il  en  est  un  peu  de  cet  abaissement  des  barrières  dogma- 
tiques dans  son  sein  comme  de  celui  que  l'économie  politique  ré- 
clame des  gouvememens  de  nos  jours  :  on  craint  toujours ,  en  les 
supprimant,  de  tarir  l'industrie,  la  production,  l'esprit  d'entre- 
prise, et  les  résultats  viennent  toujours  aussi  démontrer  combien 
ces  craintes  sont  peu  fondées,  te  fait  est  que,  depuis  le  commen- 
cement du  siècle,  la  science  et  la  vie  religieuses  ont  suivi  en  Hol- 
lande une  mai*che  ascendante,  que  tout  concourt  à  activer  encore,  et 
l'on  peut  ajouter  libertate  régnante.  La  liberté  est  une  grande  et 
belle  chose,  et  l'on  aime  à  la  voir  déployer  ainsi  sa  puissance  fécon- 
dante dans  un  pays  petit  par  l'étendue,  et  dont  le  caractère  posi- 
tif semblait  devoir  diriger  les  esprits  partout  ailleurs  que  vers  les 
régions  transcendantes.  Ce  qui  fait  oublier  bientôt  ce  que  les  dis- 
cussions religieuses  offrent  trop  souvent  d'amer  et  d'étroit,  c'est 
d'abord  que  la  prolongation  de  pareils  débats  leur  ôte  précisément 
cette  amertume  et  cette  étroitesse  qu'elles  ont  fréquemment  à  l'ori- 
gine, c'est  ensuite  que  l'homme  ne  se  montre  nulle  part  plus  fidèle 
aux  tendances  les  plus  nobles  de  son  être  que  lorsqu'il  consacre  son 
cœur  et  sa  vie  à  la  poursuite  désintéressée  de  l'invisible.  C'est  en 
vivant  de  cette  manière  qu'il  met  en  évidence  sa  destinée  immor- 
telle. 11  est  donc  fait  pour  autre  chose  que  pour  ramper  dans  la  boue 
des  intérêts  vulgaires.  Quand  on  étudie  l'homme  dans  son  histoire 
au  lieu  de  l'étudier  dans  les  abstractions  de  la  vieille  psychologie, 
on  retire  de  ses  agitations  à  la  surface  de  la  terre  toute  autre  chose 
que  du  découragement.  Ce  qui  effraie  tant  le  vulgaire,  c*est-^-dire 
rinanité  si  fréquente  des  efforts  de  la  raison  pour  atteindre  la  vérité, 
est  précisément  ce  qui  rassure  le  penseur,  car  cette  inanité  même 
ne  fait  que  rendre  plus  instructive  et  plus  étonnante  la  répétition 
constante,  acharnée,  de  ces  efforts.  Quant  à  nous,  qui  avons  foi  dans 

péchaient  pas  de  8*y  rattacher  de  tout  son  cœur.  —  M.  A.  Pierson,  pasteur  à  Rotterdam, 
recherche  de  préférence  dans  la  vérité  chrétienne  son  côté  esthétique,  et  dans  des  écrits 
estimés  s*attache  à  maintenir  les  droits  du  sentiment  religieux  sans  faire  tort  aux  résul- 
tats de  la  critique  indépendante,  dont  sa  brillante  intelligence  éprouve  le  besoin  et 
apprécie  la  valeur  en  parfaite  connaissance  de  cause.  —  M.  le  professeur  MoU,  d*Amster- 
dam,  s'est  acquis  une  grande  réputation  par  ses  travaux  sur  lliistoire  ecclésiastique.  — 
MM.  Roorda,  Veth,  Rutger,  etc.,  continuent  les  glorieuses  traditions  de  la  philologie 
hollandaise  en  matière  de  langues  orientales.  On  doit  au  premier  une  traduction  de  la 
Bible  en  javanais.  Outre  la  revue  théologique  de  Groningue  dont  nous  avons  parlé,  il 
existe  deux  recueils  périodiques,  les  GodgeUerde  Bydragen  (études  de  science  reli- 
gieuse) et  les  Jaarboeken  voor  de  wetenschap  TTieoIogte  (  annuaire  de  théologie  scienti- 
fique), le  premier  plus  spécialement  ouvert  aux  hommes  de  la  tendance  libérale.  Nous 
ne  devons  pas  oublier  non  plus  le  Dictionnaire  biblique  {Bybelsch  Woordenbok)^, qm  a 
pour  but  dMnitier  le  public  éclairé  aux  plus  récens  résultats  de  la  critique  appliquée 
aux  Ifvres  saints  dans  un  esprit  à  la  fois  respectueux  et  impartial. 


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^ 


THÉOLOGIE  CONTEMPORAINE  EN  HOLLANDE.         961 

Vesprit  humsdn,  nous  avons  des  préférences  très  arrêtées  po«r  plu- 
.sieurs  des  doctrines  à  la  fois  vieilles  et  nouvelles  que  nous  avons 
•exposées  dans  cette  étude,  et  nous  pensons  que  chacun  des  pas  faits 
^ar  l'homme  à  la  recherche  de  Dieu  le  rapproche  du  but,  même 
<[uand  il  s'en  faut  que  ce  soit  en  ligne  droite;  mais  en  accordant  au 
scepticisme  tout  ce  qu'il  voudra,  il  est  une  chose  dont  il  ne  peut 
pas  contester  la  réalité  :  c'est  la  tendance  naturelle,  infatigable  de 
j'homme  vers  un  idéal  qu'il  n'a  jamais  vu  et  qui  existe  pourtant, 
puisqu'il  ne  cesse  d'attirer  l'homme.  Je  ne  veux  pas  médire  des  pro- 
:grës  et  des  découvertes  des  sciences  d'application  immédiate.  Oui, 
l'homme  transforme  la  terre;  il  maîtrise  toujours  plus  la  nature 
qui  l'entoure,  il  en  fait  son  humble  servante,  il  la  plie  au  gré  de  ses 
l)esoins  et  de  ses  désirs  d'une  manière  vraiment  prodigieuse.  Assu- 
rément tout  cela  est  fort  beau;  mais  tout  cela  tourne  avec  la  planète 
«t  ne  sort  pas  de  l'orbite  qu'elle  décrit  depuis  qu'elle  existe.  Ce  qui 
•est  encore  bien  plus  beau  et  bien  plus  riche  de  pressentimens  révé- 
lateurs, c'est  de  voir  l'esprit  humain  s'échapper  à  chaque  instant 
par  la  tangente  pour  se  plonger  dans  l'infini. 

Ce  qui  nous  platt  aussi  dans  ce  conflit  d'idées  religieuses,  c'est 
x^ette  confiance  avec  laquelle  on  en  appelle  à  la  science,  soit  pour 
•défendre,  soit  pour  épurer  la  religion,  dans  tous  les  cas  pour  la 
fortifier.  Gela  aussi  est  de  tradition  sur  cette  terre  d'hommes  libres. 
La  théologie  n'y  est  pas  la  vieille  femme  chagrine  qui  ne  sait  que 
maugréer  contre  la  jeunesse  et  contre  le^  sciences,  ses  sœurs,  que 
jadis  pourtant  elle  concoiuoit  à  élever  après  que  la  chute  du  monde 
^ancien  les  eut  Isdssées  orphelines  et  en  bien  bas  âge.  Lorsque  l'il- 
lustre Taciturne  récompensa  la  ville  de  Leyde  de  l'héroïsme  qu'elle 
avait  déployé  contre  les  Espagnols  en  y  fondant  la  fameuse  univer- 
sité qui  fleurit  encore,  ce  fut  la  théologie  qui,  sous  les  traits  d'une 
ielle  jeune  fille  qu'entouraient  les  quatre  évangélistes,  ouvrit  le 
xortége  symbolique  où  toutes  les  sciences  du  temps  étaient  repré- 
sentées avec  leurs  attributs  respectifs.  Depuis  lors,  elles 'n'ont  cessé 
^e  vivre  en  bonne  harmonie,  se  prêtant  de  mutuels  secours.  La  théOr 
logie  hollandaise  a  trouvé  dans  le  libre  examen  son  rajeunissement 
perpétuel,  et  la  Hollande  marche  aujourd'hui  de  pair  avec  l'Alle- 
magne dans  la  rénovation  de  la  science  religieuse,  ce  grand  œuvre 
auquel  notre  siècle  est  appelé. 

Albert  Bbtille. 


ion  nvii.  6t 


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DE 


L'ALIMENTATION  PUBLIQUE 


LA  VIGNE 


L 

LA  TBBILLE  ET  LE  BAISIlf  DE  TABLE. 


L'ère  nouvelle  qui  semble  s'ouvrir  pour  les  relations  commer- 
ciales de  la  France  n'a  été  nulle  part  plus  favorablement  accueillie 
que  dans  les  parties  de  notre  territoire  où  fleurit  la  vigne.  La  pro- 
duction du  vin  est  en  effet  un  des  principaux  élémens  de  notre  in- 
dustrie agricole.  Des  conditions  exceptionnelles  de  climat^  d'expo- 
sition et  de  culture  assurent  aux  vignobles  de  France  une  suprématie 
universellement  reconnue.  Cette  prépondérance  qui  appartient  à  la 
Chine  pour  le  thé,  &  certaines  régions  intertropicales  pour  le  cacaa 
et  le  café  (1),  nous  l'avons  conquise  et  nous  la  conservons  pour  le 
vin.  En  présence  d'un  régime  plus  libéral  appliqué  à  la  viticulture 
françsdse  et  depuis  si  longtemps  réclamé  par  elle  (2),  chacun  com- 

(1)  Voyex  U  Revue  des  15  septembre,  l**  norembre  1859  et  !•' janvier  i8(M).  Dans  des 
étades  antérieures  relatives  an  sucre,  nous  avions  pressenti  la  réalisation  prochaine  des 
mesures  qui  seules  pouvaient  concilier  les  intérêts  des  industries  saccharines  rivales 
des  colonies  et  de  la  métropole,  en  développant  la  consommation  au  profit  de  tous  par 
rabaissement  des  droits  (Revue  des  i**  novembre  1857  et  l^'  mai  1859). 

(2)  Dès  1827  et  1828,  nos  trente  départemens  viticoles  adressaient  aux  chambres  des 
pétitions  signées  par  plus  de  cent  cinquante  mille  propriétaires  représentant  six  millions 
de  cultivateurs. 


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DE  l'AUlfENTATIOIl  l^UBtlQUE.  96S 

prendra  combten  il  importe  de  signaler  à  la  sollicitude  des  agricul* 
teùrs  ainsi  qu^à  Fàttentlon  du  public  en  général  les  moyens  de  tirei" 
le  mieiUeur  parti  de  la  situation  nouvelle.  Ces  moyens,  c'est  à  là 
Bcience  dé  les  rendre  pc^ulàires,  en  ne  se  bornant  pas  à  décrire  lesT 
meilleurs  pi*océdés  de  culture,  mais  en  indiquant  les  principes  et 
les  donnéek  expérimentales  sur  lesquels  ils  s'appuient* 

I.  —  LA  VIGNE  CHEZ  LES  ANCIENS.  —  COMPOSITION  DD  BAISIN. 

Suivant  d'anciennes  traditions,  que  des  recherches  récentes  ont 
confirmées,  la  vigne  est  originaire  d'Asie;  elle  crott  spontanémrat 
dans  la  Géorgie  et  la  Mingrélie,  entre  les  chatnes  du  Caucase,  àa 
Taunis  et  du  mont  Ararat.  La  vigne  est  répandue,  il  est  vrai,  à  l'état 
sauvage  dans  les  haies  et  les  bois  du  centre  et  du  midi  de  l'Europei 
mab  elle  ne  s'y  est  ainsi  propagée  qu'à  la  suite  des  tentatives  d'ac*^ 
4ïlimatation  qui  ont  doté  d'une  nouvelle  source  de  richesse  nos  coQr 
trées  viticoles  (1).  Si  Ton  voulait  ici  pe  négliger  aucune  des  faces 
du  sujet,  il  faudrait  nommer  comme  les  pères  de  la  viticulture  Osi** 
ris  en  Egypte,  Bacchus  dans  l'Inde,  Saturne  dans  la  Crète,  Noé  dans 
rillyrie.  Bomons*nous  à  constater  que  les  Grecs  et  les  Romains  con- 
naissaient deux  sortes  de  vins  alcooliques,  acerbes*- astringeas  ou 
sucrés,  analogues  à  ceux  que  nous  buvons  nous-mêmes;  mais  tout 
porte  à  croire  qu'ils  ont  commencé  par  faire  usage  surtout  des  bois- 
sons presque  exclusivement  sucrées  qu'ils  obtenaient  du  raisin,  imi- 
tant peut-être  de  cette  façon  le  breuvage  moins  savoureux  qu'ils 
vantaient  pourtant  sous  le  nom  d'hydromel.  C'est  même  seulement 
^nsi  que  l'on  peut  comprendre  les  antiques  procédés,  inapplicables 
à  notre  boisson  vineuse,  destinés  à  la  conservation  de  diflf^ens  vins 
de  l'Asie,  de  ces  vins  qui,  au  dire  de  Galien,  suspendus  au  coin  des 
cheminées  dans  de  grandes  bouteilles,  subissaient  une  véritable  con^ 
centration  appelée  fumarium;  on  les  réduisait  ainsi  en  une  sorte 
d'extrait  compacte  offrant  la  dureté  du  sel.  C'étaient  sans  doute  des 
vins  de  cette  nature,  ou  plutôt  des  moûts  sucrés  épaissis  comme  du 
miel,  qui,  suivant  PFme,  devaient  être  délayés  dans  l'eau,  puis 
éclaircis  par  une  filtration  au  travers  de  sacs  en  tissus  :  mccatiç  9i*«- 
narum.  D* après  le  conseil  de  Martial,  on  filtrait  de  même  le  doM 
•cécube  :  turbida  sollicita  transmittere  cœcuba  sacc(f^  Oa  conservait 
encore  de  semblables  vins  exposés  au  midi,  au  sommet  des  habita^- 
tions,  dans  des  locaux  particuliers  appelés^  A#rr^tti7l  vinorvm. 

« 
(i)  Rappelons  que  la  yigne  (otits  vttitftfra)  est  placée  par  les  botaplçtea  dans  la  fam^le 
des  ampélidées.  Cette  dernière  dénomination  vient  du  mot  grec  âfiireXoc  (vigne).  Le  vin 
était  nommé  dans  l'ancienne  Grèce  oTvoç,  d*où  viennent  les  mots  latin  et  français  vinum 
-et  vin. 


Gooçle   — 


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96&  RETUE  DES  MUX  M^CDES. 

Atti  extraits  sirupeux  et  sucrés  des  jus  de  raisin  ont  succédé  de^ 
véritables  vins  plus  ou  moins  alcooliques,  tantôt  acerbes,  tantôt 
doux,  suivant  sans  doute  la  variété  du  cépage  et  les  progrès  de  la> 
fermentation  spontanée.  On  trouve  dans  Pline  l'indication  de  deux 
vins  d*Albe,  Tun  doux,  dulce^  l'autre  acerbe,  austerum.  Deux  va- 
riétés correspondantes  se  rencontraient  dans  le  vin  fameux  de  Fa- 
leme.  C'étaient  bien  certainement  des  vins  gradueUement  améliorés 
par  une  lente  fermentation  que  les  anciens  considérsuent  comme  les 
meilleurs  :  on  ne  dev^t  boire  le  faleme,  suivant  Athénée  et  Galien, 
qu'au  bout  de  dix  ans,  et  il  ne  conservait  pas  plus  de  dix  années 
au-delà  de  ce  terme  ses  excellentes  qualités.  Les  vins  usuels  pou-* 
valent  être  bus  dès  la  septième  année,  tandis  que  l'on  attendsdt  vingt 
ans  avant  de  boire  le  vin  d'Albe,  et  que  Ton  gardidt  vingt-cinq  ans 
le  vin  de  Sorrente.  Gicéron,  dans  un  repas  chez  Damasippe,  fit  l'éloge 
d'un  vin  de  Faleme  de  quarante  ans  en  disant  qu'il  portait  bien  son. 
âge,  bene  œtatem  fert.  Un  vin  datant  d'un  siècle  a  été  câébré  par 
Horace  sous  la  qualification  de  vin  de  cent  feuilles.  Au  temps  des 
Romains,  on  conservait  le  vin  très  vieux  de  Faleme  dans  de  grands 
vases  {amphorœ)  en  argile  cuite,  vitrifiée  à  l'intérieur,  dont  l'ou- 
verture était  close  avec  un  tampon  de  plâtre  recouvert  d'un  enduit 
résineux.  Un  passage  de  Yir^e  prouve  que  les  Romains  ont  aussi 
fait  usage  des  vins  mousseux  : 

nie  impiger  baasit 

Spnmaatem  pateram..... 

Us  ne  dédaignaient  pas  les  vins  légers  qui  ne  se  pouvaient  garder 
I  plus  d'une  année,  comme  la  plupart  des  vins  actuels  de  la  Toscane» 
Les  vignobles  de  l'ancienne  Italie  offraient  d'ailleurs  un  assez  grand 
acmibre  de  crus  variés  produisant  des  vins  en  renom  :  sur  des  col- 
Unes,  autour  du  Mondragone,  au  pied  duquel  coulait  l'Iris  (aujour- 
jd'hui  le  Garigliano),  on  récoltait  les  raisins  d'où  l'on  savait  obtenir  le 
faleme  et  le  massique.  Les  vignobles  situés  aux  environs  de  Gaëte 
fournissaient  les  vins  de  Fondi  et  d'Amiela.  Cependant  à  la  suite 
des  progrès  du  luxe  s'introduisirent  dans  Rome  les  vins  généreux  et 
parfumés  de  Lesbos,  de  Ghio,  de  Gos,  d'Éphèse  et  de  Glazomèoe. 
Déjà  aussi  Ton  distinguait  les  deux  qualités  difiîèrentes  que  l'oa 
peut  obtenir 'soit  par  le  simple  écrasage  des  grappes  et  l'écoulement 
spontané  du  jus,  soit  par  la  trituration  plus  énergique  du  fouli^ 
et  l'action  de  la  presse.  La  première  qualité  représentait  le  jus  pur 
du  fruit,  la  deuxième,  ou  vin  de  pressurage,  contenait  en  proportions 
notables  les  principes  acerbés-astringens  et  colorés  extraits  par  le 
contact  plus  prolongé  du  liquide  avec  les  pépins,  les  pellicules,  etc.  Gea 


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DE  l'ALQIENTATK»!  PUBLIQUE.  065 

dénominations  correspondai^t  aux  mots  grecs  ivpÔToç  et  ^cunpaîbç, 
antérieurement  employés  pour  caractériser  les  vins  qui  provenaient 
également  des  jus  de  premier  et  de  second  jet  obtenus  d'un  même 
fruit. 

Si  l'art  de  faire  le  vin,  emprunté  aux  Grecs,  était  en  progrès  chez 
les  Romains,  ils  avaient  cependant  adopté  l'antique  coutume  d'ajou- 
ter au  jus  de  la  vendange  diverses  substances  aromatiques,  en  vue 
sans  doute  d'assurer  la  conservation  et  de  rehausser  le  goût  de  leurs 
vins,  moins  variés,  moins  suaves  et  plus  facilement  altérables  que 
les  produits  mieux  préparés  de  nos  célèbres  vignobles.  On  trouve  en 
effet  dans  un  curieux  recueil  du  iv*  siècle,  les  Géopaniques  y  une  foule 
de  recettes,  populaires  chez  les  Grecs,  indiquant,  pour  cet  usage, 
l'emploi  de  résines  et  de  plantes  que  caractérisent  des  essences  odo- 
rantes douées  d'une  forte  saveur.  Pline  rapporte  qu'en  Italie  l'habi- 
tude était  générale  de  mélanger  aux  produits  des  vendanges  de  la 
rérâie  et  de  la  poix,  afin  de  communiquer  aux  vins  faibles  une  sa- 
veur piquante.  Les  connaissances  relatives  aux  variétés  de  vignes 
étaient  alors  bien  peu  avancées,  car  on  ne  cite  qu'un  seul  ouvrage 
d'ampélographie,  composé  par  le  sénateur  Pétrus  Crescentius.  En- 
core cet  ouvrage  ne  contenait-il  que  la  description  incomplète  de 
quelques  espèces  de  vignes. 

Depuis  cette  époque  jusqu'à  nos  jours,  les  variétés  de  vignes  se 
sont  teUement  multipliées  par  la  voie  facile  des  semis,  que  l'embarras 
est  devenu  grand  de  choisir  entre  elles  et  de  s'arrêter  aux  cépages 
les  mieux  appropriés  à  chacune  de  flos  régions  viticoles.  La  difficulté 
s'est  accrue  bien  davantage  et  a  dû  paraître  tout  à  fait  inextrica- 
ble lorsqu'on  s'est  aperçu  qu'un  grand  nombre  des  cépages  ran- 
gés à  juste  titre  parmi  les  meilleurs  représentaient  parfois  une 
même  variété  connue  des  nombreux  viticulteurs  sous  vingt  dénomi- 
nations différentes.  Comment  une  pareille  confusion  a-t-eUe  pu  s'éta- 
blir dans  la  nomenclature  des  vignes?  Il  est  facile  de  le  comprendre, 
si  l'on  songe  que  chacune  des  variétés  en  renom  dans  une  région 
viticole,  multipliée  par  voie  de  bouture  ou  de  provignage  en  d'autres 
localités  où  se  rencontraient  des  conditions  différentes  de  sol,  de 
climat,  etc.,  a  pu  souvent  produire  des  fruits  de  composition  diffé- 
rente et  des  vins  plus  éloignés  encore  du  type  primitif.  C'est  adnsi 
par  exemple  que  la  tribu  des  carmenets  ou  carbenets^  comprenant 
quatre  ou  cinq  sous-variétés ,  fournit,  suivant  des  circoifstances  lo- 
cales difficiles  à  déterminer  exactement,  les  exceUens  vins  de  longue 
conservation,  mais  distincts  entre  eux,  de  Château-Laffitte,  Château- 
Margaux,  Saint-Ëmilion,  Médoc,  Graves.  Les  mêmes  plants  intro- 
duits en  Toscane  ont  donné  des  vins  très  différens,  de  qualité  bien 
inférieure.  C'est  ainsi  encore  que  la  tribu  des  pineaux  constitue  la 


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966  BEVUE  DES  DEUX  MONDES.' 

base  principale  des  vins  des  grands  crus  de  la  Bourgogae«  de  la 
Champagne  et  de  la  Hongrie,  qui  offrent  pour  la  plupart  entre  eux 
de  grandes  dissemblances. 

Le  but  principal  de  la  culture  de  la  vigpe  entreprise  sur  une 
grande  échelle  est  de  produire  le  fruit  dont  certaines  vairiétés  dis- 
tinctes forment  la  base  de  la  fabrication  des  différons  vins;  c*estao^ 
cessoirement  que  dans  nos  vignobles  on  récolte  des  raisins  de  table  : 
ceux-ci  donnent  lieu  à  des  cultures  spéciales  moins  étendues.  Lors* 
qu'on  se  propose,  en  cultivant  ds^is  des  conditions  favorables  des  cé- 
pages choisis,  d'obtenir  certaines  variétés  de  raisins  de  table,  il  est 
facile  d'apprécier  directement  les  qualités  qui  plairont  au  phis  grand 
nombre  de  consommateurs.  Que  le  goût  du  fruit  (saveur  et  odeur) 
soit  agréable,  que  la  maturité  soit  régulière  et  complète  au  même 
moment  dans  toutes  les  parties  de  .chaque  grappe,  qu'à  cet  elfet  tes 
grains  se  trouvent  naturellement  ou  soient  artificiellement  e^aoéa 
au  point  convenable,  que  la  pellicule  du  fruit  soit  fine,  la  pulpe 
sucrée,  juteuse  et  souple,  et  le  but  pourra  être  regardé  c(mime  bJ^ 
teint.  Il  ne  saurait  en  être  de  même  à  l'égard  des  raisins  deatinéd 
à  la  fabrication  du  vin  :  la  dose  de  sucre  spécial  {glucose)  que  le 
fruit  renferme  peut  bien  donner  l'indice  certain  de  la  proportion 
d'alcool  ou  de  la  qualité  vineuse  capable  de  garantir  la  force  et  d'as- 
surer la  conservation  du  vin  ;  mais  cette  notion,  suffisante  tout  au 
plus  s'il  s'agissait  de  préparer  par  la  distillation  de  l'alcool  ou  do 
l'esprit-de-vin  à  haut  titre,  ne  saurait  faire  présager  la  qualité  duvin^ 
ni  même  celle  de  l'eau-de-vie  de  table,  que  l'on  voudrait  obtenir  à 
l'aide  des  moyens  usuels  de  vinification  et  ^  distillation.  Ce  ne  ae^ 
rait  qu'après  l'extraction  du  jus  et  l'accomplissement  de  toutes  Les 
phases  d'une  fermentation  convenablement  excitée  d'abord,,  modè^ 
rée  ensuite  et  longtemps  prolongée,  que  Y&a  pourrait  acquérir  des 
données  certaines  à  cet  égard.  IL  importe  de  oonnattre  la  structura 
du  fruit  (le  la  vigne,  la  nature  des  différons  tissus  organiques  qui  le 
composent;  il  faut  apprécier  le  rôle  variable  suivant  les  circonstances 
que  peut  remplir  dans  la  fermentation  chacune  des  siibstamoes  qiio 
renferme  le  rsûsin  parvenu  au*  terme  de  sa  maturité.  Si  la  science 
de  l'analyse  immédiate  n'est  pas  encore  assez  avancée  pour  déceler 
dans  le  jus  du  raisin  les  principes,  en  tfèë  minimes  doses,  qui  pac 
leurs  transformations  ultérieures  développeront  très  lentemjeot  le 
bouquet  spécial  de  chacun  des  vins  de  nos.  grands  crus,  la  pby^o- 
logie  végétale  et  la  chimie  du.  moins  sont  en  mesure  de  mettre  en 
évidence  les  causies  qui  favorisent  la  sécrétion  de  ces  principes  im-. 
médiate,  celles  qui  développent  ou  entravent  la  marche  d'une  fer- 
mentation régulière,  etc. 

Quiconque  a  examiné  attentivement  les  différentes  parties  d'utt 


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DE   L*ÂLIIIENTlTIOIf   PUBLIQUE.  M7 

grain  de  raisin  aura  pu  voir  qu'il  est  superficiellement  recouvert 
d'une  légère  couche  d'efflorescence  blanchâtre,  sorte  de  cire  flocon- 
neuse qui  le  protège  contre  Tacticm  directe  de  Thumidité  atmosphé- 
rique. £n  s' aidant  de  la  loupe  ou  mieux  du  microscope,  on  distingue 
par  l'analyse  dans  la  mince  pellicule  épidermique  plusieurs  substan- 
ces grasses,  cireuses,  minérales  et  azotées  injectant  la  membrane  de 
cellulose  douée  d'une  forte  agrégation  (1).  Cette  structure  et  cette 
composition  spéciale  rentrent  dans  une  des  lois  générales  qui  prési- 
dent au  développement  des  végétaux,  et  qui  donnent  à  l'épiderme 
recouvrant  toutes  leurs  parties  la  propriété  de  résister  à  la  plupart 
des  agens  météoriques.  Immédiatement  sous  l'épiderme  du  grain  de 
raisin,  on  trouve  un  tissu  adhérent  qui  renferme  la  matière  colo- 
rante (2);  ce  tissu  contient  aussi  des  essences  odorantes,  du  tanin, 
des  sul^tances  azotées,  des  sels  à  base  alcaline  et  magnésienne. 
Sous  le  tissu  spécial  que  nous  venons  de  décrire  se  trouve  enfin 
toute  la  masse  interne  du  fruit,  formée  d'un  tissu  cellulaire,  sorte 
de  pulpe  contenant  le  suc  presque  incolore  (3).  Cette  pulpe  est  tra- 
versée par  des  vaisseaux  déliés  qui  se  rattachent  aux  ^pins  et  leur 
portent,  de  même  qu'aux  dilTérentes  parties  du  raisin,  des  liquides 
séveux  (4). 

Le  jus  se  trouve  donc  renfermé  dans  les  cellules  à  minces  pa- 
rois de  toute  la  masse  pulpeuse;  c'est  ce  jus  sucré  qui  s'écoule 

(i)  La  cellalose  est  une  substance  plastique  qui,  sécrétée  pendant  le  cours  de  la  vé- 
gétation, forme  la  base  organique  des  cellules,  vaisseaux,  fibres  allongées,  et  constitue 
ainsi  les  parties  élémentaires  de  tout  l'édifice  végétal.  Sous  les  formes  filamenteuses  des 
fibres  textiles  du  chanvre,  du  lin,  de  Turtica  nirea,  du  coton  (poils  de  la  graine  du  co- 
tonnier), la  cellulose  constitue  Télément  presque  unique  de  la  fabrication  des  fils,  des 
tissus  de  toiles  et  des  différons  papiers.  Un  exemple  entre  mille  prouvera  Tuttlité  de 
cette  substance^  En  ce  moment,  par  suite  de  Ténorme  développement  des  écrits,  des  im- 
pressions de  livres  et  journaux,  4e  la  (hbrication  des  papiers  peints,  les  papeteries 
numqnent  à  tel  point  de  matière  première  que  le  commerce  des  chiffons  se  trouve  au 
rang  des  graves  questions  internationales. 

(2)  Dans  tous  les  raisins,  la  matière  colorante  se  compose  d*une  substance  brune  et 
d*une  autre  jaun&tre;  dans  le  raisin  noir,  on  trouve  en  outre  des  principes  colorans 
rouge  et  bleu,  dont  le  mélange,  suivant  que  l'un  ou  Tautre  domine,  produit  les  diverses 
nuances  de  violet  tournant  au  rouge  ou  au  bleu  sombre  qui  caractérisent  les  nombreuses 
variétés  de  raisins  eit  de  vins  rouges. 

(3)  Quelques  variétés  seulement  contiennent,  jusque  dans  toute  la  masse  de  la  pulpe 
cluuniue  du  fruit,  des  matières  colorantes  offrant  une  nuance  violette  foncée.  Ces  sortes  de 
vignes  ne  sont  en  général  cultivées  qu'exceptionnellement,  et  les  raisins  dite  teinturiers 
qu'elles  produisent  sont  destinés  à  la  préparation  des  vins  de  couleur  intense  qu'on 
emploie  pour  rehausser  la  teinte  des  vins  trop  pâles. 

(4)  Les  pépins,  sorte  de  noyau  renfermant  l'amande  et  le  germe  de  la  graine,  se 
canMstérisent  par  une  structure  serrée,  presque  ligneuse,  que  j'ai  décrite  avec  M.  de 
miiwl  (vol.  XXX  et  XXn  des  Mémoires  de  1^ Académie  des  Sciences).  Dans  les  pépins  de 
raisin,  les  principes  les  plus  abondans,  outre  la  cellulose  et  le  ligneux,  sont  le  tanin  ou 


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968  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dès  qu'une  légère  pression  déchire  le  faible  tissu.  Le  jus  se  mé- 
lange alors  en  proportions  variables  avec  les  sucs  plus  particuliè- 
rement doués  de  l'arôme  et  de  la  couleur  (1).  Quant  à  la  rafle  ou 
grappe  (orTaçu^iri)  dépouillée  des  fruits,  elle  se  compose  principale- 
ment des  pédoncules  ramifiés  entre  eux  qui  supportent  les  gradns 
de  riûsin.  Bien  qu'elle  ne  contienne  sensiblement  ni  sucre  ni  princi- 
pes aromatiques,  elle  peut  compléter  utilement  le  goût  et  certaines 
qualités  des  vins  soumis  au  cuvage,  en  leur  communiquant  une  lé- 
gère amertume  due  au  tanin  qu'elle  renferme.  Au  reste,  les  propor- 
tions des  principes  sucrés,  acidulés  et  aromatiques  deviennent  di- 
rectement appréciables  au  goût  vers  l'époque  de  la  maturité  du 
fruit  :  c'est  même  sur  ces  diverses  proportions  que  repose  presque 
exclusivement  la  qualité  des  raisins  de  table;  les  autres  principes, 
beaucoup  moins  sapides  ou  moins  aisément  discernables  à  l'odo- 
rat, contribuent  à  développer  les  propriétés  nutritives  du  raisin. 

C'est  plus  particulièrement  aux  quantités  de  matière  sucrée  (glu- 
cose) contenue  dans  leur  suc  que  les  raisins  destinés  à  la  fabrica- 
tion de  l'alcool  où  esprit-de-^vin  doivent  leur  valeur  réelle,  car  la 
quantité  d'alcool  qu'ils  fournissent  est  proportionnée  à  la  dose  du 
sucre  qu'ils  renferment.  11  en  est  autrement  des  variétés  plus  nom- 
breuses destinées  à  la  fabrication  du  vin  et  des  eaux-de-vie  fines, 
variétés  choisies  que  l'on  propage  par  voie  de  grande  culture  dans 
certaines  régions  viticoles.  Ce  n'est  certainement  pas  à  l'aide  de  la 
simple  dégustation  que  l'on  pourrait  fixer  le  choix  à  cet  égard,  car 

acide  taaiqae,  qui  duis  les  vins  soumis  au  cuvage  s^ajoute  au  tanin  des  enveloppes  du 
raisin ,  et  une  huile  grasse  de  la  nature  de  celles  que  toutes  les  graines  renferment. 
Cette  huile,  propre  à  Téclairage  et  à  la  fabrication  du  savon,  peut  en  être  parfois  ex- 
traite économiquement  (dans  la  proportion  de  10  à  12  pour  100),  lorsqu'on  ne  prétèce 
pas  employer  les  pépins  à  la  nourriture  des  poules,  des  faisans,  ce  qui  utilise  en  outre 
les  substances  asotées  également  contenues  dans  les  pépins. 

(1)  Nous  venons  de  désigner  les  substances  organiques,  colorantes,  aromatiques, 
astringentes,  azotées,  grasses  et  salines  renfermées  dans  le  tissu  qu*on  rencontre  immé- 
diatement sous  Tenveloppe  épidermique  du  raisin.  Pour  compléter  Tindication  de  la 
composition  chimique  du  fruit,  nous  devons  i^outer  les  principes  contenus  dans  la  masse 
globuleuse  sous-Jacente  :  ce  sont,  outre  Teau  qui  les  tient  en  dissolution,  la  glucose,  douée 
de  la  saveur  douce  et  sucrée,  les  acides  pectique,  malique,  le  bitartrate  et  le  racémate 
(de  racemus,  grappe  de  raisin)  de  potasse,  concourant  tous  à  développer  la  saveur  acidu- 
lée du  fhiit;  Talbumine,  qui  joue  un  rôle  utile  dans  Talimentation  des  hommes  et  sert 
à  nourrir  le  ferment,  principe  latent  aussi  renfermé  dans  le  raisin;  des  substances 
grasses;  enfin  diflérens  sels.  Les  iodures  par  exemple  se  rencontrent  en  plus  fortes  pro- 
portions dans  les  vins  des  contrées  maritimes,  notamment  des  vignobles  de  nie  de  Ré 
et  de  La  Rochelle.  Le  goitre  étant  inconnu  dans  ces  contrées  et  généralement  sur  tout 
le  littoral  des  mers,  on  en  a  conclu  que,  pour  faire  disparaître  cette  affection,  il  faudrait 
faire  usage  dans  les  localités  où  elle  règne  d*alimens  et  de  boissons  aussi  riches  en  iode 
ou  sels  iodurés  que  les  substances  alimentaires  généralement  en  usage  dans  les  piQrft 
plus  favorisés.  » 


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DE  l'alimentation  pubuque.  960 

la  valeur  du  produit  de  ces  grandes  industries  rurales  d^nd  non- 
seulement  des  principes  sucrés,  sapides  et  aromatiques  contenus  dans 
la  pulpe  juteuse,  mais  encore  de  ceux  que  renferment  des  tissus  plus 
résistans  sous  Fenveloppe,  dans  les  pépins  et  parfois  jusque  dans 
la  rafle.  Or  Tinfluence  exercée  par  ces  principes  en  quelque  sorte 
latens  ne  peut  se  faire  pleinement  sentir  qu'après  un  laps  de  temps 
considérable  qu'exige  l'accomplissement  graduel  des  fermentations^ 
actives  d'abord,  puis  lentement  prolongées  jusqu'au  terme  où  le 
développement  complet  de  l'alcool  et  des  produits  doués  de  saveur 
et  d'arômes  complexes  forme  le  bouquet  particulier  à  chaque  sorte 
de  vin  et  aux  excellentes  eaux-de-vie  de  Cognac  préparées  dans  les 
Gbarentes.  Ce  n'est  qu'au  bout  de  plusieurs  années  que  des  résultats 
définitifs  peuvent  être  acquis,  et  permettent  d'apprécier  la  valeur 
de  la  variété  de  vigne  qui  les  a  fournis.  La  difficulté  de  cette  appré- 
ciation semble  bien  plus  grande  encore  lorsqu'on  sait  à  quel  point 
la  qualité  des  raisins  de  table,  de  ceux  aussi  qui  sont  destinés  à  la 
fabrication  du  vin  et  des  eaux-de-vie  fines,  peut  varier  suivant  la 
nature  des  terrains,  les  climats,  les  saisons  et  les  soins  donnée  aux 
vignes. 


U.  ~  CLàSSinCATlON  0ES  RAISINS  DB  TABLE. 

Un  des  premiers  besoins  de  la  viticulture,  c'est  une  direction 
scientifique  donnée  à  ses  efforts;  il  lui  importe  essentiellement  par 
exemple  de  voir  les  produits  qu'elle  peut  obtenir  soumis  à  une  clas- 
sification méthodique.  Arrêter  une  bonne  nomenclature  des  cépages, 
telle  est  la  tâche  que  la  science  s'est  appliquée  depuis  longtemps  à 
remplir.  Il  y  a  là  une  question  d'un  haut  intérêt  pour  les  proprié- 
taires et  les  cultivateurs  de  toutes  les  contrées  où  la  végétation  de 
la  vigne  est  profitable,  de  celles  même  où  la  culture  forcée  dans  les 
serres  serait  seule  permise.  Depuis  les  temps  anciens,  on  a  compris 
la  haute  utilité  de  ces  données  pratiques,  et  un  grand  nombre  d'au- 
teurs se  sont  efforcés  de  les  réunir.  Malheureusement  des  moyens 
suffisans  ont  fait  défaut  à  tous,  tandis  qu'un  concours  fortuit  et  tout 
récent  de  circonstances  favorables  nous  promet  dans  un  avenir  pro- 
chain une  solution  définitive. 

Sans  remonter  aux  écrits  du  temps  des  Nabathéens  (1) ,  des  Ara- 
bes, des  Grecs  et  des  Romains,  qui  ont  traité  la  plupart  des  questions 

(1)  H.  le  comte  Odart,  dans  la  deuxième  édition  de  son  TroM  d*Ampéhgraphie,  cite 
PouTTage  de  Kutsami,  écrit  en  chaldéen  et  très  estimé  des  Arabes  au  temps  de  leur 
splendeur. 


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970  REYUE  DES  DEUX  MONDES* 

relatives  au  choix  des  variétés  et  à  la  culture  de  la  vigoe,  ni  même 
à  notre  illustre  compatriote  Olivier  de  Serres,  qui  a  posé  les  bases 
de  tant  d'utiles  pratiques  agricoles,  nous  pouvons  citer  les  essais  de 
l'abbé  Rozier,  éminent  viticulteur  du  xvm*  siècle,  et  les  encourage- 
mens  offerts  par  M.  de  Cbampagny  en  vue  de  former  une  collection 
de  vignes  qui  réunît  les  types  des  meilleures  variétés  reconnues  par 
Texpérience  dans  les  régions  où  prospère  la  viticulture  (1).  Il  était 
réservé  à  notre  époque  d'arriver,  dans  cette  voie  expérimentale^  à 
des  résultats  vraiment  pratiques.  La  Société  centrale  d'agriculture 
avait  dès  longtemps  compris  les  avantages  d'une  exacte  synonymie 
des  bonnes  variétés  de  vignes  françaises  et  étrangères.  £n  18Â0, 
elle  applaudissait  des  premières,  par  l'organe  d'Oscar  jLederc 
Tbouin,  aux  efforts  heureux  de  M.  le  comte  Odart,  qui  entretieût 
une  belle  collection  de  vignes  sur  son  domaine  de  La  Dorée,  auprès 
de  Tours.  En  1850,  M.  le  duc  Decazes  fut  nommé  par  cette  société 
président  d'une  commission  spéciale;  il  vient  de  reprendre  avec  de 
nouveaux  moyens  de  succès  le  projet  qu'il  avait  autrefois  mis  à  exé- 
cution en  établissant  dans  le  vaste  jardin  du  Luxembourg  ime  grande 
collection  des  cépages  français  et  étrangers,  qui  compte,  suivant 
MM.  le  duc  Decazes,  Hardy  et  Bouchardat,  près  de  deux  mille  va- 
riétés distinctes.  Il  ne  s'agit  plus  que  de  rectiûer  définitivement  la 
nomenclature  de  ces  variétés  nombreuses,  de  la  rendre  complète 
et  facile  à  consulter  à  l'aide  d'une  double  classification  par  région 
vitîcole  et  suivant  un  ordre  alphabétique,  enfin  de  comparer  les 
qualités  de  tous  les  produits  réunis  au  Luxembourg  en  cultivant 
des  plants  de  la  collection  tout  entière  sous  les  conditions  diffé- 
rentes que  déterminent  les  climats  variés  de  la  France,  à  Paris, 
Tours,  Montpellier,  en  Algérie  (2).  Cette  comparaison,  pleine  d'in- 

(1)  L*abbé  Rozier  avait  entrepris  en  1780  de  foader  un  établissement  dans  lequel 
il  se  proposait  de  dresser  la  synonymie  des  cépages,  d'indiquer  leurs  caractères  distinc- 
tifs,  les  procédés  de  culture  et  de  taille  propres  à  chaque  variété,  les  qualités  des  pro- 
duits et  les  proportions  des  mélanges  de  raisins  qui  pouvaient  donner  les  vins  les  plus 
estimés.  Divers  obstacles  imprévus  firent  échouer  son  projet.  M.  de  Cbampagny,  mi^ 
nistre  sous  le  premier  empire,  donna  la  mission  de  rectifier  la  nomenclature  des  cépages 
à  Bosc,  membre  de  la  section  d*économie  rurale  de  l'Académie  des  Sciences  et  de  la 
Société  d'Agriculture.  Ce  savant,  par  des  recherches  actives  en  différentes  contrées, 
s'était  mis  en  mesure  d'accomplir  la  t&che  difficile  qui  lui  était  confiée;  mais  la  mort 
vint  le  surprendre  avant  qu'il  eût  réuni  ses  observations  nombreuses  en  un  corps  d'où* 
vrage  méthodique. 

(2)  Les  dispositions  qui  ont  été  prises  avec  l'appui  de  M.  le  ministre  de  l'agriculturt 
permettront  de  maintenir  la  collection  de  Paris  dans  le  jardin  du  Luxembourg.  La  col- 
lection de  l'Algérie  sera  confiée  aux  soins  de  M.  Hardy,  l'hAnle  directeur  des  pépinières 
centrales  qui  répandent  chaque  année  dans  notre  vaste  colonie  un  grand  nombre  de 
bonnes  espèces  et  variétés  d'arbres  à  fruit  et  forestiers.  M.  llarès,  correspondant  de  la 
Société  centrale,  surveillera  la  culture  de  hi  collection  transplantée  dam  le  départe- 


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DE  L  ALIMENTATION  PUBUQUE.  971 

térêt  et  d'utiles  enseignemens,  permettra  de  recrariaitre  et  de  pro- 
pager avec  une  certitude  jusqu'alors  inespérée  les  meilleurs  cé- 
pages, ceux  qui  seront  le  mieux  appropriés  au  sol,  au  climat  et 
«ux  expositions  dans  chaque  partie  de  notre  territoire  où  la  culture 
de  la  vigne  peut  s'étendre.  Ainsi  pourront  être  satisfaits  les  be- 
soins nouveaux  créés  par  les  relations  internationales  plus  éten- 
dues qui  donnent  aujourd'hui  une  si  grande  importance  aux  produits 
en  raisins,  vins  et  eaux-de-vie  des  grands  crus  de  la  France.  Par 
une  heureuse  coïncidence  (1) ,  nous  sommes  en  mesure  de  donner 
un  premier  aperçu  des  rectifications  proposées  dans  les  nomencla- 
tures admises,  en  supprimant  les  synonymes  inutiles,  d'indiquer 
ainsi  les  choix  à  faire  parmi  les  meilleurs  cépages,  enfin  de  signaler 
les  noms  des  variétés  de  vignes  propagées  à  tort,  et  dont  il  convient 
de  rejeter  définitivement  la  culture.  Diverses  objections  se  sont  pro- 
didtes,  il  est  vrai,  contre  l'utilité  de  ces  nomenclatures  de  cépages: 
on  prétend  par  exemple  que  les  variétés  de  vignes  transplantées 
dans  des  localités  différentes  dégénèrent  ou  se  transforment;  mais 
nos  plus  savans  viticulteurs,  en  reconnaissant  que  les  fruits  d'un 
même  plant  varient  avec  les  conditions  de  terrain^  de  culture,  d'ex- 
position et  de  climat,  font  remarquer  qu'il  n'y  a  point  là  dégéné- 
rescence ni  transformation,  car  le  même  plant,  ramené  aux  condi- 
tions primitives,  peut  donner  encore  de  semblables  produits,  et 
toujours  des  différences  du  même  ordre  se  maintiendront  entre  les 
variétés  plus  ou  moins  hâtives;  toujours  aussi,  par  un  judicieux 
choix  des  cépages,  on  obtiendra  dans  chaque  région  des  vins  de 
qualité  supérieure.  Les  préjugés  contraires  à  cette  utile  méthode  ne 
reposent  que  sur  des  observations  mal  faites  (2). 

ment  de  l'Héraalt,  et  M.  Demetz,  le  savant  agronome -administrateur  qui  dirige  avec 
tant  de  zèle,  de  dévouement  et  de  succès  la  colonie  pénitentiaire  de  Mettray  (où  six  cent 
cinquante  enfans  sur  sept  cents  travaillent  à  la  culture  de  250  hectares),  met  le  pins 
•gracieux  empressement  à  cultiver  la  collection  destinée  au  département  de  Tlndre.  Déjà 
IL  le  duc  Decazes  a  pu  8*assurer  lui-même  du  concours  quMI  est  possible  d*attendre  de 
la  part  des  Jeunes  détenus  :  pendant  son  séjour,  une  brigade  d'entre  eux  ftit  diargée, 
d*aprè8  ses  indications,  de  dresser  par  département  une  liste  alphabétique  des  céî>ages. 
Les  jeunes  ouvriers,  devenus  apprentis  viticulteurs,  parvinrent,  après  s'y  être  pris  à 
deox  fois  il  est  vrai,  à  dresser  exactement  la  table  alphabétique  qui  leur  était  demandée. 

(1)  La  réunion  récente  d'un  congrès  pomologique  de  nos  plus  habiles  viticulteurs,  la 
plupart  membres  des  sociétés  d'horticulture  du  Rhône,  de  la  Gironde  et  de  nos  deux 
Sociétés  centrales  d'agriculture  et  d'horticulture. 

(2)  Citons  à  ce  propos  l'exemple  assez  curieux  d'un  professeur  de  culture  peu  fluni- 
liarisé  avec  certaines  habitudes  Incales.  Ayant  rapporté  lui-même  cinq  ceps  de  Fratai- 
Q^Ieau,  il  avait  constaté  que  ces  vignes  transplantées  avaient  dès  la  première  fructlfl- 
cation  produit  des  raisins  dont  les  grains  étaient  très  serrés,  tandis  qu'à  Fontainebleau 
les  grappes  de  chasselas  portaient  toujours  des  grains  assez  écartés.  Il  ignorait  sans 
doute  qu'à  Fontainebleau  on  assure  artificiellement  cet  utile  écartement  des  fruits  snr 
chaque  grappe  en  coupant  avec  de  fins  dseaux  les  grains  trop  rapprochés  les  uns.  des 


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972  I^YUE   DES   DEUX  MONDES. 

Les  raisins  de  table  peuvent  être  classés  en  cinq  tribus  distinctes  : 
les  chasselas j  Xesmuscais^  les  spiranSy  les  ulliadey  les  malvoisies. 

C'est  avec  raison  que  la  première  place  parmi  ces  tribus  est  accor- 
dée aux  chasselas.  Par  leur  douce  saveur,  leurs  qualités  salubres, 
ces  excellens  raisins  ont  mérité  la  préférence  que  très  généralement 
on  leur  accorde,  et  justifient  les  efforts  des  viticulteurs  pour  les  pro- 
pager dans  nos  campagnes,  soit  en  espaliers  ou  contre-espaliers  dans 
des  vignobles  spéciaux,  soit  même  dans  les  serres  des  contrées  où 
le  climat  n'en  permettrait  pas  la  culture  en  plein  air.  Le  plus  re- 
nommé parmi  les  raisins  de  cette  tribu  est  le  chasselas  doréy  que  l'on 
cultive  avec  un  si  grand  succès  aux  environs  tle  Fontainebleau  et 
de  Thomery,  et  qui  se  récolte  ordinairement  en  septembre  (1).  Les 
diverses  boutures  de  cette  variété  ont  reçu  différons  noms  selon  les 
circonstances  locales  et  la  culture,  qui  ont  pu  modifier  les  formes,  la 
couleur,  le  goût,  parfois  même  changer  l'époque  de  la  maturité.  Une 
sous-variété  du  chasselas  doré  a  reçu  le  nom  de  chasselas  rouge; 
on  la  récolte  à  la  môme  époque,  en  septembre.  Ses  grains  arrondis, 
que  caractérise  une  inégale  coloration  rose,  ont  une  saveur  sucrée 
très  agréable.  On  connaît  sous  la  dénomination  de  chasselas  rose  (2) 
une  autre  variété  distincte,  teintée  d'un  beau  rose;  c'est  un  des  meil- 
leurs chasselas.  Cette  variété  excellente,  venue  d'Italie,  est  très  pro- 
ductive; les  fruits  en  sont  faciles  à  conserver  paa*  les  moyens  simples 
qui  s'appliquent  à  tous  les  raisins  de  table. 

Dans  la  tribu  des  chasselas,  on  remarque  encore  plusieurs  varié- 
tés spéciales  :  le  chasselas  coulard  (3),  ainsi  nommé  de  ce  que,  vers 
le  moment  de  la  floraison,  il  est  sujet  à  couler ^  c'est-à-dire  que  le 
pollen  de  ses  fleurs  se  dissipe,  et  les  phénomènes  de  la  fructifica- 
tion ne  peuvent  s'accomplir;  plus  hâtif  d'ailleurs  que  les  autres  va- 

aatres  :  pour  rendre  les  conditions  égales,  il  aurait  donc  fallu  faire  venir  aussi  de  Fon* 
tainebleau  les  ouvrières  habituées  à  ce  travail ,  ou  du  moins  adopter  leur  utile  pratique. 

(i)  Une  anecdote  curieuse  que  je  tiens  d*un  savant  ami  (M.  Bérard,  doyen  de  la  faculté 
des  sciences  de  Montpellier)  semble  trancher  la  question  de  supériorité  entre  les  raisins 
de  Fontainebleau  et  ceux  du  midi.  M.  Bérard  avait  reçu  chez  lui  Tun  des  chimistes  les 
plus  illustres  de  la  Grande-Bretagne  et  lui  faisait  les  honneurs  de  son  riche  département 
en  le  guidant  à  travers  les  immenses  vignobles  de  THérault.  Sir  Humphry  Davy,  grand 
consommateur*  et  appréciateur  de  nos  excellens  chasselas  de  Thomery,  dont  il  ne  pou- 
vait se  lasser,  trouva  plus  délicieux  encore  les  raisins  aromatiques  et  très  sucrés  du 
muscat  de  Frontignan,  quil  venait  de  goûter.  ïi  pria  M.  Bérard  d*en  prendre  une  ample 
provision  qui  pût  lui  suffire  pendant  la  durée  d*une  promenade;  à  peine  rassuré  sur 
ce  point  en  voyant  cueillir  une  douzaine  de  ces  grappes  volumineuses,  il  ne  put  cepen- 
dant achever  même  la  seconde  grap]pe.  —  Mon  cher  ami,  dit- il  à  M.  Bérard,  vous 
aviez  bien  raison  :  ce  raisin  est  exquis,  mais  Je  n*en  pourrais  manger  davantage. 

(S)  I^s  synonymes  suivans  désignent  en  différens  lieux  cette  variété  :  iclkai  des  jar" 
'  dm,  chatselai  royal  rose,  —  rose  du  PÔ,  Boyal^amonkmer  des  Allemands. 

(3)  Désigné  aussi  sous  les  noms  de  gros  couiard  et  froc  de  la  Bouiaye^ 


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DE  l'alimentation  PUBLIQUE.  978 

tiétés,  il  mûrit  ordinairement  au  milieu  du  mois  d'août.  Le  goût  du 
xoulard  est  agréable  et  légèrement  musqué.  On  cultive  aussi  comme 
plante  utile  et  comme  un  ornement  des  jardins  le  chasselas  doutât  ^ 
ses  grappes  moins  volumineuses  et  ses  grains  plus  petits  distinguent 
4»  cépage  des  variétés  précédentes  (1).  Parmi  toutes  ses  congénères, 
on  estime  particulièrement  ime  variété  de  chasselas  violet  que  ca- 
ractérise la  teinte  violette  de  ses  fruits.  Lorsque  la  fleur  est  passée, 
les  pédicelles  qui  portent  les  grains  se  colorent  eux-mêmes  presque 
-aussitôt  d'une  teinte  violacée,  et  le  raisin,  qui  approche  de  sa  matu- 
rité, ordinairement  hâtive,  se  décore  d'une  vive  nuance  rose,  parfois 
marbrée  de  stries  verdâtres.  Le  fruit  se  recommande  d'ailleurs  par 
une  saveur  douce  et  relevée,  comme  aussi  par  sa  facile  cooserva- 
tion  (2). 

On  doit  à  M.  Dupont,  président  honoraire  de  la  société  d'horti- 
culture de  l'Orne,  une  variété  nouvelle  de  chasselas  qui  porte  son 
nom  et  n'a  pas  encore  de  synonyme;  elle  est  remarquable  par  le 
volume  et  la  forme  arrondie  de  ses  grains,  de  couleur  légèrement 
rosée,  comme  par  sa  maturité  hâtive,  qui  a  lieu  vers  le  15  août, 
•enfin  par  le  goût  sucré,  agréable  et  relevé  de  son  fruit.  Deux  varié- 
tés de  chasselas  se  distinguent  encore  par  la  propriété,  tout  excep- 
tionnelle parmi  cette  tribu  des  excellens  raisms  de  table,  de  produire, 
«du  moins  dans  le  canton  de  Vaud,  un  vin  de  qualité  supérieure  :  on 
les  désigne  sous  les  noms  de  chasselas  fendant  blanc  (3)  et  chasselas 
fendant  roux  (4).  Le  premier  prend  à  l'époque  de  sa  maturité  une 
4;einte  jaune  dorée,  le  deuxième  acquiert  alors  une  nuance  rose  lé- 
gère; ces  deux  fruits  succulens  ont  une  saveur  relevée  très  douce, 
«t  se  conservent  aisément. 

Une  tribu  nombreuse  des  raisins  de  table,  celle  des  muscats,  est 
^caractérisée  entre  toutes  par  son  parfum,  son  goût  délicat  et  une  sa- 
veur sucrée  très  agréable.  Toutefois  ces  qualités  appétissantes,  trop 
prononcées  peut-être,  qui,  dès  la  première  impression,  lui  feraient 
presque  toujours  accorder  la  préférence,  amènent  trop  prompte- 
ment  la  satiété  pour  qu'il  s'en  fasse  une  grande  consommation,  et 
qu'entre  cet  aromatique  raisin  et  nos  succulens  chasselas  le  choix 
puisse  longtemps  demeurer  indécis.  Six  variétés  principales  dans  la 
tribu  des  muscats  sont  plus  particulièrement  dignes  d'intérêt  par 

(1)  En  différentes  localités,  on  a  donné  an  fruit  blanc  et  sucré  du  chcusêUM  doutai  les 
noms  de  raûin  d' Autriche,  —  persillade  {Petersilien-traube  des  Allemands),  —  ciotat  et 
chasselas  à  feuilles  laciniées, 

(3)  La  synonjrmie  de  ce  cépage  comprend  les  dénominations  de  chasselas  violet  de  la 
Ponume  française,  —  rouge  commun,  —  septembre  ou  Ceresa  de  V Isère, 

(3)  On  lui  a  donné  les  synonymes  :  chcuselas  fendant  jaune,  —  fendant  vert, 

(4)  Dans  la  grande  collection  de  H.  André-Leroy  d'Angers,  cette  dernière  variété  est 
désignée  ■DUS  le  nom  de  tduU  des  jar^ns* 


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V7i  BEVUE  DES  DB0X  MONDES. 

la  belle  apparencet  le  doux  parfum  et  la  saveur  sucrée  agréable  des- 
fruits. Toutes  exigent  sous  notre  climat  la  culture  en  espalier,  l'ex- 
position au  sud,  des  soins  analogues  à  ceux  que  Ton  dcmne  aux 
chasselas,  et  particulièrement  l'excision  d'une  partie  des  grains  ^xt 
toutes  les  grappes,  toujours  trop  serrées  pour  permettre  l'égale  et 
complète  maturation.  L'effeuillage  aux  approches  de  la  aiaturité, 
qui  donne  accès  aux  rayons  du  soleil,  et  l'ébourgeonnage  pratiqua 
en  temps  opportun,  afin  d'éviter  une  fâcheuse  diffusion  de  la  sève, 
sont  au  nombre  des  opérations  indispensables  pour  le  succès  de  la 
culture  des  muscats  (1). 

JiCs  viticulteurs  ont  formé  une  tribu  des  spiram^  dont  la  princi- 
pale variété,  nommée  spiran  gri9  (2),  est  originaire  du  midi  de  la 
France,  probablement  de  la  commune  appelée  Aspiran,  dans  le  dé- 
partement de  l'Hérault.  Ses  grappes,  de  grosseur  moyenne,  portent 
des  grains  ronds  ou  ovoïdes  qui  mûrissent  en  septembre.  La  couleur 
des  fruits  est  alors  violette;  ils  sont  recouverts  d'un  léger  duvet  qui 
leur  donne  une  jolie  apparence.  Ce  raisin  est  sucrée  rafraîchissant, 
doué  d'une  saveur  délicieuse.  Une  sous-variété  de.  cette  vigne  est 
désignée  sous  le  nom  de  spiran  noir  y  sa  couleur  violette-brune  est 
plus  intense  qae  celle  du  spiran  gris. 

Une  quatrième  tribu,  sous  la  dénomination  âLulliade^  rappelle  \m 
de  nos  vignobles  méridionaux  (3).  C'est  un  cépage  très  productif  qui 

(1)  Voici  d'ailleurs  les  dénominations  et  les  caractères  distinctifs  des  six  plus  intéres- 
santes variétés  de  muscat  cultivées  : 

Musca%  blane  ordinaire.  Ses  grappes,  assez  volumineuses,  cylindriques,  présentent 
des  grains  serrés,  qui,  éclaircis  à  temps,  prennent  en  mûrissant  sous  les  radiations  so-^ 
laires  une  teinte  légèrement  ambrée.  C'est  alors  un  raisin  sucré,  succulent,  qui,  dans- 
nos  climats  méridionaux,  concourt  à  fournir  les  moûts  qui  donnent  le  vin  liquoreux 
bien  connu  de  muscat  Frontignan,  —  La  variété  dite  muscat  d'Aleaoandrie  produit 
dea  grappes  très  volumineuses,  à  gros  gndns  de  forme  ovoïde  naturellement  assez  écai^- 
tés,  qui  toutefois  sous  le  climat  de  Paris,  même  dans  les  années  favorables,  n'atteignent 
qu'ep  espaliers  bien  exposés  au  s^d  leur  maturité  complète;  la  coloration  est  alors  Jau- 
nâtre, légèrement  orangée.  C'est  un  fruit  d'assez  ferme  consistance,  sucré,  doué  d'ui» 
arôme  moins  prononcé  que  celui  du  muscat  ordinaire.  —  Sous  le  nom  ^e  mitscat  de 
Syrie,  on  désigne  une  des  plus  précieuses  variétés  que  l'on  puisse  introduire  dans  la  cul- 
ture des  Jardins  aux  environs  de  Paris  comme  dans  les  départemens  de  l'est,  de  Pooest 
•t  du  centre  de  la  France.  Cette  vigne  donne  de  belles  grappes  à  gros  grains  ovoides,  de 
couleur  Jaunâtre  orangée,  doués  d'un  délicieux  parfum,  et  qui  parviennent  aisément, 
dans  ces  régions,  au  terme  de  leur  maturité  vers  la  même  époque  que  le  chasselas  doré. 
Quant  aux  variétés  nonunées  muscat  rougs  et  muscat  violet,  elles  n'ont  de  particu- 
lier que  la  coloration  spéciale  de  leurs  fruits,  prononcée  surtout  lorsqu'ils  arrivent  à  m^ 
turité.  Au  contraire  la  variété  dite  muscat  précoce  ou  madeleine  musquée  de  CourtUler, 
cette  variété  distincte,  obtenue  par  M.  Courtiller  d'un  pépin,  de  la  vigne  d'Ischia,  est 
remarquable  à  plusieurs  titres  :  elle  donne  des  fruits  excellens,  aromatiques  et  sacrés, 
qui  mûrissent  dès  la  fin  de  Juillet  ou  durant  les  premiers  Jours  d«  mois  suivant. 

(2)  Les  syponymes  sont  :  spirar^,  esjnran,  aspiran,  riberai,  riberenc 

(3)  Parmi  les  désignations  synonymes  de  cette  tribu,  citons  celles  de  ouiUade  et  onf- 


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DE  l'aumentation  pubuque.  976 

-ejuge,  sous  le  climat  de  Paris^  une  exposition  chaude.  Les  grappes 
sont  volumineuses,  les  grains  sont  assez  gros  et  de  forme  ovoïde,  la 
maturité  a  lieu  durant  les  mois  de  septembre  et  d'octobre.  Les  raisins 
sont  alors  colorés  en  violet-noir,  doués  d'une  saveur  très  fine,  fraîche 
«t  fort  agréable.  Un  cépage  à  feuilles  profondément  lobéeSt  connu 
sous  la  dénomination  de  poulsard  (1),  relève  de  cette  tribu.  H  est 
origina'u'e  du  Jura,  et  on  le  cultive  dans  ce  département,  soit  pour 
obtenir  un  raisin  de  table,  soit  pour  préparer  des  jus  qui  entrent  dans 
la  composition  des  cuvées  des  vins  rouges  ordinaires,  des  vins  mous- 
seux, et  des  vins  de  liqueur  dits  vins  de  paille.  Les  grappes,  volu- 
mineuses, ramifiées  à  la  base,  allongées,  portent  des  grains  assez 
gros,  arrondis,  peu  serrés,  d'un  violet  sombre^  et  recouverts  d'un  du- 
vet violacé  vers  l'époque  de  la  maturité,  —  en  septembre  sous  notre 
climat.  Ce  raisin  est  abondant  en  un  jus  sucré,  doué  d'un  léger 
arôme  musqué.  La  forte  végétation  de  cette  vigne  dans  les  terrains 
qui  lui  conviennent  exige  qu'on  lui  laisse  d'assez  longs  sarmens.  Elle 
est  très  productive  dans  ces  conditions,  surtout  dans  les  contrées  du 
Jura  où  elle  se  plait;  presque  partout  ailleurs,  la  culture  du  poulsard 
a  donné  des  résultats  désavantageux.  Une  variété,  dite  poulsard 
blanc j  est  un  peu  plus  hâtive;  elle  offre  d'ailleurs  des  caractères 
semblables  dans  ses  feuilles  et  ses  fruits. 

Une  autre  variété  de  la  tribu  des  ulliade  est  originaire  d'Allemagne: 
cultivée  dans  un  grand  nombre  de  vignobles  en  France,  sur  le  Rhin, 
en  Hongrie,  elle  est  généralement  connue  sous  le  nom  de  franken^ 
thaï.  On  doit  chez  nous  la  traiter  avec  les  mêmes  soins  que  le  chas^ 
selas  doré.  Ses  grappes,  assez  volumineuses,  allongées,  portent  de 
gros  grains  arrondis,  serrés,  de  couleur  rose  un  peu  rembrunie, 
fermes,  pleins  d'un  jus  abondant  et  doux.  C'est  un  raisin  susceptible 
de  se  conserver  longtemps.  Il  nous  est  venu  d'Italie  une  variété  ana- 
logue au  frankenthal,  mais  qui  lui  est  de  beaucoup  supérieure ,  en 
raison  de  la  maturation  plus  hâtive  de  ses  fruits.  Désignée  sous  le 
nom  de  fintindoy  elle  est  productive,  donne  des  grappes  volumi- 
neuses, rameuses,  allongées,  portant  des  grains  de  forme  un  peu 
ellipsoïdale,  de  couleur  violet-noir,  abondans  en  un  jus  sucré  d'un 
doux  et  agréable  arôme* 

L'Espagne  nous  a  fourni  deux  excellentes  variétés  de  raisins  de 
table,  dont  nos  viticulteurs  ont  formé  la  tribu  des  malvoisies  :  elles 

lads  dans  THérault  et  le  Gard,  de  cinq-saotM  à  Saint-Gilles  (Gard),  houdoulès  dans  let 
Pyrénées,  miikaxid  et  prtmdas  (Tarn-et-Garonne),  motUvUlé  noir  (Haute-Garonne), 
9ros  maroqwn  (Charente),  œUlade  bl9ue.  En  quelques  endroits,  on  a  par  erreur  adopté 
pour  cette  tribu  la  dénomination  d'espagnen, 

(1)  Désigné  par  les  s3monymes  belosard  (nom  d*un  village  du  Jura),  blussard^  pluS' 
9ard,  pendouht,  raisin  perle,  méçlier,  mitie  (dans  le  département  de  TAin). 


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976  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

doivent  être  cultivées  chez  nous  en  espalier  avec  les  soins  que  Von 
donne  au  chasselas.  L'une  de  ces  variétés,  nommée  malvoisie  à  gros^ 
grainsy  développe  de  volumineuses  grappes,  portant  de  gros  grains^ 
de  forme  ovoïde,  espacés,  blancs-jaunâtres,  qui  mûrissent  vers  la  fin 
de  septembre  ou  dans  les  premiers  jours  d'octobre.  La  saveur  en  est 
fine,  sucrée,  très  agréable.  L'autre  variété,  connue  sous  le  nom  de 
malvazia  de  stigesy  se  distmgue  de  la  précédente  par  un  pkis  ample 
feuillage  ;  ses  larges  feuilles,  cotonneuses  en  dessous,  offrent  à  leur 
face  supérieure  une  couleur  verte  brillante.  Elle  produit  des  grappes 
de  forme  semblable,  arrivant  à  maturité  vers  la  même  époque,  mais 
dont  les  grains,  également  ovoïdes,  sont  mieux  dorés,  et  se  recom- 
mandent par  un  plus  agréable  parfum. 

On  ne  peut  ranger  dans  aucune  de  ces  cinq  tribus  deux  variétés 
connues  sous  les  noms  de  coriruhesy  plus  spécialement  cultivées  en 
Grèce,  et  destinées  surtout  à  fournir  par  la  dessiccation  ces  raisins 
de  dessert  consommés  en  quantité  considérable  dans  la  Grande- 
Bretagne  et  les  stations  Nombreuses  où  les  Anglais  ont  établi  leur 
résidence.  Ces  deux  variétés  offrent  les  mêmes  caractères,  sauf  la 
nuance  rose  de  l'une  et  jaune  ambré  de  l'autre;  leurs  grappes,  de 
médiocre  grosseur,  portent  des  grains  qui  restent  très  petits,  même 
en  arrivant  au  terme  de  leur  maturité.  Ces  grains  sont  alors  extrê- 
mement doux  et  sucrés,  la  plupart  dépourvus  de  pépins  (car  ils 
ont  avorté  à  la  fructification).  Ce  sont  surtout  les  diverses  prépa- 
rations d'entremets  et  de  dessert  en  France,  en  Allemagne  et  plus 
encore  en  Angleterre,  qui  motivent  les  importations  considérables 
des  raisins  de  Corinthe  dans  ces  contrées  européennes  (1).  On  cultive 
en  outre  dans  le  midi  de  la  France,  spécialement  pour  la  prépara- 
tion des  raisins  secs,  les  variétés  connues  sous  les  noms  de  panse 
et  bourmen  ou  majorquin. 

Tels  sont  les  derniers  résultats  obtenus  dans  la  classification  des 
cépages  (2).  Cette  classification  parait  satisfaisante;  il  y  aurait  ce- 
pendant à  l'étendre,  à  étudier  par  exemple  les  variétés  étrangères 
qu'il  pourrait  être  utile  d'introduire  en  France  au  point  de  vue  de 
la  production,  soit  des  fruits  de  table,  soit  des  vins  de  choix.  D'inté- 
ressantes expériences  seraient  à  faire  sur  les  ceps  tirés  de  la  Perse» 

(1)  Une  variété,  dite  corinthB  blanc  sans  pépins,  est  originaire  de  France.  Ses  grappes, 
plus  volumineuses,  portent  des  grains  plus  gros  que  dans  les  deux  variétés  précédente; 
mais  le  goût  en  est  moins  relevé  et  moins  agréable. 

(2)  Nous  n'avons  pas  parlé  de  trente-cinq  variétés,  comprenant  quatone  chasselas, 
douze  muscats  et  neuf  variétés  appartenant  à  d'autres  tribus  :  c'est  que  le  dernier  con- 
grès des  viticulteurs  flrançais  réunis  à  Bordeaux  ne  les  a  pas  considérées  comq^  assex 
bien  déterminées  ou  asseï  distinctes.  Nous  devons  dire  que,  d'après  l'autorité  du  con- 
grès, on  doit  rejeter  les  variétés  de  raisins  nommées  muscat  de  la  mi^saût  et  moscaMUh- 
nero. 


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DE  l'alimentation 'PUBLIQUE.  977 

de  FArménie  et  des  rives  de  l'Euphrate,  pays  de  l'antique  popula- 
tion des  Nabatbéens.  Nous  ajouterons,  avec  un  agronome  très  com- 
pétent, M.  le  comte  Odart,  qu'à  ce  double  point  de  vue  nous  n'aiH; 
rions  jusqu'à  ce  jour  rien  à  tirer  du  Nouveau-Monde,  où  l'on  recueille 
le  scupemong  à  grosses  grappes  dépourvu  de  parfum,  le  raisin  Isa- 
belle  à  odeur  de  cassis,  F  York's  madeira  d'une  saveur  étrange,  et 
le  katawba  offrant  des  caractères  analogues,  etc.  Tout  nous  porte  à 
espérer  que  les  expériences  comparatives  sur  la  valeur  des  divers 
cépages  au  point  de  vue  de  la  viticulture  française  ou  coloniale  pour- 
ront être  suivies  avec  un  succès  croissant  par  la  Société  d'agricul- 
ture dans  les  principau]i^  centres  qu'elle  a  choisis. 


m.  —  LA  CDLTDIUS  DE  LA  TREILLE. 

Les  principaux  cépages  étant  ainsi  classés,  la  science  en  ayant  dé- 
fini les  qualités  diverses,  la  tâche  du  propriétaire  commence. 

On  a  vu  par  quelles  transformations  successives,  à  l'aide  des  se- 
mis d'ime  seule  espèce  de  la  vigne  sauvage,  on  a  pu  multiplier  le» 
variétés  à  tel  pomt  qu'il  a  fallu  en  limiter  le  nombre,  afin  de  res- 
treindre la  culture  aux  cépages  qui  donnent  dans  chaque  tribu  dis- 
tincte les  meilleurs  produits,  sauf  à  rechercher  encore  par  les  mêmes 
voies  de  nouvelles  variétés  aussi  heureusement  douées,  bien  que 
différentes  par  la  saveur  ou  l'arôme  spécial  de  leurs  fruits,  et  tout  en 
supprimant  les  variétés  moins  bonnes  qui  peuvent  se  développer  en 
même  temps.  Cette  méthode  de  sélection  ne  doit  être  que  transitoire, 
car  à  mesure  qu'une  variété  recommandable  à  plusieurs  titres  est 
obtenue,  il  faut  la  fixer,  l'améliorer  à  l'aide  d'une  culture  intelli- 
gente dans  un  sol  et  sous  un  climat  convenables,  la  propager  enfia 
dans  les  localités  où  se  trouvent  réunies  ces  conditions  favorables* 
Il  reste  à  exposer  succinctement  les  moyens  de  réaliser  toutes  ces 
conditions. 

Quant  au  climat,  les  vignes  destinées  à  produire  des  raisins  de 
table  (1)  s'accommodent  mieux  en  général  des  variations  de  la  tem- 
pérature que  les  vignobles  consacrés  à  la  production  des  vins  de 
bonne  qualité  et  susceptibles  d'une  assez  longue  conservation.  Pour 
ceux-ci,  il  ne  faut  pas  seulement,  d'après  les  observations  de  Hum- 
boldt,  que  les  automnes  et  les  étés  soient  habituellement  assez 
chauds;  il  faut  encore  qu'après  les  phénomènes  de  la  fructification, 

(1)  Les  raisins  de  table  donnent  lien  à  un  commerce  intérienr  qni  chaque  année  ^ 
gr&ce  aux  chemins  de  fer,  acquiert  pins  d'importance,  et  permet  aux  viticulteurs  de  no» 
départemens  du  midi  d'envoyer  au  centre  et  an  nord  de  la  France  les  fruits  de  leur  ré- 
colte en  devançant  ainsi  l'époque  de  la  maturité  des  raisins  obtenus  près  de  Paris. 
TOME  xxvn.  62 


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978  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

OU  lorsque  les  grains  du  raisin  se  sont  formés,  la  moyenne  de  la 
température  de  l'air  ne  s'abaisse  pas  au-dessous  de  19  degrés. 
C'est  la  condition  ordinaire  dans  les  vignobles  de  Bordeaux,  tandis 
qu'aux  environs  de  Paris  la  température  moyenne  de  l'été,  de  Tau- 
tomne  et  du  mois  le  plus  chaud,  ne  dépasse  guère  16  degrés  (1). 
Si  autour  de  Paris  on  ne  peut  obtenir  que  des  petits  vins,  tels  que 
ceux  de  Suresnes,  d'Issy  et  d'Argenteuil,  on  y  peut  au  contraire  ré- 
colter sur  les  espaliers  au  midi,  ou  même  dirigés  un  peu  plus  soit 
vers  Test,  soit  vers  l'ouest,  d' excellons  raisins  de  table,  notamment 
des  chasselas.  C'est  (jue  les  vignes  en  espalier  reçoivent  la  chaleur 
des  rayons  solaires  que  reflètent  les  murs,  et  de  plus,  durant  la  nuit, 
la  chaleur  qui  s'est  accumulée  dans  la  muraille  pendant  le  jour. 

Les  opérations  relatives  à  la  culture  des  vignes  en  espalier  repo- 
sent sur  les  mêmes  principes  que  celles  qui  sont  relatives  à  la  vigne 
cultivée  en  plein  air;  certains  détails  importans  diffèrent.  Indiquons 
ici  les  principes  qui  doivent  guider  le  cultivateur. 

Les  labours  ^t  les  binages  sont  à  deux  ou  trois  reprises  très  utiles 
aux  vignes  en  espalier  et  contre-espalier,  soit  pour  enlever  les  herbes 
et  plantes  étrangères  dont  les  racines  puiseraient  leur  nourriture  au 
préjudice  de  la  vigne,  soit  afin  d'aérer  le  sol  et  de  facilîtar  la  péné- 
tration de  l'air  ipdispensable  à  la  respiration  des  racines  et  radicelles 
de  toutes  les  plantes.  On  a  émis  relativement  aux  engrais  appli- 
cables à  la  vigne  des  opinions  contraires;  on  a  été  jusqu'à  dire  que 
la  terre,  pour  cette  culture,  ne  doit  pas  être  fumée.  Cela  peut  être 
vrai,  mais  seulement  à  l'égard  des  sols  où  les  élémens  de  la  nutri- 
tjpn  végétale  sont  accumulés  depuis  des  siècles  en  proportions  ex- 
cédant les  besoins  annuels  pour  une  longue  période  de  temps.  C'est 
là  toutefois  ime  exception,  et  l'on  peut  dire  que  toute  plante  culti- 
vée, sous  peine  d'épuiser  le  sol  ou  d'en  amoindri  la  fertilité,  doit 
recevoir  sous  forme  d'engrais  tout  ce  que  l'atmosphère  ne  peut  lui 
foumh-  pour  remplacer  ce  que  la  végétation,  la  taille  des  sarmens  et 
la  récolte  des  fruits  chaque  année  enlèvent  à  la  terre.  Les  feuilles 
tombées  et  qui  pourrissent  spontanément  sur  le  sol  restituent,  il 
est  wai,  en  partie  ces  élémens  de  la  nutrition  végétale;  mais  très 
généralement  on  doit  répandre  et  enfoub:  par  le  labour  d'automne 

Automne.  Bt4.  iioia  le  plut  ebaod, 

(i)  Bordeaux 14%4  21%7  22%9 

fVancfort-sur-le-Mein...  lO»  18%3  48%8 

Paris 4i.,2  18%1  48%9 

Cherl)ourg ; 12*^5  io%5  17%3 

ï^>*^e» 40.,7  17%!  17%8 

On  sait  que  dans  ces  deux  dernières  localités,  à  Londres  et  à  Cherbourg,  on  se  PMt 
c«lti?er  la  vigne  en  pleine  terre. 


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DE  L' ALIMENTATION   PUBLIQUE.  97^ 

ime  qaimlité  d'engrais  équivalant  à  100  quintaux  de  fumier  de 
ferme  par  hectare  chaque  année  (1). 

<  Sur  la  taiUe  de  la  vigne,  bien  des  divergences  d'opinions  se  sont 
également  manifestées.  Il  serait  plus  facile  de  se  mettre  d'accord  en 
étaUissai^  ksprindpes  sur  lesquels  est  fbndée  la  méthode  géné^ 
faloi  et  ea  tenant  compte  de  la  vigueur  des  ceps  et  de  la  fecondité 
du  terrain.  Le  bot  principal  de  la  taille  consiste  à  restreindre  l'éten* 
eue  des  ^rameaux,  feuilles  et  fruits  que  la  sève  doit  nourrir^  afin  que 
là  nutrition  se  frouve  relativement  plus  abondante  et  les  fruits  plus 
gros»  et  plus  sueoulens.  On  sait  d' ailleurs  que  c'est  sur  la  pousse 
amuelle  de  chaque  bourgeon  (ou  oeil)  que  se  développeront  les 
feiûUed^  ieurs  et  grappes  de  l'année.  Afin  donc  d'éviter  une  végéta^ 
tim  Irop  étendue,  par  cela  même  épuisante,  on  retranche  presque 
totalement  les  pousses  de  l'année  précédente,  ne  laissant  vers  l'o- 
rigine de  chaque  pousse  que  deux  ou  trois  yeux  ou  bourgeons  la- 
tenSy  sauTplus  tard,  par  voie  d'ébourgeonnage  ou  de  pincement^  à 
suppriflf  or  une  partie  des  nouvelles  pousses,  trop  étendues  encore. 

¥ers  l'époque  de  la  formation  des  jeunes  grappes  et  de  l'épanouis- 
smnent  des  fleurs  se  présentent  tour  à  tour  les  chances  les  plus 
grandes  des<  accidras  qui  mraacent  de  diminuer  on  d'anéantir  la 
réeoke.  Ce  sont  surtout  les  pluies  trop  abondantes  qui  peuvent  en- 
traîner le  pollen  et  empêcher  ainsi  la  fécondation  et  la  fructification, 
ce  sont  aussi  les  gelées  tardives  qui  solidifient  l'eau  dont  les  tissus 
dâicats  de  la  fleur  sont  gorgés,  écartent  les  cellules,  désagrègent 
ces  tissus  et  les  frappent  de  mort  (2).  Contre  ces  deux  accidens  très 
fâcheux,  le  même  moyen  est  employé  tous  les  ans  avec  grand  suc- 
cès par  les  habiles  et  soigneux  horticulteurs  de  Thomery  et  de 
Fontainebleau.  Dans  cette  dernière  localité,  pour  la  treille  si  renom- 
mée qiû  s'étend  sur  une  longueur  totale  de  3,500  mètres,  et  dont 
la  hauteur  dépasse  6  mètres,  des  auvens  en  bois  posés  sous  le 
diap^on  de  la  muraille  font  écouler  les  eaux  pluviales  au-delà  des 
rameaux  palissés  qui  portent  les  fleurs;  les  mêmes  auvens  forment 
un  émran  qui  suffit  pour  arrêter  le  rayonnement  direct  de  la  chaleur 
entre  les  organismes  de  la  vigne  et  les  espaces  célestes  toutes  les 

(1)  Certains  engrais,  tels  que  les  cbUfons  de  laine  et  de  soie,  les  ràpores  de  corne, 
les  08  en  poudre,  d'une  décomposition  très  lente,  peuvent  ôtre  employés  en  proportions 
triples  ou  quadruples  de  la  ration  annuelle,  une  fois  en  trois  ou  quatre  ans.  Un  des 
moyens  de  rendre  à  la  terre  en  grande  partie  ce  que  la  végétation  annuellement  lui 
enldre  consiste  à  brûler  les  sarmens  retranchés,  les  rafles  et  marcs  de  raisin,  afin  d*en 
Teindre  les  cendres  sur  le  sol;  mais  11  faut  se  rappeler  en  tout  cai^  qu'on  excès  de  fu* 
mure  produit  des  raisins  plus  gros,  plus  aqueux  et  moins  sapldes. 

(2)  Ceci  indépendamment  des  chances  d'invasion  des  propagules  de  la  maladie  spé-' 
date  contre  bufuelle  l'utile  appttcation  du  soufrage  a  été  indiquée  dans  la  JtMWe  du 
i**  septembre  1856. 


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980  .     EETUE  DES  DEUX  MONDES. 

fois  que  le  ciel  sans  nuages  occasionnerait,  par  un  rayonnement 
libre,  une  congélation  plus  ou  moins  forte  dans  ces  organismes  dé- 
licats. Dans  plusieurs  des  vignobles  à  raisins  de  table  non  moins  re* 
nommés  de  Thomery,  notanmient  chez  M.  Rose  Cbarmeux,  l'un  des 
^ands  propriétaires  et  des  plus  habiles  horticulteurs  de  la  contrée, 
on  obtient  des  résultats  également  favorables  contre  les  gelées  et  les 
pluies,  même  dans  lés  treilles  en  contre-espaliers {i)^  à  l'aide  de 
Jbandes  de  paillassons,  larges  de  50  à  60  centimètres,  disposées 
comme  une  sorte  de  toiture  à  une  seule  pente,  de  A5  degrés  envi- 
ron; au-dessus,  des  cordons  de  vigne  suivent  toute  la  longueur  de 
ces  contre-espaliers  (2).  Des  moyens  permanens  plus  simples  en- 
core, et  assez  généralement  efficaces,  consistent  dans  une  disposi- 
iion  particulière  du  sommet  ou  chaperon  des  murs.  Il  suffit  effecti- 
vement de  recouvrir  ces  chaperons  avec  des  tuiles  dites  faîtières  et 
plates,  en  donnant  à  une  partie  de  ces  dernières  ime  saillie  de  15  ou 
16  centimètres,  et  la  pente  suffisante  pour  faciliter  l'écoulement  des 
eaux  pluviales.  On  évite  du  moins  ainsi  des  soins  sur  lesquels  on 
peut  rarement  compter  dans  la  plupart  des  jardins  d'agrément,  et 
l'on  protège  les  murs  eux-mêmes  contre  les  détériorations  sponta- 
nées des  neiges  et  des  eaux  pluviales  :  la  saillie  des  tuiles  suffit  la 
plupart  du  temps  pour  protéger  aussi  les  fleurs  et  les  fruits  contre 
le  rayonnement  et  les  pluies. 

On  peut  enfin  combattre  efficacement  les  effets  des  gelées  prin- 
tanières  au  moyen  de  légères  et  très  économiques  toiles  d'embal- 
lage ou  de  tenture  attachées  avec  des  fils  devant  les  espaliers.  De 
semblables  abris  en  toile  s'appliquent  avec  le  plus  grand  succès  à 
la  conservation  du  raisin  sur  les  treilles  durant  presque  tout  l'hiver, 
pendant  plusieurs  semaines  du  moins  après  la  chute  des  feuilles, 
lors  même  qu'il  survient  quelques  gelées  Jégères.  Des  précautions 
plus  sûres,  mais  aussi  plus  dispendieuses,  sont  mises  en  usage  tous 
les  ans  pour  conserver  les  raisins  de  la  magnifique  tribu  des  chas- 
selas dorés.  Sur  l'immense  treille  de  Fontainebleau,  vers  la  fin  de 
septembre,  des  bâtis  mobiles  en  bois,  appliqués  contre  la  nmraille, 
reçoivent  des  traverses  cylindriques  sur  lesquelles  s'enrouloAt  des 
toiles  que  l'on  fait  descendre  ou  remonter  comme  des  stores,  afm 
de  procéder  à  volonté  au  nettoyage  ou  à  la  cueille'des  grappes,  tout 
en  maintenant  les  toiles  baissées  pendant  les  intervalles  de  temps 
qui  séparent  ces  manipulations.  Les  horticulteurs  de  Thomery  ont 

<1)  Oo  nomme  contre-êspaiien  des  treilles  parallèles  aux  mors  en  espaliers  étaUiea 
à  3  mètres  on  S  mètres  1/3  de  distance  en  avant  de  ces  murs.  Ces  treiUes  sont  formées 
^  poteaox  et  treillages  en  bois  ou  cordons  horiaonuux  en  fil  de  fer. 

(3)  Ces  sortes  d*abris  sont  fabriqués  en  grand  dans  la  belle  usine  fondée  dqrais  deux 
ans  par  ML  J.  Guyot  à  Qicby,  près  de  Paris. 


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DE  l'alimentation  pubuque.  .  961 

ima^é  une  méthode  de  conservation  non  moins  efficace.  Lors- 
qu'ils renoncent  à  conserver  une  partie  notable  de  leurs  raisins  en 
les  laissant  sur  les  treilles  convenablement  garanties,  ils  les  dis- 
posent de  la  manière  suivante  dans  leurs  fruitiers  :  le  sarment  qui 
porte  les  grappes  est  coupé  au  sécateur  à  huit  ou  dix  centimètres 
au-dessus  et  au-dessous  du  pédoncule;  le  bout  supérieur  du  sar- 
ment est  quelquefois  cacheté  afin  de  ralentir  Févaporation,  l'ex- 
trémité mférieure  est  plongée  dans  de  l'eau  pure  ou  légèrement  su- 
crée que  contient  une  petite  fiole  placée  sur  une  tablette,  et  dont  le 
goulot  est  maintenu  dans  im  râtelier  en  bois.  Ces  fioles  sont  ainsi 
rangées  tout  autour  des  murs  du  fruitier  :  l'eau  spontanément  in- 
troduite par  la  section  inférieure  du  sarment  compense  sans  ob- 
stacle l'évaporation  à  la  surface  des  fruits;  ceux-ci  conservent  leurs 
formes  arrondies  et  une  si  remarquable  fraîcheur  qu'au  bout  de 
trois  mois  et  au-delà  les  grappes  ressemblent  aux  raisins  nouvelle- 
ment cueillis  sur  le  cep  à  l'époque  de  leur  maturité  (1).  Dans  tous 
les  cas,  le  succès  des  moyens  de  conservation  sur  la  treille  ou  dans 
le  fruitier  est  d'autant  plus  certain  que  l'on  a  pratiqué  avec  plus 
de  soin,  dès  les  premiers  temps  de  la  formation  du  fhiit,  l'excision 
des  grains  trop  serrés  qui  se  seraient  opposés  au  libre  accès  de  l'air 
et  de  la  lumière,  auraient  rendu  la  maturité  incomplète,  et  plus 
tard  par  leur  mutuel  contact,  retenant  l'eau  interposée,  aundent  oc- 
casionné une  inévitable  altération  putride. 

Une  question  importante  est  soulevée  relativement  au  raisin  con- 
sidéré comme  objet  direct  d'alimentation.  En  certaines  contrées,  on 
regarde  le  raisin  comme  une  sorte  de  médicament  à  mettre  jusqu'à 
un  certain  point  en  parallèle  avec  les  eaux  minérales.  D'autre  part, 
on  accorde  au  raisin  diverses  propriétés  nutritives.  Les  faits  positifs  et 
la  théorie,  qui  en  toute  chose  n'est  qu'une  résultante  des  faits  bien 
observés,  s'accordent  à  montrer  que  ces  opinions,  en  apparence  con- 
traires, sont  parfaitement  conçiliables. 

Il  y  a  quelque  quarante  ans,  im  viticulteur  bourguignon,  profond 
observateur,  M.  Morelot  de  Dijon,  rendant  compte  dans  un  ouvrage 
spécial  des  anciennes  pratiques  traditionnelles  parmi  les  proprié- 
tsdres  de  sa  contrée,  disait  que  jusqu'alors  la  plupart  avsdent  cou- 
tume d'abandonner  pour  toute  nourriture  à  leurs  ouvriers,  durant 
les  vendanges,  le  raisin  qu'ils  mangeaient  à  discrétion,  et  puisque 
ceux-ci  généralement  s'en  contentaient,  on  pouvait  croire  que  le 

(1)  On  A  pa  voir  à  Texposition  ouverte  dans  le  Palais  de  l*Indastrie  cette  année 
même,  mai  1860,  par  la  Société  centrale  d'horticulture,  les  magnifiques  spécimens  de 
chasselas  coupés  sur  les  treilles  de  Thomery  à  la  fin  du  mois  de  septembre  1850  et  par- 
faitCTient  conservés  suivant  cette  méthode  par  MIL  Rose  et  Constant  Charmenz  et  deux 
autres  viticulteurs. 


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BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

raisin  est  alimentaire.  Or  il  arriva  que  quelques  propriétaires  miemc 
atisësy  remarquant  la  consommation  énorme  dé  raisin  'qui  résnl- 
tidt  de  cette  méthode  d'alimentation  et  le  peu  dé  travail  accompli 
par  chaque  individu  sous  Finfluence  de  ce  régime,  essayèrent  de 
fournir  aux  travailleurs  un  repas  plus  substantiel  au  milieu  du  jour. 
Cette  innovation  leur  réussit  à  merveille:  ils  obtinrent  à  moins  de 
frais  plus  de  travail  mieux  exécuté.  Bientôt  les  propriétaires  voi- 
sins teconnurent  qu'une  pareille  dépense  faite  à  propos  était  encore 
la  meilleure  économie,  et  Texetaple  ne  tarda  guère  à  être  généra- 
lement suivi  :  donc  le  raisin  seul  ne  saurait  constituer  unl)on  ali- 
ment. Hâtons-nous  d'ajouter  qrf aucune  substance  exclusivement 
employée  ne  saurait  fournir  une  alimentation  saine  et  fortifiante, 
car  les  hommes,  ainsi  que  tous  les  animaux ,  doivent  trouver  dans 
leur  noutriture,  d'ailleurs  appropriée  à  leurs  organes  digestifs, 
toutes  les  substances,  et  en  proportions  convenables,  qui  doivent 
servif  à  la  réparation  et  au  développement  de  leurs  tissus.  Quant  au 
raisin  en  particulier,  voici  ce  que  la  science  peut  nous  apprendre  :  on 
voit,  par  sa  composition  immédiate,  que  ce  fruit  renferme  des  sub- 
stances suôrées,  azotées,  grasses  et  salines,  toutes  jouant  un  rôle 
utile  dans  Falimentation;  mais,  d'une  part,  l'eau  s'y  trouve  en 
quantité  tellement  considérable,  qu'il  faudrait  un  énorme' Volume 
de  raisin  pour  qu'un  tel  aliment  donnât  à  lui  seul  tous  les  principes 
solides  nécessaires  à  la  nutrition  complète.  D'ailleurs  le  jus  du  rai- 
sin contient  à  l'état  inerte  plusieurs  ferment  qui  reçoivent  une  éner- 
ve active  au  contact  de  Tair  dès  que  ce  jus  s'écoule,  aussi  bien  sons 
la  pression  de  la  dent  que  sous  l'effort  de  la  presse  à  vendange.  Ces 
fermons,  destinés  à  produire  la  transformation  du  sucre  en  alcool, 
peuvent  exercer  sur  la  santé  ime  action  quelquefois  défavorable  dont 
il  faut  tenir  compte. 

Ainsi  d'une  part  le  raisin  renferme  des  substances  éminemment 
nutritives,  et  d'im  autre  côté  il  contient  des  fermens  capables  de 
se  développer  au  contact  de  l'air  et  de  détruire  partiellement  les 
effets  de  la  nutrition.  De  là  cette  conséquence  facile  à  déduire, 
qu'en  proportions  convenables,  le  raisin,  introduit  dans  les  rations 
îdimentaires  des  hommes,  y  peut  jouer  un  rôle  utile  efa  équilibrant, 
comme  plusieurs  substances  alimentaires  tirées  du  règne  végétal. 
Faction  nutritive  des  alimens  plastiques  tirés  des  animaux.  Pris  trop 
exclusivement,  les  viandes,  les  légumes,  exercent  de  même  une 
influence  fâcheuse  sur  la  santé,  tandis  que  le  concours  en  est  favo- 
rable au  maintien  et  au  développement  de  l'hygiène  publique  et  de 
la  force  des  populations.  Rappeler  ces  notions  positives  trop  peu 
répandoes  encore  parmi  toutes  lès  classes  de  la  population,  c'est 
faire  naturellement  pressentir  l'explication  probable  de  ce  qui  se 


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DE   L'àUMENTATION   PUBUQUE*  98$ 

passe  en  certaines  contrées  allemandes  où  Ton  a  institué  le  traite- 
ment connu  sous  le  nom  de  cure  du  raisin.  C'est  particulièrement  sur 
les  bords  du  Rhin,  à  Durckheim,  aux  environs  de  Wurzbourg,  sur  les 
rives  du  Mein,  de  FElbe  et  du  Danube,  dans  le  Harz,  la  Bavière  et 
-dans  les  vignobles  renommés  de  la  Hongrie,  que  se  rencontrent  les 
établissemens  de  ce  genre.  Un  assez  grand  nombre  de  personnes  de 
différens  pays  se  soumettent  au  régime  du  raisin  et  paraissent  en 
éprouver  une  favorable  influence.  Les  rations  journalières,  commen- 
cées à  500  grammes,  varient  de  2  à  3  kilogrammes  et  s* lèvent  par- 
fois jusqu'à  A  kilogrammes,  pris  en  quatre  fois  et  en  bornant  le 
surplus  de  l'alimentation  à  deux  très  légers  repas,  suivant  les  idio- 
syncrasies  ou  tempéramens  des  individus  et  les  conseils  du  médecin. 
Le  chasselas  et  le  muscat  sont  recommandés  par  Huber,  le  tokai, 
le  furmiru  et  les  pineaux  conviennent  aussi  ;  enfin  les  effets  de  la 
variété  dite  iresseau  bien  mûr  sont  plus  prononcés  en  raison  de  la 
propriété  purgative  de  ce  raisin.  Parfois  on  associe  au  régime  du 
raisin  des  bains  de  petit-lait.  La  confiance  souvent  justifiée  dans 
les  effets  thérapeutiques  de  ce  frugal  régime  est  traditionnelle  en 
Suisse  comme  en  Allemagne.  C'est  surtout,  à  ce  qu'il  parait,  un 
moyen  de  combattre  les  effets  d'une  alimentation  trop  riche  qui, 
longtemps  prolongée,  laisse  dans  rorganisme  de  trop  abondantes 
sécrétions,  souvent  une  obésité  incommode. 

Indiquer  les  principes  de  la  culture  du  raisin  de  table,  montrer 
quelles  précautions  nécessite  la  viticulture  horticole,  c'est  déjà  faire 
comprendre  combien  etige  de  sollicitude  intelligente  la  viticulture 
pratiquée  en  grand.  Il  y  a  là  un  sc^et  d'étude  entièrem^t  distinct, 
^t  la  production  du  raisin  nous  amène  à  rechercher,  dans  un  pro- 
chain travail,  quelles  sont  les  conditions  imposées  à  la  fabrication 
du  vin,  et  quelles  ressources  assure  à  notre  pays  cette  branchç  pré- 
cieuse de  son  industrie  agricole. 

PayEN,  del'lDiUtit. 


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POESIE 


LES  VOIX  DU  PRINTE1IP8. 


I. 

AIDAITB. 


L'ondée  a  tout  le  jour  arrosé  le  jardin, 
Mais  vers  le  soir,  parmi  les  feuilles  renaissantes, 
Un  rayon  du  couchant  a  fait  luire  soudsdn 
Mille  gouttelettes  tremblantes. 

Et  les  petits  oiseaux  blottis  dans  le  buisson, 
Secouant  le  duvet  de  leurs  plumes  mouillées, 
Se  sont  mis  à  chanter  alors  à  Tunisson 
La  chanson  des  jeunes  feuillées. 

Le  soleil  disparu,  leur  babil  s'est  calmé; 
Ge  n'étdt  plus  qu'un  souffle,  im  soupir  dans  la  brume... 
Puis  tout  s'est  tu.  Voici  que  dans  le  ciel  de  mai 
La  première  étoile  s'allume. 

Au  dehors I  en  plein  air  I...  On  sent  dans  le  chemin 
Le  parfum  des  lilas  que  le  vent  tiède  effleure. 
Entendez-vous  un  cor  vibrer  dans  le  lointain?... 
Heureux  les  cœurs  unis  qui  s'aiment  à  cette  heure! 

Heureux  le  paysan  qui  rentre  du  labour. 
Et,  poudreux  et  lassé,  songe,  l'âme  joyeuse. 
Que  c'est  demain  la  fête  et  que  tout  un  long  jour 
A  la  danse  il  pourra  mener  son  amoureuse  ! 


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LES  VOIX  DU  PRINTEMPS.  966 

Heureux  les  fiancés  !  Errant  par  les  senti^^, 
Ils  causent  à  Fabri  du  verger  domestique, 
Et  sur  leurs  fronts  la  lune  entre  les  noisetiers 
Glisse,  de  leurs  amours  compagne  sympathique. 

Bienheureux  les  époux!  Assis  près  d'un  berceau, 
Aux  soupirs  de  Tenfant  tous  deux  prêtent  l'oreille, 
Et  tous  deux,  soulevant  doucement  le  rideau. 
Se  montrent  le  mignon  qui  bégaie  et  sonuneille. 

Mds,  par  un  soir  pareil,  malheureux  et  maudit 
€elui  qui,  regagnant  sa  chambre  solitaire. 
Contemple  sa  maison  morne  et  froide,  et  se  dit  : 
—  Moi,  je  suis  sans  amis  et  sans  amour  sur  terrel 

Pour  lui,  les  chants  d'oiseaux  sont  pleins  d'éclats  moqueurs. 
Les  baisers  du  soleil  sont  comme  des  morsures; 
L'épanouissement  des  bourgeons  et  des  fleurs 
Creuse  au  fond  de  son  cœur  de  profondes  blessures* 

Et  tandis  que  la  terre  aux  sources  du  printemps 
Se  retrempe  et  se  pare,  il  entend  à  toute  heure, 
Conune  des  mendians  à  son  seuil  grelottans, 
Le  vide  et  l'abandon  pleurer  dans  sa  demeure. 

IL 

LE  BUOIBROI. 

Dodo,  l'enfant  dol  —  La  forêt  sommeille. 

Assis  près  d'un  feu  clair  et  réchauffant. 

Un  vieux  bûcheron  endort  un  enfant. 

L'enfant  a  l'œil  bleu,  la  lèvre  vermeille  ; 

Le  vieux  est  courbé,  ridé,  grisonnant... 

—  Dors,  mon  doux  mignon  !  la  forêt  sommeille. 

Dors,  le  plus  beau  temps  est  l'âge  où  l'on  dorti  — 

Une  étoile  luit,  un  vent  léger  passe. 

L'iûfeul  se  souvient  qu'à  la  même  place 

Il  berça  le  père...  —  Ah!  d'un  meilleur  sort 

Que  Dieu,  mon  enfant,  te  fasse  la  grâce! 

Dors,  le  plus  beau  temps  est  l'âge  où  l'on  dort. 

Ton  père  était  beau  comme  un  jeune  chêne. 
Souple, -agile  et  prompt  comme  un  écureuil; 
n  avait  la  voix  fraîche  du  bouvreuil 
Lorsque  la  saison  d'amour  est  prochaine; 
La  force  et  l'ardeur  brillaient  dans  son  œil. 
Ton  père  étût  beau  conmie  un  jeune  chêne. 


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989.  REVUE  DBS   DEUX   MONDES. 

Bien  qu'il  n'eût  ni  ehamp^  ni  toit,  ni  denier. 
Plus  d'un  laboiureur  l'eût  voulu  pour  gendre. 
Il  aimait  ailleurs,  il  s'en  alla  praïkdi^... 

—  Dodo,  Fenfant  dol  —  chez  un  diarb<»imer 
Une  pauvre  enfant  belle,  douce  et  tendre, 
Bien  qu'il  n'eût  ni  champ,  ni  toit,  ni  denier. 

Gomme  le  vin  vieux,  l'amour  nous  enivre; 
C'était  au  printemps,  dans  les  chemins  creux; 
Les  pommiers  neigeaient  sur  les  amoureux... 
Mais,  avec  l'hiver,  la  pluie  et  le  givre, 
La  misère  vint  s'abattre  sur  eux .  • .  ' 
Gomme  le  vin  vieux,  l'amour  nous  enivre  ! 

Quand  tu  vins  au  monde,  ô  cher  orphelin. 
Les  murs  étaient  nus,  la  huche  était  vide; 
Ta  mère  pressait  sa  mamelle  aride, 
Tu  pleurais;  que  faire?  où  trouver  du  pain? 
Les  murs  étaient  nus,  la  huche  était  vide, 
Quand  tu  vins  au  monde,  ô  cher  orphelin! 

Ton  père  partit  avec  sa  cognée. 

—  Dodol  l'enfant  do  1  —  «  Du  pain!  Dans  les  bois, 
J'en  saurai  trouver,  dit-il,  pour  vous  trois. 
Grands  chênes,  sapins,  futaie  épargnée. 
Tombez  en  dépit  du  garde  et  des  lois!...  » 

Ton  père  partit  avec  sa  cognée. 

Mais  un  jour  le  deuil  emplit  la  maison, 
Le  garde  accourut,  tremblant  de  colère. 

—  Dors,  mon  doux  mignon  !  -^  Et  l'on  prit  ton  père. 
Aux  gens  de  justice  il  criait  :  «  Pardon  ! 

L'enfant  meurt  de  faim,  l'enfant  et  la  mère  !  » 
Ge  jour4à,  le  deuil  emplit  la  maison. 

Ton  père  en  prison  est  mort  à  la  peine. 
Hier  on  a  mis  ta  mère  au  cercueil. 
Nous  voilà  tous  deux  restés  sur  le  seuU, 
Moi  le  tronc  brisé,  toi  le  gland  de  chêne. 
Où  chercher  asile?  où  trouver  accueil? 
Ton  père  en  prison  est  mort  à  la  pehie. 

Dodo!  L'enfant  dort  mollement  bercé, 
Au-dessus  du  bois  la  lune  se  lève  ; 
Le  vieux  tremble  et  pleure,  un  sanglot  soulève 
Et  £Gdt  soujnrer  son  sein  oppressé; 


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LES   FOIX  DU  PRINTEMPS.  967 

Ses  pleurs  vont  tomber  sur  Feufant  qui  rêve, 
Sur  Tenfant  qui  dort  mollement  ^ercé« 

L'orphelin  s'éveille;  il  sourit  et  joue, 
Et  tend  ses  deux  brias  au  vieux  larmoyeur; 
L'aïeul  se  ranime  :  adieu  la  douleur  I 
Les  pleurs  répandus  sèdient  sur  sa  joue, 
Un  espoir  nouveau  réjouit  son  coeur. 
L'orphelin  s'éveille»  il  sourit  et  joue. 

III. 

AMOROSO. 

Je  la  rencontre  à  la  même  heure, 
Seule,  sur  le  pont,  chaque  jour. 
Elle  regagne  sa  demeure 
Au  bord  de  l'eau,  dans  le  faubourg. 

Elle  a  vingt  ans  au  plus,  sa  mise 
Est  simple,  mais  charmante  à  voir  : 
Sur  les  plis  de  sa  robe  grise 
Tombe  une  mante  de  drap  noir; 

Son  bonnet,  dont  le  vent  chiffonne 
Les  ruches  aux  tuyaux,  roulés. 
Découvre  une  oreille  mignonne 
Et  d'épais  cheveux  crêpelés. 

Elle  est  petite,  maigre  et  brune  ; 
Sous  de  longs  cils,  son  regard  luit, 
Gomme  un  féerique  clair  de  lune. 
Parmi  les  vapeurs  de  la  nuit. 

Sa  bouche  vermeille  et  charnue 
Prend  une  étrange  expression  ' 
De  désir  et  de  retenue, 
D'ironie  et  de  passion. 

Les  contours  de  son  sein  pudique 
Et  sa  joue  aux  tons  veloutés 
Dans  le  pur  marbre  pentélique 
Semblent  avoir  été  sculptés. 

Prè?  des  types  de  la  Touraine, 
Son  air,  son  profil  gracieux 
De  médaille  syracusaine 
Font  un  contraste  merveilleux. 


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988  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Vient-elle  des  lies  qu'arrose 
La  mer  de  Grèce  aux  tièdes  eaux. 
Ou,  plante  rare,  est-elle  éclose 
Dans  les  doux  vergers  tourangeaux?  •• 

Je  ne  sais.  Elle  est  ouvrière; 
Sur  cette  place,  chaque  soir, 
Elle  passe,  sauvage  et  fière, 
En  revenant  de  son  ouvroir. 

Je  la  contemple  et  je  Tadmire, 
Mon  cœur  la  désire  tout  bas; 
Je  la  suis  de  loin  sans  rien  dire. 
Elle  ne  me  voit  même  pas... 

Puis,  comme  un  écolier  timide. 
Je  reviens  par  les  quais  déserts* 
La  nuit  resplendit.  Mon  cœur  vide 
Se  gonfle  de  regrets  amers. 

Et  les  étoiles  qui  tressaillent 
Et  semblent  se  chercher  toujours, 
Les  claires  étoiles  se  raillent 
De  mes  platoniques  amours. 

IV. 

LE  COUCOU. 

Le  bois  est  reverdi. 
Une  lumière  douce 
Sous  la  feuille,  à  midi, 
Glisse  et  dore  la  mousse. 
On  dirait  qu'on  entend 
Le  bourgeon  qui  se  fend 
Et  le  gazon  qui  pousse* 

Sur  le  bord  des  étangs 
Où  tremblent  les  narcisses. 
Les  trèfles  d'eau  flottans 
Entr* ouvrent  leurs  calices. 
Piverts  et  grimpereaux 
Meurtrissent  des  bouleaux 
Les  troncs  pftles  et  lisses. 

La  fauvette  au  buisson 
Murmure  une  romance, 
Courte  et  leste  chanson 


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LES  VOIX  DU  PRUfTEkFS.  98$^ 

Qui  toujours  recommence. 
Grives,  pinsons,  linots, 
Merles  et  loriots, 
Répondent  en  cadence. 

0  pénétrante  voix 
De  la  saison  bénie  I 
Partout  vibre  à  la  fois 
La  tendre  symphonie; 
Tout  s'égaie  aux  entours. 
Les  bois  sont  pleins  d'amours. 
De  fleurs  et  d'harmonie. 

Mais  dans  la  profondeur 
Du  taillis  qui  bourdonne, 
Comme  un  écho  pleureur. 
Une  note  résonne  : 
Du  coucou  désolé 
C'est  l'appel  redoublé, 
La  plainte  monotone. 

Quand  les  nids  en  émoi 
Tressaillent  d'allégresse, 
Savez-vous,  dites-moi, 
Pourquoi  cette  tristesse? 
Pourquoi  ce  long  soupir 
Qui  semble  toujours  fuir, 
Et  qui  revient  sans  cesse?... 

Des  saisons  d'autrefois 
Et  des  morts  qu'on  oublie, 
Mes  amis,  c'est  la  voix 
Dans  l'ombre  ensevelie  ; 
Au  soleil,  à  J'air  bleu, 
Elle  envoie  un  adieu 
Plein  de  mélancolie. 

Elle  dit  :  «  Rameaux  verts. 
Songez  aux  feuilles  sèches! 
Blondes  filles  aux  chairs 
Roses  comme  les  pèches. 
Amoureux  de  vingt  ans, 
Enivrés  de  printemps, 
Songez  aux  tombes  fraîches!  » 


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"990  BEl^jDE  DES  DEUX  MONDES. 

V. 

L'ASSBMBLiB.' 

Vielles  et  cornemuse  en  chœur 
Retentissent  dans  la  vallée; 
Le  vent  porte  sur  la  hauteur 
Les  joyeux  bruits  de  rassemblée. 
On  ne  voit  par  les  sentiers  verts 
Que  fillettes  aux  coiffes  blanches 
Et  garçons  rayonnans  et  fiers 
Dans  leurs  habits  des  dimanches. 

On  danse  à  Tabri  des  tilleuls. 
En  face  de  la  vieille  église  : 
—  En  avant,  les  cavaliers  seuls! 
Crie  un  vielleur  à  barbe  grise.  — 
Et  tandis  que  sur  les  tréteaux 
L'orchestre  s'essouffle  et  s'enroue, 
La  contredanse  sans  repos 
Se  dénoue  et  se  renoue. 

Une  auberge  sous  les  noyers 
Se  dresse,  bourdonnante  et  pleine. 
Là  sont  venus  les  métayers 
Louer  pâtres  et  gens  de  peine. 
A  flots  coule  le  vin  vermeil. 
Le  meilleur  vin  de  ThàteUëre; 
On  voit  scintiller  au  soleil 
Des  rubis  dans  chaque  verre. 

Les  gars  qui  veulent  se  gager 
Pour  la  saison  ou  pour  Tannée, 
Vigneron,  faucheur  ou  berger. 
Moissonneur,  homme  de  journée. 
Passent  tous  sourians  et  forts 
Devant  la  porte  au  large  ouverte; 
Tous  à  leurs  chapeaux  aux  grands  bords 
Ont  mis  une  branche  verte, 

Cet  emblème  parle  pour  eux. 
n  dit,  ce  frais  brin  de  feuillage  : 
H  Voyez,  j'ai  des  bras  vigoureux, 
Je  suis  plein  de  cœur  à  l'ouvrage. 

(f)  Pète  de  tilliee  en  Touraiiie,  oA  Ton  vient  loaer  des  domettiqnet. 


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LES   VOIX  DU  PRINTEMPS.  901 

J'ai  quitté  mon  toit  ce  matin; 
Ha  mère,  avec  une  caresse, 
Jla  lûève  m'a  mis  dans  la  main 
Un  écu,  mince  richesse. 

«  Maintenant  qui  veut  me  nourrir? 
Qui  veut  me  prendre  en  sa  demeure? 
Je  fais  serment  de  le  servir 
Le  jour  et  la  nuit,  à  toute  heure. 
J'irai  surveiller  ses  pastours 
Et  battre  son  blé  dans  la  grange  ; 
Je  ferai  ses  foins,  ses  labours, 
Sa  moisson  et  sa  vendange...  » 

Puis,  quand  les  gages  sont  donnés. 
Ils  s'en  reviennent  à  la  danse. 
Sonnez,  cornemuses,  sonnez; 
Toi,  vielleur,  marque  la  cadence! 
Avec  leur  danseuse  au  côté. 
Us  tournent  et  sautent  sans  cesse  ; 
0  dernier  jour  de  liberté. 
On  te  boit  avec  ivresse! 

Aujourd'hui  c'est  l'air  imprégné 
D'amour,  l'air  natal  du  village  ; 
Hais  demain  c'est  le  pain  gagné 
A  la  sueur  de  son  visage. 
Ce  scMr  encor,  tout  est  plaisir; 
Hais  demain  il  faudra  connaître 
L'escalier  si  raide  à  gravir, 
Le  dur  escalier  du  maître  ! 


yi. 

APRÈS  iA  «RAID'MISSB. 

Gomme  un  chœur  argentin,  le  carillon  éclate; 
La  messe  du  village  est  finie,  et  l'on  voit. 
Au  soleil,  droguets  bleus  et  jupes  d'écarlate 
Se  mouvoir  dans  l'enclos  du  cunetière  étroit. 

l^a  foule  se  disperse.  Une  femme,  une  veuve, 
A^ec  ses  quatre  enfans,  marche,  le  front  baissé. 
Vers  un  coin  du  vieux  mur  où  brille  une  croix  neuve 
Sur  jfM  fosse  où  l'herbe  a  déjà  repoussé. 


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092  BEYUE   DES   DEUX   MONDES. 

La  mère  et  les  enfans  ensemble  s'agenouillent. 
La  veuve  cherche  en  vain  les  prières  des  morts  : 
Dans  son  esprit  troublé  les  mota latins  se  brouillent; 
Le  désespoir  l'accable  et  fait  plier  son  corps. 

Ses  yeux  roulent  des  pleurs,  sa  poitrine  amaigrie 
Se  gonfle  de  sanglots.  «  0  pauvre  homme,  pourquoi 
As-tu  si  vitement  quitté  la  métairie? 
Ahl  tu  devais  nous  prendre  au  moins  tous  avec  toi!... 

K  Les  petits  des  oiseaux  meurent  avec  le  père, 
Lorsque  fond  sur  le  nid  Fépervier  ravisseur  ; 
Nous,  nous  sommes  restés  seuls  et  nus  sur  la  terre. 
Sans  argent,  sans  amis  et  sans  bras  protecteur. 

ce  Les  huissiers  sont  venus  et  les  gens  de  justice; 
Dans  la  grange  ils  ont  pris  notre  blé  moissonné, 
Le  foin  dans  le  fenil,  dans  le  pré  la  génisse, 
Tout  jusqu'à  l'anneau  d'or  que  tu  m'avais  donné. 

<t  La  ronce  maintenant  couvre  nos  champs  en  friche. 
Et  par  les  maraudeurs  l'enclos  est  dévasté; 
Le  boulanger  du  bourg  nous  refuse  une  miche, 
Le  logis  tout  entier  craque  de  pauvreté. 

«  Bienheureux  sont  les  morts I...  »  Et  tandis  qu'elle  pleure. 
Midi  sonne,  les  prés  sont  baignés  de  rayons, 
Les  lézards  frétiUans  sortent  de  leur  demeure. 
Les  cigales  au  loin  chantent  dans  les  sillons. 

Pourquoi  ce  gai  sourire  auprès  de  la  souffrance, 
Et  cette  floraison  en  face  de  la  mort? 
Sur  les  tombes  l'épi  verdoie  et  se  balance  : 
O  contraste  qui  heurte  et  navre  tout  d'abord  ! 

La  veuve  cependant  se  relève  plus  forte. 

Et  la  sérénité  luit  sur  son  front  hâlé  ; 

•C'est  qu'au  bruit  des  soupirs  que  l'écho  lui  reporte. 

Le  défunt,  éveillé  dans  la  fosse,  a  parlé. 

11  a  chargé  les  fleurs,  la  mousse  et  la  rosée. 
Et  les  joyeux  grillons,  et  les  papillons  blancs. 
De  ranimer  la  triste  et  pauvre  délaissée 
Avec  des  mots  d'amour  tendres  et  consolans. 

André  Thbubibt. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


U  juin  1860. 

La  visite  que  l'empereur  des  Français  va  faire  au  prince-régent  de  Prusse  à 
Bade  est  un  acte  auquel  nous  donnons  volontiers  une  signification  heureuse. 
L'opinion  en  Europe  est  en  proie  à  une  maladie  que  nous  ne  nous  sommes 
point  fait  faute  de  signaler  et  de  décrire,  car  nous  sommes  de  ceux  qui  pen- 
sent que  la  première  condition  pour  chasser  le  mal,  c'est  de  le  montrer  tel 
qu'il  est,  et,  autant  que  possible,  d'en  pénétrer  les  causes.  La  maladie  d'o- 
pinion qui  étreint  l'Europe,  c'est  l'inquiète  défiance  qui  l'empêche  de  croire 
à  la  paix.  Les  esprits,  bien  plus  encore  que  les  choses,  ont  été  violemment 
déplacés  par  les  événemens  de  l'année  dernière.  Ils  sont  sortis  des  limites 
pacifiques  où  ils  avaient  pris  l'habitude  de  se  mouvoir,  de  ce  lit  qu'ils  ont 
besoin  de  voir  creusé  devant  eux  pour  s'abandonner  avec  sécurité  à  leur 
activité  régulière.  L'avenir  assurément  n'appartient  à  personne,  et  l'im- 
prévu nous  ménage  toujours  des  surprises  à  travers  ses  obscurités.  Cepen- 
dant, pour  que  nos  sociétés  modernes,  qui  vivent  par  la  spéculation,  le  cré- 
dit et  le  travail,  l'abordent  avec  confiance,  il  faut  qu'il  leur  apparaisse,  dans 
les  horizons  prochains,  éclairé  de  lueurs  assez  plausibles  pour  faire  au 
moins  illusion.  Quand  elles  cessent  de  voir  leur  chemin  devant  elles,  elles 
sont  prises  de  la  peur  de  l'inconnu.  La  peur  de  l'inconnu  est  une  maladie 
politique  dont  nous  ne  croyons  pas  qu'il  soit  possible  d'exagérer  la  gravité, 
quand  elle  envahit  les  esprits,  les  intérêts,  les  gouvememens.  «  On  ne  meurt 
que  de  peur,  »  disait  une  des  femmes  les  plus  spirituelles  du  xviir  siècle. 
Cette  boutade  est  une  vérité  en  politique  ;  la  peur  y  a  tué  bien  des  choses. 
Le  dernier  exemple  (il  dispense  d'en  citer  d'antres)  est  celui  de  notre  répu- 
blique de  18/i8,  morte  de  la  frayeur,  bizarre  et  puérile,  accordons-le,  mais 
en  tout  cas  terriblement  réelle,  que  le  fantôme  de  l'année  1852  fit  à  notre 
nerveuse  patrie.  Une  hypocondrie  de  ce  genre  s'est  maintenant  emparée  de 
l'Europe.  On  Ta  traitée  jusqu'à  présent  par  de  bonnes  paroles,  des  déclara- 
TOMi  xxvn.  63 


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09A  BEVUE   DES  DEUX  MONDES. 

tions,  des  protestations;  tout  a  été  vain,  et  nous  avons  vu  bien  des  notes  du 
Moniteur^  animées  des  intentions  les  meilleures,  contenant  les  assurances 
les  plus  réconfortantes,  ne  faire  qu'irriter  la  chagrine  inquiétude  du  ma- 
lade. Nous  Pavons  dit  nous-mêmes,  il  était  temps  de  recourir  à  d'autres  re- 
mèdes. Aux  paroles  devaient  succéder  des  actes  qui  pussent  être  considérés 
comme  des  gages  positifs  de  sécurité.  C'est  un  gage  de  cette  nature,  nous 
nous  plaisons  à  l'espérer,  que  la  partie  de  l'Europe  qui  est  peu^-être  le  plus 
affectée  du  mal  d'opinion  dont  nous  gémissons  n'hésitera  point  à  voir  dans 
la  visite  de  l'empereur  au  prince-régent. 

L'Allemagne,  avec  ses  discordes  intestines  et  ses  craintes  extérieures,  est 
en  effet  le  pays  dont  le  moral  a  le  plus  souffert  dans  ces  derniers  temps.  A 
vrai  dire  même,  depuis  cet  hiver,  le  bruit  des  discordes  intérieures  de  la 
confédération  avait  dominé  l'expression  de  ses  préoccupations  extérieures. 
La  lutte  de  la  Prusse  et  des  états  secondaires  avait  paru,  un  moment  devoir 
aller  à  de  graves  extrémités;  mais  depuis  près  d'un  mois  un  changement  si- 
gnificatif est  en  train  de  s'opérer  dans  les  relations  de  la  Prusse  avec  les  états 
secondaires.  Une  circonstance  qui  est  de  bon  augure  pour  le  résultat  de  l'ex- 
cursion de  l'empereur  à  Bade,  c'est  que,  avant  même  que  le  voyage  impérial 
eût  été  décidé,  Bade  avait  été  choisi  par  le  prince-régent,  par  les  rois  de 
Bavière  et  de  Wurtemberg,  par  les  grands-ducs  de  Bade  et  de  Hesse,  conmie 
le  rendez-vous  où  devait  s'accomplir  le  rapprochement  et  se  consommer  la 
réconciliation  entre  les  cours  allemandes.  Le  discours  par  lequel  le  prince- 
régent  a  clos  la  session  du  parlement  prussien  avait  déjà  indiqué  cet  apaise- 
ment intérieur.  Le  prince  avait  déclaré  que  le  respect  des  droits  d'autrui 
était  la  meilleure  garantie  des  droits  de  la  Prusse.  Le  parti  de  Gotha  nous 
semble  avoir  cherché  vainement  à  donner  le  change  sur  le  vrai  sens  de  ces 
paroles  en  voulant  qu'elles  ne  fussent  applicables  qu'aux  questions  de  la 
Hesse  et  du  Holstein.  Les  états  secondaires  les  ont  mieux  interprétées  en  y 
voyant  un  désaveu  au  moins  momentané  des  prétentions  à  l'hégémonie  que 
le  parti  unitaire  revendique  pour  la  Prusse.  Une  autre  déclaration  du  prince- 
régent  justifiait  cette  interprétation.  Le  prince  avait  dit  que  les  gouverne- 
mens  et  les  peuples  allemands  étaient  tous  d'accord  pour  la  défense  de  l'in- 
tégrité et  de  l'indépendance  de  la  patrie  commune,  et  que  toutes  les  querelles 
intérieures  devaient  être  subordonnées  à  cet  intérêt  vital.  En  parlant  ainsi, 
le  prince  donnait  clairement  à  entendre  qu'il  voulait  mettre  fin  aux  tiraille- 
mens  qui  ont  cette  année  excité  contre  la  Prusse  les  défiances  des  états  se- 
condaires, et  qui  ont  paralysé  l'action  de  la  diète. 

Aussi,  depuis  ce  discours,  était-il  devenu  évident  que  les  questions  qui 
restent  à  régler  à  Francfort,  la  réforme  militaire,  l'organisation  d'un  tribu- 
nal fédéral  suprême,  l'unité  de  la  législation  commerciale  et  des  poids  et 
mesures,  et  d'autres  questions  qui  concernent  les  intérêts  matériels  de  la 
confédération,  pourraient  être  résolues  d'un  commun  accord  par  des  con- 
cessions mutuelles.  Déjà  même  des  Allemands,  dont  nous  nous  gardons  bien 


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BEYUE.  —  GHBONIQUE.  995 

de  railler  Tambition  patriotique,  voyaient  dans  ces  symptômes  de  concilia- 
tion la  promesse  que  l'influence  de  TAllemagne  ne  tarderait  pas  à  se  faire 
sentir  dans  les  affaires  générales  de  l'Europe  au  grand  avantage  de  la  Prusse. 
Les  états  secondaires,  disent  les  politiques  auxquels  nous  faisons  allusion, 
peuvent,  sans  blessure  pour  leur  amour-propre,  se  tenir  à  Fécart  des  grandes 
négociations  européennes,  puisque  Taccès  leur  en  est  fermé;  mais  la  Prusse 
a  rang  de  grande  puissance  :  elle  est  à  ce  titre  obligée  de  prendre  part  aux 
questions  européennes.  Réduite  à  ses  seules  forces,  la  Prusse  ne  peut  y  faire 
une  suffisante  figure;  pour  y  jouer  un  rôle  égal  à  ses  prétentions  et  à  'son 
titre,  il  faut  qu'elle  puisse  s'appuyer  sur  l'Allemagne,  et  par  conséquent  jus- 
qu'à un  certain  point  sur  l'Autriche.  Les  mêmes  argumentateurs,  avec  un 
peu  trop  de  présomption  sans  doute,  voient  déjà  dans  ce  qui  se  passe  en  ce 
moment  même  pour  la  question  d'Orient  un  effet  de  cette  union  avec  les  états 
secondaires  et  avec  l'Autriche  qu'ils  prêchent  à  la  Prusse.  Ils  prétendent 
que  l'accord  des  trois  cabinets  de  Londres,  de  Vienne  et  de  Berlin,  quoiqu'il 
n'ait  abouti  qu'à  une  attitude  expectante  et  passive,  a  suffi  pour  déjouer  les 
projets  russes,  basés,  suivant  eux,  sur  les  divisions  présumées  de  ces  trois 
puissances.  Ils  veulent  que  cette  expérience  soit  une  leçon  dont  la  cour  de 
Berlin  comprendrait  l'importance.  Ils  reconnaissent  que  les  rapports  de  la 
Prusse  avec  l'Autriche  ne  sont  pas  aussi  faciles  à  rétablir  que  ses  relations 
avec  les  états  secondaires,  ils  admettent  que  les  rivalités,  les  défiances,  les  an- 
tipathies ne  peuvent  disparaître  en  un  jour  entre  les  deux  grandes  puissances 
allemandes;  mais  l'œuvre  du  rapprochement  commence  et  serait  en  bonne 
voie.  C'est  le  roi  Max  de  Bavière  qui  serait  le  médiateur.  Son  père,  le  vieux 
roi  Louis,  dont  le  patriotisme  allemand  est  bien  connu,  avait  récemment, 
lors  de  l'inauguration  du  monument  élevé  en  l'honneur  de  l'archiduc  Charles, 
fait  le  voyage  de  Vienne.  Là  peut-être,  dans  les  entretiens  du  roi  Louis  et  de 
l'empereur  François-Joseph,  ont  été  prononcées  les  premières  paroles  qui 
devaient  ramener  la  paix  intérieure  en  Allemagne.  Quoi  qu'il  en  soit,  c'est 
au  retour  de  son  père  que  le  roi  de  Bavière  a  entrepris  cette  tournée  de 
conciliation  dont  Bade  doit  être  l'étape  suprême.  Déjà,  lorsque  Bade  ne  de- 
vait rassembler  encore  que  des  princes  allemands,  on  voyait  de  l'autre  côté 
du  Rhin,  dans  cette  réunion,  le  gage  de  la  réconciliation  des  diverses  cours 
germaniques.  L'Allemagne,  par  cet  acte,  allait  être  rassurée  sur  sa  situation 
intérieure.  Il  semble  que  la  présence  de  l'empereur  des  Français  à  cette 
entrevue  de  souverains  doive  achever  l'œuvre  et  rassurer  l'Allemagne  sur 
les  dangers  qu'elle  appréhendait  du  dehors. 

Nous  présumons  que  la  rencontre  du  prince-régent  et  de  l'empereur  a  été 
désirée  des  deux  parts.  Personne  ne  doutera  de  la  sincérité  avec  laquelle  le 
prince  de  Prusse  souhaite  la  paix.  De  même  tout  le  monde  a  pu  remarquer 
le  prix  qu'attache  l'empereur  à  convaincre  l'opinion  de  la  réalité  de  ses  in- 
tentions pacifiques.  Nous  ne  devons  point  être  surpris  et  encore  moins  nous 
blesser  de  l'anxiété  générale  que  cause  la  question  de  savoir  quels  sont  les 


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996  BEyUE  DES  DEUX  MONDES. 

desseins  prochains  de  la  France.  (Test  le  sort  et,  nous  pouvons  le  dire  sans 
outrecuidance,  la  gloire  de  notre  pays  de  donner  Timpulsion  au  reste  de  TEu- 
rope.  Soit  pour  nous  imiter,  soit  pour  nous  résister,  le  continent  a  toujours 
les  yeux  sur  nous;  que  nous  entraînions  les  peuples  à  notre  suite  par  Tin- 
fluence  de  notre  propagande,  ou  que  nous  les  provoquions  à  la  lutte  par  la 
hardiesse  de  nos  entreprises,  c'est  toujours  nous  qui  leur  donnons  le  signal 
de  la  conduite  qu'ils  vont  tenin  Supposez  que  la  France  laisse  entrevoir  la 
pensée  que  Tétat  territorial  actuel  de  l'Europe  n'est  point  stable  à  ses  yeux, 
qu'elle  regarde  comme  possible  et  désirable  une  nouvelle  distribution  des 
nationalités  et  un  déplacement  de  frontières  :  toutes  les  aspirations  natio- 
nales seront  en  fermentation,  tous  les  cabinets  seront  en  émoi,  les  prépa- 
ratifs militaires  absorberont  tous  les  soins  et  toutes  les  ressources.  Sup- 
posez que  la  France,  avec  cette  ardeur  qui  l'emporte  parfois  tout  entière 
d'un  seul  côté,  entr&t  dans  la  réalisation  de  la  politique  commerciale  qu'elle 
vient  d'inaugurer,  il  n'y  aurait  plus  à  l'ordre  du  jour  de  l'Europe  que  les 
réformes  économiques  :  prohibitions  abolies,  tarifs  abaissés,  traités  de  com- 
merce négociés.  Le  mot  d'ordre  universel  serait  la  devise  des  économistes  : 
acheter  sur  le  marché  le  moins  cher  et  vendre  sur  le  plus  cher.  Supposez 
que  la  France,  prenant  en  pitié  ses  finances  et  celles  des  autres  peuples,  se 
résolût  à  réduire  de  cent  ou  cent  cinquante  mille  hommes  le  chiffre  de  son 
armée,  aussitôt  nous  verrions  cesser  chez  nos  voisins  cette  extravagance  des 
armemens  de  guerre  en  temps  de  paix,  où  se  consument  improductivement 
tant  de  ressources  au  détriment  du  bien-être  et  de  l'amélioration  sociale  des 
masses;  la  France  deviendrait  à  l'instant  le  marché  des  capitaux  et  le  centre 
initiateur  de  l'industrie  de  l'Europe  :  au  grand  profit  de  sa  richesse  et  de 
son  influence,  elle  achèverait  ses  chemins  de  fer  et  ceux  des  contrées  où 
manquent  encore  les  voies  de  communication  perfectionnées.  Supposez 
même  que  la  France  voulût  reprendre  cette  série  d'efforts  qu'elle  a  faits 
par  intermittence  depuis  1789  pour  fonder  chez  elle  la  liberté  politique, 
qu'elle  donn&t  au  monde  le  gage  de  paix  le  plus  solide  et  l'exemple  le  plus 
généreux  en  travaillant  au  progrès  libéral  de  ses  institutions  :  qui  oserait 
douter  du  retentissement  soudain  qu'une  telle  résolution  aurait  partout? 
Les  pays  constitutionnels  se  sentiraient  raffermis  dans  leur  voie;  ils  joui- 
raient, dans  sa  plénitude,  de  l'ascendant  moral  que  leur  donne  la  supério- 
rité de  leur  organisation  politique.  Une  prompte  émancipation  relèverait  les 
pays  encore  soumis  au  despotisme  :  l'Autriche  ne  pourrait  plus  marchander 
à  la  Hongrie  la  restitution  de  ses  libertés  séculaires,  la  Russie  rougirait 
d'avoir  tant  ajourné  l'affranchissement  de  ses  serfs,  et  le  roi  de  Naples  fe- 
rait mieux  encore  peut-être  que  de  songer  si  tardivement  à  nous  emprunter 
notre  constitution  actuelle.  Certes  on  ne  peut  accuser  la  France  d'ignorer 
cette  action  qu'elle  est  appelée  à  exercer  sur  l'Europe,  et  qui  compose  la 
plus  grande  part  de  son  existence  politique  et  de  son  histoire.  Nous  lui  re- 
procherions plutôt  de  traiter  souvent  sa  mission  avec  frivolité,  d'en  avoir  la 


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REVUE.  —  CHRONIQUE.  997 

vanité  plus  encore  que  TorgueU,  et  de  ne  point  en  embrasser  avec  un  sen- 
timent assez  grave  les  responsabilités  et  les  charges. 

La  démarche  de  l'empereur  auprès  du  prince-régent  n'a  point  encore 
sans  doute  une  signification  égale  à  celle  que  nous  attribuons  aux  diverses 
initiatives  possibles  que  nous  venons  d'énumérer,  et  qui  sont  ouvertes  à  la 
France  relie  peut  au  moins  être  envisagée  comme  le  point  de  départ  naturel 
des  résolutions  que  nous  serions  heureux  de  voir  prendre  au  nom  de  notre 
pays.  Les  résultats  de  l'entrevue  ne  tarderont  sans  doute  pas  à  être  connus. 
Nous  qui  ignorons  ce  qui  va  se  dire  à  Bade,  nous  ne  pouvons  apprécier  que 
l'apparence  extérieure  du  fait.  Or,  à  n'en  juger  que  par  l'apparence,  et  lors 
même  qu'il  n'y  aurait  dans  l'entrevue  des  deux  princes  qu'un  acte  de  cour- 
toisie, il  serait  permis  d'en  attendre  des  conséquences  heureuses.  L'en- 
trevue de  Bade  devrait  justifier  cette  espérance,  lors  même  que  l'influence 
n'en  dépasserait  pas  le  cercle  de  l'Allemagne.  Nous  le  répétons,  l'Allemagne 
est  celui  des  pays  de  l'Europe  où  les  derniers  événemens  ont  jeté  le  plus 
grand  trouble  moral.  La  guerre  d'Italie  et  la  paix  de  Villafranca  avaient 
causé  un  profond  malaise  à  l'esprit  allemand.  L'Allemagne  sentait  avec 
amertume  qu'elle  n'avait  pas  joué  dans  ces  événemens  un  rôle  digne  d'une 
grande  nation.  Ce  mécontentement  intérieur  d'un  grand  peuple  devait  na- 
turellement se  traduire  en  récriminations  passionnées.  Où  était  la  cause  de 
l'impuissance  douloureuse  qui  venait  de  se  manifester?  Dans  le  fractionne- 
ment politique  qui  énerve  la  nation ,  disaient  les  patriotes  qui  aspirent  à 
l'unité;  —  dans  les  convoitises  et  les  tergiversations  de  la  Prusse,  disaient 
les  organes  des  états  secondaires,  les  partisans  de  la  constitution  fédérale 
et  les  amis  de  l'Autriche.  Aux  dissensions  allumées  par  les  événemens  d'hier 
s'ajoutaient  de  nouvelles  alarmes.  C'est  la  Prusse,  disait-on,  qui  est  main- 
tenant exposée  aux  agressions  de  la  France!  Et  pour  preuve  on  alléguait  le 
cri  des  frontières  naturelles  poussé  chez  nous,  et  l'annexion  de  la  Savoie, 
que  l'on  voulait  regarder  conrnie  le  prélude  de  la  revendication  des  fron- 
tières du  Rhin.  Dans  cette  perspective  arbitrairement  évoquée,  les  adver- 
saires de  la  Prusse  cherchaient  contre  elle  une  menace  de  prochaines  re- 
présailles, et  ses  amis  un  plus  puissant  et  plus  pressant  argument  en  faveur 
de  son  hégémonie.  A  quoi  l'Allemagne  se  résoudrait-elle  en  face  du  péril 
dont  elle  se  croyail  menacée?  Chercherait-elle  le  salut  dans  l'unité  natio- 
nale ou  dans  l'union  des  états  qui  la  composent?  Mais  en  ce  moment  le  tra- 
vail unitaire  ne  pouvait  qu'aggraver  les  divisions  et  l'affaiblissement  com- 
mun qu'elles  entraînent.  La  politique  d'unité  compliquait  en  effet  d'une 
révolution  intérieure  la  crise  provoquée  par  le  danger  extérieur.  Il  est 
surprenant  que  les  Allemands  aient  mis  tant  de  temps  à  pressentir  cette 
conséquence,  et  que,  croyant  comme  ils  y  croyaient  au  danger  extérieur, 
ils  ne  se  soient  pas  aperçus  plus  tôt  que  c'était  avant  tout  à  l'union  des  élé- 
mens  actuels  de  la  confédération  qu'ils  devaient  demander  la  garantie  pra- 
tique de  leur  sécurité.  Cette  idée,  quoique  lentement,  a  fini  pourtant  par 


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998  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

leur  venir  à  l'esprit.  Les  rois  de  Bavière  et  de  Wurtemberg  ont  travaillé  à 
la  faire  prévaloir  et  vont  en  assurer  le  succès  par  la  réunion  de  Bade.  C'est 
en  ce  moment  que  l'empereur  des  Français  se  présente  pour  mettre  le  sceau 
à  cette  œuvre  de  conciliation  et  d'union,  et  vient  apprendre  à  l'Allemagne 
que  le  danger  dont  elle  se  tourmente  depuis  si  longtemps,  le  danger  qui  l'a 
divisée  toute  une  année  et  qui  maintenant  la  réunit,  n'est  qu'une  chimère 
enfantée  par  une  fausse  panique.  Il  est  bien  évident  que  la  France  ne  nour- 
rit aucune  de  ces  pensées  qui  ont  porté  l'empereur  Napoléon  !«'  à  créer,  sous 
son  protectorat,  cette  confédération  du  Rhin,  dont  le  souvenir  exaspère  le 
patriotisme  allemand,  puisqu'elle  n'a  pas  songé  à  profiter  des  divisions  ré- 
centes de  FAllemagne,  et  qu'elle  n'a  pas  mis  d'obstacle  au  rapprochement 
qui  s'opère  entre  la  Prusse  et  les  états  secondaires,  n  est  manifeste  que, 
contrairement  à  des  clameurs  proférées  par  quelques  journaux,  et  que  son 
gouvernement  a  désavouées  comme  Tinspiration  d'une  amitié  maladroite,  la 
France  ne  songe  point  aux  frontières  du  Rhin,  puisque  son  chef  rend  une 
visite  spontanée  aux  princes  dont  une  telle  ambition  tendrait  à  démembrer 
les  possessions.  Si  l'Allemagne  veut  enfin  reprendre  son  équilibre  et  son 
aplomb ,  l'occasion  est  unique.  Ce  ne  sont  plus  de  simples  paroles,  ce  sont 
des  actes  que  la  France  lui  donne  en  garantie  de  ses  intentions  pacifiques. 

Malgré  Timportance  de  la  démarche  que  l'empereur  accomplit  en  ce  mo- 
ment auprès  de  la  Prusse,  nous  ne  nous  dissimulons  point  que  nos  relations 
avec  l'Allemagne  demeurent  subordonnées  à  la  situation  générale  de  l'Eu- 
rope et  aux  accidens  auxquels  cette  situation  est  exposée.  L'Italie  est  en 
révolution  active  ;  FOrient  est  dans  une  fiévreuse  attente.  Les  événemens 
peuvent  à  tout  moment,  en  Italie  et  en  Orient,  produire  de  graves  ébran- 
lemens  et  des  combinaisons  imprévues  dans  les  intérêts  respectifs  des  puis- 
sances. Pour  affronter  les  vicissitudes  des  questions  italienne  et  orientale, 
c'est  pourtant  une  sauvegarde  précieuse  que  l'établissement  de  sérieux 
rapports  de  confiance  entre  les  grandes  puissances,  et  à  ce  point  de  vue 
également  nous  voulons  espérer  que  l'excursion  de  l'empereur  à  Bade  ne 
sera  point  inutile. 

Les  événemens  suivent  leur  cours  en  Italie,  et  nous  devons  en  attendre  pa- 
tiemment le  dernier  mot.  Là  l'intérêt  s'est  déplacé  :  il  n'est  plus  dans  l'Italie 
du  nord  et  du  centre,  il  est  au  sud  de  la  péninsule,  en  Sicile  avec  Garibaldi. 
Après  la  campagne  diplomatique  de  M.  de  Cavour,  qui  a  créé  ce  courant, 
après  la  campagne  militaire,  régulière  et  savante,  où  le  heurt  des  deux  plus 
grandes  armées  continentales  a  laissé  aflfranchi  le  territoire  d'un  peuple  qui 
veut  renaître,  c'est  le  tour  de  la  campagne  héroïque  et  révolutionnaire  de 
Garibaldi.  Nous  ne  sommes  pas  surpris  que  les  actions  et  les  paroles  du  soldat 
de  la  révolution  italienne  parlent  avec  tant  de  puissance  à  l'imagination  po- 
pulaire à  travers  l'Europe  entière.  Ce  réveil  de  la  sensibilité  populaire  fait 
plaisir  à  voir  au  temps  où  nous  vivons.  C'est  le  privilège  de  ces  honunes  qui 
mettent  au  service  d'une  grande  idée  simple  leur  courage  et  leur  dévouement. 


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BEVUE.  —  CHRONIQUE.  999 

leur  vie  et  leur  mort,  de  frapper  les  masses  et  d'exciter  en  elles  les  émotions 
désintéressées  et  généreuses.  A  ce  point  de  vue,  l'audace  et  le  succès  de  Ga- 
ribaldi  ont  une  influence  qui  dépasse  l'Italie,  et  produiront  des  fruits  bien  au- 
delà  de  la  contrée  dont  le  chef  des  chasseurs  des  Alpes  veut  achever  l'affran- 
chissement. Déjà  à  côté  de  l'action  se  forme  la  légende.  Tandis  que  Garibaldi 
fait  capituler  l'armée  napolitaine,  George  Sand  dessine  en  quelques  pages  pé- 
nétrées d'enthousiasme  le  portrait  du  guérillero.  C'est  un  grand  bonheur  d'in- 
spirer de  telles  sympathies  par  la  générosité  d'une  téméraire  entreprise.  Ga- 
ribaldi a  dans  cette  circonstance  plusieurs  autres  bonheurs  encore.  Le  cadre 
où  il  agit  est  restreint  :  pour  le  remplir,  il  ne  dispose  point  de  ces  ressources 
militaires  régulières  qui  ont  donné  un  caractère  presque  scientifique  aux 
guerres  de  la  civilisation,  et  en  ont  éteint  la  poésie;  il  fait  la  guerre  des  an- 
ciens temps,  celle  où  éclataient  les  prouesses  personnelles,  et  qu'animait  le 
roman  des  aventures.  Un  autre  bonheur  qui  aide  à  expliquer  son  succès, 
c'est  quMl  a  eu  affaire  à  une  armée  commandée  par  des  chefs  ineptes,  et 
dont  les  soldats,  ou  fascinés  d'avance  par  sa  réputation,  ou  mal  disposés 
pour  le  gouvernement  qu'ils  servent,  se  sont  mollement  défendus.  A  en  ju- 
ger par  les  récits  minutieux  de  l'attaque  de  Palerme  qui  ont  été  envoyés  à 
la  presse  anglaise  par  des  compagnons  de  Garibaldi,  les  troupes  napolitaines 
se  gardaient  avec  une  inconcevable  négligence;  les  piccioUi  des  sqiiadre  si- 
ciliennes qu'entraînait  Garibaldi  étaient  mal  armés,  nullement  préparés  à 
soutenir  le  choc  d'une  force  régulière,  et  si  les  troupes  napolitaines  qui 
avaient  à  défendre  la  porte  par  laquelle  les  insurgés  ont  pénétré  dans  Pa- 
lerme eussent  opposé  à  l'agression  une  véritable  résistance,  l'habile  audace 
du  condottiere  et  de  ses  chasseurs  des  Alpes  eût  difficilement  triomphé. 

Il  serait  prématuré  de  chercher  à  juger  le  caractère  des  mesures  poli- 
tiques que  Garibaldi  a  prises  après  son  succès.  Ces  mesures  sont  mal  con- 
nues encore;  quelques-unes  du  moins  auraient  besoin  d'être  expliquées, 
celle  entre  autres  par  laquelle  Garibaldi  partage  entre  ses  compagnons  les 
biens  communaux  de  la  Sicile.  A  première  vue,  il  n'est  pas  possible  de  nier 
que,  par  une  telle  appropriation  de  butin,  les  émancipateurs  de  la  Sicile 
pousseraient  à  l'excès  la  façon  de  faire  la  guerre  à  l'antique.  Si  le  général  a 
besoin  d'un  habile  conseiller  politique,  nous  espérons  qu'il  le  trouvera  dans 
M.  La  Farina,  qui  vient  de  quitter  le  parlement  de  Turin  pour  se  rendre  à  Pa- 
lerme. M.  La  Farina,  dont  nous  avons  eu  plus  d'une  fois  l'occasion  de  pro- 
noncer le  nom  depuis  un  an,  est  Sicilien.  Il  a  fait  ses  preuves  comme  orga- 
nisateur politique  dans  cette  association  de  l'unité  italienne  qu'il  conduisait 
de  concert  avec  Garibaldi,  et  dont  les  agences  secrètes  couvraient  l'Italie 
avant  que  n'éclatât  la  guerre  de  l'année  dernière.  Mais  la  considération  des 
détails  s'efface  en  présence  des  questions  de  politique  générale  que  fait 
naître  la  révolution  de  Sicile. 

Ce  n'est  plus  seulement  la  conservation  dé  la  Sicile  qui  est  en  jeu  pour  la 
royauté  napolitaine,  c'est  sa  propre  existence.  Qu'une  insurrection  éclate 


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1000  REYUE  DES   DEUX   MONDES. 

quelque  part  dans  le  royaume  de  Naples,  et  que  Garibaldi,  passant  le  phare, 
se  mette  à  sa  tête  :  il  est  difficile  de  croire  que  le  roi  de  Naples  puisse  comp- 
ter sur  la  fidélité  ou  l'énergie  des  troupes  qu'il  voudrait  opposer  à  ses  ad- 
versaires. La  cour  de  Naples  se  voit  ainsi  réduite  à  l'extrémité  fatale  qu'on 
lui  avait  signalée  depuis  longtemps,  et  vers  laquelle  elle  a  marché  avec  une 
obstination  et  un  aveuglement  incompréhensibles.  Voici  aujourd'hui  qu'elle 
se  retourne  vers  les  puissances  occidentales,  la  France  et  l'Angleterre,  dont 
elle  a  méprisé  les  persévérans  conseils  jusqu'à  ce  moment  fatal  en  poli- 
tique où  les  faits  prononcent  l'irrévocable  et  l'irréparable  arrêt.  La  révolu- 
tion des  Deux-Siciles  ne  saurait  à  coup  sûr  être  vue  avec  indifférence  par 
les  cabinets  européns;  le  spectacle  d'une  royauté  légitime  renversée  a  de 
quoi  émouvoir  les  cours  légitimistes.  Le  roi  de  Naples  peut  alléguer  aussi 
comme  excuse  ou  comme  titre  à  la  sympathie  sa  jeunesse.  Il  est  certain 
en  effet  qu'il  est  surtout  condamné  à  expier  les  fautes  des  autres,  que  son 
tort  a  été  de  conserver  le  régime  établi  par  son  père,  et  que  ce  tort  même 
doit  surtout  être  attribué  à  la  reine  douairière,  dont  la  malheureuse  in- 
fluence s'est  prolongée  sur  le  nouveau  règne.  Si  la  position  particulière  du 
jeune  roi  de  Naples  peut  être  un  titre  à  la  sympathie  privée,  nous  doutons 
qu'elle  puisse  être  efficacement  invoquée  contre  les  considérations  et  les 
nécessités  politiques  en  faveur  desquelles  les  événemens  paraissent  devoir  se 
prononcer.  Il  y  a  deux  mois,  nous  signalions  le  comte  d'Aquila,  dont  les 
tendances  libérales  sont  connues,  conmie  capable,  si  ce  prince  pouvait 
réussir  à  éloigner  la  reine  douairière,  de  ramener  la  royauté  napolitaine 
dans  une  voie  de  conservation  et  de  sagesse;  mais  peut-être  était-il  déjà 
trop  tard  il  y  a  deux  mois.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  roi  de  Naples,  chancelant 
même  dans  ses  possessions  de  terre  ferme,  porte  sa  cause  devant  TEurope, 
et  charge  un  envoyé  extraordinaire,  le  commandeur  Martine,  d'invoquer 
surtout  la  médiation  de  la  France  et  de  l'Angleterre. 

La  réponse  des  deux  puissances  occidentales  est  pour  ainsi  dire  faite  d'a- 
vance. Pour  la  connaître,  nous  n'avions  pas  besoin  que  lord  Palmerston, 
avant  même  d'avoir  reçu  l'envoyé  napolitain,  se  hâtât  d'annoncer  ses  inten- 
tions à  la  chambre  des  communes  avec  une  précipitation  inconvenante  et 
une  légèreté  presque  sauvage.  La  réponse  de  la  France  et  de  l'Angleterre 
résulte  en  effet  des  engagemens  antérieurs  des  deux  puissances  et  de  la  na- 
ture des  choses.  Nous  avons  posé  dans  les  affaires  italiennes  le  principe  de 
non-intervention  :  c'est  dire  que  nous  avons  voulu  que  les  affaires  de  l'Italie 
fussent  réglées  exclusivement  entre  Italiens,  que  les  gouVernemens  de  la  pé- 
ninsule cessassent,  dans  leurs  démêlés  avec  leurs  peuples,  de  compter  sur 
les  interventions  étrangères.  —  Mais,  dit-on,  si  Garibaldi  passe  de  Sicile  en 
terre  ferme,  le  roi  de  Naples  sera  renversé,  et  le  royaume  des  Deux-Siciles 
sera  annexé  au  Piémont.  —  Est-ce  tout?  —  Nullement.  Après  Naples,  ce  sera 
le  tour  des  états  pontificaux.  —  Est-ce  la  fin?  —  Pas  encore.  Le  mouvement 
unitaire,  qui  s'est  déjà  fortifié  par  l'annexion  des  états  du  centre,  et  qui  est 


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BEVUE.  —  CHBONIQUE.  1001 

à  Fœuvre  en  Sicile,  a  hautement  avoué  son  but.  II  veut  réunir  toutes  les 
forces  de  la  péninsule  pour  achever  Taffranchissement  de  la  péninsule;  il 
veut  faire  de  Tltalie  un  état  unique ,  afin  que  l'Italie  soit  assez  forte  pour 
reconquérir  la  liberté  de  Venise.  —  Ainsi  la  révolution  italienne  renverse 
une  dynastie ,  c'est  sa  première  étape.  Elle  heurte  la  papauté  et  ébranle  le 
monde  catholique,  c'est  la  seconde,  et  à  la  troisième  elle  entre  en  guerre 
contre  l'Autriche.  Nous  ne  contestons  point  que  telle  soit  en  effet  la  per- 
spective de  la  révolution  italienne,  bien  qu'il  soit  possible  que  les  choses 
ne  se  pressent  point  avec  la  promptitude  et  la  rigueur  que  la  logique  de  la 
révolution  semble  annoncer.  Toute  la  question  pour  nous  est  de  savoir  si 
ces  dangers  seraient  atténués  ou  aggravés  dans  le  cas  où  toutes  les  grandes 
puissances  se  rallieraient  au  principe  de  non-intervention.  Le  doute  à  nos 
yeux  n'existe  pas.  S'il  s'agit  entre  deux  maux  de  choisir  le  moindre,  c'est 
le  principe  de  non-intervention  absolue  qui  doit  l'emporter.  Si  l'on  ne  veut 
pas  faire  dévier  les  révolutions  des  peuples  étrangers,  les  prolonger  et  en 
appeler  sur  soi  les  conséquences  funestes,  il  faut  les  abandonner  à  elles- 
mêmes.  Que  de  maux  l'Europe  nous  eût  épargnés,  de  quelles  souffrances  et 
de  quels  désastres  elle  se  fût  préservée ,  si  elle  eût  compris  cette  vérité  en 
17921 

Toutes  les  grandes  puissances  auront-elles  cette  sagesse  et  montreront- 
elles  cette  patience  envers  les  développemens  naturels  de  la  révolution  ita- 
lienne? Nous  voulons  l'espérer  et  nous  n'osons  Faffirmer;  mais  dans  l'attente 
des  incidens  qui  peuvent  naître  d'une  situation  si  extraordinaire,  tout  le 
monde  doit  sentir  combien  il  importe  que  les  relations  de  la  France  avec 
les  autres  puissances  soient  placées  dans  les  meilleures  conditions  possibles, 
et  apprécier  les  avantages  qui  peuvent  résulter  de  l'entrevue  de  Bade.  Si 
Ton  ne  s'en  tient  pas  absolument,  dans  les  affaires  d'Italie,  au  principe  de 
non-intervention,  du  moins  on  pourra  se  rallier  à  un  principe  subsidiaire  : 
l'on  n'interviendra  qu'à  la  condition  que  les  cinq  grandes  puissances  se 
soient  mises  d'accord  entre  elles  pour  fixer  l'objet,  les  limites  et  les  moyens 
d'action  de  l'intervention.  C'est  surtout  dans  les  affaires  de  l'empire  ottoman 
que  le  principe  qui  subordonne  l'intervention  à  l'accord  p/éalable  des  cinq 
puissances  trouve  son  application  la  plus  utile.  C'est  celui  à  l'aide  duquel  on 
vient  heureusement  d'arrêter  l'initiative  singulière  que  la  Russie  a  essayé 
de  prendre  dans  la  question  des  chrétiens  d'Orient.  Le  prince  Gortchakof 
s'est  aperçu  de  la  mauvaise  impression  qu'avait  produite  en  Europe  l'étrange 
procédé  par  lequel  il  a  ouvert  cette  question.  La  solennité  d'une  convoca- 
tion d'ambassadeurs  auxquels  on  venait  dénoncer  l'administration  intérieure 
d'un  état  indépendant,  en  excluant  justement  de  la  réunion  le  représentant 
de  la  puissance  accusée,  rappelait  avec  trop  peu  d'adres-;e  les  anciennes 
prétentions  de  la  cour  de  Pétersbourg  à  l'endroit  de  la  Turquie.  Le  prince 
Gortchakof  a  compris  que  l'émotion  excitée  par  cette  ouverture  était  loin 
d'être  favorable  à  la  Russie,  et  il  a  cherché  à  la  calmer  par  une  circulaire 


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1002  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

explicative  de  ses  véritables  intentions.  Le  ministre  russe  désavoue  toute 
pensée  d*ingérence  dans  les  affaires  de  Tempire  ottoman  et  toute  prétention 
à  usurper  la  protection  des  chrétiens  d'Orient.  Il  ne  réclame  qu'une  enquête 
entreprise  par  le  gouvernement  turc  de  concert  avec  les  représentans  des 
grandes  puissances.  Malgré  la  correction  de  ses  conclusions,  la  circulaire 
russe  n'en  est  pas  moins  un  véritable  acte  d'accusation  contre  le  gouver- 
nement ottoman.  Les  avertissemens  qu'elle  donne  ressemblent  fort  à  des 
menaces.  Le  prince  Gortchakof  n'hésite  pas  à  signaler  parmi  les  causes  de 
la  fermentation  des  populations  chrétiennes  «  les  événemens  accomplis 
dans  l'occident  de  l'Europe,  et  qui  ont  retenti  dans  tout  l'Orient  comme 
un  encouragement  et  une  espérance.  »  Il  est  curieux  de  voir  le  gouver- 
nement russe  s'emparer  ainsi  de  l'affranchissement  de  l'Italie  pour  faire 
miroiter  aux  yeux  des  chrétiens  d'Orient  l'indépendance  future.  Pour- 
quoi, se  demande~t-on,  un  gouvernement  animé  d'un  si  beau  zèle  ne  com- 
mence-t-il  point  par  en  appliquer  les  inspirations  à  son  propre  empire? 
Le  gouvernement  russe  n'a-t-il  pas  dans  sa  propre  adïninistration  à  ré- 
former des  abus  qui  ne  rencontrent  en  Europe  de  terme  de  comparaison 
que  dans  l'administration  turque,  qu'il  est  si  ardent  à  dénoncer?  Le  gou- 
vernement russe  n'a-t-il  pas  à  détruire  chez  lui  le  servage,  qui  n'existe 
point  en  Turquie?  Le  gouvernement  russe  peut-il  croire  qu'il  y  a  quelque 
part  des  oppressions  et  des  persécutions  religieuses  qu'il  soit  plus  urgent 
de  faire  cesser  que  celles  qui  pèsent  en  Russie  et  en  Pologne  sur  les  popu- 
lations catholiques?  Nous  parlions  récemment  de  l'intéressante  publication 
du  prince  Pierre  Dolgoroukov ,  où  sont  si  vertement  dénoncés  les  abus  de 
Padministration  russe.  Nous  ne  pensions  pas  que  le  prince  Dolgoroukov 
nous  fournirait  si  tôt  dans  sa  personne  un  exemple  des  procédés  étranges 
auxquels  les  Russes  sont  exposés  de  la  part  de  leur  gouvernement.  A  Londres, 
où  il  réside  en  ce  moment,  le  prince  Dolgoroukov  a  reçu  l'ordre  de  rentrer 
en  Russie  sans  délai.  L'auteur  de  la  Vérité  sur  la  Russie  s'est  vengé  de  ce 
procédé  de  despotisme  asiatique  en  publiant  les  lettres  par  lesquelles  il  a 
répondu  à  l'ambassadeur  et  au  consul -général  qui  lui  transmettaient  le  fir- 
man  de  Saint-Pétersbourg.  Nous  y  avons  remarqué  ce  passage  :  «  Tai  qua- 
rante-trois ans;  je  suis  né  et  j'ai  vécu,  comme  tous  les  nobles  russes,  dans 
la  position  d'un  esclave  privilégié  dans  un  pays  d'esclavage  général;  j'ai  le 
dégoût  de  cette  existence  ;  elle  me  fait  mal  au  cœur,  et  je  me  suis  décidé  à 
finir  mes  jours  dans  des  pays  libres,  dans  des  pays  où  les  hommes  ne  sont 
point  envisagés  comme  des  moutons  appartenant  à  telle  ou  telle  famille... 
Je  rentrerai  dans  mon  pays;  mais  ce  ne  sera  que  le  jour  où  le  régime  des 
lois  aura  remplacé  celui  de  l'arbitraire.  »  Cette  lettre  et  plus  encore  le  pro- 
cédé qui  l'a  motivée  sont  de  bien  étranges,  mais  fort  instructifs  commen- 
taires des  circulaires  libérales  de  la  chancellerie  russe. 

Les  provinces  chrétiennes  soumises  à  la  Porte  dont  le  prince  Gortchakof 
signale  de  préférence  les  souffrances  et  les  agitations  sont  la  Bosnie,  l'Her- 


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BETUE.  —  CHBONIQUE.  lOOS 

zégovine  et  la  Bulgarie.  Ce  sont  celles  qui  touchent  à  la  Servie  et  aux  prin- 
cipautés roumaines.  Sans  doute  les  chrétiens  de  ces  provinces  ont  droit  à  la 
sympathie  des  nations  occidentales,  et  ils  n'ont  qu'à  regarder  la  Servie  et  la 
Roumanie  pour  se  convaincre  que  le  patronage  le  plus  efficace  qu'aient  dans 
ces  derniers  temps  obtenu  leurs  voisins  est  celui  de  la  France,  que  ce  pa- 
tronage a  été  même  assez  puissant  pour  assurer  en  Moldavie  et  en  Valachle 
la  renaissance  d'une  nation.  C'est  bien  en  effet  un  peuple  qui  renaît  en 
Roumanie  sous  l'administration  intelligente  et  zélée  du  prince  Couza,  et  les 
chrétiens  d'Orient,  ceux  surtout  auxquels  la  Russie  vient  de  prodiguer  les 
témoignages  stériles  de  sa  sollicitude  intéressée,  peuvent  voir  dans  ce  réveil 
du  peuple  roumain  la  promesse  de  leur  régénération  politique.  La  Roumanie 
est  reconnaissante  envers  la  France,  et  elle  le  prouve  en  s'efforçant  de  res- 
serrer chaque  jour  davantage  les  sympathiques  liens  qui  l'unissent  à  nous. 
Si  nous  sommes  bien  informés,  le  gouvernement  roumain  songerait  à  de- 
mander à  la  France  une  colonie  de  savans,  d'administrateurs,  d'ingénieurs, 
qui  organiseraient  dans  les  principautés,  sur  le  type  des  institutions  fran- 
çaises, l'instruction  publique,  l'administration,  des  établissemens  de  crédit, 
un  système  de  routes,  qui  apprendraient  en  un  mot  aux  Roumains  à  tirer 
parti  des  magnifiques  ressources  que  présente  leur  beau  pays.  Déjà  le  gou- 
vernement moldo-valaque  a  décidé  l'adoption  de  notre  système  de  poids  et 
mesures,  et  il  va  faire  refondre  ses  monnaies  à  Paris  même,  sur  le  type 
français;  seulement,  dans  les  principautés,  notre  unité  monétaire,  le  franc, 
s'appellera  le  roumain.  De  tels  projets,  en  appelant  sur  les  bords  du  Danube 
l'esprit  d'initiative  de  la  France  et  nos  procédés  de  civilisation,  fraient  avec 
intelligence  une  voie  féconde  aux  capitaux  de  notre  pays  et  fortifieront 
bientôt  par  l'échange  des  services  et  la  communauté  des  intérêts  les  liens 
qui  attachent  déjà  la  France  à  l'existence  et  aux  progrès  de  la  Roumanie. 
Voilà,  si  nous  ne  craignions  pas  d'employer  un  mot  arrogant,  la  protection 
légitime  que  peut  donner  la  France  aux  chrétiens  d'Orient  et  les  bienfaits 
pratiques  que  des  populations  pleines  d'avenir  peuvent  attendre  d'un  peuple 
libéral  et  vraiment  civilisé.  En  grandissant,  l'œuvre  de  la  Roumanie  aidera 
infailliblement  à  l'amélioration  de  la  Bulgarie.  De  même  les  progrès  de  la 
Servie  entraîneront  ceux  de  la  Bosnie  et  de  l'Herzégovine,  et  peut-être  le 
temps  n'est-il  pas  éloigné  où  les  politiques  pratiques,  appelant  ces  popula- 
tions chrétiennes  à  l'autonomie,  pourront  rassembler  dans  un  lien  fédéral 
de  véritables  états-unis  du  Danube,  capables  de  faire  respecter  leur  indé- 
pendance par  l'envahissante  Russie  autant  que  par  la  Turquie  défaillante. 

En  Orient,  plus  qu'en  Italie  encore,  les  progrès  de  l'avenir  peuvent  être 
compromis  par  les  intérêts  égoïstes  des  puissances  dont  ces  progrès  natUr 
rels  et  légitimes  contrarient  les  desseins.  Nous  croyons  que  la  restauration 
des  libertés  hongroises,  si  désirable  en  soi,  serait  aussi  une  forte  garantie 
pour  le  développement  des  populations  danubiennes  qui  sont  encore  reliées 
à  l'empire  turc.  Soit  que  l'on  pense,  comme  les  Hongrois,  dont  M.  Horn  s'est 


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100&  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fait  Torgane  dans  sa  brochure  énergique  sur  la  Hongrie  et  la  Crise  euro- 
péerme,  que  le  temps  des  compromis  est  passé,  soit  que,  plus  patient,  on  in* 
terprète  les  hésitations  visibles  de  la  cour  de  Vienne  dans  la  réorganisation 
de  Tempire  comme  les  dernières  incertitudes  qui  précèdent  des  conces- 
sions nouvelles  dont  la  Hongrie  pourra  être  satisfaite,  il  nous  semble  que 
nous  pouvons  de  toute  façon  nous  attendre  à  un  prochain  réveil  politique 
de  la  Hongrie.  L'empire  d'Autriche  est  dans  une  de  ces  situations  chance- 
lantes qui  exigent  tant  de  remaniemens  et  de  réparations  que  rassemblée 
la  plus  élémentaire,  recrutée  et  nommée  par  qui  Ton  voudra,  fût-ce  même 
comme  le  nouveau  conseil  de  Tempire  par  le  souverain,  pourvu  qu'une  part 
lui  soit  faite  dans  la  délibération  des  affaires  publiques,  doit  inévitablement 
et  promptement  finir  par  prendre  la  situation  prépondérante  dans  Tétat,  et 
mettre  souverainement  la  main  aux  réformes  attendues  de  tous.  D'une  as- 
semblée des  notables  sortiront  les  états-généraux,  bientôt  transformés  en 
assemblée  constituante.  Il  est  probable  que  l'on  a  en  Allemagne  le  sentiment 
profond  de  cette  situation  précaire,  délicate,  périlleuse  de  l'Autriche,  et 
que  ce  sentiment  n'est  pas  non  plus  étranger  à  ce  besoin  d'accord  et  d'u- 
nion entre  les  souverains  allemands  qui  se  manifeste  par  la  réunion  de  Bade. 
Les  gouvememens  libres  ont  cet  avantage  qu'il  vient  toiigours  un  moment 
où  les  situations  les  plus  obscures  s'éclaircissent  et  où  la  vérité  des  choses 
apparaît  par  les  manifestations  des  chambres,  appelées  à  intervenir  directe- 
ment dans  les  affaires  du  pays.  C'est  ce  qui  arrive  aujourd'hui  en  Espagne, 
où  le  parlement  vient  de  s'ouvrir  après  une  campagne  faite  pour  flatter  l'or- 
gueil national,  et  au  lendemain  de  cette  triste  échauffourée  carliste  qui  a  été 
vraiment  une  diversion  plus  maussade  que  dangereuse.  Tant  que  les  cham- 
bres n'étaient  point  ouvertes,  on  a  pu  se  livrer  à  toute  sorte  de  commentaires 
sur  la  guerre  du  Maroc  et  sur  la  conclusion  aussi  heureuse  que  rapide  de 
cette  campagne.  Des  déceptions  éveillées  par  une  fin  si  prompte  étaient  tout 
près  de  dégénérer  en  opposition.  Au  fond,  il  y  avait  quelque  incertitude,  suite 
inévitable  des  divergences  qui  s'étaient  élevées  dès  le  premier  moment  jus- 
qu'au sein  des  pouvoirs  publics  sur  l'opportunité  et  sur  les  conditions  de  la 
paix  avec  l'empereur  du  Maroc.  Il  en  était  de  même  de  l'insurrection  carliste. 
Le  gouvernement  sans  nul  doute  avait  eu  promptement  raison  de  cette  folle 
tentative,  et  après  quelques  actes  de  répression  sommaire,  il  s'était  habile- 
ment empressé  de  couper  court  à  toute  réaction  par  la  plus  large  amnistfe; 
enfin  le  comte  de  Montemolin  lui-même  signait  entre  les  mains  de  la  reine 
Isabelle  sa  déchéance  de  prétendant.  Mais  quelle  était  la  portée  réelle  de  ces 
faits?  L'amnistie  combinée  avec  la  soumission  du  comte  de  Montemolin  équl- 
valaitrelle  à  une  réconciliation  volontaire  des  deux  branches  de  la  famille 
royale?  D  y  a  en  Espagne  des  personnes  qui  caressent  depuis  longtemps 
cette  idée  de  fusion  dynastique,  et  qui  n'ont  pas  manqué,  à  ce  qu'il  paraît, 
d'interpréter  dans  ce  sens  les  derniers  événemens;  fort  peu  libérales  d'incli- 
nationSf  elles  ont  vu  dans  la  ridicule  défaite  du  parti  carliste  un  moyen  de 


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BEYUB.  —  CHBONIQUE.    '  1005 

faire  un  seul  parti  absolutiste  au-delà  des  Pyrénées.  On  ne  parlait  déjà  de  lien 
moins  que  de  l'abrogation  des  lois  promulguées  il  y  a  vingt-cinq  ans  contre 
la  famille  de  don  Carlos  et  du  rappel  à  Madrid  des  infans  exilés.  Le  général 
O'Donnell  a  vu  facilement  tout  ce  que  cette  politique  pouvait  avoir  de  dan- 
gereux à  un  moment  donné  pour  la  monarchie  constitutionnelle,  pour  la 
couronne  de  la  reine  Isabelle  elle-même,  en  dépit  de  toutes  les  renonciations 
apparentes.  En  tranchant  des  questions  délicates  par  une  amnistie,  il  n'avait 
nullement  le  dessein  de  laisser  dégénérer  la  médiocre  aventure  de  San-Car- 
los-de-la-Rapita  en  triomphe  pour  le  parti  absolutiste.  De  là  toutefois  des 
tiraillemens  devenus  un  instant  assez  visibles  pour  troubler  Topinion. 

Le  parlement  a  été  à  peine  ouvert,  que  toutes  ces  incertitudes  se  sont  à 
peu  près  évanouies,  on  peut  le  dire.  Il  y  a  eu  sans  doute  des  velléités  d'op- 
position au  sujet  de  la  guerre  et  de  la  paix;  ce  qui  domine  au  fond,  c'est  un 
sentiment  sincère  de  satisfaction  et  de  fierté,  doublé  par  le  spectacle  de 
cette  vaillante  armée  d'Afrique  qui  rentrait  récemment  à  Madrid.  On  aura 
de  la  peine  à  persuader  à  l'Espagne  qu'elle  a  eu  tort  de  faire  la  guerre,  et 
même  qu'elle  a  eu  tort  de  faire  la  paix  ;  elle  est  contente  de  l'une  et  de  l'au- 
tre, moins  pour  les  avantages  politiques  qu'elle  y  a  trouvés  que  parce  qu'elle 
se  sent  relevée  dans  sa  force  morale  et  dans  son  esprit  public.  L'opinion 
sur  le  sens  de  la  dernière  amnistie  n'est  pas  moins  nette  :  c'est  une  amnis- 
tie, ce  n'est  point  une  fusion  dynastique  accomplie  pour  le  plus  grand  bien 
de  l'absolutisme.  Ce  double  sentiment  est  passé ,  dès  les  premiers  jours  de 
la  session,  dans  le  projet  d'adresse  du  congrès,  livré  en  ce  moment  à  sa  dis- 
cussion. Cette  adresse  elle-même  d'ailleurs  est  aujourd'hui  un  indice  et  un 
programme.  Elle  est  l'indice  d'une  situation  qui,  en  restant  toujours  repré- 
sentée par  le  général  O'Donnell,  semble  sur  le  point  de  se  fortifier  politique- 
ment par  une  reconstitution  partielle  du  cabinet,  et  elle  est  en  même  temps 
le  programme  de  cette  situation.  Ce  qu'on  a  pu  reprocher  jusqu'ici  au  gé- 
néral O'Donnell,  et  quelquefois  non  sans  une  apparence  de  raison ,  c'est  de 
donner  à  ces  idées  de  YUnion  libérale,  dont  il  s'est  fait  le  porte-drapeau,  un 
sens  tout  personnel,  le  caractère  d'un  expédient.  L'adresse  du  congrès  donne 
à  ces  idées  une  plus  haute  et  plus  large  signification ,  et  elle  reçoit  une  im- 
portance de  plus  du  nom  de  l'auteur,  M.  Rios-Rosas,  appelé,  selon  toute  ap- 
parence, à  jouer  le  principal  rôle  dans  la  reconstitution  ministérielle  qui  se 
prépare  à  Madrid. 

M.  Rios-Rosas  est  l'un  des  hommes  politiques  les  plus  remarquables  de 
l'Espagne  par  l'élévation  de  son  talent  et  par  la  probité  de  son  caractère. 
Son  dévouement  éprouvé  à  la  monarchie  n'est  égalé  que  par  la  sincérité  et 
l'ardeur  de  ses  convictions  libérales.  Récemment  encore  il  a  été  un  négo- 
ciateur assez  heureux  pour  résoudre  par  une  transaction  avec  Rome  toutes 
ces  questions  épineuses  du  désamortissement  ecclésiastique.  C*est  l'esprit 
politique  supérieur  de  VUnion  libérale.  Par  sa  position  d'orateur  et  d'homme 
d'état,  par  Tamitié  qui  le  lie  au  général  O'Donnell,  dont  il  a  été  déjà  le  col- 


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1006  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

lègue  au  ministère  en  1856,  par  la  confiance  que  la  reine  met  en  lui,  M.  RiocK 
Rosas  s'est  trouvé  l'homme  naturellement  désigné  pour  donner  une  expres- 
sion parlementaire  à  la  situation  actuelle,  pour  être  Torgane  d'une  politique 
ralliant  le  gouvernement  et  les  chambres.  Intégrité  de  la  monarchie  consti- 
tutionnelle, point  de  fusion  dynastique,  point  de  velléités  de  réaction ,  con- 
ciliation des  différens  intérêts  représentés  par  les  partis  légaux,  réforme  de 
l'organisation  publique  dans  un  sens  libéral,  nécessité  de  lois  nouvelles  et 
plus  larges  sur  la  presse,  sur  les  municipalités  et  les  provinces,  sur  les  in- 
compatibilités parlementaires,  sur  les  fonctions  publiques^  ce  sont  là  les- 
traits  principaux  du  programme  tracé  par  M.  Rios-Rosas,  et  ne  fût-il  appli- 
qué qu'à  demi  ou  à  peu  près,  il  est  assurément  de  ceux  qui  sont  faits  pour 
raffermir  une  situation.  L'Espagne  s'est  déjà  sauvée  une  fois  d'autres  périls 
par  ses  institutions  libérales,  appuyées  sur  un  vigoureux  sentiment  monar- 
chique. Les  conditions  de  l'Europe  ne  sont  plus  ce  qu'elles  étaient  en  1848; 
elle  sont  assez  graves  pour  qu'un  pays  comme  la  Péninsule  songe  à  ne  cher- 
cher qu'en  lui-même  la  garantie  de  sa  sécurité,  le  conseil  et  les  moyens 
d'une  action  indépendante.  Il  n'y  a  que  le  libéralisme  encore  une  fois,  un 
libéralisme  vrai,  sincère,  conservateur,  qui  puisse  conduire  heureusement 
le  peuple  espagnol  à  travers  tous  les  écueils  du  temps,  d'autant  plus  que 
les  aventures  de  l'absolutisme  n'ont  vraiment  rien  qui  doive  piquer  d'ému- 
lation  aujourd'hui.  C'est  donc  au  double  point  de  vue  de  la  situation  géné- 
rale de  l'Europe  et  des  nécessités  intérieures  de  l'Espagne  que  la  politique 
formulée  dans  l'adresse  du  congrès  de  Madrid  a  une  certaine  importance, 
si  elle  est  le  préambule  d'une  réorganisation  du  cabinet  où  le  général 
O'Donnell  resterait  avec  son  prestige  militaire ,  et  où  M.  Rios-Rosas  entre- 
rait avec  des  vues  libérales  qui  répondent  à  un  sentiment  universel.  Tout 
semble  indiquer  quelque  évolution  de  ce  genre  qui  se  réalisera  sans  doute 
après  les  premiers  débats  des  chambres. 

Nous  nous  étions  attendus  depuis  longtemps  au  sort  que  vient  d'avoir 
dams  la  chambre  des  communes  le  bill  de  réforme  électorale  de  lord  John 
Russell.  Ce  bill  a  été  enfin  retiré,  non  sans  que  les  dernières  scènes  de  cette 
longue  controverse  aient  donné  lieu  à  de  curieux  incidens.  Lord  John  Rus- 
sell a  défendu  jusqu'au  bout  son  œuvre  de  prédilection  avec  cette  opiniâ- 
treté tranquille  et  souvent  malheureuse  qui  ne  l'abandonne  jamais.  Pour  le 
décider  à  renoncer  à  son  bill,  il  a  fallu  qu'un  vote  où  le  ministère  n'a  ob- 
tenu dans  une  chambre  très  nombreuse  qu'une  majorité  insignifiante  vînt 
l'avertir  qu'un  échec  signalé  était  proche.  Un  membre  du  parti  whig, 
M.  Mackinnon,  avait  présenté,  à  la  motion  qui  demandait  la  formation  de  la 
chambre  en  comité,  c'est-à-dire  la  discussion  des  articles,  un  amendement 
tendant  au  renvoi  de  la  discussion  ji^u'au  moment  où  serait  terminé  le 
recensement  qui  va  être  entrepris  pour  constater  le  nombre  des  électeurs 
que  créeraient  les  nouvelles  catégories  du  bill  de  réforme.  Cet  amendement 
équivalait  à  un  ajournement  indéfini,  et  par  conséquent  au  rejet  du  bill  ; 


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BEYUE.  —  CHBONTQtJE.  1007 

mais  en  proposant  Texamen  en  comité  de  son  projet  de  réforme,  lord  John 
Kussell  avait  été  forcé,  par  l'époque  avancée  de  la  session,  de  demander  à 
la  chambre  un  acte  illogique.  Il  voulait  que  Ton  ne  s'occupât  cette  année 
que  du  bill  de  réforme  relatif  à  l'Angleterre,  et  que  l'on  renvoyât  à  l'année 
prochaine  les  projets  de  réforme  relatifs  à  l'Ecosse  et  à  l'Irlande.  Dans  cette 
façon  de  scinder  une  mesure  dont  les  parties,  quoique  distinctes,  doivent  se 
correspondre  et  former  un  tout  harmonique,  il  y  avait  une  inconséquence 
qui  frappait  les  tories  et  un  grand  nombre  de  libéraux.  Par  exemple,  si  le 
bill  relatif  à»r Angleterre  eût  été  seul  voté,  et  si  une  circonstance  fortuite 
eût  rendu  nécessaires  avant  Tannée  prochaine  des  élections  générales,  que 
les  membres  représentant  l'Angleterre  fussent  élus  suivant  la  loi  réformée, 
tandis  que  les  membres  représentant  l'Irlande  et  l'Ecosse  auraient  été  élus 
suivant  la  loi  ancienne,  cela  eût  établi  une  choquante  inégalité  d'origine 
entre  les  membres  du  parlement.  Le  parti  tory,  par  l'organe  d'un  membre 
écossais,  sir  J.  Fergusson,  présenta  donc  un  amendement  qui  renvoyait  la 
discussion  des  articles  du  bill  anglais  après  la  seconde  lecture  des  bills 
irlandais  et  écossais.  Cet  amendement  avait  la  priorité  sur  celui  de  M.  Mac- 
kinnon ,  et  il  ne  fut  rejeté  qu'à  la  majorité  de  271  voix  contre  250,  majorité 
qui  se  serait  certainement  fondue  en  minorité,  si  un  grand  nombre  de 
whigs  n'avaient  pas  compté  enterrer  le  bill  en  votant  l'amendement  de 
M.  Mackinnon.  C'est  ce  vote  qui  a  enfin  vaincu  l'obstination  de  lord  John 
Russell  et  l'a  décidé  à  retirer  sa  mesure. 

Les  derniers  débats  ont  été  vifs,  éloquens.  Lord  Palmerston,  prenant 
pour  la  première  fois  la  parole  dans  cette  discussion  de  la  réforme,  était 
enfin  sorti  de  F  assoupissement  significatif  auquel  il  se  laissait  aller  chaque 
soir  quand  commençait  la  discussion  du  bill ,  et  était  venu  au  secours  de 
son  collègue  aux  abois;  mais  aux  réclamations  nombreuses  des  libéraux, 
au  ton  animé  et  confiant  de  M.  Disraeli  et  de  ses  amis,  il  était  aisé  de  pré- 
voir l'inévitable  issue.  Au  fond,  malgré  les  déclamations  de  quelques  ora- 
teurs et  d'un  petit  nombre  de  journaux  obligés  de  jouer  leur  rôle,  la 
nation  anglaise  est  aujourd'hui  complètement  indifférente  à  la  réforme 
électorale.  Le  parlement,  dans  sa  constitution  actuelle,  a  voté  toutes  les 
réformes  que  la  voix  populaire  lui  désignait,  et  ne  s'est  montré  rebelle  à 
aucune  des  tendances  de  la  nation.  Il  n'y  a  donc  pas  de  raison  pratique 
et  impérieuse  de  réformer  une  représentation  qui  se  montre  l'écho  rai- 
sonnable et  fidèle  de  l'opinion  publique.  La  réforme  n'étant  pas  nécessaire, 
encore  aurait-il  fallu  que  la  mesure  proposée  ne  donnât  accès  à  aucune 
innovation  intempestive  et  mal  étudiée.  Le  bill  de  lord  John  Russell ,  négli- 
gemment élaboré,  rompait  cet  équilibre  d'influences  auquel  les  Anglais  de- 
mandent la  représentation  vraie  des  intérêts  divers  qui  se  partagent  une 
société  arrivée  à  une  civilisation  avancée  et  compliquée.  Lord  John  Russell 
s'était  contenté  d'ajouter  en  bloc  au  corps  électoral  un  nombre  considérable 
d'électeurs  dont  il  np  pouvait  pas  lui-même  indiquer  le  chiffre  approximatif. 


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1008  BEYUB   DES  DEUX  MONDES. 

et  ces  électeurs,  il  les  prenait  dans  une  seule  classe,  celle  des  locataires  de 
maisons  qui  paient  un  loyer  infime.  A  un  corps  électoral  déjà  trop  acces- 
sible à  la  corruption,  le  ministre  whig  ajoutait  donc  ou  une  nouvelle  matière 
corruptible,  ou  bien  une  couche  de  la  société  facilement  dominée  par  les- 
inspirations  démagogiques,  et  y  obéissant  avec  cette  discipline  où  les  masses 
aiment  à  trouver  au  prix  de  leur  indépendance  la  démonstration  brutale  de 
leur  force.  C'était  faire  un  pas  vers  le  principe  de  la  souveraineté  du  nom- 
bre, qui  répugne  essentiellement  à  Thistoire  et  à  la  constitution  de  TAngle- 
terre.  Il  n'est  pas  surprenant  qu'un  tel  projet  soit  tombé  devant  la  désap- 
yrobatîon  des  partis  parlementaires  et  Tindifférence  du  public. 

Ce  que  Ton  conçoit  moins  en  présence  de  cette  indifférence,  c'est  com- 
ment la  réforme  électorale  a  pu  devenir  une  question  ministérielle  de  pre- 
mier ordre,  celle  sur  laquelle  les  cabinets  se  font  et  se  défont  en  Angleterre 
depuis  huit  ans.  Les  frondeurs  des  deux  partis  dans  la  chambre  des  com- 
munes attribuent  à  Tambition  de  leurs  chefs  Tartificielle  et  dangereuse  im- 
portance qui  a  été  donnée  à  la  question  de  réforme.  Ils  prétendent  que  c'est 
pour  s'assurer  la  direction  du  parti  populaire  que  lord  John  Russell  a  levé 
arbitrairement  en  1852  le  drapeau  de  la  réforme,  et  que  c'est  pour  battre 
les  whigs  en  popularité  que  M.  Disraeli  et  lord  Derby  ont  sans  nécessité 
contracté,  il  y  a  deux  ans,  l'engagement  de  réformer  le  parlement.  Ces  ré- 
criminations ont  failli  même  ébranler  récemment  la  discipline  du  parti 
tory.  La  revue  qui  est  l'organe  de  ce  parti,  le  Qtuirlerly  Review,  dans  un  ar- 
ticle attribué  à  un  membre  de  la  chambre  des  communes,  lord  Robert  Cecil, 
a  attaqué  avec  une  injuste  amertume  la  direction  donnée  par  M.  Disraeli  au 
parti  tory.  Cette  attaque,  à  laquelle  lord  John  Russell  et  M.  Bright  ont  fait 
allusion  pendant  la  dernière  discussion,  et  que  M.  Disraeli  a  dédaignée  avec 
une  fierté  de  bon  goût,  a  été  amplement  compensée  par  les  applaudissemen» 
^ui  ont  accueilli  les  discours  spirituels  et  généreux  du  leader  et  du  premier 
orateur  du  parti  tory  dans  la  chambre  des  communes. 

Nous  avons  eu,  nous  aussi  en  France,  notre  bill  retiré,  c'est  le  projet  de 
loi  sur  le  chemin  de  fer  de  Béziers  à  Graissessac;  mais  nous  n'avons  point  à 
parler  de  nos  affaires  intérieures.  Comme  nous  le  disions  récemment,  le 
mouvement  politique  intérieur  en  France  se  réfugie  dans  ces  importantes 
publications  qui  nous  parlent  d'un  passé  si  rapproché  de  nous  qu'il  se  mêle 
■aturellement  encore  aux  préoccupations  du  présent.  De  cet  ordre  sera 
éminemment  le  troisième  volume  des  Mémoires  de  M.  Guizot,  où  l'illustre 
écrivain  raconte  une  des  plus  belles  entreprises  qui  aient  été  tentées  en 
France,  la  fondation  d'un  gouvernement  libre  sous  le  coup  des  attaques  que 
la  liberté  tolère,  avec  les  seules  armes,  les  armes  généreuses,  que  la  liberté 
autorise.  Que  de  leçons  fécondes  même  dans  l'avortement  d'une  si  noble 
tentative  ! 

Mais,  pour  mieux  dire,  l'intérêt  intérieur  du  moment  est  dans  la  fête  de 
cette  journée  où  le  pays  célèbre,  avec  son  heureux  agrandissement,  l'en- 


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BEVUE.  —  CHRONIQUE.  1009 

Ifée  dans  la  famille  française  des /braves  populations  de  la  Savoie  et  du 
comté  de  Nice.  Pour  apprécier  justement  ce  que  nous  gagnons  en  rattachant 
la  Savoie  à  notre  patrie,  il  n'est  peut-être  pas  inutile  de  voir  comment  des 
Piémontais  éminens  estiment  la  perte  quUls  font.  Nous  empruntons  à  une 
lettre  particulière  émanée  de  l'un  des  hommes  qui  ont  servi  le  Piémont 
avec  le  plus  de  courage  et  de  gloire  depuis  1848  les  lignes  suivantes  : 
«  Gomme  militaire,  je  ne  vous  cache  pas  que  la  perte  de  la  Savoie  est  pour 
BOUS  très  fâcheuse,  car  non-seulement  nous  perdons  notre  ligne  de  défense 
çt  notre  indépendance  de  ce  côté,  mais  nous  faisons  la  perte  immense  et 
douloureuse  de  plus  de  douze  mille  bons  soldats  sur  lesquels  nous  pour 
viens  toujours  compter.  L'échange  que  nous  opérons  sous  ce  rapport,  avec 
les  Toscans  notamment,  est  fort  mauvais,  car  il  nous  faudra  bien  des  an- 
nées pour  faire  des  soldats  des  habitans  des  rives  de  FArno.  Nos  regrets 
sont  unanimes.  Nous  faisons  en  faveur  de  la  France  un  sacrifice  que  peut- 
être  Ton  n'apprécie  pas  assez  chez  vous.  Je  vous  dis  franchement  que ,  si 
la  question  eût  été  posée  aux  chambres  de  Turin  avant  le  traité,  la  cession 
aurait  été  repoussée  à  une  très  grande  majorité,  quelles  que  pussent  être 
les  conséquences  du  vote;  mais  le  parlement  n'ayant  été  consulté  que  la 
chose  faite ,  il  n'y  avait  plus  qu'à  baisser  la  tête  et  à  dire  :  Amen.  »  Ces 
nobles  regrets  disent  mieux  que  nous  ne  l'aurions  pu  le  prix  de  la  province 
que  la  France  acquiert  en  ce  jour.  b.  foucade. 


ESSAIS  ET  NOTICES. 


UNE   RÉVOLUTION   AU   XIV«    SIÈCLE. 

Etienne  Mared  et  le  Gouvernement  de  ta  Bourgeoisie,  par  M.  Perrens;  Paris,  Haehette. 


Il  semblait  désormais  hors  de  doute,  sur  l'autorité  des  plus  savans  inves- 
tigateurs et  des  plus  graves  historiens  de  ce  siècle,  que  la  royauté  française 
n'avait  pas  été  inutile,  ni  surtout  contraire,  à  l'émancipation  et  au  dévelop- 
pement politique  de  la  bourgeoisie  et  du  peuple.  Le  rôle  de  cette  royauté 
paraissait  assez  bien  déterminé  à  cet  égard  :  non  que  les  rois  ct^étiens  eus- 
sent, d'après  un  plan  arrêté,  agi  toujours  et  Sciemment  dans  ce  se^s;  mais 
parce  qu'ils  s'étaient  trouvés  dès  l'origine,  par  leur  situation  et  par  leurs  be- 
soins, tellement  posés  en  face  de  la  casfte  féodale  qu'il  en  était  résulté  un 

TOMB  \\\U,  64 


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1010  BETUE   DBS   DEUX  liONDBS. 

état  d'hostilité  sourde,  ou  du  moins  d'antagonisme  permanent.  Cette  ten- 
dance, étant  moins  dans  la  volonté  des  hommes  que  dans  la  nécessité  des 
choses,  pouvait  bien  avoir  des  retours  accidentels,  des  inconstances,  des 
contradictions,  mais  en  définitive  elle  suivait  sa  pente,  et  devenait  pour  la 
société,  une  fois  lancée,  la  seule  voie  possible,  la  seule  politique  allwt 
d'elle-même.  La  monarchie,  par  cela  seul  qu'elle  était  en  opposition  de  fait 
à  l'ordre  féodal,  et  qu'elle  le  minait  incessamment,  se  trouvait  aussi  de  fait 
alliée  aux  communes  et  au  peuple,  alliance  vraiment  naturelle,  écrite  ilans 
les  chartes  et  dans  les  lois  à  chaque  page  de  nos  annales.  Les  institutions 
administratives,  judiciaires,  militaires,  qui  sortaient  lentement  de  cet  état 
de  choses,  se  subordonnaient  toutes  à  la  monarchie,  et  celle-ci  les  affermis- 
sait en  les  agglomérant.  Quels  que  fussent  donc  les  abus  inséparables  d'une 
création  si  difficile,  si  contrariée,  si  mal  servie,  il  suffit,  pour  la  justifier 
comme  populaire  et  civilisatrice,  que  son  principe  fût  opposé  aux  tyrannies 
locales  implantées  sur  tous  les  points  du  territoire,  et  tendit  à  les  déra- 
ciner. Voilà  ce  qu'on  croit  généralement  aujourd'hui  sur  ce  point  de  notre 
histoire. 

L'auteur  d'un  ouvrage  où  l'on  aime  à  reconnaître,  tout  en  n'en  adoptant 
pas  les  conclusions,  des  études  sérieuses  et  l'amour  de  la  vérité,  M.  Per- 
rens,  entreprend  de  combattre  ce  résultat,  qui  nous  paraissait  acquis.  Nous 
sommes  loin  de  blâmer  cette  tentative  de  réaction  contre  une  opinion  ad* 
mise,  quoiqu'elle  semble  pourtant  briller  de  tout  l'éclat  possible  de  l'évi- 
dence historique  :  il  est  toujours  bon  pour  la  vérité  que  les  dernières  dif- 
ficultés soient  remuées,  et  qu'il  soit  tenu  compte  du  moindre  nuage  jusqu'à 
ce  qu'il  s'évanouisse.  L'histoire,  si  heureusement  renouvelée,  si  abondam- 
ment enrichie,  n'a  point  encore  atteint  en  tout  son  dernier  degré  de  clarté. 
La  méthode  scientifique  lui  manque  encore  à  bien  des  égards;  l'exploita- 
tion des  faits  dans  des  vues  particulières,  l'esprit  de  parti  rétrospectif  » 
l'amplification,  la  rhétorique,  le  paradoxe,  la  recherche  des  singularités 
piquantes  ou  pittoresques,  enfin  tout  ce  qui  trouble  la  vue  et  empêche  les 
résultats  définitifs  et  vraiment  utiles,  se  donnent  encore  une  trop  large 
carrière  sur  ce  terrain,  pourtant  si  vaillamment  cultivé.  Il  est  donc  bien 
que  la  diversité  des  jugemens  entre  gens  sérieux  se  prolonge  encore.  A  force 
de  controverser,  on  cherche  des  règles  de  controverse;  l'enquête,  d'abord 
un  peu  désordonnée  ou  errante,  s'efforce  de  se  fixer  un  but  précis:  de  là 
peut  sortir  un  jour  quelque  bonne  et  large  méthode  de  procéder  dans  l'in- 
struction du  passé,  et  d'arriver  enfin  à  un  jugement  définitif  sur  ces  grands 
justiciables  de  l'histoire,  les  rois,  les  peuples,  les  castes,  les  institutions, 
les  époques  du  genre  humain.  Nous  ne  diminuerons  donc  en  rien  le  mérite 
de  l'ouvrage  de  M.  Perrons  en  discutant  et  en  repoussant  cette  réaction  agres- 
sive contre  k  royauté  du  moyen  âge  qui  forme  la  conclusion  générale  de 
son  livre. 

M.  Perrons  soutient  que  cette  prétendue  alliance  entre  le  pouvoir  royal  et  les 


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BETUE.  —  GHBONIQUE.  1011 

classes  populaires,  pour  faire  contre-poids  à  la  noblesse  féodale,  n'est  qu'une 
hypothèse  gratuite,  que  la  royauté  au  contraire  ne  cherchait  qu'à  profiter 
des  discordes  de  ces  classes  pour  s'agrandir  elle-même,  et  que  si  la  nation 
s'est  affranchie  à  la  longue,  ce  n'est  point  par  le  concours  des  rois,  mais 
malgré  eux  et  malgré  les  obstacles  qu'ils  lui  opposaient.  «  L'histoire  de  nos 
rois,  selon  M.  Perrens,  n'est  le  plus  souvent  qu'une  longue  suite  de  conjura- 
tions contre  leurs  sujets,  conjurations  qu'ils  croyaient  légitimes,  puisqu'ils 
se  regardaient  comme  investis  d'un  droit  supérieur  pour  commander  aux 
hommes.  »  Sur  quoi  fonde-t-il  cette  accusation  quelque  peu  violente?  Sur 
ce  que  ces  rois  ne  voulaient  point  se  lier  les  mains,  dès  le  xiv«  siècle,  par 
des  convocations  périodiques  des  états-généraux.  Philippe  le  Bel,  après  avoir 
assemblé  les  représentans  de  la  nation,  s'étudie  à  les  confiner  dans  des  as- 
semblées provinciales,  ôtant  ainsi  d'une  main  ce  qu'il  donnait  de  l'autre.  Ses 
fils  suivent  son  exemple  ;  jamais  ils  ne  réunissent  les  députés  de  la  langue 
d'oc  à  ceux  de  la  langue  d'oil,  et  dans  chacune  des  deux  langues,  ils  isolent 
encore  les  provinces.  Même  politique  chez  le  régent,  depuis  Charles  V,  pen- 
dant la  révolution  de  1356. 

Le  grief  de  M.  Perrens  contre  les  rois  de  France  suppose  donc,  nous  de- 
vons le  remarquer  tout  d'abord,  qu'une  constitution  représentative  était  dès 
lors  non-seulement  possible,  mais  encore  le  seul  ou  du  moins  le  meilleur 
moyen  d'arriver  à  l'émancipation  des  classes  inférieures,  à  l'unité,  à  l'éga- 
lité. Selon  lui,  ce  système,  que.  nous-mêmes,  après  cinq  cents  ans  de  progrès 
dans  tous  les  genres,  après  des  expériences  si  coûteuses,  après  tant  de  livres 
et  de  théories,  avec  une  bourgeoisie  nombreuse,  riche,  instruite,  avec  des 
moyens  de  communication  si  multipliés,  avec  la  paix,  l'ordre,  la  justice  ci- 
vile, en  un  mot  avec  tout  ce  qui  devrait  nous  rendre  capables  de  nous  gou- 
verner nous-mêmes,  nous  n'avons  pu  maintenir,  la  société  féodale,  dans  son 
plein  développement,  aurait  pu  l'organiser,  le  rendre  durable  et  prospère, 
la  société  féodale,  divisée  en  races  de  maîtres,  d'affranchis  et  de  serfs,  dé- 
coupée en  provinces  à  peine  adhérentes,  jalouses  de  leurs  privilèges,  et  in- 
connues les  unes  aux  autres,  partagée  en  langues  et  en  coutumes  diverses 
dont  la  fusion  devait  coûter  tant  de  temps  et  passer  par  tant  de  transitions;  la 
société  féodale,  privée  de  routes  sûres,  de  police  dans  les  campagnes,  dé- 
chirée par  la  guerre  étrangère  et  par  la  guerre  civile!  C'est  dans  un  pareil 
milieu  que  M.  Perrens  croit  possible  l'établissement  d'une  constitution  re- 
présentative et  presque  républicaine! 

a  Cette  révolution  de  1356  était,  dit-il,  moins  prématurée  qu'on  ne  pense; 
elle  n'échoua  que  par  des  circonstances  accidentelles,  que  le  hasard  aurait 
pu  éloigner  comme  il  les  amena.  Ce  gouvernement  de  la  bourgeoisie,  s'il  avait 
duré,  n'aurait  point  fait  obstacle  au  rapprochement  des  castes  et  des  pro- 
vinces, à  l'extinction  de  la  féodalité,  enfin  au  nivellement  et  à  l'unité,  qui 
furent  les  principaux  bienfaits  du  pouvoir  absolu.  11  aurait  multiplié  les  rela- 
tions de  ville  à  ville,  dans  l'intérêt  du  commerce.  La  confédération  des  bonnes 


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1012  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

villes,  préparée  par  Etienne  Marcel,  n'eût  point  été  funeste  à  Tunlté  nationale» 
car  le  gouvernement  des  états-généraux,  qu'il  voulait  souverains  dans  toutes 
les  questions  d'intérêt  public,  n'avait  rien  de  contraire  au  génie  français. 
Combien  de  villes  ne  vit-on  pas  fidèles  jusqu'à  la  dernière  heure  à  la  cause  que 
soutenaient  les  Parisiens  :  Rouen,  Beauvais,  Senlis,  Amiens,  Meaux,  Laon, 
Corbie,  les  villes  d'Auvergne  et  de  Languedoc  !  »  On  pouvait  donc,  au  xiv«  siè- 
cle, tout  faire  à  la  foi&  :  chasser  l'étranger,  créer  l'unité,  donner  à  tous  les 
citoyens  une  juste  part  dans  le  gouvernement  de  leurs  affaires  ;  «  la  révolu- 
tion française,  selon  toute  apparence,  en  eût  été  avancée  de  quelques  siè- 
cles ,  et  elle  n'eût  coûté  ni  tant  de  sang  ni  tant  de  ruines.  »  Les  rois  s'étant 
refusés  à  cette  œuvre  magnifique,  il  a  fallu  que  le  peuple  se  tirât  pénible- 
ment d'affaire  lui-même.  Nos  pères  ne  furent  redevables  qu'à  eux-mêmes 
de  la  prépondérance  qu'ils  finirent  par  conquérir.  Cest  en  se  serrant  pour 
résister  aux  invasions  anglaises  qu'ils  apprirent  à  se  croire  solidaires.  La 
nécessité  de  combattre  à  pied  força  les  bourgeois  et  les  manans  à  s'unir;  la 
solidarité  des  champs  de  bataille  porta  ensuite  ses  fruits  dans  la  vie  de  tous 
les  jours.  Ce  que  savaient  déjà  les  bourgeois,  la  jacquerie  l'apprit  au  peuple 
des  campagnes.  Ce  n'est  pas  le  pouvoir  absolu  qui  a  chassé  l'étranger;  «  la 
légende  de  Jeanne  d'Arc  n'est  autre  chose  que  le  réveil  du  génie  national.  » 
Enfin  l'auteur  conclut  par  ce  jugement  plus  que  sévère  :  si  les  rois  n'ont 
pas  mis  obstacle  à  l'indépendance  et  à  l'unité  de  la  nation,  c'est  qu'ils  y 
avaient  intérêt  aussi  bien  que  les  peuples,  et  c'est  toute  la  part  qu'ils  y  ont 
prise;  quant  à  la  liberté,  ils  l'étouffèrent,  «  parce  que  »  la  nation  seule  y 
pouvait  gagner. 

Ces  assertions  acerbes,  et  qui  annoncent  trop  de  parti-pris  pour  que  la 
gravité  de  l'histoire  s'en  accommode,  sont  dans  leur  généralité  souveraine- 
ment injustes.  D'abord  la  monarchie  française  a  eu  une  première  période  de 
trois  siècles,  de  Hugues  Capet  à  Philippe  le  Bel,  pendant  laquelle  l'idée  même 
des  états-généraux  n'existait  pas  ;  les  rois  n'ont  donc  pu  alors  les  entraver 
ni  les  étouffer,  et  pourtant  que  d'innovations  dans  le  sens  populaire  durant 
cette  période l  Combien  de  choses  se  sont  faites!  et  combien  la  royauté  de 
Hugues  ressemble  peu  à  celle  de  Philippe  I  Les  grands  possesseurs  de  fiefs 
ont  été  rattachés  ou  soumis  à  la  couronne,  et  la  nation  a  retrouvé  un  centre. 
"De  nombreuses  provinces  ont  été  annexées.  Les  communes,  dont  quelques- 
unes  s'étaient  affranchies  par  leurs  propres  efforts,  se  sont  liées  entre  elles 
par  le  seul  lien  qui  fût  possible,  par  l'intermédiaire  de  la  royauté,  et  ont  af- 
fermi leur  droit  en  entrant  ainsi  dans  le  système  de  l'état.  Le  droit  seigneu- 
rial des  guerres  privées  a  été,  avec  l'aide  de  l'église,  d'abord  réglementé, 
puis  restreint,  et  s'il  n'était  pas  complètement  aboli  en  fait,  le  principe  de 
ce  droit  avait  reçu  le  coup  mortel  :  œuvre  longue,  difficile,  quelque  chose 
comme  un  débrouillement  graduel  du  chaos!  L'organisation  judiciaire  était 
poussée  assez  loin  pour  ne  pouvoir  plus  reculer;  les  justices  locales,  arbi- 
traires, barbares,  étaient  attaquées,  réformées,  soumises  à  l'appel;  l'institu- 


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BEY<«.  —  CHBONIQUE.  iDlS 

lion  des  baillis,  le  droit  d'appel  les  rattachaient  au  parlement,  changeaient 
leur  nature,  leur  donnaient  par  la  jurisprudence  naissante  une  loi  qu'elles 
n'avaient  pas.  Si  Ton  mesure  les  pas  faits  dans  ces  trois  siècles  par  tant 
d'innovations  successives,  on  trouve  des  pas  de  géant;  tous  ces  pas  étaient 
dans  la  voie  de  l'aiTranchissement.  Cest  trop  rétrécir  nos  vues  que  de  ne 
considérer  la  vie  que  sous  telle  ou  telle  forme.  La  liberté  ne  pouvait  pas 
commencer  par  être  adulte.  Qui  a  soutenu  la  nation  dans  ce  premier  &ge? 
C'est  la  royauté  sans  doute.  Elle  cherchait  à  s'agrandir;  qui  l'ignore?  Mais  Ifi 
question  est  de  savoir  si  son  agrandissement  n'était  pas  la  condition  même  du 
salut  public.  S'emparer  du  pouvoir  militaire,  n'était-ce  pas  l'ôter  à  des  mil- 
liers de  petits  souverains  qui  en  écrasaient  le  peuple?  Usurper  le  droit  de 
rendre  la  justice,  bien  réellement  attaché  depuis  un  temps  immémorial  à 
la  jouissance  du  fief,  n'était-ce  pas  créer  des  garanties  à  la  justice  même, 
qui  en  manquait  absolument,  n'étant  que  la  volonté  du  maître?  C'est  encore 
trop  rétrécir  nos  vues  que  de  ne  jamais  nous  montrer  en  action  que  la  per- 
sonne des  rois  :  c'est  l'institution  royale  qu'il  faut  voir,  car  c'est  elle  qui  agit 
ici;  c'est  autour  d'elle  que  s'élèvent  et  grandissent  peu  à  peu  d'autres  institu- 
tions,qui  coopèrent  avec  elle  plutôt  qu'elles  ne  lui  obéissent,  ou  la  limitent 
en  lui  obéissant,  comme  par  exemple  cette  institution  du  parlement,  dont 
l'action  et  l'influence  au  moyen  ftge  sont  si  peu  connues  et  ont  été  si  grandes, 
nouHseulement  sur  l'état,  mais  sur  l'esprit  même  de  la  nation.  Quand  donc 
on  parle  de  l'alliance  de  la  royauté  avec  les  classes  populaires,  on  veut  expri- 
mer surtout  la  connexité  de  l'institution  royale  avec  l'intérêt  du  plus  grand 
nombre.  Cet  intérêt,  dans  l'origine  et  au  sortir  de  la  barbarie,  c'était  avant 
tout  l'ordre ,  et  l'ordre  ne  pouvait  renaître  que  par  le  pouvoir.  Il  nous  est 
facile  aujourd'hui  de  marchander  au  pouvoir  de  ce  temps- là  ses  moyens, 
de  chicaner  ses  t&tonnemens  et  ses  ignorances,  et  de  prendre  note  de  ses 
fautes  :  les  gens  d'alors  n'étaient  pas  si  sévères  ;  ils  en  appelaient  au  roi  de 
toutes  parts,  et  les  gros  volumes  du  recueil  des  ordonnances  et  des  olim 
sont  pleins  de  réponses  à  cet  appel;  c'est  ce  qu'il  n'est  pas  permis  d'oublier. 
Que  cette  politique  constante,  devenue  une  tradition  souveraine  et  en  quel- 
que sorte  une  force  automotrice,  ait  été  souvent  interrompue  ou  contra- 
riée par  de's  torts  individuels,  ou  par  ces  accidens  qui  viennent  sans  cesse 
troubler  le  cours  naturel  des  choses,  rien  de  moins  étonnant;  mais  ces  dé- 
viations n'empêchaient  pas  le  mouvement  de  reprendre  son  cours ,  parce 
que  la  pente  était  toujours  la  même.  Les  rois  avaient  contre  eux ,  outre  les 
vices  et  les  erreurs  dont  personne  n'est  exempt,  les  préjugés  du  temps,  les 
droits  acquis  que  le  peuple  même  respectait  dans  ses  oppresseurs,  les  guerres 
civiles,  les  guerres  étrangères,  les  difficultés  de  toute  création  administra- 
tive quand  on  n'a  ni  l'expérience  ni  les  agens  fidèles  ou  capables  :  comment 
ne  pas  leur  en  tenir  compte? 

Mais  peut-être,  depuis  Philippe  le  Bel,  le  moment  étaitril  venu  d'une  po- 
litique nouvelle,  d'un  changement  radical  dans  cette  constitution  si  péni- 


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101&  BETUE  DBS  DEUX  MONDES. 

blement  échafaudée  pendant  les  trois  siècles  précédens?  Peut-être,  au  mo- 
ment où  les  états-généraux  allaient  tout  faire  avec  bien  plus  de  force,  de 
constance  et  de  sûreté,  les  rois  les  ont-ils  méchamment  entravés  dans  leurs 
travaux  et  repoussés  dans  leurs  sages  innovations?  C'est  pour  le  prouver 
que  M.  Perrons  a  écrit  son  livre.  Sans  entreprendre  un  difficile  travail  de 
contrôle  sur  les  détails,  il  nous  suffira  du  livre  même  pour  arriver  à  une 
conclusion  bien  différente.  Au  premier  coup  d'œil ,  il  est  aisé  de  se  con- 
vaincre que,  sous  le  roi  Jean,  une  pareille  transformation  politique  était 
impossible,  ou  ne  pouvait  amener  que  des  désastres,  des  réactions  et  des 
excès  de  pouvoir.  La  guerre  étrangère  et  les  intrigues  d'un  prétendant 
habile  et  perfide  n'étaient  pas  les  seules  causes  de  perturbation  qu'il  fallût 
craindre  :  c'était  pourtant  déjà  beaucoup,  c'était  assez  pour  que  toute  ré- 
volution fût  inopportune ,  assez  pour  que  le  pouvoir  dût  être  fortifié,  bien 
loin  d'être  livré  à  une  assemblée  sans  expérience  et  à  des  députations  dés- 
unies; mais  il  y  avait  comme  obstacles,  outre  ces  circonstances  accidentelles 
du  jour,  toutes  les  circonstances  permanentes  du  siècle,  l'ignorance,  l'étroi- 
tesse,  les  défiances  de  l'esprit  municipal  dépaysé  au  milieu  d'affaires  d'une 
grandeur  disproportionnée  à  tout  ce  qu'il  avait  vu  jusqu'alors.  Sans  doute 
ces  provinciaux  avaient,  dans  les  limites  de  leur  compétence,  d'excellentes 
idées  pratiques;  leurs  administrations  locales  étaient,  en  détail,  très  supé- 
rieures à  l'administration  de  l'état.  Cest  avec  toute  raison  qu'Augustin 
Thierry,  rapportant  à  cette  époque  un  progrès  remarquable  dans  l'éduca- 
tion politique  des  Français ,  a  observé  que  a  deux  siècles  écoulés  depuis  la 
renaissance  des  libertés  municipales  avaient  appris  aux  riches  bourgeois 
à  cokinaftre  et  à  vouloir  tout  ce  qui,  soit  dans  l'enceinte  des  mêmes  murs, 
soit  sur  un  plus  vaste  espace,  constitue  les  sociétés  bien  ordonnées;  que 
pour  eux  l'ordre,  la  régularité,  l'économie,  le  soin  du  bien-être  de  tous 
n'étaient  pas  seulement  un  principe,  une  maxime,  une  tendance,  mais  un 
fait  de  tous  les  jours,  garanti  par  des  institutions  de  tout  genre,  par  la  sur- 
veillance et  le  contrôle,  et  qu'enfin  les  plus  éclairés  de  ces  hommes  durent 
promptement  concevoir  la  pensée  d'introduire  au  centre  de  l'état  ce  qu'ils 
avaient  vu  pratiquer  sous  leurs  yeux,  ce  qu'ils  avaient  pratiqué  eux-mêmes 
d'après  la  tradition  locale  et  les  exemples  de  leurs  devanciers.  »  Tout  cela  est 
vrai,  mais  cela  ne  prouve  nullement  que  l'établissement  d'une  constitution 
fondée  sur  la  périodicité  d'une  assemblée  représentative  fût  dès  lors  prati- 
cable. Les  députés  n'allaient  plus  se  trouver  seulement  en  présence  d'une 
comptabilité  à  éclaircir,  de  dépenses  communales  à  régler,  d'une  répartition 
à  opérer,  d'une  police  à  entretenir,  de  parchemins  à  garder.  Au  lieu  de  cet 
ordinaire  assez  monotone,  facilité  par  l'habitude,  par  la  tradition,  par  un 
intérêt  commun,  étroit,  bien  connu,  ils  allaient  se  trouver  tout  à  coup  en 
présence  d'un  extraordinaire  terrible,  immense  :  tout  l'état  à  défendre  et  à 
réformer,  un  vaste  système  financier  à  fonder,  au  milieu  d'intrigues  poli- 
tiques dont  ils  devenaient  les  instrumens  sans  seulement  les  soupçonner. 


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BEVUE.  —  CHRONIQUE*  1015 

SOUS  FiDfluence  de  la  ville  de  Paris,  qui  étouffait  ou  faussait  ]a  véritable 
expression  du  sentiment  national.  Dans  cette  situation,  il  aurait  fallu  du 
moins  que  ces  législateurs  novices,  inspirés  par  cette  sagesse  même  qu'ils 
avaient  dû  acquérir  dans  Tadministration  des  cités,  comprissent  d'abord 
combien  leur  nouvelle  mission  était  disproportionnée  à  leurs  habitudes, 
combien  ils  devaient  se  défier,  et  d'eux-mêmes,  et  de  l'inconnu  périlleux 
et  compliqué  dans  lequel  ils  marchaient,  combien  il  était  nécessaire  de 
s'entendre  entre  eux  et  de  ne  pas  se  laisser  déborder  par  des  gens  mieux 
instruits  de  l'état  des  choses  et  animés  par  des  passions  et  par  des  inté- 
rêts cachés,  combien  il  importait  d'éclairer  et  d'aider  le  pouvoir  sans  le 
supplanter,  de  supporter  quelques  abus  pour  obtenir  l'essentiel,  et  de  ne 
pas  ébranler  le  trône  pendant  que  l'étranger  ravageait  le  territoire.  Ils  firent 
tout  le  contraire. 

Aux  états  de  1351,  «  il  fut  impossible  aux  députés  de  s'entendre.  »  Ils 
entrèrent  dans  un  esprit  d'opposition  qui  préparait  déjà  les  troubles  des  an- 
nées suivantes;  ils  marchandèrent  leurs  votes,  ne  trouvèrent  suffisante  au- 
cune des  garanties  qu'on  leur  offrait,  et  finirent  par  alléguer  «  qu'ils  n'avaient 
pas  de  pouvoirs  pour  voter  définitivement  l'impôt.  »  On  reconnaît  déjà  ici 
la  marche  ordinaire  des  agitations  politiques,  lorsqu'elles  ont  des  meneurs 
secrets  et  couvrent  des  conspirations;  aussi  l'opposition  avait-elle  dès  lors 
«  un  chef  puissant  »  dans  Charles  le  Mauvais,  qui  avait  des  prétentions  au 
trône  et  contestait  la  loi  salique,  a  petit  homme  plein  d'esprit  et  de  feu,  sou- 
cieux et  réfléchi,  à  l'œil  vif,  de  figure  agréable  et  de  manières  attrayantes, 
sachant  se  faire  aimer,  »  au  demeurant  «  n'étant  point  ce  que  de  nos  jours 
on  appellerait  un  honnête  homme  ;  on  peut  lui  reprocher  d'avoir  été  un  am- 
bitieux et  un  artisan  d'intrigues;  sa  parole  n'était  pas  sûre,  et  il  n'avait  pas 
cette  horreur  du  meurtre  et  du  sang  qu'une  civilisation  plus  avancée  pou- 
vait seule  inspirer.  »  On  ne  voit  donc  pas  ici  que  les  obstacles  soient  venus  du 
roi,  mais  bien  des  ennemis  du  roi.  «  Il  fallut  congédier  les  états-généraux 
et  recourir  aux  états  provinciaux,  qui  cette  année  et  les  suivantes  reçurent 
mission  de  voter  les  subsides.  » 

Aux  états  de  1355,  les  députés,  qui  n'étaient  venus  «  qu'avec  des  idées 
vagues  de  réformes,  »  voyant  que  le  roi  offrait  spontanément  des  garanties 
qu'on  ne  lui  avait  pas  encore  demandées,  et  se  rendait  à  merci,  «  prirent  de 
la  hardiesse,  et  les  principaux  d'entre  eux  tombèrent  d'accord  presque  sans 
avoir  eu  besoin  de  s'entendre.  »  Us  demandèrent  que  les  trois  ordres  pussent 
voter  ensemble,  avantage  considérable  pour  le  tiers,  ce  qui  leur  fut  accordé. 
On^vota  une  gabelle  sur  le  sel  et  une  taxe  sur  les  choses  vendues,  sans  au- 
cune exemption  ni  immunité,  ni  pour  les  princes,  ni  pour  le  roi,  ni  pour  les 
deux  premiers  ordres;  c'était  l'égalité  en  matière  d'impôts,  ce  qui  leur  fut 
encore  accordé.  Mais  bientôt  les  empiétemens  commencent  et  les  pouvoirs 
se  confondent;  les  états  décident  qu'ils  nommeront  eux-mêmes  les  rece- 
veurs, les  trésoriers,  les  receveurs-généraux ,  plus  une  commission  de  neuf 


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1016  RETUE   DES   DEUX  MONDES. 

membres  pris  dans  les  trois  ordres,  lesquels  surveilleront  la  perception.  Ce 
n'est  pas  assez  :  cette  commission  législative,  substituée  à  Tautorité  royale, 
sera  investie  du  droit  de  requérir  tous  les  citoyens,  tous  les  gens  du  roi, 
de  les  obliger  à  prêter  main-forte,  et  même  elle  pourra  désobéir  au  roi,  s'il 
donne  quelque  ordre  contraire  aux  résolutions  des  états;  tout  cela  aussf 
est  accordé.  Puis  encore,  par  cette  force  des  révolutions,  par  cet  entraî- 
nement du  désordre  qui  fait  que,  dès  qu'on  a  trop  pris,  on  est  poussé  mal- 
gré soi  à  tout  prendre,  il  est  décrété  que  les  états  seront  réunis  de  nouveau 
quelques  mois  plus  tard  pour  recevoir  et  vérifier  les  comptes,  «  et,  ajoute- 
t-on  habilement ,  pour  voter  de  nouveaux  subsides,  s'il  est  nécessaire.  »  Se 
réunir  trois  fois  en  un  an,  observe  avec  raison  M.  Perrens,  c'était  marcher 
rapidement  vers  la  périodicité  ou  même  vers  la  permanence  des  états.  De 
plus,  le  vote  de  deux  ordres  ne  lierait  pas  le  troisième;  chacun  d'eux  avait 
son  veto,  il  dépendait  donc  d'un  seul  de  tout  arrêter,  de  tout  anéantir.  Ainsi 
les  états  régnaient  et  gouvernaient ,  et  dans  quelles  conditions  impossibles  î 
Étrange  république  d'ailleurs,  en  plein  xiv  siècle!  République  de  castes  ri- 
vales et  de  provinces  qui  ne  se  connaissaient  pas  !  Que  manquait-il  à  ce  beau 
gouvernement ,  si  ce  n'est  une  garde  citoyenne  pour  remplacer  les  troupes 
royales?  Aussi  «  invitation  fut  faite  à  toutes  gens  de  s'armer  selon  leur  état; 
en  revanche  il  fut  défendu  au  roi  d'appeler  l'arrière-ban,  si  ce  n'est  dans  un 
pressant  danger.  »  Mais  qui  déclarerait  la  patrie  en  danger?  Les  états  sans 
doute!  Peut-on  imaginer  une  subversion  plus  complète  de  tout  équilibre  po- 
litique, une  suppression  plus  entière  de  toutes  ces  résistances  réciproques 
qui  éprouvent,  qui  épurent  et  qui  appuient  les  réformes?  Si  la  société  de 
1789  n'a  pu  résister  à  ces  mêmes  fautes,  si  elle  a  succombé  sous  ces  mêmes 
usurpations  précipitées  et  accumulées,  comment  les  hommes  de  1355  au- 
raient-ils pu  faire  marcher  cette,  machine  dont  le  moteur  était  partout  et  le 
conducteur  nulle  part?  En  vérité,  tout  notre  désir  de  faire  estimer  l'antique 
bourgeoisie  du  moyen  âge  ne  saurait  nous  déterminer  à  lui  reconnaître 
ici  cette  sagesse  qu'elle  manifestait  mieux  dans  l'enceinte  des  communes. 
Aussi  dès  l'année  suivante  tout  croula.  Les  esprits  s'étaient  refroidis,  les 
députés  se  rendirent  en  moindre  nombre  à  l'assemblée  ;  la  dépense,  le  dan- 
ger de  traverser  des  provinces  infestées  d'ennemis  et  de  brigands,  les  re- 
tinrent chez  eux.  D'autres  furent  retenus  par  leurs  commettans  mêmes,  qui 
ne  voulaient  point  de  ce  qu'ils  avaient  fait.  Non-seulement  la  noblesse  et  le 
clergé  se  refusaient  aux  nouveaux  impôts,  mais  de  grandes  villes  les  repous- 
saient avec  violence.  Le  peuple  d'Arras  massacra  vingt  et  un  citoyens  no- 
tables comme  partisans  des  états  et  du  nouvel  ordre  de  choses,  d'autres  fu- 
rent bannis;  cette  révolution  réactionnaire  dura  près  de  deux  mois.  Il  fallut 
donc  réviser  la  loi  de  la  gabelle  et  de  la  taxe,  et  lorsque  dans  cette  session 
on  en  vint  à  un  examen  plus  libre  ou  moins  enthousiaste,  on  reconnut  enfin 
0  l'insuflisance  des  députés  du  tiers,  qui  n'avaient  pu  encore  assez  réfléchir 
à  l'art  si  difficile  de  gouverner  les  finances  d'une  grande  nation.  »  A  la  ga- 


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REYDE.  —  CHRONIQUE.  1017 

belle  et  à  la  taxe  sur  les  ventes,  Us  substituèrent  une  capitation  en  propor- 
tion des  revenus;  mais  ici  encore  que  de  maladresse,  pour  ne  pas  dire  pis! 
La  proportion  était  en  sens  inverse  de  la  justice  et  du  bon  sens  :  les  plus 
pauvres,  possédant  moins  de  100  livres  de  rentes,  devaient  payer  5  pour  100; 
ceux  qui  atteignaient  les  100  livres,  U  pour  100  ;  ceux  qui  étaient  plus  riches, 
A  pour  100  pour  les  premières  100  livres,  et  2  pour  100  pour  le  reste.  S'il  faut 
juger  les  hommes  par  leurs  actes,  il  y  avait  ici  autre  chose  encore  que 
«  rinsufflsance,  »  il  y  avait  Tiniquité  et  Tégoïsme.  Nos  pères  de  la  bourgeoisie 
n'étaient  guère  en  ce  moment,  il  faut  l'avouer,  les  vrais  protecteurs  du 
peuple.  Mais  qui  donc  les  conduisait  encore  dans  cette  session?  Toujours  cet 
Etienne  Marcel,  «  dont  il  est  impossible  de  ne  pas  reconnaître  les  idées  et 
l'influence  dans  les  résolutions  des  états  de  1355  comme  dans  tout  le  reste,  » 
et  ce  Charles  le  Mauvais,  «  dont  il  faut  voir  la  main  dans  ces  révoltes  et  dans 
ces  agitations.  »  Le  roi,  qu'on  accuse  volontiers  de  mettre  obstacle  à  tout, 
n'empêche  rien,  et  les  états  construisent  tranquillement  leur  absurde  répu- 
blique au  milieu  d'une  telle  société  et  d'un  tel  siècle,  sans  même  songer 
à  en  tirer,  comme  en  1792 ,  le  moindre  élan  d'énergie  nationale  contre  l'in- 
vasion étrangère. 

Aux  états  de  1356,  après  la  bataille  de  Poitiers,  quand  le  roi  est  captif  en 
Angleterre,  quand  les  calamités  et  les  périls  se  sont  accrus  à  l'infini,  les  dé- 
putés montreront-ils  plus  d'intelligence,  de  modération,  de  patriotisme 
désintéressé?  Non,  ils  sèment  de  nouveaux  désordres,  et  ajoutent  des  haines, 
des  vengeances,  des  proscriptions  aux  extravagances  anciennes.  Ils  votent 
un  impôt  nécessaire  à  la  défense  du  pays,  mais  en  réservant,  chacun  pour  ses 
commettans,  le  droit  de  ne  pas  le  payer,  ce  qui  était  la  dérision  dans  l'anar- 
chie. Ils  exigent  du  dauphin  qu'il  destitue  immédiatement  sept  des  officiers 
qui  ont  sa  confiance,  et  veulent  les  mettre  en  jugement  devant  une  commis- 
sion formée  par  eux-mêmes;  ils  demandent  de  plus  que  leurs  biens  soient 
confisqués  d'avance,  en  attendant  qu'on  les  juge.  Et  quels  sont  les  griefs 
qu'on  élève  contre  ces  officiers?  «On  les  accusait  d'être  vains,  cupides,  inca- 
pables, indifl*érens  au  bien  public,  de  vouloir  pour  eux  tous  les  avantages,  » 
en  un  mot  on  leur  reprochait  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  vague  et  de  plus  ri- 
dicule, tout  ce  qu'inventent  l'envie  et  l'intrigue  en  ces  jours  mauvais  où 
elles  peuvent  exploiter  impunément  la  crédulité  publique.  Les  états  deman- 
dent ensuite  que  Charles  le  Mauvais,  prisonnier  dans  Avignon ,  soit  remis  en 
liberté  :  sans  doute  les  fermons  de  discorde  n'étaient  pas  encore  assez  nom- 
breux ni  assez  échauffés.  Puis  ils  demandent  que  le  dauphin  se  prive  de  ses 
conseillers  intimes,  et  qu'à  l'avenir  son  conseil  soit  nommé  par  l'assemblée; 
«  c'est  moins  un  conseil  qu'ils  donnaient  au  dauphin  qu'une  tutelle  et  des 
maîtres.  »  Ce  nouveau  conseil  dirigerait  toute  l'administration  par  commis- 
saires; à  la  royauté  il  resterait  l'inutile  veto,  a  Ainsi,  dit  M.  Perrons,  la  na- 
tion prenait  possession  d'elle-même  et  s'essayait  au  gouvernement  de  ses 
propres  affaires;  elle  ne  conservait  guère  de  la  monarchie  que  le  nom;  en 


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1018  RETUE   DES   DEUX  MONDES. 

plein  moyen  âge ,  elle  avait  imaginé  le  système  constitutionnel  des  temps 
modernes,  auquel  il  ne  manquait  qu'une  plus  juste  pondération  des  pou- 
voirs, »  c'est-à-dire  qu'il  n'y  manquait  que  l'essence  même  du  système  con- 
stitutionnel. La  nation  prenait  possession  d'elle-même!  Mais  nous  voyons 
quelques  lignes  plus  bas  que  les  bourgeois  nommés  au  conseil  n'y  allaient 
presque  jamais,  qu'ils  n'étaient  en  quelque  sorte  que  des  conseillers  hono- 
raires ou  extraordinaires,  et  qu'ils  se  contentaient  en  général  d'être  repré- 
sentés par  les  évêques  de  Laon  et  de  Paris;  c'étaient  ceux-ci  qui,  sous  l'inspi- 
ration d'Etienne  Marcel  et  de  Charles  le  Mauvais,  avaient  «  pris  possession  » 
de  la  nation.  Au  reste ,  dans  la  session  de  1357,  on  trouva  moyen  d'ajouter 
encore  des  folies  à  ces  folies.  On  avait  désigné  à  la  destitution  et  à  la  confis- 
cation sans  jugement  sept  officiers  royaux;  on  en  désigna  quinze  autres,  et 
pour  tout  désorganiser  d'un  seul  coup ,  «  ils  voulurent  que  tous  les  officiers 
du  royaume  fussent  provisoirement  suspendus,  jusqu'à  ce  que  des  réforma- 
teurs nommés  par  l'assemblée  eussent  fait  un  examen  minutieux  de  la  manière 
dont  ils  avaient  exercé  leurs  charges,  afin  d'exclure  les  mauvais  et  de  ne 
conserver  que  les  bons.  »  Il  est  vrai  que  la  nation  n'avait  plus  cette  fois 
pris  possession  d'elle-même:  peu  de  députés  étaient  venus  à  Paris;  les  pro- 
vinces murmuraient  contre  cette  bourgeoisie  parisienne ,  qui  semblait  abu- 
ser un  peu  trop  de  «  ses  lumières  supérieures.  »  Nous  ne  pousserons  pas  plus 
loin  cet  examen,  dont  tous  les  élémens  sont  empruntés  à  l'ouvrage  même  que 
nous  combattons.  Les  événemens  qui  suivent  ne  manifestent  plus  qu'un  de 
ces  entraînemens  révolutionnaires  où  les  hommes  ne  sont  plus  assez  libres 
de  leurs  pensées  et  de  leurs  actes  pour  qu'on  puisse  les  juger. 

Nous  voici  donc  arrivés  par  cet  examen  à  adopter  avec  une  plus  forte  con- 
viction ce  que  nous  avions  déjà  reçu  sur  la  foi  de  la  plupart  des  historiens. 
On  ne  réhabilitera  point  ces  états  du  xiv  siècle,  qui  essayèrent  de  sortir  en 
quelque  sorte  de  leur  temps,  et  de  substituer  un  pouvoir  élu  à  l'autorité 
royale.  Eussent- ils  mis  plus  de  modération  dans  leurs  entreprises,  elles 
n'auraient  abouti  à  rien  de  stable.  La  base  manquait  à  une  si  grande  con- 
struction. Trop  de  choses  restaient  encore  à  faire  avant  d'en  venir  là.  La 
difficulté  des  communications,  la  diversité  des  intérêts,  l'opposition  des 
castes,  l'esprit  local,  tendaient  sans  cesse  à  disloquer  les  assemblées  et  à 
livrer  la  place  à  une  oligarchie  parisienne  :  de  là  le  danger  toujours  im- 
minent des  séparations,  des  démembremens,  des  républiques  municipales, 
grands  auxiliaires  pour  les  ennemis  du  dehors.  Sans  doute  il  circulait  d'ex- 
cellentes idées  de  réforme  sur  des  objets  particuliers;  en  concentrant  tous 
leurs  efforts  sur  ces  objets,  les  états  auraient  pu  faciliter  et  accélérer  le 
mouvement  vers  Tunité  du  territoire,  de  ^a  loi  et  des  classes;  mais  leurs 
prétentions  exorbitantes  ne  montrèrent  que  leur  incapacité  :  ils  osèrent  d'au- 
tant plus  qu'ils  comprenaient  moins.  La  royauté,  réduite  à  un  vain  nom, 
parut  un  moment  s'éclipser  devant  eux;  mais,  comme  toutes  les  choses  qui 
ont  leur  raison  d'être,  elle  attendit  son  heure,  et  reparut  plus  puissante,  avec 


Gooçle 


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BETUE.  —  CHRONIQUE.  1019 

son  conseil,  son  parlement,  sa  tradition,  et  les  rapports  complexes  qui  la 
mêlaient  à  tout.  Peut-être,  un  siècle  plus  tard,  sous  Charles  YIII,  sous 
Louis  XII,  cette  politique  aurait-elle  pu  changer,  et  une  part  aurait-elle  pu 
être  faite  à  une  représentation  périodique,  si  les  guerres  d'Italie  tf étaient 
pas  survenues;  il  est  permis  d?en  douter  néanmoins,  car  plus  tard  encore, 
en  161/1,  si  Ton  étudie  l'esprit  qui  se  manifeste  dans  cette  dernière  réunion 
des  états,  on  y  découvre  tant  d'obstacles  et  d'incompatibilités,  qu'on  est 
tenté  de  croire  que,  tout  bien  examiné,  les  choses  se  sont  faites  chez  nous 
comme  elles  ont  dû  s'y  faire,  que  la  France  s'est  développée  selon  son  tempé- 
rament, comme  l'Angleterre  selon  le  sien,  et  qu'il  fallait  passer  par  Louis  XTV 
avant  d'arriver  à  1789. 

Nous  n'avons  combattu  jusqu'ici  que  les  résultats  généraux  que  BL  Per- 
rons a  lui-même  expressément  tirés  de  son  travail,  et  qu'il  a  résumés  soit 
dans  les  prolégomènes,  soit  dans  la  conclusion.  Quant  aux  jugemens  qu'il 
porte  sur  tels  ou  tels  personnages,  sur  tel  ou  tel  ordre  de  citoyens,  il  fau- 
drait, pour  les  contrôler  avec  l'attention  qu'ils  méritent,  des  études  nou^ 
velles  qui  nous  écarteraient  de  notre  plan;  nous  recommandons  cette  partie 
purement  narrative  du  livre  de  M.  Perrons  aux  amateurs  studieux  de 
l'histoire,  comme  représentant  l'opinion  extrême  parmi  les  écrivains  qui 
ont  voulu  trouver  un  bon  côté  dans  les  entreprises  du  chef  révolutionnaire 
de  1358.  À  la  vérité,  il  y  a,  au  premier  coup  d'oeil,  dans  ces  jugemens  une 
distribution  d'éloges  et  de  bl&me  qui,  je  le  crains,  paraîtra  suspecte  au  lec- 
teur. Tout  ce  qui  tient  au  parti  que  l'auteur  désapprouve  est  fort  sévère- 
ment traité;  les  fautes  du  roi  Jean,  les  mesures  politiques  du  dauphin,  le 
caractère  et  la  conduite  de  leurs  amis,  de  leurs  conseillers,  sont  constam- 
ment colorés  dans  les  tons  les  plus  sombres,  et  le  mal,  de  leur  côté,  parait 
toujours  plus  probable  que  le  bien;  au  contraire  Etienne  Marcel,  Charles  le 
Mauvais,  Robert  Le  Coq,  et  en  général  tous  les  opposans,  sont  blanchis  au- 
tant que  possible,  et  leurs  crimes  même  racontés  en  termes  moins  rudes, 
ou  atténués  par  la  considération  des  temps,  des  motifs  ou  des  circonstances. 
Même  différence  entre  la  noblesse  et  le  peuple,  et  la  jacquerie,  sans  être 
justifiée,  est  cependant  si  abrégée  et  présentée  avec  tant  d'adoucissemens, 
entre  les  oppressions  qui  la  précèdent  et  la  réaction  qui  la  suit,  qu'on  se 
sent  tout  surpris  de  la  trouver  presque  anodine.  Je  dis  que  cette  distribu- 
tion si  tranchée  du  mérite  et  du  démérite,  qui  met  tout  le  bien  d'un  côté  et 
tout  le  mal  de  l'autre,  est  suspecte  en  elle-même  et  à  première  vue.  Lors 
même  qu'il  en  serait  autrement,  lors  même  qu'à  une  certaine  époque  toutes 
les  extravagances  et  toutes  les  fourberies  se  seraient  donné  rendez-vous 
dans  le  palais  des  rois,  il  ne  s^nsuivrait  pour  cela  aucune  condamnation 
générale  contre  la  politique  séculaire  de  la  royauté.  On  pourrait  abandon- 
ner à  la  réprobation  de  l'histoire  le  roi  Jean  et  son  fils  et  leurs  ministres  et 
leurs  généraux,  qu'il  n'en  resterait  pas  moins  vrai  que  la  monarchie,  en  son 
temps,  a  été  nécessaire,  qu'elle  a  été  pour  la  France  en  particulier  le  plus 


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1020  BETUE  DES   DEUX  MONDES. 

puissant  agent  de  l'unité,  de  la  justice,  du  nivellement  peut-être  excessif 
qui  nous  distingue,  et  qu'elle  a  droit  d'être  jugée  d'après  cette  grande 
fonction  si  longtemps  remplie,  et  non  d'après  les  vices  et  les  travers  de 
quelques  individus. 

Toutefois,  comme  cette  sorte  de  partialité  dans  l'histoire  devient  assez 
commune,  quelques  considérations  plus  générales  sur  ce  sujet  ne  seront 
sans  doute  pas  inutiles.  Jl  s'agit  de  justice,  et  à  ce  titre  la  question  ne  laisse 
point  que  d'avoir  pour  nous  un  intérêt  fort  direct.  La  justice  envers  les 
hommes  d'autrefois  n'est  point  du  tout  indiiTérente  à  nos  destinées  d'aujour- 
d'hui. La  justice  de  l'historien  est  un  des  grands  intérêts  publics,  car  l'his- 
toire, c'est  la  patrie,  et  l'inique  diffamation  du  passé  est  la  discorde  et  la 
faiblesse  du  présent.  La  justice  possède  une  force  de  conciliation  qui,  lais- 
sant à  chaque  individu,  à  chaque  classe  sa  part  d'honneur,  et  ne  concédant 
à  personne  le  monopole  des  mérites,  éteint,  en  les  expliquant,  les  querelles 
du  passé  au  profit  de  l'avenir.  L'historien  n'a  pas  le  droit  d'écouter  ses  sym- 
pathies, de  plaider  pour  sa  race,  pour  sa  profession,  pour  son  parti.  Et  pour- 
tant depuis  Boulainvilliers,  c'est-à-dire  depuis  qu'on  a  commencé  à  recon- 
naître dans  notre  histoire  et  à  suivre  de  siècle  en  siècle  une  lutte  de  classes 
qui  a  son  origine  dans  la  conquête,  et  qui  s'est  perpétuée  jusqu'à  nous,  une 
secrète  partialité  a  toujours  réfléchi  sa  teinte  sur  l'exposition  des  faits  de  ce 
grand  drame;  les  meilleurs  esprits  n'en  sont  pas  tout  à  fait  exempts.  Chez^ 
d'autres,  le  réquisitoire  ou  le  panégyrique  est  le  fond  même  de  ce  qu'ils  ap- 
pellent l'histoîre,  et  l'on  voit  trop  souvent  la  polémique  contemporaine, 
plus  ou  moins  déguisée,  remonter  avec  ses  passions  dans  les  temps  écoulés, 
y  altérer,  sinon  le  matériel  des  faits,  au  moins  leur  proportion,  leur  me- 
sure, leur  caractère,  supprimer  ceux  qui  la  gênent,  faire  grande  place  et 
grand  jour  à  ceux  dont  elle  veut  tirer  des  argumens  pour  sa  cause,  de  sorte 
que,  tout  en  disant  des  choses  vraies,  on  arrive  ainsi  à  A  plus  fausse  repré- 
sentation de  l'ensemble,  et  le  lecteur  sort  de  là  rempli  de  haines  rétroac- 
tives, d'admirations  mal  fondées  et  d'impressions  troubles  qui  corrompent 
le  jugement  et  sur  les  choses  d'autrefois  et  sur  celles  d'aujourd'hui.  Il  est 
difficile  sans  doute  de  se  détacher  entièrement,  dans  l'intérêt  austère  de 
la  seule  vérité,  des  croyances  auxquelles  on  appartient,  du  sang  dont  on  est 
sorti.  Lorsqu'on  voit  ses  ancêtres  lutter  pendant  de  longues  générations 
pour  s'affranchir,  tant  de  lenteurs  contristent  :  on  voudrait  les  voir  s'éman- 
ciper plus  vite,  même  par  de  grands  coups;  mais  il  faut  que  l'historien  se 
corrige  de  ces  illusions  et  de  ces  impatiences,  le  fruit  de  l'histoire  est  à  ce 
prix.  Il  faut  qu'il  s'apprivoise  à  mettre  le  temps  comme  un  élément  néces- 
saire en  toutes  choses;  ni  la  nature  ni  Thumanité  ne  se  développent  par 
secousses.  U  faut  qu'il  tienne  compte  de  toutes  les  circonstances  au  milieu 
desquelles  les  hommes  ont  vécu,  parce  qu'ils  y  vivaient  comme  dans  un  élé- 
ment qu'ils  n'avaient  point  choisi,  et  sans  pouvoir  même  en  imaginer  un 
autre.  Ce  n'est  qu'en  comprenant  les  nécessités  des  autres  époques  que  nous 


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RETUE.  —  CHRONIQUE.  1021 

saurons  comprendre  les  nôtres,  et  c'est  pour  n'avoir  jamais  assez  compris 
la  lenteur  des  choses,  surtout  le  besoin  de  préparation  et  de  maturité,  que 
nous  avons  donné  tête  baissée  dans  tant  d'utopies ,  fait  tant  de  faux  pas ,  de 
chutes  désastreuses  et  ridicules  :  vieux  enfans  qui  ne  savons  pas  apprécier 
les  distances,  et  qui,  poussés  sur  la  mer  des  &ges,  à  chaque  idée  décevante 
qui  flotte  à  nos  yeux  parmi  les  brumes  de  l'avenir,  à  chaque  horizon  nouveau 
qui  semble  émerger  devant  nous,  croyons  toujours  le  tenir  et  tendons  la 
main  pour  le  prendre,  au  risque  de  plonger  dans  l'abîme. 

Mais  à  part  cette  considération,  il  en  est  une  autre  qui  suffit  à  elle  seule  : 
c'est  celle  de  la  vérité  en  elle-même.  Quiconque  a  cherché,  même  autour 
de  lui,  la  vérité  sur  les  hommes  et  sur  les  choses  contemporaines,  quicon- 
que a  observé  les  révolutions,  les  partis,  l'influence  des  situations,  l'inextri- 
cable complexité  des  causes,  l'infinie  variété  des  motifs,  et  s'est  surpris 
soi-même  dans  de  faux  points  de  vue  et  dans  des  perspectives  trompeuses, 
a  dû  apprendre  combien  est  rare  la  certitude  sur  la  valeur  des  actes  et  sur 
la  moralité  des  intentions.  A  plus  forte  raison  senti ra-t-il  la  nécessité  d'é- 
carter toute  suggestion  des  préjugés,  tout  esprit  personnel,  et  de  s'élever  à 
la  sérénité  suprême  de  la  pure  intelligence,  s'il  s'agit  d'hommes  et  d'événe- 
mens  ensevelis  depuis  longtemps  dans  le  lointain  obscur  du  passé.  Il  y  a 
sans  doute  une  région  de  l'histoire  où  l'on  peut,  avec  de  sages  précautions, 
s'avancer  sans  crainte,  et  arriver  à  des  résultats  plus  ou  moins  certains  et 
complets  ;  cette  région,  plus  particulièrement  cultivée  de  nos  jours,  est  celle 
où  l'on  décrit  les  événemens  généraux,  tels  que  les  grandes  conquêtes  et  les 
luttes  de  races,  l'origine,  les  accroissemens  et  le  déclin  ou  la  transformation 
des  institutions  civiles,  politiques,  religieuses;  les  progrès  de  la  richesse, 
des  sciences,  des  lettres  :  toutes  choses  palpables  et  qui  durent,  qui  ne  chan- 
gent que  lentement,  qui  couvrent  de  vastes  étendues  de  pays,  se  manifestent 
par  une  multitude  de  faits  particuliers,  et  par  conséquent  sont  facilement 
attestées  par  des  documens  nombreux,  indubitables,  se  confirmant  d'un  siè- 
cle à  l'autre;  c'est  ce  qui  constitue  la  vie  collective,  presque  inconsciente 
du  genre  humain,  où  il  n'y  a  ni  à  condamner  ni  à  absoudre,  mais  seulement 
à  observer  et  à  décrire.  Là,  au  moins  pour  quelques  époques  de  l'histoire, 
il  peut  y  avoir  pleine  lumière  et  certitude,  et  s'il  s'y  présente  des  obscuri- 
tés ou  des  lacunes,  on  peut  encore  essayer  d'y  suppléer  par  des  conjectures, 
par  des  analogies,  lesquelles,  se  fondant  sur  des  lois  connues  de  l'esprit  hu- 
main, sont  elles-mêmes  d'utiles  exercices  de  la  pensée. 

Dès  qu'on  sort  au  contraire  de  cet  ordre  de  choses  générales  et  perma- 
nentes pour  entrer  dans  l'histoire  proprement  dite,  dans  le  mouvement  dé- 
taillé, dramatique,  volontaire  des  actions  humaines,  où  l'individu,  la  caste, 
le  groupe,  la  foule,  paraissent  en  scène  avec  leurs  passions,  leurs  erreurs^ 
leurs  tendances  alternatives  au  bien  ou  au  mal,  et  que  de  ces  actes  libres 
il  ^crt  une  moralité,  une  responsabilité,  un  jugement  de  la  conscience,  alors 
il  n'en  est  plus  de  même.  La  certitude  diminue  de  beaucoup,  et  il  doit  être 


1022  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

tenu  compte  d'une  foule  de  considérations  diverses.  D'ordinaire  les  témoi- 
gnages rares,  incomplets,  suspects,  difficiles  ou  impossibles  à  contrôler, 
portent  sur  des  faits  fugitifs,  sur  des  hommes  jugés  par  la  passion  contenn 
poraine.  Gomment  s'assurer  qu'on  sait  tout,  que  la  cause  est  suffisamment 
entendue,  quand  il  s'est  écoulé  des  siècles,  quand  les  témoins  ne  peuvent 
plus  être  rappelés,  quand  la  plupart  des  pièces  sont  perdues,  ou  qu'il  n'en  a 
jamais  existé?  Supposons  cependant  qu'il  n'y  manque  rien  :  quelles  difficul^ 
tés  d'appréciation  l  Si  la  moralité  des  actes  ne  dépend  ni  des  temps,  ni  de» 
lieux,  la  culpabilité  ou  le  mérite  des  auteurs  de  ces  actes  en  dépend  sai» 
nul  doute  pour  beaucoup.  Si  c'est  un  individu  qu'on  juge,  il  faut  tenir 
compte  de  tout  ce  qui  l'a  fait  ce  qu'il  est,  de  tout  ce  qui  l'entoure  et  le 
pousse;  ce  qui  serait  inexcusable  dans  un  homme  instruit  et  civilisé  dd 
nos  jours  ne  le  serait  point  dans  un  Goth  barbare ,  et  le  premier  n'aurait 
certes  pas  autant  de  mérite  à  s'abstenir  d'une  violence  que  n'en  aurait  le  ro- 
buste et  grossier  compagnon  d'Alaric.  Si  c'est  toute  une  classe  d'hommes 
qu'on  veut  juger,  et  si  on  lui  reproche  tel  vice,  telle  cruauté,  j'ai  droit  de 
demander  dans  quelle  mesure,  avec  quelles  compensations,  sous  quelles 
impulsions  insurmontables  des  habitudes,  de  la  profession,  des  idées  reçues. 
Est-ce  d'ailleurs  le  crime  de  toute  cette  classe,  ou  de  la  majorité,  ou  seu- 
lement des  personnages  les  plus  apparensTJl  faudrait  là  une  véritable  sta- 
tistique morale  dont  les  plus  simples  élémens  n'existent  môme  pas.  Il  ne 
suffirait  pas  de  recueillir  dans  les  chroniques  des  masses  de  faits  extérieurs 
et  matériels;  on  en  remplirait  des  volumes  pour  et  contre.  Les  auteurs 
n'ont  pu  tout  dire,  et  dans  le  choix  ils  ont  été  dirigés  par  une  pensée  ou  une 
passion.  Les  plus  frappans  sont  exceptionnels,  ils  ne  peuvent  donc  donner 
l'image  commune  et  le  portrait  des  temps,  iinsi  une  foule  de  considérations 
imposent  à  l'historien  la  plus  grande  réserve,  le  plus  minutieux  examen, 
lorsqu'il  s'agit  de  juger  et  de  condamner  soit  les  individus  éminens,  soit 
les  classes  entières  qui  ont  été  entraînées  dans  les  grands  courans  de  l'his- 
toire :  quoi  d'ailleurs  de  plus  inopportun  aujourd'hui  que  de  récrUniter  sur 
des  sépulcres,  quand  l'union  est  encore  si  nécessaire  aux  vivansY 

Louis  Biraut. 


V.  DE  llARS. 


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TABLE  DES  MATIÈRES 


DU 


VINGT-SEPTIÈME  VOLUME. 


SECONDE  PÉRIODE.  —  XXX»  ANNÉE. 


MAI  —  JUIN  1860 


UvralsoB  d»  i«r  Mal. 

La  Villi  Noiri,  dernière  partie,  par  M.  George  SàND 5 

Un  Voyage  dans  la  Nouvelle-Grenade,  paysages  de  la  nature  tropicale.  — 

pf.  —  Les  Aruaques  et  la  Sierra-Nevada,  par  M.  ÉusiB  RECLUS 50 

Une  RéFORSB  administrative  en  Afrique.  —  III.  —  Des  Devoirs  nouveaux  du 
GOUVERNEMENT  COLONIAL  EN  ALGÉRIE,  demière  partie,  par  M.  Albert  de 
BROGUE S4 

Le  Monde  alpestre  et  les  hautes  régions  du  globe  d*après  les  dernières  re- 
cherches DE  LA  physique,  par  M.  A.  BIAURY,  de  Hnstitut 121 

Guerre  de  l*Indb.  —  Épisodes  MiLrrAiRBS  de  la  Vie  anglo-indienne.  —  m.  — 

P^    BR    LA    GUERRE,    REPRISE    DE    LUCKNOW,    LA    ChASSB    AUX    REBELLES,    par 

M.  E.-D.  rORGUES '. 14^ 

La  Comédie  anglaise  sous  la  restauration.  —  I.  —  Le  Pubuc,  par  M.  H.  TAINE.  185 
De  la  Renaissance  des  Lettres  chez  les  Grecs  modernes.  —  Les  Poètes  Zalo- 

KOSTAS  ET  Orphanidis,  par  M.  E.  YEMENIZ • 212 

Chronique  de  la  quinzaine,  Histoire  Poutique  et  Ltttérairb 243 

UvralMB  da  15  Mal. 

Économistes  contemporains.  —  Richard  Cobden  et  l'École  de  Manchester, 
histoire  de  la  Liberté  commbrgulb  en  Angleterre,  par  M.  Louis  REY- 

BAUD,  de  l'Institut 257 

La  Reine  du  Sabbat,  Scènes  de  la  Vie  des  Landes,  par  M.  Eugène  DUCOM...  313 
De  la  SrruATioN  de  la  France  et  de  la  Papauté  en  Italie,  par  M.  Saint-Marc 

GIRARDIN,  de  l'Académie  Française 353 

La  Comédie  anglaise  sous  la  restauration.— -n.— Les  Poètes,  par  M.  H.  TA1NE.  371 
La  Turquie,  son  Gouvernement  ht  ses  Armées  pendant  la  guerre  d'Orient.  — 

L  —  La  Campagne  d'Arménie,  par  M.  de  SAINT-PRIEST,  duc  d'ALMAZAN.     402 


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102&  TABLE  DES   MATlÈREg. 

Les  RÉvoumoiis  et  lbs  DiCTATimBS  db  l*Am<riqub  dd  Sud  en  1859,  par  M.  Gh« 

DE  MÂZADE 435 

La  Saison  Dramatique.  —  Décadencb  du  Th^tre,  par  M.  Emile  MONTÉGUT..  480 

Chronique  de  la  quinzaine,  Histoire  Poutique  et  Littéraire..  . • 404 

Rbvle  Musicale,  par  M.  P.  SGUDO M6  . 

UvralBon  da  i«r  loin. 

Les  Commentaires  d*cn  Soldat.  —  La  Guerre  dItaue  de  1859,  par  M.  Paul 

dbMOLÈNES 513 

La  Chute  du  grand  empire  (Histoire  du  Consulat  et  de  VEmpire^  de  M.  Thiers), 

par  M.  L.  de  ChR^È , 579 

La  Turquie,  son  Gouvernement  et  ses  Armées  pendant  la  guerre  d'Orient.  — 

n.  —  La  Défense  de  Kars,  par  M.  de  SAIMT-PRIEST,  duc  d*ALMAZAN..  610 
Une  Rencontre  de  Voyage,  Souvenirs  de  la  Suisse  ftalienne,  par  M"*  DORA 

DlSTRlA 036 

Raphaël,  sa  Vie  et  ses  Œuvres,  d'après  de  nouvelles  recherches,  par  M.  Ch. 

CLAMENT 668 

Études  d'Économie  forestière.  —  L'Aménagement  des  Forêts  en  France,  par 

M.  J.  CLAVÉ 714 

L'Amour  et  la  Mort,  Légende  d'Orient,  par  M.  Henri  CANTEL. 737 

Chronique  de  la  quinzaine.  Histoire  Politique  et  Ltitérairb 741 

Revue  Musicale.  —  Les  Concerts  de  la  saison,  par  M.  P.  SC13D0 755 

LIvralaoB  da  15  Jolo. 

La  Russie  dans  le  Caucase.  —  L  —  Armée  réguuère.  Cosaques  et  Miuces 

INDIGÈNES,  par  M.  Edouard  DULAURIER 769 

Dorlcote-Mill,  Scènes  de  la  Vie  anglaise,  par  M.  E.-D.  FORGDES 805 

Deux  Campagnes  dans  les  glaces  du  pôle  arctique.  —  Mac-Clintock  a  la  re- 
cherche de  sir  John  Franklin  ,  par  M.  Alfred  JACOBS 846 

L'Arrière-Saison  de  la  Poésie.  —  Poètes  et  Vers  nouveaux,  par  M.  Ch.  de 

BiAZADE ; 873 

De  la  Littérature  des  Voyages.  —  Un  Artiste  français  en  Afrique,  par 

M.  EMILE  MONTÉGUT 889 

L'Archipel  des  Philippines  et  la  Domination  espagnole,  d'après  une  nouvelle 

publication  de  sir  John  Bowring ,  par  M.  Ch.  LAVOLLÉE 006 

Les  Controverses  et  les   Écoles  reugiehsbs  en  Hollande,  par  M.   Albert 

RÉVILLE 930 

De  l'Aumentation  pubuque.  —  La  Vigne.  —  L  —  La  Treille  et  le  Raisin  de 

table,  par  M.  PAYEN,  de  l'InsUtut 962 

Poésie.  —  Les  Voix  du  Printemps,  par  M.  André  THEURIET » 984 

Chronique  de  la  quinzaine.  Histoire  Politique  et  Littérairb 993 

Essais  et  Notices.  —  Une  Révolution  au  xiv«  siècle  {Etienne  Marcel  et  leGou" 

vemement  de  la  bourgeoisie,  de  M.  Perrens),  par  M.  L.  BINAUT 1009 


Erratum  pour  la  livraison  du  1*' juin,  page  547,  chapitre  IV,  ligne  10,  au  lieu  de  jeu, 
lisez  feu. 


Paris.  -  hnprineric  de  J.  CLAYB,  rue  Saint-Benoit,  7. 


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1993 


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